‹ Port-RoyalChapitre 75 sur 94 · Essais f livre I, chapitre zzv · texte numérisé non relu

Essais f livre I, chapitre zzv

assez tenu compte. Montaigne q)pelle I$i langue le bout^ dehorSj et elle est souvent chez lui le bofute-erk'train.

Malebranche a fort bien senti ce eoin de Montaigne, mais en déprimant trop les autres portions, et en le voulant réduire à la seule beauté d'in^igina^on, à ce qui fait le bel-esprit; il proteste cpntre jce| agrémwt 4e tour et cet éclat de parole qu'il rapporte aux sesa^ contre cet art naturel qu'a l'auteur des Essais de tourner resprit du lecteur à son avantage par la vivadti toujours victorieuse de son imagination dominante^

Malebranche a beau faire,; ce qu'il dit là contre l'i-» magination dans le style, Arnauld le lui rendra; tout occupé à combattre les imaginations piétaphysiques du bel écrivain, le vieux docteur écrit à Nicole : « Je ne trouve guère moins à redire à sa rhétorique qu'à sa logique, surtout dans les Méditations; car il est si guindé, et il affecte si fort de ne rien dire simplement, qu'il psi lassant. » Et on né lit Malebranche plus qu' Arnauld aujourd'hui, qu'à cause des endroits oti oelui-ci le trouvait lassant.

Montaigne, d'autres l'ont relevé, a beaucoup de Sénôque pour le trait, mais il ne l'a pas tendu comme lui, et il le jette, même quand il le darde, plus au naturel et d'un air plus cavalier*. Sénèque et Plutarque, il y puise incessamment, nous dit-il, comme les Danaïdes. On a lu, à son chapitre des Livres^ Tadmirable jugement et parallèle qu'il fait de tous deux, et aussi de Virgile avec Lucrèce, et des autres. Comme écrivains français, il estimait, parmi ceux qui l'avaient précédé, Froissart,

l.Dela Recherche de la Vérité, livre II, partie fil, chapitre v.

2. De Thou et Sainte-Marthe ont traduit dans leur latin ce titre d'JffMawpar Conatus; c*est Iti*u* qu'il faudrait; Conatus est un contre-sens par rapport à Montaigne. Ce n'en serait pas un à l'égard d'un Sénèque ou d'un La Bruyère, qui ont Veffort heureux, mais qui l'ont.

Gominynes, surtout Amyot,,. qu'il caractérise et célèbre en des termes incomparableS| par une louange vraiment généreuse. Mais il ne s'asservit, à aucun, et écrit à sa façon 9 usant à bon droit de Taiiarchie d'alors :

c n en est de si sots qu'ils se destoument de leur voye un quart de lieue pour courir apreiz un beau mot..,. Je tors pliis volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne destourne mon fil pour l'aller quérir. Au contraire, c'est aux paroles à servir et à suyvre. Et que le gascon y arrive, si le françois n'y peult aller.... Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque : Hœc demum sapiet dictiô, quâe fériet;

plustost difficile qu'ennuyeux, esloig;né d'affectation; desréglé, descousu et hardy : chasque loppin y face son corps; non pedantesque ^non ftatesque^ non pîaidéresque, mais p/ustostsoldai^que*.».^ 9

(Et ailleurs, pariant du, gascon des hautes-terres j il semble définir sa propre langue, son vrai style : ) « Il y a bien au-dessus de nous, vers les montaignes, un gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, et,' li la vérité, un langage masle et militaire plus qu'aultrè que j'entende, au^tant nerveux, puissant et pertinent, contoie le françois est gracieux, délicat et abondant*. >

Ce François si bien qualifié , et qui sent sa plaine, c'est, Amyot; ce. G^con, c'est lui.

Car il y avait , à cette seconde époque du seizième siècle, et malgré ranarchie. qu'aujourtf hui nous y reconnaissons, une manière de langue centrale, et qui se

1. Livre î, cliapïtre iiy. Ne sant-on pas Pentrain venir? L'écho s*en irtâlÉj le redoublement jaillit et fait cascade i il y a du lyrique dans Mûnfciiy;ne, — Je m'étais amusé à noter et h rassembler une foule de tiaits qui dépeignent tn lui ce lyriume, ce que les poÊtÈS appellent la. sainte Timniçi mais il l'aut sa borner.

2, Liv^re n, chapitre xm.

crut par instants établie, celle de l'école de Du Bellay et de Ronsard en vers, de Pasquier en prose, tous personnages qu'aimait et prisait fort Montaigne, mais sans en dépendre. Dès la première édition des Essais en 1580, il obtint un grand succès; mais les critiques non plus ne manquèrent pas. On voit par une lettre de Pasquier quel genre de reproche cet ami et admirateur sincèire lui adressait : particulièrement beaucoup de locutions impropres, et tirées de l'usage gascon. Pasquier, le rencontrant aux Ëtats de Blois (1588), les lui démontra, livre en main^ ; mais il parut^ à Tédition prochaine, que Montaigne n'en avait tenu compte* Sous air de faire bon marché de sa manière, et tout en accusant son langage de n'avoir rien de facile et de polit et d'être altéré par la barbarie du crâ, il allait son train, gardait ses aises, choyait et relatait son livre (le plus chéri des livres), et donnait champ à son originalités Balzac Ta pris au mot et y a été dupe*. Il a regretté que Montaigne fût venu avant Malherbe, avant que celui-ci eût dégasconné la Cour; il a requis à ce titre indulgence pour Montaigne, qui, — je me l'imagine présent, — fait de son mieux pour ne par rire. Comme si ]e Gascon en tout temps (demandez à Montesquieu et à Bayle) n'eût pas trouvé moyen de l'être. Quoi qu'il en soit, sa langue, à lui,

1. Entre autres, jouir ^ prb activement, jùuif la vie, la vie u pevlt jouir, ce qui n'est pas sans grftce. — Parmi les mots de son invention qui ont réussi, on lui attribue celui d*enjoué, dont le parrainage lui sied bien. Sans aller vérifier, on aime à y croire. C'est comme pour cette expression d'esprit lumineux, qu'on rapporte à Messieurs de Port-Royal : le mot et la chose.

