‹ Portalis, sa vie et ses œuvresChapitre 36 sur 48 · Portalis, Ibib., page · texte numérisé non relu

Portalis, Ibib., page

est naturelle, mais elle ne saurait jamais entraîner, ni pour l'un ni pour l'autre, l'aliénation de son indépendance. La société tire d'elle-même sa raison d'être et ses moyens de conservation, ses prérogatives et sa légitimité : nul, parmi les esprits impartiaux, ne saurait le contester ; mais il faut se souvenir que la vraie légitimité a pour fondement et pour «condition le respect des droits d'autrui. Or, plus l'État exerce, de l'aveu de tous, une grande et salutaire autorité, plus il a le strict devoir de ne porter aucune atteinte aux droits primordiaux des citoyens dont il se compose et de ne jamais attenter ni à la sécurité de leur personne, ni à la liberté de leur intelligence, ni surtout à la majesté de leur conscience.

Il semble, cependant, que Portalis ait, un instant, perdu de vue cette loi des sociétés dans le passage suivant :

« La question de savoir si le chef d'une société reli- » gieuse ou tout autre ministre du culte a un pouvoir » sur les États se réduit aux termes les plus simples : » chaque homme, par la seule impulsion de la loi natu- » relie, n'est-il pas chargé du soin de sa conservation? » Ce que chaque homme peut pour son salut indivi- » duel, pourquoi le corps politique, qui est une vaste » réunion d'une multitude d'hommes, ne le pourrait-il » pas pour leur salut commun? La souveraineté est-elle » autre chose que le résultat des droits de la nature » combiné avec les besoins de la société * ? »

i. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 87.

Quelque habile que soit cette argumentation, elle n'en est pas moins dangereuse: elle contient, en germe, la théorie du salut public. Les droits de la nature et les besoins de la société sont, pour la souveraineté, une base bien peu solide, une barrière bien fragile. La vraie limite est le droit individuel, et, dans une définition complète de la puissance de l'État, il est impossible d'omettre ce principe, sans ouvrir, volontairement ou non, la voie à l'absolutisme socialiste.

Portalis, qui avait tant de fois combattu cette doctrine, ne pouvait évidemment songer à la justifier; mais sa parole, en cette occasion, le sert mal et prête à de fâcheuses interprétations. Il insiste, plus loin, sur sa pensée primitive en l'aggravant :

« L'unité de la puissance publique et son univer- » salité sont une conséquence nécessaire de son indé- » pendance : la puissance publique doit se suffire à » elle-même, elle n'est rien si elle n'est tout; les » ministres de la religion ne doivent point avoir la pré- » tention de la partager ni de la limiter l . »

Dans ce passage encore, l'erreur et la vérité se succèdent et se heurtent. Proclamer l'unité de la puissance publique, c'est poser le principe constitutif de la société civile; en' affirmer l'universalité, c'est autoriser le despotisme. Déclarer que la puissance publique doit se suffire à elle-même, c'est simplement en réclamer Tindépendance; prétendre qu'elle n'est rien si elle n'est

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 87.

tout, c'est ouvrir la porte aux plus redoutables excès de pouvoir. Exclure enfin les prêtres du partage de la puissance politique, c'est se montrer soucieux des droits de l'Etat et de la dignité du clergé; mais nier que leurs légitimes prérogatives puissent limiter celles de l'État, c'est subordonner, au moins en apparence, la liberté individuelle à la toute-puissance du souverain.

La même contradiction se reproduit encore plus loin, quand Portalis aborde la délicate question des matières mixtes et indique les diverses solutions auxquelles s'était arrêté le Gouvernement. Lorsqu'il revendique pour la société le droit de concourir à la fixation de l'heure et du lieu des cérémonies religieuses, ainsi qu'à la limitation du nombre des fêtes, lorsqu'il démontre la nécessité d'organiser le mariage civil à côté du mariage religieux, il reste sur le terrain exclusivement laïque; mais il en franchit les limites, lorsqu'il ajoute :

« Il est, par exemple, de l'essence de la religion que » sa doctrine soit annoncée : mais il n'est pas de l'es- » sence de la religion qu'elle le soit par tel prédicateur » ou tel autre ; et il est nécessaire à la tranquillité pu- » blique qu'elle le soit par des hommes qui aient la » confiance de la patrie : il est quelquefois même » nécessaire à la tranquillité publique que les matières » de l'instruction et de la prédication solennelle » soient circonscrites par le magistrat; nous en avons » plusieurs exemples dans les capitulaires de Gharle- > magne *. »

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 89.

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Cette prétention, si elle se traduisait en fait, serait une véritable usurpation. Tant qu'elle respecte l'État et les lois, l'Eglise est libre, libre de ses actes comme de ses paroles, et il ne saurait appartenir à aucune autorité temporelle de lui dicter ses choix ni de limiter son enseignement. Comprend-on, d'ailleurs, le pouvoir laïque se constituant juge de questions dogmatiques et arbitre des consciences? Le comprend-on choisissant des prédicateurs officiels et posant à l'inspiration de leur éloquence la limite de son bon plaisir? Un tel système violerait la liberté des cultes et serait aussi odieux qu'inefficace : il créerait un clergé ouvertement courtisan ou sourdement hostile : à ce double titre, il est condamné par ses conséquences.

Telles sont les erreurs de doctrine que l'on remarque avec regret dans le début du rapport de Portalis au Conseil d'État. Émanant d'un tel homme, elles prouvent l'extrême difficulté de ces questions et elles doivent rendre indulgent pour les confusions des autres controversistes qui s'aventurent sur ce terrain périlleux. Plusieurs circonstances particulières expliquent , du reste, la méprise de Portalis : écrivant au lendemain du xvme siècle, à une époque où vivait encore le souvenir des empiétements funestes du clergé, fortement imbu de l'esprit des anciens Parlements, Portalis était, en outre, placé sous l'influence directe d'un homme, grand par ses actes et par ses idées, mais jaloux de son pouvoir et n'admettant à côté de lui aucune autorité indépendante. Dans cette situation, Portalis avait dû se préoccuper principalement de dissiper la crainte

d'une restauration théocratique , de renfermer en d'étroites limites le pouvoir religieux et de multiplier les garanties contre ses usurpations. On vient de voir que, sur ce point, la parole avait dépassé sa pensée.

La suite du rapport n'offre ni les mêmes erreurs, ni le même intérêt. Portalis y expose, avec sa science accoutumée, l'ancienne constitution du culte catholique; il fait connaître l'organisation de la nouvelle Église; il insiste sur l'obligation de la résidence épiscopale, sur le maintien des prérogatives des chapitres, sur la nécessité de reconstituer les séminaires ; il indique les moyens d'existence matérielle assurés au clergé, en retour de l'abandon de ses biens; il adresse, enfin, cet appel éloquent à la tolérance mutuelle des ministres de tous les cultes :

« Sous un gouvernement qui protège tous les cultes, » il importe que tous les cultes se tolèrent réciproque- » ment : le devoir des ecclésiastiques est donc de » s'abstenir, dans l'exercice de leur ministère, de toute » déclamation indiscrète qui pourrait troubler le bon » ordre. Le christianisme, ami de l'humanité, com- » mande lui-même de ménager ceux qui ont une » croyance différente, de souffrir tout ce que Dieu » souffre, et de vivre en paix avec tous les hommes1. »

Le rapport de Portalis aurait dû se terminer par ces nobles paroles. Il a, malheureusement, cru devoir y ajouter, sur les résultats probables des articles orga-

i. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 98.

j;a PORTALIS

niques, des considérations où l'on ne reconnaît ni la simplicité habituelle de son style, ni la finesse ordinaire de son goût : il y est parlé, avec une certaine emphase, de la superstition, du fanatisme bannis par les sciences, et le Premier Consul est qualifié de « héros philosophe, » jugement d' une / vérité au moins contestable et auquel Bonaparte lui-même n'eût probablement pas souscrit.

