‹ Portalis, sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 48 · Ibid., page · texte numérisé non relu

Ibid., page

Quelque multipliés qu'ils fussent, les devoirs du barreau ne remplissaient pas seuls la vie de Portalis. Doué d'une infatigable activité, il faisait succéder aux plaidoiries la méditation silencieuse du cabinet et semblait trouver le repos dans la diversité des travaux. Dès sa ^première jeunesse, comme s'il eût pressenti l'éclat de sa carrière future, il étudiait le droit plus en législateur qu'en avocat. Le droit civil et le droit canon, le droit romain et les coutumes lui devinrent bientôt familiers. L'histoire de la législation, cette science si nécessaire et si négligée, lui apprit à ne jamais séparer une loi des temps où elle fut adoptée, ni des circonstances qui l'expliquent. Enfin, par une conciliation heureuse entre les devoirs de sa profession et les préférences de son esprit, il reprit, à la suite de Domat et de Montesquieu, l'étude des grandes lois philosophiques et morales qui régissent l'humanité et qui servent de base à toutes les législations positives.

Il ne désertait cependant pas le culte des lettres : il aimait à retremper son âme à cette source vivifiante où tant de grands orateurs ont trouvé, de tout temps, l'aliment de leur éloquence. Tacite, Salluste, Gicéron étaient ses auteurs favoris ; mais la contemplation des admirables modèles que nous a légués l'antiquité ne le laissait pas étranger aux luttes intellectuelles de son siècle. Il les suivait avec un intérêt mêlé d'inquiétude et n'hésitait pas, tout en approuvant les généreuses tendances de la nouvelle école, à en signaler les témérités, à en condamner les excès.

Il avait, en effet, au plus haut degré, le courage dif-

AVOCAT li

ficile de l'impartialité. Partout où il rencontrait un abus, il l'attaquait vigoureusement, en respectant les personnes, au risque de se trouver isolé entre deux partis extrêmes. Ainsi, malgré l'ardeur de sa foi religieuse, il n'hésitait pas à maintenir fermement les droits de l'État vis-à-vis de l'Église, et son aversion marquée pour les doctrines irréligieuses de la philosophie du xvme siècle ne l'empêchait pas de la seconder dans ses brillantes et légitimes attaques contre l'intolérance.

Sa Consultation sur la validité des mariages protestants fut, à ce point de vue, un véritable acte de courage1. L'esprit de persécution qui dicta la révoca-

1. Nous ne ferons que mentionner sommairement un petit écrit de Portalis publié en 1705 et intitulé : Principes sur la distinction dis deux puissances spirituelle et temporelle. Cet opuscule de circonstance se rattache à l'histoire des querelles ihéologiques qui suivirent l'expulsion des Jésuites et Jaillirent, un moment, jeter la France dans le schisme. Portalis y pose la question plutôt qu'il ne la résout; il se borne à résumer, en quelqres pages et sans discussion, les principes gallicans sur les limites respectives de l'autorité de l'Église et de la puissance de l'État. Un grand esprit de concorde anime, d'un bout à l'autre, î'essai du jeune polémiste. Il faut remarquer aussi avec quelle énergie il affirme la possibilité et la nécessité de l'union entre l'État et l'Église. Cette conviction, qui fut celle de toute sa vie et qui inspira le Concordat, se manifeste dans le passage suivant: « L'une et l'autre (l'Église et l'autorité laïque) » dérivant du même principe (Dieu), ne sauraient être opposées, » quoiqu'indépendantes. Leur union résulte de la différence de • leurs objets. L'une est établie pour faire régner la justice et la » vérité dans les cœurs, l'autre pour conserver l'ordre et la tran- » quillité dans l'État. » (Page 1).

La tentative conciliante de Portalis n'eut pas le succès qu'il en devait attendre. Les opinions gallicanes qu'il exprimaitl'exposèrent à de violentes attaques : l'évéque de Saint-Paul-Trois-Châleaux

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tion de l'édit de Nantes avait survécu longtemps à Louis XIV, et il semblait que, plus la corruption des mœurs et l'incrédulité s'étalaient à Versailles, plus le souverain avait à cœur de racheter les désordres de sa vie privée par un surcroît de rigueurs contre ses sujets dissidents. Un grand ministre, Choiseul, dans ses efforts pour soutenir le déclin d'un règne avili, avait essayé de mettre un terme à ces cruautés. Les conversions par les armes avaient cessé ; mais il restait l'effroyable arsenal des lois rendues sous Louis XIV, et qui plaçaient en dehors de la société religieuse, politique et civile plusieurs millions de Français. Exclus de tous les emplois et de toutes les professions, chassés de tous les corps de métier, menacés des galères s'ils tentaient de quitter la France, réduits à la misère s'ils y restaient, les protestants étaient frappés dans leurs sentiments les plus chers et les plus sacrés. La famille n'existait pas pour eux : la loi ne reconnaissant que les mariages contractés devant un prêtre catholique, leurs femmes n'étaient , légalement , que des concubines , leurs enfants que des bâtards ; ils se trouvaient ainsi placés dans la terrible alternative du déshonneur pour eux et pour les objets de leurs plus saintes affections ou d'une conversion forcée aboutissant au sacrilège.

Malgré les instances de Choiseul, Louis XV refusait absolument d'adoucir cette loi barbare; le clergé de cour lui persuadait que sa conscience y était engagée, et, de leur côté, les Parlements, aveuglés par un

condamna publiquement l'ouvrage de Portalis, et celui-ci dut protester, dans un nouvel écrit, de la pureté de sa foi religieuse.

faux zèle, abandonnaient la jurisprudence qui avait, même sous Louis XIV, tempéré les sévérités de la législation. Les plus illustres magistrats prêtaient en vain leur voix à l'humanité outragée : M. de Montclar parvenait à peine à dissiper les préventions de la Cour d'Aix, et, à Grenoble, l'éloquence de Servan échouait devant l'intolérance du Parlement.

