Correspondance de Napoléon /er) tome VI, page
sociétés nouvelles issues de la Révolution; il avait recherché les caractères de la vraie liberté, et, là où tant d'autres ne savaient que maudire, il avait fait appel à la concorde et à l'union. Après un magnifique exposé de la doctrine catholique, il avait dit : « ... Les » devoirs envers Dieu ne sont pas les seuls devoirs de » l'homme ; il a encore des obligations subalternes qui » l'attachent à lui-même. Les principes purs de la » raison, sa propre organisation physique, une ten- » dance irrésistible à vouloir son bonheur, lui com- » mandent de soigner sa conservation, de s'occuper de » son bien-être, de sa perfection... 0 homme, ô homme, » quand apprendras-tu, à l'école du Rédempteur, les » moyens de conserver ta grandeur, d'acquérir ta vraie » liberté et de dégager tes pieds de leurs chaînes ! Le » but que se propose le plus ardemment le philosophe » de Jésus-Christ consiste à mettre de l'ordre dans ses » actes et dans ses passions, à placer en harmonie » les forces inférieures avec les forces supérieures, à » subordonner la chair à l'esprit, les plaisirs à l'hon- » nêteté ; à diriger ses facultés vers ce centre et cette
» fin que Dieu a ordonnés Ne vous effrayez pas,
» mes frères, d'une leçon qui semble au premier aspect » trop sévère, et qui paraîtrait incliner à détruire » l'homme et à lui ravir sa liberté. Non, frères très- » chéris; tant de fois vous ne comprenez pas la vraie » idée de liberté! Ce nom qui a son sens droit dans la » philosophie et dans le catholicisme, ne dénote pas un » dévergondage, ni une licence effrénée qui permet » de faire tout ce qu'on veut, soit le bien soit le mal,
» soit l'honnête soit le honteux. Gardons-nous d'une » si étrange interprétation, qui abat tout l'ordre divin » et humain, et dénature l'humanité, la raison et tous » les glorieux avantages que nous a distribués le Créa- » teur. La liberté chère à Dieu et aux hommes est ■* une faculté qui fut donnée à V homme, un pouvoir • de faire ou de ne faire pas, mais toujours soumis » à la loi divine et humaine.. La forme du gouver- » nement démocratique adoptée parmi nous , ô trè*- » chers frères, n'est pas en opposition avec les maximes » exposées ci-dessus et ne répugne pas à l'Évangile ; » elle exige, au contraire, toutes les vertus sublimes » qui ne s'apprennent qu'à l'école de Jésus-Christ et » qui, si elles sont religieusement pratiquées par vous, » formeront votre félicité, la gloire et l'esprit de votre » république... Que la vertu seule, qui perfectionne » l'homme et qui le dirige vers le but suprême, le » meilleur de tous, que cette vertu seule, vivifiée par » les lumières naturelles et fortifiée par les enseigne- » ments de l'Évangile, soit le solide fondement de » notre démocratie!.... *. »
Ces deux déclarations s'expliquent et se complètent l'une l'autre : la voix du Premier Consul répond à celle du cardinal Chiaramonti, et toutes deux proclament l'union nécessaire de la religion et de la démocratie, pensée juste et féconde qui a inspiré le Concordat et qui aurait dû présider toujours aux relations de Napoléon avec le Saint-Siège. Malheureusement, un
