LA COMÉDIE ET LE BALLET DU PALAIS-CARDINAL
(Se rapporte à la page 10.)
J'insisterai encore sur un des contrastes qu^offrait ce spectacle mondain, donné par le Cardinal-ministre, avec la prison de M. de Saint-Cyian. Il y ayait, à ce moment, une Assemblée générale du Clergé, ou du moins elle était sur le point de se réunir à Mantes (février 1641). Richelieu l'avait retardée le plus possible : il n'aimait^ en aucun genre, le régime des Assemblées. Celles du Clergé, selon Tordre accoutumé, devaient d'abord se tenir de deux en deux ans : Richelieu les différa et les espaça de cinq en cinq ans. £t encore aurait-il bien voulu se passer de cette Assemblée de 1641. Il se laissa pourtant persuader qu'il tirerait plus d'argent du Clergé par ce moyen que par des Ëdits. Je ne dis pas que le Cardinal-ministre eût tort, au fond, d'exiger que le Clergé contribu&t pour sa part aux dépenses générales de la guerre et aux charges publiques ; mais il est très-curièux de voir les instruments et ressorts dont il jouait pour arriver à ses fins. Lies Mémoiiu de M. de Montcbal , archevêque de Toulouse, nous édifient lÀ-dessus. L'un des principaux agents du (Cardinal auprès de TAssemblée était l'évéque de Chactres, Léonor d'Estampes de Yalençay, et il paraît bien que ce prélat était un comédien de première force, un parfait intrigant doublé d'un fripon. Prodigue et endetté, il avait besoin de rapiner sans cesse pour boucher des trous et suffire à ses profusions. Il comptait bien faire ses affaires en maniant les deniers dans une contribution considérable, il n'était pas député à l'Assemblée et n'aurait pas eu assez de cousidération pour réunir les
suffrages : aussi avait-il obtenu que la réunion se tint à Mantes qui était une ville de son diocèse; ce qui lui donnait, comme évèque diocésain, une entrée qu'il n'aurait pu avoir sll avait attendu k députation. Plusieurs provinces, le sachant voleur, avaient, dans leurs mémoires ou cahiers , chargé expressément leurs députés de ne point l'admettre, de l'exclure. Le Cardinal dut plaider pour loi en particulier auprès des prélats, au fur et à mesure qu'ils arrivaient. C'est ici que revient le fameux hors-d'œuvre et intermède :
« Peu de jours auparavant, raconte M. de Montchal, on avoit joaé la grande comédie de V Histoire de Buckingham et dansé le célèbre ballet au Palais-Cardinal, auxquels les prélats furent invités, et quelques-uns 8*y trouvèrent ; l'appareil en fut si magnifique qu'on Testlma des sommes immenses, et il fut dit que le Cardinal, ayant voulu que les prélats y fussent invités par les agents, entendoit qu'elle fût jouée aux dépens du Clergé.
u L'évéque de Chartres y avoit paru rangeant les sièges, donnant les places aux dames, et enfin s'étoit présenté sur le thé&tre à la tète de vingt-quatre pages, qui portoient la collation, lui étant vêtu de' velours en habit court, disant à ses amis qui trouvoient à redire à cette action qa'U faisait toutes sortes de métiers pour vivre. Il prit aussi le soin de disposer les plats du festin de madame la duchesse d'Enghien.
« Pendant que les brigues se faisoient pour lui, il ne put se tenir de dire à l'évéque de Bazas, qui dînoit à sa table, que c'étoit lui-même qui avoit dressé les Édits et arrêts pour l'amortissement', et d'en montrer les minutes corrigées de sa main, qui étoit tout ce qu'il avoit fait; de quoi l'évéque de Basas loi faisant reproche, il le menaça de le chasser de sa table; mais il lui fut répondu que c'étoit la table du Clergé, puisque c'étoit de ses deniers qu'elle subsistoit, quoique contre sa volonté.
« Cela étant su anima davantage les députés à lui donner l'exclasion, laquelle le Cardinal voulant empêcher, il çnvoya l'évéque d'Auxerre vers tous les députés du premier Ordre, avec un billet signé de sa main par lequel il chargeoit ledit évêque de prier ses amis de vouloir recevoir en l'Assemblée l'évéque de Chartres sur la promesse qu'il lui avoit faite, et dont il se rendoit caution, que le Clergé n'auroit pas sujet de se défier de sa fidélité et qu'il m levoleroitplus ,"ce sont les propres termes.'
« Il diboit en particulier la même chose à ceux qui le voyoient, et, entre autres, il dit aux archevêques de Sens et de Toulouse et à l'évéque de Bazas que si l'évéque de Chartres faisoit la moindre friponnerie en TAssemblée, il seroit sa partie, et lui en feroit porter une punition, qui le déchargeroit de blâme devant Dieu et devant les hommes.... »
Ainsi le contraste, en ceci encore^ est parfait : M. de Saint-Cyran prisonnier à Yincennes,^ et l'évoque de Chartres^ déshonneur de son Ordre, effronté, éhonté, servile et triomphant, favori du maître, maître d'hôtel en cour, tenant chez lui table ouverte, se
1. L'Édit du 18 avril 1639 sur les biens ecclésiastiques, qui était considéré par les intéressés comme un coup d'État financier allant à l'opprestion de l'Ordre du Clergé et à lui enlever ses libertés.
gaussant de tout. Il fut payé de ses services^ cette année même, par rarchevôché de Reims.
(Se rapporte à la page SI .)
