Portalis, loco citato, page
sans en donner avis au Ministre des Cultes : il avait interrogé le prédicateur sur ses sermons, en avait censuré l'esprit général et s'était même permis de lui indiquer le sujet de ses conférences à venir, lui reprochant « de prêcher le cagotisme et les pratiques » superstitieuses, de n'avoir jamais parlé de la con- » scription militaire, de la gloire de V Empereur et » de celle de nos armées * . »
A la nouvelle de cette pitoyable équipée qui peint les mœurs de l'époque, Portalis prit en main la cause de l'abbé Frayssinous. Il avait assisté incognito à quelques-unes des conférences de l'éloquent prédicateur, il avait pu en apprécier l'admirable talent et la tolérante charité. Aussi n'hésita-t-il pas à réclamer, en termes énergiques, contre l'intervention de la police, plus nuisible encore à la dignité des pouvoirs publics qu'aux intérêts du culte catholique. 11 s'empressa de signaler au Ministre de la Police l'absurdité d'une telle démarche faite à l'insu du Ministre des Cultes et l'injustice ridicule des reproches adressés à l'abbé Frayssinous. Il prouva que, loin de se faire l'apôtre d'une dévotion étroite, cet ecclésiastique s'attachait à présenter les principaux dogmes du christianisme sous leur aspect le plus général et le plus élevé ; que, s'il n'avait pas entretenu ses auditeurs de la gloire des armées françaises et de la conscription, c'est que le devoir des vrais prédicateurs est de ne jamais transformer leur chaire en
1. Lettre à Monseigneur l'Archichancelier sur la mesure dont M. l'abbé Frayssinous avait été l'objet de la part du Préfet de Police. 17 mars 1807. (Portalis, loco citato,page 587.)
tribune politique ; enfin, qu'en n'insistant pas sur les bienfaits du régime impérial, il faisait preuve de tact et plaçait son enseignement au-dessus du reproche de servilité, en même temps que la personne de l'Empereur au-dessus du soupçon d'avoir inspiré son propre éloge. Il ajoutait que la parole sacrée perd toute puissance, dès qu'elle paraît obéir au mot d'ordre de l'autorité temporelle, et que si, dans des cas d'extrême danger, il est permis d'en prévenir les écarts, il faut, d'ordinaire, en respecter scrupuleusement l'indépen- .dance.
A ce point de vue, l'incident semblait trop grave à Portalis pour qu'il se contentât de réclamer auprès du Ministre de la Police. Il saisit de ses plaintes l'Archichancelier Gambacérès, il porta même l'affaire jusqu'à l'Empereur. Des frontières de Pologne, au plus fort d'une guerre acharnée, Napoléon, toujours attentif aux moindres bruits de l'intérieur, avait demandé une note sur l'illustre prédicateur dont la parole avait un si grand retentissement parmi la société parisienne. En répondant aux questions de l'Empereur, Portalis disait :
« L'abbé Frayssinous n'est point déclamateur,
» il a le style d'une conversation noble et élevée, son » objet est de faire aimer et respecter la religion, en » établissant qu'elle est l'amie de l'ordre social, et » qu'elle se concilie avec les plus grandes lumières. Le » genre de M. l'abbé Frayssinous ne ressemble à au- » cun de ceux de nos prédicateurs ordinaires; ses dis- » cours ne sont pas des sermons ; il présente des déve- » loppements oratoires qui tiennent le milieu entre une
» discussion qui ne serait que philosophique et une sim- » pie prédication1 .»
On ne saurait mieux définir la nature du talent de l'abbé Frayssinous, ni le genre qu'il venait de créer : la conférence, cette controverse hardie portée par le christianisme dans le domaine de la philosophie, controverse que tant d'admirables orateurs allaient élever si haut, et qui est devenue, de nos jours, une nouvelle gloire pour l'Église et pour la France.
Constamment occupé de faire respecter la liberté du sacerdoce et de défendre les droits du clergé, Portai is n'était pas moins attentif à le maintenir dans la voie de la modération. Plusieurs de ses rapports témoignent du zèle avec lequel il recommandait aux prêtres une charitable tolérance, dans les cas si fréquents où des conflits peuvent s'élever entre les particuliers et l'Église, pour refus de sépulture ou de sacrements.
