Ibid., page
122 P0RTAL1S
« On n'a jamais, disait-il, vu ni connu de république » en France. Il n'y a point de républicains. Tout le » monde est fatigué du régime révolutionnaire. La » lassitude, qui termine toutes les révolutions, a ra- » mené tous les esprits et tous les cœurs à la monarchie. » Je ne parle point des Jacobins qui ne sont qu'une » poignée d'hommes que l'apparence même de la jus- » tice peut faire disparaître
» Il ne faut pas que le Roi se présente comme le
» chef d'un parti, mais comme le chef de la nation. Il » faut qu'il respecte tout ce qui n'est que le résultat de » la force des événements et des choses. Il est de la » destinée de tous les empires d'éprouver d'une manière » insensible ou d'une manière violente des changements » et des modifications inévitables. Tout retour aveugle » ou passionné à des institutions usées qui n'ont pu se » soutenir elles-mêmes, compromettrait la sûreté de la » nouvelle monarchie
» Un libérateur doit donner des lois raisonnables
» et non des lois de passion ou de colère. Il faut né- » cessairement des institutions nationales pour rem- » placer celles qui ne sont plus. Il ne suffit pas à un roi » d'avoir une cour, car ce sont les cours qui perdent » les rois. Il faut une garantie pour la sûreté du trône » et la liberté du peuple. Cette garantie ne doit pas être » une constitution en un volume. L'inamovibilité des » juges si nécessaire à la liberté individuelle du citoyen » et le concours d'une assemblée délibérante pour les » impôts et pour les lois, voilà tout ce qu'il doit y » avoir de constitutionnel dans la législation. L'orga-
» nisation de cette assemblée est ce qu'il y a de plus » difficile et de plus délicat. Mais on a des modèles près » de soi et qui ne demandent qu'à être modifiés d'après » les circonstances locales
» Je me résume : si l'on entre, il faut qu'on le
» fasse avec la confiance de la force, avec la dignité de » la raison. Il ne faut pas que l'on capitule comme avec » des vaincus. On doit se réserver le langage delà pro- » tection plutôt que celui du commandement, mais ce » langage ne doit être ni timide ni incertain. On n'a » rien à craindre de la nation dans l'instant où on » vient la défendre contre ses oppresseurs; mais il ne » faut pas que l'on perde de temps. Il faut que l'on » instruise et que l'on rassure, et qu'au lieu d'avoir » l'air de soumettre la nation à un parti, on opère le » grand effet de faire cesser tous les partis pour le » bien général de la nation '. »
Peu de temps après, le 23 septembre 1799, il complétait l'exposé de ses idées dans sa seconde lettre, où la nécessité de la modération est encore mieux mise en lumière :
« Si la révolution était à faire, disait-il, je
» crois bien que personne n'en voudrait. On a trop » fortement senti que, presque toujours, il est plus dan- » gereux de changer qu'il n'est incommode de souffrir. » Mais il faut partir d'où l'on est. Telles circonstances » données, quel est le meilleur plan à suivre? Voilà le » problème de la politique
{.Mémoires de Mallet du Pan; lettre dePortalis, du 11 aoùll799; tome II, chapitre xv, pages 392 et suivantes.
124 PJRTALIS
» Il ne s'agit pas uniquement de rétablir, il faut
» régénérer, il faut s'occuper des hommes encore plus » que des choses et créer, pour ainsi dire, un nouveau » peuple.
» Je conçois qu'il est plus aisé de dire : reprenons » nos places ; mais ce qui est facile à dire est précisé- » ment ce qu'il y a de moins sage et de plus difficile à » faire... Le Roi doit beaucoup à la fidélité et au » malheur de ceux qui n'ont pas séparé leur sort du » sien. Mais il ne peut mieux s' acquitter envers eux » qu'en ne leur donnant que ce qu'ils peuvent con- » server avec sûreté.