En résumé, le rapport au Conseil d'Etat est la plus faible des œuvres de Portalis. Il en est autrement de l'admirable exposé qu'il lut au Corps législatif, en lui présentant le Concordat. Il se sentait alors sur un terrain moins incertain. Le Premier Consul, irrité du rejet du Titre préliminaire du Code Civil, venait de faire épurer par le Sénat le Tribunat et le Corps législatif. Des hommes dévoués au gouvernement consulaire et favorables aux lois proposées avaient remplacé les membres exclus ; cependant, la majorité n'en était pas moins hostile au Concordat ; elle s'inclinait devant la volonté du Premier Consul, mais elle ne dissimulait pas son mécontentement.

Ce fut devant une assemblée ainsi disposée que Portalis prit la parole, le 5 avril 1802, et prononça son chef-d'œuvre, le discours sur l'organisation des cultes. Il y aborde la question religieuse dans toute sa grandeur. Après un rapide exposé des faits qui avaient amené le gouvernement consulaire à se préoccuper de l'état des cultes en France, il examine tout d'abord « si la religion en général est nécessaire aux corps » de nation; si elle est nécessaire aux hommes ? »

IL résout cette question capitale à l'aide du bon sens et de l'expérience universelle. S'il est, en effet, un point sur lequel l'esprit humain n'ait pas varié, c'est assurément sur l'absolue nécessité du règne de la loi, et sur l'existence d'un lien logique entre la loi positive et la loi morale, entre la loi morale et la religion. Depuis Platon jusqu'à Bossuet, philosophes et politiques ont reconnu que la loi, en dehors de laquelle il n'y a pas de salut pour les sociétés, tire sa force et son autorité de son accord avec les grandes règles morales que nous portons écrites au fond de l'âme, et que celles-ci, à leur tour, ne sauraient ni obtenir le respect sans une sanction, ni trouver de sanction en dehors des dogmes religieux. On est donc en droit de dire que l'idée de Dieu est la base et le lien des sociétés, qu'après avoir présidé à leur constitution, elle assure leur conservation, et qu'on ne saurait l'attaquer, sans ébranler, du même coup, les assises de l'édifice social.

« Quels que soient nos avantages, dit Portalis, quel » que soit le perfeclionnement de notre espèce, les » bons esprits sont forcés de convenir qu'aucune so- » ciété ne pourrait subsister sans morale, et que l'on » ne peut encore se passer de magistrats et de » lois.

» Or, l'utilité ou la nécessité de la religion ne dé- » rive-t-elle pas de la nécessité même d'avoir une mo- » raie? L'idée d'un Dieu législateur n'est-elle pas aussi » essentielle au monde intelligent que l'est au monde » physique celle d'un Dieu créateur et premier moteur » de toutes les causes secondes? L'athée, qui ne recon-

» naît aucun dessein dans l'univers, et qui semble » n'user de son intelligence que pour tout abandonner » à une fatalité aveugle, peut-il utilement prêcher la » règle des moeurs en desséchant par ses désolantes » opinions la source de toute moralité?...

« La morale sans préceptes positifs laisserait la rai- » son sans règle ; la morale sans dogmes religieux ne » serait qu'une justice sans tribunaux1. »

La diversité des religions ne porte pas atteinte à ce principe. Toutes, en effet, bien qu'à des degrés différents, proclament, au nom de Dieu, la plupart des grandes lois de la morale naturelle, et toutes en rappellent l'existence par des rites dont l'observation est, non pas l'essence, mais l'auxiliaire de la piété. C'est de leurs dogmes et de leurs cérémonies sacrées que les cultes tirent leur puissance; c'est par eux qu'ils agissent sur le caractère des peuples et leur inculquent les lois de la morale universelle. En vain se flatterait-on d'atteindre le même but à l'aide d'une religion naturelle qui n'aurait sur l'homme d'autre autorité que celle de la raison et qui ne tarderait pas à dégénérer en système philosophique. Après de longues études et de sérieuses méditations, l'homme peut bien arriver, dans le calme de ses passions, à se créer une conviction scientifique sur le mystérieux problème de ses destinées; mais cette conviction, purement métaphysique, est fragile et changeante comme toute opinion hu-

1. Portails, Discours, rapports et travaux inédits sur le Conror~ dat, page ',).

maine. S'il est vrai qu'elle satisfasse l'esprit, il est bien rare qu'elle suffise au cœur et à l'âme, qu'elle comble le vide de l'un, qu'elle vivifie l'autre ; elle persuade sans dominer , elle conseille sans gouverner , elle ne donne à l'homme pour consolateur, pour guide et pour juge que l'homme lui-môme. Il en est autrement de la foi en Dieu : elle assure à tout homme et à toute société la fermeté de principes , l'énergie de convictions et la vigueur de conduite qui sont les signes de la virilité. La véritable puissance en ce monde est l'idée ; c'est elle qui fait les grands hommes et les grands poupies, c'est elle qui domine les grands actes de l'histoire, et, parmi les prodiges qu'elle enfante, aucun n'égale ceux qui naissent de la foi religieuse.

« On se trompe, dit Portalis, si. en contemplant la » société humaine, on s'imagine que cette grande ma- » chine pourrait aller avec un seul des ressorts qui la » font mouvoir; cette erreur est aussi évidente que » dangereuse. L'homme n'est point un être simple; la » société, qui est l'union des hommes, est nécessairo- * ment le plus compliqué de tous les mécanismes. Que » ne pouvons-nous le décomposer ! et nous aperce- » vrions bientôt le nombre infini de ressorts imper- » ceptibles par lesquels elle subsiste. Une idée reçue, » une habitude, une opinion qui ne se fait plus remar- » quer a souvent été le -principal ciment de l'édifice. » On croit que ce sont les lois qui gouvernent, et par- » tout ce sont les moeurs : les mœurs sont le résultat » lent des circonstances, des usages, des institutions. » De tout ce qui existe parmi les hommes, il n'y a rien

» qui embrasse plus l'homme tout entier que la reli- » gion1. »

Il n'est pas de fondateur de société qui n'ait compris cette vérité. Tous ont parlé au nom du. ciel, tous ont placé leur peuple sous l'invocation divine. Moïse est législateur parce qu'il est pontife ; Solon inscrit le nom de Dieu au frontispice de ses lois ; Rome antique se prosterne au pied de ses autels avant de conquérir l'univers, et, depuis l'avénemënt du christianisme, c'est à l'ombre de la croix que grandissent les nations. Nos sociétés vieillies laissent s'effacer ces souvenirs de leur berceau ; elles sont trop portées à oublier qu'à leur origine, le culte de la matière était frère de la barbarie, comme il le serait encore de nos jours, si le scepticisme triomphait. Portalis l'affirme en ces termes énergiques :

« Je le dis pour le bien de ma patrie, je le dis pour » le bonheur de la génération présente et pour celui » des générations à venir, le scepticisme outré, l'esprit » d'irréligion transformé en système politique, est plus » près de la barbarie qu'on ne pense

» Quand il n'y aura plus de religion, il n'y aura

» plus ni patrie ni société pour des hommes qui, en » recouvrant leur indépendance, n'auront que la force » pour en abuser.

» Dans quel moment la grande question de l'utilité » et de la nécessité des institutions religieuses s'est- » elle trouvée soumise à l'examen du Gouvernement ?