En proposant à Napoléon Ier de sanctionner le rétablissement des dimanches et fêtes, il insistait sur la nécessité de ne prohiber que les travaux extérieurs et de respecter absolument, pour tout le reste, la liberté du for intérieur2. Il retirait à l'Église la gestion souveraine de ses intérêts matériels : il l'obligeait à subir, dans les cimetières, la co-propriété et la surveillance des communes; dans la sacristie même, le contrôle des conseils de fabrique, et il détruisait ainsi les derniers vestiges de l'indépendance politique du clergé.
1. Rapport à Sa Majesté l'Empereur, au sujet des conférences de M. l'abbé Frayssinous. 14 mai 1807. (Porlalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 581.) ,
2, Portalis, lococitato, page 565.
L'intervention de Portalis dans la rédaction du catéchisme impérial fut moins heureuse. Les articles organiques avaient posé en principe « qu'il n'y aurait plus » qu'une liturgie et un catéchisme pour toutes les » églises de France. » Dès 1803, Portalis s'était occupé de la rédaction du nouveau catéchisme : un théologien italien qui faisait partie de la suite du légat, avait été, d'abord, chargé de ce travail; mais, son projet ayant été rejeté d'un commun accord comme incomplet et défectueux, le Premier Consul résolut, d'après le conseil de l'abbé Emery, supérieur général de la congrégation de Saint-Sulpice, de prendre purement et simplement pour guide le catéchisme de Bossuet1. Une commission d'ecclésiastiques français, dont faisait partie l'abbé d'Astros, fut, en conséquence, instituée au ministère des Cultes, et elle dut procéder, de concert avec le légat, à la refonte et à la révision du catéchisme de l'évêque de Meaux. Ses délibérations se prolongèrent jusqu'en 1804. Le projet de catéchisme qui en sortit était inattaquable comme œuvre théologique; mais, tandis que la commission achevait, au point de vue du dogme, son consciencieux examen, Napoléon vint mêler à son travail le soin de ses intérêts temporels et ses préoccupations dynastiques. Son attention s'était fixée, tout d'abord, sur les préceptes relatifs aux devoirs des sujets envers leur souverain. Le catéchisme de Bossuet ne contenait , touchant cette importante
i. M. le comte d'Haussonville, L'Église romaine et le premier Empire, tome II, pages 258 et suivantes; Jauffret, Mémoires sur les affaires ecclésiastiques, etc., tome II, pages 138 et suivantes.
question, qu'une seule demande et une seule réponse rattachées au quatrième commandement de Dieu : Napoléon désira que le nouveau catéchisme fût moins laconique. 11 proposa, en premier lieu, la rédaction suivante :
* La soumission au Gouvernement de France esti elle un dogme de l'Église? -~ Oui, l'Écriture ensei- » gne que celui qui résiste aux puissances résiste à » l'ordre de Dieu ; oui, l'Église nous impose des devoirs » plus spéciaux envers le Gouvernement de la France, » protecteur de la religion et de l'Église; elle nous » ordonne de l'aimer, de le chérir et d'être prêts à » faire tous les sacrifices pour son service l. »
La commission de théologiens, à laquelle ce projet fut communiqué, objecta qu'on ne pouvait présenter comme un dogme de l'Église universelle l'obligation, toute nationale, d'obéir au Gouvernement de la France. Napoléon comprit la justesse de cette observation et n'insista pas. Il demanda seulement qu'en raison du trouble jeté dans les esprits en France par la Révolution, le nouveau catéchisme s'exprimât avec quelques détails sur les devoirs des sujets, et le désignât personnellement à leur respect et à leur amour. Il trouva le cardinal Gaprara disposé à entrer dans cette voie, et, après s'être concerté avec lui sur les termes à employer, il fit rédiger par Portalis l'étrange leçon de catéchisme qu'on va lire :
« D. — Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard
1. M. le comte d'Haussonville, L'Eglise romaine et le premier Empire, tome II, pages 266 et 267.
» des princes qui les gouvernent, et quels sont, en » particulier, nos devoirs envers Napoléon Ier, notre » Empereur?
