‹ Port-RoyalChapitre 74 sur 94 · Et les rides du front passent jusqu'à Tesprit · texte numérisé non relu

Et les rides du front passent jusqu'à Tesprit

a dit Corneille; mais de ces vers-là dans Corneille, quand on en ferait provision , on ne conclurait jamais à rien .de dintiBuant pour l'essence humaine; car V atmosphère morale, justement, y est tout autre, fortifiante et toute généreuse*

Sebend. Noos sommes au centre : ici tont porte , tout est ménagé, calculé, tortueux, disant le contraire en apparence de ce que le maître conclut à part soi et qu'il insinue. Mais, à presser l'intention, le soi-disant pyrrhonisme ne tient pas; ce rftdeur universel sait où en venir.' Je concevrais un chapitre intitulé, non pas le Christiamsme de Montaigne^ mais le Dogmatisme de Montaigne , qui serait précisément tiré de là. L'appareil est géométrique chez Spinosa, il est sceptique chez Fautre; mais le fond ne me paraît pas plus douteux^. Même après Pascal, et pour dégager ce dogmatisme clandestin, ne craignons pas d'entrer un peu avant en ce chapitre singulier.

Il jparait avoir été composé à l'intention de la reine Marguerite (femme de Henri lY ) , cet aimable et délicieux écrivain, égal dans sa manière à Montaigne, savante, curieuse de doctes entretiens, très-peu prude de mœurs, et non moins dégagée que lui de toute espèce d'idée gênante. Elle finit pourtant par prendre le parti de la dévotion, et eut quelque temps pour aumônier VinceAt de Paul, qui commençait à percer, et qui allait bientôt devenir le précepteur du futur cardipal de Retz. Retz, la reine Marguerite et Montaigne, voilà bien le trio qu'on imagine.

Montaigne donc, autrefois, dans sa jeunesse, pour

t. Que notre grand sceptique fût au fond trôs-décidô de jugementj lui-même il s'échappe à Tarticuler quelque part en termes assez formels : « Je fois coustumièrement entier ce que je fois^ et marche tout d'une pièce; je n'ay guères de mouvement qui se cache et desrobe à ma raison , et qui ne se conduise, à peu prez^ par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sédition intestine; mon jugement en a la coulpe ou la louange entière ; et la coulpe qu'il a une fois, il l*a tous jours; car quasi de% sa naissance il est un..., et en matière d'opinions universelles, de% V enfance je me logeât^ au poinct où favois à me tenir» » {Du Repentir.)

complaire à son excellent père qui était un zélé partisan du grand mouvement littéraire de François !•', mais qui en était par l'ardeur et l'enthousiasme plus que par le savoir, avait traduit un livre latin d'un auteur espagnol du quinzième siècle, maître Raimond de Sebond. Dans ce livre, intitulé Tlieologia naturalisa on trouvait Dieu et la nécessité de la foi prouvés, autant que possible, rationnellement, par la vue du monde et des créatures; c'était, à quelques égards, un essai anticipé de ce que seront t Existence de Dieu par Fénelon, les livres de Glarke, de Paley. C'était, à d'autres égards, une réminiscence quintessenciée de saint Thomas d'Âquin,. et une intention d'expliquer, de faire concevoir par des raisons naturelles les mystères tels que la Trinité, le Péché originel, Tlncamation*. La traduction que Montaigne en avait faite parut en 1569, d'après le vœu qu'avait exprimé son père mourant, charmé et consolé de cette lecture. L'ouvrage essuya quelques objections. Les uns (c'étaient les Chrétiens) disaient que c'était ou-

1. Précisément ce qu'était dans le dessein primitif de M. de La Mennais , encore catholique^ son Esquisse de philosophie. Toutes ces mêmes tentatives s'oublient sans cesse et recommencent. — Dans son Essai sur les meilleurs Ouvrages écrits en prose françaîÉe (en tête du Pascal de Lefèvre), François de Neufchâteau cite plusieurs passages de la Théologie naturelle, et il ajoute : oc Le livre de Raymond Sebond est qualifié par Montaigne* de liwre d'excellente doctrine; et cette version faite avec tant de soin, de gravité et de candeur, aurait dû épargner à notre philosoj)he les reproches de scepticisme et d'irréligion, que des zélateurs indiscrets n'ont pas craint de lui prodiguer; mais rien n'est si commun que ces jugements téméraires.... » L'auteur de l'estimable Essai fait preuve lui-même de grande candeur en cet endroit; François de Neufchâteau avait été un enfant célèbre, et il garda toute sa vie quelque chose &' enfant. Ses vers restèrent toujours puérils; quant à sa prose, elle se nourrit d'érudition, de curieuses recherches, et cet Essai lui fait honneur, en même temps que profit à qui le lit; mais il faut, à tout moment, intervenir pour l'idée.

