‹ Port-RoyalChapitre 82 sur 94 · Voir précédemment page 53, à la note · texte numérisé non relu

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Trier et granU fabricateur de phrases qu'il a si parfaitement été, — le lettré supérieur qui écrit en perfection. »

J*enlrai alors dans une démonstration de son genre de talent et • de ses formes favorites par des citations choisies qu'il n*est pas besoin de reproduire. Je n'eus pas à faire d'effort pour le rapprocher de PMne le Jeune dont le recueil épistolaire est le chef-d'œuvre de ce genre orné et cultivé ; mais, à la comparaison, combien l'avantage reste du côté de l'ami de Tacite, du charmant Romain ca- . pable de bien des emplois sérieux, et dont les lettres si soignées, si perlées même, expriment toutefois des pensées si sages, des sentiments si justes et si mesurés jusque dans leur brillant! Les lettres de Pline le Jeune, comparées à celles de Balzac, semblent naturelles jusque dans leur parure. Je ne manquai pas non plus de rapprocher des Epîtres de Balzac quelques pages bien françaises, d'un genre épistolaire tout différent, notamment une lettre de Henri 1 Y, alprs roi de Navarre , qu'il écrivait à madame de Grammont, sa maîtresse de ce temps-là (1586), et qui mérite d'être encadrée à partir de ces mots : « J'arrivai hier soir de Marans....i » A voir cet heureux passage d'une description si naturelle, ce bijou de lettre qui date de trente-huit ans avant la publication de Bal^, on serait tenté de croire qu'on n'avait pas besoin d'attendre madame de Sévigné pour trouver de quoi lui opposer et lui en remontrer en fait d agrément et de grâce. Mais des rencontres comme celles de Henri IV sont un accident. Il fallait être roi et amoureux pour se permettre d'écrire ainsi, au pied levé , et la main courante, tout comme on sentait. Une singularité ne fait pas loi ; ou si vous l'aimez mieux, selon le proverbe grec, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour réformer une langue, il ne suffit pas d'un hasard heureux, il faut des habitudes; il faut plus qu'un amateur, il faut des ouvriers. L'année même où le Béarnais écrivait de ces billets charmants, les écrivains et gens du métier n'en étaient pas là ; ils allaient d'une autre allure. Etienne Pasquier publiait en 1586 un recueil de Lettres : elles ont de l'intérêt, elles offrent du sens et de l'élégance, une certaine imagination, un reste de poète dans l'avocat : mais elles sont marquées elles-mêmes au coin de la rhétorique du temps. Après l'interruption apportée par l'anarchie et les guerres civiles, après le calme qui avait succédé, aprè| l'apaisement surtout des dix ou doUze sereines et belles années qui avaient suivi la Paix de Yervins, il s'agissait pour Balzac de recommencer, et avec un sentiment plus net du but à atteindre. C'était dans une langue nouvelle qu'il importait de donner des modèles tout nouveaux. Pour être vraiment moderne en style, il

1 . Le texte original, je dois pourtant en avertir, sent on peu sa Gascogne: « J arrivis arsoir de Maran. ...»

s'agissait de ne pas retomber dans le galimatias de la vieille Cour, et lui-même a pris soin de nous le définir :

« Quelques-uns, dit-il, l'ont nommé le Phébus et le haut style de la vieille Cour. J'ai vu un excellent Recueil de ce galimatias parmi les papiers de feu M. le duc de..., où, entre autres locutions choisies, il y avoit servir quelqu'un^ honorer quelqu*un de toutes les pcusiofu de son àmet et par conséquent de sa tristesse comme de sa joie, de sa crainte comme de son espérance, et ainsi des autres. C'étoient les fleurs de rhétorique de cet heureux siècle, et ce qu'on appeloit belles choses à la Cour du roi Henri troisième et chez la reine Marguerite sa sœur. Les Pibrac pourtant, les Des Portes et les Du Perron ont été de ce siècle-là et ne se sont point opposés à ce galimatias.... M. l'amiral de Joyeuse donna dix mille écus à un homme que j'ai connu pour lui avoir dédié un discours de ce style-là, où il n'avoit pas oublié le zénith de la vertu, le solstice de l'honneur et l'apogée de la gloire, non plus que le rot des merveilles et la merveille des roiSj outre toutes les passions et toutes les puissan'ces de son âme. »