» Ce serait une erreur de croire qu'il est contraire à la » dignité du Roi de ne pas rétablir toutes les institutions » anciennes. La fierté des rois peut répugner à se trouver » sous la dépendance de certains hommes. Mais leur » sagesse les invite à ne pas méconnaître la dépen- » dance des choses, dépendance à laquelle aucune » puissance humaine ne peut se soustraire. L'art de » gouverner n'est point une théorie métaphysique et » absolue. Cet art est subordonné aux changements » qui arrivent chez un peuple et à la situation dans* » laquelle il se trouve. Il est un mot de saint Augus- » tin, qui ne paraît que religieux, et qui me semble à » moi profondément politique. Celui, dit ce Père, qui » vous a créé sans vous, ne peut vous sauver sans vous. » Qui creavit te sine te , non potest salvare te sine te. » Je ne prescris à la toute-puissance royale d'autres » limites que celle que s'est prescrites la toute-puis- » sance divine
» Je vous parle surtout cela avec d'autant plus
» de franchise que je dois aux circonstances d'être plus » désintéressé. Je ne dis point la sagesse, mais le » hasard du moins a fait que je n'ai appartenu à au- » cun parti et qu'en conséquence j'ai toujours été » mieux placé pour bien voir et bien juger; je n'ai » point émigré et je n'ai jamais approuvé l'émigration, » parce que j'ai toujours cru qu'il était absurde de » quitter la France dans l'espoir de la sauver et de se » mettre dans la servitude des étrangers pour prévenir » ou pour terminer une querelle nationale. D'autre » part, je n'ai pas voulu me mêler des changements et » des réformes projetés par les premiers révolution- » naires, parce que je me suis aperçu qu'on voulait » former un nouveau ciel et une nouvelle terre et » qu'on avait l'ambition de faire un peuple de philo— » sophes lorsqu'on n'eût dû s'occuper qu'à faire un » peuple d'heureux. J'ai vécu dans la solitude et dans » les cachots; j'ai dit alors et je dis encore : Obliviscor » eos obliviscendus et Mis. Mais je ne suis pas devenu » injuste ; les sujets qui se sont montrés plus fidèles » ne doivent point mépriser ceux qui n'ont pas suivi » les mêmes voies : je ne parle pas de ceux d'entre » eux qui, vivant des abus, n'avaient aucun intérêt à » les réformer, mais de ceux même qui ont été fidèles » par devoir et par principes, je leur dirai : voulez-vous » être utiles, soyez indulgents : le gros des hommes » n'est jamais avant l'expérience ce qu'il ne peut de- » venir que par elle. Tous les hommes ont des pas- » sions, ils n'ont pas le droit de se plaindre de celles
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» des autres. Mais, s'ils ont quelque influence, ils » doivent s'attacher à les bien diriger... Quel est l'in- » dividu dans cette révolution qui n'ait quelque re- » proche à se faire ?.. .
» ... Je crois sans hésiter que les esprits sont dispo- » ses de manière à favoriser le rétablissement de la » monarchie, pourvu qu'on sache annoncer que l'on ne » vient pas faire des esclaves, mais abolir toute tyran- » nie, et que l'on s'environne d'hommes qui n'aient » aucun intérêt à des vengeances, et qui, oubliant leurs » maux particuliers, ne se dévouent qu'au salut pu- » blic *... »
Ces lettres, si honorables pour le caractère de Portalis, dénotent en lui les qualités d'un homme d'Etat éminent; il adresse à Louis XVIII les plus sages conseils ; il trace, quinze ans d'avance, le vrai programme delà Restauration. Il admet la possibilité du rétablissement de la monarchie, il considère même comme
1. Le maréchal de Castries, en recevant ces extraits, répondit à Mallel : « J'ai peu vu de lettres mieux écrites et mieux pensées, » monsieur, que celles dont vous m'envoyez l'extrait; je les croi- » rais de vous, si vous ne me disiez le contraire; je me crois » obligé de les transmettre à Sa Majesté, puisque vous me laissez » le maître d'en disposer. «
« Ces lettres frappèrent, en effet, Louis XVIII, et c'est à son » instigation ou du moins avec son approbation, que Malouet » adressa au Mercure une lettre, où, après avoir conseillé un » gouvernement légal, une monarchie tempérée, comme le meilleur » moyen de décomposer la puissance révolutionnaire, il se rendait » garant que telle était la pensée de Louis XVIII, certitude qui » dispensait de demander pour le moment des engagements expli- » cites. » (Mallet du Pan, Mémoires recueillis par M. A. Sayous, tome II, chapitre xv, pages 392 et suivantes).
probable le retour des Bourbons, qui, seuls, en l'absence de Bonaparte, paraissaient appelés à recueillir l'héritage du Directoire; mais, bien que proscrit parla République, il garde une réserve pleine de dignité. Il évite de se prononcer d'une manière formelle en faveur des Bourbons, il ne fait pas acte d'adhésion explicite à leur cause; il ne brigue aucune faveur; il réprouve, au contraire, l'émigration ; il a soin de rappeler qu'il n'a jamais été le champion du royalisme et de déclarer qu'il n'appartient à aucun parti.
