‹ Portalis, sa vie et ses œuvresChapitre 21 sur 48 · PORTALIS EN EXIL · texte numérisé non relu

PORTALIS EN EXIL

Voyages de Portalis. — Son séjour à Bàle, à Zurich, près de Fribourg en Brisgau. — Il se rend en Holstein, chez le comte de Beventlau. — Société d'Emckendorff. — Le comte de Reventlau et la comtesse Julie. — Correspondance de Portalis. — Ses lettres à Mallet du Pan. — Portalis compose son Essai sur l'usage et l'abus de l'esprit philosophique au xvme siècle. — Analyse de cet ouvrage. — Métaphysique de Portalis : réfutation de Kant et de Condillac ; affinités avec Reid ; conclusion éclectique : les idées naissent des impressions sensibles et de la conscience; mais l'entendement est inné: — Théorie morale : réfutation de la morale indépendante ; la morale est indépendante des religions, mais dépendante de Dieu. — Théodicée : réfutation de l'athéisme et du théisme ; attributs de Dieu; apologie du christianisme. — Economie sociale : tableau de ses progrès et de ses erreurs au xvme siècle; éloge de Montesquieu ; réfutation du Contrat social; influence de^ théories philosophiques sur la marche «les événements; résumé de la Révolution. — Appréciation générale de l'œuvre de Portalis : ses imperfections, son mérite, son intérêt actuel.

Sorti secrètement de Paris avec son fils aîné * dans les derniers jours de fructidor an V (septembre 1797), Portalis gagna la frontière suisse et arriva sans obstacle à Bàle. Il ne fît que traverser cette ville, et, après avoir décliné l'invitation de Necker qui l'appelait à Coppet,

1. Charles Portalis, alors âgé de vingt et un ans, depuis Conseiller d'État et Comte de l'Empire, Pair de France, Ministre de la Justice, Premier Président de la Cour de cassation, mort en 1859.

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il se rendit à Zurich, où la beauté de la nature, la simplicité des mœurs, la sécurité dont il jouissait et les charmes d'une société savante et polie le retinrent pétulant plusieurs mois. Il s'y lia d'amitié avec David de Wyss, avec Lavater, et surtout avec l'ancien secrétaire de Grimm , Jacques Meister, qui l'initia aux beautés de la littérature allemande. Malheureusement, il y avait fort peu de Français à Zurich et Portalis s'y sentait doublement exilé. Aussi, quand il apprit qu'un de ses meilleurs amis, Suard , proscrit comme lui, s'était fixé à Berne, résolut-il d'aller l'y rejoindre; mais, au moment où il achevait ses préparatifs de départ, la révolution éclata en Suisse, les armées françaises envahirent le territoire helvétique, et Portalis se réfugia en Brisgau , près de Fribourg. Il y passa l'hiver de 1798 dans une complète solitude, à -peine interrompue par de rares excursions à Fribourg, où il rencontrait Delille, Mallet du Pan et Jacobi. Il se proposait de partir pour Venise au printemps, lorsqu'il reçut de son ancien collègue et ami, Mathieu Dumas, une lettre qui l'appelait en Holstein. Plusieurs des victimes du 18 fructidor y avaient trouvé une hospitalité aussi sûre que généreuse, au château d'Emckendorff, chez le comte Frédéric de Reventlau, ancien ambassadeur de Danemark à Berlin et à Londres. Le comte de Reventlau joignait ses instances à celles de Mathieu Dumas et réclamait l'honneur de recevoir le courageux défenseur des parents d'émigrés, des prêtres réfractaires et des naufragés de Calais. Portalis ne pouvait refuser un asile si gracieusement offert. Il quitta donc

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le Brisgau vers le milieu de mars 1798, et, après une excursion à Tubingen où Suart s'était fixé auprès de M. de Narbonne, il gagna le Holstein, en passant par Darmstadt, Francfort, Hanovre et Hambourg. Il arriva, au commencement d'avril, à Tremsbùttel, chez le comte Christian de Stolberg où il était attendu, et s'établit, dès les premiers jours de mai, à Emckendorff. Il ne devait plus s'en éloigner que pour rentrer en France.

Portalis et son fils ont tracé, dans leur correspondance intime avec Mme Portalis, demeurée à Paris pour y défendre les intérêts de ses chers exilés, un tableau touchant de leur vie à Emckendorff. Un climat tempéré par le voisinage de la mer, une campagne riche et verdoyante, dont la monotonie septentrionale n'excluait pas un certain charme mélancolique, la douceur des habitants, le spectacle de leurs mœurs patriarcales, tout y respirait le calme et la paix, tout portait au. recueillement, tout y invitait l'âme à ces méditations profondes et voisines de la rêverie qui sont si familières aux peuples du Nord et que l'aspect de leur pays suffit à expliquer.

