‹ Port-RoyalChapitre 53 sur 94 · LA CONNOISSANCE INUTILE · texte numérisé non relu

LA CONNOISSANCE INUTILE

Ceux qui du seul éclat des Vérités chrétiennes Repaissent leur esprit sans passer plus avant , Et , quittant la vertu pour embrasser du vent , Ont les discours chrétiens et les âmes païennes , Ressemblent à celui qui parmi les clartés Verroit distinctement les plus rares beautés , Et rempliroit ses yeux d'une image brillante; Mais qui , manquant d'un coeur qui le pût animer,

Seroit comme un miroir dont la glace luisante Recevroit ces objets sans les pouvoir aimer.

Ce dernier vers charmant respire à la fois la persuasion et la plainte^.

Mais c'est surtout par ses traductions en prose cpie d'Andilly se recommande. Il traduisit successivement saint Eucher, Du Mépris du Moiide^ les Confessions de saint Augustin, les Vies des Saints Pères des Déserts et r Échelle de saint Jean Climaquey les Œuvres de sainte Thérèse et celles dn bienheureux Jean d'Avila..., enfin, YHistoire des Juifs de Josèphe*.

En ces divers écrits règne une manière facile^ abondante, naturelle^ et en même temps quelque peu magnifique, un style grand et étendu, à l'espagnole, comme Je dit Vigneul-MarviUe qui veut faire à d'Andilly Thonneur d'avoir introduit cette façon. C'était purement celle qui dérivait du seizième siècle, mais légèrement passée et clarifiée à la politesse académique, sans précision toutefois et sans rigueur de détail ; elle n'en est que plus agréable dans son ampleur, et une fois au fil du couranty on ne trouve pas qu'il y ait trop de phrases.

1. < Ce fut M. de Saint-Gyran, nous dit Lancelot (Mémoires , tome II, p. 125), qui aida M. d'Andilly, encore dans le monde, à faire ses Stances des Vérités chrétiennes, et qui lui envoya de sa prison la matière de plusieurs... » J'aime à croire que cette pensée du miroir en était, et qu'elle arrivait comme \m avis au rimeur. II y a un verset de l'apôtre saint Jacques qui n'est pas sans quelque rapport ayec la stance, et où il est également question de miroir : « Celui qui écoute la parole de Dieu et qui l'oublie ' est semblable à un homme qui regarderait son visage dans un miroir et qui, le dos tourné, ne se souvient plus comme il est. » — Les Stances et Poésies chrétiennes étaient imprimées au complet dès avril 1642.

2. Tous ces ouvrages, et quelques-uns moindres que j'omets, se trouvent réunis dans la belle édition des Œuvres de M. d'Andilly (8 vol. in-folio) publiées à Paris, chez Pierre Le Petit, en 1675, c'est-à-dire dans l'année qui suivit la mort de l'auteur : ce lui fut comme un monument.

La plus considérable et la plus estimée de ces traductions est celle de Thistorien Josèphe^ Bichelet rapporte que d'Andiily lui avait dit de cet ouvrage qu'il l'avait refait dix fois, qu'il en avait châtié le style avec un soin extrême, et s'était attaché à le couper plus qu'en ses autres productions. On l'a loué d'avoir rendu à Josèphe toutes ses grâces; ne lui en a-t-il pas prêté? Il paraîtrait qu'en voulant être élégant, il n'aurait pas été toujours fidèle. Richard Simon, et même de plus impartiaux que lui, en y regardant de près, ne s'en sont pas montrés toujours satisfaits. Mais le mérite inappréciable de ces traductions du dix-septième et aussi du dix-huitième siècle, qui se rapportent plus ou moins à la méthode d'Amyot, c'a été, ne l'oublions pas, de se faire lire de tous avec l'aisance et l'agrément d'un original, ce qui disparaît si coipplétement dans la méthode tendue et opiniâtre de nos jours. Madame de Sablé, qui n'avait jamais pu aimer les histoires, commençait par celle-ci à y prendre du plaisir. Cette traduction de Josèphe fat offerte à Louis XIV ; il en sera dit un mot dans une vi^ site au roi, à l'occasion des derniers honneurs de d'Andiily*.