Je crois et j'espère même que cet ouvrage de Port-Royal, terminé comme je Tentends et comme je Tai conçu, ne satisfera entièrement ni les Jansénistes tous les premiers (s'il y en a encore), ni les Protestants chez qui pourtant je Tai commencé, et qui y avaient d'abord applaudi ; qu'il ne mécontentera pas même absolument les (^tholiques orthodoxes, qui l'avaient d'abord rejeté; et que les esprits impartiaux verront que j'ai tâché, indépendamment de toute doctrine, d'en faire sortir en définitive, et coûte que coûte, une impression franche et vraie. Depuis que les années se sont écoulées et que les souvenirs de Lausanne ont pâli, les Protestants me sont devenus moins favorables, et, je dois le dire, je me suis attiré un peu de leur part ce' refroidissement Dans une de ces Pensées trop véridiques que Ton devrait peut-être garder pour soi, mais qui s'échappent aisément, à certains jours, du portefeuille de l'homme de Lettres trop indulgent à son génie, je me suis laissé aller à dire, tout à la fin de Tun de mes volumes de Critique mêlée :
« Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le dix-huitième siècle le plus avancé, par Tr.cy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Clobey mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'aùr de m'y fondre. J*ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Saint-Simoni.sme, et presque aussitôt le monde de La Mennais, encore très-catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efibrcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'elTet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance ; mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus garnies espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver levrak relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série .d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'on long Cours de physiologie morale. •
Je ne saurais dire combien cette pensée-là m*a yaln d^injures de la part des croyants de diverses sortes, mais les Protestants s'y sont surpassés. Dans un journal, VEtpdrance^ du 8 janvier 1858, un pasteur, C. Bastie^ ayant à parler du Recueil des articles critiques de feu M. Vinet sur les littérateurs du temps, s*écriait :
« Qae dindt aajonrd'bai Vinet s'il voyait ce que sont devenus Lamartine et Victor Hugo ? Que dirait-il surtout sll voyait où en est M. Sainte- Beuve? Pour celui ci, il faut en convenir, Vinet fut plus que bienveillant, U fut aveuglé. Il osa affirmer que la souplesse du talent ne saurait suffire à imiter un certain langage, et quil est des accents auxquels on ne peut pas se tromper. On sait que M. Sainte-Beuve a eu le triste courage de le démentir, et de répondre par de cyniques railUries à cette noble et naïve confiance de la foi....»
Je transcris ces termes marqués du grossier fanatisme qui lésa inspirés, afin que Ton voie que nos écrivains et journalistes catholiques n'ont pas seuls l'usage et le privilège de l'injure.
Ce n'est pas avec un tel personnage que je confondrai M. Bersier, Tun des rédacteurs de la Revue chrétienne; mais dans un article intitulé la Littérature et VEsprit chrétien (décembre 1867), où il examine les rapports du Saint et du Beau, de l'esprit chrétien et de l'esprit littéraire, et où il essaye de les concilier, il signale cependant les écueils, le danger, pour plusieurs, du culte de la forme qui remplace celui de la vérité, et il cite d'après moi-même cette anecdote de Balzac, lequel en présence de M. de Saint-Cyran, est convaincu d'être laps et retaps en matière de métaphore; puis 11 ajoute :
C'est M. Sainte-Beuve qui nous raconte ce trait significatif. En voulesvous un plus frappant encore? Lises cette page singulière où M. Sainte- Beuve, parlant en son nom propre, raconte naïvement les ballottements de son esprit allant d'un système & l'autre, plaisant aujourd'hui aux Méthodistes de Lausanne comme il s'enthousiasmait la veille pour l'école de Victor Hugo. Vous comprendre! alors quel abtme profond sépare souvent l'esprit littéraire des convictions énergiques qui sont l'ancre de la vie....»
Il fait ici allusion à la Pensée que j'ai rapportée précédemment. Je ne me permettrai qu'une remarque : c'est qu'il ne résulte pas précisément de cette Pensée et de cet aveu que je sois un adorateur de la forme, et que je ne recherche que la beauté littéraire ; ii s'ensuivrait seulement que je m'applique à étudier la nature sous bien des formes vivantes; que, l'une de ces formes étudiée et ' connue, je passe à l'autre, et que je suis, non pas un rhéteur se jouant aux surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits, tâchant de comprendre et de décrire le plus de groupes possible, en vue d'une Science plus générale qu'il appartiendra à d'autres d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand sérieux, c'est là ma prétention.
J^PPENDICB. 519
8Va BALZAC LE GMKR ÉPISTOUEE.
(Se rapporte à U page 83.)
Voici le complément que j'ai annoncé et, si Ton yeut même, le correctif sar Balzac. Je suis sujet à cette méthode ou manière; je ne la donne pascomme la meilleure, mais comme miennô* Il m'est souvent arrivé de reflalre à nouveau un portrait «t de le présenter la seconde fois un peu différent et sous im jour un peu autre que la première. Dans ce livre de Port-Royal qui est un monde à part, je prie le lecteur de remarquer que c'est à un point de vue particulier aussi et, en quelque sorte, par une fenêtre de mon sujet que j'ai dû envisager les choses et les hommes. Tout ea tâchant de les approfondir, j'ai été forcé de les resserrer et de les restreindre. Ainsi Corneille et Rotrou pris uniquement dans la tragédie sacrée, ainsi saint François de Saies en contraste direct avec M. de Saint- Cyran, ainsi Balzac opposé à M. de SaintCyran encore, ainsi Montaigne en vis-à-vis de M. de Saci, ainsi Molière supposé en face de Pascal, ainsi Boileau considéré principalement comme ami d'Arnauld et des nôtres, ainsi Racine étudié et admiré avant tout comme auteur à*Esther et âî'Athalie : voilà les aspects et les cadres que j'ai dû choisir et comme découper pour les adapter au présent ouvrage. Or, il n'est aucun de ces sujets littéraires que je n'aie repris ailleurs sous une forme plus générale et dans un esprit, si je puis dire, plus désintéressé. J'ai reparlé, non plus du tout en Janséniste ou en Port-Royaliste, et de Corneille et de Racine, et de Boileau, et de saint François de Sales, et de Montaigne en mainte occasion, et de Molière : je me perds moi-même à rechercher dans mes volumes de Poriradtê ou de Lundis tout ce que j'ai pu écrire sur eux à diverses reprises. Il n'y a que Balzac qtfon n'y retrouve pas, et c'est une lacune.