yrir noe porte dangereuse qae de prétendre appuyer par la raison ce qui est du ressort de la révélation et de la foi; d'autres accusaient les raisonnements de Sebond d'être faibles et de ne pas prouver ce qu'ils prétendaient. C'est dans la vue apparente de répondre à ces deux ordres d'objections que Montaigne intitule son chapitre Apologie de Sebond.

Il commence par les premiers, mais il faut voir avec quel respect affiché et quel ménagement 1 A ceux, ditil, qui s'efiraient, par zèle de piété, de voir la raison en jeu pour la démonstration de la foi, il n'a que peu à opposer, il le sent. D'une part, il sait bien que la foi seule, venue par voie extraordinaire et surnaturelle, peut tout; mais de l'autre, il craint bien que les moyens humains ne soient les seuls par lesquels nous la jouissions. Car, si nous tenions à Dieu même par la foi vive , verrait-on tout ce qu'on voit parmi les Chrétiens, tant de contradictions entre la parole et les actions, tant d'inconséquences? et ici il se lance en toutes sortes d'exemples avec un malin plaisir, parlant directement contre la suffisance de ces moyens humains que la Grâce n'a pas touchés et bénis. Où en veut-il venir? De son Raimond de Sebond, il est évident déjà qu'il n'a guère souci dans tout ce qui va suivre. Il l'a traduit autrefois pour faire plaiâir à son père j aujourd'hui, sous air de le défendre, il a bien un autre but, il va plutôt le réfuter; ou, du moins, il ne cherche qu'une occasion couverte de parler en tout sens de la chose religieuse, d'y peloter kàroiià et à gauche, et de pousser sa pointe. Aussi, à force de ménager d'abord ceux qui veulent la foi à part et au-dessus de la raison, il leur donnerait plutôt gain de cause , et il se borne à remarqpier, d'un ton soumis, que, comme pis-aller, comme essai élémentaire et grossier de concevoir les choses de Dieu, la méthode de Sebond, si incomplète qu'elle soit, a

son utilité, qu'elle peut rjuneneir quelques esprits, qu'il en sait un qui a été convaincu par là : enfin dit-il, « la foy venant à teindre et illustrer les arguments de Se* bond, elle les rend fermes et solides. »

Mais, quand il arrive à, ceux qui (non plus par zèlb de piété) accusent les arguments de Sebond d*être faibles et de ne rien prouver, oh! c'est alors qu'il fait lo dégagé et le fra^c : c II fault, s'écrie-t-il, secouer ceulzcy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus malicieux que les premiers. » Mais c'est lui-même qui redouble à l'instant sa malice. Que va-t-fl faire en effet? Pour réfuter ces derniers, il ne trouve rien de mieux que de renchérir soudainement sur eux d'un air outré à dessein, et de leur dire en substance : « Je crois bien que les arguments de ce pauvre Sebond sont faibles, qu'ils ne prouvent pas grand'ehose; mais, insensés 1 malheureux frénétiques d'orgueil (caril jEait semblant d'être en colère et de relever le gant pour la majesté divine outragée), quels sont les arguments, dites-moi, qui soient bons et qui prouvent quelque chose en pareille matière? Quels sont les raisonnements auxquels on n'en puisse opposer d'autresaussi concluants, ou plutôt aussi peu concluants? » Et là-dessus, comme s'il s^emportait; de bonne foi, il entame une longue énumération et discussion, à perte de vue, de toutes les causes d'erreur et d'impuissance de la raison hur maine isolée, par rapport. aux croyances. Le rôle de Montaigne en tout ce chapitre, une fois bien con^pris, est singulièrement dramatique; il y a toute une coniédie qu'il joue, et dont il ne prétend Daire dupe que qui le veut bien.

Montaigne sur Sebond joue le même personnage que Bayle sur les Manichéens.