2. Balzac et bien d'autres; par exemple, ce bon M. de Piassac qui, dans le volume de ses Lettres, publié en 1648, écrit naïvement au milieu de toutes sortes d'éloges sur Montaigne : « J'ai regret qu'il ait si fort méprisé rélocution, et que le peu de soin qu'il en a pris le fasse lire avec moins de plaisir....» Et pour y remédier, il se met, comme échantiUon, à transcrire, en le traduisant à la moderne, le chapitre d« la Vanité des Paroles. L'impertinent 1

était et elle est restée une langue individuelle; honneur en un sens et bonheur! après deux siècles et demi, rien n'y est usé. Mademoiselle de Goumay, dans sa Préfaoe de l'édition de 1635, a dit du langage des Essais: c C'est, en vérité, l'un des principaux doux qui fixeront la volubilité de notre vulgaire firançois, continue jusques ici. « Il n'en fut rien; la langue s'acheva et se fixa sans Montaigne., Balzac rhétorisa sans lui. Vaugelas, dans ses excellentes Remarques publiées en 1647, où le bel usage passe en loi, et où M. Coefifeteau tient le dé, fait aussi une grosse part à Amyot (le grand Amyot^ comme il l'appelle), mais à quel titre? t Et quelle gloire n'a point encore Âmyot depuis tant d'années, quoiqu'il y ait un si grand changement dana'le langage? quelle obligation ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots, ni de phrases si naturellement françoises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces, qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage françois. » L'éloge d' Amyot en ces termes équivaut presque à une critique de Montaigne, qui figure d'ailleurs très-rarement, si même il y figure, dans les citations de Vaugelas*.

Pascal, du moins, qui en était nourri, en sauva mainte audace, mainte façon énergique de dire et de nommer;

1. C'est dans ce livre, d'ailleurs si recommandable, de Vaugelas, qu'on lit au sujet du mot insulter : « Ce mot est fort nouveau, mais excellent pour exprimer ce qu'il signifie. M. Cocffeteau Ta vu naître un peu devant sa mort, et il me souvient qu'il le trouvoit si fort à son gré, qu'il étoit tenté de s'en servir; mais il ne l'osa j amais faire à cause de sa trop grande nouveauté, tant il étoit religieux à ce point user d'aucun terme qui ne fût en usage 1 II au- . gura bien néanmoins de celui-ci, et prédit ce qui est arrivé....»» Voilà dans son esprit, et comme dans sa religion, la vraie fondation de la langue académique; sommes-nous assez loin de Montaigne?

450 POKT-ROYAL.

m«is l'eDiemble même des tours et des libertés de Montaigne fat laissé là-bas ou plutôt là-haut, en dehors de la nouvelle route royale qui s'inaugurait.

Montaigne resta Thomme dépareillé et le livre non elassé, < le Bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux, nous dit Huet, qui veulent s'enfariner de quelque connoissance du n^ionde et de quelque teinture des Lettres. À peine trouverez-vous un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée ^. » Il fut bien plus ; il fut le livre favori et comme un arsenal particulier pour chaque grand écrivain sérieux et nouveau :^ La Bruyère, Montesquieu, Jean- Jacques (style et pensée), réintroduisirent, chacun à leur manière, dans le grand courant de la langue beaucoup de Montaigne.

Et puis, les siècles littéraires réguliers ayant eu leur cours, et la liberté recommençant, il suffit désormais que Montaigne ait dit d'une manière pour qu'elle ait ipasse-poit à Tinstant et prérogative, si on l'appuie de son nom. Mademoiselle de Groumay, en se trompant sur le centre de son influence, a eu raison d'ajouter : « Son crédit s'élèvera chaque jour, empêchant que de temps en temps on ne trouve suranné ce que nous disons aujourd'hui, parce qu'il persévérera de le dire ; et le faisant juger bon, d'autant qu'il sera sien. > Tout mot contresigné Montaigne a gagné ses éperons, il CBt d'emblée hors de page. Et pour la pensée également : Mon-

1. Parmi ces gentilshommes amateurs, j'ai déjà cité M. de Plassac. Voici maintenant ce que je lis dans une lettre du cheyalier de Héré, son frère, à M. Mitton : «Vous savez dire des choses, et TOUS devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous sottvenez-YOUs que madame la marqiiise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoii (de cet art) que dans Montaigne et dans Voiture, et qu^elle n'estinioit que cela?» M. de Plassac, M. de Héré, nous tenons la monnaie de Saint-Évremond.

UVRB TROISEËME. 451

taigne Va dit^ e'est le oontraire du neO adage routinier, iemaitrePa dU, et on l'accepte d'autant mienx.

Nous finissons. Totite cette gloire et ee bonhenr de Montaigne, cette influence qne nous pourrions suifre et dénoter encore par reflets brisés en plus d'un de nos contemporains, cette louange mondaine universelle, et la plus flatteuse peut-être où l'on ait atteint, parce qu'elle semble la x>Ius facile et cm' élis ^ asé bien des colères, tout cela me remet le grand but en idée ; et nous qui yenons d'assister au convoi et aux funérailles de M. de Saci, je me demande ce que seraient à nos yeux les funérailles de Montaigne; je me représente même ce eonvoi idéal et comme perpétuel, que la postérité lui fait incessamment. Osons nous poser les différences ; car toute la morale aboutit là.

