Portalis, loco citato, pages 532 et
fessant ouvertement la doctrine de la suzeraineté temporelle de la cour de Rome. Sur ce point capital, les traditions de l'ordre étaient encore trop constantes à cette époque, et les convictions de Portalis trop arrêtées en sens contraire, pour qu'un rapprochement fût possible. Il n'en professait pas moins une estime aussi profonde que méritée pour les vertus privées, la force de caractère et les utiles travaux des membres de la Compagnie, et il aurait voulu faire revivre leur science et leur habileté, dégagées du fâcheux alliage de leurs ambitions politiques.
Ce désir se liait, dans son esprit, à une pensée que Napoléon Ier réalisa plus tard et que Portalis indique déjà dans ses rapports inédits : la constitution de l'Université. Il était frappé de l'état d'abaissement où la République avait laissé l'instruction publique ; il voyait les collèges détruits ou déserts, le corps enseignant de plus en plus insuffisant, et, en présence des derniers représentants de la science ou de la littérature du xvme siècle, il se demandait qui pourrait remplacer, auprès de la jeunesse, ces maîtres habiles, dont la Révolution et la mort avaient si vite éclairci les rangs. La solution du problème lui paraissait impossible, si l'on recourait uniquement, pour le recrutement du personnel des lycées, à déjeunes gens dont une carrière pénible et incertaine ne satisfaisait pas l'ambition, ou à des pères de famille déjà mûrs que les soucis de leur vie domestique détournaient des devoirs du professorat. Il pensait que, pour attirer les uns comme pour rassurer les autres, pour exciter les ambitions et donner satisfaction aux
intérêts légitimes, il fallait transformer le corps enseignant en une corporation placée sous la protection et le contrôle de l'État.
« On n'aura jamais, disait-il, de vrais instituteurs » publics tant qu'on n'aura pas une agrégation » d'hommes consacrés à cet objet intéressant... L'état » d'instituteur acquerra plus de consistance dans l'opi- » nion ; car cet état ne peut que perdre, quand il n'est » rempli que par des particuliers qui sont obligés de » tirer toute leur consistance d'eux-mêmes. C'est autre » chose quand les instituteurs lient leur existence et » que la gloire du corps se communique à chacun des » individus qui le composent ; il est essentiel que des » instituteurs ne soient pas des hommes serviles, car » ils ont besoin de former et d'élever l'âme de leurs » élèves, et conséquemment d'avoir eux-mêmes le sen- » timeht de leur propre dignité1. »
Ces belles paroles renferment à la fois la raison politique et le programme moral de l'Université. Sans cesse préoccupé de la vie intellectuelle de la nation, Portalis étendait ses regards vers l'avenir, et il portait à l'éducation des jeunes générations cet intérêt patriotique qu'elle inspire à tous les hommes d'Etat dignes de ce nom. Dans son désir de satisfaire, le plus promptement possible, à ce besoin essentiel, il ne voulait pas
i. Rapport confidentiel à l'Empereur sur une association. ecclésiastique que le cardinal-archevêque de Lyon proposait d'autoriser dans son diocèse, et dont le but était de se vouer à l'éducation de la jeunesse et aux missions. 2 pluviôse an XII. (Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, pages 467 et 468.)
attendre le moment où l'oubli des préventions nées de la Révolution rendrait possible l'établissement d'une corporation enseignante, il conseillait d'utiliser sans retard le concours des ordres religieux, qui seuls réunissaient alors les conditions de science, de dévouement et de moralité nécessaires à l'accomplissement de la vaste tâche de l'enseignement public. Aussi accueillitil avec une faveur marquée la proposition, que lui fit le cardinal Fesch, d'autoriser à Lyon une association libre d'ecclésiastiques se vouant, par des engagements annuels, à l'éducation de la jeunesse et aux missions. Il reconnaissait à cette combinaison le double avantage d'assurer aux lycées des professeurs d'un mérite reconnu et de remplacer les Jésuites par une congrégation animée de l'esprit de l'ancien Oratoire et nullement hostile au gouvernement. Napoléon refusa cependant de donner suite à ce projet1 : soit qu'il pressentît le peu de durée d'une association reposant uniquement sur des vœux annuels, soit qu'il craignît quelque démarche inconsidérée du cardinal Fesch, soit enfin qu'il eût déjà l'intention de créer prochainement l'Université, il ne voulut donner aucun encouragement au nouvel ordre et se contenta de favoriser
i. « M. Portalis propose d'autoriser une association de prôlres » qui se forme à Lyon, sous le patronage du cardinal Fesch, pour » l'éducation de la jeunesse. »
* Je ne veux d'aucune congrégation ecclésiastique : cela est inutile ; » de bons curés, de bons évêques, de bons prêtres, des séminaires bien » tenus, c'est tout ce qui est utile. »
{Correspondance de Napoléon /«r, tome X, page 258. Décision. 28 janvier 1805. Extrait des Archives de l'Empire.)
partout le rétablissement et la propagation de l'ordre des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul.
Ainsi, dans l'esprit de Portalis, la grande question de l'instruction publique, qui le préoccupait si vivement, était toujours liée à celle delà reconstitution des ordres religieux. La jeunesse était, à ses yeux, un des objets les plus dignes de la sollicitude sacerdotale, et il ne négligea aucune occasion d'assurer l'intervention des ecclésiastiques dans les écoles et les lycées, afin de placer, à côté de l'éducation intellectuelle qui orne l'esprit, l'éducation morale et religieuse qui fait l'homme et le citoyen. Il se gardait, il est vrai, de donner à la religion un caractère obligatoire : il voulait que rien n'en écartâf l'enfant ni le jeune homme, mais que rien ne l'y contraignît , et que , pour l'élève confié à l'État, le premier usage de son libre arbitre fût la direction de sa conscience, sous l'influence de sa famille. Religion chez l'autorité chargée de distribuer l'instruction, liberté pour l'enfant en ce qui touche les croyances religieuses, liberté absolue pour les familles en matière d'éducation : tels furent les principes que Portalis fit prévaloir, dans les rapports des corps enseignants avec le clergé.