Ge qu'il veut en fin de compte, c'est (ne l'oublions pas) de faire la vérité des choses de la révélation si

UVRB TROISIÈME. 435

haute^jd uniquement fondée en soi, si à pic et plantée tonte seule à la point&de son rocher^ qu'on n'aille guère songer à y mettre pied : fantasmé âestonnér les gents! voilà Ift DEuohkle >e4 le bot; Tout ce^ qu'il dit, chemin faisant, contre la certitude hmmaine ^par rapport à toute question/^ esfb bien moins' pour miner l'homme même en .nature, etl en réalité ^e -pûxrt ' rùihér la croyance transcendante an cœur dé i'homiiie; son ohj^t atteilit, et à ceux qui admettraient que la foi à de telles choses est cMmère^ il saurait bien (^imagine) que dire à l'oreille, en causant, sur sa manière de concevoir le monde etrhomme^ et de convenir de certains points. Le sceptieisme exorbitant de ce chapiitre n^est qu'une méthode de ^oi^low pour arriver. -

Maisyi quoique' ceci pïdsse déjà seml)ler aséez coqipKqué^ o'««ts encore' trop simple lorsqii*il s'agît de Montaigne. AVec lui, tout devient possible à la fois : Distin^t^^ comme il dit^ est le plus universel âiembre de sa logique. Aussi, en même temps que règne en ce chapitre le .^dessein général indiqué, dans le détail mille ajatres intentions >et diversions s'entre- croisent. Ainsi nulle part la vigueur de Montaigne et ses remuements fermes m 8e[ déclarent mieux; ailleurs c'est un dèjouewTj ici un jouteur. Toutes ses verves se débrident, (^dle^mâle étreinte que eélie de ^e paresseux 1 quelle ardeur en tout sens I quelle inépuisable ressource d'arguments, de f^its, d'images! Cette vigueur d'escrime d'iai esprit librement dialectique , qui se pique au jeu et n'en peut plus sortir, est à compter pont beaucoup. Il y a beaucoup encore de cet acharne-^ ment moins innocent, amer, salissant pour l'homme, qu'éprouvent ' en eux par accès tous les grands esprits qui ont coupé la chaîne d'or, et qui se précipitent avec d'ironiques ricanements, en faisant tournoyer leurs semblables; il y a ce que j'appellerai le rire inextin^

guible de l'homme déchu, du grand homme non restauré, qui prend à la gorge; ce rire d'Hamlet, dans lequel mourut Molière, dans lequel vieillit, se sèche et maigrit Voltaire. Sous l'accent et Tentrain de ce chapitre, je crois saisir beaucoup de cela, de ce manyais spasme convulsif. Enfin, puisque j'en suis au diainguOf j'y distingue encore, et plus qu'ailleurs, Técrivain que j'appelle simplement amusé^ lequel se sentant en bonne et chaude veine, ne s'arrête plus, mais redouble et se laisse mener en tous sens par les figures de sa pensée.

Montaigne commence tout d'abord par se moquer de l'homme, qu'il suppose isolé et dépourvu de la Grâce et connaissance divine: < Qui luy a persuadé (à cette misérable et chestive créature) que ce bransle admirable de la voulte céleste, la lumière étemelle de ces flambeaux roulants si fièrement sur sa teste, les mouvements espoventables de cette mer infinie, soyent estabhs et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ?» Et en disant ainsi, il ne s'aperçoit pas, ou plutôt il s'aperçoit très-bien, qu'il ne fait autre chose que réfuter ce même Baimond de Sebond dont il prétexte l'apologie, et qui plaidait tout au contraire les causes finales et l'arrangement de l'univers par rapport à l'homme^. Pour rabattre, dit-il, cette

1. Sebond disait^ traduit par Montaigne : «Homme, jette hardiment ta vue bien loin autour de toi, et contemple si de tant de membres^ de tant de diverses pièces de cette grande machine, il y en a aucune qui ne te serve. Ce ciel, cette terre^ cet air, cette mer, et tout ce qui est en eux, est continuellement embesogné pour ton service. Ce branle divers du soleil, cette constante variété des saisons de Tan, ne regardent que ta nécessité. Ecoute la voix de toutes les créatures, qui te crie ; le ciel te dit : Je te fournis de lumières le jour, afin que tu veilles; d'ombres la nuit, afin que tu dormes... n On voit que, dans V Apologie, Montaigne fait juste la/»- Unodie,

présomption humaine, il va prendre tous les animaux successivementy les hirondelles^ chiens, faucons, éléphants, bœufs, pies, araignées...., qui ont chacun leurs instincts, leur langage, leur industrie, leur talent, leur délibération, pensement et conclusion, leiir fidélité, quelques-uns même (comme on le dit des éléphants) une sorte de vénération et de religion, et qui tous sont par conséquent nos confrères : on a l'antipode de Descartes, qui des animaux faisait des automates , comme le pensaient d'après lui Port- Royal et Pascal. Et ce dernier, qui avait fait la machine arithmétique, ne trouvait pas un animal si difficile à concevoir en efiet comme pur automate.