Balzac se rendait donc très-bieo compte de sa méthode et du genre de mérite qu'il avait à sa date. Dans une lettre à Bois-Robert (la 17*' et dernière du livre I) il répond ingénieusement à quelques-unes des critiques qu'on faisait de sa manière. Il y affecte une indifférence qu'il n'a pas, mais il touche très-juste et raille assez agréablement quand il retourne la guerre contre ces adversaires surannés dont la phrase ne marchait que chargée et accablée, pour ainsi dire, de locutions impropres, amphigouriques et confuses. « Si pour entendre une languey il en falloit apprendre deux, c'est alors, dit-îl, que vous auriez sujet de me blâmer. » Il a raison dans cette louange qu'il s'accorde; car avec Balzac, pour le bien goûter, il faut sans doute savoir le latin et ses auteurs latins et aussi les poètes italiens qu'il cite et auxquels il fait des allusions continuelles; mais du moins il ne' mêle plus d'italien ni de latin à son français : le sien est pur et net, comme l'eau d'un beau canal.— J'analyse en loutceci mes leçons de l'École, et jen'eus, pour ma conclusion, à donner sur lui d'autre jugement que celui dont on a déjà vu l'expression résumée et précise dans mon chapitre de Port-Royal'. Mais j'ajoutai, avant de quitter ce sujet, quelques mots encore qui ne seront pas sans à-propos ici :

«c Balzac, disais-je, n'a pas fait école seulement par la forme directe de sa période, de son style, par la netteté et la magnificence dont il a ouvert le grand chemin dans le langage; il a fait école par son genre particulier de Lettres. On a eu depuis des Lettres de d'Andilly, de Maynard, de Gombaud, de Conrart, de Godeau, de Plassac, de Méré et de bien d'autres. Celaient autant d'auxiliaires et de collaborateurs à la suite de Balzac, autant d'instituteurs du goût public. Ils paraissent aujourd'hui bien roides^^bien cérémo-

i. Voir précédemment pages 76 et suivantes.

Dieux, bien précieux, quelques-uns bien ridicules et tous bien inutiles; ils ne Tétaient pas alors. Car, ne l'oublions pas, en France on parlait bien et vif ; il y a eu des gens qui ont bien parlé de tout temps; mais on écrivait communément très-mal. La plupart des personnes d'esprit elles-mêmes, comment écrivaient-elles? Je prends au hasard dans la Correspondance de la mère Agnès une lettre d'elle à son neveu Antoine Ârnauld en 1634 ; ceci nous regarde à tous les titres. La mère Agnès lui écrivait de Notre-Damede-Tard où elle était alors, le 8 février de cette année, pour l'encourager et le complimenter dans ses études :

« Je snpplie le Fils de Dieu de vous donner part à ses grâces. Je pen» lerois manquer à celle qu'il m'a faite de vous être ce qae je vous suis, si je ne vous témoignois l'estime qae je fais de ce bonheur, et le désir que j'ai de me le conserver, par les assurances que je vous supplie de prendre de mon affection sur laquelle vous avez toute sorte de droits, comme je prétends aussi d'avoir part à la vôtre qui m'est extrêmement chère poar lionneur que je veux rendre aux avantages que Jésus-Christ a mis en fOUS, qui nous font espérer que vous seres quelque jour une lumière en son Sglise, qui empioieres pour la gloire de Dieu toutes les bonnes parties quil vous a données ; et je crois que c'est pour cela qu'il donne tant de bénédiction à vos études, qu'on admire l'avancement que vous y faites. »

Voilà pourtant comment on écrivait dans Véloquente famille, quand on n'y était pas de l'Ëcole de Balzac. — Et trente ans plus tisird, dans le plus grand monde, une personne qui sera de notre intime connaissance aussi, madame de Longueville, écrivait à cette autre personne d'un rare esprit, madame de Sablé, au sujet de la mort de M. Singlin (1664) :

« J'étois incertaine si tons saviez la perte que nous avdns toutes laite, atesl je ne vous écrivois point. En vérité j'en suis tout ft fait touchée, car outre l'obligation que j'avois à ce saint homme de sa charité pour moi, me revoilà tombée dans rembarras où j'étois devant que de le prendre, c'est-idire, d'avoir besoin de quelqu'un et de ne savoir qui prendre. Je vous prie de bien prier Dieu pour moi. Je ne doute pas que vous ne soyez bien touchée aussi, et qu'outre le touchemmt d'amitié et de besoin, vous ne la soyez aussi par voir la mort dans un de vos amis, qui est qwisi la voir en soi-même. Il faut essayer de se fortifier par le recours à Dieu et par la prière. Vos pauvres voisines {lee religieveee de Port- Royal) me font grande pitié. Voici un terrible coup et surtout dans la conjoncture des Bulles où le conseil de ce pauvre homme leur eût été bien utile, mais enfin Dieu est le maître. Je vous irai voir un des jours de la semaine qui vient et vous mèoerai l'abbé de Roquette.... »

Ainsi écrivaient dans l'habitude de tous les jours, et quand elles n'y prenaient pas garde, ces princesses tant célébrées pour leur politesse ; et dans quelle orthographe encore 1 On voit que Balzac et ses successeurs, tous tant qu'ils sont, instituteurs et professeurs en bon style, étaient bien nécessaires. Madame de Longueville qui ad*

mirait tant Voiture, le grand rival de Balzac, aurait bien dû profiter davantage de ce dernier ; elle aurait gagné , jeune, à être une ou deux années à son école. *

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