A L'USAGE DES VISITEURS
Le nom do Port-Royal est célèbre dans le monde entier, et les grands souvenirs qu'il éveille doivent inspirer à tous les hommes éclairés le désir de contempler un moment ses restes désolés. Ce désert, à trois lieues de Versailles, fait un étrange contraste avec la magnificence du palais et du j)arc, et il est difficile de bien comprendre le siècle de Louis XIV si l'on n'a visité Port-Royalau sortir de Versailles. Aussi voyons-nous chaque année de nombreux étrangers venir comme on pèlerinage à ce sanctuaire du génie et de la vertu.
Mais les pierres ont beau parler d'elles-mêmes, lapides ipsi clamabunt, le visiteur et le pèlerin ne sauraient se passer d'un guide quand ils se trouvent au milieu de ce champ de ruines; ils ont besoin de renseignements précis, et c'est pour les leur donner qu'on a composé la présente notice, qui comprendra naturellement deux parties : l'histoire, très abrégée, de Port-Royal jusqu'en 1712, et la description détaillée de ses ruines dans l'état où l'on peut les voir aujourd'hui (1).
(1) Ceux qui voudraient connaître en détail l'histoire si dramatique de cette illustre maison liront avec fruit l'admirable Abréfié de Racine, qui s'arrête en i665, et les curieux Mémoires de Fontaine, de Lancelot, de Du Fossé, de Pontis, de Guilbert et de Godefroi Hermant, amis fervents de Port Rojal. Les mémoires du jésuite Rapin. malgré de monstrueuses erreurs et des calomnies odieuses, présentent l'intérêt de la conlradiclioji. Quant aux histoires complètes, on peut consulter celle de Resoigne, en six volumes (Cologne, 4752), celle du savant bénédictin dom Clémencet, en dix volumes (Amsterdam, 4735-1757), ainsi que les nombreux abrégés que l'on a faits de l'une ou de l'autre, notamment les quatre petits volumes de Mlle l^ulain : Nouvelle histoire abrégée de l'abbaye de P. R. (4786), et les histoires ecclésiastiques de Ellies Dupin et de l'abbé Racine. Il faut citer enfin le bel ouvrage de Sainte-lîeuve: mais les vrais amis de Port-Rojal, tout en l'admirant avec le grand public, croient néanmoins devoir faii'e de fortes réserves : à leurs yeux Sainte-Beuve était trop
Le petit hameau de Port-Royal est situé à trois lieues de Versailles, sur la route de Dampierre; on y arrive, soit de Trappes, petite station sur le chemin de fer de l'Ouest, soit de Saint-Rémy, près Chevreuse, sur la ligne de Limours, soit enfin en prenant une voiture à Versailles (1). Le
de son siècle, à tous les points de vue, pour bien comprendre la vie des solitaires et des religieuses. Un livre récent, le Porl-Roijnl et Mayny de M. l'abbé Finot, curé de Magny-les-ÏIameaux, rendra les plus grands services à ceux qui sont désireux de s'instruire sans fatigue. On peut enfin consulter une notice très instructive rédigée par M. II. Mabille, arcbitecte de Port-Rojal, et intitulée VÉglixe <!>' Port-Royal des Champs. Plusieurs des planches qui ornent la présente notice sont empruntées à celle de M. Mabille. (I) On trouve aisément à Chevreuse, chez le loueur Follain, des coupés, des landaus, et même des omnibus très confortables qui peuvent aller prendre les visiteurs aux stations de Trappes (chemin de fer de l'Ouest, rive gauche), ou de Saint-Uémy-lès-Chevreuse (chemin de fer d'Orléans, ligne de Limours.) Durant la belle saison, on trouve générîihnnent des voilures à la gare de Saint-Rémy ou à l'entrée de ce village. Les personnes qui ne craignent pas de faire à pied trois petites lieues dans leur journée peuvent
vallon (le Port-Royal est en forme d'entonnoir, couronné de tous côtés par des bois. Sur la crête est la ferme des Granges, habitée au dix-septième siècle par Arnauld, Nicole, Pascal et autres Messieurs ; au fond sont les ruines de l'abbaye Avant 1710, on voyait s'élancer au-dessus des arbres une flèche élég-antc surmontée d'une croix, et tout autour rayonnaient de grands toits en ardoise : c'étaient l'église, le monastère et les différents hôtels, que l'on peut reconnaître sur la gravure ci-jointe, repro(kiction d'une belle estampe exécutée en 1710 par Madeleine Hortemels, et saisie alors par ordre de la Cour. Aucun bruit dans cette solitude : le son d'une cloche
facilement aller de Trappes ou de Sainl-Uémj-lès-Chevreuse à Port-Rojal: la distance est de six kilomèti^es. Le chemin le plus agréable est sans contredit celui de Saint- Rémy, par la jolie vallée du llliodon; on traverse successivement le village de Milon-la-Chapelle et celui de Saint- Lambert. Dans le cimetière de Saint-Lambert, dont l'église est campée d'une manière si pittoresque, il faut aller voir ce qu'on appelle le carré de Port-Royal, la fosse commune creusée en 4710, et le monument commémoratif qu'on y a érigé récemment près de la tombe de M. Silvy. Il est possible de se restaurer à bon compte dans un petit établissement situé au lieu dit « le Pavé de Saint-Lambert », sur la route de Versailles à Dampierre.