2. Des deux portions dont se compose TouTrage traduit, les Antiquités judaïques parurent en 1667, et rilùtoire de la Gu^tt^ des Juifs deux ans après, en 1669. On en pourrait lire une critique assez détaillée, et qui^pour être intéressée, ne semble pas moins judicieuse, dans la préface de la nouvelle Truduttitm de l'hisitirten Josephy FATTE SUR LE GREC, par le Révérend Père Giïlet (1756). Faite sur le oreu, c'est là déjà une espèce d'épti^ramme contre le devancier. Bien qu'il sût du grec en effet, on a cru recnargaer que d'Andiily suit volontiers la traduction latine de Sigismond Gélûnius; et, toutes les fois que Gélénius a bronché^ 1 élégant traducteur, dit-on, a répété le faux pas. Cela n*empêcha en rien Tespéce A'illusion que fit la belle infidèle au débuts et il n^es^t même pas besoin, pour expliquer ce premier silence de la. critique, de croire avec Le Clerc que ce fût par respect pour M. de Pompanae. — Peu après la publication du Josèphe, un jour que Richel«t était allé

Le livre auquel je m'arrêterais plutôt ici, bien que n'étant qu'une simple traduction également, mais comme image vive et naïve où se peint tout entier l'aimable traducteur, ce sont ses Pères des Déserts (1647-1652). Il recueillit sous ce titre les saintes Vies, écrites par divers auteurs, de ces premiers ermites et solitaires de la Thébaïde, de la Syrie et autres lieux; il voulait rendre ces édifiantes histoires accessibles tant aux religieuses de Port-Royal qu'aux personnes du monde* Cet intéressant livre , en efiet, est bien de ceux que saint François de Sales aurait aimés et conseillés; depuis V Introduction à la Vie dévote^ on n'avait point eu de lecture si souriante dans l'édification. C'était proprement la morale en action de cette dévotion de Philotkée. Le livre de la Fréquente Communioni en ce qu'il pouvait avoir de redoutable, se trouvait parfaitement adouci et corrigé, en même temps qu'aidé dans ses effets, par ce nouvel écrit d'une forme si différente, d'un usage si attrayant. Le dernier Ârnauld avait frappé et convaincu par le dogme; son vénérable aîné venait appeler à son tour et persuader avec maint récit insinuant. Le dogme rigoureux n'est plus pour rien, il faut Tavouer, dans toutes ces légendes où la crédulité mêle, à tout moment, ses gracieux crépuscules aux lumières supérieures de la foi'. D'Andilly,

voir M. d'Ândilly à Pomponne^ la conversation tomba sur la manière dont les auteurs travaillaient. Ck)mme il savait que Richelet connaissait particulièrement le célèbre d'Ablancourt, il lui demanda combien de fois cet excellent bpmme retouchait chaque ouvrage qu'il donnait au public — « Six fois, «répondit Richelet. — « Et moi, lui répliqua U. d'Andilly, j'ai refait dix fois l'Histoire de Josèphe. J'en ai châtié le style avec soin, et Ta! beaucoup plus coupé que celui de mes autres œuvres. »

1. Il n'y a aucune critique dans ces Vies primitives, et le traducteur ne s*est pas chargé de les contrôler., On eût l^ien désiré cette critique à Port-Royal. La mère Angélique écrivait à M. Le Maître (2^ juin 1652) : i^ Je ne sais plus ce qu'oi^ doit croire des

qui n'était pas un théologien très-profond, se disposait (il l'annonce dans sa Préface) à traduire, pour faire suite aux premières Vies, celles qu'a si bien retracées Cassien ; mais l'idée que c'était un auteur semi-pélagien empêcha probablement, et très-regrettablement, qu'on ne le laissât suivre son dessein ; il substitua à Gassien saint Jean Glimaque. Telle qu'elle est^ l'effet de cette lecture, sur les âmes plus tendres que vigoureuses, plus ouvertes à Tonction qu'au raisonnement, xeste délicieux. D'Andilly, par la façon heureuse dont il enchaîne et assortit ces simples histoires, en peut être dit le Rollin et enchante comme lui : c'est Vabeille des déserts.

L'Histoire de saint Jean l'Aumônier, la Vie et les Degrés des Vertus de saint Jean Glimaque, me semblent les morceaux les plus essentiels, les plus savoureux. — c Lorsqu'on rapportoit à ce digne prélat, est- il dit dans la Vie de saint Jean l'Aumônier, que quelqu'un étoit porté à faire l'aumône, il le faisoit venir avec joie et loi disoit en particulier : Gomment êtes -vous devenu si aumônier? est-ce par votre inclination ou en vous faisant violence?... » Ge Jean l'Aumônier a maints et maints traits dans sa vie qui sont semblables d'impression à cette touchante histoire de la captivité de skint Vincent de Paul : par ce livre de d'Andilly, Port-Royal redevenait vraiment à l'usage et à l'unisson de saint Vincent de Paul, dont nous souffrons d'être séparés. Mais le gracieux, le débonnaire traducteur s'est comme surpassé dans ce discours du même Jean l'Aumônier sur l'infinie bonté de Dieu et l'ingratitude des hommes : .