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 12.

» Dans un moment où l'on vient de conquérir la liberté, » où l'on a effacé toutes les inégalités affligeantes , et » où l'on a modéré la puissance et adouci toutes les » lois. Est-ce dans de telles circonstances qu'il faudrait » abolir et étouffer les sentiments religieux ? Cest sur- » tout dans les États libres que la religion est néces-

• saire. C'est là, dit Polybe, que, pour rC être pas » obligé de donner un pouvoir dangereux à quelques » hommes, la plus forte crainte doit être celle des

* dieux 4. »

Après avoir démontré la nécessité d'une religion, Portalis examine brièvement la voie qu'il convient de suivre pour donner satisfaction à ce besoin impérieux de la nation. Il discute, sans s'y attacher plus qu'elle ne le mérite, l'étrange suggestion de certains publicistes qui conseillaient au Premier Consul de se constituer le chef d'une nouvelle religion ; il écarte, en quelques mots, cette proposition dont le ridicule avait déjà fait justice, et il prouve que le christianisme seul, par son antiquité, par ses dogmes, sa morale et sa constitution, peut rétablir en France la paix des âmes.

Il rappelle que l'Évangile a civilisé tous les peuples de l'Europe ; il reconnaît que, sans doute, dans l'accomplissement de sa tâche [providentielle, le cjergé catholique a souvent commis des fautes; mais il refuse de considérer ce fait comme un argument sérieux contre le christianisme. Les prêtres sont des

1. Portalis, Discours, rapports et' travaux inédits sur le Concordat, page f5„

hommes, ils agissent en hommes ; leurs erreurs ne sont imputables qu'à leur faiblesse, et il faut en faire abstraction pour connaître et pour apprécier le christianisme en lui-même.

Or, dégagé des calomnies de ses détracteurs et des exagérations de quelques-uns de ses apologistes, le christianisme nous apparaît, à la double lumière des Évangiles et de l'histoire, comme le civilisateur des peuples et l'éducateur de l'humanité. Loin d'énerver les esprits, il les fortifie ; loin d'enchaîner la raison, il l'élève en la purifiant. Où trouver, en effet, les maîtres de la pensée humaine, les plus belles découvertes, les plus admirables créations de l'art, sinon sur le sol rhrétien et dans les siècles chrétiens?

«... Pourrions-nous, dit Portalis, regarder comme » inconciliables avec nos lumières et avec nos mœurs » une religion que les Descartes, les Newton, et tant » d'autres grands hommes s'honoraient de professer, » qui a développé le génie des Pascal, des Bossuet » et qui a formé l'âme de Fénelon?...

» Si les corps de nation, si les esprits les plus sim- » pies et les moins instruits sont aujourd'hui plus » fermes que ne l'étaient autrefois les Socrate et les » Platon sur les grandes vérités de l'unité de Dieu, de > l'immortalité de l'âme humaine, de l'existence d'une » vie à venir, n'en sommes-nous pas redevables au » christianisme1? »

Portalis insiste sur le caractère essentiellement con-

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits survie Concordat, page 21.

ciliant et pacifique des préceptes évangéliques, sur leur respect envers la souveraineté politique ; il rappelle quelles merveilleuses vertus la foi religieuse a enfantées et développées jusque sous le règne de la Terreur, dans les hôpitaux comme au fond des prisons, parmi les victimes résignées de la guillotine comme parmi les martyrs volontaires de la charité, et il s'écrie :

« Lorsqu'on est témoin de certaines vertus, il semble » qu'on voit luire un rayon céleste sur la terre. Eh » quoi ! nous aurions la prétention de conserver ces » vertus en tarissant la source qui les produit toutes ! • Ne nous y trompons pas ; il n'y a que la religion » qui puisse ainsi combler l'espace immense qui existe » entre Dieu et les hommes * ! »

Il restait à fixer les principes d'après lesquels devait avoir lieu la restauration du culte catholique. Portalis les indique dans la suite de son discours. Tolérance et protection ; tolérance dans les rapports des différentes Églises entre elles, protection de l'État envers toutes ; ni religion exclusive ni loi athée, ni culte dominant ni culte toléré : voilà, en deux mots, le système de Portalis. Fort des exemples de l'histoire , il • démontre successivement qu'une église dominante ou exclusive déchire l'État et se ruine elle-même; qu'une église abandonnée sans réserve à toute l'ardeur de son zèle peut devenir dangereuse pour la paix publique ; enfin qu'une église proscrite est invincible et renverse à la

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur /<? Concordat, page 25.

longue, par son autorité morale, les persécuteurs imprudents qui tentent sa ruine.

Ces divers systèmes écartés, il ne restait que celui de la protection. Il fallait protéger l'Église, afin de la rassurer contre le déchaînement des passions ennemies et de lui enlever tout prétexte d'antagonisme politique ; il était nécessaire de régler son organisation nouvelle, d'accord avec le Pape, pour prévenir les exagérations de doctrine et mettre fin au schisme que la constitution civile du clergé avait fait éclater en France et que tant de cruautés avaient envenimé.

L'intervention du Pape était indispensable, pour donner une consécration religieuse aux résolutions arrêtées par le Gouvernement. En se séparant de la Papauté à l'exemple de l'Angleterre, on n'aurait eu que l'alternative de réunir dans les mêmes mains, au grand détriment de la liberté, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou de constituer une primatie, une sorte de papauté nationale destinée à devenir, en raison même de son origine, soit le plus terrible adversaire, soit le plus vil courtisan de l'autorité laïque. Rompre avec Rome, ce n'eût pas été seulement renier toutes les traditions de notre histoire, c'eût été encore mépriser les vœux de l'immense majorité des populations et déserter les intérêts permanents de la France, que la conformité de race et de croyance rend l'alliée naturelle et le centre politique de toutes les puissances catholiques.

Ces principes reconnus, Portalis analyse rapidement

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les dispositions du nouveau Concordat ; il répond à diverses objections de détail que ce projet avait soulevées, soit au Tribunat, soit au Conseil d'État, soit dans le public; enfin il insiste sur la nécessité d'une large et charitable tolérance :

«... Des prêtres fanatiques ont abusé et pourront » abuser encore du dogme catholique sur l'unité de » l'Église pour maudire leurs semblables et pour se > montrer durs et intolérants; mais ces prêtres sont » alors coupables aux yeux de la religion même; et » la philosophie, qui a su les empêcher d'être dauge- » reux, a bien mérité de la religion, de l'humanité etde » la patrie.

» Les ministres du culte catholique ne pourraient • prêcher l'intolérance sans offenser la raison, sans » violer les principes de la charité universelle, sans être » rebelles aux lois de la République, et sans mettre leur » doctrine en opposition avec la conduite delaProvi- » dence ; car, si la Providence eût raisonné comme les » fanatiques, elle eût, après avoir choisi son peuple, » exterminé tous les autres : elle souffre pourtant que » la terre se peuple de nations qui ne professent pas » toutes le même culte, et dont quelques-unes sont » même encore plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie. » Ceux-là seraient-ils sages qui annonceraient la pré- » tention de vouloir être plus sages que la Providence » même * ? »

On a rarement mieux défini la mission des prêtres

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 48.