» R. — Les chrétiens doivent aux princes qui les » gouvernent, et nous devons, en particulier, à Napo- » léon Ier, notre Empereur, l'amour, le respect, l'obéis- » sance, la fidélité, le service militaire, les tributs
* ordonnés pour la défense de l'Empire et de son trône ; » nous lui devons encore des prières ferventes pour son » salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle » de l'État.
» D. — Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces » devoirs envers notre Empereur?
» R. — C'est premièrement, parce que Dieu, qui a » créé les empires et les distribue selon sa volonté, en
* comblant notre Empereur de dons, soit dans la paix, » soit dans la guerre, l'a établi notre souverain, l'a » rendu le ministre de sa puissance et son image sur la i> terre. Honorer et servir notre Empereur est donc » honorer et servir Dieu lui-même. Secondement, » parce que Notre - Seigneur Jésus-Christ, tant par » sa doctrine que par ses exemples, nous a ensei- » gné lui même ce que nous devons à notre souverain : > il est né en obéissant à l'édit de César Auguste; il a » payé l'impôt prescrit, et, de même qu'il a ordonné » de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, il a aussi or- » donné de rendre à César ce qui est à César.
» D. — N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui » doivent plus fortement nous attacher à Napoléon Ier, » notre Empereur?
» R. — Oui, car il est celui que Dieu a suscité, dans » des circonstances difficiles, pour rétablir le culte pu- » blic et la religion sainte de nos pères, et pour en être » le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre public » par sa sagesse profonde et active ; il défend l'État » par son bras puissant ; il est devenu l'oint du Sei- » gneur par la consécration qu'il a reçue du souverain » pontife, chef de l'Église universelle.
» D. — Que doit-on penser de ceux qui manque- » raient à leur devoir envers notre Empereur ?
» R. — Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient » à Tordre établi de Dieu, et se rendraient dignes de la » damnation éternelle1. »
Le chapitre, ainsi formulé et accepté par la commission de théologiens, fut communiqué par Portalis au légat et attentivement discuté. A la suite d'une conférence spéciale qu'il eut avec le Ministre des Cultes, le cardinal Gaprara donna son adhésion à la rédaction projetée, et, deux jours après, le 13 mars 1806, il crut pouvoir revêtir de son approbation officielle et publique le catéchisme entier, bien qu'il eût reçu de Rome, dès le mois d'août 1805, l'ordre de communiquer d'abord au Saint-Siège tous les projets qui lui seraient soumis. Le haut clergé, qui fut informé par avance de la prochaine publication du nouveau catéchisme, n'éleva qu'une seule objection: il réclama et obtint l'affirmation précise de la doctrine : Hors de V Église, point de salut ; mais aucun évêque ne critiqua la leçon relative
1 . M. le comle d'Haussonville, L'Église romaine et le premier Empire, tome II, pages 266 et suivantes.
aux devoirs des sujets envers les souverains. Enfin, lorsqu'au mois d'août 1806, le catéchisme fut inséré au Moniteur et officiellement mis en vigueur, pas une voix ne réclama ; la cour de Rome elle-même le ratifia par son silence, et plusieurs prélats le recommandèrent aux fidèles dans les termes les plus élogieux.
La doctrine rigoureuse que le catéchisme exposait, sur la question des devoirs des sujets envers leurs souverains, n'était, en effet, nouvelle que dans la forme. Les paroles de saint Paul : Qui potestati résistif, Deo resistit, ne laissent place à aucun doute : elles donnent au devoir de la soumission à l'autorité temporelle le caractère le plus absolu. Déclarer, comme l'a fait le catéchisme de 1806, que l'on doit au souverain service militaire, impôts, respect, obéissance, fidélité, amour et prières , qu'en l'honorant et en le servant, on honore et on sert Dieu lui-même, qu'en lui résistant, on encourt la damnation éternelle, c'est simplement déduire les conséquences logiques du mot de saint Paul et reproduire la doctrine constante de l'Eglise, irréconciliable ennemie de toute violence et de toute révolte1. Ce qu'il y avait d'insolite dans la leçon du quatrième commandement, c'était la désignation directe de Napoléon Ier. Le précepte de l'Eglise sur la soumission est universel et immuable comme le dogme ; il ne fait pas acception de personnes, il dérive de la morale, non de
i. Nous avons sous les yeux la copie du projet de leçon sur le quatrième commandement, faite au Ministère des Cultes, d'après l'ordre de Portalis, et couverte en marge de citations des livres saints qui justifient chaque proposition.