c Ge grand personnage si chéri de Dieu disoit souvent pour faire voir combien l'on est obligé de s'humilier : Si

Vies des Saints, tant on a mêlé de fables en la vie de plusieurs! » C'était beaucoup de concevoir ce vœu de réforme et de véracité; mais qu'il y avait loin encore, de là à être capable de le rempllrl

nous considérions attentivement quelle est la miséricorde et Fextrôme bonté de Dieu pour nous, nous n'oserions pas seulement lever les yeux vers le Ciel, mais nous demeurerions dans une modestie et une humilité continuelles. Car, sans nous arrêter à ce que, lorsque nous n'étions pas encore, notre divin Créateur nous a donné l'être, et qu'étant morts par le péché et par la désobéissance de notre premier père, il nous a de nouveau vivifiés par son propre sang, et fait que toute la terre nous est assujettie et le Ciel même en quelque manière : comment est-ce que, maintenant que nous roffensons tous les jours, il ne nous anéantit pas, et que cette nature, immuable et étemelle, et cet œil qui découvre toutes choses, attendent notre conversion avec une si extrême patience? Comment est-ce que, blasphémant si souvent contre ce Dieu tout-puissant, il nous console, il nous caresse par la compassion qu'il a de nous, et fait tomber la pluie du Ciel pour le soutien de notre vie? Combien y a-t-il de mé- • chants qu'il cache et qu'il ne livre pas entre les mains de la justice lorsqu'ils vont en intention de tuer et de voler, de peur qu'ils ne soient pris et punis! Combien y a-t-il de pirates qu'il ne permet pas qu'ils fassent naufragé, quoiqu'ils ne respirent que le pillage et le meurtre, mais défend à la mer de les engloutir, afin qu'ils renoncent à leurs crimes et se convertissent!... Combien y en a-t-il qui allant dans les cavernes pour y mal faire, ou querellant les passants, évitent les dents des chiens et les mains des hommes ! £t lorsque je suis quelquefois à table avec des femmes criminelles ou avec des hommes sujets à s'enivrer, ou que je m'entretiens avec d'autres qui souillent leurs langues par l'impureté de leurs paroles, ou que je me rends participant de quelques-uns de ces péchés qui se contractent dans les occupations du siècle, les abeilles volent de tous côtés le long des ruisseaux et des vallées pour ramasser dans les prairies de quoi former ce miel si doux à ma langue qui prononce tant de paroles injustes et déshonnêtes! les rai^sins attendent avec impatience les chaleurs de l'été pour mûrir, afin de satisfaire mon goût et de réjouir mon cœur qui déshonore si souvent Celui qui lui a donné l'être ! les fleurs se pressent à l'envi pour donner du plaisir à mes yeux, qui abusent de leurs regards pour porter les autres au mail et le figuier souffre la rigueur

du fer qui le taille, afin de lui faire porter des fruits dont Tabondance remplisse mes mains, et dont la douceur contente ma bouche qui donne des promesses coupables à celles que les liens du mariage ont soumises à la puissance d'un autre * I »

En traduisant, j'àUais dire en récoltant cette page toute savoureuse de fruits et toute bourdonnante d'abeilles^ M. d'Andilly m'apparaît qui se promène, la serpe en niain, le long de quelque hde du verger,

Hyblaeis apibus florem depasta salicti.

Tout ce qu'on pourrait extraire de profond, de fin et de délicieux du saint JeanGlimaque, nous mènerait trop loin : c'est d'un ascétisme charmant, qui n'a de comparable que l'Imitation chez les modernes. En traduisant avec tant de grâce et de clarté cet excellent maître du cœur, d'Andilly dut aller à bien des âmes de son temps. Tout ce monde de M. de La Rochefoucauld, de madame de Sablé, de madame de La Fayette dut en être particulièrement frappé, et admirer comment l'antique abbé du Sinaï en savait presque aussi long qu'eux-mêmes sur les vertus, sur les passions, sur les replis et les ruses de l'amour de soi ^

Philippe de Champagne, notre peintre ordinaire, a . tiré des Pères des Déserts le sujet de plusieurs grands paysages représentant les circonstances de la Vie de sainte Marie, nièce du solitaire Abraham. La Fontaine qui, s'il devait avoir quelque rapport lointain avec Port-Royal, ne pouvait y prendre que par ce côté facile et par ce livre

1. Chapitre XXV. J'ai adouci à un seul endroit rexpression trop nue,

2. Pour suppléer ici à l'incomplet des citations, j'ai pu, dans mon Cours de Lausanne, renvoyer sans scrupule à un livre bien connu de mes auditeurs , V Arthur de M. Ulric Guttinguer, dans lequel on retrouve beaucoup de cette pulpe et de cette mânne du livre de d'Andilly, extraite et distribuée en parcelles pour les délicats.

attrayant, en a tiré, entre une fable et un contei son poème de la Captivité de saint Malc :

Qui voudra la savoir d'une bouche plus digne , Lise chez d'Andilly cette aventure insigne.