Ce fut au milieu de cette discussion solennelle ouverte dans tous les Parlements de France et continuée par la polémique ardente des philosophes, que Portalis, à peine âgé de vingt-quatre ans, fut, en 1770, consulté par Ghoiseul.

Il répondit à la confiance du premier ministre par un chef-d'œuvre. Sa Consultation porte la lumière sur tous les points de la question et affirme, de la manière la plus nette, le droit des protestants. Il ne se borne pas à un exposé historique et à une discussion purement juridique; il fixe le débat sur le terrain des principes, il examine l'essence même du mariage, il fait appel aux grandes idées de tolérance qui sont l'honneur, la force et le signe d'une religion divine. Appuyé sur la raison, sur le bon sens , sur l'autorité de l'Église elle-même, il nie que la validité du mariage dépende de sa consécration religieuse; il déclare, comme l'a fait plus tard le Gode Civil, que le mariage est de droit naturel, qu'il constitue un contrat primordial antérieur non-seulement à l'Eglise, mais à la société, et que, si les lois civiles ont le droit d'en régler la forme, elles ne peuvent en subordonner l'existence à l'accomplissement d'un acte religieux qui est du res-

sort exclusif de la conscience. 11 cite saint Augustin déclarant valables les mariages des infidèles, il invoque l'usage de l'Église qui ne remarie pas les païens convertis, et il pose, d'une main ferme, la limite qui sépare l'autorité purement morale de l'Eglise du pouvoir matériel et coercitif dont le souverain est investi l.

Le principe posé, il se demande quels effets produirait l'application des lois contre les protestants. Il montre que ces infortunés, voués par la législation et pour le seul crime d'indépendance religieuse au célibat ou à la débauche, se convertiraient uniquement en vue du mariage et deviendraient ainsi, pour l'Église catholique, une honte et une plaie. Il affirme l'union nécessaire de la tolérance et du sentiment religieux et il maintient le principe de la liberté de conscience dans cette page où l'âme de l'auteur a passé tout entière :

« Qui pourrait penser que la religion, qui ne s'est » établie que par la douceur, voulût se maintenir par » la force ? Ne serait-ce pas choquer les grandes vues » du christianisme, lui enlever une grande preuve de » sa divinité, et tourner contre les hommes le plus

i. « Nous sommes éloignés, dit-il, de vouloir ravir à l'Église le » droit d'inspection naturelle qu'elle a sur les devoirs des époux, » sur l'honnêteté et la sainteté de leur engagement. La religion » embrasse tout l'homme; elle règle toutes ses actions; elle dirige » toutes ses pensées ; mais celte inspection générale ne peut » s'exercer que par les voies douces de la persuasion, et jamais » par la voie coactife de l'autorité proprement dite, qui réside et » ne peut résider que dans le souverain. » (Consultation. — Discours et rapports sur le Code civil, page 454.)

» précieux don que la Providence ait pu leur faire ?

» La religion agit sur les âmes. A ses yeux, il n'y a » de véritable foi que celle qui est sincère. Il n'y a de » vraie vertu que celle qui part du cœur. Dieu , » maître de V univers, n'a pas besoin d'hommages » forcés. Il n'exige pas qu'on le confesse avec con- » trainte. Il veut qu'on se rende digne de lui. La force » humaine pourrait-elle être justement et utilement » employée pour une religion qui ne veut gouverner » que dans Tordre du mérite et de la liberté ?

» Le despotisme sur les âmes est un genre de domi- » nation que les lois civiles ne connaissent pas, et nepeu- » vent jamais connaître. On ne peut raisonnablement » se promettre de forcer la conscience et le retranche- » ment impénétrable de la liberté du cœur. Dieu seul » est le roi des âmes. Nul autre ne peut les changer

»... Que pourrait gagner l'État à corrompre ainsi » le bien qui est dans l'ordre naturel?. . . L'amour qu'on » a pour ses proches n'est-il pas le principe de celui » qu'on doit à l'Etat? N'est-ce pas par la petite » patrie, qui est la famille, que le cœur s attache à la •» grande ? Ne sont- ce pas les bons fils , les bons » maris, les bons pères, qui font les bons citoyens ?

» Des publicistes modernes ont démontré que la » popidation d'un Etat était le signe le plus sûr » de sa prospérité. Pourquoi donc , par le zèle le » plus mal entendu, entreprendrions-nous d'étouffer ce » germe de grandeur et de félicité publique ? La reli- » gion chrétienne qui ordonne aux hommes de s'aimer * veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures

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» lois politiques et civiles, parce qu'elles sont, après » elle, le plus grand bien que les hommes puissent » donner et recevoir * . »

Publié sous les auspices de Choiseul que la sympathie de la France suivait dans sa retraite, ce noble et chaleureux plaidoyer en faveur de l'humanité eut, malgré les colères des dévots de cour , l'éclatant succès qu'il méritait ; il obtint même des suffrages inattendus. * Linguet , qui n'aimait pas les avocats, » a dit, dans son Mémoire pour Madame de Bom- » belles, que cet ouvrage est plein d'éloquence et » de solidité 2. » Le manuscrit de Portalis fut mis sous les yeux de Voltaire, par Moultou, de Genève, et, malgré ses préventions contre tout ce que la foi chrétienne inspirait, le vieux philosophe l'apprécia dans les termes les plus flatteurs : « Ce n'est point » là une consultation , disait-il , c'est un véritable » traité de philosophie, de législation et de morale po- » litique 3. »

i. Consultation. — Discours et rapports sur le Code civil, pages 465, 470 et 471.

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