Montaigne est mort : on met son livre sur son cercueil; le théologal Charron et mademoiselle de Oournay, — celle-ci, sa fille d'alliance, en guise de pleureuse solennelle, — sont les plus proches qui raccompagnent, « qui mènent le deuil ou portent les coins du drap , si vous voulez. Bayle et Naudé, comme sceptiques o£Bdelsy leur sont adjoints. Suivent les autres qui plus ou moins s'y rattachent, qui ont profité en le lisant, et y ont pris pour un quart d'heure de plaisir ; ceux qu'il a guéris un moment du solitaire ennui, qu'il a &it penser en les faisant douter; La Fontaine, madame de Sévigné comme cousine et voisine; ceux comme La Bruyère, Montesquieu et Jean-Jacques, qu'il a piqués d'émulation, et qui l'ont imité avec honneur; -» Voltaire à part, au milieu; ^> beaucoup de moindres dans rintervalle, pêle-mêle, Saint-Évremond , Chaulieu, Garât..., j'allais nommer nos contemporains, nous tous peut-être qui suivons.... Quelles funéraillesl s'en peut-il humainement de plus glorieu-

ses, de plus enviables aa moi? Mais qu'y fait-on^ A part mademoiselle de Gournay qni y pleure tout haut par cérémonie, on y cause; on y cause du défunt et de ses qualités aimables, et de sa philosophie tant de fois en jeu dans la vie, on y cause de soi. On récapitule les points communs : c II a toujours pensé comme moi des matrones inconsolables, > se dit La Fontaine. — c £t conmie moi, des* médecins assassins, » s'entredisent à la fois Le Sage et Molière. — Ainsi un chacun. Personne n'oublie sa dette; chaque pensée rend son écho. Et ce moi humain du défunt qui jouirait tant s'il entendait, où est-il? car c'est là toute la question. Es^it et s'il, est, tout n'est-il pas changé à l'instant? tout ne devient-il pas inmiense? Quelle comédie jouent donc tous ces gens, qui la plupart, et à travers leur qualité à*illustres, passaient pourtant pour raisonnables ?. Qui mènent- ils, et où le mènent-ils? où est la bénédiction? où est la prière? Je le crains, Pascal seul, s'il est du cortège, a prié.

Mais M. de Saci, comment meurt-il ? Vous le savez; nous avons suivi son cercueil de Pomponne à Paris, de Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Port-Royal des Champs, par les neiges et les glaces. Nous avons ouvert le cercueil avec Fontaine, nous avons revu son visage non altéré; une centaine de religieuses, plus brillantes de charité que les cierges qu'elles portaient dans leurs mains^ l'ont regardé, ce visage d'un père, à travers leurs pleurs ; les principales, en le descendant à la fosse, lui ont donné de saints baisers, et toutes ont chanté jusqu'au bout la prière qui crie grâce pour les plus irrépréhensibles. Et puis, les jours suivants, dans le mois, dans l'année, les voilà qui se mettent à mourir, et les Messieurs aussi; ils meurent coup sur coup, frappés au cœur de cette mort de M. de Saci, joyeux de le. suivre, certains de le rejoindre, certains moyennant

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UVH£ TROISIÈME. 453

rhumble et tremblant espoir du Chrétien, et redisant volontiers, comme Ini, d'une foi brûlante et soupirante : 0 hienhewr.eux Purgatoire! — Et ceux qui survivent se sentent redoubler de charité envers les^hommes, et de piété envers Dieu, à son souvenir*

Or, s'il y a une vérité, si tout n'est pas vain (auquel <»L8 la vie de M. de Saci en vaudrait bien encore une autre), s'il y a une morale, —j'entends une morale absolue , — et si la vie aboutit , lequel de ces deux hommes a le plus Mt, et le plus sûrement ensemencé son sillon sur la terre? A Theure où tout se juge, lequel «er a trouvé moins léger?

Pascal; sa famille; ses origines. — Éducation sous son père. — Forme d'esprit; vocation. — La trente-deuxième Proposition d'Euclide. — Poinçon de vérité. — Machine arithmétique, — Jacqueline, sœur de Pascal. — Elle fait des vers ; comédie d'enfants devant Richelieu. ~ Les Pascal à Rouen. — Expériences sur le Vide; première prise avec les Jésuites. — Accident du père; conversion de la famille. ~ Page de Jansénius i l'adresse de Pascal. — Maladie et infirmité.

Nous avons saisi Pascal du premier coup au sein de Port-Royal; avant le Pascal même des Provinciales^ celui des Pensées nous est brusquement apparu, il nous a pris dans son éloquence ; son duel ouvert avec Montaigne ne nous a pas permis d'interrompre; et pourtant nous ne savons pas bien d'où il nous arrive, d'où il sort, qui nous Ta conduit. Il faut, comme au secood ou au troisième chant des poèmes épiques, revenir sur nos pas et donner le récit.

La famille Pascal (ou Paschal) était une ancienne famille d'Auvergne comme celle des Arnauld, et d'elle aussi, à bon droit, on pouvait dire :

Alpibus Arvemis venions mons altior ipse ;

Sortant des monts d'Auvergne et plus haute elle-même!

Provenue de ce commun berceau, et arrivée plus tard

snr la scène en renfort aux Âmauld qui pliaient, elle fut véritablement, pour parler à la façon d'Augustin Thierry, une seconde invasion franhe au sein du Jansénisme ; elle en marque le second temps et comme k seconde jeunesse, la gloire carlovingienne.

