‹ Portalis, sa vie et ses œuvresChapitre 23 sur 48 · Manuscrits inédits, lettre du 30 mai · texte numérisé non relu

Manuscrits inédits, lettre du 30 mai

2. Voici le billet charmant que la comtesse de Reventlau écrivait, d'une main tremblante de douleur, à Mme Port 'lis, pour la prier de venir rejoindre à Ernckendorff son fils et son mari :

t Qu'il est cruel de se taire quand le cœur sent un besoin si vif » de s'épancher! Nous bénissons le ciel de posséder un si précieux » trésor sous notre toit, et nous ne comprenons pas comment nous » avons mérité une telle faveur.

» Un excès de souffrance m'empêche de vous en dire davan- » tage; mais je ne puis me refuser la duuceur de vous serrer -> contre mon cœur en idée. J'espère que nous serons tous réunis » en famille quand le printemps viendra. » (Manuscrits inédits, lettre du 22 août 1798.)

visites, et La Fayette y vint une fois de Hambourg f. La comtesse Julie se plaisait à exciter, chez ses hôtes, cet esprit de discussion et de controverse, toujours si vif chez des Français. Tantôt elle proposait une thèse philosophique que Portalis et Mathieu Dumas développaient en sens contraire; tantôt elle organisait un spectacle, un divertissement; tantôt elle ménageait à ses amis de longues promenades sur les bords de la Baltique; le plus souvent, dans la soirée, elle s'abandonnait avec eux à l'imprévu d'une conversation affectueuse, animée, spirituelle, grave parfois, et les heures ainsi remplies étaient les meilleures.

Au sein de cette société pleine de charmes, comblé des marques d'attachement de ses amis, Portalis aurait trouvé le calme à Emckehdorff, s'il n'avait été séparé, par l'exil, de sa femme et du reste de sa famille. « Je ne » serais pas fâché, disait-il plus tard, d'avoir connu le » malheur, s'il eût coûté moins de larmes à ceux que » j'aime 2. » Mais cette pensée empoisonnait son existence, et, malgré les soins touchants de l'amitié, peutêtre eût-il succombé au découragement, s'il n'avait eu pour consolations suprêmes la pureté de sa conscience

I. « La conversation roula, comme on peut ie croire, sur les » principaux événements de la Révolution française. Un des inter- » locuteurs du général lui témoignant quelque étonnement sur son » fameux sommeil dans la nuit du 5 au 6 octobre : * J'étais sans >i défiance, répondit le candide ami de Washington, le peuple » m'avait promis de rester tranquille. » Cette anecdote caraeténs- » tique m'a été racontée par M. le comte Portalis. » (Notice de M. Lallemeni, page 52.)

2 Notice anonyme de 1807, page 87.

et l'espoir' d'une réparation. 11 aimait à se rendre, avec un légitime orgueil, le témoignage qu'il n'avait jamais été mêlé aux manœuvres des partis, et il* en appelait sans crainte de la décision arbitraire qui l'avait exilé au jugement de l'opinion publique. Ce sentiment de confiance et de noble fierté se manifeste constamment dans sa correspondance avec Mme Portalis.

Dès son arrivée à Zurich, il lui adressait ces simples et belles paroles :

« .... La Providence nous a conduits jusqu'ici. Elle » ne nous abandonnera pas. Elle protège les vertus » domestiques. Il faut seulement donner quelque chose » au temps. . . Nos ennemis mêmes sentiront peut-être » un jour que j'étais capable de faire quelque bien et » incapable de leur faire aucun mal, que je n'ai jamais » intrigué, et que, content de vivre dans une famille » que j'aime plus que moi-même, je ne désire qu'une » grâce, celle de n'en être pas privé longtemps *. »

Peu de jours après, à la nouvelle de l'arrêté du Directoire qui prononçait la confiscation des biens des déportés contumaces, il écrit à Mme Portalis :

« .... Je ne haïrai pour cela ni les hommes, ni ma » patrie ; mais que deviendras-tu? que deviendront » mes enfants? Mon cœur me dit que je te dois et que » je leur dois le sacrifice de ma vie pour prévenir leur

» ruine et la tienne Qu'est-ce que ma sûreté auprès

» des devoirs, si chers à mon cœur, que ces deux titres » m'imposent?

i. Correspondance inédite; lettre à Mme Portalis, du 20 octobre 1797.

» Ne va pas t'affliger de ce que je t'écris. Je ne suis » qu'attendri de ce que je sens, et je serais bien tran- » quille, si, par mes sacrifices, je pouvais vous épar- » gner d'être malheureux. Il est une consolation qu'on » ne m'enlèvera jamais et qui me dédommage de tout, » celle d'avoir vécu sans reproche, et de mourir, » s'il le faut, sans passion et sans haine contre qui que » ce soit J. »

Le sacrifice de sa vie qu'il offrait avec une si noble simplicité fut, comme il devait l'être, énergiquement refusé par sa famille. Portalis comprit bientôt que les circonstances ne commandaient pas une résolution aussi désespérée et il se reprit à attendre encore du temps et du bon sens du peuple le rétablissement de la concorde et le triomphe de la justice. Le suffrage des étrangers lui semblait un sûr garant de celui de ses concitoyens :

« Depuis mes voyages, écrivait-il à sa femme2, » j'éprouve que la réputation d'homme probe et simple » est plus profitable que celle même du talent. Mes » concitoyens me rendront peut-être justice. Je n'ai » jamais eu de passion irascible, et la bienveillance » que je rencontre partout me dispose toujours plus à » l'amour des hommes. Il en est beaucoup qui hono- » rent l'humanité.

» J'espère qu'un jour la république et les gouver- » nants reconnaîtront les véritables amis de la liberté

1. Correspondance inédite; lettre è Mme Portalis, du 3 novembre 1797.

2. Correspondance inédite; lettre à Mme Portalis, du 7 mars 1798.

1JÉ PURTALIS

» et de la patrie et ne les confondront plus avec les fac- » tieux et les intrigants. »

Non-seulement il pressentait le rétablissement de l'ordre ; mais il prévoyait à qui la France le devrait : « Bonaparte, disait-il, ajouterait une grande gloire à » celle qu'il a déjà, si, après avoir vaincu et pacifié » l'Europe, il pouvait éteindre les partis qui désolent la » France et faire qu'il n'y eût plus qu'une âme entre » tous les citoyens, comme il n'y a qu'une patrie1. »

C'était, en quelques lignes, tout le programme du Consulat. Ami de la paix avant tout, Portalis demeurait fidèle à ses principes : du sein de l'exil comme à la tribune du Conseil des Anciens, il faisait appel à la modération, à la concorde, et il attendait de leur victoire, non du triomphe d'une faction politique, la fin de sa proscription imméritée.

Le parti royaliste chercha vainement à l'entraîner dans ses rangs. Depuis qu'il l'avait rencontré à Fribourg, Mallet du Pan avait conservé avec Portalis les plus amicales relations, et, de Londres où il s'était réfugié, il l'entretenait fréquemment des espérances des royalistes. Portalis se bornait à répondre par la description du pays qu'il habitait ou par quelques mots vagues sur l'état de la France. Un jour, il racontait à Mallet du Pan les démêlés de Fichte avec Kant, l'engouement du public allemand pour ces controverses nébuleuses, souvent mal comprises, et il disait finement : « On parlait jadis de la foi du charbonnier; je

1. Correspondance inédite, lettre à Mme Portalis, du ISdécembre

Page 1