‹ Portalis, sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 48 · Notice de M. le comte Porlalis, page · texte numérisé non relu

Notice de M. le comte Porlalis, page

3. « Ce qui est plus concluant encore, il annota de sa propre » main le manuscrit. Quelques-unes de ces annotations sont fort » piquantes, et tout à fait, malgré leur brièveté, dans le tour d'es- » prit frondeur et sarcastique de Voltaire. Ces annotations sont » précédées de quelques lignes de préambule que je transcris lit- » téralement : « Si les avocats sont assez courageux pour signer > cette dissertation, si les juges sont assez sages et assez hardis » pour faire une loi nouvelle, je me fais porter en litière, tout » mourant que je suis, et je vais les remercier; je leur dirais : » Nunc dimittis, etc. Les hommes seraient-ils devenus raison- » nable3? Par Dieu, je voudrais bien voir la sotte révocation de

Une satisfaction plus grande était réservée à Portalis. La cause qu'il avait si bien défendue était moralement gagnée, et ceux qui eurent encore à combattre pour elle, Catelan au Parlement de Toulouse , Target au Parlement de Paris, La Fayette et l'évêque de Langres devant l'Assemblée des Notables, s'inspirèrent tour à tour des paroles de Portalis, jusqu'au jour où Malesherbes les rappela dans le préambule de l'édit de 1787, qui rendit enfin justice aux protestants.

Après la chute de Ghoiseul, Portalis se consacra exclusivement à sa profession d'avocat, et nous ne retrouvons sa trace que dans des discussions juridiques d'un intérêt secondaire. Une seule, par la célébrité historique des parties, mérite d'être mentionnée : Porlalis fut l'avocat du comte de La Blache contre Beaumarchais, lorsqu'à près huit années de procédure et de débats scandaleux, le procès relatif au règlement de comptes du banquier Pâris-Duverney fut porté devant le Parlement de Provence. L'opinion publique, habilement excitée par les Mémoires de Beaumarchais, avait fait de cette contestation purement civile une question politique et dicté d'avance l'arrêt de la cour d'Aix. Le comte de la Blache fut condamné, et, comme on l'a dit avec esprit, Portalis « ne put que perdre honora- » blement sa cause *. »

La même année (1778), malgré sa jeunesse, il fut

» l'édit de Nante (.sic), bernée. » — Le manuscrit de Portalis, » ainsi annoté, est demeuré au pouvoir de sa famille. » (Notice de M. Boullèe sur Portalis, pages 9 et 10.) 1. Notice de M. Aubépin, page 9.

élu assesseur d'Aix, procureur de Provence. Ces fonctions, que son ancien maître de droit, Julien, venait de remplir et que Siméon fut appelé à exercer après lui, plaçaient Portalis à la tête de l'administration provinciale de son pays natal.

La Provence, réunie à la couronne de France par héritage, n'avait pas eu à subir les rigueurs de la conquête. Elle avait conservé sa législation, ses tribunaux spéciaux, son organisation municipale d'origine romaine; au point de vue administratif et financier, elle constituait un Etat séparé, n'ayant avec le reste de la France d'autre lien que la communauté de suzerain. La condition de cette union personnelle avait été le maintien des franchises dont la Provence jouissait sous la domination de ses anciens comtes. « Assembler an- » nueliement ses États pour voter l'impôt et prendre » les grandes mesures d'intérêt public; être jugée » exclusivement par ses tribunaux ; ne suivre que le » droit écrit, héritage vénéré de la sagesse romaine ; » n'obéir aux ordonnances du roi, n'admettre les bulles » du pape, que si, entérinées par le parlement de la » province, elles étaient d'accord avec ses libertés » politiques et les franchises de son Église; élire ses » magistrats, depuis les syndics des plus petites com- » munautés jusqu'à ces consuls d'Aix qui, procureurs » nés du pays, dirigeaient toute son administration, » tels furent les principaux privilèges que la nation » provençale inséra dans son contrat d'union avec le » royaume de France . Ces privilèges s'étaient maintenus » en grande partie jusqu'aux derniers temps. Bien que

» la royauté envoyât dans le pays un gouverneur dépo- » sitaire de ses pouvoirs, un intendant chargé de ses » intérêts, elle n'y exerçait qu'une haute tutelle. La » vraie gestion des affaires appartenait, sous l'in- » fluence des assemblées annuelles et de concert avec » le parlement, aux trois consuls et à l'assesseur, qui » veillaient à l'exécution des lois, opéraient la répar- » tition des impôts, pourvoyaient à l'entretien des » routes, dirigeaient et pacifiaient les communes. L'as- » sesseur, toujours choisi parmi les avocats, servait de » conseil à ses concitoyens et de guide aux consuls ses » collègues : il était l'agent suprême delà province d. »

