LE CHOEUR DES RELIGIEUSES
tenaient aux religieuses, de même que la grande croisée du sud, où était leur chapitre. Au sortir du cloître, elles suivaient en procession le bascôté de droite et arrivaient ainsi jusqu'à l'ancienne entrée de l'église. Là se trouvait une sorte de vestibule entouré de riches boiseries, avec un autel de chaque côté pour les reliques. Ensuite
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venait le cliœur des religieuses, qui occupait toute la nef; elles se plaçaient à droite et à gauche dans leurs stalles respectives, et une grille leur permettait de voir l'autel sans être vues de personne. L'office était chanté par elles tout entier, et comme, d'après les constitutions du monastère, on devait s'appliquer à hien étudier le plainchant, cet ensemble de quatre-vingt-dix voix produisait sans doute un ellet saisissant.
Le grand autel, d'une riche simplicité, avec la Cnn' de Philippe de Champaigne sur le retable (1), était dans la j)remière travée de l'abside; derrière s'ouvrait la petite sacristie du clergé. A gauche, devant la tribune de Longueville, s'élevait l'autel de saint Laurent, et du même côté, près du chœur des religieuses, le petit autel de la sainte Vierge. Le reste de l'église, c'est-à-dire les deux tiers du transept et la sixième travée de la nef,
(I) L'autel de Port-Ilojal est aujourd'hui, dit-on, mais on ne saurait l'allirmcr, dans l'église de Magny-lesllamcaux, autrefois Magny-Lessart, à 4 kilomètres de là. La Cène de Champaigne est au Louvre, ainsi que le Christ au tombeau, et l'admirable ex-voto qu'on appelle les Religieuses. Ces deux toiles proviennent également de Portl{oyn\, qui en comptait d'autres encore, notamment le Murtijre de saint Laurent par Lesueur.
était accessible au public; c'est là que nos Messieurs venaient prier avec la ferveur que l'on sait. Ils entraient par la grande porte avec tambour de la croisée septentrionale, ou encore par la porte du cimetière du dehors, non loin de l'endroit où l'on peut voir un petit mur circulaire (1). L'église de Port-Royal ne fut pas comprise dans l'ordre de démolition qu'obtinrent les Sulpiciens en 1710; il était même stipulé qu'on laisserait un chapelain pour la desservir. Mais si le roi très chrétien n'osait pas toucher à ce sanctuaire du Saint-Sacrement et le renverser comme le prêche de Charenton, ceux qui dirigeaient sa conscience n'eurent pas les mêmes scrupules. A force de répéter cette parole du psaume : Exinanite, exinanite lusque ad fuiulanientuni in ea; — détruisez, détruisez-la jmqiie dans ses fondements, ils obtinrent la destruction de l'église. Elle fut donc entièrement rasée; on employa même la poudre à canon pour aller plus vite. Mais les démolisseurs ne creu-
{'[) On ne sait pas au juste à quoi servait ce petit mur; c'était sans doute la base de la chaii'e à prêcher, qui était fort belle, adossée au gros pilier; elle avait un escalier tournant dont on croit reconnaître la trace.
stMciil pas assez profomlémeiit, et la base des colonnes ne fut pas arracliée partout {[). 11 résulte (le là que le sol primitif, celui de 1651, n'a pas été fouillé; il est tel aujourd'hui que l'ont fait les travaux de la mère Angélique. Les nombreuses sépultures de fondateurs et d'anciennes abbesses (ju'il renfermait alors, il les renferme peut-être encore [2). Un jour viendra sans doute où, réparant le crime de 1710, on rendra à tant de morts illustres les honneurs que réclame leur cendre; on exhumera pieusement les corps qyi restent dans l'église et dans le cimetière, et désormais le visiteur ne marchera plus sur des tombeaux. C'est par des considérations de ce genre que l'on a fait élever sur l'emplacement du maître-autel le
(1) Le mur de léglise est beaucoup plus élevé du côté du midi, [)iU'ce que le cloître était de 4 mètres plus bas que le pavé rehaussé, et qu'il fallait soutenir les terres. On n'avait pas les mêmes raisons de l'autre côté, aussi les démolisseurs ont-ils arraché, pour les vendre, le plus de pierres qu'ils ont pu.
