‹ Porte-feuille géographique et ethnographiqueChapitre 68 sur 167 · ETHNOGRAPHIE DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

ETHNOGRAPHIE DE LA RUSSIE

On conçoit que dans un empire tel que la Russie, qui contient une si grande multitude de peuples, les mœurs et les coutumes doivent être très-variés. Malgré sa dispersion sur une aussi vaste étendue, malgré la diversité des pays, des climats et du sol qu’il habite, le peuple russe a su conserver son caractère national. Mille ans d’esclavage sous les varègues, sous les tartar.es et sous ses propres Czars, n’ont pu l’effacer; on le retrouve encore à travers les institutions des autres peuples qui ont eu sur lui une si grande influence et lui ont fait faire des pas de géants dans la civilisation. Cette aptitude du peuple russe à s’identifier avec les opinions, les mœurs, les manières et les langues des autres peuples ; cette souplesse d’organes et d’esprit est un trait qui le distingue; et c’est à tort que l’on a dit que le caractère du Russe est de n’en avoir aucun. Les Russes sont de différente stature; on en trouve peu au-dessous de la taille commune; ils ont le teint blanc, sont vigoureux, extrêinément industrieux, d’une adresse inconcevable, aprenant en très-peu de teins tous les métiers auxquels on les destine, gais, légers, très-sensuels, violens dans leurs passions, hospitaliers et confians, complaisans, affectueux et obligeons. Ils résistent à toutes les fatigues, et cette qualité jointe à des idées superstitieuses qui les déterminent à se laisser tuer sur la place dans les combats, en fait des soldats redoutables. Les gens de la campagne et les ouvriers vivent de très-peu de chose. Leur plat le plus estimé est un ragoût composé de viande fraiche ou salée, de gruau, de farine d’avoine assaisonnée d’oignons et d’ail, car les Russes mettent partout de l’ail. Mais le plus grand luxe règne dans les maisons des Seigneurs et des riches, soit à la ville, soit à la campagne. Leur magnificence consiste à tenir table ouverte et à avoir une multitude de domestiques des deux sexes. Le luxe des habillemens égale celui de la table et des valets, et dans aucun autre pays on ne voit une aussi grande profusion de diamans. Le jeu chez les Russes est une affaire d'ostentation et de nécessité. La boisson ordinaire du paysan est ce qu’on nomme le quazs, liqueur fermentée et qui a le goût du moût, et que l’on fait en versant de l’eau chaude sur la farine de seigie ou d’orge. Il aime extrêmément l’eau-de-vie. Les paysans sont tous serfs ou esclaves, excepté ceux de Finlande, de Carélie, d’Ukraine et de quelques autres contrées. Les Russes ne connaissent presque qu’un seul remède pour toutes les maladies; ce sont les bains froids ou les bains de vapeurs, dont la chaleur s'élève de 32—40 degrés du thermomètre de Réaumur. Ils sont si accoutumés dès leur plus tendre enfance a ces sortes de bains, que l’usage leur en devient indispensable. Au sortir d’un bain chaud, 011 les voit se jeter dans un ruisseau; en hiver ils se roulent sur la neige sans éprouver la moindre incommodité. C’est avec raison qu’on attribue généralement la force et. la dureté du tempérament des Russes à l’usage où ils sont de passer subitement d’une chaleur extrême à un froid excessif, lorsqu'ils se baignent, indépendamment des autres causes qui concourent à produire le même effet. On doit ranger au nombre des curiosités de Moscow, le marché aux maisons. Il se tient dans une vaste place u’uu des faubourgs et présente une grande variété de maisons à acheter,