C'est vers cet endroit du chapitre que se rencontre cette énergique pensée, si souvent citée :

t Quant à la force, il n'est animal au monde en hutte de tant d'offenses que l'homme : il ne nous fault point une baleine , un éléphant et un crocodile , ny tels aultres animaulx, desquels un seul est capable de desfaire un grand nombre d'hommes : les pouils sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla ; c'est le desjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et triumphant empereur. 1

Pascal a imité et réinventé cette pensée de Montaigne à propos de Gromwell, le Sylla moderne ; le petit grain de sable y fait l'office de l'insecte qu'on ne nomme pas. Il n'a pas moins repris et refait cette pensée quand il a dit* :

t L'homme n'est qu'un roseau le plus foible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer; mais, quand l'univers l'écraseroit,

1. Qu'on m'accorde de citer ce qui est d'ailleurs si connu; le complet vis-àr-vis est ici nécessaire.

Pfaomme seroit eneore pltis noble que ce qui le tue , parce qu'il sait qu'il meurt; et Tavantage que Fuuivers a sur lui, Tunivers n'eu sait rien. > .

On a remarqué comme à l'instant la pensée de Montaigne s'achève, se couronne et se réintègre en Pascal. Même, quand celui-ci emploie douces mots qu'on ne dit pas d'ordinaire^ et qui marquent la bassesse de l'homme, comme on sent que c'est franc chez lui, tout de bon, abonne fin, et pour l'en tirer après l'y avoir plongé 1 Quand il parle de ces misères (jui nous 2iennentàla gorge, comme on sent qu'il en viaut réellement finir avec elles, tandis que l'autre a toujours Pair de vouloir plutôt s'en caresser le menton ! Montaigne pourtant lui-même a ici, en maint endroit, de la bien haute et bien franche, de la très-sincère éloquence :

c Ce furieux monstre à tant de braa et à tant de testes (une armée) , c'est toujours Thomme, foible, calamiteux et misérable; ce n'est qu'une fourmilière esmeue et eschau£fée : It nigrum campis agmen; un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée matinière, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez-luy seulement d'un rayon de soleil parle visage, le voylà fondu et esvanoui; qu'on luy esvente seulement un peu de poulsfîère aux yeulx cqnune aux mouches à miel de nostre poôte, voylà toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Pompeius mesme à leur teste , rompu et fracassé. »

Pascal à son tour,' en y repassant , n'a pu au mieux qu'égaler l'éloquence poignante de ces endroits.

Après en avoir fini de. cette comparaison et correspondance de l'homme aux animaux, qui le doit rabattre, Montaigne en vient aux sectes des philosophes, les unes après les autres, depuis Thaïes, et il triomphe dans leurs variations. Il le faut voir remuant, ralliant

LIVRB TROISIÈME. 439

tontei^ les pièces de son érudition, d'ordinaire éparse, pour en faire armes de Tnn à l'aube, et les battre coup sur coup séparément. Puis, quand il a fini de les exterminer et qu'il respire, il a grand soin pourtant, de peur qu'on ne s'y méprenne, d'avertir la reine Marguerite et son lecteur que ce dernier tour d'escrime qui consiste à se pevdre pour perdre un 'auf^e, à s'ôter les armes de la raison pour les mieux enlever à l'adver* saire, est un coup désespéré dont il ne se &ut servir que rarement.