Gomme celle des Amauld encore, la famille Pascal était de condition et d'état recommandable plutôt que de qualité, et Jfaisait partie du haut tiers-état dans les charges. Etienne Pascal, maître des Requêtes, avait mérité poor ses services d'être anobli par Louis XI; notre Pascal, dans son Épitaphe, est dit éeuyer. Les Pascal de la fin du seizième siècle connaissaient M. Âr* nauld l'avocat à Paris. M. Etienne Pascal, fils de Martin Pascal, trésorier de France, et père de l'illustre Biaise, venant jeune dans la capitale pour y faire son droit, avait étéjecommandé au père de M. d'Andilly et du grand docteur. A son retour à Glermont, il acheta une chaîne à^Élu^ et devint ensuite second président de la CSour des Aides. U épousa, en 1618, Antoinette Bégon, personne pieuse et de grand esprit^ dont il eut six enfants. Le premier, qui naquit en 1619, mourut aussitôt baptisé; le second, né en 1620, fui mademoiselle Gilberte Pascal, qui épousa, en 1641, M. Florin Périer, conseiller en la Gour des Aides de Glermont. Le 19 juin 1623 naquit Biaise Pascal, et le 4 octobre 1625 Jacqueline, depuis religieuse à Port- Royal soiis le nom de sœur Sainte-Euphémie. On ne dit rien des antres. Dès 1627 ou 1628, madame Pascal mourut, n'ayant que vingt-huit ans. Le président vendit alors sa charge à son frère, et mit la plus grande partie de son bien en rentes sur rH6tel-de-Yille de Paris. Il y vint s'établir en 1631, pour vaquer à l'éducation de ses enfants, et aussi pour mieux cultiver les sciences, étant un homme de grande étude. U s'y lia avec tout ce qu'il y avait de distingué parmi les savants.

et curieux en physique, en mathématiques, le Père Mersenne, Roberval, Garcavi, Le Pailleur; et les réunions qui avaient lieu tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, devinrent même le premier noyau de ce qui fut l'Académie des Sciences, comme les réunions de chez Conrart devinrent l'Académie française.

Il n'était pas besoin de tant de circonstances excitantes pour donner l'éveil au génie philosophique et scientifique du jeune Biaise : dès son plus bas âge, il avait dénoté un esprit extraordinaire, moins 'encore par les reparties heureuses qui frappent dans les enfants, que par ses questions singulières sur la nature des choses : rerum œgnoscere causas. Son père, qui l'aimait tendrement comme son fils unique, ne voulut jamais qu'il eût d'autre maître que lui : < Sa principale maxime dans cette éducation, nous dit çaadame Périer, étoit de tenir toujours cet enfant au-dessu^s de son ouvrage, et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans. » En attendant, « il lui avoit fait voir en général ce que c'étoit que les langues ; il lui montroit comme on les avoit réduites en grammaires sous de certaines règles ^... Cette idée générale lui déhrouilloit l'esprit et lui faisoit voir la raison des règles de la grammaire, de sorte que, quand il vint à l'apprendre, il savoit pourquoi Ù le faisoit, et il s'appliquoit précisément aux choses à quoi il falloit le plus d'application. » Ainsi, avant d'en venir aux mots, le jeune Pascal en fut aux raisons, et je ne m'étonnerais pas que, dès ce temps, il eût conçu cette pensée, qu'il a exprimée ainsi : c Les langues (les unes à l'égard des autres) sont des chifires

1. Ce digne père de Pascal, l'un des contemporains les pins éclairés de Descartes, anticipait déjà^ par rapport à son fils^ les méthodes de Port-RoyaL .

OÙ les mots sont changés en mots, et non les lettres en lettres : de sorte qu'unelangue inconnue est déchiffrable.»

On a senti d'abord combien cette éducation, autant que cette forme d'esprit, fait contraste avec ce que noussavons de Montaigne, qui apprend le latin en nourrice, n'est astreint à aucune réflexion suivie, et fait tout par atteintes ; l'autre, par étreintes^.

Écoutons encore madame Périer nous définir cette forme première, cette forme maîtresse de Tesprit de son frère, que l'institution ne fit qu'aider et accomplir :

c Après ces connoissances, mon père lui en donna d'autres; il lui parloit souvent des effets extraordinaires de la nature, comme de la poudre à canon, et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenoit grand plaisir à cet entretien; mais il voulait savoir la raison de toutes choses , et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disoit pas, ou qu'il lui disoit celles qu'on allègue d'ordinaire , qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentoit pas ; car il a toujours eu une ^netteté d'esprit admirable pour discerner le faux. Et on peut dire que toujours, et en toutes choses, la vérité a été le

1. On pour^t suivre cette comparaison : tous deux élevés librement, et d'une éducation volontiers domestique, cliacun par les soins d'un père tout dévoué. Mais celui de Pascal était un homme de grand mérite, et le père de Montaigne était plutôt d'excellente intention, de nature allègre, amateur un peu leste des tours de force et Nouveautés . (Ce père de Montaigne faisait le tour de la table, appuyé sur son pouce : c'est ce que son fils trouve moyen de nous apprendre.) Tous deux se décidèrent seuls, Tun sans grande étude, se jouant aux langues, pelotant les déclinaisons pour le grec, et se latinisant si à cœur joie, dès l'enfance, lui et toute la famille, et les gens, qu'il en regorgea, dit-il , jusques aux villages d'alentour, et qu'il en resta longtemps par le pays plus d'une appellation lar tine d'artisans ou d'outils. Quant à Pascal, immobile et renfermé, non dissipé aux mots, non satisfait non plus de sa libre et vagante pensée, il médite, il combine et creuse; il refait Euclide avec des barres et des ronds, se géométrisant, et géométrisant toutes les murailles et les planchers de la maison, autant que l'autre se latinisait. On achève.

seul objet de son esprit; puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connoissance.... Une fois, entre autres, quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendoit un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus , cela Tarrèta : il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d^autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à l'âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné, i