1. Artaud. Histoire du pape Pie Vil, tome 1^, chapitre v, pages 60 à 72.
jour devait venir où l'Empereur serait infidèle à ses propres principes et se montrerait, envers le Pape, aussi injuste qu'il avait été sage et respectueusement amical ; mais, en 1801, rien ne faisait prévoir ces déplorables extrémités. La réconciliation de la France avec Rome paraissait devoir être aussi durable qu'elle était sincère, et le zèle que le Premier Consul mettait à la rendre complète prouvait qu'il en sentait tout le prix. Son exemple, pas plus que celui de Pie VII, ne pouvait, il est vrai, suffire, dès le début, pour calmer les passions et dissiper les préjugés. En France comme en Italie, les partis extrêmes conservaient toute l'ardeur de leurs haines, et, plus un rapprochement semblait prochain, plus ils redoublaient d'eiforts pour l'empêcher. Autour du Saint-Père, s'agitaient ces dangereux conseillers qui mettent leur gloire à ne rien céder et qui cachent sous le masque du zèle religieux d'implacables rancunes politiques. Émissaires du parti royaliste et défenseurs opiniâtres de l'ancien régime, ils fermaient les yeux à la lumière et persistaient à nier tout progrès, toute amélioration dans l'état intérieur de la France. Pour eux, les faits accomplis n'existaient pas; la volonté de tout un peuple n'était rien. Tant que la France ne courbait pas le front devant les Bourbons et devant la Papauté, tant qu'elle ne reniait pas la Révolution, elle était la nation rebelle et maudite, indigne de paix et de pardon. A entendre ces fougueux ennemis de toute transaction, les ouvertures du Premier Consul étaient inacceptables : ils ne voulaient voir dans sa démarche qu'une manoeuvre habile destinée à lui assurer
l'appui du parti conservateur et à rejeter sur le Saint- Siège, aux yeux de la masse ignorante, la responsabilité d'une nouvelle rupture. Ils considéraient comme une faiblesse la conciliante attitude du Souverain Pontife, et, la calomnie aidant, ils affectaient d'attribuer à des motifs purement temporels la décision que son ardent amour des âmes avait seul inspirée à Pie VII. Ils demandaient, du moins, que, si l'on consentait à entrer en relations avec le spoliateur du Saint-Siège, on n'entamât la négociation que pour lui dicter des lois et le recevoir à merci : ils voulaient la restitution de tous les États de l'Église y compris Avignon, la reconnaissance du catholicisme comme religion dominante en France, le rétablissement du clergé dans la situation qu'il occupait avant 1789, le désaveu des actes de la Révolution, enfin l'abandon des principes de l'Église gallicane énoncés dans la déclaration du clergé de 1682. Ces prétentions n'étaient sans doute admises ni par le Pape, ni par ses conseillers intimes, tels que les cardinaux Consalvi, Pacca et Gaprara; mais le parti qui les formulait était puissant, il était soutenu par tous les émigrés, encouragé par les puissances coalisées contre la France, il avait de nombreux adhérents en Bretagne, dans le midi, à Paris même, et ses manœuvres pouvaient sinon compromettre, du moins retarder le succès des négociations.
Toute différente et plus redoutable était l'opposition du parti républicain et philosophique. Déjà froissé du revirement marqué qui, depuis le 18 brumaire, ramenait le Gouvernement au système monarchique, il
voyait ou feignait de voir dans la restauration religieuse le prélude d'une restauration politique. Au dire de ces réformateurs violents et aveugles, dont la race subsiste encore, l'affranchissement de la nation était imparfait tant que le dernier prêtre n'avait pas franchi la frontière, tant que le dernier vestige de la foi catholique n'était pas effacé. Aussi, au seul bruit d'une négociation avec la cour de Rome, que d'invectives et de railleries de leur part ! Ils tournaient en dérision ce qu'ils appelaient, en style de l'époque, la capucinade du Premier Consul ; ils disaient que Bonaparte, dominé par les influences féminines et devenu l'instrument docile des prêtres, était sur le point de mettre, en sa personne, la France entière aux pieds de la Papauté. Ils répandaient le bruit que, depuis son retour d'Egypte, un mal étrange le consumait, que son caractère était abattu, son esprit affaibli ; ils affirmaient qu'il allait répudier le glorieux souvenir des victoires remportées pour le salut de la République, que la France devait bientôt être couverte de monastères et de biens d'Eglise, que la dîme serait rétablie, et que, pour compléter le triomphe de l'ancien régime, on verrait, dans un avenir prochain, les princes exilés rentrer en France avec les émigrés et les chouans et reprendre la couronne que le vainqueur de Marengo, à l'exemple de Monk, leur remettrait docilement, en échange de l'épée de connétable. A ces insinuations absurdes, que la malveillance publique accueillait et propageait, les terroristes incorrigibles mêlaient des menaces : ils disaient qu'ils ne toléreraient pas cette
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audacieuse négation des doctrines révolutionnaires, qu'ils sauraient mettre obstacle aux empiétements du clergé et qu'ils comptaient, pour les y aider, sur le concours de tous les patriotes.
La populace des grandes villes, toujours prête à se jeter dans les troubles dont elle est la première victime, prêtait l'oreille à ces provocations; plus prudente, mais non moins égarée par la fausse philosophie du xvme siècle, la bourgeoisie s'en faisait l'écho; enfin, dans l'armée, dans les conseils du Gouvernement, au Tribunat, au Corps législatif, au Sénat, même au Conseil d'État et parmi les ministres, l'opinion antireligieuse comptait des partisans déclarés ou secrets, dont le nombre était grand et l'activité infatigable.