La Fontaine! mais prenons garde I ce M. d'Ândilly, si nous nous laissions faire, nous dissiperait trop et nou3 induirait en connaissance avec trop de gens. La Fontaine, comme madame de Sévigné, ne doit venir (s'il revient) que tard, plus tard, à Tépoque de la Paix de TÉglise : il faut garder quelque chose pour les douceurs de notre après-midi.

Congé pris de M. d'Andilly.— Nouveaux arrivants.— M. de Ponlis; M. de Saint-Gilles ; l'abbé de Pontchâteau. — MM. de Bagnols et de Bernières, serviteurs au dehors. — Le monastère de Paris; changement de scapulaire. — Madame d'Aumont.— Retour de la mère Angélique aux Champs; allégresse. — Guerres de la Fronde. — Misère et charité. — Le duc de Luines et sa sainte épouse. — Système de Descartes; débauches d'esprit k Vaumurier.

Pour résomer et fixer la saite du rôle^ les phases d'existence de M. d'Andilly à Port-Royal, et nous permettre d'attendre que nous le retrouvions, nous n'avons que très-peu à ajouter.

Il y vécut dix années d'abord, jusqu'en 1656, sans aucune interruption, tel que nous venons de le voir, le solitaire hospitalier, le grand-maître des cérémonies du lieu. M. dé Saci, son neveu, devenu le directeur, fut même obligé de l'avertir, et de lui conseiller plus de réserve à cet égard; car on avait affaire à toutes sortes de visiteurs, et quelques-uns très -suspects. En 1654, au redoublement de l'orage que suscitait le fantôme du Jansénisme^ comme il se plaît à l'appeler, M. d'Andilly, après avoir sondé le terrain par madame de Ghevreuse, écrivit au cardinal Mazarin une longue Lettre justifi-

cative. U y ent même mi projet de conciliation et de paix fondé sur nn strict silence des deux partis. Ârnaold, pressé par son frère, s'était engagé à ne plus écrire! C'est alors que la Reine dit que, puisque M. d'Andilly avait donné sa parole, on ne pouvait plus mettre la sincérité en doute. Mais le silence, du côté des Jésuites, dura peu ; et d'ailleurs les armes, de part et d'autre, étaient trop chaînées pour une trêve. En 1656, lors de l'éclat de la Sorbonne contre Ârnauld, il y eut ordre de la Cour de disperser les solitaires des Ghaim)s.- M. d'Andilly, averti à temps par le secrétaire d'Etat Brienne, s'einpressa d'écrire au Cardinal, protesta de la soumission de tous, et obtint que le Lieutenant civil ne vînt pas immédiatement faire exécuter l'ordre. Les solitaires se dispersèrent d'eux-mêmes, et lui se retira à Pomponne, puis à Fresnes, chez madame Du Plessis-Guénegaud : au bout d'un mois d'exil^ il était rentré au désert des Champs par tolérance. Mazarin, qu'il s'empressait de remercier, lui répondait par un tout aimable billet : « J'espère bien que vous n'oublierez pas dans vos prières celui qui est vôtre. »

Dans les années qui suivirent, on verrait M. d'Andilly poursuivre sous main ce rôle de conciliation et de bonne entremise auquel les passions allumées se prêtaient peu : il est éclipsé et insuffisant. U se mêla avec beaucoup de vivacité dans les projets d'accommodement, bientôt avortés, de son ami î'évêque de Gomminges (Choiseul - Praslin , le cousin - germain de madame Du Plessis-Guénegaudj. Arnauld s'en irrita plus d'une lois. U y eut même un instant assez vif entre les deux frères; le docteur écrivit à son aîné des choses dures*. En août

1. M. d'Andilly s'était blessé, dans le sens et dans l'intérêt de M. d^ Comminges, de ce qu'Arnauld avait pris sur lui d'imprimer, dans une Réfutation du Père ferrier, des extraits de lettres du prélat qui étaient destinées à rester confidentielles. Arnauld avait

1664, quand le fort de la persécution éolata et qu'on enleva les religieuses, M. d'Andilly, rallié à la cause commune, s'illustra par une grande scène publique au faubourg Saint-Jacques, qui sera racontée en son lieu. Accusé presque d'émeute, il dut quitter les Champs par lettre de cachet, et se retira à Pomponne pour y rester jusque même après la Paix de l'Église. Et c'est alors que nous le retrouverons à loisir, père d'un ministre d'Ëtat, offrant à Louis XIV son Josèphôy et rentrant au désert parmi les siens dans toute sa représentation majestueuse.