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la politique; il s'applique au pouvoir temporel, à l'État, à la succession des souverains, mais il n'a pas en vue tel prince déterminé. Il en doit être ainsi : l'Église perdrait toute autorité, le jour où elle prétendrait intervenir dans le règlement des questions politiques et des querelles de parti, elle s'abaisserait si elle mettait sa parole au service d'une dynastie ou d'un souverain.
Les rédacteurs du catéchisme impérial eurent le tort grave d'oublier cette vérité. Portalis cherchait, il est vrai, à justifier leur décision, en alléguant les circonstances exceptionnelles dans lesquelles se trouvait alors la France. Il annonçait à Napoléon Ier, le 13 février 1806, l'achèvement du catéchisme, et il disait : « J'ai pensé que le temps était venu de remettre » sous les yeux de Votre Majesté la partie du caté-
* chisme relative aux devoirs de tout sujet envers son » prince. Déjà on avait présenté, avant le nouvel ordre » de choses, divers articles sur cet objet. Ces articles » parlaient vaguement de la soumission que l'on doit » aux puissances et aux chefs des États d'après la doc- » trine évangélique ; mais il me semble que ces géné- » ralités ne suffisent plus. Il s'agit d'attacher la con- » science des peuples à l'auguste personne de Votre » Majesté, dont le gouvernement et les victoires garan-
* tissent la sûreté et le bonheur de la France. Recom- » mander en général la soumission des sujets à leur » souverain, ce ne serait pas, dans l'hypothèse présente, » diriger cette soumission vers son véritable but. Le » précepte général peut suffire dans les temps ordi- » naires et quand on vit sous un ordre de choses qui
» existe depuis longtemps ; mais, aujourd'hui, le mot » souverain n'est qu'une expression vague dont chacun » pourrait arbitrairement faire l'application, selon ses » intentions et ses préjugés. J'ai donc cru qu'il était né* » cessaire de s'expliquer franchement et de rapporter » le précepte d'une façon précise à Votre Majesté. Gela » ôte toute équivoque, en fixant les cœurs et les esprits » sur celui qui peut seul et doit réellement fixer les » esprits et les cœurs * . »
Il y a, dans ces explications, une part incontestable de vérité; mais, si elles atténuent la faute, elles ne l'effacent pas. Il eût certainement mieux valu laisser, dans un hameau écarté de la Vendée, quelque curé royaliste désigner Louis XVIII comme le souverain véritable auquel le catéchisme ordonnait de prêter obéissance, que de faire officiellement intervenir le pouvoir civil dans l'enseignement religieux et d'employer comme moyen de domination politique un sentiment qui tire sa principale force de son indépendance. Portais eût été plus apte que personne à signaler ce danger, et il est d'autant plus regrettable qu'il ne l'ait pas fait. Il céda, entraîné par l'exemple. Il libella ce qui était déjà concerté entre l'Empereur et le cardinal Caprara2, et il est presque excusable d'avoir accepté une
Ii M. d'Haussonville, loco citato.
2. Voici ce que dit, à ce snj >t, l'ancien grand-vicaire du cardinal d' Astres, qui fut l'un des principaux rédacteurs du catéchisme impérial : « ... L'auteur de ce catéchisme ordonné par Napoléon, » approuvé par le cardinal Caprara, dont le fond était de Bossuet, » mais dont les remaniements furent considérables, que tous nos » pères ont récité et qu'un grand nombre regrettent encore, est
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doctrine que le légat approuvait sans réserve et que ratifiaient, par leur silence, une commission spéciale de théologiens et le haut clergé français. Ce fut, du reste, la seule faute de Portalis, pendant sa laborieuse administration; elle n'en saurait faire méconnaître, dans l'ensemble, l'habileté, la sagesse et l'intégrité. Les honneurs les plus insignes et les mieux mérités furent sa récompense. Dès 1803, la reconnaissante admiration de ses compatriotes le désigna comme candidat du département des Bouches-du-Rhône au Sénat ; en août 1804, Napoléon lui confia, par intérim, le portefeuille de l'Intérieur; le 1er février 1805, il lui conféra le grand-cordon de la Légion d'Honneur. L'Empereur avait, en effet, pleine confiance dans le caractère et les lumières de son Ministre des Cultes. S'il lui reprochait parfois une circonspection qu'il qualifiait de lenteur et des ménagements, excessifs à son gré, pour les opinions du clergé1, il ne lui en conservait pas
» demeuré un mystère. Nous sommes heureux d'en lever aujour- » d'hui les voiles : cet auteur était principalement l'abbé d'Astros.