(2) En creusant pour établir dans le sable mouvant les fondations du nouvel oratoire, on a trouvé un squelette d'homme, probablement celui de l'un des fondateurs de labbaje; il a été religieusement enseveli dans la crypte, où le rejoignent successivement tous les débris humains que les fouilles font découvrir.
monument qu'on y voit aujourd'hui. Un sanctuaire autrefois si vénéré servait de repaire aux animaux des champs : M. Silvy, qui l'avait acquis de Mme Desprez vers 1829, voulut y faire construire une chapelle (1). Mais Port-Royal anéanti compte encore des ennemis implacables, et l'autorité diocésaine eût refusé, comme elle l'a fait jadis aux Granges, de bénir ce modeste édilice (2). Au lieu d'une chapelle, M. Silvy n'a pu faire qu'un oratoire-musée destiné à renfermer des tableaux, des gravures, des autographes et des plans (3).
(1) M. Silvj, propriétaire de Port-Ilojal, était un ancien magistrat fort versé dans les controverses religieuses de CCS derniers temps. Il a laissé quelques écrits curieux; il a fait mieux encore, et les belles écoles de Saint-Lambert, fondées par lui, attestent son bon cœur. Il faisait exécuter de grands travaux à Port-Rojal, mais sans méthode et sans goût; c'est lui qui est l'auteur des vers brûlants qu'on peut lire çà et là sur les ruines. — Il est mort en 1847, âgé de quatre-vingt-sept ans; il a voulu être enterré à Saint-Lambert dans la fosse même où sont accumulés les ossements enlevés à Port-Rojal.
(2) Feu Mgr Goux, évèque de Versailles a déclaré au contraire, lors d'une visite à l'oratoire-musée de Port- Rojal, qu'il aurait volontiers accordé l'autorisation d'y célébrer la messe.
(3) Voir à la suite de cette notice la liste des principaux objets exposés dans cet oratoire-musée.
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Mais l'oiatoirc de 182U, véritable masure.
luouagait ruine : il a donc fallu lui en substituer un autre, destiné à mieux braver les injures du
temps. Ce petit monument, édifié en 1891 sur les plans d'un liabile architecte, M. H. Mabille, occupe entièrement le petit bras de la croix latine que représentait l'ancienne église. Comme cette église elle-même, il est de style gothique du treizième siècle, et son clocher, qui n'est pas destiné à recevoir des clociies, rappelle celui qui dominait autrefois tout le vallon. On a disposé cet édifice de manière à laisser voir les anciens fûts de colonnes, et il fait bien comprendre ce qu'était le nouveau sol, celui de 1652, par rapport à l'ancien. De généreux amis de Port-Royal, car il en existe encore de par notre France, à Paris, à Lyon et ailleurs, ont pourvu à la décoration de cet oratoire. Neuf verrières, exécutées par M. Champigneulles de Paris, redisent au visiteur ce que fut Port-Royal, institut du Saint- Sacrement et fidèle image de la primitive Église. Les trois verrières de l'abside reproduisent des toiles de Philippe de Champaigne, peintre du monastère; le Christ du fond, placé entre les apôtres saint Pierre et saint Paul, est celui de la Cène que l'on pouvait admirer jadis à quelques mètres en avant, sur le retable du grand autel. Les
six autres verrières, dont quatre ont été exécutées «l'après Piiilippe de Cliainpaigne ou d'après son neveu Jcan-Baptisle, représentent saint Augustin, le docteur de la grâce; saint Bernard, fondateur (le l'ordre de Citeaux; la mère Angélique, Pascal, l'abbé de Saint-Cyran et Antoine Arnauld. (i'est à dessein, pour détruire des calomnies séculaires, qu'on a érigé au fond de l'abside une statue de la Vierge mère, réduction de celle qui ornait au treizième siècle l'abbaye de Royaumont. Deux vitrines, offertes par feu M. le baron Locré (1), renferment des objets d'une autlienticité absolue provenant tous de Port-Royal des (]|iamps ou de Port-Royal de Paris, et l'on a cru bien faire en plaçant sous les yeux du visiteur quelques volumes relatifs à Port-Royal ou à son iiistoire.