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ici-bas; jamais réprobation plus énergique n'a frappé l'intolérance. A ' défaut d'autre preuve, il suffirait de ces lignes pour faire admirer, non-seulement l'élévation du cœur de Portalis, mais encore la profondeur et la pureté de sa foi. Il faut, en effet, la posséder dans toute sa force, pour en comprendre ainsi la suprême beauté : Portalis avait adoré, au fond de son âme chrétienne, l'incomparable majesté du Dieu de l'Évangile qui pardonne au lieu de frapper, et qui ne laisse tomber sur l'homme que des paroles de paix et de consolation ; il avait compris que l'amour sans bornes de l'humanité est, pour une Église née de la croix, une source d'inépuisable grandeur et de puissance ; il avait senti enfin, au souvenir de la primitive Église, que la prière est la seule arme des prêtres et que, pour vaincre, il leur suffit de bénir et d'aimer l'humanité au milieu de laquelle ils vivent.

Un exemple mémorable venait de confirmer les convictions de Portalis sur cette question : les anciens évêques avaient, à- la voix de Pie VII, volontairement renoncé, pour la plupart, à leurs siégea, afin de faciliter la réorganisation des diocèses en France, et remis leurs démissions entre les mains 'du Souverain Pontife. Portalis n'hésite pas à rendre hommage à ce noble désintéressement; il fait ressortir la grandeur d'un tel sacrifice « généreusement offert par le pa- » triotisme, par la conscience et par la liberté; l » il expose ensuite les projets du Gouvernement en faveur

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 50.

des protestants et des juifs; puis, résumant les considérations si diverses qu'il vient de présenter, il arrive à cette éloquente conclusion :

« La patrie n'est point un être abstrait...; la patrie » n'est quelque chose de réel qu'autant qu'elle se » compose de toutes les institutions qui peuvent nous » la rendre chère. Il faut que les citoyens l'aiment ; » mais pour cela il faut qu'ils puissent croire en être » aimés

» Quel intérêt n'a donc pas la patrie à protéger la » religion, puisque c'est surtout par la religion que » tant d'hommes destinés à porter* le poids du jour et » de la chaleur peuvent s'attacher à la patrie !

» Citoyens législateurs, tous les vrais amis de la > liberté vous béniront de vous être élevés aux grandes » maximes que l'expérience des siècles a consacrées, et » qui ont constamment assuré le bonheur des nations et » la véritable force des empires *. »

Ainsi se termine le rapport de Portalis, œuvre capitale où son talent arrive à son apogée. Déjà, on se le rappelle, il avait énergiquement revendiqué, devant le Conseil des Anciens, le respect de l'antique foi de la Fiance, et cet acte de courage était devenu plifcs tard l'un des principaux motifs de son exil. En 1802, la même pensée l'inspire; mais, parlant au nom d'un gouvernement puissant et réparateur, il agrandit, il élève le débat; il proclame, pour la première fois depuis la Révolution, l'indispensable nécessité de l'idée

i. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat,, page 56.

de Dieu au foyer domestique comme au cœur des nations. Jamais, dans une assemblée française, on n'avait abordé avec cette ampleur et cette puissance la grande question religieuse ; jamais on ne l'avait entendu traiter avec autant de profondeur et de sagesse. L'exemple a été suivi depuis, peut-être même dépassé ; mais Portalis n'en conserve pas moins l'honneur d'avoir ouvert, au sein du Corps législatif de 1802, cette liste si longue, si brillante d'hommes d'Etat et de publicistes qui n'ont cessé de défendre, à la tribune et dans la presse, les intérêts moraux du pays, et qui ont cherché , en toute* occasion , à cimenter l'alliance féconde de la religion et de la liberté.

Il n'avait cependant encore accompli qu'une partie de sa tâche. Après avoir victorieusement soutenu la cause du christianisme en face de la société nouvelle issue de 1789, il restait à persuader, à son tour, la cour de Rome et à la réconcilier avec les principes mêmes de cette société. L'entreprise était difficile : il fallait lutter contre des préjugés invétérés, réfuter des opinions absolues comme le dogme, désarmer enfin des adversaires passionnés et possédant le détestable talent de faire servir les intérêts religieux à la satisfaction de leurs rancunes politiques. En effet, si, comme on l'a vu, le Concordat fut, en France, de la part des républicains exaltés, l'objet de la plus vive opposition, il ne souleva pas, à Rome, de moindres difficultés. Le cardinal Consalvi avait été

i. Le projet de loi sur le Concordat fut voté par 228 voix conlre 21.

vivement surpris de voir publiés à la suite du Concordat, et comme une annexe inséparable de cet acte diplomatique, les articles organiques, qui n'avaient été communiqués que tardivement au cardinal Gaprara, et dont les négociateurs français, le Premier Consul luimême, n'avaient jamais parlé que comme d'un simple règlement de police relatif aux formes purement extérieures et aux intérêts matériels des cultes. Lorsque Consalvi reconnut, à la place de l'inofifensive réglementation qu'on lui avait annoncée, toutes les libertés de l'Eglise gallicane codifiées par les soins de Portalis et devenues loi de l'Etat sans accord ni discussion préalable, son irritation fut grande ; il la fit partager au Souverain Pontife, et Pie VII, dans une de ses allocutions au sacré collège, protesta formellement contre la publication et les dispositions des articles organiques.

Cette manifestation significative menaçait de jeter sur la nouvelle loi un discrédit qui aurait atteint le Concordat lui-même ; elle pouvait ébranler l'autorité morale du Premier Consul et porter le trouble dans les consciences catholiques. Il était donc urgent que le gouvernement consulaire intervînt, et que, soit par une déclaration publique, soit par des remontrances officieuses, il obligeât la Cour de Rome à changer d'attitude ; il fallait qu'il exprimât clairement sa pensée, et qu'aux yeux de la catholicité, il s'expliquât sur ce grave sujet : il le fit par l'organe de Portalis.

La doctrine de Bossuet, que Portalis commenta dans un mémoire plein de science et d'éloquence, se résume

en deux grandes propositions basées sur l'Évangile, confirmées par la pratique constante de la primitive Église et acceptées par tous les pontifes romains jusqu'à Grégoire VII. Indépendance absolue du pouvoir temporel vis-à-vis du pouvoir spirituel, primauté spirituelle des conciles oecuméniques : telle est toute la déclaration du clergé.

Le premier de ces principes est dicté par la sagesse et la justice. Il est la sauvegarde de l'Église aussi bien que de l'État, il assure la légitime influence de l'une comme la sécurité de l'autre. En effet, l'autorité le l'Église n'est pas de cette terre. Elle n'y saurait dominer sans s'abaisser, car elle n'en est pas née. Elle vient de plus haut, elle porte ses regards plus haut, et le sceptre est une arme dangereuse entre ses mains consacrées à la prière et à la bénédiction. Est-ce à dire qu'il faille, au gré de certains publicistes, limiter son action à la direction des consciences individuelles, l'emprisonner dans l'étroite enceinte de la vie privée et lui refuser toute influence sur l'existence des nations, toute action sur la conscience politique des souverains et des peuples? Ce serait une grave erreur. L'Église domine, règne et gouverne; mais ce règne est différent de celui du souverain laïque, ce gouvernement est autre que celui de l'autorité séculière. L'Église règne, en effet, dans le sanctuaire inaccessible de la conscience; elle a l'empire des idées et le gouvernement des âmes. Incarnation des instincts moraux de l'humanité, elle est placée, par son essence et par la volonté de son divin fondateur, à cette hauteur où toutes les haines des partis poli-