Cette faculté de connaissances des causes est une vacation aussi distincte, chez ceux qui Tont à ce degré, qne la faculté de poésie chez le poète, et celle de musique chez le musicien ; c'est un des ministères spirituels que Dieu répartit aux hommes. Tous les grands savants inventeurs en offrent de bonne heure les signes. Un des derniers inventeurs de cet ordre que nous ayons voSy M. Ampère, la déclara, dès Tenfance, à un degré aussi éminent peut-être que Pascal; mais ce qu'il y a de particulièrement remarquable en celui-ci, c*est la force de volonté qui dirige et plie cette faculté de recherche : ilne la suivit pas, il la domina, la rangea sous lui, la porta à volonté dans un champ ou dans un autre. Ces grandes et ardentes facultés spéciales sont au dedans de ceux qui les possèdent comme des coursiers le plus souvent indomptés, dévorants, ^ui se repaissent du reste de l'homme, et qui emportent après eux leur char et leur Hippolyte ^ Chez Pascal, non. Le coursier, si puissant et si irrésistible qu'il pût paraître, fut dompté et mené par quelque chose de plus fort que lui, et trouva son maître dans la volonté, — dans la volonté ancrée à la Grâce.

1. Us ont pu paraître froids et secs la plupart, ces grands génies mathématiques, et par conséquent trè^-peu dévorés. Qu'on remonte plus avant : le moral, le religieux, le cœur en eux, qu'etaitril devenu

Ge ne fat poortaDt pas sans combat. Le conpsier taa le corps, s'il ne put venir à bont de mener Tâme.

On sait Tanecdote célèbre de Pascal qui étudie et, pour ainsi dire, invente senl la géométrie à douze ans. Il a été écrit de magnifiques paroles ^ sur ce trait, que je dois me ly)mer à consigner ici dans les termes originaux de madame Périer ; et cette dame, bien informée comme sœur, était de plus fort compétente ; car son père, outre le latin, l'histoire et la philosophie, lui avait encore montré les mathématiques.

c Mon père , nous dit-elle , étoit homme savant dans les mathématiques, et avoit habitude par là avec tous les habiles gens en cette science, qui étoient souvent chez lui; maïs, comme il avoit dessein d'instruire mon frère dans les langues, et qu'il savoit que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup Pesprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connoissance; de peur que cela ne le rendit négligent pour la latine et les autres langues dans lesquelles il vouloit le perfectionner. Par cette raison il avoit serré tous les livres qui en traitent, et il s'abstenoit d'en parler avec ses amis en sa présence ; mais cette précaution n'empôchoit pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée , de sorte qu'il prioit souvent mon père de lui apprendre la mathématique , mais il le lui refusoit, lui promettant cela coname une récompense : il lui promettoit qu'aussitôt qu^il sauroit le latin et le grec, il la lui apprendrçit. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c'étoit que cette science , et de quoi on y traitoit : mon pèrç lui dit en général que c'étoit le moyen de faire des figures justes , et de trouver les proportions qu'elles avoient entre elles , et en môme temps lui défendit d'en parler davantage, et d'y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnoit des moyens

1. Chateaubriand {Génie du Christianisme, troisième partie, liv. II, chap. VI) : «Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds.... »

de faire des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rôver sur cela, à ses heures de récréation , et étant seul dans une salle où il avoit accoutumé de se divertir, il prenoit du charbon et faisoit des figures sur des carreaux, cherchant lès moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fassent égaux, et les autres choses semblables. U trouvoit tout cela lui seul; ensuite il cherchoit les proportions des figures entre elles. Mais, comme le soin de mon père avoit été si grand de lui cacher toutes ces choses , il n'en savoit pas môme les noms : il fut contraint lui-même de se faire des définitions ; il appeloit un cercle un rond^ une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions, il se fit des axiomes , et enfin il fit des démonstrations parfaites , et, comme Ton va de l'un à l'autre dans ces choses ; il poussa ses recherches si avant qu'il en vint jusqu'à la trentedeuxième Proposition du premier livre d'Euclide. Comme il en étoit là-dessus, mon père entra dans le lieu où il étoit, sans que jnon frère l'entendit; t7 le trouva si fort appliqué qu*t7 fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue *. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père, à cause de la défense expresse qu'il lui en avoit faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande, lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisoit, il lui dit qu'il cherchoit telle chose, qui étoit la trente-deuxième Proposition du premier livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui Tavoit fait penser à chercher cela : il dit que c'étoit qu'il avoit trouvé telle autre chose, et sur cela , lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu[il avoit faites ; et enfin , en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.

c Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie que, sans lui dire mot, il le quitta, et alla chez M. Le Pailleur qui étoit son ami intime, et qui étoit

1. J'aime à laisser à ce style naïf toutes ses incorrections : comme sœur aînée, madame Périer était venue un peu trop tôt pour profiter des perfectionnements littéraires dus à son frère.

aussi fort savant : lorsqu'il fut arrivé là, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant même qu'il versoit quelques larmes^ fui épouvanté à son tour, et le pria de ne pas lui celer plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : c Je ne pleure pas éP affliction^ mais de joie * ; vous savez les soins que j'ai pris pour ôter à mon fils la connoissance de la géométrie , de peur de le détourner de ses autres études ; cependant voici ce qu'il a fait.... i M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père Tavoit été, et il lui dit qu'il ne trouvoit pas juste de captiver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette connoissance.... Mon père, ayant trouvé cela à propos, lui donna les Éléments d'Euclide^ pour les lire à ses heures de récréation. Il les vit et les entendit tout seul, sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication ■; et, pendant qu'il les voyoit, il composoit et alloit si avant, qu'il se trouvoit régulièrement aux conférences qui se faisoient toutes les semaines. >

C'était là le fruit des seules heures de récréation, car, à cet âge, il avait pour étude courante d'apprendre le latin selon l'espèce de méthode à la Port-Royal, que son père lui avait dressée exprès ; mais la géométrie occupait réellement son cœur, et, en ses moments perdus, il la poussa si bien qu'à seize ans il avait fait son petit traité des Sections coniques : « Les habiles gens, nous dit madame Périer (ici j'abrège), étoient d'a-

1. Se peut-il \m ensemble d'expressions plus touchantes, plus irrécusables? On lit dans l'Éloge de Pascal par Condorcet ; «Cet événement (celui de la trente-iJeuxième Proposition d'Euclide) a été rapporté par madame Périer, sœur de Pascal ; elle a joint à son récit des circonstances qui l'ont fait révoquer en doute. » Condorcet, qui tient d'ailleurs pour vrai le fait raconté, n'a-t-il pas vu que ces circonstances du récit en exprimaient de tout point la vérité même?