Aux murailles de cet oratoire sont suspendus les portraits de Saint-Cyran, d'Antoine Arnauld, de Pascal, ce dernier donné par la reine Marie-
(1) Fils de l'illustre jurisconsulte qui fut quinze ans secrétaire du Conseil d'Ktat de Napoléon, M. Locré, mort en 1893, a été l'àine des travaux de conservation et de restauration de Port-Koyal des Champs, de Saint-Lambert et de Magny.
Amélie en souvenir de sa visite; le portrait de la mère Angélique et beaucoup d'autres encore. On ne pourra les contempler sans émotion, si l'on songe que tant de saints personnages se sont prosternés là, devant ce sanctuaire, et que des religieux l'ont détruit sous prétexte de sauver la religion.
Les ruines de l'église sont ce que Port-Royal présente de plus curieux; aussi peut-on passer rapidement sur les autres parties du monastère, qui ne se distinguait en rien des couvents ordinaires. Les bâtiments étaient solides, propres, commodes; mais on avait affecté d'en bannir toute élégance; et le cloître môme, construit en pierre avec des arcades de briques, était d'une extrême simplicité. Il entourait le cimetière du dedans (n° 3) réservé aux religieuses, et il leur servait de promenoir, suivant le précepte de saint Benoît, pour que l'image de la mort s'offrît continuellement à leur pensée. Fermé au nord par le côté droit de l'église, il l'était à l'est par le dortoir des religieuses (n" 2), grande construction de trois étages avec vingt fenêtres de façade. La sacristie des religieuses, les cuisines et le réfec-
toire occupaient tout le rez-de-chaussée (1); la roberie, les salles d'infirmes, la chambre de l'abhesse et la communauté étaient au premier; quatre-vingts cellules remplissaient le second et le troisième étage. Au sud était le dortoir dea novices (n" 4), continué hors du cloître par V infirmerie et le moulin (n" 9 et 10). A l'ouest enfin, entre l'infirmerie et les parloirs, une galerie d'un étage dont on ne connaît pas l'emploi : les anciens plans en relief la désignent sous le nom de Bihliothèqne, mais dom Clémencet y place les dépendances de l'infirmerie (n" 5).
La vie des religieuses n'était pas exclusivement contemplative, car elles travaillaient des mains, soit pour les pauvres, soit pour la maison. Elles lavaient, filaient, cuisaient le pain, faisaient les vêtements et les chaussures de la communauté; elles exécutaient une infinité d'ouvrages
(i) On peut voir aujourd'hui, grâce aux fouilles de -1897, l'emplacement de la cuisine, adossée au mur méridional du transept. Là se trouvait originairement le chapitre des religieuses, en communication directe avec l'église. Ce chapitre, ù en juger par ce qu'il en reste, devait êli'e une très belle salle voiitée comme il en existe au Mont Saint- Michel et ailleurs.