l'ORT-UOYAL DES CHAMPS 5
iii'gentiiic et les accents d'un chœur de femmes Iroublaient seuls, à des heures déterminées, le silence de ces beaux lieux.
V L' E D ' K -N S F. M B L E DE P 0 R T - Il 0 Y A L (c Ô T É A 0 R d)
Fondé au commencement du treizième siècle sur la terre de Porrois (en latin Porregius, d'où le nom quelque peu ambitieux de Port-Réal ou Povtlloijai), le monastère eut pendant quatre cents
ans la destinée commune à toutes les maisons religieuses : le relâchement s'y introduisit à tel point qu'en 1603 Tabbessc était une petite fille de onze ans. Mais tout à coup, et par une sorte d'inspiration, cette jeune abbesse entreprit, en 1608, de réformer son abbaye, et malgré l'opposition de sa propre famille, malgré des obstacles sans nombre, la mère Angélique Arnauld, car c'était elle, réalisa pleinement son projet. En 1602, Port-Royal comptait douze religieuses quelquefois masquées et gantées, conduites par des moines ignorants et vicieux ; la mère Angélique sut y réunir plus de cent vierges vraiment chrétiennes, avec des directeurs comme Saint-Cyran, Singlin, Le Maître de Sacy et Antoine Arnauld. La bonne odeur que répandait au loin cette maison si sainte attira de tous côtés dans le vallon des personnes de piété; de là, dès 1637, l'arrivée des premiers solitaires, et l'établissement des Petites-Écoles en 1643.
De là aussi les persécutions furieuses qui assaillirent aussitôt Port-Royal, car les jésuites s'émurent à la vue de cet institut nouveau qui menaçait de leur disputer l'influence et le crédit dont ils
jouissaient dans le monde. Déjà l'on opposait à cette étrange facilité qui leur faisait mettre, dit IJossuet, des coussins sous les coudes des pécheurs la sévérité si chrétienne des théologiens et (les confesseurs de Port-Royal; on ne lisait plus (|ue les livres de piété composés en si heau langage par les Messieurs de Port-Royal; encore quelques années, et l'éducation de la jeunesse, ce privilège (|ue revendiquait la compagnie de Jésus, allait passer peut-être aux mains des savants maîtres de Port-Royal. Les jésuites effrayés déclarèrent donc à Port-Royal tout entier une guerre à mort. Religieuses, solitaires, amis du dedans et du dehors, ils jurèrent de tout exterminer. Mais il fallait des raisons, ou du moins des prétextes; une société que saint Ignace avait fondée pour attaquer l'hérésie protestante ne trouva rien de mieux, pour ruiner ses adversaires, que de les déclarer hérétiques. Elle servait ainsi ses intérêts l)articuliers sous couleur de défendre l'Église. En 1G43, elle fit les plus grands efforts pour trouver dans l'ouvrage d'Antoine Arnauld sur la Fréquente Communion une ou plusieurs propositions condamnables ; mais le livre d'Arnauld,
déféré à Rome, sortit de l'examen sans la moindre flétrissure ; toutes les intrigues des jésuites ne purent même pas le faire mettre à l'index. Il fallut donc attendre et se tourner d'un autre côté. Dix ans plus tard, en 1653, l'occasion tant cherchée se présenta d'elle-même. Un évoque flamand^ nommé Jansénius, avait, dans un gros livre latin, YAugustinus, combattu avec force citations de saint Augustin les opinions erronées du jésuite Molina, et ce livre, attaqué par les jésuites, était défendu par le docteur Arnauld. Il n'en fallut pas davantage : un ancien jésuite, Nicolas Cornet, fabriqua cinq propositions condamnables, les cinq fameuses propositions dites de Jansénius, qui contenaient sa doctrine en substance peut-être, du moins Bossuet, élève de Nicolas Cornet, l'a toujours pensé, mais pas en propres termes. Elles furent condamnées à Rome comme œuvre de Jansénius, et l'on prétendit, par un abus de pouvoir monstrueux, obliger tout le monde à déclarer que ces propositions étaient textuellement dans VAugustimis de l'évêquc d'Ypres. « Nous les condamnons sans arrièrepensée, disaient Arnauld et ses amis, car elles
sont liércliqucs ; mais nous ne pouvons déclarer (ju'elles sont clans Jansénius; nous ne les y trouvons pas, nous y en trouvons même de contraires. D'ailleurs c'est là un fait, et l'Ég^lise même ne peut exiger la croyance à des faits non révélés.