En 1804, au moment où l'État fondait des lycées dans les principales villes de l'Empire, Fourcroy avait proposé à l'Empereur d'obliger les écoles secondaires particulières à envoyer leurs élèves aux cours des lycées ou des collèges communaux. Portalis, à qui le projet fut communiqué, n'hésita pas à le combattre. On invoquait, à l'appui de la proposition de Fourcroy, la
nécessité de donner à l'enseignement un caractère uniforme et de neutraliser l'esprit d'opposition que fomentaient les pensionnats libres : Portalis répondit que, pour faire suivre les mêmes méthodes par tous les établissements d'éducation, il n'était pas besoin de recourir à des mesures extraordinaires. Par son droit d'inspection et de surveillance sur tous les pensionnats, par son influence directe sur les examens des professeurs, soit publics, soit privés, l'État avait assez de moyens de maintenir l'unité de l'instruction nationale. Toute contrainte lui paraissait devoir être non moins fatale aux lycées qu'aux pensionnats : elle eût empêché ceux-ci de graduer l'enseignement selon les intelligences, elle eût rendu inutile ou même dangereux pour l'esprit des enfants le travail parallèle et quelquefois contradictoire des deux maîtres chargés de les diriger; d'un autre côté, les lycées auraient perdu ainsi les plus précieuses ressources pour le recrutement du corps enseignant et seraient devenus odieux, en s'imposant aux familles.
Portalis démontre, enfin, que, loin d'éteindre les passions politiques, ce coup d'autorité les aurait, au contraire, surexcitées :
« ... Ce n'est point, dit-il, par des mesures coërci- » tives ou prohibitives que L'on peut combattre avec » succès les efforts de la malveillance ou de l'esprit de » parti ; il s'agit ici de choses qui tiennent aux pas- » sions ou à des opinions exagérées ou suspectes. » Veut-on contraindre? On donne un plus haut de- » gré d'énergie aux passions que Von veut réprimer.
» L'on n'accrédite point l'établissement que Von est » dans V intention de favoriser, on lui fait perdre, au * contraire, toute faveur ; on ne saurait opérer par » la force ce qui ne peut être que V ouvrage de la » confiance... Des mesures extrêmes n 'opèrent ja- » mais rien que comme moyen de destruction1 . »
L'esprit de sincère libéralisme qui inspire ces lignes mérite d'être remarqué. On trouverait, dans les annales du gouvernement impérial, peu de pages où les droits de la liberté soient aussi nettement revendiqués, et ses bienfaits plus hautement affirmés. Dans sa simplicité de forme, le jugement de Portalis sur l'inanité des mesures extrêmes est d'une grande profondeur : il est de tous les temps, il s'applique à toutes les circonstances, tous les partis et tous les gouvernements peuvent le méditer avec profit ; mais il était surtout utile et courageux de le formuler en face de l'audacieux génie qui n'a eu d'autre malheur que l'excès même de sa puissance et qui a péri par l'emploi de ces mesures extrêmes, dont Portalis lui prédisait, si longtemps d'avance, le fatal résultat.
Dans le même rapport, le nouveau Ministre des Cultes, après avoir indiqué sur quelle base devaient reposer les rapports des pensionnats avec les lycées, examinait la situation intérieure des lycées eux-mêmes et rappelait, de nouveau, la nécessité d'y fortifier l'éducation, trop souvent négligée :
i. Rapport à Sa Majesté l'Empereur sur l'obligation pour les établissements d'éducation d'envoyer leurs élèves aux lycées. 8 octobre 1804. (Portalis, loco citato, page 630.)
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«L'éducation, disait-il, est, pour la jeunesse, dans » les écoles, ce que la discipline est pour le militaire » dans les armées. Cet objet est plus important que » l'on ne pense, il influe fortement sur la tranquillité » des Empires, en préparant le cœur et l'esprit à porter * docilement le joug" de la félicité publique1. »
Aux yeux de Portalis, le principal objet de l'enseignement était donc moins l'instruction que l'éducation, moins l'esprit, si voisin de l'âme cependant, que l'âme elle-même. C'était sur elle, sur les sentiments qui la dirigent, sur les passions qui l'agitent, que, sans cesse, il appelait les soins des maîtres et l'attention de l'État. Ainsi, la même année (27 germinal an XII, 19avril 1804), il avait réclamé l'intervention des évêques dans le choix des maîtres d'école, pour les examiner au point de vue des mœurs; en 1806, en 1807, il obligeait le préfet du Nord à laisser enseigner le catéchisme dans les écoles secondaires de son département ; il maintenait aux évêques le droit de visiter les établissements d'instruction publique ; il obtenait la réouverture des écoles paroissiales supprimées par Jean-Bon-Saint- André, préfet de Mayence.
Dans une autre occasion et sur un terrain plus difficile , il défendit avec fermeté l'indépendance de la chaire chrétienne et les droits du clergé. Au mois de mars 1807, peu de jours après l'ouverture des conférences de l'abbé Frayssinous à Saint-Sulpice, le Préfet de Police avait cru devoir mander cet ecclésiastique,