Cette pointe faite, revenons. Notre histoire (si histoire il y a) n'est possible qu'avec ces ondulations perpétuelles. L'intimité des personnages ne permet pas de marche plus sévère. Le bon Fontaine le sait bien, lui qui s'écrie à chaque instant : « Mais pourquoi préviens-je le temps? Allons pas à pas, vivons au jour le jour. Il semble que je craigne de n'avoir pas assez de vie.... Mais ne troublons pas l'ordre des choses. »

Rien n'est troublé : on continue de traverser l'époque qui s'étend de la mort de M. de Saint-Cyran à la publication des Provinciales (1643-1656).

Cette période d'intervalle est remplie par la multiplication croissante des solitaires d'une part, et de l'autre au dehors, vers la fin, par toute la discussion et la quela démangeaison d'é«rire, de démontrer pièces en main; il avait la passion de la publicité, M. d'Andilly, dans cette affaire, sentait un peu à la manière des gens du monde^ qui tiennent aux formes, aux convenances délicates envers des tiers considérables qui ont voulu obliger. Arnauld se cantonnait dans son droit, summum jus: « Est-ce donc, écrit-il amèrement à M. d'Andilly (24 avril 1664), qu'on ne peut avoir qu'un seul ami, et q}i*aussitôt qu'on en acquiert un nouveau^ il faut oublier tous les autres? 11 faut bien que cela soit ainsi, puisque ceux qui se piquent d'être si généreux amis ne le sont que d'un côté, et que, pour épargner à Tun un petit cbagrin, qu'il n'aura peut-être pas, ils déclarent qu'ils sont prêts à traiter les autres en ennemis. »

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relie croissante sur les Propositions de Jansënins, d'où sortit en 1655 l'action de la Sorbonne contre Amauld, d'où sortirent, à leur tour, les Provinciales. — Nous nous tenons, pour le moment encore, au dedans*

Je me garderai bien d'énumérertous les solitaires qui venaient s'ajouter chaque annëe aux précédents : ce se- ^t tomber dans une série de biographies qui se reproduiraient presque toutes l'une l'autre. Que dire, par exemple, d'un M. Bouilli, chanoine d'Abbeville, qui vint aux Champs dès 1647, et se fixa au jardin des Granges, sur la hauteur? H en planta la vigne; surtout il travaillait, nous marque- t-on, à tailler la vigne spirituelle de son cœur. Ce fut un jardinier tout autrement austère que M. d'Andilly, et il eut plus tard sous lui, comme jardinier également, comme simple apprenti^ et plus austère encore, l'illustre abbé de Pontohâteau. M. de Pontis, ce vieil officier d'armée que j'ai nommé quelquefois, mérite plus de mention. Dans sa longue et vaillante carrière au régiment des Gardes, il n'avait jamais pu se tirer du grade de lieutenant, où un malin guignon semblait le confiner. C'était le heutenant expert et consommé ; il lui sied même de n'avoir été que cela, comme à Lancelot de n'avoir été que sous-diacre. Un jour, déjà confiné à Port-Royal, tous les lieutenants de son ancien régiment le vinrent prendre pour arbitre, conmie leur doyen, dans un différend qu'ils avaient avec les capitaines. Très-anciennement lié avec M. d'Andilly, il se retira près de lui vers 1652 ou 1653, et participa, mais plus rudement, à ses travaux de jardinage, de défrichement, et même hors du vallon, sur la montagne. Il le surpassa aussi en longévité et mourut à guatre-vingt-sept ans*.

1. En 1670. — Une singulière question s'est élevée sur son compte. Ses Mémoires, rédigés par Du Fossé^ parurent en 1676 : ib eurent beaucoup de succès et donnèrent Pidée à Tabbé Amauld d'écrire les siens. Madame de Sévigné les lisait dans son été de

M. Hamon était retiré aux Champs avant Pontis; il y succéda comme médecin à M. Fallu (1650). Mais son beau, son très-beau moment n'est pas à cette heure ; c'est pourquoi nous le réservons.