J'ai dit cependant que j'avais été amené dans ma vie littéraire à revenir plus d'une fois sur cette étude de Balzac. Je l'ai fait surtout dans un Cours à TËcole normale, où j'ai eu l'honneur d'être professeur quatre années.'Je commençai mon premier semestre, en avril 1858, par le dix-septième siècle et par une étude de Malherbe », Après Malherbe poète, venait Malherbe .prosateur, le premier niaître de Balzac, mais un maîtrcque le disciple, en cela, devait surpasser. Ces pages que j'ajoute ici ett]ui sont le résumé de mes leçons, outre qu'elles vont rétracter ou mitiger sur quelque points les sévérités précédentes, ne doivent point paraître unhors-
1. Elle a été imprimée dans le n« du is mars 1859 de la Rutue ewropéenne, et là seulement.
d'œuvre : elles se rattachent essenliellement à un point important de notre sujet, à savoir rétablissement de la prose française régulière, à laquelle eurent tant de part, à leur jour. Messieurs de Port-Royal. Je disais donc :
«c En prose, nous retrouvons Malherbe, maître et précepteur, et sévère examinateur comme en poésie.
a il a écrit de la prose, mais ce n'est point par là qu'il brille. Ses lettres, sauf celles qu'il a écrite^ avec faste, avec solennité (et celles-là sont vides et déclamatoires), sont fort ordinaires de style. Sa Correspondance cependant demanderait une étude. On a pu distinguer chez Malherbe trois sortes de lettres : les solennelles ou consoiatoires, les lettres d'amour ou galantes , et les lettres toutes familières. Les meilleures sont celles qu'il écrivait comme il devisait, au coin de son feu. 11 y en a d'assez incorrectes, d'assez plates même, mais aussi de curieuses pour les faits, pour les impressions de bon sens qui s'y mêlent : telles sont ses lettres à Peiresc, qui répondent très-peu à l'idée que c'est un poète qui les a écrites, mais qui sont d'un honune de sens envoyant sur les événements, dont il est témoin, ^es comptes-rendus et des gazettes à un autre homme de sens. L'historien peut en tirer parti. Quoi qu'il en soit, Malherbe, de sa personne encore plus que par ses écrits, eut ce rôle singuUer que, venu à la Cour dans les cinq dernières années du règne de Henri IV, il fut durant plus de vingt ans le grammairien en permanence; il donna le signal de la transformation et de la correction de la langue, il mit les nouvelles générations au pas; il rallia à lui les jeunes, il décida les timides; on peut dire qu'il sonna la cloche, et l'on vint de toutes parts à son école. Mais le service et le bienfait principal de Malherbe dans la prose, ce fut encore d'avoir été le maître de Balzac, d'avoir contribué à le former, bien que la prose ne lui semblât point mériter, à beaucoup près, autant de soiçi que la poésie* : a Ce bonhomme, a dit Racan, comparoit la prose au marcher ordinaire, et la poésie à la danse, » et ajoutait « qu'aux choses que nous sommes obligés de faire, on y doit tolérer même quelque négligence, mais que ce que nous faisons par vanité, c'est être ridicule que de n'y être que médiocre. » Balzac, lui, prétendait n'être jamais médiocre ni négligé en prose; il prétendit toujours marcher du même air qu'on danse : « il n'y a jamais eu que les sectateurs de Belleville « (sans doute quelque. maître à danser, ou peut-être le célèbre « comédien de ce nom) et Bakac, a dit Racao, qui aient vouia «c nous obliger à avoir toujours la jambe tendue dans nos pro-
1. A propos de n'fn pouvoir maii^ locution un peu basse, Vaagelis lait cette remarque (CXLiv; : « M. de Malherbe a en souvent usé, parce qu'il affectoit en sa prose toutes ces phrases populaires, pour faire éclater davantage, comme je crois, la magnificence de son style poétique par la comparaison de deux genres si différents. »
« menades et Tesprit (tendu) dans nos lettres familières. » Cette prétention, dont même alors on voyait très-bien le ridicule, eut pourtant son utilité par Timportance qu'on fut averti de mettre au mouvement habituel et à Texpression de sa pensée.
«Pour bien apprécier le genre d'influence de Balzac, cet excellent rhéteur et ce professeur de rhétorique de sonsiècIe,etdontle premier Recueil épistolaire, qui fit éclat, parut en 1624, il faut un peu examiner où en était la prose à ce moment, de quelle façon la maniaient les principaux écrivains, et ce qu'elle laissait surtout à désirer (au milieu même de ses autres qualités) sous leur plume abondante et dans Tusage courant qu'ils en faisaient.
« En un mot, quelle était la forme de langue que le seizième siècle léguait au dix-septième, et quelle sorte de travail et de réforme ré> clamait-elle?
w C'est là un curieux problème et qui demanderait, pour être traité, une méthode précise, une analyse complète, exacte, des principaux auteurs de cette date, une comparaison de leurs habitudes de langage , de leurs formes de phrases, une dissection grammaticale dirigée par un goût fin et sûr. Je ne veux que poser ici le problème et Tagiter en quelque sorte, en donner la solution en gros, sans me flatter d'en suivre toutei les circonstances et tous les cas dans le détail.
« Quels sont les principaux écrivahis en prose de ce tempi, de ce règne de Henri IV et des premières années du dix-septième siècle? Enumérons :
Charron, dont le livre de la Sagesse parut en 1601;
D'Aubigné, dont VBistoire univertelle parut en trois tomes successifs, 1616, ou plus exactement 1618-1620;
Du Plessis-Momay, dont le Traité de VEucharistie avait paru en- 1598, et dont la Correspondance politique et diplomatique, son premier titre aujourd'hui, commencée en 1579, se continuait jusqu'en 1623 ;
Olivier de Serres, dont le Théâtre d'Agriculture parut en 1600 et eut cinq éditions en dix ans;
Saint François de Sales, dont le livre de Vlntroduetùm à la Vie dévote parut en 1608, et le traité de VAmour de Dieu en 1616;
Guillaume du Yair, dont on commença en 1614 ou même 1612 à
réunir les Œuvres bien des fois réimprimées, 1617, 1618, 1619, etc.
« Je laisse les politiques comme d'Ossat, le président Jeannin,
Sully, qui ne sont pas des écrivains de profession, bien que disant
mieux quelquefois que les purs écrivains.
« Honoré d'Urfé (1610) introduit et importe une innovation dans le roman ; il ouvre une veine en ce sens et demanderait à être considéré à part.
« 11 ne m'est pas possible d'examiner ici et de suivre sur leur terrain ces différents auteurs : ce serait faire l'histoire littéraire du
règne de Henri lY. Mais, au point de yue qui nous occupe, il suffit qu'aucun de ces écrivains intermédiaires, si on les prenait un à un ne nous offre d*une manière nette et dégagée les qualités que réclamait le progrès de Tesprit français dans le nouveau siède; qu'aucun ne se montre essentiellement guéri des défauts dont un bon esprit devait commencer à s'impatienter et à souffrir.