tiques, tous les antagonismes de race et de nationalité doivent s'effacer et disparaître dans la splendide unité de la justice et de la charité universelles. Le terrible jeu des révolutions et des guerres doit la trouver indulgente sans faiblesse et désintéressée sans indifférence. Il faut qu'elle ignore ou du moins qu'elle oublie toujours jusqu'au nom des partis, mais qu'elle n'ignore et ne déguise jamais ni le juste ni le vrai. Si elle se mêle au combat des opinions et à la lutte des factions rivales, que ce soit pour imposer à toutes le respect des principes de modération et de loyauté sans lesquels il n'est pas de discussion possible ; si elle s'occupe des rapports des sujets avec leur souverain, que ce soit afin de prêcher aux uns l'obéissance à la loi, l'amour de leur pays, et de soutenir, contre les empiétements ou les colères de l'autre, les droits inviolables de tout être humain; si elle se montre sur les champs de bataille, qu'elle y paraisse sous les traits d'un pacificateur condamnant, par l'éloquence muette de sa sublime protestation, tout acte de violence, toute agression inique et s'offrant lui-même à la mort pour arrêter l'effusion du sang. Libre ou opprimée, prospère ou pauvre, l'Eglise ne saurait manquer de grandeur tant qu'elle suit cette voie. Dégagée des intérêts passagers et terrestres des gouvernements, insaisissable et incompressible comme l'âme elle-même, elle a le droit d'élever librement sa voix vers Dieu, de l'adresser ensuite aux hommes, et quiconque prétendrait l'entraver préparerait sa propre ruine, car il s'attaquerait à un principe indestructible, à la liberté de conscience qui peut

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plier sous la force, mais qui finit toujours par se redresser victorieuse.

Ces droits de l'Église ne peuvent lui être contestéspar l'État, tant qu'elle se renferme dans le domaine purement spirituel. S'en écarte-t-elle, la position se modifie, l'application des principes change, et l'État, tout à l'heure désarmé en face des convictions, recouvre son autorité, sa juridiction, sa puissance sur leurs manifestations extérieures. Représentant légal de la nation, défenseur naturel des intérêts et des droits de tous, il tient du même principe qui lui interdit toute action sur les âmes, le devoir d'intervenir, dès que la foi sort du sanctuaire de la conscience et descend sur la terre pour se traduire en acte. Il doit, sans doute, remplir cette mission avec la plus grande modération, il est tenu d'user de ménagements envers le sentiment si délicat et si profond que la foi religieuse fait naître dans le cœur des hommes ; mais, de quelque réserve qu'il entoure son intervention, la légitimité de sa prérogative n'en demeure pas moins placée au-dessus de toute discussion. L'Etat ne saurait, en effet, sans faillir à son mandat, abdiquer, vis-à-vis de l'Église, le premier de ses droits et de ses devoirs, celui d'assurer le maintien de l'ordre, l'action des lois, la sécurité des citoyens et le respect des autorités établies. De là, pour lui, une double mission de contrôle et de répression : contrôle respectueux mais vigilant sur les actes extérieurs de la puissance ecclésiastique , répression morale des excès que les ministres de l'Église commettraient dans l'exercice de leurs fonctions et qui ne recevraient pas, de la

part de leurs supérieurs, un désaveu péremptoire et sévère. Soumise à ce régime, l'Église n'est pas omnipotente dans l'ordre temporel; elle n'est pas non plus dans la dépendance du pouvoir laïque : ni tyrannique, ni opprimée, elle demeure sous la sauvegarde des libertés publiques et du droit commun.

Les doctrines de l'Église gallicane ainsi résumées semblent irréfutables; comme il arrive toujours cependant, les difficultés et les incertitudes naissent de l'application. L'État a un droit de surveillance sur les manifestations extérieures de la foi religieuse; mais comment s'exercera ce contrôle? Où commencera l'acte matériel, où finira le for intérieur ? Qui fera respecter la limite ? Et, si elle vient à être violée, qui réprimera les transgressions ? On entre alors sur ce terrain dangereux des questions mixtes, quia été, pendant des siècles, comme le champ de bataille des Papes et des Empereurs. La France, avant le Concordat, était soumise, en cette matière, à une foule d'usages nés de la pratique des anciens rois, confirmés par les Parlements, tolérés par le Saint-Siège, quelquefois après des protestations prolongées, et consacrés, en dernier lieu, par des édits royaux. Ainsi, le changement des circonscriptions diocésaines, la nomination des évêques et des curés n'étaient valables que sauf l'agrément du souverain; les prêtres prêtaient serment de fidélité au Roi; aucune assemblée ecclésiastique ne pouvait se réunir, aucun envoyé du Saint-Siège ne pouvait exercer ses fonctions en France sans autorisation ; les Parlements et le Conseil du Roi étaient investis du droit excessif de

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casser tout acte de l'autorité ecclésiastique qui leur était dénoncé par la voie de Yappel comme d'abus; enfin, le Gouvernement se réservait la faculté d'interdire la publication dans le royaume de toutes les bulles du Saint-Siège et même de tous les décrets des conciles.

La loi du 18 germinal an X reproduisait cet ensemble de règles que la prudence jalouse des Parlements avait élevées comme autant de barrières entre TEglise et l'État, et Portalis tenta de démontrer la nécessité de leur maintien dans son rapport au Premier Consul en date du cinquième jour complémentaire de l'an XI (20 septembre 1803). Fidèle à ses habitudes de discussion élevée et logique, il remonte d'abord aux principes qui dominent cette grave matière, et, dans un lumineux exposé, il esquisse à grands traits la théorie des rapports de l'Église et de l'État. Il cherche, dans leur origine, la raison première de leurs droits, la règle de leurs relations réciproques, et, de la priorité de l'existence de l'État, il conclut à son indépendance.

« Avant la révélation et l'institution du sacerdoce, » dit-il, il y avait des gouvernements, et ces gouver- » nements étaient légitimes. Les droits de la société » humaine ne reconnaissent d'autres auteurs que l'au- » teur même de la nature, créateur et conservateur de » l'ordre social. D'où il suit que le gouvernement civil » est en soi indépendant de quelque autre puissance » que ce soit.

» La révélation et l'institution du sacerdoce n'ont » point altéré les pouvoirs de la société civile, ils n'ont

» point diminué les droits de l'Empire ; car l'Église » n'a reçu aucune puissance directe ou indirecte sur le * temporel des États, ni parmi les nations chrétiennes, » ni parmi celles qui ne le sont pas ; son divin fonda- » teur a lui-même déclaré que son royaume n'était pas » de ce monde ; il a refusé de prononcer sur une con- » testation qui était relative à des intérêts civils ; il a » recommandé l'obéissance aux lois et aux gouverne- » ments établis *, »

Ainsi, Portalis prend pour base de son argumentation le texte des livres saints, la doctrine des Pères de l'Église, interprétée par Fleury; puis, suivant dans l'histoire la trace de cette grande tradition, il rappelle les nombreux exemples de soumission et de désintéressement que l'Église primitive a donnés au monde : il cite tour à tour Tertullien et saint Ambroise, alliant à une invincible ténacité dans la défense de la foi l'obéissance la plus absolue en matière politique; saint Augustin plaçant au nombre des vertus chrétiennes la fidélité des sujets à leurs souverains; Grégoire II désavouant les conquêtes faites, au nom des intérêts religieux, par des princes orthodoxes sur des souverains hérétiques ; toute l'Église enfin continuant à suivre cette voie sans hésitation et sans dissentiment jusqu'au pontificat de Grégoire VII.