Portalis se livra tout entier à ses nouvelles fonctions. Pendant deux années, il s'éloigna du barreau et s'occupa sans réserve des intérêts de sa province. Sous son administration, les exemptions d'impôt de l'ordre de Malte furent supprimées, une déclaration du Roi réduisit celles de la noblesse et du clergé. Il donna une énergique impulsion aux travaux publics, améliora l'assiette des impôts et prépara la nouvelle organisation des vigueries; enfin, sur ses représentations, les États de 1779 adoptèrent un règlement important relatif à la fixation des dépenses occasionnées par les logements de gens de guerre.

L'active et brillante administration de Portalis lui concilia les sympathies de toute la Provence et fixa sur lui l'attention des ministres. Mgr de Boisgelin, archevêque à' Aix, président-né du pays de Provence

i. Mignet. Notices et portraits. Notice sur le comle Siméon, page 8.

et son vicaire général, l'abbé de Bausset, lui vouèrent, depuis cette époque, une vive amitié. Necker avait, de son côté, remarqué la correspondance de Portalis et il fut sur le point de l'appeler à Paris, pour lui confier la direction générale de l'administration des pays d'Etats, dont on préparait alors la réorganisation. Ce projet fut abandonné; mais les Etats de Provence, qui avaient pu apprécier l'utilité du concours de Portalis, le lui demandèrent encore. Vers la fin de 1782, il fut député à Paris par sa province pour y poursuivre la solution de plusieurs affaires en suspens. La réputation qui l'y avait précédé, la dignité affable de ses manières et l'amitié de l'abbé de Boisgelin lui valurent le plus favorable accueil à la cour. Le barreau lui fit une ovation; et, dans la haute société parisienne, toujours si empressée auprès des visiteurs de distinction, ce fut, pendant trois mois, à qui fêterait le courageux défenseur des protestants persécutés. Necker eut plusieurs entretiens avec lui; il fut présenté à Bigot-Préameneu, qui arrivait de Bretagne et dont il devint l'un des meilleurs amis; il entra en relations avec Delille, le baron de Staël, le maréchal de Noailles, le duc de Chabaud> qui, tous, lui témoignèrent la plus haute estime.

Cette réception si flatteuse toucha profondément Portalis ; cependant, au sein de la vie brillante et facile de Paris, au milieu de ses séductions et de ses plaisirs, il avait toujours son pays natal présent à la pensée; il ne se laissait éblouir ni par les splendeurs de la cour, ni par l'éclat de la capitale; il jugeait l'une et l'autre sans engouement comme sans prévention provinciale ;

il voyait leurs côtés faibles, leurs vices secrets, et il n'hésitait pas à leur préférer sa tranquille et simple Provence.

Sa correspondance avec Mme Portalis renferme, à ce sujet, beaucoup d'appréciations précieuses à recueillir; quelques-unes semblent datées d'hier :

« Paris, écrivait-il peu de jours après son arrivée1, » Paris est une ville immense et trop immense. Elle » s'agrandit toutes les années. Chaque visite est un long » voyage. On a la commodité de s'écrire, et à mesure » que les relations augmentent, on est accablé de petites » lettres qui vous prennent un temps infini...

» Le ton des sociétés est en général doux et léger. » Mais il varie selon les conditions. La robe parlemen- » taire méprise la robe du conseil. La robe du conseil » craint encore un peu celle du parlement. Les avocats » ont une fierté dont tu n'as pas d'idée. Ils méprisent » tous les états et toutes les robes. Ils se regardent dans » ce moment comme le seul rempart contre les despo- » tismes particuliers.

» Les gens de lettres pèsent encore dans les sociétés » particulières. Mais ils n'ont plus de considération » générale.

» Les militaires n'estiment de la robe que les avocats, » ménagent et méprisent toutes les autres conditions.

» Les financiers et banquiers ont un grand luxe, de » grandes prétentions et une plus grande ignorance. »

La rapidité et la fragilité des constructions étaient

i. Lettre à M™e Portalis, du 29 août 1782.

dès cette époque, un sujet d'étonnement pour Portalis :

«... Mais, ma bonne amie, quelle ville que Paris! » C'est un amas de poussière et de boue. Les maisons » sont élevées dans huit jours. Mais elles ne sont pas » plutôt achevées qu'elles menacent ruine...