M. Baudrî de Saint-Gilles d'Asson était un gentilhomme de Poitou vers la Vendée, l'un des cinq frères d'Asson (Fontaine lui en donne onze), tous grands et robustes, respectés et redoutés dans le pays qu'ils battaient en intrépides chasseurs. Ayant fait ses trois ans de Sor*

Livry : « Je suis attachée à des Mémoires d'un M. de Pontis, Provençal.... Il conte sa vie et le temps de Louis XIII avec tant de venté et de naïveté et de bon sens^ que je ne puis m'en tirer. M. le Prince l'a lu d'un bout à l'autre avec le même appétit. » Un Jésuite, le Père d'Avrigny, dans la préface d'un de ses ouvrages [Mémoires pour servir à V Histoire de V Europe depuis 1600) se piqua de noter chez Pontis et sut même grouper assez joliment quelques inexactitudes de détail, en vue d'infirmer le tout : il n'a réussi qu'à montrer que le rédacteur avait bien pu confondre quelques circonstances. Le Père Griffet, historien exact, insiste de même (dans son Histoire de Louis IIHy tome I, p. 350, 351) sur une impossibilité du récit de Pontis, qui, dans la guerre civile du Midi en 1622, fait venir le roi à Négrepelisse, après avoir fait en personne le siège de Saint-Antonin, a quoiqu'il soit indubitable que ce prince n'assiégea Saint-Antonin qu'après s'être rendu maître de Négrepelisse. » Le rédacteur a tout simplement brouillé les deux sièges) il a dû brouiller bien d'autres choses encore. — Mais voilà que Voltaire, en son Siècle de Louis XIV (article Pontis)^ n'y met pas tant de façons et n'en fait ni une ni deux; sans avoir besoin d'y regarder de si près, il s'en est venu écrire de sa plume la plus légère : « Ses Mémoires ont été tellement en vogue qu'il est nécessaire de dire que cet homme, qui a fait tant de belles choses pour le service du roi, est le seul qui en ait jamais parlé. Aussi ses Mémoires ne sont pas de lui, ils sont de Du Fossé.... Il feint que son héros portait le nom de sa terre en Dauphiné. Il n'y a point en 'Dauphiné de seigneurie de Pontis. Il est même fort douteux que Pontis ait existé, » Et le scrupuleux Daunou {Cours d^É" tudes historiqties, tome I, p. 323) semble partager absolument l'opinion de Voltaire et ne voit en tout ceci que du fabuleux. Vivez donc quatre-vingt-sept ans, et en homme de vérité, pour être, au surlendemain de votre mort, réduit d'un trait de plume à l'état de fable 1 — (Voir à V Appendice.)

bonne et déjà bénéficier^ il fut touché d'avoir vu M. Hillerin aux environs de gon ermitage du Poitou : par lui il lut la Fréquente Communion et connut Port-Royal, Une fois venu en ce lieu, il y voulut demeurer, et se fixa aux Granges dans un petit logis couvert de chaume, qu'il se fit bâtir au bout du jardin et qu'on appelait gaiement le Palais Saint' Gilles j comme pour faire pendant au Petit- Pallu (du jardin d'en bas). Il avait en son pays, qui confinait à la Bretagne, un prieuré dépendant de l'abbaye de Oeneston, dont M. de Pontchâteau, alors très-jeune, était abbé : ce qui ménagea la prochaine liaison de celui-ci avec Port-Royal. M. de Saint-Gilles, tout solitaire qu'on le croirait, et qui voulut être d'abord le menuisier y puis le fermier du monastère, en devint l'agent actif, l'homme d'affaires au dehors dans les grands moments. Les impressions d'écrits de ces Messieurs se faisaient par ses soins ; il avait sur le corps des arrêts du Ghfttelet, et s'entendait k merveille à déjouer les gens du roi. Personne n'aurait eu plus de particularités piquantes à raconter sur la publication des Provinciales; nous ne serons pas sans lui en dérober quelques-unes. A la ville, il portait au besoin l'épée comme plus commode, ayant affaire à toutes sortes de gens. Avec plus d'entrain et de belle humeur qu'un pénitent ordinaire, il faisait le délassement de M. Arnauld, de M. Singlin, dans les courses, les fuites ou les retraites qu'il partageait avec eux. n savait du grec et jouait admirablement de la flûte. Les voyages étaient son fort. Quand madame de Longueville, convertie, se repentant d'avoir tant aidé aux guerres civiles et d'y avoir ruiné tant de pauvre monde, voulut, par le conseil de M. Singlin, restituer autant que possible sur les lieux et aux personnes mêmes^ ce fut M. de Saint-Gilles qui fut chargé d'aller aux frontières de la Champagne, vers Stenai, pour distribuer dans les villages les aumônes de la princesse. Il faut tout dire '.c'est lui