Ainsi, Bonaparte se trouvait placé entre deux partis opposés dont les exagérations compromettaient le succès de son œuvre réparatrice. 11 fallait répondre à ces deux adversaires et les convaincre d'erreur aux yeux de la France : aux uns, il fallait démontrer l'absolue nécessité et la bienfaisante influence d'une restauration religieuse; aux autres, opposer les droits de TÉtat, l'intérêt supérieur de la société, l'autorité des Saints Pères et l'esprit même de l'Église. Pour remplir cette double tâche, le Premier Consul avait besoin d'un homme versé dans ces délicates questions, rompu à la discussion, assez éloquent pour convaincre des esprits passionnés, assez modéré pour ne pas les blesser, d'une piété reconnue et d'un patriotisme au-dessus de tout soupçon. Il le trouva : ce fut Portalis.
Aucun document authentique ne nous fait connaître,
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il est vrai, d'une manière précise, la part que prit Portalis aux longues et difficiles négociations qui précédèrent la signature du Concordat. Joseph Bonaparte , l'abbé Bernier et le Conseiller d'Etat Cretet étaient , en effet, les seuls plénipotentiaires en titre ; mais il n'est pas douteux que , dans le cours de ces débats mémorables qui se prolongèrent pendant plus de cinq mois, le Premier Consul, toujours soucieux de s'entourer de lumières et de conseils, n'ait souvent eu recours aux connaissances spéciales de Portalis. Celui-ci ne possédait pas seulement de véritables trésors de science ecclésiastique ; il se trouvait encore, par suite de circonstances particulières, le confident et l'interprète naturel des vœux du clergé gallican. Depuis son retour à Paris, il s'était entouré de sa famille et il avait notamment appelé auprès de lui un de ses neveux, qu'il aimait comme un fils, l'abbé d'Astros, depuis cardinal. Ce jeune prêtre venait à peine d'entrer dans les ordres ; mais il avait, dès ses débuts, fixé sur lui l'attention : à une droiture inaltérable, à un caractère ferme sans roideur il joignait une grande éloquence naturelle, une science précoce et les manières les plus séduisantes. Il n'avait pas tardé à entrer en relations avec plusieurs membres du clergé de Paris, et son modeste cabinet d'étude .était bientôt devenu le rendezvous des ecclésiastiques les plus distingués, appartenant surtout à la congrégation dé Saint -Sulpice. On y voyait l'abbé Duval, qui s'était spontanément présenté pour assister Louis XVI à ses derniers moments ; l'abbé Frayssinous, qui préparait ses conférences ; ses deux
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amis, l'abbé Boyer et l'abbé de Coussergues; enfin l'abbé Émery, ancien supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vénérable par son âge, sa science et ses vertus. Dans ces réunions amicales où le clergé français était représenté parles esprits les plus éclairés et les plus nobles cœurs, l'abbé d'Astros recueillait, pour ainsi dire, jour par jour, les opinions et les vœux de l'Église gallicane, et son premier soin était de les communiquer à son oncle.
Portalis avait, d'ailleurs, reconnu la nécessité de prendre un autre guide, plus expérimenté. Il eut recours à son vieil ami, l'ancien archevêque d'Aix, Mgr de Cicé de Boisgelin, l'une des plus vénérables figures de l'épiscopat français. Issu d'une grande famille nobiliaire et néanmoins favorable au progrès des idées nouvelles, ce prélat avait, comme membre et comme président de l'Assemblée Constituante, courageusement soutenu la cause de la liberté ; mais, lorsqu'en 1791, la promulgation de la constitution civile du clergé l'avait mis dans la nécessité d'opter entre son siège et sa conscience, il s'était réfugié en Angleterre. Pendant les dix années qu'il y avait passées, il avait conservé intacts son patriotisme et sa dignité : il était demeuré constamment étranger aux intrigues politiques dans lesquelles quelques-uns de ses collègues compromettaient leur caractère, et, l'un des premiers, il allait, lors de la publication du Concordat, résigner, en termes admirables, ses pouvoirs épiscopaux entre les mains du Souverain Pontife.