— Signez qu'elles v sont, disaient les jésuites et avec eux la cour de Rome et la cour de France.
— Montrez-les donc, répondaient les autres. » Et les jésuites, ne pouvant les montrer, crièrent à l'hérésie; ils répandirent partout que les récalcitiants étaient des jansénistes (I). « Ils les nom- « mcrent jaiiséiiistt's, dit Mlle de Montpensier, « comme on dirait calvhiistes, alin que ce nom, « qui a du rapport à l'autre, effrayât le monde et « les fit passer pour des hérétiques (2). »
C'était de la part des jésuites un coup de maître; depuis ce temps, ils nommèrent jansé-
(1) Quelqu'un demandait à un cuisinier d'une coninnunaulé réputée janséniste ce que c'est que cette hérésie : « Supposez, dit-il, qu'on vous proposât de jurer qu'il j a dans la poche de votre voisin cinq œufs que vous n'y avez pas vus, le jurerioz-vous ? — Non. — Eh bien, voilà le jansénisme.» Ce cuisinier avait raison (L'Œucre des ténèbres, elc, par Gourju, ancien confrère de l'Oratoire. — l-jon, 1801.)
(2) Le P. La Chaise disait finement que cette appellation de janséniste était leur éponge à noircir, leur pot au noir.
niste quiconque leur déplaisait. Et quels monstres que ces jansénistes ! Ils avaient formé le projet de détruire la religion chrétienne pour lui substituer je ne sais quel déisme; ils repoussaient avec horreur les sacrements et l'Eucharistie en particulier; ils ne vénéraient point la sainte Vierge ; ils conspiraient avec les calvinistes de Genève; ils rejetaient toute espèce d'autorité, celle du roi comme celle du pape; enfin l'on n'avait jamais vu d'êtres plus abominables. Voilà ce qu'on disait sans cesse à Louis XIV dans le secret du confessional; et ce prince ignorant, que les entreprises de la Fronde avaient épouvanté, s'imagina toute sa vie que Port-Royal, foyer du prétendu jansénisme, en voulait à sa couronne et peut-être à ses jours (1). Les pauvres religieuses de l'abbaye, qui n'avaient pas lu Jansénius, ne voulurent pas signer un formulaire d'Alexandre VII déclarant que les propositions se trouvent dans VAugustinus; elles étaient bien coupables, car on leur disait pour les convaincre : « Si l'archevêque m'af-
(1) « Je sais que, dans l'idée du roi, un janséniste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à rÉclise. » — Racine, lettre à M""" de Maintenon, 4 mars 1698.