« Si riche que soit la languedu seizième siècle pour les amateurs, pour ceur qui aiment à s'arrêter sur nos époques anciennes et à en goûter les saveurs nourricières et domestiques, je ne vois que deux écrivains complets en ce siècle, Rabelais et Montaigne ; rax seuls sont bien maîtres de leur langue, de leur phrase : — Tun, Rabelais, la gouvernant amplement, largement, sur tous les tons et dans tous ses membres, sans embarras, d'un tour plein et aisé, avec grâce et harmonie; l'autre, Montaigne, la coupant et l'aiguisant, la tournant et la tordant comme il veut et selon le point où il veut diriger et fixer sa pensée ; — Rabelais plus grand écrivain, si j'ose dire, que Montaigne et de meilleur goût (sauf les ordures) ; Rabelais plus de l'école de Platon pour la phrase; •^Montaigne plus de l'école de Sénèque. Hors ces deux-là, la langue du seizième siècle, chez tous les autres, et si bien employée qu'elle soit, môme par Amyot, va im peu au hasard; elle mène ses gens, qui ne la mènent point. Une fois embarqués en paroles, ib sont poussés plus loin qu*ils ne comptaient. On ne sait trop avec eux où oommence une i^irase, ni où elle finit D y a des inutilités, des obscurités à tout instant. Cette obscurité tient à plusieurs causes. Les phrases s'enchevêtrent en voulant se lier les unes aux autres. Slles se commandent plus qu'il n'est commode à la vivacité française et à la netteté du sens. Croyez bien qu'en parlant, en causant, on ne faisait point ainsi : on était vif, bien fhtnçais; les Mémoires de la reine Marguerite, les Lettres de Henri IV le disent assez; mais, du moment qu'on se ' mettait à écrire, une certaine solennité vous revenait. La Renaissance avait remis en honneur les antiques formes latines oratoires. On retombait dans le style cicéronien; on ne savait plus oonper son discours; on oubliait que les anciens eux-mêmes n'avaient pas eu. tous les jours ce style de pompe et de gravité, el que, dans ses lettres et billets, Gicéron a le style fort coupé. On ne savait pas secouer le joug du latinisme. Les parenthèses, les allonges, les queues, avec les écrivains du seizième siècle, n'en finissent pas. Les souvenirs classiques qui leur reviennent, les citations à propos et hors de propos ajoutent à cet embarras du cortège (impedimenta wationis) ; le fil du discours en est interrompu ou ralenti : ajoutez à cela des images de toutes sortes; on ne s'en refuse aucune. Les écrivains comme saint François de Sales, qui sont plus vifs et plus courts que les autres, ont trop de fleurs, des excès d'images, des comparaisons prises de partout et qui ont
Tair de folâtreries et d*enfances, des allusions à quantité de mythologies et de fables à la Plutarque qui étaient en circulation parmi les savants. Les historiens comme Pierre Matthieu * ont des pointes, des figures trop fréquentes et qui jurent avec les endroits de narration où ils les placent. Charron est lourd, pesant; d'Âubigné, même en prose, n'a aucune netteté. Tous ces écrivains , trés-estimables par certains endroits, n*ont rien de ce qui pouvait faire innovation et réforme dans le style; ce sont des rejets du seizième siècle sur le dix-septième. On conçoit que Malherbe ne fût content d'aucun ; quand il les lisait, n'importe lesquels, son esprit exact trouvait à reprendre à chaque page : ils étaient pour lui comiCie l'Afrique aux généraux romains, « une moisson de triomphes. » Quand on demandait à ce Malherbe si rigide et qui, écrivant id peu, faisait secte, pourquoi il ne rédigeait pas de grammaire, il ' répondait qu'il n'en était pas besoin et qu'on n'avait qu'à lire sa
" traduction du XX^Il* livre de Tite-Live, que c'était comme
' cela qu'il fallait écrire. C'était cette même traduction que made-
^ moiselle de Gournay, la doete fille et sibyUe, partisan du vieux
>' style, comparaît à un « bouillon d'eau claire. » Mais la clarté
i était alors le premier des besoins : aussi, quoi- que l'on pût dire
^ contre les excès de retranchement et de sobriété de Malherbe,
' contre ce style exempt avant tout, Trugai à l'excès, et comme af-
t famé de jeûne, Malherbe avait raison : on trouve chez lui , dans ce
livre traduit, et surtout dans la méthode qui en résultait, un vrai modèle de narration ; « on y voit, disait Sorel, le bon usage des I «i Pronoms et des Conjonctions, et de ce qu'on appelle les Parti-
I « cules françoises; on y voit quelle mesure doit avoir la période
« pour n'être ni trop longue ni trop courte, v Enfin Malherbe fut pour la prose, bien qu'il en ait si peu publié, presque autant dictateur et chef de secte qu'il l'était pour les vers. « Ceux qui alloient ff ouïr ses instructions en firent bien leur profit. La plupart des « bons écrivains d'aujourd'hui, dit Sorel, ont été de ce nombre ou « sont les disciples de ses disciples. » Vaugelas, jeune, en écoutant Malherbe et en recueillant ses décisions, qu'il contrôlait par celles du cardinal Du Perron et de Coêfieteau, préparait dès lors ses Remarques sur la langue, qu'il ne devait publier que vingt ans plus tard (1647). Balzac, enfin, apprenait auprès de Malherbe à polir, à mesurer, à aiguiser et à couper son style, et à donner à ses pensées, ou à celles d'autrui qu'il assemblait, ce tour vif et neuf, cet agré-
1. Sur Pierre Matthieu, qui passait, même de son temps, pour un corrupteur de Téloquence, on lit: « ....Au surplus, la liberté qu'ont prise les Italiens dVccuser un François de la corruption de leur éloquence, et de dire que Thistorien Matthieu avoit depuis peu donné Texemple chez eux de cette mauvaise façon d'écrire dont nous parlons, est cause que je ne ferai nulle difûculté de remarquer, etc., etc. n (La Mothe-Le-Vayer, Conaidérations iur l'Éloquence française de ce tempe.)
ment imprévu, et d'abord si goûté avant de paraître monotone, (jui le firent, du premier jour, un chef d'école et de parti dans la Prose (1624).