2. Ces Éléments d'Euclide lui deviennent ce qu*onlété à Montaigne les Métamorphoses d'Ovide, ce que va être à Racine le romen d'Héliodore : toujours, pour chaque grand esprit, ce que j'ai appelé les armes d'Âchille.

vis qu'on rimprimftt dès lors, parce (pie, si on llmprimoit dans le temps que celui qui l'avoit inventé (ce mot inventé n'est peut-être pas très -exact) n'avoit que seize ans, cette circonstance ajouteroit beaucoup à sa beauté ; mais, comme mon frère n'a jamais eu de passion pour la réputation, il n'en fit rien, et l'ouvrage en resta là. > Descartes, qui fut informé de cet Essai, jugea que le jeune Pascal avait beaucoup emprunté de Desargues; ce qui, en rabattant du prodigieux , n'infirmerait pas toute la part de' sagacité précoce qu'on veut seulement conclure^.

Rilevons en passant un trait de caractère : Mon frère qui n'a jamais eu de passion pour la réputation.... La vérité, la découverte des causes eu. elles-mêmes l'occupait bien plus que l'effet et le bruit de cette découverte dans Tesprit des autres hommes. Il aimait sans doute la gloire, lui-même nous avertit que tout le monde Taime : quand il regarda au dedans de lui avec un œil chrétien, c'est-à-dire avec un œil infiniment plus perçant et plus subtil que Tœil naturel, il y vit cet amour de gloire, bien que sous des formes déguisées ; pourtant, à parler humainement, Pascal aimait peu la gloire, l'aimait incomparablement moins que le fond qu*elle suppose, moins le pa,raUre que Vêtre, Le vrai avant tout, ce fut son instinct avant d'être sa loi.

c Pascal, nous dit Nicole, avoit une mémoire prodi-

1. En général, Descartes semble, à deux ou trois traits de tes lettres, observer le jeune Pascal, géomètre ou physicien, avec cette vigilance, cette surveillance inquiète et jalouse de ses droits, qui s'<q)pliquerait de loin à un rival naissant, à un successeur possible et déjà dangereux. Il se montra tout d'abord bien mieux dispose pour Ârnauld, qu'il connaissait depuis les Méditations, AmauJd comprenait, argumentait, mais n'inventait pas. Il y a une maxime de madame de Sablé : «On aime beaucoup mieux ceux qui tendent à nous imiter, que ceux qui tâchent' à nous égaler ; car rimitatkm Ast une marque d'estime. »

giense, où les choses, encore mieux qne les mots, se gravoient à tel point, qne lui-même avouoit franchement n'avoir jamais laissé fuir ce qu'une fois il avoit saisi par le raisonnement. » Ce qu'il éprouvait pour lui, il le communiquait k certain degré aux autres, et Nicole qui rédige, après dix ans, et de mémoire, une conversation de Pascal à laquelle il avait assisté*, témoigne que rien de ce qu'avait dit ce grand homme ne se pouvait oublier, tant il l'imprimait de sa parole dans l'esprit de l'auditeur. Ainsi double qualité encore, de conception et de communication. Pascal a dit : < La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments' sont> trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai. 9 2h bien ! on pourrait dire que, par un don singulier, Pascal avait dans son esprit, et tournée en dedans, cette pointe^ ce poinçon de vérité, qui allait, parlajustesse et l'étendue du raisonnement, décrivant en lui les lignes simples qui ne s'y effaçaient plus; et en même temps, par la parole, par cette parole dont il faisait ce qu'il voulait, il avait une seconde pointe de cette vérité, tournée au dehors, avec laquelle il décrivait aussi nettement le vrai dans l'esprit des autres. Ce qui est encore à remarquer (car à tout moment chez Pascal, il y a qualité double, et qui semblerait contraire), cet esprit si admirablement net et sûr, dans lequel se décrivaient et se gravaient à jamais, comme avec la pointe la plus ferme et la plus fine, les lignes et les caractères de la vérité ; cet esprit qui, par une telle propriété de sa trempe, avait quelque chose de grossièrement comparable, si l'on veut, à une

1. Discours sur la Condition des Grands^ car c*est encore un entretien de Pascal; il Tout, en trois moments, avec son ami le duc de Roannès, Nicole présent.

(k64 PORT-ROYAL.

table d'acier sous le compas *, — cet esprit, dans la netteté parfaite et la vigueur de ses délinéaments, ne restait pas froid et incolore ; mais il y unissait chaleur et lumière; et' cette cbaleur, cette lumière, cette couleur, en se versant par rayons, ne brouillait rien, ne rompait rien, n'élevait nulle vapeur, n'excédait pas le dessin primitif, n'en suivait et n'en illustrait exactement que le réseau, le peignait seulement plus distinct et le faisait vivye, et semblait aussi primitive, aussi essentielle ellemême en ce merveilleux esprit que les toutes premières traces. Ainsi donc, géométrie forte et neuve, aperception nette et subtile, éloquence, agrément, passion enfin dans les strictes lignes du vrai , il unissait toutes ces sortes d'esprit. — Nous en sommes toujours à ça jeunesse.