filmait que les marches blanches de cet autel sont noires, je le croirais (1). »
La guerre était ainsi allumée; depuis ce temps Port-Hoyal n'eut plus de repos véritable. Les Petites-Écoles lurent fermées en 1G5G; on chassa les pensionnaires et novices en 1661; les solitaires et les confesseurs furent enfermés à la Bastille, dispersés de tous côtés, réduits à fuir ou à se cacher. Bientôt même on exila seize religieuses, et celles qui refusèrent de signer le fameux fornmlaire sur les cinq propositions furent tenues en captivité à Port-Uoyal des Champs jusqu'en 1661). A ce moment, un pape éclairé. Clément IX, donna la paix à l'Eglise, et les jésuites durent promettre qu'ils vivraient désormais en bonne intelligence avec leurs adversaires; mais ils violèrent aussitôt leur parole, et en 1679, lorsque mourut la duchesse de Longueville, protectrice de Port-Royal, la persécution recommença plus furieuse que jamais. Après des vexations et des tortures de toute sorte, le monastère des Champs
(I) Paroles d'un grand vicaire de Paris à la sœur IJriquet, qui lui répondit sans se laisser déconcerter : « Votre croyance ne changerait pas leur couleur. »
fut supprimé, en iTOB, par une bulle que Clcuient XI ne sut pas refuser aux obsessions de Louis XIV et des jésuites. Le lieutenant de police Voyer d'Argcnson, escorté de trois cents liommcs bien armés, vint enlever vingt-quatre religieuses, dont une paralytique de quatre-vingts ans, et la maison fut uiise au pillage.
Restaient les bâtiments : les jésuites voulurent y loger les religieuses de Port-Royal de Paris, gagnées depuis longtemps par leui's intrigues (1), et prendre pour eux, afin d'y établir un grand séminaire, la maison du faubourg Saint-Jacques. Mais les Sulpiciens, elfrayés à la seule pensée d'un séminaire jésuite qui ferait au leur une concurrence redoutable, obtinrent, par l'intermédiaire de Mme de Maintenon, la démolition complète de Port-Royal des Cliamps.
Une grande église et trente maisons furent rasées. La cbarrue passa sur ces ruines. Il ne resta rien. Je me trompe, la rage des démolisseurs a laissé debout les murs de clôture, une grange et le colombier ! Ce n'est pas tout encore :
(1) Ces dames de Paris Taisaient encore mieux que les anciennes dont nous avons parlé, car elles donnaient des bals.
Port-Royal ('lait une vaste nrcropolc, et des
corps en grand nond)re reposaient dans cette terre de bénédiction; les morts eux-mêmes furent
il PORÏ-ROYAL DES CHAMPS
exilés. Ceux qui avaient une famille, comme Racine, les Arnaulcl, la princesse de Conti, la duchesse de Longueville et quelques autres, purent être transportés décemment àMagny-Lessart (1), àPalaiseau,à Paris; les autres furent déterré par des fossoyeurs ivres, disloqués, hachés à coups de bêche, et en partie dévorés par des chiens; leurs restes informes furent portés pêle-mêle, dans des paniers, à dos de cheval ou dans des tombereaux, et jetés dans une fosse commune du cimetière de Saint-Lambert. Ils ont attendu près de deux siècles la pierre qui les recouvre aujourd'hui.
Do pareils faits n'ont pas besoin de commentaires : c'est au lecteur à juger, en se rappelant toutefois qu'en 1710 un ami de Port-Royal, auteur de Gémissements sur la ruine de cette maison, terminait le second de ces gémissements par une belle prière pour les jésuites (2).
(i) L'église de Magny est un riche musée de pierres tombales et d'épitaphes qui proviennent toutes de Port- Royal; quelques-unes d'entre elles sont fort belles. Plusieurs ont été reproduites dans le grand ouvrage de M. de Giiilhermy : Inscriptions de la France, tome III, et dans le Port-Roijal et Magny de M. l'abbé Finot.
(2) On lit de même, sur le monument commémoralif de Saint-Lambert : « Pater, dimitteillis;Père, Tpa.rdonnez-\eur\ »
La destruction de Port-Royal des Champs a été si complète tju'on aurait aujourd'hui quelque peine à se représenter l'état du monastère, avant 1709, si des fouilles, pratiquées en 1844 par le savant duc de Luynes et continuées depuis à plusieurs reprises, n'avaient mis à jour la base des piliers de l'église, et les substructions de quelques anciens bâtiments. Grâce à cette découverte, on a pu s'orienter dans ce dédale ; il a même été facile de reconstituer le plan ci-joint, qui est d'une exactitude minutieuse.
Il restait de l'ancien Port-Royal un colombier, une grange et le mur d'enceinte avec les tours carrées dont on l'a flanqué pendant la Fronde. Les déprédations commises dans la campagne par les soudards de l'un et de l'autre parti étaient si terribles que les Messieurs, gens fort peu batailleurs, durent se fortifier dans le château de
Vaumurier (1), à 300 mètres du monastère, et monter littéralement la garde sur les tours (n" 33 du plan).