« Yaugelas a très-bien indiqué tout ce que Malherbe, à cet égard, laissait à faire à Balzac, quand il a dit :
« Un des plus célèbres auteurs de notre temps que l'on consultoit comme l'oracle de la pureté du langage, et qui sans doute y a extrêmement contribué, n'a pourtant jamais connu la netteté du style, soit en la situation des paroles, soit en la forme et en la mesure des périodes, péchant d'ordinaire en toutes ces parties, et ne pouvant seulement comprendre ce que c'étoit que d'avoir le ttytê formé, qui en effet n'est autre chose que de bien arranger ses paroles et de bien former et lier ses périodes. Sans doute cela lui venoit dà ce qu'il n'étoit né qu'à exceller dans la poésie, et de ce tour incomparable de vers qui, pour avoir fait tort à sa prose, ne laisseront pas de le rendre immortel ; je dois ce sentiment à sa mémoire qui m'est en singulière vénération, mais je dois aussi ce service au publie d'avertir reux qui ont raison de l'imiter en d'autces choses, de ne l'imiter pas en celle-ci. »
« C'est Balzac qui fera pour la netteté, pour ce vernis, ce poli de la prose (nitor), ce que Malherbe n'avait pas daigné faire; et Malherbe lui-même disait de Balzac : « Ce jeune homme ira plus « loin pour la prose que personne n'a encore été en France. » U vérifia l'horoscope. »
Bans ce Cours de 1858, ayant d'aborder Balzac^ je crus pourtant devoir m'arrêter un moment sur un nom et un auteur qui fut considérable en son temps et que, dans les travaux d'exhumation si à la mode aujourd'hui, on a cherché à relever, à réhabiliter hors de toute proportion, à opposer, si on l'avait pu, et à Balzac et à Malherbe lui-même. Il s'agit du Garde-des-Sceaux Guillaume Du Vair, grand personnage parlementaire et politique d'alors, écrivain grave, estimable, de mérite et d'un vrai poids, mais qui n'eut jamais rien de saillant ni d'incisif, et que le goût, par complaisance pour j'érudition, doit se garder de surfaire.
Comme c'était le plus grand ou celui qu'on avait le plus essayé de grandir dans l'époque intermédiaire, on pouvait juger par lui des autres.
Je me demandai donc ce qu'était au vrai Guillaume Du Vair en son temps, en dégageant son n©m de tous les éloges par trop officiels dont la révérence publique masque toujours un personnage qui a été revêtu de hautes dignités.
Sans rien contester de ce qui lui revient de droit, en reconnaissant les services politiques qu'il rendit durant la Ligue, même lorsqu'il en était; en le saluant pour la belle journée qu'il eut au Parlement quand il poussa à l'Arrêt pour le maintien de la Loi salique, je ne pus entrer toutefois dans les éloges de tout genre que lui prodiguaient de récents admirateurs, et je conclus contradic-
toirement à eux, que cet homme de sens, de savoir, prudent, assez ferme au besoin, et qui fournit une belle carrière, n'était pourtant pas ce qu'ils en voulaient faire de supérieur, soit en politique, soit en littérature; qu'il était dénué de la vraie marque, de ce je ne sais quoi qui constitue en tout la véritable originalité. Je persistai à ne voir en lui que le premier des intermédiaires et des neutres. Et sur ce qu'un estimable professeur, M. Cougny *, l'avait tour à tour rapproché. de L'Hôpital, de Richelieu, de Descartes même pour l'idée de la Méthode, de Bossuet enfin pour l'idée aussi de l'Histoire universelle , et cela sans établir de ligne tranchée de démarcation, mais en s'efforçant au contraire de diminuer et de confondre les distances, je me révoltais dans ma conscience de critique contre ces assimilations téméraires et je m'écriais :
a Avoir en soi du Richelieu, du Descartes, du Bossuet, mais y pensez-vous bien? Avoir en soi l'idée propre, l'étincelle vitale de ces grands hommes, c'est en être possédé, c'est sentir où l'oa va, où l'on veut aller, c'est en avoir l'ardeur, le désir, et en faire sentir l'impulsion aux autres. Écrire et coucher sur le papier Une idée qui ressemble à celle qui fait le point de départ de Descartes en philosophie, mais ne pas s'en servir, n'en pas sentir la puissance et la vertu, la laisser dormir à côté d'autres déjà sues de l'univers et déjà usées, c'est ne pas avoir du tout cette idée. Une idée émoussée et sans sa pointe n'est pas une idée. De même, développer en bons termes, d'après quelque ancien ou demi-ancien tel qu'Orose, un lieu commun sur la succession des Empires, ce n'est pas avoir une étincelle de cette flamme subite qui semblait illuminer Bossuet comme un Prophète et qui le transportait, lui et avec lui son auditoire, au-dessus des temps. Lisez Du Vair, lisez-le dans un de ses traités ou de ses discours, jusqu'au bout si vous pouvez, — dans son traité de VÉloquence françoise qui sert de préface à ses traductions, dans son traité en forme de dialogues, entre Musée, Orphée et Linus (noms augustes pour déguiser des habitants de Paris), lesquels conversent ensemble durant le siège de 1589 et cherchent dans la philosophie un remède contre l'affreuse tristesse que leur donnent les misères du temps, — li.<:ez tout cela, apprenez à y estimer l'homme et l'écrivain, mais tenez-le à son rang. C'est bien, c'est grave, c'est digne, c'est judicieusement déduit et nombreusement pesé; mais c'est long, c'est connu, — connu de toute éternité ou de toute antiquité; on en lirait jusqu'à demain que c'est toujours la même chose. Son style marche toujours dans sa toge ; il a, si j'ose dire, le rabat et les manchettes de Gicéron aux heures d'apparat, manchettes et rabat d'emprunt et
1 Guillaum» Du Vair ; Etude d'histoire littéraire avec ^ es documents nouveaux..., par M. E. Cougny, professeur de rhétorique au lycée da Bourges, 1857.