Ce fut la seule excursion de Portalis sur le terrain de la politique, durant son exil. D'autres soins, plus doux, l'occupaient : il achevait l'éducation de son fils, et, en même temps qu'il l'instruisait, il se livrait avec ardeur à l'étude. Il savait qu'elle fut toujours la meilleure consolatrice de ceux que frappe l'injustice ou le malheur, et il lui donnait tout le temps que lui laissaient ses devoirs de famille et l'amitié. Il continuait, d'ailleurs, ainsi à servir la France, que ses revers mêmes lui rendaient plus chère. Plein de foi dans la vérité des principes qu'il avait soutenus au Conseil des Anciens, et convaincu que de leur triomphe dépendait le salut de l'Europe, il eût considéré le silence comme une défection. Il voulut donc se créer, dans un livre, une nouvelle tribune, d'où il pût, bien que de loin, entretenir ses concitoyens des destinées de la commune patrie. Son patriotisme dédaignait la guerre de pamphlets à laquelle se livraient les partisans de l'ancien régime : sa vue portait plus loin, son esprit allait plus haut. Au lieu de critiquer les actes d'un gouvernement,
il se proposa d'apprécier les tendances d'une grande époque ; au lieu de s'enfermer dans le cercle étroit des événements du jour, il tenta de ressaisir la chaîne qui relie les faits aux idées, les conséquences aux principes, et de montrer à quelle source sacrée les nations doivent chercher les éléments de leur grandeur et de leur prospérité.
Telle fut l'origine du livre qui sortit des méditations de son exil et où nous trouvons l'expression complète de ses opinions philosophiques, politiques et religieuses. L' Essai sur V usage et l'abus de V esprit philosophique au xvme siècle* est un ouvrage à la fois théorique et pratique, constamment basé sur la recherche scientifique de la vérité, mais dont l'auteur ne perd jamais de vue les conséquences immédiates et sensibles du travail invisible qui s'accomplit dans les esprits. Le premier entre tous les historiens de la pensée philosophique, Portalis sort des régions de l'idée pure, où la science s'était si longtemps renfermée, et il descend, à la suite des grands écrivains du xvme siècle, dans la lice où s'agitent les intérêts et les passions humaines. Après avoir, en quelques pages, défini la nature et esquissé l'histoire de l'esprit philosophique, il en recherche l'influence toui à tour salutaire et funeste sur toutes les productions de la raison humaine; il montre, à côté des
1. Cet ouvrage, que son auteur n'eut pas le temps de compléter et de revoir, n'a été publié qu'en 1820, par le fils aîné de Porialis. Il a eu trois éditions. M. Frégier en a donné une analyse remarquable, sous ce titre : Portalis philosophe chrétien; Paris, 1860, 1 volume in-8.
préjugés détruits, les convictions affaiblies ; les esprits éclairés et en même temps les mœurs corrompues, la liberté proclamée hautement par des voix éloquentes et les principes constitutifs des États niés par des sophistes de génie. De narrateur, il devient alors combattant : en face de l'encyclopédie de Diderot, matérialiste de parti pris et copiste de la philosophie anglaise, il entreprend, pour ainsi dire, une autre encyclopédie, acceptant de bonne foi ce qu'il y a de vrai dans la théorie sensualiste, mais plaçant à côté et au-dessus des impressions matérielles la libre action de l'intelligence, les révélations de la conscience, et annonçant de loin les sages conclusions de l'éclectisme spiritualiste. Les sciences physiques, la métaphysique, la théodicée, l'esthétique, l'histoire, la morale, l'économie politique, le droit pénal et la politique sont tour à tour l'objet de sa critique; il s'attache surtout à l'étude de ces trois sciences maîtresses qui embrassent l'homme moral tout entier : la philosophie, lumière et loi de l'intelligence; la religion, règle des mœurs et aliment des âmes; la politique enfin, base des constitutions et fondement des États.
En philosophie, Portalis est, comme Descartes, disciple de l'expérience : à elle seule et au bon sens, il reconnaît le pouvoir de découvrir des vérités fécondes, de fonder un système durable. Avec Reid, il combat les doctrines qui, renversant l'ordre établi par la nature, font dériver la réalité de l'abstraction, l'analyse de la synthèse et n'admettent l'observation que comme preuve d'un système préconçu. Ennemi des opinions
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extrêmes en philosophie comme en toutes choses, il cherche à se maintenir également éloigné de l'idéalisme et du sensualisme ; il aime ce rôle de conciliateur, qui expose toujours à l'animadversion des divers partis en présence, mais qui est le plus souvent conforme à la raison et à la vérité. Dès le début de son ouvrage, sur la question capitale de l'origine des idées, qui est presque à elle seule toute la philosophie, il prend nettement position entre les deux solutions radicales. 11 n'admet, d'une manière absolue, ni la théorie des idées innées, ni celle des idées acquises. Il croit à la préexistence de l'élément intellectuel dans l'homme, il considère comme inhérentes à notre nature les idées fondamentales de cause, de substance, de temps, d'espace, la notion du juste et de l'injuste, et cet indispensable principe de contradiction, qui sert, pour ainsi dire, de boussole à notre entendement ; mais les idées particulières ne sont, à ses yeux, que des idées acquises, et les idées générales elles-mêmes, quand elles ne tiennent pas à la substance de l'être pensant, doivent être considérées uniquement comme les résultats logiques des idées particulières que nous tenons de l'expérience. Partant de cette distinction essentielle, il réfute, les uns par les autres, les idéalistes allemands et les sensualistes français du dernier siècle.