Ce mur d'enceinte était percé de deux ouvertures principales : la grande porte de l'abbaye et la porte de Longuevillc, toutes deux au nord. On y pénètre aujourd'iuii ou par un senlier qui commence sur la roule de Dampierre, à l'endroit appelé Pavé de Saint-Lambert, ou par l'ancienne porte de Longueville. Les visiteurs qui voudraient se représenter aussi bien que possible le Port-Royal du dix-septième siècle devront prendre ce dernier chemin, surtout s'ils viennent de Trappes ou de Versailles; autrement ils auraient à gravir le coteau des Mollerets, dont la moulée
(1) Le château de Vaumurier. où Pascal écrivit la seizième Provinciale, n'a pas été détruit par la persécution de 1709; c'est la mère Angélique de Saint-Jean, alors abbesse, qui l'a fait raser vers 1685, parce que le Dauphin le convoitait pour j loger une femme. On peut en voir les restes informes sur le coteau méridional, à gauche de la Solitude, et en face de la porte de Saint-Lambert. — C'est la première chose qui attire les regards quand on arrive par Saint-Lambert et la route de Dampierre. La grosse pierre demi-circulaire qui retient les battants de la porte provient de l'église de Port-Royal.
l'st assez rude. Arrivés au bord de la vallée, près (le la [)ro|)riéto des Gfttnyes, là où se trouve une maison de garde, au lieu dit la Cliabourne, ils descendront la route escarpée que suivaient jadis les carrosses, et que descendirent sans doute, mais sans oser la remonter, le 10 octobre 1838, les voitures de la reine Marie-Amélie et des princes ses enfants. On arrive ainsi, non sans un serrement de co'ur, dans ce qui fut la cour de Longueville (1). Quel spectacle! Au milieu des terres en culture, on aperçoit à s^auche, le long du nmr, une ruine informe ensevelie sous le lierre et la vigne vierge : c'était le logement du portier, ou pour mieux dire du suisse de la ducbesse. Près de là était le vaste bôtelque se fit construire cette
(I) il faut, si l'on entre dans Port-Koyal pai- la porte (le Longueville, commencer par se guider soi-même, car le logement du gardien se trouve sur remplacement de l'ancien moulin, au delà du colombier et de l'église; il est reconnaissable à un cadran solaire. On j arrive en marchant droit au grand nojer, appelé à tort le nover de Pascal ou de Uacinc, pour suivre ensuite, sur la droite, une haie qui entoure l'ancien cloître. — Si l'on entre par la porte de Saint-Lambert, on passe devant la Solitude, on franchit le llhodon sur un petit pont de pierre, et on arrive sans dilliculté à la maison du gardien.
illustre princesse en 1G70, quand elle résolut, suivant son expression, de haïr le monde et d'en être haïe. Cette demeure se composait, comme on peut le voir en considérant le plan (n" 31), de deux bâtiments reliés à ang^le droit par un troisième, de manière à former une sorte de Z ; c'étaient d'abord les écuries et les remises, puis les communs, et enfin l'hôtel proprement dit, simple et belle construction de deux étages, entré cour et jardin. La cour était fermée du côté du couchant par une balustrade semi-circulaire, ou terrasse de Longueville; au fond se trouvait une galerie couverte, conduisant au parloir de l'abbesse, et de là, en suivant le réfectoire des étrangers, ou .salle des hôtes (n" 25), à l'église, où la ducliesse avait une tribune grillée. Que restet-il de cet asile sacré de la pénitence, où la sœur du grand Condé et du prince de Conti sut expier les désordres de sa jeunesse? — Les ruines d'une loge de portier et un puits récemment découvert.
Sur la même ligne que l'iiôtel de Longueville, dans des proportions infiniment plus modestes, s'élevait la maison de Mlle de Vertus (n" 30) ; la
grande voiUc appelée caves de LonijaeviUe supportait en partie cette construction. Amie intime de la duchesse, dont elle fut l'ange visible, dit Racine, Mlle de ^'crlus devait, malgré ses infirmités, lui survivre loiigtemps. Laissée par grâce dans sa maison, elle y mourut en 1692.