Sous la double influence de l'abbé Émery et de Mgr de Boisgelin, Portalis ne pouvait donner aux négociateurs
du Concordat que des conseils pleins de sagesse et de tolérance. Ainsi, ce fut d'après ses avis que les plénipotentiaires refusèrent de déclarer le catholicisme religion dominante et se bornèrent à constater, dans le préambule du Concordat, qu'il était la religion de la majorité des Français1. La part indirecte qu'il prit, en beaucoup d'autres circonstances, aux conférences préparatoires, est demeurée dans l'ombre ; mais tout autorise à penser qu'elle fut considérable et que Portalis était déjà le conseiller ordinaire du Premier Consul en matière religieuse, bien avant que le Concordat eût été signé (15 juillet 1801), et qu'un arrêté consulaire du 16 vendémiaire an X (8 octobre 1801) l'eût officiellement chargé de toutes les affaires concernant les cultes. A partir de cette époque, Portalis fut Ministre des Cultes, bien qu'il n'en eût pas encore le titre. Il était autorisé à travailler directement avec les Consuls ; il avait pour attributions : « 1° de présenter les lois, règle- » ments, arrêtés et décisions concernant la matière » des cultes; 2° de proposer à la nomination du Pre- » mier Consul les sujets propres à remplir les places de » ministres des différents cultes ; 3° d'examiner, avant » leur publication en France, tous les rescrits, bulles » et brefs de la cour de Rome ; 4° d'entretenir toute » correspondance intérieure relative à ces objets2. »
Ces fonctions étaient aussi nombreuses que délicates ; cependant Portalis avait à remplir une mission plus difficile encore et dont l'arrêté consulaire ne faisait pas
i. P. Caussette. Vie du cardinal d'Astros, page 78. 2. Artaud. Histoire de Pie VII, tome 1er, page 188.
mention, parce qu'elle semblait plus régulièrement dévolue à M. de Talleyrand : c'était le soin de préparer la mise à exécution du Concordat, de concert avec le cardinal Gaprara, légat du Saint-Siège.
Le nouveau représentant de la cour de Rome ne ressemblait guère à ce ferme et pénétrant cardinal Consalvi qui venait de signer le Concordat, après une négociation dont il nous a laissé le récit, et qui s'est montré tour à tour si profond admirateur et si ardent adversaire de Napoléon. Patient et souple, défiant et courtois, cachant sous les formes les plus douces une invincible ténacité, doué du tact le plus sûr et d'une rare finesse, Consalvi avait su merveilleusement conserver sa dignité dans une position difficile et faire quelquefois prévaloir sur la volonté du Premier Consul les légitimes exigences de la cour de Rome.
Le cardinal Caprara venait à Paris dans des dispositions bien différentes. Affaibli par l'âge, naturellement doux, conciliant et timide, il était encore épouvanté des orages de la Révolution, et la signature du Concordat, conclu si peu de temps après l'inauguration du culte de la déesse Raison, lui paraissait un miracle. Le Premier Consul était, à ses yeux, un envoyé de la Providence, et il ne pensait pas qu'on pût jamais avoir pour lui trop de condescendance et de gratitude. Il savait, d'un autre côté, combien il était facile d'exciter sa redoutable colère, et il tremblait, à tout moment, qu'une résistance téméraire ne remît en question la paix religieuse. Il n'osait, cependant, négliger entièrement l'exécution des ordres que lui adressait la cour de Rome ;
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mais, placé entre ses scrupules de conscience, la crainte de manquer le but et celle de déplaire, il parlait avec faiblesse, insistait avec une répugnance visible, priait, suppliait humblement lorsqu'il était en droit d'exiger, se débattait longtemps sous la pression du Premier Consul, demeurait en proie à une perplexité pénible pour les autres comme pour lui-même et finissait toujours par céder, après avoir pris Dieu à témoin de ses regrets et de ses bonnes intentions.
Portalis avait, dès le début, à résoudre avec ce singulier négociateur deux problèmes ardus et d'une importance capitale. Le Concordat était signé ; mais, avant qu'il devînt loi de l'État, avant même qu'il pût être présenté au Corps législatif, il fallait le compléter en rédigeant les règlements relatifs à l'exercice du culte; il fallait, en outre, préparer, de concert avec la cour de Rome, la réorganisation de l'épiscopat. Or, on ne pouvait reconstituer l'Eglise de France sans se prononcer sur le schisme qui séparait le clergé constitutionnel des prêtres réfractaires, ni réviser la législation sur la police des cultes, sans aborder la grave question des libertés de l'Église gallicane et fixer les rapports de l'Église avec l'État.
La première et probablement la plus grave difficulté consistait dans le choix des évêques. L'assenti ment de la cour de Rome était nécessaire; et, dès les premières paroles échangées sur ce sujet entre le cardinal Gonsalvi et le Premier Consul, le désaccord s'était manifesté. Le Concordat obligeait, sans doute, le Pape à provoquer la démission des titulaires des anciens
évêchés, il stipulait l'établissement de nouvelles circonscriptions diocésaines et déterminait les formes dans lesquelles auraient lieu la nomination et l'institution canonique des prélats ; mais là s'était arrêtée la prévoyance des négociateurs. Rien n'indiquait dans les rangs de quel clergé serait recruté l'épiscopat, et le Pape semblait autorisé à conclure de ce silence qu'on avait eu uniquement en vue le clergé non constitutionnel. Ni aux yeux du Souverain Pontife, ni aux yeux du clergé orthodoxe, il n'était possible de choisir des évoques parmi les prêtres assermentés, naguère encore frappés de condamnations canoniques et devenus, pour la plupart, justement suspects aux populations catholiques.