fort empesés; rien de yif; il satisfait les gens sensés et doctes de son temps, il n'éveille personne, il ne corrige personne, il ne fait rien avancer; ce n'est pas avec ce procédé et ce tour émoussé et rond qu'on réforme rien, ni en action ni en paroles. Les réfoimes qui réussissent doivent être autrement armées ; il fkut les enfoncer dans les esprits comme avec des coins aigus et tranchants. La voix de Du Yair, telle qu'elle ressort de ses écrits, est sourde et n*a rien du clairon. Je sais qu'il y a le clairon du charlatan, du vendeur d'ofviétan, et je m'en défie : mais il y a, il doit y avoir, dans tout écrivain qui fait un pas en avant et qui mène les autres, le chant qui enflammé les âmes et qui éveille l'écho. >
Et m'adressant en particulier aux élèves de l'École normale qui se préparent à être de simples professeurs, j'ajoutais :
«c Vous n'êtes pas destinés par profession à inventer, à innover, i faire marcher la langue et l'art (quoique cela ne vous soit pas interdit), vous n'êtes destinés et tenus qu*à les bien conserver; mais dans vos jugements, dans vos classements des talents et des esprits que l'âhidition et la doctrine ne vous fassent pas illusion, et réservez toujours leur place à part en tout aux vrais inventeurs , aux initiateurs. Du Yair n'en était pas un en fait de langage : Balzac en est un. »
Et rentrant ainsi dans mon sujet, m'attachant an nom ^Mir lequel j'avais à insister et à m'étendre, je continuais :
<c Balzac, quoi qu'on puisse dire de lui, a donc été un initiateur. Cest presque le seul éloge que je lui donnerai, mais il le mérite entièrement. Il y avait à cette heure, à ce commencement du dix-septième siècle, un besoin, un désir assez général de pureté, d'épuration^ de culture choisie et dégagée dans la langue et dans le style. Ce mouvement, cette disposition graduelle, s'y prononce et s'y déclare d'une manière sensible. Elle cadrait bien avec le rassérénissemera de l'atmosphère politique sous Henri IV. On sent avec Malherbe s'élever et souffler ce premier vent un peu sec, mais assainissant et très-salubre. Au seizième siècle, avec la Renaissance, avec l'étude directe des écrivains latins et grecs, la langue française avait été reprise de latinisme, d'hellénisme; il y avait eu invasion, débordement; une indigestion grecque et latine. Et cela ne se sent pas seulement chez les lettrés de profession ; cela se sent bien encore da^s quelques auteurs de Mémoires (Guillaume et Martin Du Bellay). L'Italianisme avait fait aussi son invasion sous les Valois. A la fin du siècle, après l'anarchie en tout genre, la société se rasseyant sous Henri lY, le français se sentait en goût de redevenir luimême, de se débarrasser du trop dont on l'avait surchargé. On ^ voulait un tour moderne, net, commode, clair, à notre usage, à la fois régulier et assez en accord avec notre promptitude^ avec notre vivacité ; une pompe et une noblesse qui ne traînât pas trop.
APPENDICE. • 52a
Le français Toulait avoir son tour à soi, la société sa coupe de parole à elle. A chaque pas qu'on fait en avançant dans le siècle, pendant les cinquante premières années, on retrouve les symptômes et les preuves de ce goût déclaré pour les questions de langue^ de gprammaire, de correction, de netteté, de politesse et d*urbanité : tout cela se rejoint et se confond. Le beau monde et les pédants s'y rencontrent et se donnent, pour ainsi dire, la main dans l'œuvre oonHDune. L'hôtel Rambouillet y aide, dans le grand monde, et ouvre une espèce d'académie d'honneur, de galanterie honnête, de politesse. Partout ce sont de petites académies qui s'essayent : la chambre garnie de Malherbe, le salon de madame Des Loges, le cabinet de Coëfîeteau, celui de Vaugelas, de Conrart, de Chapelain, de Ménage. Richelieu, très-atteint lui-même de ce goût de beau et pur langage , donna à ces ébauches le caractère et l'importance d'une institution ; il consacra à jamais ce goût français en fondant l'Académie française. Or, Baltac, du premiev jour, et dès ses< premiers essais de jeunesse, fut l'homme et parut le héros de cette réforme dans l'exactitude de la prose française et dans l'éloquence. « Richelieu, à la première lecture de ses Lettres, lui a reconnu ce mérite, s'il lui a plus tard contesté les autres. Je citerai ses propres termes; car il y a toujours plaisir à louer les hommes distingués avec les paroles des grands hommes :
« Les conceptions de vos lettres sont fortes, lui écrivait-il, et aussi éloignées des ima^nations ordinaires qu'elles sont conformes au sens^ commande ceux qui ont le jugement relevé; la diction en est pure, les paroles autant choisies qu'elles le peuvent être pour n'avoir rien d'affecté, le sens clair et net, et les périodes accomplies de tous leurs m)mbre8.... Vous s^ez responsable devant Dieu si vous laissiez votre plume oisive, et vous la devez employer en de plus graves et plus importants sujets, ly (Lettre du 4 février 1624.)
« U est impossible de mieux définir littérairement, que ne l'a fait là Richelieu, le genre particulier de mérite de Balzac ; il eut en ce point et à ce moment, la quaUté et fa nouveauté qui était alors la plus réclamée des gens de goût et du dernier goût, de ceux qui tenaient à bien écrire, à bien dire. Et ici je ferai avec lui comme j'ai fait précédemment pour Malherbe, je ne craindrai pas de marquer les réserves vraies et les restrictions avec et avant les louanges. Il n'était bon, je le crois, qu'à faire des phrases, et encore la même phrase appliquée à tout et recommencée à l'infini. Mais la première fois qu'il la fit, elle était neuve, cette phrase Balxaciennej elle parut infiniment agréable, et elle resta toujours utile comme forme et façon. C'est son honneur : il a inventé et perfec tienne un moule; il a donné l'exemple, le dessin, la forme, le modèle, la ligne de la phrase française régulière, noble, élégante, nombreuse et correcte : il n'y manquait plus que l'idée, la passion, la véritable éloquence à y mettre et à y verser. D'autres après lui s'en
chargeront, mais quels autres? quels disciples supérieurs à leur vieux professeur! Ce sera Buffon, Jean-Jacques, George Sand, tous grands prosateurs qui écrivent volontiers dans cette forme de phrase nombreuse, correcte, régulière et pleine, non pas la seule en français, mais la plus belle, la plus sûre à adopter si Ton avait le choix, la préférable» Car la phmse de Voltaire est un peu écourtée et par moments un peu sautillante; celle de Saint-Simon, quand elle ne réussit pas d'emblée, devient confuse, s'embarrasse et court risque de tourner au galimatias. Balzac a donc été le professeur de rhétorique de plus grands que lui. 11 y a tel rhéteur grec, Antiphon, qui a peut-^tre trouvé la forme de phrase dont usa et s'empai-a le génie substantiel de Thucydide.