Les deux luUels qu'on vient de voir s'élevaient en dehors du monastère proprement dit; ils n'étaient pas compris dans ce qu'on nommait la rlàtiiir, et tout le monde pouvait y pénétrer. Il en était de même d'un autre bâtiment encore plus considérable, situé dans la grande cour extérieure de Port-Royal, à droite de la porte de Longueville, dont il était séparé par deux murs de soutènement, et à gauche de l'ancienne porte de l'abbaye (n" 20). C'était un édifiice de trois étages, avec douze fenêtres de façade (n° 22), auprès duquel se trouvaient (n" 32) des écuries, une menuiserie el m\ii forge, apparemment pour réparer les carrosses que les cahots de la descente auraient par trop endommagés. Ce beau corps de logis, élevé en 1053 par d'illustres personnages tels que MM. de Liancourt, Duplessis-Guénégaud et de Pontis, était appelle ofliciellement logement des Messieurs.
Mais ce n'est là qu'une façon de parler, car toute la partie orientale, du côté de l'iiôtel de Longueville, était réservée aux dames, etle jardin de la maison était partagé de même. La rage des démolisseurs s'est attaquée tout particulièrement à cette vaste maison, dont il ne reste pas le moindre vestige. A la place des petits appartements qu'ont occupés Pascal, Racine, Boileau, le cardinal de Retz, Arnauld, Nicole et Duguet, ainsi que Mmes de La Fayette, de Sablé, de Sévigné, et cent autres d'une distinction si rare, il n'y a plus aujourd'lmi qu'une prairie pour les bestiaux; tel a été le bon plaisir du prince qui devait donner son nom au dix-septième siècle.
Ne quittons pas la cour du dehors.^ comme on l'appelait, sans mentionner rapidement, en suivant sur la droite le mur d'enceinte, les autres constructions moins importantes dont les ruines sont aujourd'lmi englobées dans la ferme et inaccessibles aux visiteurs. C'était d'abord la porte principale de l'abbaye, percée dans la maison du portier (n" 20) ; elle existe encore en partie, et sert d'entrée particulière au fermier; puis une petite masure nommée chambre de saint Thibault,
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pariH' (jircllc iuirail, dit la légende, servi d'abri à co saint anachorète (11° lî)) ; puis la maison de M. (le Sainte-Marthe (n" 18), habitée par cet adinirableconfesseur des religieuses avant que la j)crsécution l'obligeât de rôder autour de Port- Royal, et de grimper sur les murs comme un voleur pour exhorter et pour absoudre ces pauvres iillos. C'était enfin le colombier, aujourd'hui seul debout comme par une ironie cruelle, et près de là (n"' 15, 16 et 17) une grange et des basses-cours. Il reste d'assez nombreux vestiges de ces constructions diverses; on voit également le puits et la bouche d'égout qui sont indiqués sur la gravure, mais tous ces dé'lails n'ont d'intérêt que pour les archéologues.
Du colombier partait un mur qui formait la clôture; il venait aboutir aux parloir-; des religieuses (n° 7), et ces parloirs étaient contigus à l'église, du côté opposé à la galerie de Longueville.
L'emplacement de l'église, assez malaisé à déterminer avant 1844, est aujourd'hui facile à reconnaître. Un oratoire-musée, de construction récente, et dont il sera parlé avec quelque détail à la lin de cette notice, s'élève sur les ruines du
sanctuaire détruit. Le long de cette église, en face du logement des Messieurs, se trouvait avant 1711 le cimetière du dehors (n" 8); c'est là que notre immortel Racine a voulu reposer aux pieds du vénérable Hamon, solitaire et médecin de Port- Royal. Il espérait y attendre paisiblement la résurrection dernière, mais il avait compté sans la fureur de ces jésuites qu'il connaissait pourtant si bien. Sa famille reijut l'ordre de le faire exhumer, et le 2 décembre 171 1 on transporta ses restes, à Saint-Étienne-du-Mont. La pierre qui le couvrait, et sur laquelle son ami Boileau a fait graver la belle épitapbe qu'on y lit encore, avait été préalablement arrachée; bien plus, on avait employé le fer pour etfacer le nom du poète (1) ! Ce petit cimetière du dehors, surélevé de trois ou quatre mètres en 1652, renferme certainement encore de précieux restes ; la preuve en est qu'en 1712, après les dernières exhumations, le clocher de l'église, en tombant sur le cimetière, mit à jour un cercueil. Tous les corps ensevelis avant
(1) On peut s'en assurer en considérant cette épitaphe, placée près de celle de Pascal, à droite du jubé dans l'église de Saint-Étienne-du-Mont.