» L'Empereur avait prié le Ministre des Cultes de faire rédiger » ce livre; M. Portalis demanda l'aide de son neveu, qui s'en » chargea. Ainsi, à trente-trois ans, il était le docteur officiel de » l'Église de France, et le mérite d'une œuvre aussi difficile lui » doit être attribué presque en entier. Je dis presque en entier, » car, s'il y avait du mérite dans cette leçon du quatrième commande- • ment, où étaient exposés les devoirs envers les souverains temporels » avec de si insolites développements, il doit revenir au cardinal Ca~ » prara, qui en fut le vrai rédacteur. » (P.Caussette, Vie du cardinal d'Astros, pages 109 à 111.)
1. Voir, notamment, dans la Correspondance de Napoléon I*r, les lettres à Gambacérès des 3 et 13 mai 1805, tome X, pages 457 et 499.
moins son estime et son amitié. Nous en trouvons, dans la correspondance de Napoléon Ier, un témoignage également honorable pour le ministre qui le reçut et pour le souverain qui le donna. Au printemps de 1804, un petit-fils naquit à Portalis; celui-ci sollicita du Premier Consul, qui allait devenir Empereur, la faveur de tenir le nouveau-né sur les fonts baptismaux. Le Premier Consul répondit :
« Citoyen Portalis, Conseiller d'Etat, je prends part » à tout ce qui vous arrive d'heureux. Je nommerai » avec plaisir votre petit-fils. Je désire que cela lui » porte bonheur, et pour cela je ne fais qu'un vœu, » c'est qu'il ait votre cœur et votre tête.
» Bonaparte l . »
Napoléon saisissait volontiers les occasions de manifester publiquement ses affectueux sentiments pour Portalis. Un jour, à la suite d'une séance du Conseil d'Etat, il était resté à discourir au milieu d'un groupe composé, en grande partie, de jeunes auditeurs, avides de recueillir ses moindres paroles. « Portalis, qui s'était » approché du groupe pour mieux entendre, se tenait » modestement derrière quelques jeunes auditeurs, » sans que ceux-ci fissent attention, captivés qu'ils » étaient par le prestige des paroles du Premier Con- » sul. A peine Napoléon, qui avait pour ce vénérable » magistrat une profonde estime, l'eut-il aperçu que,
i. Correspondance de Napoléon 1er, tome IX, page 172. Saint- Cloud, 28 avril 1804. (Extrait des Archives de l'Empire.)
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» quittant précipitamment sa place et écartant douce- » ment ceux qui étaient devant lui, il dit à l'un d'eux » avec une paternelle bienveillance : Jeune homme, il » ne vous arrive donc jamais de regarder derrière » vous? Et prenant M. Portalis par la main, il l'attira
» à lui Napoléon lui parla tout d'abord du discours
» préliminaire du Gode, qu'il était chargé de rédiger.
» — Vous êtes un peu paresseux, citoyen Portalis, * lui dit-il en souriant ; cependant il faut vous hâter. » Tout le monde crie après nous : on nous accuse de » ne pas aller vite en besogne.
» — Général, laissez dire, répondit celui-ci à son » tour; ceux qui se plaignent s'imaginent apparemment » qu'on formule les articles de loi comme on coule des » cuillers dans un moule. Ils ne savent pas qu'un code » de lois est le plus grand monument qui se puisse éle- » ver à une nation. Vous y avez travaillé comme nous » et plus que nous, peut-être; vous devez en savoir » quelque chose, général !
» — Je conviens que c'est un terrible écheveau à » démêler; mais il faut marcher, il faut marcher, » répéta plusieurs fois Napoléon. Votre discours préli- » minaire est-il achevé ? Est-il au moins préparé ?