Tout change alors dans l'attitude et le langage de l'Église. La Papauté franchit ses limites, envahit le domaine temporel et s'érige en suzeraine de l'univers

1. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 114.

chrétien: erreur fatale, qui devait jeter le trouble dans les consciences, semer la méfiance et la haine entre les deux pouvoirs et créer plus tard, sur la plupart des trônes catholiques, des adhérents intéressés au schisme protestant et à l'insurrection de la pensée philosophique ! Il importe de mettre en évidence la cause d'une faute dont les conséquences furent 'si graves. Beaucoup d'historiens ne l'ont cherchée que dans le caractère orgueilleux de Grégoire VII et de Boniface VIII et ils ont attribué uniquement à une pensée d'ambition l'audacieuse tentative qui a précipité ces deux pontifes dans un abîme d'infortunes et de douleurs. Cette explication a, sans doute, une certaine vérité historique ; mais elle semble incomplète. Lorsque l'Église, par la voix de Boniface VIII , se proclama souveraine des souverains, et que, prétendant ici-bas au rôle delà Providence, elle se déclara l'arbitre des sceptres et des couronnes, ce n'était pas seulement le désir de la domination qui l'inspirait, c'était encore, il faut le dire, le zèle exagéré, mais sincère de sa mission. La société chrétienne présentait, à cette époque, le plus affligeant spectacle. Elle traversait l'une de ces trois grandes crises qui ont, au xive, au xvie et au xvme siècles, successivement ébranlé l'Europe jusque dans ses fondements et menacé de faire reculer la civilisation : huit croisades avaient épuisé l'enthousiasme qui les avait enfantées ; les croisés avaient rapporté de la Terre Sainte les goûts et les mœurs de l'Orient ; la féodalité avait perdu la vigueur de sa constitution primitive ; la royauté se sentait déjà assez forte pour opprimer, sans

être encore assez puissante pour mettre un terme aux tyrannies locales ; le monde ancien s'abîmait dans des convulsions sanglantes et le monde nouveau ne faisait pressentir que par des déchirements et des révoltes son lointain avènement. Jamais la force brutale n'avait commis de si grands attentats, jamais elle n'avait mêlé tant de perfidie à tant de cruautés ; toutes les faiblesses que le Christ avait protégées, toutes les misères qu'il avait bénies étaient de nouveau opprimées et foulées aux pieds : l'esclavage avait reparu, avec ses horreurs, sous le nom de servage ; le pauvre était devenu le jouet avili et torturé de la puissance ; la femme était, comme aux temps de la Rome païenne, la proie de la volupté, et l'adultère, assis sur le trône, y prétendait à la légitimité. Contre de tels excès, les victimes n'avaient d'autre sauvegarde que l'autorité de l'Église : c'est à elle que l'esclave, le paysan, le pauvre, la femme demandaient secours et consolation, et l'histoire impartiale nous les montre tendant sans cesse vers Rome leurs bras suppliants. Seule, en effet, l'Eglise conservait, au fond des monastères du Moyen-Age, le dépôt sacré de la science, du travail et de la charité ; seule elle pouvait panser les plaies, rasséréner les âmes des malheureux, et sa cause était celle de l'humanité. Un jour arriva où le pouvoir temporel, escorté de ses hommes d'armes et de ses légistes, vint frapper aux portes du sanctuaire et prétendit substituer un clergé de son choix à celui dont les censures l'importunaient: la guerre éclata sanglante, acharnée, elle se prolongea pendant des siècles, et, lorsqu'au plus fort de la lutte, la Papauté se vit

menacée dans son existence, se redressant avec une énergie suprême, elle voulut montrer qu'aucune dignité, si haute qu'elle fût, ne pouvait faire fléchir sa justice, elle frappa le coupable jusque sur le trône, et, entraînée par le sentiment de sa propre puissance, elle osa se déclarer maîtresse de tous les royaumes, dispensatrice de toutes les couronnes. Elle outre-passait ainsi ses droits ; mais elle sauvait l'Europe de la barbarie et donnait aux déchaînements de la force le seul frein qui pût les contenir. Les circonstances justifiaient donc sa résolution ; son seul tort fut d'ériger en principe absolu ce qui n'était qu'un acte exceptionnel et de transformer en loi la violation même de la loi.

Les empiétements de Boniface VIII sur le pouvoir laïque ne sauraient se défendre que comme représailles, et Portalis n'a pas de peine à réfuter les autres explications qui en avaient été données. Il prouve que, d'après les traditions de la primitive Église, la soumission au pouvoir établi est une obligation de conscience; il rappelle que, même après Grégoire VII et Boniface VIII, la majorité de l'Église est demeurée fidèle aux traditions des premiers chrétiens : il cite les paroles de saint Bernard; il invoque l'exemple peu probant, il est vrai, des Parlements sous Philippe le Bel ; il insiste avec plus de raison, sur celui du Sénat de Venise résistant aux injonctions du pape Paul V en matière purement temporelle; il ajoute, enfin, à ces différents témoignages celui de l'Église gallicane, proclamant en 1682, par la voix de Bossuet, la mutuelle indépendance des deux pouvoirs.

Telle est la théorie : que sera la pratique? Qui fixera le sens de ces mots si vagues et pourtant si importants à définir : spirituel, temporel ? Il est difficile de répondre en termes suffisamment précis à ces questions; toutefois, il est une règle qui permet presque toujours d'assigner un terme certain à l'action réciproque des souverains et des pontifes. Ce qui distingue, en effet, le pouvoir spirituel, c'est son caractère exclusivement persuasif. Dès qu'il y a coercition, on entre dans le domaine du souverain temporel. L'Église peut et doit conseiller, discuter, prier surtout, mais commander et dominer, jamais. Elle peut encore moins condamner et punir matériellement. Quelque pernicieuse que soit la propagande anti-religieuse, quelque gêne que l'Église éprouve dans l'exercice public de son culte, quelque attentat que les passions privées ou les haines politiques commettent contre la morale, son bras doit rester désarmé et il est même de son intérêt de ne jamais provoquer l'intervention de la puissance séculière. Sa conscience doit lui suffire.

A la suite de cette longue discussion sur la séparation des deux pouvoirs, Portalis s'engage dans un débat exclusivement théologique au sujet de l'infaillibilité du Pape. Ce n'est pas ici le lieu d'analyser ni d'apprécier une semblable controverse; il suffit de citer les belles et simples paroles par lesquelles Portalis termine l'exposé de principes que nous venons de résumer :

« La religion, dit-il, doit se conserver et s'étendre » par les mêmes moyens qui l'ont établie. . . C'est par

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» la douceur, par la persuasion, par la charité qu'elle » a triomphé du paganisme : c'est par les mêmes voies > qu'elle s'assurera constamment les mêmes triomphes.

» Le véritable intérêt de la religion est donc non- » seulement que ses ministres n'empiètent pas sur les » objets temporels, et qu'ils ne s'arrogent aucune pré- » rogative insolite, mais encore qu'ils soient fidèles » observateurs des préceptes et des maximes qui doi- » vent diriger leur mission *. *

Après avoir ainsi fixé les principes, Portalis discute, article par article, la loi du 18 germinal an X. Nous ne le suivrons pas dans les détails de cette oeuvre considérable, où il s'applique particulièrement à justifier, par des citations d'exemples consacrés ou de textes évangéliques, les dispositions des articles organiques. Nous nous bornerons à indiquer les principales questions en discussion.

Les objections les plus vives portaient sur les trois points suivants : la réception des bulles pontificales en France, la publication des décrets des conciles, enfin les appels comme d'abus. La défense faite au clergé de s'assembler sans autorisation, l'obligation imposée aux séminaires d'enseigner les quatre articles de la déclaration de 1682 et la nécessité de l'intervention du pouvoir laïque pour l'établissement des fêtes nouvelles donnaient également lieu à de vives réclamations.