Son premier adversaire est Kant, dont le nom, alors inconnu en France, remplissait déjà l'Allemagne ; il démontre combien ce grand philosophe, qui s'annonce comme médiateur, est, en réalité, dogmatique et exclusif. Il le loue sans doute d'avoir réagi contre l'in-
vasiondu sensualisme et revendiqué avec fermeté les droits de l'intelligence; mais il lui reproche de ne combattre une exagération que pour tomber dans une autre. En effet, si Condillac abaisse la personnalité humaine en écartant arbitrairement le plus noble des éléments qui la composent, Kant, à son tour, la mutile en brisant le lien mystérieux et admirable qui maintient, en nous, une intime union et une constante pondération entre le corps et l'âme, entre la matière et l'esprit. Là où Die a a réuni deux mondes différents et ordonné que chacun d'eux exerçât sur l'autre une influence réciproque, Kant voit et proclame une séparation radicale. Il n'admet pas que, dans une hypothèse quelconque, les idées naissent des sens; la sensation, selon lui, se borne à réveiller l'idée; mais l'idée préexiste : nulle expérience n'influe sur elle , nulle observation ne la modifie. Le monde de l'esprit est hors de la portée des sens, de même que le monde sensible est inaccessible à l'esprit; et, si la raison pure peut seule expliquer la génération des idées, elle est déclarée inhabile à connaître du monde extérieur. Ses jugements n'ont rien de réel et de vivant ; nés de conceptions purement abstraites, ils n'ont que la valeur d'une abstraction et leur autorité n'est admise que dans l'ordre moral.
Portalis n'a pas de peine à démêler, à travers les subtilités de ce système, la confusion que fait le philosophe de Kœnigsberg entre l'entendement et les idées; il s'attache, en outre, à prouver que, placé entre ses aspirations morales et ses théories métaphysiques,
Kant n'échappe au scepticisme absolu que par l'inconséquence1. Il suit, dans tous les détours de sa discussion parfois nébuleuse, l'auteur de la Critique de la raison pure; il ne se lasse pas de le mettre en présence des faits réels, de le rappeler à leur étude et d'opposer à l'ordre fictif de la logique transcendante la marche certaine tracée par la nature.
La même méthode, les mêmes arguments servent à Portalis pour réfuter le sensualisme , comme pour combattre l'idéalisme. En effet, le principe de la préexistence de l'entendement renferme tout le spiritualisme dans ce qu'il a de sage et de réel. Pour prouver l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, son immortalité et toutes ces grandes vérités philosophiques qui font l'honneur de l'école spiritualiste, il n'est pas nécessaire de tirer argument de la présence en nous de certaines idées innées ; la preuve métaphysique la plus certaine, nous la trouvons dans la nature même de notre entendement et dans le jeu merveilleux de nos facultés. Innées ou acquises, nos idées
i. « Je conviens, avec le philosophe de Kœnigsberg, que l'en- » tendement existe avant toute connaissance; mais il existe
• comme l'œil existe avant tout regard particulier, et l'ouïe avant » l'audition de tout son ou de tout bruit déterminé. L'œil est orga-
• nisé pour voir, l'oreille pour entendre : l'esprit a tout ce qu'il » faut pour penser... L'aptitude qu'ont tous les hommes à former » certaines idées, ou à reconnaître certaines vérités, prouve seule- » ment les mêmes dispositions, la même aptitude, les mêmes fa- » cultes; elle prouve la préexistence du principe intelligent qui » nous a été départi à tous, et qui forme toutes nos idées, et non » la préexistence de nos idées elles-mêmes. » (Portalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, tome 1er, chapitres vu et vm, pages 92 et 145.)