Une société choisie se réunissait à Emckendorff. L'Allemagne était alors dans toute la ferveur de ce grand mouvement intellectuel dont Mme de Staël a tracé un si admirable tableau. Excité par nos exemples, instruit par nos erreurs, aiguisé, assoupli par le contact incessant des émigrés, le génie allemand sortait de son long sommeil et préludait , en créant une grande littérature nationale, à la fondation plus ou moins

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éloignée de son unité politique. Histoire, philosophie, critique, art dramatique, épopée, il abordait tous les genres avec une merveilleuse puissance et y laissait son empreinte, moins brillante, mais souvent plus profonde que celle de l'école française du xvnic siècle. Klopstock rendait à la poésie épique la vigueur de pensée et la simplicité d'expression qu'elle avait perdues depuis l'antiquité ; Schiller substituait à la froide solennité de la tragédie voltairienne les drames vivants, le langage énergique et simple du Moyen Age, et, en même temps, il donnait à l'histoire le relief et le coloris du drame ; Kant portait ses investigations hardies dans les régions de la pensée pure ; Goethe enfin, génie universel, avait quelquefois toute la vivacité légère et charmante de Voltaire, sans perdre jamais entièrement l'accent rêveur et grave delà poésie germanique. Faust, Wallenstein, V Histoire de la guerre de Trente ans, la Critique de la raison pure venaient de paraître, et ces œuvres admirables, qui marquent l'une des grandes phases de l'histoire de l'esprit humain, passionnaient l'Allemagne plus que les guerres et les révolutions. Les cours des petits princes confédérés, les châteaux de la noblesse étaient devenus autant de foyers d'érudition et de littérature où les auteurs en renom étaient les vrais souverains, et où l'on discutait doucement et doctement sur les règles de l'art et les principes de la philosophie, pendant que la France renversait des trônes et abattait des têtes royales.

Emckendorff était, comme on eût dit alors, un de ces asiles consacrés aux Muses. Voss et Niebuhr en étaient

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les hôtes assidus ; Klopstock venait parfois y lire une pièce inédite ; on y voyait tour à tour et quelquefois ensemble * le comte Christian de Stolberg et son frère » le comte Frédéric Léopold, deux hommes que l'Al- » lemagne se glorifiera à jamais d'avoir produits, et » dont le dernier a honoré l'humanité par la sublimité » de son caractère, et ce philosophe Jacobi, aimable • comme un Français homme du monde, profond » comme un penseur allemand, et qui savait si bien » allier la philosophie et le sentiment. Les Henssler, » les Hegewisch, les Pfaff, les Schlosser, les Kleuker » y apportaient le tribut de leurs connaissances et de » leur érudition1. »

Mais ce qui embellissait par-dessus tout le séjour d'Emckendorif, c'était le cœur affectueux du comte de Reventlau, et la grâce, l'esprit, la bonté incomparables de la comtesse Julie. Tous ceux qui ont approché cette femme charmante en ont fait un touchant éloge. Atteinte depuis douze années d'une maladie de consomption, elle supportait de véritables tortures sans que la douceur et l'égalité de son caractère en fussent altérées. De son lit de douleurs, où elle étouffait les convulsions dans un sourire, elle était l'âme de la société distinguée qui l'entourait. Les souvenirs de ses longs voyages en Angleterre, en Allemagne, en Italie, la finesse exquise de son goût, sa science aussi étendue que modeste, sa vive sensibilité, sa piété profonde et tendre répandaient sur sa conversation un charme irrésistible. Sa charité

i. Notice de M. le comte Portalis, page 24.

était inépuisable; « la sérénité de son âme n'était » troublée que par les maux d'autrui1. Elle était un » modèle de toutes les vertus, comme elle avait été, peu » de temps auparavant, un modèle de beauté et de » toutes les grâces2. »

Portalis et son fils ne pouvaient se lasser de témoigner leur respectueuse affection et leur vénération pour leurs hôtes. Charles Portalis, écrivant à sa mère peu de temps après son arrivée à Emckendorff, traçait ce portrait ravissant de la comtesse de Reventlau :

« Je vous ai parlé amplement de nos divins hôtes, » et j'aurais toujours à vous en parler davantage. » Chaque jour passé auprès d'eux les fait mieux con- » naître et ajoute quelque trait à la sensibilité de leur » âme, à la délicatesse de leurs procédés, à leur res- » pect pour le malheur. Leur vertu anime toute la » maison, il faudrait voir comme leurs gens nous ser- » vent affectueusement, comme nous rencontrons le » sourire sur toutes les lèvres, l'obligeance dans tous » les coeurs. Notre incomparable hôtesse va au-devant » de tous nos besoins, tout est prévu, calculé, arrangé » d'avance. Tourmentée sans relâche par des souf- » frances insupportables, elle est sans cesse occupée » du bien-être des autres... On n'imagine ni tout ce » qu'elle a d'instruction, ni tout ce qu'elle a d'amabi- » lité, on ne peut voir que ce qu'elle a de vertu; c'est » une substance céleste toujours aux prises avec les

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