« Qu'était-ce au juste que Balzac, dans sa personne et dans sa vie? M. Bazin a écrit sur lui un morceau biographique très-distingué, mais un peu recherché de tour et un peu flatté de couleur. Balzac, fils d'un père qui vécut près de cent ans, né à Angoulème, non pas en 1394 ou 1595, comme on le croyait, mais en 1597*, élève
1. On ne connaît que depuis quelques années la date exacte de la naissance de Balzac. Bayle avait inieré de quelques passages de ses Lettres qu'il était né en isuS'.mxis cette induction supposait que le grand épistolier disait vrai sur son âge et en parlait toujours avec précision. Il y avait, d'ailleurs, des passages qui concordaient peu. Une note de Tabbie d'Olivet, dans son Hutoire de rAcadémie française^ semblait depuis avoir tranché la question : il donnait pour date de naissance 1594, et, pour rectifier Bayle, il s'appuyait d'une autorité : « J'ai trouvé I5d4, disait-il, dans un Mémoire de la propre main de Chapelain. » J'avais donc pris cette date de 1594 comme point de départ fixe, et cela m'avait conduit à inférer à mon tour que Balzac se rajeunissait parfois de quelques années, même en écrivant à M. de Saint-Cyran. Mais, s'il eut d'autres faibles, Balzac n'eut peint celui-là; réparation lu: est due sur cet article. La note qui se lit au bas de la page 48 du présent volume n'est donc pas justifiée, ^t, en la laissant, j'ai trahi un défaut qu'on m'a fort reproche et uuauel ie reconntiis avoir cédé plus d'une fois, un peu de recherche et de subtilité par désir de pénétrer trop avant. C'est à M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d'Angouléme, qu'on doit les derniers résultats positifs sur Balzac; il les a donnés dans, une brochure de 1846, aui a pour titre « Recherches sur la maison où naquit J< an-LouU Guet de BalzaCj sur la date de sa naissance^ sur celle desamorty etc. *• On y voit que le père de Balzac s'appelait et signait Guillaume Guez tout court ; qu'un de ses fils, le cadet et non l'aîné de Balzac (mais celui ci lui avait cédé ses droits d'aînesse), signait François de Guez, croyant se rendre plus noble; que Balzac (né probablement la veille on l'avant-veille) fut baptisé le i" juin 1597, en l'église paroissiale de Saint-Paul d'Angouléme, sous le nom de Jean et non de Jean-Louis, qu'il prit cependant et revendiqua toujours à cause de son parrain qui le portait, Jean Louis de La Valette, duc d'Épemon ; que son père mourut à 97 ans et non à cent ans^ comme on se f)lai.-ait à le dire communément pour arrondir le chiffre. Lui-même, il mourut le 8 février 1654 et non le t8, comme on le croyait d'après Bayle. Voilà bien des errata sur des points de faits. L'histoire littéraire y est sujette plus que toute antre. L'innni détail auquel elle se complaît et sur lequel elle repose en partie, y prête. Il faudrait, à tout moment, être là pour reprendre en sous œuvre ce qui manque et ce qui porte désormais à faux Tâchons du moins que la meilleure part et ce que j'appelle le ^rox pt/tdr de nos jugements subsiste et demeure.
de Garasse et des Jésuites, alla faire vers Tftge de 19 ou 20 ans un Toyage de Hollande avec Théophile (on ne sait pas bien lequel des deux fut pour l'autre une plus mauvaise compagnie). U y fit imprimer un petit discours, en l'honneur de l'insurrection et de la Réforme , qu'il oublia depuis : ses ennemis ne roubllërent pas ; ils le déterrèrent et le lui opposèrent plus tard. A son retour il accompagna en plusieurs voyages le duc d'Êpernon, auquel son père était attaché, et lui prêta sa plume pour des lettres au roi en plusieurs circonstances : Balzac a depuis revendiqué et fait imprimer parmi les siennes ces lettres signées du duc d'Êpemon; il n'aimait pas à perdre son bien et ses phrases. Il fut ensuite» à Rome, l'agent de l'archevêque de Toulouse, depuis cardinal de La Valette, son patron. Ce séjour à Rome et ce qu'il y fit est complaisamment décrit dans ses lettres. De retour en France , il eut l'occasion de connaître particulièrement Richelieu à Angoulôme, pendant la station d'attente qu'y fit ce prélat (avant sa grande élévation) auprès delà reine-mère. Balzac, en ce temps-là, âgé de 25 ans, continuait d'écrire à ses patrons et à ses amis, à tout propos et en chaque circonstance notable, des lettres pleines d'art, d'un tour neuf, ornées de pensées arrangées et frappantes, et il commençait à se faire dans le beau monde une réputation que la mise au jour de son premier Recueil, en 1624, promulgua et consacra auprès du public. Il eut aussitôt la gloire et se disposa à y habiter tou^e sa vie comme un ermite voluptueux ou comme le rat de la fable dans son fromage de Hollande. Riche de dix mille livres de rentes et plus, possesseur d'une belle maison au bord de la Charente, lié avec ce qu'il y avait de plus élevé dans la province et avec nombre de grands personnages à la Cour, U se dit qu'il n'avait plus qu'à rester ce qu'il était et à se maintenir là où il avait atteint du premit^r jour. Après quelques velléités passagères d'ambition, voyant qu'il n'aurait rien de solide, ni abbaye de dix mille livres, ni évèché, il eut le bon esprit d'être content du son sort, mais aussi il eut le mauvais esprit d'être trop content de lui. 11 s'installa dan^ son bienêtre et dans sa renommée comme ont pu faire depuis un Goethe et un Voltaire, mais avec de bien autres ménagements qu'eux. Ayant commencé par se dire vieux, cassé et malide, n'ayant quasi fait qu'un pas de l'enfance à la vieillesse, il se posa dès l'âge de 30 ans en souverain arbitre et en Empereur de Téloquence, comme s'il était reconnu pour tel de tout l'univers, s' accordant tout, ne se gênant plus guère pour personne, vivant dans sa terre en robe de chambre <, avec double et triple calotte de peur de s'enrhumer,
1. « Balzac étoit pres(^e toujours malade. Il avoit la taille assez belle, les cheveux noirs, le visage plein, les yeux vifs et une grosse barbe en pointe avec deux moastacbes bien relevées, comme on les portoit de son temps. » (Richelet, Particularités de la vie des Auteurs^ en tète des plus belles Lettres françoitetf tome I.) Tel il se fit peindre dans ses portraits,
faisant fine chère, et diyersifiant à l'infini son seul et unique ta* lent, le talent de complimenter et de taire des phrases sur n'importe quel objet, grand ou petit; mais il les faisait très-bien et en perfection. Ces orgueilleuses délices d'une yie de grand seigneur littéraire furent, il est yrai, interrompues plus d*une fois par de violentes querelles et comme par des émeutes de lettrés qui s'insurgeaient contre leur chef et souTerain légitime : mais Balzac, tout en s'en piquant et s'en préoccupant beaucoup^ y parut peu de sa personne et mit ordre à toutes les séditions par des lieutenants. Quand l'Académie se fonda, il en fut désigné l'un des premiers, sans y jamais venir : mais, chaque membre de ce Corps, déjà illustre en naissant^ le considérait comme un mattre, et son nom décorait une liste qui n'aurait pu se passer de lui. Il était l'Académiste par excellence. 11 mourut, en 1654, dans des sentiments de piété afssez fastueuse et qui n'était (s'il est permis d'en juger) ni plus sincère, ni plus mensongère que tous les autres sentiments qu'il aflectait. Balzac n'était qu'un homme de forme et d'apparence, de ceux qui, même quand ils sont seuls, passent leur vie en mascarade, ne pouvant faire mieux, et trouvant qu'un visage n'est jamais si beau que quand il a son masque. Ainsi, sachons bien à quoi nous en tenir : c'est un lettré accompli ; mais ne nous faisons d'ailleurs aucune illusion à son sujet.