Et, continuant cTixser de ce coup désespéré, au moment même où il semble s'avertir et vouloir ^arrêter , il prend L'homme,' non pkrs dans la comparaison avec les animaux, non plus dans lès s;^tèmes changeants des philosophes» mais en lui-même et dans les -moyens prétendus directs de trouver la vérité; il met à la question la raison, les sens, et c'est ici qu'on lit : « Ge ne sont pas.seulementlesfiebvres, les bruvages, et les grands accidents' qui renversent nostre jugement, lés moindres choses le toumevirent...;'» et tout ce qui suit, et qui rappelle directement la pensée de Pascal : « L'esprit 4c ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant. qu'il ne soit sujet h être troublé par le premier tintamarre qui se£ait autour de lui.... »

En suivant ta cet endroit du texte les pensées de IVIontaigne, nousmarchôns eou'p sur coup sur les souvenirs de Pascal qu'^elks ont suscités. Les Pensées dé celui-tci ne. sont, aies bien prendre, que le chapitre At V Apologie de Sebonà re&it avec prud'homie. On saisit dès lors l'intention etle fil entier dé notre étude, l'importance accordée à cette première conversation du nouveau converti, qui comprend déjà sa préoccupation dernière, et pourquoi toute cette dissection prolongée de Montaigne au sein de Pascal à laquelle nous nous livrons.

Au reste, dans ses mombreuses pensées sur la vanité,

440 PORT-ROTAL.

la faiblesse et la contradiction de rbomme, que Pascal reproduit, et dont il s'empare on les couronnant , comme des minarets, de la Croix, ce qui doit frapper plus que la ressemblance qui est toute simple et voulue, et qui eût été avouée sans doute si Fauteur avait publié lui-même son ouvrage, *— ce qui me firappe, c'est la différence du ton et le sérieux du dessein opposé au jeu de l'escrime. Là où l'un se miré et se berce au brisant des flots, l'autre cingle et rame. L'un s'égaie et s'enivre en son naufrage; l'autre, nuit et jour, sous l'étoile ou sous la nue, nage à l'aide d'un débris vers la plage de la patrie étemelle. Misère, faiblesse et néant, des deux côtés c'est le refrain ; onde sur onde, sable sur sable, univers mouvant :

On me verrait dormir au branle de sa roue,

de sa roue ou de son tourniquet^ dirait Montaigne, et il se gaudit et gausse : ce sont misères d'animal. •* Misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé, nous crie Pascal! Courage et prière! il &ut reconquérir son royaume*

C'en est assez sur cette Apologie de Sebond^ que Montaigne, après l'avoir poussée encore longuement, termine par une pompeuse citation de Plutarque et trèssuspecte d'intention ici, pour dire que Dieu seul Est, et qu'à part lui, l'Éternel, le Nécessaire et l'Immuable, il n'y a que passage et écoulement de l'être. Vue en courant, cette page religieuse de Plutarque fait comme tenture; considérée de près, par le lieu où elle se trouve transposée et d'après ce qui précède, elle acquiert un sens plutôt spinosiste et panthéiste, comme on dit. A force de faire Dieu grand et baut, en dehors de tout rapport avec la création et avec l'homme, on s'en passe très-bien à titre de Dieu providentiel et intelligent. M. de Buffon à sa manière, et par le trône

magnifiquement isolé où il recule et installe son Dieu, ne procède guère à autre fin.

Au demeurant, notre idée sur Montaigne, s'est éclairoie, ce semble, et a passé de la conjecture à la certitude ; nous tenons la clef glissante, et, bon gré mal gré, si glissante et si sorcière qu'elle soit, et fût-elle même plus sorcière que cette clef du Conte de la Barbe-Bleuey elle nous reste à la main; nous pouvons désormais ouvrir chez lui, si Fenvie nous en prend, toute Tenfilade de ses pensées et arrière-pensées, ce labyrinthe de cabinets et de chambres où Û se plaît, sans qu'on sache jamais, non plus que de Pygmaiion, dans laquelle il couche.

U n'y a de riant que l'apparence. Montaigne, en ce chapitre et dans tout son livre, a fait comme un démon malin, un enchanteur maudit, qui, vous prenant par la main, et vous introduisant avec mille discours séduisants dans le labyrinthe des opinions, vous dit à chaque pas, à chaque marque que vous voulez faire pour vous retrouver : « Tout ceci n'est qu'erreur ou doute, n'y comptez pas, ne regardez pas trop, en espoir de vous diriger au retour; la seule chose sûre est cette lampe que voici ; jetez le reste : cette lampe sacrée nous suffit. » Et quand il vous a bien promené, égaré et lassé dans les mille dédales, tout d'un coup il soufQe, ou d'une chi- , quenaude il éteint; et l'on n'entend plus qu'un petit rire ^

Que succède-t-il alors î Est-ce le doute universel qu'il a voulu ; et ce doute-là, quand il est final, ne forme-t-il pas une conclusion immense? Quelle est-elle en effet?

