A MONSIEUR LE MAITRE, AUX GRANGES
c Mon très-cher Neveu, je pense que vous croyez que je sois retournée à Paris, ou bien que je sois ici pour y vivre en excommuniée, ne daignant me demander depuis si longtemps. C'est pourquoi, de Tautorité de Tante et d'une vénérable vieille, je vous donne heure aujourd'hui à midi au parloir de Sainte-Madeleine, où je vous ferai des reproches de votre retirement, qui n'empêche pas que je ne sois to.*te à vous. »
La première guerre de la Fronde suivit de peu de mois le retour aux Champs. La mère Angélique y trouva une occasion d'exercer et d'élargir sa charité, un motif, cette fois suffisant, d'infraction à la solitude. Bien des abbesses et des religieuses des environs, ou même des dames de qualité du voisinage, qui se trouvaient moins en sûreté chez elles, vinrent lui demander asile et furent reçues à bras ouverts. Les pauvres paysans ne l'étaient pas moins; ils déposaient jusque dans l'église leurs effets les plus précieux pour les y tenir en sûreté ; ils ap* portaient jusqu'à leur pain de tons les jours, qu'ils vevaient quérir ensuite à mesure qu'ils en avaient besoin. Les cours étaient pleines de bétail qu'on y mettait à l'abri des pillards; le monastère, dit la fidèle Relation, nous faisait souvenir de l'Arche de Noé.
On se prodiguait, on donnait tout; toujours sur pied, on ne dormait plus. On fit distribuer aux pauvres gens affamés tons les paniers de fruits du dernier automne qui avait beaucoup produit; les prémices de M. d'Andilly y passèrent. La mère Angélique répandait à travers ces tristes scènes une force et comme une joiemer-
veilleuse; à la fin d'nne de ces journées de fatigue, elle s'écriait : « Dieu nous a fait aujourd'hui la grâce de faire ce qu'il ordonne dans son Ecriture, de réjouir W entrailles des pauvres. » Et dans les rangs de ces pauvres qui se lamentaient, elle allait recommandant à chacun la patience, et d'offrir le tout à Dieu, qui considère le travail et la douleur^.
1. Ses lettres de cette époque ne respirent que feu de charité; je recommande celle du 27 janvier (1649). En voici une adressée à. une sœur, d'avril de la même année, et qui résume la situation trop au vrai pour que j'en fasse grâce :
« Nous ferons, ma très-chère Sœur, ce que nous pourrons pour louet un cheval qui vouh portera le reste des habits... ; car nos chevaux et nos> ânes sont morts. C'est grande pitié de toutes nos misères : la guerre est on. horrible fléau. C'est merveille que toutes les bêtes et les gens ne sont pasmorts d*avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Noua avions les chevaux sous nqtre chambre et vis-à-vis, dans le Chapitre ; et dans une cave il y avoit quelque quarante vaches à nous et aux p^iuvres gens.
« La cour étoit toute pleine de poules, de dindons, cannes et oies, d^ hors et dedans; et, quand on ne les vouloit pas recevoir, ils disoient: prehez-les pour vous si vous les voulez; nous aimons mieux que vous lea ayez que les gens d'armes. — Notre église étoit si pleine de blé, d'avoine, de pois, de fèves, de chaudrons et de toutes sortes de haillons, qu*il falloit marcher dessus pour entrer an chœur, lequel étoit au bas rempli des livresde nos Messieurs. De plus, il y avoit dix ou douze filles qui se sont sauvées chez nous; toutes les servantes des Oranges étoient au dedans, et les valets au dehors : les granges étoient pleines d'estropiés, le pressoir et les lieux bas de la basse-cour étoient pleins de bêtes. Enfin, sans le grand froid, je pense que nous eussions eu la peste. D'ailleurs le froid nous incommodoit ; car, notre bois ayant manqué, on n*en osoit aller quérir dans les bois.