révèlent en nous la présence d'un principe intelligent apte à transformer en notions immatérielles les impressions des sens. Cette métamorphose a lieu, cette merveilleuse opération s'accomplit sans cesse en chacun de nous; mais comment s'accomplit-elle? Et, pour parler comme La Fontaine, le plus charmant, quelquefois le plus profond des philosophes sous son apparente bonhomie :
« L'impression se fait. Mais comment se fait-elle? » C'est là le point »
Oui, c'est là le point, le point où apparaît, à travers les voiles du mystère, la main d'un Dieu vivant et créateur. Du moment où l'on admet l'existence en nous d'un principe intellectuel distinct et indépendant de la matière, la voie est ouverte, les conséquences se déduisent logiquement, les résultats s'enchaînent, et, de degré en degré, la force du raisonnement nous élève au sommet de cette échelle sublime qui sort du plus intime de notre être pour se perdre dans les profondeurs de la divinité. La spiritualité de notre âme reconnue, son immortalité est prouvée par là même; car comment supposer qu'un principe indépendant de nos organes corporels soit atteint, à l'heure de la mort, par la dissolution de ces organes? Et comment expliquer l'apparition de cette âme immatérielle et immortelle au sein d'un monde sensible et périssable, s'il n'existait, au-dessus de nous, un principe vivant et créateur, dont les attributs essentiels sont l'éternité, la spiritualité, et que l'univers appelle Dieu ? Les pré-
misses du raisonnement admises, la conclusion est invincible : la croyance à la préexistence de notre entendement mène logiquement à la foi en Dieu.
Appuyé sur ce raisonnement solide, Portalis emploie contre les systèmes sensualiste et matérialiste un mode de discussion qui ne manquait, à l'époque où il écrivait, ni de nouveauté, ni de piquant : il s'attache à prouver que les sensualistes, si dédaigneux delà méthode spiritualiste qu'ils accusent de substituer le sentiment à la logique et à l'expérience, sont précisément les plus infidèles et à la logique et à l'expérience.
Si La Mettrie prétend que tout est matière, Portalis oppose à cette théorie le travail intellectuel que son énoncé suppose et invoque contre le philosophe matérialiste le fait même de ses raisonnements abstraits 4.
i. » Je conviens que nos idées viennent originairement de nos » sensations; je conviens encore que notre corps est organisé de » la manière la plus convenable à notre intelligence; mais cela ne a prouve pas que nous ne sommes que matière, cela prouve seu- » lement que nous ne sommes pas de purs esprits... Un savant » anatomiste me dira très-affirmativement, par exemple, qu'à la » suite d'un tel mouvement physique dans les organes, dnns les » fibres ou dans les vaisseaux, je dois éprouver une telle affeciion » morale; mais pourra-t-il me dire ce que c'est que cette affection » elle-même, et comment elle a pu être produite par le mouvement » donné? Ne sentirai-je pas toujours que les parties les plus in- » ternes de mon organisation, que tout dans mon corps est exlé- » rieur à ce principe profondément intime, qui me donne la con- » naissance de tout mon être, qui est la source de toutes mes idées, » et sans lequel il serait impossible de voir autre chose dans noire » organisation qu'un mouvement sans vie, et une existence qui y> nous deviendrait absolument étrangère, puisque nous n'aurions » pas même le sentiment que nous existons. » (Portalis, loco citato, tome 1er, chapitre ix, pages 154 et suivantes).
Si Voltaire écrit ces mots : « Je pense et je suis corps, » je n'en sais pas davantage »; Portalis se borne à mettre en relief la contradiction qu'ils renferment, et, sans s'aventurer sur le terrain dangereux de la définition des substances, il démontre, par la dissemblance des attributs de la matière et de la pensée, l'impossibilité radicale de spiritualiser la matière dispersée de toutes parts, divisible à l'infini, composée de parties, douée de forme et d'étendue, ou de matérialiser la pensée, indivisible, absolument une, ayant des degrés et non des parties, de l'intensité et non de l'étendue, des caractères et non des formes. Enfin, lorsque le matérialisme, poussé parla logique jusque dans ses derniers retranchements , nie l'immortalité de l'âme en admettant sa spiritualité, Portalis lui demande compte de cette distinction arbitraire et lui oppose le double fait de la liberté et de la volonté, « ces deux grands attributs du moi humain. » Il dépeint l'homme conservant, malgré la décadence de ses forces physiques et à travers les défaillances de la raison, ces deux qualités souveraines aussi longtemps que la vie ellemême; il le montre, en un style qui rappelle de loin certaines pensées de Pascal, admirable dans sa misère, roi jusque dans son impuissance, ayant conscience de sa supériorité morale, sentant « qtCil est toujours lui- » même sous sa propre dépendance, qu'il peut victo- » rieusement lutter contre les obstacles et opposer sa » conscience à V univers * . » 11 cite les exemples de