Fils de la Révolution et chef d'un grand Etat , le Premier Consul était amené à envisager la situation sous un autre aspect. Il refusait de se prononcer sur les dissentiments théologiques qui avaient séparé le clergé constitutionnel de son chef spirituel, il s'en tenait au principe de réconciliation universelle qui faisait sa grandeur et sa force et qu'il voulait introduire dans J 'Eglise. Son programme politique était d'appeler à lui, sans distinction de naissance ni de parti, tous les hommes de cœur et de talent; il avait commencé par appliquer cette règle de sage politique à son entourage immédiat, il l'avait étendue successivement et avec un égal succès à la magistrature, à l'administration, à l'armée : il voulait que le clergé y fût soumis à son tour. Les déplorables effets du schisme l'avaient frappé : il y voyait une cause d'affaiblisse-
ment moral pour l'Église, une menace permanente pour la tranquillité publique, et il jugeait que, du moment où les prêtres constitutionnels promettaient de se rapprocher de la cour de Rome, le meilleur moyen de prévenir le retour des discordes religieuses était de montrer aux fidèles les adversaires de la veille publiquement réconciliés. Il pensait qu'au sein d'une nation imbue des principes de la Révolution, le sacre d'évêques qui en avaient, dès sa naissance, embrassé la cause, ne pourrait que rendre la religion plus populaire ; il voyait, enfin, pour lui-même, un avantage évident à choisir des évêques qu'aucune sympathie ne rattachait à la dynastie déchue, que tout liait, au contraire, à la cause du gouvernement consulaire et qui avaient prouvé dans quelle large mesure ils admettaient l'intervention de l'État en matière religieuse. Quant aux difficultés que devait rencontrer la fusion de l'ancien clergé avec le nouveau , Napoléon les croyait moins grandes en réalité qu'en apparence; il comptait sur les vertus évangéliques de quelques-uns des prêtres constitutionnels pour faciliter la réconciliation, et il ne lui déplaisait pas de l'imposer, au besoin, à la cour de Rome.
Ces considérations décisives, aux yeux du Premier Consul, l'empêchaient détenir compte des résistances du Saint-Siège et des raisons assurément graves que faisaient valoir les partisans de l'ancien clergé. Ceux-ci objectaient que, le monde religieux étant un monde à part, il fallait se garder de lui appliquer les mêmes règles qu'au gouvernement temporel des peuples ; ils
rappelaient au Premier Consul que, dans le domaine de la conscience, la transaction est difficile, la contrainte inefficace, et ils démontraient, avec l'autorité de l'histoire, qu'en matière religieuse, une réconciliation imposée, loin de calmer les haines, les excite et les perpétue. Ils justifiaient facilement la répulsion du Pape pour des prêtres qui avaient violé leurs vœux ; ils insistaient sur la vive sympathie des populations rurales pour leurs anciens pasteurs, sur leurs sentiments de méfiance contre les prêtres constitutionnels; ils ajoutaient enfin qu'après avoir retranché du clergé orthodoxe certains éléments dangereux, il était juste de l'indemniser, par une réparation complète, des longues souffrances qu'il avait endurées, et qu'en amoindrissant sa position, on risquerait d'affaiblir la religion, ellemême et de dénaturer le grand acte du Concordat.
Portalis partageait entièrement cette opinion. Ses liaisons, ses souvenirs, ses sentiments religieux le rapprochaient de l'ancien clergé. Il était loin, sans doute, de méconnaître les qualités des constitutionnels et de manifester contre eux l'aversion implacable et passionnée qu'exprimaient la plupart des prêtres réfractaires. Il se montrait animé envers le clergé assermenté de cet esprit de tolérance qui fut toujours l'un des traits les plus honorables de son caractère ; cependant, il ne pensait pas qu'il fût convenable d'en appeler les membres aux plus hautes fonctions ecclésiastiques. Il croyait que, le jour où le gouvernement consulaire se réconciliait avec la cour de Rome, il devait effacer les derniers vestiges du schisme républicain et en ré-
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pudier hauteraeDt les traditions. A plusieurs reprises, il tenta de faire partager sa conviction au Premier Consul; mais ses efforts furent infructueux. La contradiction ne faisait qu'irriter Bonaparte. Son parti était pris : quinze à vingt des soixante sièges épiscopaux devaient être occupés par des constitutionnels.