« Avec cela Dieu nous a tellement assistées que nous n'en étions point en un sens plus tristes ; et la misère extrême des pauvres, qui logeoient dans les bois pour n'être pas assommés, nous faisoient voir que Dieu nous faisoit irop de bien. Tout est devenu hors de prix ici , tout y ayant été ravagé Enfin c'est une pitié terrible que de voir tout ce pauwe pays. Je ne pensois pas à vous dire tout cela; mais, comme j'en suû toute remplie de pitié et de souci, je le dis insensiblement. »
Assez d'autres écrits nous égaient sur le piquant de la Fronde ; la mère Angélique en fait toucher Podieux. C'est la vue de toutes ces misères publiques, nées du caprice et de la violence de quelques-uns, qui la rendaient si sévère, on le conçoit, pour les Grands. Durant cette première guerre et la seconde, elle ne fait que répéter et commenter, dans ses lettres à la reine de Pologne, ce mot de l'Écriture : Les Grands et les Puissants seront tourmentés puissamment. — On a fait, depuis, un livre intitulé : La Misère pendant
En même temps on trouvait moyen d'expédier des convois de farine et de provisions aux sœurs de Paris qui étaient en danger de &mine; quelqùes-nns des solitaires formaient Tescorte. La plupart de ces Messieurs^ en effet, retirés dans les fermes, avaient été, dès Tabord, priés de descendre pour faire la garde à Tabbaye et pour fortifier certains endroits plus faibles de la clôture. On obtint même, pour Tun deux, la permission de porter la casaque d'un des gardes de M. le Prince, ce qui pouvait aider au respect, si un parti fût venu ; Son Altesse, qui connaissait le solitaire qu'on lui nomma (La Petitière ou autre), consentît aisément. Ces vieux militaires se prêtaient à cette reprise d'épée avec un reste de plaisir permis et un dévouement qui tenait à k fois de la charité et de la courtoisie même.
Les religieuses restées à Paris furent peut-être plus exposées dans cette première guerre que celles des Champs ; comme le faubourg Saint- Jacques à cette extrémité semblait peu sûr, on jugea à propos de les faire entrer dans le cœur de la ville. Mais le peuple du fanboui^ était jaloux de son trésor et fit mine de s'opposer à cette sortie. C'est alors que M. de Bemières, maître des Requêtes, et son collègue M. Le Nain (père de Til^ lemont), tous deux en robes de magistrats, vinrent présider à Texécution : le 12 janvier (1649) ils menèrent processionnellement et en silence les religieuses au nombre de plus de trente, la mère Agnès, prieure, en tête, avec madame d'Aumont, jusqu'à une maison proche des Grands-Augustins (rue Saint-André-des-Arcs), qui appartenait à M. de Bemières lui-même, et qui leur servit d'asile durant trois mois. Cette lente translation processionnelle, à travers les rues, avec ces robes de
la Fronde, n me semUe que la voilà bien exprimée et toute rassemblée ici. On iVa qu'à multiplier les tableaux.
parlement et ces scapulaires tranchés que nous savons, se voit d ici : c'est une vraie scène de la Fronde.
Gomme pourtant il ne convenait pas de laisser une maison de prière sans personne pour louer Dieu, quelques-unes des sœurs plus anciennes étaient demeurées au faubourg sous la mère Marie des Anges, cette admirable abbesse, revenue tout récemment de Maubuisson^ M Singlin y logeait lui-même le plus habituellement, et suffisait avec un zèle infatigable à ces trois maisons du faubourg, de la ville et des Champs, allant à cheval de Tune à l'autre. Un peu d'ordre revint en mars, et le troupeau de la ville rentra au faubourg.
Dans rintervalle des deux guerres, les ennemis de Port-Royal, toujours à l'affût, obtinrent pour un moment l'interdit de M. Singlin qui avait prêché au monastère de Paris le 28 août 1649, jour de Saint-Augustin. Ce sermon ou panégyrique, auquel avaient assisté avec édification cinq évêques (on Pa dit ailleurs), le Père deGondi de l'Oratoire, le maréchal de Schombei^, le duc de Liancourt et autres personnes de marque, fut dénoncé à l'archevêque, alors absent, qui céda. Averti, redressé en meilleur sens, il releva bientôt M. Singlin de cet interdit, et voulut même assister à son sermon du premier de l'an 1650, le comblant hautement de caresses et de témoignages. Un autre prédicateur célèbre, le Père Des Mares, interdit depuis le commencement de l'année 1648 sur le soupçon aussi de Jansénisme, fut moins favorisé, et ne put remonter en chaire qu'après vingt ans*. Quoi qu'il en soit, à ce moment d'existence,