Jeune pourtant, et à cet âge où nous le suivons, l'éloquence était ajournée encore, au moins dans ses produits appréciables, et toute l'application allait aux sciences. Son père, qui le laissait la plus grande partie du jour sur le grec et le latin, l'entretenait, pendant et après les repas, de logique, de physique, de mécanique, et cette diversion prenait si fort sur le jeune esprit que dès lors, sans qu'on y fît assez d'attention, la santé du corps en reçut chez lui de profondes atteintes. Ce fut à travers ces altérations commençantes qu'à l'âge de dix- neuf ans, Pascal inventa sa machine arithmétique, destinée à abréger les opérations de calculs. L'exécution et la mise en train de cette machine lui coûtèrent peut-être plus de tracas, que la conception no lin avait coûté d'effort. Il eut la patience d'en faire plus de cinquante modèles^ toujs différents, d'ébène, d'ivoire, de cuivre, avant de s'arrêter au définitif; il fallut dresser des ouvriers, se

1. Ainsi, pour tout ce premier ordre de qualités, l'esprit d'un Laplace, par exemple.

garder des contrefaçons. Il a lui-même expliqué dans un petit Avis adressé à Vami lecteur (1649), avec beaucoup d* agrément, de vivacité, et d'un style qui n'a que quelques mots surannés (souventes fois^ fors), toute la succession de ses desseins et de ses tâtonnements à ce sujet : cela l'occupa au moins deux ans.

La première idéq de cette machine lui était venue à l'occasion des grands calculs qu'il eut à faire, pour soulager son père dans l'intendance de Normandie où on l'avait appelé. Depuis, en effet, que M. Pascal s'était retiré à Paris, un grand événement avait dérangé sa situation. En mars 1638, il se trouvait chez le chancelier Seguier, au moment où des personnes mécontentes d'un retranchement de rentes sur l'H6tel-de- Ville vinrent se plaindre un peu trop vivement :

Plus pâle qu'un rentier

A l'aspect d'un Arrêt qui retranche un quartier.

Lui-même était intéressé dans ce retranchement, et fut soupçonné de ne pas s'être rencontré sans dessein en cette petite émeute^. Le cardinal de Richelieu donna ordre d'arrêter et de mettre à la Bastille les principaux plaignants qu'on lui nomma ; M. Pascal, désigné, n'échappa qu'en se tenant longtemps caché.

Cependant il avait sa seconde fille, Jacqueline, moins ftgée de deux ans que Biaise, et qui, dès l'enfance, annonçait un remarquable talent de versification. La sœur aînée (qui fut madame Périer) était chargée de la faire lire; Técolière, qui avait sept ans, s'y prêtait d'ordinaire"*

1. «n se dit ce jour-là des paroles, et même on y fit quelques actions un peu violentes. » (Vie de la sœur Sainte-Euphémie, par madame Périer.) — « Lui, (M. Pascal) et un nommé de Bourges, avec un avocat au Conseil..., firent bien du bruit, et, à la tôte de quatre cents rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Seguier.... > (Tallemant des Réaux.)

avec répugnance : mais un jour que sa sœur lisait tout haut des vers, cette cadence plut si fort à l'enfant, qu'elle dit : < Quand tous youdrez me faire lire, faites-moi lire dans un livre de vers ; je dirai ma leçon tant que vous voudrez. » £Ue en fit bientôt elle-mime. Un peu avant Tafi'aire de son père, elle avait composé un Sonnet sur la grossesse de la Reine^ à qui on la présenta à Saint-Germaine En attendant qu'elle entrât dans le cabinet de Sa Majesté, chacun dans la galerie Tentourait, Tinterrogeait comme une petite merveille, et lui demandait des vers. Mademoiselle (fille de Monsieur), qui était alors fort jeune, lui dit : « Puisque vous faites si bien des vers, faites-en pour moi, » Elle, tout froidement, se retira en un coin et s'en retint au bout d'im instant avec répigramme suivante; c'esjk ^imprompt^ d'un en&nt de douze ans :

Muse, notre grande Princesse Te commande anjourd'hui d'exercer ton adresse A louer sa beauté ; mais il faut avouer

Qu'on ne sauroit la satisfaire , Et que le eeul moyen qu'on a de la louer, C'est de dire en un mot qu'on ne le aauroit faire.

Bien que ces vers, et tous ceux qu'on a de mademoiselle Jacqueline Pascal, n'aient guère été capables, on le conçoit, de faire revenir son frère du peu d'estime qu'il ressentait pour la poésie, pourtant ils marquent beau-

1. Et aussi }xaeÉpigramme (eu mai 1638) iur le mouvement Quê la Reine a senti de son Enfant :

Cet invincible Enfant d'un Invincible Père

Déjà nous fait tout espérer.

Et, quoiqu'il soit encore au ventre de sa Mére^

Il se fkit craindre et désirer.

11 sera plus vaillant que le Dieu de la gnerre, Poisqu*avant que son œil ait va le ûrmameot,

S*U remue un peu seulement, c'est & nos ennemis un irembleiDent de terre 1

UVBE TROISIÈME. 46*7

oaap de fecilité et debel-eqarit; elle aurait pu devenir en littérature une mademoiselle de Soidëry, et mieux.

Depuis le jour de cette présentation, la petite Jacqueline allait souvent à la Cour, y étant toujours trèscaressée du Roi, de la R«ne, de Mademoiselle, et de ious œux qu'elle y voyait, c Elfe eut mônje l'honneur de servir la Reine quand elle mangeoît en particifier. Mademoiselle tenant la place de premier maître d'hôtel. »

Quelques mois après la fâcheuse affiiire de scm père, et pendant qu'il étak caché, elle prit la petite vérole, et y perdit sa beauté qui promettait fort*. Son père, malgré le danger d'être découvert, revint au logis peiur la soi* gner, et ne la quitta pas dés yeux tant que la maladie dura. A peine guérie^ elle fit des vers pour remercier Dieu de lui BMoir laissé la vie et enlevé la beauté. Les vers sont très-mauvais; mais un tel sentiment sort du . vulgaire.