En ce qui concerne la réception des bulles pontifi-

i. Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 154.

cales, Portalis invoque, à l'appui des prérogatives conférées au Gouvernement, le principe de la suzeraineté territoriale et l'extranéité du Pape. Il dément les assertions exagérées et dissipe les craintes affectées du parti ultramontain, il prouve que la nécessité de la vérification ne peut, en aucun cas, porter atteinte à l'exercice du pouvoir spirituel de la cour de Rome, puisque les brefs de la pénitencerie pour le for intérieur sont toujours admis sans difficulté1 *; il démontre, le texte de la loi et les arrêts des Parlements en main, que la vérification ne peut jamais porter sur les questions de dogme ou de liturgie résolues dans les bulles pontificales, mais seulement sur la forme pour ainsi dire extérieure de ces bulles, et qu'elle a pour objet unique de s'assurer que, sous le sceau du Saint-Siège, la malveillance politique ne cherche pas à propager des doctrines séditieuses ou des excitations à la révolte ; enfin, rappelant rapidement la longue série d'actes royaux, de décisions judiciaires et même de déclarations apostoliques qui ont proclamé la légitimité du droit de contrôle attribué au Gouvernement, il réduit à néant les griefs de la cour de Rome.

La tâche était plus difficile pour les règles relatives à la publication des décrets des conciles œcuméniques. Les conciles représentent l'Église universelle, et, à ce titre, ils jouissent d'une infaillibilité absolue et incontestée. Leurs décisions sont toujours et exclusivement dogmatiques, les questions politiques leur demeurent

1. Un décret impérial de 1810 les dispensa même complètement de vérification.

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étrangères et leur œuvre semble devoir, en conséquence, rester en dehors de la juridiction de l'autorité laïque. Portalis ne nie aucun de ces principes ; il motive, par d'autres considérations, l'intervention de l'Etat : il prouve, à l'aide de l'histoire ecclésiastique, que les conciles déclarés œcuméniques ne l'ont pas toujours été en réalité, que ces synodes déguisés ont donné trop souvent accès aux passions politiques ou délibéré sous la pression d'influences séculières, et il revendique, en conséquence, pour le Gouvernement, le droit d'examiner les conditions dans lesquelles ont eu lieu les délibérations des conciles, avant d'autoriser la publication de leurs décisions. 11 regarde cette intervention comme une pure formalité, comme une simple précaution, et il refuse d'y voir, en aucun cas, une atteinte à l'indépendance des consciences ou une entrave aux libres communications de l'Église avec ses membres.

Sur la question des appels comme d'abus, il n'est pas moins affirmatif. Il prouve, en parcourant toute l'histoire de l'ancienne monarchie, qu'il appartient à l'État, par cela seul qu'il existe, de réprimer les infractions aux lois dont il est le gardien et d'en rappeler le respect aux prêtres qui l'oublieraient, par une peine purement morale, qui tient plus de l'avertissement que du châtiment. Il ajoute qu'en indiquant sommairement les principaux cas d'abus, la loi fait tout ce qu'il lui est possible de faire, et qu'on ne saurait demander sans injustice à l'État d'enchaîner lui-même sa liberté d'action par une indication limitative des circons-

tances où pourrait s'ouvrir le recours au Conseil d'Etat.

Il justifie, enfin, par des considérations de bon ordre et de sécurité publique, l'intervention de l'État dans la fixation du nombre des fêtes, dans l'enseignement des séminaires et dans la réunion des assemblées ecclésiastiques.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces graves questions et sur les explications de Portalis. Il est, ce semble, inattaquable quand il distingue entre la vérification d'un acte religieux dans sa forme extrinsèque et lé jugement des doctrines qu'il renferme ; il est encore dans la stricte vérité lorsqu'il place sous la garantie d'une tradition séculaire les règles contenues dans la loi du 18 germinal an X; mais, lorsqu'il attribue au souverain le droit d'apprécier si un concile est ou non œcuménique et d'interdire la publication de ses décisions, lorsqu'il laisse au pouvoir exécutif une autorité discrétionnaire pour la fixation des cas d'abus, il paraît se mettre en contradiction avec le principe fondamental de la liberté de conscience. Quelle est, en eifet, la première fonction de l'Eglise, quel en est le premier droit et le premier devoir, sinon de communiquer sans entrave avec les fidèles et de leur faire entendre, jusqu'aux extrémités de la terre, cette voix qui doit les maintenir dans l'unité d'une même croyance? Quel est le droit primordial du prêtre, comme de tout citoyen, sinon celui de n'obéir qu'à la loi et de n'être jamais exposé à subir le blâme public d'un juge sans appel investi d'une autorité discrétionnaire? Tel est, cependant, le double droit que les articles organiques

restreignent par les obstacles apportés à la publication des décrets des conciles et par l'étendue à peu près indéfinie des cas d'abus. Les principes gallicans auxquels ces règles sont empruntées étaient l'œuvre de laïques et le fruit d'une époque de lutte où l'État, encore faible, se trouvait menacé dans son existence par les envahissements d'une Église toute-puissante investie de pouvoirs politiques. 11 était superflu, sinon nuisible, de reproduire, sous le Consulat, des dispositions d'un caractère aussi exceptionnel, et il est sage aujourd'hui de laisser sommeiller, avec tant d'autres lois tombées en désuétude, ces deux articles qui pourraient amener des dissidences fâcheuses et qui ne sauraient, du reste, en ce siècle de publicité, prévenir ou arrêter aucune publication ecclésiastique.

Le Saint-Siège comprit sans doute, dès 1802, que le gouvernement français avait entre les mains une arme plus dangereuse qu'utile ; car, malgré ce qu'elle aurait pu répondre à l'argumentation de Portalis, la cour de Rome préféra garder le silence. L'esprit de justice qui inspirait généralement le savant et remarquable rapport de Portalis, le ton modéré dans lequel il était conçu, la rassuraient sur les conséquences des articles organiques, et, sans y adhérer, elle jugea inutile d'insister davantage pour leur abrogation. Le cœur évangélique de Pie VII répugnait, d'ailleurs, à la prolongation d'une discussion qui retardait les bienfaits de la restauration religieuse en France, et il s'efforçait de faire succéder à de stériles controverses l'étude des mesures pratiques les plus propres à faciliter la réor-

ganisation du culte catholique. Sur ce terrain, il trouva le Premier Consul, aussi bien que Portalis, empressés à seconder son zèle apostolique, et bientôt il eut la joie d'apprendre que le Concordat était entré en pleine vigueur dans toute l'étendue de la France.

Ce résultat était dû, en grande partie, à la modération, à l'éloquence, à l'habileté de Portalis. Faut-il l'en approuver? faut -il le regretter? La question peut paraître aujourd'hui douteuse. On a vu, en effet, pendant ces dernières années, se développer et grandir deux écoles adverses, qui, de points de vue diamétralement opposés, s'accordent à condamner le système des concordats, et en particulier celui de 1801. Les uns, fougueux et imprudents défenseurs de l'Église, soutiennent que l'État est dans l'Église, qu'il n'a pas, dès lors, à sanctionner les prérogatives préexistantes de l'Église, que c'est, au contraire, à celle-ci, seule puissance indépendante et légitime icibas, qu'il appartient de consacrer l'existence des États, l'avènement des souverains, de leur imprimer le sceau de la légitimité, de leur communiquer quelque chose de son inviolabilité. Ils ne peuvent voir dans le Concordat qu'une entrave dissimulée sous une apparence de protection et qu'une négation indirecte des droits primordiaux de l'autorité spirituelle. Les autres, irréconciliables adversaires du clergé et de la religion, dénoncent tout concordat comme un pacte funeste conclu, pour l'asservissement des peuples, entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil; ils prétendent que, si l'État soutient et protège l'Église, c'est

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par une abdication coupable de ses droits ou par une complaisance intéressée; ils invoquent, à l'appui de leur thèse, le principe de la liberté de conscience, le dogme de la souveraineté absolue de l'État, ils proclament la séparation éternelle du glaive spirituel et du glaive temporel, et, formulant leur théorie en axiome, ils décrètent l'Église libre dans VÉlat libre.