1. Que Montaigne^ après vous avoir mené loin, vous plante là, son disciple Gabriel Naudé le savait bien, et le pratiquait aussi sous air d'érudition; dans son Mascurat, un des deux interlocuteurs, Saint-Ange, dit à l'autre : « Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le pot au lait soit plein pour le renver' ser, » Voilà en bons termes gaulois Tétemelle méthode.

im petit Juifmaarehantà pas comptés, Spinosa, ya vous le dire : dans Tembarras où tous êtes, la lainpe éteinte et le labyrinthe écroulé, e'est lui qui vous recueillera. Un grand ciel monde, un prbfbncT univers roulant, muet, inconnu, où de tempe eh temps, par places et pai "phases, s'assemble,. se pi^odiut et se renouvelle la vie; l'homme éclosacnt ion moment , brillant et mourant avec les mille insectes, sur cette île d'herbe flottante dans un marais : voilà, mathématiques ou pyrrhonisme de îùtme à part, la grande solution suprême^. Tout ce que Montaigne y a prodigué de riant et de flatteur au regard n'est que pour faire rideau à Pabimé, et, comme il le dirait, pour gazonner la tombe.

Le SpinosiSme doàc (]6 prends entres le nom le plus terne) comme bassin et couvercle d'airain à cette mer dont nous avons Vu trembler et rire en tout sens l'écume et les flots *I

Une des grandes causes du succès de Montaigne, et

1. Ce serait une étude à suivre^ un compte à réclamer, et comme une liquidation après faillite, en ce triste jeu des opinions humaines, que la môme solution forcément finale^ le même caput mortuum (selon la différence des époques, des langues, et des humeurs particulières), se produisant, se dérobant par des milieux et sous des aspects aussi différents que Montaighe, Spinosa, Ck)ndorçet, H^gel; car Je les appelle des aspects, des appigreils différents d'une seule et môme fin.

2. Tout procès est désagréable à soutenir : celui-ci, où Port- Royal nous a engagé contre Montaigne, nous a bien coûté. Que nous eussions mieux aimé le pouvoir prendre comme lui-môme il s'est offert, de biais y sans violence ! Ce qui se trouve vrai quand on presse et qu'on tord son livre, ne l'est pas également quand on ne fait que l'ouvrir et le feuilleter; on hésite, et Ton se reprendrait, malgré tout, à répéter alors ce qu'une muse aimable a si bien exprimé :

A travers les vieux pins qui peuplent la campagne, Des pas qu'on n'entend plus sont restés imprimés : Je crois suivre les pas du paisible Montagne,

même la condition essentielle et unigne^séns laquelle tout le reste eût été comme non avenu, Tinstrument de son charme et sa vraie baguette d'enchantement, c'est son style. Le style, quand on Ta au degré de Montaigne, devient là boîte d'indulgence plénière auprès de. la postérité. Il est beaucoup pardonné chez les neveux à ceux qui ont véritablement peint. Les irrégularités de plan, d'idées, les licences et les familiarités j les petitesses, tout se colore, toat s'embellit d'une spécieuse nuance, et. devient matière à plaisir, à louange toujours nouvelle. Le style, c'est un sceptre d'or à qui reste, en définitive, le royaume de ce monde. Montaigne a eu, plus qu'aucuii peut-être, cq don d'exfffimer et de peindre; son style est une figure perpétuelle, et à chaque pas renouvelée; on n'y reçoit les idéjBS qu'en images; et on les a, à chaque moment, sous des images différ&ates, faciles et transparentes pourtant. A peine un court intervalle nu et abstrait, la simple largeur d'un fossé, le tempâ dé sauter; et

Je crois saisir dans Tair ses accents ranimés. AUX lèvres des vieillards je cherche son soufiro, . Sa railleuse ver^u, sa facile pitié , Ces préceptes du cœur que son cdeur sut écrire,

Et son amour pour Tamitié. .

Que ce livre est beau I que je l'aime 1

Le monde y parait devant moi :

L'indigent, l'esclave, le roi.

J'y vois tout; je m'y vois moi-même.