aussi qui ira trouyer Retz, alors vagabond, à Rotterdam (yers 1658), pour lui porter des paroles du parti, car 41 y avait parti alors. Nous entrevoyons de Tintrigue k Thorizon, mais nous n'y sommes pas encore. On en accusalongtemps les Jansénistes, avant qu'en effet ils s'en avisassent : ce M. de Saint-Gilles ne s'épargna pas pour leur faire regagner le temps perdu. Remarquons, chemin faisant, comme chaque solitaire, même après sa conversion, garde des traits distincts de son tempérament et de sa nature. Ce Vendéen ardent trouve moyen d'arriver, par le désert, à tout l'emploi de son activité, de counr les monts et les mers, et de braver les naufrages ^ Quand il cessa de courir, il se détruisit lui-même par ses austérités*.

1. a II pensa périr en voulant revenir (de Hollande). Il s*em* barqua avec M. Des Landes, son compagnon de voyage, à un port de mër nommé La Brille, auprès de La Haye, et ils furent surpris aussitôt d'une tempête, qui dura cinq jours et cinq nuits, si violente que les matelots ne surent où ils étolent pendant tout ce temps et furent trop heureux de pouvoir retourner à La Brille, d*où M. de Saint-Gilles et son camarade prirent la route de terre, et Tinrent par Cologne et le reste de TÂllemagne, parce que la guerre étoit alors en Flandre. » {Supplément au NécrologCf in-4'', 1735, à la page 69.)

2. Je crains tant d'être injuste envers des hommes de cœur et de vertu, et, en chargeant quelques traits plus saillants, d'en omettre d*autres, ce qui est presque inévitable dans la rapidité, qu'on me permettra encore un correctif et un témoignage. M. de Sainte-Mar* the, qui assista M. de Saint-Gilles à sa mort (décembre 1668), en a fait un beau récit (Supplémentj in-4'', au Nécrologe) . Il convient de ces faiblesses apparentes, de ces imprudences extérieures; mais, dit-il excellemment, M. de Saint-Gilles, au contraire de tant d'autres, portait tous ses défauts en dehors : « Je puis rendre ce témoignage à notre ami qu'il n'y avoit rien en lui de si pur que son cœur.... Sa charité étoit comme un or enflammé qui le rendoit riche aux yeux de Dieu, ce qui n'empêchoit pas que cette vertu ne l'engageât à plusieurs actions extérieures, parmi lesqueUes, quelque bonnes qu'elles fussent, il étoit bien difficile qu'il ne contractât quelques taches, et que, marchant dans la poussière, ses piedt au moins n*en fussent pas un peu couverts; mais, si cette poussière effaçoit quelque chose de l'éclat de CQ,t or, elle ne lui ôtoit rien de son prix. »

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M. de Pontchftteau, qui finit parles mêmes exoès^prît pai;| auparavant au même genre d'emplois. Il parut à son tour le commis-voyageur infatigable, ou, si Ton aime mieux, l'ambassadeur ordinaire de Port-Royal. Il y vint pour la première fois en 1 651 ; mais ses allées et venues, même au moral, furent fréquentes. Son inconstance d'humeur le poussait aux voyages; sa naissance l'y aidera et lui ouvrira les voies. Il était de l'illustre famille bretonne Du Gambout et neveu du cardinal de Richelieu, comme le répètent, non sans quelque emphase, tous nos biographes jansénistes très-flattés, — un neveu à la mode de Bretagne. Nous aurons à le rencontrer perpétuellement.

Dès les années mêmes dont nous parlons, M. Du Gué de Bagnols, de Lyon, jeune maître des Requêtes, et son intime ami M. MaignartdeBemières, de Rouen, mattre des Requêtes également et allié de la famille Du Foâsé| sans pouvoir être rangés au nombre des pénitents proprement dits domiciliés à Port-Royal, se constituèrent les agents dévoués de cette maison dans le monde, et on les appelait à bon droit les Procureurs généraux des pauvres. Ce sont les modèles des veufs ayant des enfants. M. de Bemières vendit, dès qu'il le put, sa charge. Il contribua le premier , et plus que personne, durant son séjour à Rouen, à déposer les semences et les notions vraies du Christianisme dans l'âme de madame de Longueville. Pour être plus près de nos amis, il acquit (de M. Des Touches , je crois) la terre du Ghesnai près Versailles. On aura occasion de dire, en parlant des petites Écoles très-accrues, et régulièrement établies dès 1646 à Paris, dans le oul-de-sac Saint-Dominique-d'Enfer, qu'elles furent dans lasuite,et lors des tracasseries qu'onleursuscitai transférées en partie au Ghesnai, chez M. de Bemières '•