En février 1639, le Cardinal eut la fantaisie^ pour se dérider, de faire jouer la comédie par des enfants. La duchesse d'Aiguillon, sa nièce, allait recrutant de petits acteurs et de petites actrices ; par madame Sainetot, fmnme du maître des Cérémonies, elle eut Tidée de demander la petite Pascal*. Mademoiselle Pascal l'aînée

1. On aura remarqué que plusieurs des jeunes illes qui definrent

les principales religieuses de Port-Royal avaient eu ainsi la petite vérole, qui de bonne heure avait gâté leur visage. Je le rappelle parce que cela m'a paru revenir assec souvent, mais je ne vetix pas dire pourtant qu'on ne donne à Dieu que ce dont le monde ne veut pas ou ne veut plus.

2. Deux ans auparavant, les deux petites demoiselles Sainctot et la petite Jacqueline, passant quelques semaines ensemble, avaient fait, à elles trois, une espèce de comédie en vers : c'était, dit-on, une pièce suivie, en cinq actes, divisés par scènes, et où tout était observé. Elles la jouèrent eHes-mêmes deux fois, avec d'autres acteurs qu'elles prirent ; on en causa longtemps dans Paris : « Nous ne rapportons point ceci, dit le fidèle Clémencet qui n'en omet rien, pour donner du goût et de Testime de ce que la loi de Dieu

répondit d'abord tout net au gentilhomme de la duchesse : « Monsieur le Cardinal ne nous donne pas assez de plaisir, pour que nous pensions à lui en faire. » Maison avisa ensuite que ce pourrait être un moyen de servir le père. La petite apprit son rôle, Tétudia sous Monder; même (il était de Glermont) , le joua à ravir, et, la comédie finie ^, voyanî qu'on tardait à la présenter, elle alla toute seule au Cardinal qui la prit sur ses genoux : elle paraissait beaucoup plus enfant qu'elle n'était en effet, ayant déjà treize ans. Tout en pleurant, elle lui récita un petit compliment en vers, pour demander la grâce de son père^ L'honnête Mondory, très-écouté ce jour-là, avait préparé les voies. Le Chancelier présent et la duchesse d'Aiguillon s'y joignirent, et le Cardinal dit: « Eh bien I mon enfant, mandez à monsieur votre père qu'il peut revenir en toute assurance, et que je suis bien

nous apprend à regarder comme pernicieux ; nous voulons seulement faire connoitre quelle étoit dès Tenfance la beauté du génie de la sœur de Sainte-Euphémie. »

1. L'Amour tyranniquej tragi-comédie de Scudéry. La petite Pascal jouait Cassandre, ime des deux filles d'honneur de la reine de Pont, — un très-petit rôle en définitive, bien qu'à un endroit le prince Tigrane, en lui confiant une lettre et en lui recommandant de la remettre avec adresse, ajoute par manière de compliment :

Mais à ton bel esprit on ne pent rien montrer.

Scudéry fit à la jeune actrice un madrigal de remercîment, auquel elle répondit.

2. Voici ce compliment^ ingénieux et bien tourné et qui était tout à fait dans Tesprit de la situation :

Ne voas étonnes pas, incomparable Armand, Si j'ai mal contenté vos yeox et vos oreilles , Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles. Interdit à mon corps et voix et moavemenû Mais, pour me rendre ici capable de vous plaire, Rappelez de l'exil mon misérable père : C*est le bien que j'attends d'une insigne bonté. Sauvez cet innocent d'un péril manifeste ; Ainsi vous me rendrez rentière liberté De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

aise de le rendre à une si aimable famille. » Gar^ ajonte nne des Relations^, il la voyait toute devant ses yeux ; ]e jeune Pascal (ftgë de près de seize ans), sa sœur Gilberte (depuis madame Péner, âgée de dix-neuf), étaient présents, tous deux parfaitement beaux. Alors la petite reprit d'elle-même qu'elle avait encore une grftce à demander à son Éminence, et, le Cardinal l'encourageant à dire, elle le pria que son père eût Thonneur de le venir remercier de sa bonté. Â quoi le Cardinal répondit : < Non-seulement je vous l'accorde, mais je le souhaite : qu'il vienne me voir et qu'il m'amène toute sa famille. »

M. Pascal, qui se trouvait pour le moment caché en Auvergne, fut averti en hâte de revenir à Paris : il se rendit aussitôt à Rnel pour remercier le Cardinal, lequel, apprenant qu'il venait seul, lui fit dire qu'il ne le voulait point voir sans sa famille. Il revint donc le lendemain avec ses trois enfants. Le Cardinal leur fit mille sortes d'amitiés, dit à M. Pascal père qu'il connaissait son mérite, et qu'il était ravi de l'avoir rendu à une famille qui demandait toute son application; il ajouta : « Je vous recommande ces enfants xf en ferai imjovr quelque chose de grand, »

On admire, on aime peu Richelieu; au point de vue de Port-Royal, il apparaît surtout très-peu aimable; mais, homme de génie et d'action comme il est, œil d'aigle et qui sonde les hommes, j'aime ses pronostics, et j'y crois volontiers, soit qu'ils tombent en promesses magnifiques sur le firent du jeune Pascal, soit qu'ils planent plus soupçonneux et plus sombres, mais de signification non moins expresse, sur le front d'un Saint- Cyran.

Ce fut peu après ce moment que le Cardinal et le Chancelier envoyèrent en Normandie M. Pascal comme

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