Le Premier Consul avait fait pressentir au légat ses intentions à cet égard, dès la première audience : on approchait du 18 brumaire, et Bonaparte aurait aimé à célébrer, par la publication de la paix religieuse, l'anniversaire du coup d'Etat qui lui avait donné le pouvoir. Le cardinal Caprara ne dissimula ni sa surprise, ni sa douleur, et il formula ses objections avec plus de fermeté qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Le Premier Consul se contenta d'avertir le légat qu'il aurait à continuer la discussion avec Portalis; mais, les démissions de plusieurs des anciens évêques s'étant fait attendre, les balles du Saint-Siège arrivèrent après le 18 brumaire, et la grande solennité nationale que Bonaparte projetait dut être ajournée aux fêtes de Pâques.
Dans cet intervalle, le légat eut le loisir de connaître à fond Portalis et de se lier d'amitié avec lui. La piété profonde et sincère, la science, l'éloquence, l'affabilité du Conseiller d'État chargé des cultes séduisirent le cardinal Caprara et lui firent augurer favorablement des dispositions du gouvernement consulaire. Le Premier Consul, qui s'était d'abord montré exigeant et emporté, prodiguait, d'ailleurs, les plus gracieux égards à l'envoyé du Saint-Siège; il ne parlait plus
des prêtres constitutionnels, et le légat aimait à se persuader que le projet de choisir des évêques parmi eux était définitivement abandonné.
Il n'en était rien cependant. Loin de perdre de vue la prochaine réorganisation du clergé, Bonaparte avait chargé Portalis de dresser la liste du nouvel épiscopat. Portalis présenta une liste composée exclusivement, sauf deux noms, de membres de l'ancien clergé1. Elle fut repoussée : le Premier Consul exigea impérieusement que plusieurs des nouveaux prélats fussent choisis parmi les prêtres constitutionnels.
Il ne restait à Portalis d'autre alternative que de céder ou de se retirer : il céda. Il ne manquera sans doute pas de rigoristes parlementaires pour lui reprocher une condescendance qu'il est aisé de qualifier de faiblesse, sinon de complaisance ; mais il faut, avant tout, être juste et considérer froidement la situation et les faits. Portalis savait que Bonaparte ne reviendrait pas sur une résolution arrêtée, et il ne doutait pas que, s'il tombait pour avoir combattu le clergé constitutionnel, on ne lui donnât un successeur ouvertement hostile aux prêtres réfractaires, à supposer même que l'on s'occupât encore de nominations épiscopales. Le Concordat était, en effet, de date trop récente, l'entourage du Premier Consul, les grands corps de l'État, l'armée voyaient avec trop de répugnance la restauration des autels, pour qu'il fût prudent de risquer, sur une question relativement secondaire, le maintien de la
1. Jauffret. Mémoires sur les affaires ecclésiastiques de France au commencement du xixe siècle, tome Ier, page 39.
paix religieuse et de compromettre, par une résistance intempestive, les immenses résultats acquis. Portalis jugea donc qu'il avait satisfait à sa conscience en essayant de faire passer une liste dressée selon ses convictions, et il courba la tête sous l'impérieuse volonté du Premier Consul.
Il s'efforça, du moins, d'abréger la résistance que le légat allait inévitablement opposer et qui pouvait tout remettre en question. Il eut soin de choisir, parmi les constitutionnels, des prêtres irréprochables, et, lorsqu'il fallut, à la veille de la publication du Concordat, obtenir pour eux l'institution canonique, il ne négligea rien pour dissiper les scrupules du cardinal Caprara et pour le convaincre de la nécessité absolue de céder au Premier Consul, afin d'éviter une rupture. La situation était pénible pour Portalis comme pour Caprara : l'un ayant à défendre un clergé dont il n'approuvait pas la conduite et à faire prévaloir une liste qui lui était imposée, l'autre se trouvant placé entre les instructions impératives de la cour de Rome et les injonctions de Bonaparte. Par malheur, les évêques constitutionnels, qui auraient dû s'efforcer de faciliter l'entente, ne se montraient nullement conciliants. Le légat avait demandé que, du moins, on leur fît signer une lettre contenant le désaveu de leurs erreurs passées et un acte de soumission aux décisions du Saint-Siège ; mais ils s'y refusèrent tous et prétendirent qu'il leur suffisait de prêter serment d'obéissance au Concordat, comme les non-constitutionnels. Le Premier Consul les encourageait ouvertement dans
cette attitude, déclarant qu'une rétractation serait une lâcheté, qu'il ne la tolérerait pas, qu'aucune inégalité ne devait subsister entre les nouveaux élus, et que, si tous, sans distinction, n'étaient pas institués avant la fête de Pâques de 1802, le Concordat ne serait pas publié.