Ces deux erreurs, en apparence ennemies, sont sœurs en réalité. Pour en démêler le germe, il suffit de rappeler l'origine respective de l'État et de l'Église, et d'en déduire, comme conséquences, leurs missions respectives, leurs devoirs réciproques. L'État est fils de l'homme : né de notre instinct de sociabilité, formé à l'image de la famille et de la commune, il est créé pour faciliter à chacun le libre exercice de ses droits naturels, la satisfaction légitime de ses besoins, et pour imposer à chaque citoyen, au nom de tous, les règles salutaires d'où dérivent la paix et la sécurité du corps social. L'Église est fille de Dieu : sortie de son sein, émanée de sa volonté créatrice, mais propagée par des hommes, maintenue en général par des moyens humains, elle a, comme Dieu lui-même, pour lui et en son nom, l'empire des consciences et des âmes; son royaume est celui du ciel, sa loi est la loi morale ; son but est la sanctification de l'humanité.

De là, une double conséquence, un double devoir, un double droit. L'État, chargé de pourvoir aux besoins légitimes des hommes qui le composent, ne peut, sans faillir à sa mission, comprimer ou seulement négliger ld plus universel, le plus durable, le plus élevé de tous,

c'est-à-dire le besoin de religion : il doit donc respecter et protéger les cultes, tant qu'ils ne compromettent ni la sécurité publique, ni l'intérêt social dont il est le protecteur; il a le droit de réprimer les envahissements de ces cultes, dès qu'ils franchissent les limites de leur domaine purement spirituel et de régler, avec une entière indépendance, toutes les questions qui n'intéressent directement ni la sincérité des croyances, ni la liberté des consciences.

En face des droits et des devoirs de l'État, quels sont les droits et les devoirs de l'Eglise? L'Église, nous l'avons dit, est appelée à transformer, à perfectionner, autant que possible, la nature humaine, sans jamais la mutiler. Il ne lui appartient donc pas de supprimer l'instinct si vivace de la sociabilité, qui a successivement enfanté la commune, la cité, l'État ; elle doit le respecter et en respecter les œuvres; elle doit faire des croyants et les laisser, avant tout, citoyens : c'est à cette condition seulement qu'elle peut être puissante et honorée. En se montrant soucieuse des prérogatives d'autrui, elle assure les siennes et elle garde le droit de réclamer avec justice, dès que le pouvoir civil porte atteinte à sa juridiction spirituelle ou à son autorité dogmatique.

Ainsi, respect réciproque dans leurs voies diverses, mais parallèles : telle est, brièvement résumée, la théorie des rapports de l'Église et de l'État. Gomme l'âme et le corps dans la personne humaine, ils sont, dans les sociétés, réunis et distincts, séparés et coexistants; et, de même que, chez l'homme, le signe de la mort phy-

sique ou de la mort morale est la destruction de l'un des deux principes matériel ou immatériel par l'autre, de même une nation qui laisse absorber l'État par l'Église ou l'Église par l'État ne peut manquer de s'éteindre dans l'engourdissement de la théocratie ou dans les convulsions de l'anarchie.

Or, comment maintenir l'union et l'équilibre entre les deux principes vitaux des sociétés? Gomment assurer, à tous les instants de leur coexistence, le libre exercice de leurs droits? Et, pour continuer la comparaison, si l'homme composé d'une âme et d'un corps peut à peine empêcher cet envahissement de l'âme par le corps qui s'appelle le matérialisme, ou cet anéantissement du corps par l'âme qui s'appelle le mysticisme, comment prévenir, entre l'État et l'Église, dans les manifestations extérieures de leur puissance, les dissentiments et les conflits? Suffira-t-il de proclamer V Église libre dans F État libre? Ne nous y trompons pas : ce principe pompeux mais vide, ce n'est pas l'indépendance et la paix, c'est le divorce et la guerre. L'Église et l'État proclamés libres tous deux, où sera la limite de ces deux libertés rivales? qui la fixera? qui la fera respecter? Et, si aucune règle n'est tracée, si aucune borne n'est posée, combien de temps pourrat-il s'écouler avant qu'une guerre irréconciliable éclate entre les deux pouvoirs? L'histoire répond à cette question : chaque fois que la tiare et la couronne se sont trouvées en présence l'une de l'autre, dans la plénitude de leur puissance et de leur liberté, une lutte fatale a ébranlé les États et troublé les consciences. Elle a, sui-

vant les vicissitudes des temps et la diversité des caractères, aboutit tantôt au vasselage des rois, tantôt à la sujétion des pontifes, toujours au grand scandale des âmes, et la trêve qui suivait ces combats acharnés ne faisait trop souvent que consacrer le triomphe de la force.

Les concordats ont été conclus après des siècles de dissensions et de guerres. Nés de la lassitude des pouvoirs rivaux et des vœux des nations opprimées, ils ont posé la limite à partir de laquelle les deux autorités si longtemps ennemies reconnaissaient leur indépendance réciproque, ils ont substitué au règne de la violence l'empire d'une loi commune et librement discutée. Leur apparition fut saluée comme un bienfait, et leur rétablissement serait accueilli de même, si jamais le système de V Église libre dans VEtat libre était mis à l'épreuve par les peuples modernes. Sans doute, on pourrait aujourd'hui relâcher les liens de la réglementation des cultes et laisser plus d'indépendance à l'Église et à l'Etat dans leurs rapports réciproques ; mais il serait imprudent de compter uniquement sur le progrès des moeurs publiques et sur l'influence de la civilisation pour prévenir les conflits entre l'autorité spirituelle et le pouvoir temporel. Les institutions et les mœurs peuvent changer, le cœur de l'homme ne change pas. Or, dans tous les temps, les puissants de la terre s'irriteront des censures d'un pouvoir qui parle au nom du ciel, et, dans tous les temps aussi, le prêtre qui tient en ses mains les consciences sera tenté d'user de ce pouvoir redoutable pour influer directement sur la

marche des événements politiques. Il est donc nécessaire de réprimer les violences des uns comme les empiétements des autres; il importe que la paix des âmes soit placée sous la sauvegarde de la foi jurée, et que dans l'intérêt commun de l'Église et de l'État, on ne laisse prédominer en Europe ni l'absolutisme religieux des czars, ni la théocratie de l'ancienne Espagne. Contre ce double fléau, le Concordat de 1801 est une précieuse sauvegarde. Ses auteurs ont eu le mérite de comprendre, au lendemain du xvme siècle, que la religion sagement entendue, sincèrement pratiquée, sans ostentation et sans arrière-pensée de domination politique, avec l'esprit d'humilité que prêche l'Évangile, est la base fondamentale de toute société , tandis qu'un ultramontanisme ambitieux et intolérant ne peut amener que désordre dans l'État et scandale dans l'Église; ils ont senti que la vraie dignité, la vraie grandeur d'un culte réside, non dans son action passagère et changeante sur les passions terrestres et les tristes évolutions de la politique, mais bien dans son pouvoir souverain, immuable et céleste sur les consciences et les âmes; et, par une de ces conciliations heureuses que les partis extrêmes réprouvent seuls, ils ont relevé l'Église, sans compromettre la liberté de conscience et maintenu les principes de l'Église gallicane sans porter atteinte à la légitime autorité de la cour de Rome.

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