« Ni le chrétien (je parle du chrétien tout à fait sérieux et perspicace) ne trouve son compte avec Balzac. J'ai raconté ailleurs l'histoire de ses relations avec M. de Saint-Gyranqui, pour le punir, mettait ses lettres en quarantaine et en pénitence, et ne les lisait que trois jours après les avoir reçues.
« Ni le philosophe et l'homme de pensée ne trouve son compte avec hii. Je dis cela même après avoir lu le bel éloge que Descartes a iàii de Balzac et de ses Lettres* : j'ai peine à croire que Descartes
mais avec un manteau et comme on pan de draperie romaine, non pas «a robe de chambre comme il était presque toujours chez lui.
1. C'est dans la centième lettre de Descartes : « Quelque dessein que j'aie «« en lisant ces Lettres, dit-il^ soit que je les lise pour les examiner, ou sen- <• lement pour me divertir, p'en retire toujours beaucoup de satisfaction; H et, bien loin d'y trouver nen ^ui soit digne d'être repris, parmi tant de « belles choses que j'y vois, j'aide la peine à juger quelles sont celles qui M méritent le plus de louanges. La pureté de rélocution y règne partout tf comme fait la santé dans le corps, qui n'est >amais plus parfaite que « lorsqu'elle se fait le moins sentir. La grâce et la politesse y reluisent « comme la beauté dans une femme parfaitement belle, laquelle ne con- « siste pas dans l'éclat de quelque partie en particulier, mais dans un « accord et un tempérament si luste de toutes les parties ensemble, qu!il M n'y en doit avoir aucune qui l'emporte par-dessus les autres, de peur « que, la proportion n'étant pas bien gardée dans le reste, le composé n'en « soit moins parfait. Mais comme toutes les parties qui ont quelque avan- « ta«ese reconnoissent facilement parmi les taches, etc., etc. (Qnocumque « animo legam bas Epistolas, sive ut serio examinem, sive magis nt oblec- « ter, tantopere mibi satisfaciunt, ut non modo nihil inveniamquod debeat « reprebendi, sed ne quidem etiam in rébus tam bonis fiacile judicem quid
ait persisté dans ce sentiment et dans cette estime du grand épistolier, si sonore et si creux, quUl ait estimé quasi par-dessus tout sa conversation et le plaisir de voir naître naturellement devant lui ces fortes pensées (validos sensus) qu'il admirait dans ses ouvrages. J'ai peine à me persuader que ce soit là le dernier mot de Descartes sur Balzac. En fait, il ne s'est jamais vu, sous d'aussi beaux mots, de vacuité pareille , j'entends vacuité de son propre fonds. Ses belles pensées ou sont prises d'ailleurs, dans les auteurs et les livres, ou lui sont données par sa grande figure favorite, par la figure génératrice de sa forme de talent, par l'hyperbole. Croyez bien que les hommes de sens et de pensée, avec lesquels il correspondait et qui avaient l'air de donner dans le badinage, le jugeaient, <et plus sûrement encore que nous : ce n'était pour eux que le plus ^rand hyperholiste de son temps. Le Sapere est court chez lui et le sens est à fleur de peau. Richelieu lui avait conseillé d'abord 4'appUquer son talent à des sujets plus sérieux; mais, quand il l'eut vu à l'œuvre dans le Prince^ et par la lettre incongrue que l'auteur y joignit en le lui adressant (1631) , il fut guéri de son souhait : on sait son mot à Bois-Kobèrt'....
a Ni l'homme du monde et l'homme comme il faut (ceci est plus délicat) ne trouvaient non plus leur compte avec Balzac, bien, qu'il affectât les plus illustres relations et qu'il se piquât de trancher avant tout de l'honnête homme. Nul plus que lui n'a eu le tempérament littéraire avec les défauts de vanité ef de gloriole, avec la démangeaison de louanges et l'amour-propre affamé qu'on est accoutumé à y rattacher ; il a beau faire le gentilhomme et l'indifférent, le Trissotin n'est jamais loin ; les vrais gens du monde le sentaient bien, témoin Bautru et son épigramme^.... Ces mots-là tuaient un homme à la Cour. Balzac y vint peu, y resta peu. 11 sentit qu'il lui serait bon de s'éloigner et qu'il ferait plus d'effet de loin dans sa province ; il s'y tint.
« "Tel est Balzac, — homme du monde jugé par Bautru, — homme de sens et de tact, jugé par Richelieu, — chrétien et homme d'intérieur, jugé par Saint-Cyran. Que reste-t-il donc? Il reste de lui l'homme littéraire et l'homme de style, l'habile ou-
« precipue ait laudandum. Est enim in illis puritas elocutionis, tanquamin « humano corpore valetado, que scilicet ex eo maxime credenda est op- • tima, qaod nullum relinquat sal sensum. Est insuper elegantia et ve- « nustas, tanquam in perfecte formosa muliere palcnritudoj nempe que « non in hac aat illa re, sed in omnium tali consensu et temperamento « consistit ut nuUa designari possit ejus pars inter esteras eminentior, ne «simul altarum maie servata proportio imperfectionis arguatur, etc.) »
iqueL
il aécrit sa vie philosophique à Amsterdam.