Ce fut à Portalis que se trouva naturellement confiée la délicate et pénible mission de faire subir au cardinal Gaprara les exigences du Premier Consul. Secondé par l'abbé Bernier, il y parvint, la veille même de Pâques, après s'être épuisé en discussions souvent fort vives avec le légat et en démarches conciliantes auprès des évêques constitutionnels. Il fut convenu que le cardinal Caprara se contenterait de la lettre à peu près insignifiante que les évêques constitutionnels consentaient à lui écrire et dont ils avaient concerté les termes avec Portalis ; mais on lui promit que, pour sauver les apparences, la réconciliation des évêques constitutionnels avec le chef de l'Église serait annoncée par la voie de la presse, et que, de plus, ils abjureraient leurs erreurs en présence de deux prélats de l'ancien clergé, Mgr Bernier et Mgr de Pancemont. Qu'advint-il de ces promesses, dont l'exécution était la condition absolue de l'institution des nouveaux évêques? Il est difficile de le dire ; car, quelque temps après la publication du Concordat, au moment où l'abbé Bernier et l'abbé de Pancemont attestaient le vif repentir et la sincère réconciliation des évêques constitutionnels, ceux-ci déclaraient publiquement persister dans leurs opinions antérieures et rentrer sous l'autorité du Saint-Siège
aux mêmes conditions que les évêques choisis parmi les prêtres réfractaires. Il serait téméraire de se prononcer entre ces deux assertions contradictoires ; mais, de quelque côté que fût la vérité, ces débats acerbes, qui allaient se prolonger pendant plusieurs années, durent être douloureux pour le caractère pacifique et l'esprit conciliant de Portalis. On voudrait, sans doute, le trouver plus ferme et plus résolu en face du Premier Consul ; on regrette surtout de le voir, vers la fin des négociations, pousser jusqu'à ses dernières limites l'insistance auprès du cardinal Caprara, pour obtenir l'adhésion du légat à des choix que lui-même blâmait au fond du cœur. Il y a là une faiblesse de caractère que tout historien impartial ne peut s'empêcher de reconnaître, mais que les circonstances expliquent dans une certaine mesure et que justifie presque l'irrésistible ascendant du Premier Consul sur tous ceux qui l'ont approché l.
1. M. le comte d'Haussonville nous paraît avoir été bien sévère pour Portalis, dans son ouvrage sur l'Église romaine et le premier Empire. Après avoir rendu à la pureté de ses mœurs, à sa probité, à ses talents un hommage qu'il est difficile de lui refuser, le savant historien ajoute : « ... M. Portalis, par conscience sans doute, » mais aussi par inclination naturelle et, disons-le, par faiblesse » de caractère, était un instrument toujours souple et docile aux » mains de ceux qui employaient à leur profit ses grandes qualités... » Avec l'esprit d'un sage, il avait l'âme d'un subalterne... » (L'Église romaine et lepremier Empire, tome 1er, page 157.)
Nous ne pouvons que protester contre ce jugement, dans lequel l'expression semble dépasser, par son excessive rigueur, la pensée de l'écrivain. Si M. d'Haussonville avait connu toute la vie de Portalis, il n'aurait pas attribué une âme de subalterne à l'homme courageux qui risqua ses jours pour sauver deux accusés innocents des fureurs delà populace, qui prononça en janvier 1793 l'apologie de
Tandis que Portalis suivait les difficiles négociations dont on vient de voir la conclusion, une autre tâche, non moins délicate, lui était dévolue : avocat officiel du Concordat, il avait à le défendre publiquement contre les attaques du parti philosophique et contre les critiques des ultramontains.
Il dut combattre d'abord les ennemis du christianisme, dont les forces étaient considérables à Paris et qui préparaient une résistance énergique. Le Conseil d'État, auquel le Premier Consul avait annoncé luimême la signature du Concordat, avait accueilli cette nouvelle avec un déplaisir mal dissimulé; le Tribunat en demandait hautement le rejet et le Corps législatif paraissait de même prêt à le repousser.