» — Le Premier Consul doit être persuadé que je » ferai toujours mon devoir pour seconder autant que » possible ses nobles et grands projets, parce qu'ils » ont pour but le bonheur et la gloire de la France.
» — Avec vous, citoyen Portalis, je me persuaderai » facilement tout ce que vous voudrez; mais vous » ne répondez pas à ma question : le discours, le dis-
SES DEHNIEllES ANNÉES 347
» cours, rien que le discours ! est-il prêt ? oui ou non ?
» — Général, le discours est prêt, répondit Portalis '* avec un geste affirmatif.
» — Allons donc ! s'écria Napoléon avec un accent » qui décelait toute sa satisfaction ; à la bonne heure ! » Parlez-moi de gens comme vous ; je suis heureux » de me trouver au milieu d'eux.
» Puis, ayant fait quelques pas vers la porte, comme » pour sortir de la salle, il se retourna tout à coup :
•» — Ne vous y trompez pas,, ajouta-t-il, ainsi secon* » dés, nous ferons de grandes choses l . »
Ce n'était pas seulement dans les conseils du Gouvernement et au sein de la société parisienne que l'affectueuse estime de Napoléon assurait le crédit de Portalis. Son nom était connu à l'étranger comme en France, et, dans ce temps de guerre continuelle où les talents militaires effaçaient tous les autres, ses pacifiques travaux avaient, néanmoins, au delà de nos fron^ tières, un certain retentissement. Leczar Alexandre Ier ayant conçu, en 1806, le projet de refondre la législation civile de son vaste empire, d'après les principes du Gode Napoléon, fit demander des conseils à Portalis par son ambassadeur à Paris, M. de Marcoff.
Le prince Louis Bonaparte, qui éprouvait, de longue date, une vive sympathie ponr Portalis, recourut à ses lumières lorsqu'il eut pris possession du trône de Hollande et le consulta sur plusieurs questions de législation civile et pénale, notamment sur l'abolition de la
1. Marco de Saint-Hilaire, Napoléon «m Conseil d'État, tome II, pages 143 à 146.
peine de mort. Le roi de Hollande, dont l'âme douce et le cœur profondément bon étaient accessibles à toutes les idées humanitaires, aurait désiré la suppression de la peine capitale : Portalis combattit ce généreux projet, et, dans une série de lettres datées de janvier, de février et de mars 1807 et demeurées inédites, il dissipa successivement tous les scrupules du roi Louis. Remontant au principe constitutif des sociétés, il montra que l'État, qui protège constamment la fortune et la vie des citoyens et à qui chaque citoyen doit, pour ainsi dire, à tout moment, la prolongation de son existence, peut légitimement retrancher de la société ceux qui la mettent en péril ; il eut soin de prémunir son auguste correspondant contre cette pitié cruelle qui, pour épargner des coupables, compromet l'action de la justice et la sécurité des innocents ; mais il lui conseilla d'atténuer la rigueur de la loi par un large exercice du droit de grâce. Cette opinion, qu'il est permis de ne pas partager, mais qui s'appuie cependant sur de sérieuses considérations, se justifiait mieux que jamais, quand Portalis l'exprimait, c'est-à-dire dans un temps où les lumières étaient peu répandues, et au sortir d'une crise qui avait développé tous les instincts sanguinaires de l'homme. Le roi Louis le comprit, et, pour remercier Portalis de ses sages conseils, il lui envoya le grandcordon de l'ordre du Lion néerlandais, en l'accompagnant d'une lettre autographe où il donnait le titre iïami à l'éloquent ministre qui venait de l'éclairer sur une des questions les plus graves du droit pénal. Au milieu de ces travaux si nombreux et si variés,
Portalis restait fidèle au culte des lettres. En ouvrant, au mois de novembre 1803, les cours de l'Académie de législation, dont il était l'un des fondateurs1, il avait eu occasion d'insister publiquement sur la nécessité d'une alliance intime entre la jurisprudence et la littérature, ces deux créations de l'esprit humain qui se vivifient l'une l'autre; et son exemple confirmait le précepte. Aucun jurisconsulte, aucun orateur, parmi ses contemporains, n'était plus littérateur que lui, aucun n'avait plus de titres d'admission à l'Académie française. Cette grande institution, détruite comme toutes les œuvres de l'ancien régime par la Révolution, venait d'être rétablie, lors de la division de l'Institut en plusieurs sections, sous le nom de classe de la langue et de la littérature françaises, et l'un des premiers fauteuils avait été offert à Portalis. Ce fauteuil était sollicité en même temps par Dupaty et par le cardinal Maury : dès que Portalis l'apprit, il s'effaça devant le cardinal et se réunit à Mgr de Roquelaure, archevêque de Malines, et à l'abbé de Boisgelin pour appuyer l'élection du grand orateur de la Constituante. Celui-ci fut élu; Portalis le fat, à son tour, quelques mois après, et, pour sa réception, il composa l'éloge de son prédécesseur, le président Séguier, l'une des plus belles et des plus nobles figures de l'ancienne magistrature.
