David Porlalis
cassation, lui proposa un siège de juge : il refusa, préférant conserver son indépendance.
Son premier acte fut encore une imprudence généreuse, « son premier moi, un cri d'humanité1 » Dans une brochure qu'il publia, au commencement de 17952, il réclama la révision des jugements prononcés par le tribunal révolutionnaire et la restitution des biens des victimes confisqués à la suite de ces assassinats juridiques. Il mit en pleine lumière le caractère odieux des confiscations politiques, il rappela sans ménagements les crimes commis sous la Terreur, il les flétrit de sa courageuse indignation, enfin il insista sur la nécessité d'effacer les vestiges de nos discordes civiles.
Quelques mois plus tard, il publiait une seconde brochure où il dénonçait le régime de brigandage que la Provence et la ville d'Arles, en particulier, avaient subi pendant trois années3; il déposait, presque en même temps, sur la barre de la Convention, un mémoire dans lequel il révélait un des nombreux actes de spoliation accomplis à Lyon et en demandait la réparation*.
Juger ainsi les excès de la Convention, en face de cette redoutable assemblée, au lendemain du 9 thermi-
i. Sainte-Beuve. Causeries du lundi, Mars 1852, Portalis.
2. De la révision des jugements, avec cette épigraphe : « Hérite- » t-on, grands Dieux, de ceux qu'on assassine! » Brochure de 18 pages in-folio.
3. » Il est temps de parler » ou mémoire pour la commune d'Arles. 30 germinal an III. 46 pages in-folio.
4. Mémoire pour les citoyens Simonar frères et Levasseur, de Lyon. 30 pluviôse an III. 32 pages in-folio.
dor, c'était pousser le courage jusqu'à la témérité. La réaction thermidorienne protégeait, il est vrai, les adversaires de la Montagne ; mais elle n'était ni aussi sévère que Portalis pour la Convention, à laquelle elle tenait par plus d'un lien, ni surtout assurée de dominer longtemps. Les terroristes, vaincus mais non détruits, menaçaient toujours, et, en les attaquant avec tant de vigueur, Portalis risquait, de nouveau, sa liberté et sa vie.
L'attention publique s'était fixée, de plus en plus, sur lui, et, à la veille des élections de l'an III, les bons citoyens qui cherchaient à reformer leurs rangs éclaircis par la guillotine, songèrent à le choisir pour représentant. La section de Paris dont il faisait partie, celle de Brutus (faubourg Montmartre), avait pu apprécier la force, l'élégance et la merveilleuse facilité de sa parole *; elle n'hésita pas à l'élire député. Le même témoignage de confiance lui fut donné par le département du Var, pour lequel il opta.
Dès ce jour, Portalis cessait d'appartenir au barreau. Il le quittait, après y avoir montré autant de talent que d'intégrité, déployé toutes les qualités de sa riche
1. M. le comte Portalis rapporte, dans sa notice (page Î6) l'anecdote suivante : « Portalis se rendit quelquefois dans l'assemblée » primaire de sa section, mais il n'y parlait pas. Un jour, dans une » occasion délicate, au milieu de la plus violente agitation, le pré- » sident de l'assemblée, embafrasséde ce qui se passait, lui donna » subitement la parole. Étonné, il n'hésita qu'un moment; il se ré- » signa, parut à la tribune et réussit à calmer les esprits. Depuis, » on le pressait de parler toutes, les fois qu'on avait besoin d'être » éclairé et concilié, et il parla toujours avec le même succès. *
et brillante nature et fait pressentir ce qu'il allait être dans la vie politique : laborieux, sincère, désintéressé, défenseur mesuré mais infatigable de la justice, religieux et tolérant, non moins ennemi des abus que de la violence, lutteur intrépide, ne s'inclinant ni devant la trompeuse autorité d'une tradition séculaire ai devant les jugements de l'opinion publique égarée. Les principes qui avaient formé son esprit, guidé son âme et inspiré sa conduite s'étaient fortifiés par l'épreuve. Une carrière plus vaste, plus haute que celle qu'il avait suivie jusque-là, s'ouvrait devant lui, et, pour la parcourir avec honneur, il n'avait qu'à rester semblable à lui-même.