Ce fut dans ces circonstances critiques que Portalis
Louis XVI, qui brava, au sein du Conseil des Anciens, les menaces du parti conventionnel, et qui, sous le Consulat, se constitua l'éloquent avocat du christianisme et du Concordat devant une assemblée hostile et en face d'une société incrédule. Sans doute, si Portalis fut inaccessible à la crainte, il ne sut pas toujours résister assez énergiquement à la volonté dominatrice de Napoléon; mais qui pouvait, en 1802, se soustraire au triple ascendant du génie, de la gloire et de la puissance du Premier Consul? Portalis le subit, comme le subissaient alors les esprits les plus fiers et les plus libéraux, Camille Jordan, Chateaubriand, et ii accomplit, sous cette impulsion, tout le bien qu'on pouvait attendre de lui. Des écrivains, peu suspects de préventions en faveur du régime impérial et des libertés gallicanes, l'ont reconnu. L'un d'eux écrit ces lignes : « ... Les contemporains de Portalis, juges mieux » informés du bien qu'il fit et des difficultés qu'il rencontra, lui » rendirent une justice que nous lui refusons souvent. Tous les • gens de bien regardèrent sa perte comme un deuil pour l'Église » plus encore que pour l'État... Le principe de nos erreurs sur son » œuvre, c'est que nous le jugeons d'après les idées et les facilités » de notre temps. Mais, si nous le plaçons entre l'absolutisme de
présenta au Conseil d'État le Concordat et les articles organiques. Un exposé des motifs précédait le projet de loi. Portalisy définissait, tout d'abord, la mission de l'État en matière religieuse, ses droits et ses devoirs vis-à-vis de l'Église :
« Tout gouvernement , disait-il, exerce deux
» sortes de pouvoirs en matière religieuse: celui qui » compète essentiellement au magistrat politique en » tout ce qui intéresse la société, et celui de protecteur » de la religion elle-même.
» Par le premier de ces pouvoirs, le gouvernement » est ien droit de réprimer toute entreprise sur la tem- » poralité, et d'empêcher que, sous des prétextes reli- » gieux, on ne puisse troubler la police et la tranquil- » lité de TÉtat ; par le second, il est chargé de faire
• Napoléon d'un côté, et l'athéisme révolutionnaire de l'autre, à » une époque où toutes les influences politiques lui étaient oppo- » sées, où il fallait cacher le cardinal-légat et sa croix dans des « voitures pour ne point prêter à rire, et faire marcher les géné- » raux au Te Deum de Noire-Dame par force, comme des écoliers » mutins, on comprendra que M. Portalis a été violenté plus que » coupable, et qu'il doit être plaint plutôt que blâmé. Du reste, si » on s'obstine à le blâmer quand même, ce ne doit êire qu'avec re- » connaissance, car ses fautes ont été heureuses dans ce sens qu'en » le maintenant au pouvoir, elles nous ont préservé d'un autre mi- » nistre en des temps où il n'était pas un seul homme capable de » faire moins de mal que lui. » {Vie du cardinal d'Astros, archevêque de Toulouse, par le II. P. Caussette, pages 112 et suivantes.) Voilà comment Portalis est jugé par un adversaire déclaré des articles organiques. Nous ne souscrivons pas entièrement à cette appréciation ; mais il nous a paru nécessaire de la mettre sous les yeux du lecteur. Après l'avoir reproduite, nous ne pouvons altiibuer qu'à une inadvertance l'excessive sévérité de M. le comte d'Haussonville.
» jouir les citoyens des biens spirituels qui leur sont > garantis par la loi portant autorisation du culte qu'ils » professent l, »
A l'appui de ce principe, Portalis invoque la pratique constante de tous les gouvernements, l'esprit de la religion, l'assentiment de la majorité du clergé catholique et les déclarations réitérées de l'Église de France. Il ajoute:
« On ne doit jamais confondre la religion avec » l'État: la religion est la société de l'homme avec » Dieu; l'État est la société des hommes entre eux.
» Or, pour s'unir entre eux, les hommes n'ont be- » soin ni de révélation, ni de secours surnaturels ; il » leur suffit de consulter leurs intérêts, leurs affections, » leurs forces, leurs divers rapports avec leurs sem- » blables ; ils n'ont besoin que d'eux-mêmes 2. »
Rien n'est plus vrai que cette distinction fondamentale, qui contient, en substance, la réfutation sans réplique de la théorie du droit divin. Il est certain, en effet, que, si l'État et l'Église sont tous deux enfants de Dieu, en ce sens que les deux sentiments humains auxquels ils répondent, l'instinct de sociabilité comme l'instinct religieux, ont été gravés par la main de Dieu au fond de notre âme, ils n'ont, cependant, de commun que l'origine. Mode de création et de propagation, but et moyens d'influence, tout les distingue l'un de l'autre. Leurs voies sont séparées et parallèles; leur alliance
1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat de 1801. Paris, Joubert, 184S, 1 vol. in-8, page 85.