Bords heureux, de sa cendre il vous légua l'honnear; Tout ce qu'il cultiva nous instruit, nous attire ,

Et les fruits que l'on en retire ' Ont un goÂt de' sagesse, un parfum de bonheur. Il efet doux, en passant un moment su^ la terre, : D'effleurer les sentiers où le sage est venu ; D'entretenir tout bas son malheur solitaire Des discours d*un ami qu'on psnse avoir connu....

(Madame Desbordes-Valmore, le Reêowr à Bordeaux.)

Nous suivons un peu sa méthode malgré nous, en ne craignant pas d'enregfstrer cette contradiction ouverte entre notre conclusion et nQtre affection.

l'on recommence. Une quelconque de ses pages semble la plus fertile et la plus folle prairie, un champ libre et indompté : longues herbes et gaillardes j parfums sous Fépine, fleurs qui émaillent, insectes qui chantent, ruisseaux là-dessous, le tout fourmillant et bruissant (scaturiens). H n'avait pas la conception d'ensemble ni l'invention d'un vaste dessein; à quoi bon tant combiner et se tant lasser? L'invention da détail et le génie de l'expression lui tenaient lieu des autres parties, il le savait bien; il rachetait sans peine et retrouvait tout par là : c Je n'ay point d'aultre sergéant de bande à ranger mes pièces que la fortune. > Tout donc s'animait, tout se levait dans son discours à la libre voix de ce sergent de fortune, et chaque pensée à la hâte, casque ou pompon en tête, faisait recrue. Quelle jeune armée! un peu bigarrée, dirat-on; car tout fait montre : la pensée est sortie enharnachée comme elle a pu, toujours trait en main, toujours prompte et vive. La couture de l'idée à l'image est si en dedans qu'on ne la voit ni qu'on n'y songe : pensée, image, chez lui, c'est tout un : junctu/ra calli^ dus aùri. Quant à la couture de V image à V image ^ il la supprime et va son train de l'une à l'autre, enjambant comme un Basque agile, d'un jarret souple, d'un pied hardi. Voici entre miUe un exemple, à peine choisi, de cette série de métaphores qui déjouent la règle prudente des rhéteurs; il s'agit des auteurs du temps qui ne craignent pas d'insérer dans leurs écrits de grands fragments des Anciens et de se risquer à la comparaison :

c II m'adveint, l'aultre jour, de tumber sur un tel passage ; j*avoîs traisné languissant aprez des paroles françoises si exsangues, si deschamées et si vuides de matière et de sens, que ce n'estoit voirement que paroles françoises : au l)0ut d'un long et ennuyeux chemin, je veins à rencontrer

une pièce haulte, riche et eslevée jusques aux nues. Si j'eusse trouvé la pente doulce et la montée un peu alongée, cela eust esté excusable : c'estoit un précipice si droit et si coupé, que, des six premières paroles, je cogneus que je m'envolois en Paultre monde ; de là je descouvris la fondrière d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques puis le cœur de m'y ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches despouilles, il esdaireroit par trop la bestise des aultres ' .. . • i

Ainsi il se traîne d'abord après des paroles exsangues, comme sur un chemin; l'idée de chemin l'emporte, il la suit. Puis ce qui était une pièce élevée jusques aux nues deviendra une dépouille dont il craindrait de s'étoffer, et Tétoffe aussitôt prend un reflet qui éclaire.

Montaigne est comme l'Ovide et l'Ârioste du style; son heureuse rapsodie d'images, d'un bout à l'autre^ jusque dans ses reliefs les plus divers, est tout d'un pan; on marche avec lui de pensée en pensée dans les métamorphoses.

Dans Shakspeare, dans Molière, en ces génies <pi ont la création d'ensemble, l'imagination aisémajit enfante des êtres entiers, des personnages doués de l'action et de la vie : chez Montaigne, cette création figurée ne se produit qu'à l'intérieur des phrases et sur les membres de chaque pensée; mais elle se produit aussi vivante, et de près aussi merveilleuse, aussi poétique que l'autre. Chaque détail, chaque moment de l'idée se revêt et prend figure en passant; c'est tout un monde. Aussi le plaisir d'y vivre, cet art d'animer et d'exprimer, ce goût de faire mouvoir et se succéder sans fin toute cette gent familière et d'en suivre les marionnettes jusqu'au bout entre-t-il pour beaucoup chez Montagne, je ne me lasse pas de le faire sentir : et Pascal ^ qui dans son style, lui, s'amuse si peu et reste le maître, n'en a pas

Page 1