» Les promenades sont magnifiques; mais c'est un » chaos. Pendant toute la journée, on est entouré de » jeux, de spectacles, de foires, d'objets de dissipation. » Tout est artifice. On dirait qu'on ne veut amuser que » des enfants. Tu n'as pas idée de la ridicule légèreté » de tous ces établissements que le plaisir consacre à » l'ennui.

» A tout prendre, j'ai beaucoup plus rencontré » de personnes qui s'ennuient que de celles qui s'a- » musent.

» Les sociétés sont méchantes comme celles d'Aix, » et je vois que les anecdotes remplissent partout le » fond des conversations. En un mot, ma bonne amie, » c'est ici tout comme là '. »

Ne pourrait-on pas dire aussi : c'est aujourd'hui tout comme alors?

Les faiblesses gouvernementales et les misères administratives n'étaient pas oubliées dans le tableau :

«... Quand on examine tout ceci de près et qu'on en • découvre les ressorts, on voit, disait-il2, combien » nos remontrances sont souvent inutiles. Nous croyons » que les établissements tiennent à des systèmes que

. i. Lettre à Mme Portalis, du 31 août 1782. 2. Ibid., du 3 septembre 1782.

» nous réfutons par de bonnes raisons que l'on connaît. » Point du tout. Une ordonnance tient à des circon- » stances et à une anecdote que nous ne connaissons » pas.

» S***, par exemple, a une bonne place, mias moins » honorable que celle de ministre plénipotentiaire qu'il » avait. Nous imaginions qu'il avait préféré cette » place, parce qu'il aimait mieux son repos. Nous » nous trompions. Un homme considérable sollicitait » sa place auprès du prince de Liège. Pour contenter » cet homme, S*** a été déplacé, et comme on n'était » pas mécontent de lni, on l'a arrangé sans qu'il en sût » rien. Voilà comme tout va.

» Ah ! ma bonne amie, que nous sommes heureux » en Provence, quand nous avons une fortune honnête » et de la considération! 11 faut voir ceci de près, et je » t'avoue franchement que depuis que j'ai vu, je n'é- » changerais pas mon état contre celui même qu'on » voulait me donner sous M. Necker. Ils sont aux expé- » dients avec de gros revenus. Il leur faut voiture, » établissement à Paris et à Versailles. Et quel établis- » sèment ! Tous ces gros commis sont à un troisième. » Ils ont une table petite et chère. Ils sont assomés (sic) » de détails inutiles et ennuyeux. Il n'y a ici point de » ce que nous appelons société générale. Hors le spec- » tacle, nos braves gens de Paris s'ennuient plus que » nous, je te le jure. »

Un autre jour, après avoir lancé aux gens de lettres un trait de fine raillerie, il rend un hommage mérité à la brillante souplesse de l'esprit parisien :

« J'ai vu, dit-il1, quelques gens de lettres. Ils ont » sur les autres l'habitude de bien mettre à profit ce » qu'ils savent, mais ils gâtent tout par un ton affecté » d'importance et de capacité. Dans ce moment, ils ne » font pas grand bruit, parce qu'aucune connaissance » n'est en activité. Il n'y a plus de secte philosophique. » Tout paraît mort. Mais les têtes de Paris, par leur » légèreté et par leur brillant, peuvent être comparées » à une poussière d'or et d'argent que la moindre agi- » tation dans l'air peut soulever et faire briller aux » yeux. »

L'image est aussi jolie que vraie. Le jugement qui suit est également d'une remarquable justesse :

« Chaque société a son ton, son système, ses prin- » cipes. On dirait que ce sont des villes différentes » réunies dans la même. On porte les égards et les » ménagements jusqu'à la faiblesse. Pour peu qu'un » homme soit connu et répandu, on craint son suf- » frage. Il arrive de là qu'il n'y a point d'énergie et » que personne n'est rien. »

Notons encore ces lignes :

«... Les gens du monde meurent ici de très-bonne » heure, et ils finissent presque tous par un dépé- » rissement long et douloureux. Il est vrai qu'ils » vivent jusqu'au dernier instant. Une jeune Mme D*** * est morte ces jours derniers presque au retour de la » promenade. Elle languissait depuis longtemps, et » chaque moment pouvait être celui de sa mort. N'im-

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