1. U n'y a pas à confondre notre M. de Bemières avec cet autre

M. de Bagnols, le plus riche des deux amis (il avait soixante mille livres de rente) , s'étant aussi débarr^ë de sa charge, avait même réussi, dans un voyage k Lyon auprès de M. son père, à lui persuader de se dépouiller d'une somme de quatre cent mille livres, comme peu légitimement acquise. Naturellement fier et porté k dominer, aussi plein de feu que M. de Bemières Tétait de douceur, il rabattit rigoureusement sa volonté sous M. Singlin. Il acheta proche Chevreuse un château B.p- -peléSaint-JeanrdeS'Trous (ou tout simplement /e^ Trous) ^ un des futurs asiles encore des petites Écoles dans les dispersions qu'on en voudra faire. Il n'avait que trente ans lorsqu'il se convertit (1 647), et il mourut à quarante*. M. de Bagnols fut le collègue principal du duc de Luines pour toutes les réparations et augmentations de ])âtiments que Tannée 1651 vit exécuter au monastère des Champs, et auxquelles ces deux messieurs pourvurent.

Les religieuses, une partie du moins, y étaient revenues en mai 1648. Rien de bien important jusque-là ne

contemporain, Bernières-Louvigni , de Caen, écrivain mystique, auteur &' Œuvres spirituelles, et grand ennemi, tu contraire, des Jansénistes.

1 « Il a tant jeûné et tant fait d'austérités, qu'il en est mort; et, de peur qu'il n'en échappât, Guénaut et un des Gazetiers lui oot donné du vin émétique.... Quelle sottise de prendre ce poison dan& une inflammation de poumon, et de jeûner si rudem.nt qu'il en aille mourir 1 » (Lettre de Gui Patin, juin 1657.) — Dans une des chambres de la maison des Trous, au-dessus de la cheminée, se trouvait un portrait de saint Paulin^ avec cette inscription au bas du tableau : Sanctus PauUnus ex consule, pauper; ex paupere^ prœsul; ex prœsule, servus et olitor. C'était tout un abrégé de la Vie du saint évéque de Noie, et on se le représentait, parce peu de mots, comme passant des richesses du consulat à la pauvreté ; de la pauvreté à la prélature ; de la prélature à la condition d'esclave et de jardinier (ce dernier point plutôt légendaire qu'historique). C'était une allusion parlante et comme un modèle que se proposait M. de Bagnols dons ses vicissitudes volontaires de rang et de condition.

s'ëtait passé à Tintërieur du monastère de Paris depuis le temps où nous l'avons laissé. La mère Angélique s'y retrouvait abbesse, nous l'avons dit, ayant été nommée, en octobre 1642, k la place de lamère Agnès qui achevait son second triennat' . Elle, à son tour, n'en fit pas moins de quatre consécutifs en vertu de quatre élections réitérées, et demeura ainsiàlatête de la Gonmiunauté pendant douze ans, jusqu'en novembre 1654. Défait, tant qu'elle vécut , elle gouverna ou régna toujours. L'Institut du Saint-Sacrement, qui a été pour nous, si l'on s'en sou- . vient, une si longue et fastidieuse parenthèse, et dont nous avons eu hâte de déserter la maison à demi profane *, fut régulièrement réuni et transférée Port-Royal avec toutes les obligations et grâces qu'on y avait, dans le principe, attachées. M. Briquet, avocat général, allié des Bignon et père d'une des futures religieuses les plus marquantes, aida beaucoup par son zèle à la conclusion légale de toute cette négociation fort compliquée. M. l'abbé de Saint-Nicolas', alors k Rome, et chargé d'affaires au nom du roi, n'y contribua pas moins directement en obtenant la permission du Saint-Siège. Les fondateurs et bienfaiteurs de l'Institut consentirent k ce que les deniers fussent employés k bâtir l'église de Port- Royal de Paris. La première pierre en fut posée en grande pompe (avril 1646) par mademoiselle de Longueville, comme héritière représentant la première duchesse de Longueville, fondatrice de l'ancienne maison du Saint-Sacrement. C'est cette mademoiselle de Longueville, depuis duchesse de Nemours, qui, bien qu'élève de madame Le Maître, se montra toujours médiocrement disposée de cœur pour la maison. Elle y avait demeuré *

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