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les travaiiA d'exhaussement doivent s'v trouver encore. Aussi a-t-on jugé nécessaire d'enclore ce champ de repos; une stèle funéraire, posée récemment, fait connaître au visiteur ce réduit cher au cœur de notre grand Racine, ce lieu doublement sacré où sa dépouille est demeurée douze ans. Le cimetière était tout proche de l'église, suivant la coutume de nos pères; ils aimaient à dormir leur dernier sommeil « à l'ouïe de la cloche ». 11 suffit donc de faire quelques pas, et Ton pénètre dans ce qui fut l'église du monastère (n" 1). Là surtout les souvenirs se présentent en foule, et cestronçonsde colonnes, ces fragments de pierres tombales, ces débris de toute sorte, déterrés depuis quelques années, n'ont pas moins d'éloquence que les ruines les plus grandioses. Par eux était circonscrit l'espace où se sont agenouillés tant de grands hommes et de si puissants génies, où Pascal a remercié Dieu du miracle opéré sur sa nièce, et conçu peut-être ses plus belles Pensées ; où le grand Arnauld disait la messe pendant que la mère Angélique chantait dans le chœur ; où Mme de Longueville versait (les larmes si chrétiennes; où le cardinal de Retz
puisait en 1G74 la force de quitter le monde; où Racine, bravant une disgrâce^ allait ving^t ans plus tard rendre les derniers honneurs au docteur Arnauld mort en exil ; où enfin, car il faut abréger, quelques amis désolés conduits par Boileau disaient un éternel adieu, en 1G99, à l'auteur û'Athalie.
Cette église datait du beau siècle de l'architecture ogivede : achevée en 1230, dix-huit ans avant la Sainte-Chapelle, elle pouvait avoir une certaine valeur artistique ; mais on l'avait fort maltraitée en voulant l'assainir au commencement de 1652. Il faisait un froid glacial sous ces grandes voûtes ; parfois les infiltrations de l'étang débordé couvraient entièrement les dalles du chœur, et la mère Angélique voyait la mort décimer cruellement son petit troupeau. Elle songea d'abord à quitter pour jamais un séjour aussi dangereux, puis elle se résolut à faire exécuter des travaux d'assainissement. En même temps que l'on construisait de vastes dortoirs bien aérés, on exhaussa le sol de l'église en y jetant, disent les anciennes relations, douze pieds de sable. Il était de quelques centimètres plus bas qu'il n'est aujourd'hui, après les fouilles inconi-
plètes (le M. le duc de Luynes (1); il fut élevé au niveau de l'oraloire-inuséeque l'on vient de construire. Les proportions architecturales étaient ainsi détruites, et l'église devint fort disgracieuse avec ses colonnes à demi ensevelies; mais du moins, à partir de 1652, Port-Royal cessa d'être un séjour pestilentiel.
Comme toutes les chapelles de couvent, cette
( I ) Le savant duc de Lu vnes, cherchant les restes d'une de ses parentes, l'admirable duchesse qui mourut à vingt-sept ans en d().j], fit déblayer le sol de l'église, qu'il se proposait même de reconstruire, à ce que l'on rapporte. Mais il surgit quelques difficultés, et les travaux furent interi'ompus. Voici, d'ai)rès l'autographe, la lettre que le duc de Lujnes écrivit à M. Silvy, propriétaire de Port-Royal. « Monsieur. C'est moi qui vous dois bien des remerciements pour la bonté avec laquelle vous avez bien voulu permettre nos fouilles sur l'emplacement de l'ancienne église de Port-Royal. Je suis heureux de penser que ces recherches sont d'accord avec vos pieux souvenirs, et j'ai personnellement un grand plaisir à remettre au jour les ruines dun établissement dont les vénérables habitants étaient chers à mes ancêtres. — J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, H. de Luynes. — Dampierre, 7 octobre 1844. » — Des fouilles récentes ont permis de retrouver exactement la tombe que cherchait le duc de Luynes; elle était vide. Le corps de la duchesse avait été exhumé, ainsi que les corps de ses deux enfants jumeaux, et sans doute réinhumé avec eux dans le sanctuaire de l'église deMagny.
église comprenait deux parties distinctes : l'une pour les religieuses, et l'autre pour les fidèles. La nef et ses deux bas-côtés, sauf la sixième et dernière travée, qui supportait le clocher, appar-