étendues sur le terrein et fort près les unes des autres. Celui qui a besoin d’une jnaison , vient sur les lieux, s’explique sur le nombre de chambres qui lui faut, examine les bois qui sont numérotés avec soin, et marchande la maison qui lui convient. On voit souvent une maison s’acheter, se transporter, s’élever et être habitée dans l’espace dune semaine. Ce qui explique une chose aussi surprenante, c’est que ces maisons ne sont formées le plus souvent que de troncs d'arbres avec des tenons et des mortaises aux extrémités , en sorte qu’il n’y a plus qu’à les assembler quand on en a besoin. Cette manière de bâtir n’est pas seulement réservée à des cabanes ou à des maisons peu spacieuses. Il y en a de grandes et d’une belle apparence, que l’on construit en Russie quand le besoin l’exige, avec une promptitude tout aussi grande et qui parait impossible en d’autres pays. Les divertissemens des Russes, les jours de fêtes sont tous variés et présentent beaucoup d’analogie avec les usages des Perses , des Arabes et des Egyptiens. Us préfèrent la musique vocale à l'instrumentale. O11 trouverait difficilement sur le globe un pays où il y eût plus de gaîté et un chant plus uniforme que dans cet empire. Les Russes chantent tous, depuis les enfans jusqu’aux vieillards. Le postillon chante sans cesse d’une station à l’autre, le soldat pendant tout le tems qu’il est en marche, le paysan en travaillant, et l'on ne passe point un village sans entendre rétentir l’air des voix agréables des jeunes filles, et les cabarets d’une bruyante gaîté. La danse est partout un objet d’amusement. C’est une pantomime très-engageante. On accuse les Russes du penchant à l’ivrognerie et au vol; mais si l’on est exposé en Russie à être volé en détail, on y risque moins qu’ailleurs d’être assassiné. Partout on y rencontre une cabane, sous le toit de laquelle on est sûr de trouver l’hospitalité. Cette belle qualité parait ici dans tout son jour. Dans les villes un étranger a bientôt plus de maisons qu’il ne lui en faut, pour ne faire aucune dépense pour la table. Il est curieux d'être témoin des plaisirs du peuple pendant le tems du carnaval ; entr’autres de celui des montagnes de glaces (voy. pl. XXXVI.) Ces montagnes de glaces consistent en un échafaud très-élevé, sur lequel est une petite plate-forme avec des gardefoux des deux côtés. A cette plate-forme commence une pente fort rapide, faite avec des planches, sur lesquelles on a versé de l'eau qui, s'étant gêlée, la rend unie et excessivement glissante. Le grand plaisir consiste à s'abandonner, sur une espèce de traîneau particulière, du haut de cette montagne et d'aller aussi loin que le veut l'impulsion qu’on vous a donnée. Le traîneau consiste en une petite planche plus longue que large et peu élevée. Une seule personne peut s'y tenir, encore n’est-elle pas fort à son aise. Le conducteur du traîneau est assis, les jambes ouvertes, entre lesquelles se place celui qui veut descendre. L’un et l’autre ont l'attention de tenir les jambes fort éle-vées et le corps très en arrière ; ainsi placés et le traîneau étant parfaitement droit, on le conduit au bord de la descente et on le laisse aller. Le conducteur le dirige avec les mains qu’il tient écartées du corps et qui sont garnies de mitaines d'un cuir fort épais. La rapidité de la course est prodigieuse, et le traîneau arrivé sur le terrein plat, parcourt encore une assez grande étendue, ainsi qu’on le voit pour celui qui est descendu de la montagne placée à la gauche, et comme on peut se le représenter pour celui qui est arrivé au bas de la montagne placée à la droite. Ce genre d'amusement

public a été naturalisé à Paris avec les modifications que commandent la différence du climat et le goût qui perfectionne tout ce qu’on introduit de l’étranger. Les journaux ont instruit tout le monde de l’empressement avec lequel les personnes de toutes les classes ont pris part à ces jeux aussi salutaires qu’amusans. Dans le premier moment la respiration est fort gênée. Il faut avoir l’attention de ne faire aucun mouvement d’un côté ou d’un autre; on serait bientôt culbuté, ce qui est fort ordinaire; mais il arrive très-peu d'accidens par le peu de hauteur de la chute. Ce qui est réellement effrayant, c’est de voir des hommes qui descendent cette montagne, debout, sur des patins. Le métier des conducteurs est pénible, et ils gagnent bien leur légère rétribution. Heureusement la corvée n’est pas longue, c'est l’affaire au plus d'une minute; après quoi le traîneau est remonté, et c’est là le plus fatigant de la chose, pour servir à une autre personne qui veut jouir de cet amusement. Il n'est personne qui ne reconnaisse à côté d’un traîneau attelé à la manière des Russes, un de ces Causaques à cheval, dont le crayon magique du célèbre Carie Vernet (voy. pl. XXXVI) a tracé le caractère avec tant de vérité, sur une échelle plus grande que celle de la planche de ce porte-feuille.

Les habitans des villes de province et des villages ont conservé aussi fidèlement la manière de s'habiller de leurs pères, que leur nourriture et leur logement. La noblesse, tous les officiers des départemens civils, les troupes légères, les soldats dans tout l’empire, les marchands des principales villes, les propriétaires des mines et presque tous les gens de qualité sont habillés comme les Allemands. Les Dames même des lieux les plus éloignés, suivent les modes françaises. Les hommes laissent croître leur barbe, qui est communément longue et épaisse. Leurs cheveux sont coupés et peignés, leurs chemises sont courtes, sans collet; leurs culottes sont larges et attachées sur les genoux. Iis portent sur la chemise un pourpoint court, ou une veste garnie de boutons. L’habit fait avec une étoffe de laine grosse, est si large qu’un côté croise sur l’autre. 11 est lié avec une ceinture, qui serre deux fois autour du corps. A la ceinture pend ordinairement une longue lame de couteau dans une gaine. La matière de l'habit varie selon les rangs et les circonstances. Les riches portent des habits de beau drap, quelquefois brodés de galons d’or. En hiver, le peuple porte des peaux de mouton. Les personnes de la haute classe ont des fourrures de grand prix. Les femmes portent des bas et des souliers semblables à ceux des hommes, quelquefois des pantoufles pointues. L'habit des paysannes est fermé autour du cou et serre le corps jusqu’aux hanches; de là il descend sans plis jusque sur les souliers; il est en outre attaché avec une ceinture à laquelle sont suspendues les chefs. En hiver elles portent des fourrures faites à la polonaise, avec des manches pointues. La coè'ffure varie de différentes manières. Les filles ont généralement les cheveux plus couverts que les femmes. Les premières en font trois tresses avec des rubans, et attachent des perles à leurs extrémités. Les personnes de distinction, dans les villes, tournent des pièces de soie autour de leur tète, de manière à laisser pendre au-dessous leurs cheveux bouclés.

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