de menuiserie, de serrurerie, de ferblanterie, de peinture, de vitrerie et même de reliure; elles composaient enfin, avec les simples d'un jardin spécial, beaucoup de médicaments pour les malades des alentours, et quelques-unes faisaient de petites opérations ou des pansements. Aussi trouvera-t-on sur le plan un certain nombre de maisonnettes connues sous le nom de boulangerie, chirurgie, pharmacie^ tannerie, buanderie, menuiserie, forge, et d'autres encore. Pour filer, elles se réunissaient dans un endroit écarté de leur enclos qu'on appelait la Solitude (n°,38) . Située sur la lisière d'un petit bois, au bord d'un ruisseau limpide qui sortait de Y étang (n" 39) (l),la Solitude offrait durant les ardeurs de l'été une retraite cbarmante, et semblait inviter à la rêverie ; mais une croix de bois plantée sur un tertre rappelait bientôt les esprits à des pensées plus sévères : on ne pouvait oublier un seul instant dans cette abbaye qu'on était loin du monde et qu'on se préparait à la mort (2).
(1) L'étang n'existe plus depuis de longues années : on l'a desséché et on le cultive. Bientôt sans doute on lui rendra sa forme primitive.
(2) L'emplacement de la Solitude a été défiguré par les
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Voilà ce qu'on peut voir de l'aucien Port-Royal; es constructions nouvelles n'offrent aucun intér»H. Au pied du mu^: des caves de Longue ville se trouve la fontaine dite de la mère Angélique; cette eau de source est d'une fraîcheur délicieuse.
Il faudrait enfin, pour compléter cette petite excursion, monter à la maison des Granges, située sur le penchant septentrional de la colline, et hahitée au dix-septième siècle par les plus illustres solitaires. Cette maison n'a pas été détruite par la persécution de 1710; et ceux qui la possèdent aujourd'hui ont à cœur de lui conserver en partie sa physionomie : l'étage supérieur est tel qu'il était en 1653. 3Iais l'accès des Granges n'est pas aussi facile que celui de Port-Royal; si l'on a l'heureuse chance de se faire ouvrir la
travaux de M. Silvj, parce qu'il était presque impossible de le déterminer au juste d'après les anciens plans. L'escalier actuel et le terre-plein qui supporte la grande croix de bois sont des reconstitutions de pure fantaisie. Des fouilles récentes, exécutées méthodiquement, ont permis de retrouver la base demi-circulaire des deux escaliers qui conduisaient à l'ancienne plate-forme. Une borne de pierre indique exactement le centre de ces substruclions. Il eu résulte que le ruisseau coulait, au dix-septième siècle, à quelques mètres en arrière de son lit actuel.
porte, les renseignements ne font nullement défaut, et c'est un beau spectacle que le vallon de Port-Roval vu de la chambre d'Antoine Arnauld.
Ces quelques pages sufliront pour guider les visiteurs au milieu des décombres; puissent-elles inspirer à ceux qui contemplent Port-Royal le désir de connaître plus à fond son histoire! Comme le catholicisme libéral et raisonnable dont il a été cent ans la vivante image, Port-Royal ne redoute nullement la lumière : plus on l'étudié, plus on a de vénération pour ces admirables religieuses, pour ces défenseurs intrépides de l'antique foi chrétienne, qui l'ont soutenue contre les protestants, contre les docteurs du relâchement, contre les politiques d'outre-mont qui veulent asservir toute l'Église. Port-Royal a péri, ses ennemis triompliants poursuivent encore ses nobles restes; dira-t-on que la religion chrétienne en soit plus florissante? On accusait Port-Royal de jansénisme, mais toutes les personnes éclairées savent aujourd'hui que c'est une calomnie dont Bossuet a fait justice quand il a dit : « La régula-
rite passe pour rigueur, ou lui donne un nom de secte. » Ce prétendu jansénisme consistait uniquement à pressentir et k vouloir empocher les maux qui nous désolent aujourd'hui. Port- Royal voulait conserver à tout prix les dogmes, la morale et la discipline de la primitive Église ; telle a été la cause principale de sa ruine.
Elle est donc hien judicieuse cette belle parole prononcée à Paris, en 1885, par un évéque français, Mgr Soulé, du chapitre de Saint-Denis : « Plût à Dieu que nous eussions encore l'esprit de Port-Royal, nous n'en serions pas où nous en sommes! »