En rappelant les phases diverses de cette vie pleine, active et intègre, où il put reconnaître la sienne, Portalis fit œuvre de jurisconsulte, de philosophe, d'homme
1. Moniteur de Van XII, tome 1er, page 258. 26 novembre 1803.
d'État et de littérateur. Il traça, de main de maître, le tableau du barreau à la fin du siècle dernier; il indiqua, d'après son expérience personnelle, les difficultés que rencontrait alors toute innovation; enfin, il exhorta de nouveau les jurisconsultes à chercher dans la morale et dans la philosophie les règles de la jurisprudence, et dans les lettres la source féconde de leurs inspirations.
« ... Il n'en est pas, dit-il, des lettres comme des » sciences. Les sciences ont chacune leur territoire dé- » terminé. Le domaine des lettres ne connaît point de » limites. Elles sont utiles à toutes les sciences, et on » ne peut les réputer étrangères à aucune profession. » Elles sont assises sur le trône avec le monarque; » elles président à la majestueuse rédaction de ses » lois; elles jettent sur les écrits du savant, sur les dis- » eussions du magistrat et du jurisconsulte, cet heureux » souffle de vie qui seul peut perpétuer la durée des » productions de l'esprit et leur assurer, en quelque » sorte, l'immortalité
»... Ne serait-ce pas une grande erreur de ne voir, » dans la culture des lettres, qu'une occupation ou un » délassement frivole ? Ne faut-il pas plaire aux hom- » mes, si nous avons besoin de leur opinion, de leur » suffrage, de leur concours? Ne faut-il pas même leur » plaire, si on aspire au droit de les servir et de les * instruire ? Si nous cessions de leur être agréables, » nous pardonneraient-ils l'importune générosité de » vouloir leur être utiles?
»... Pourquoi donc, dans la science des lois, négli- » gerait-on plus qu'ailleurs, les moyens d'agir effica-
SES DERNIERES ANNÉES Ml
» cernent sur les esprits et sur les cœurs? Ne faut-il pas » qu'un magistrat, un jurisconsulte puisse défendre > avec avantage les droits de la justice et de la vérité? » Les ressources que lui offre l'art de bien parler et » de bien dire ne lui sont-elles pas nécessaires pour » déterminer les autres à bien juger ou à bien agir? » En général, il ne suffit pas de convaincre, il faut en- » traîner. Pour le triomphe de la raison, on a tou- » j ours besoin de quelque chose de plus que de la raison » même1. »
Ami sincère et non flatteur des écrivains, Portalis ne séparait pas les droits de la littérature de ses devoirs. Il voulait, sans doute, que les intérêts des gens de lettres fussent scrupuleusement sauvegardés, que la loi les mît à l'abri de l'exploitation des éditeurs et il réclamait la perpétuité de la propriété littéraire ; mais, en même temps, il rappelait aux écrivains que, plus leur influence est grande, plus ils sont tenus d'en user dignement et de ne jamais chercher les éléments d'un déplorable succès dans la négation des principes moraux et religieux sur lesquels reposent les sociétés. Il examine, à ce sujet, la question délicate du contrôle de la librairie, et il recherche dans quels cas l'État doit intervenir. Il désire que cette intervention s'exerce le plus rarement possible; mais il la croit quelquefois indispensable. Il ne conteste pas que, pour le progrès de la science et la diffusion des lumières, il ne soit nécessaire de laisser la raison humaine libre dans le choix et