CHAPITRE I
La réputation du nouvel art se répandit avec une étonnante rapidité. Toutes les églises aspirèrent à posséder un ouvrage du maître, les souverains se les disputèrent à l'envi, mais il ne put suffire à tant de travaux, et, en 1 430, après avoir agrandi sa découverte et commencé à peindre sur une surface plane des fleurs et de» usures, il succomba dans tout l'éclat de sa gloire (1). Avant de mourir, il avait transmis son secret à sa famille, aussi ses frères et ses neveux continuèrent-ils son œuvre en exécutant des sculptures et des travaux remarquables, entr'aulrcs des parquets en faïence pour les loges de Raphaël, et des carreaux émaillés pour le château de Madrid, construit par François I" dans le bois de Boulogne.
Il paratt que les procédés de Luca délia Robbia et de ses successeurs immédiats dans l'art de la faïence, étaient déjà perdus ou absolument inconnus en France vers 1 560 . car les essais multipliés do Bernard Palissy eurent pour premier mobile le désir d'imiter une belle coupe de terre émaillée qu'il avait vue vers 1S30 , et que c'est seulement ù Saintes.de 1355à .560, qu'il entreprit les recherches qui devaient le conduire', après de prodigieux efforts, au but auquel il aspirait avec tant d'ardeur (21.
Nous ne pousserons pas plus loin l'historique de la faïence, les dates que nous avons rappelées suffisent pour jalonner notre route et nous permettent d'aborder maintenant nos six dernières planches.
Le magnifique carrelage en faïence dont la planche 3 donne en partie l'assemblage, et les planches 4, 5, 6,7 et 8 les détails, provient du château de Polisy, qui appartint longtemps à la maison des Dintevillc. qui y ont leur mausolée, entre autres Claude de DinteviUe, surintendant des finances de Charlcs-le-Téméraire, aux côtés duquel il fut tué en 1 477. à la bataille de Nancy (3). Ce carrelage, qui orne une des chambres à coucher du château de Polisy, fut exécuté pour François de DinteviUe, évèque d'Auxerre, abbé de Montiéramey et de Monlier-la-Celle. François de DinteviUe, l'ainé des trois fils de Gaucher de DinteviUe, baUli de Troyes, qui avait sous
(i) Vtuil, //..'. ..'.> Ptùurrt.
(a) Sacha qn'il y ■ eraglcinq au il me fal montré un. coope de Irrre. tournée et esmiillee, d'une telle b..ulr.
<l»e dès Ion l'eotr.j en dispute «ce. m* propre pense». Bernard P«uwr , Traité dt tort dt Itrrt.
(3) Monr.il, Dict. hiMor.
(4) Camcut. Mélange» historique*, a part-, fol. 35 et Mite.
(î) Il Et •*».»*» h Wttf . deeorer le. pilier, de Teglbe de sUlue. en relief, « le» deu porte* collatérale, du cheenrde bas-reliei» rener^eounl la eie de la Sainte Vierge ; orner les chapelle, de Saint Germain et de Saiut-SeWiea de peinture, a feeujne, «te., eu.
i»T CERAMIQUE. <3
le règne de Charles VIII présidé à la publication de la coutume de Troyes, passa les trois premières années de son épiscopal, de 1530 à 1533, à la cour du Pape Clément VU, en qualité d'ambassadeur de François I* r , qui avait su apprécier ses hautes qualités (I). C'est à Rome qu'il avait pris le goût des arts, qui se manifesta dans les nombreux travaux de peinture et de sculpture qu'il fit exécuter dans sa cathédrale (2!, et Claude Robert va même jusqu'à dire, dans ses additions au Gallia Chritliana, que François de Dinlcvillc peignit do sa propre main, dans son château de Rcgcnnes, tous les châteaux appartenant à l'évéché d'Auxerre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il aimait tellement la peinture qu'il avait toujours chez lui quelque peintre (3). Il avait donc connu la belle découverte de Luca délia Robbia. lors de son ambassade en Italie, et il ne lui faUait qu'une circonstance pour faire exécuter un travail de leur art aux maîtres faïenciers de Florence ; elle se présenta d'une manière inattendue.
Le dauphin de Viennois, ûls atné de François I er , mourut presque subitement à Tournon, pour avoir bu de l'eau glacée après avoir joué à la paume. Dans l'accès de sa douleur, le roi attribua au poison la mort de ce fils bienaimé et il fît arrêter et poursuivre criminellement le comte Sébastiano de Montecuculli, échanson du dauphin. Les tortures arrachèrent à ce malheureux l'aveu d'un crime imaginaire, il confessa qu'il avait agi par les instigations d'Antoine de Lcyve et de Ferdinand de Conzague, généraux de Charles-Quint, et qu'il avait eu pour confident Guillaume de Dinleville, frère de l'évôque d'Auxerre. Les ennemis de François de Dinleville ne manquèrent pas une si belle occasion de ruiner son crédit, cl malgré que Montecuculli eût été condamné par arrêt du grand conseil à faire amende honorablo et à payer dix mille livres à Guillaume de Dinleville pour l'avoir accuti fauucment et ninlre vérité (4;, l'évêque d'Auxerre crut devoir rejoindre son frère et se retirer à Home au commencement de l'année 1539. Le Pape Paul III fit le meilleur accueil à l'ancien ambassadeur de France, qui retrouvait de nombreux amis à sa cour. Trois ans après, l'innocence de Guillaume de Dinleville était solennellement reconnue, et François I" s'empressait de rappeler l'évéque d'Auxerre et de lui écrire qu'il était
(i) Voir U note 4 Je p»K e (») Voir I* noU 5, p»g« n,
(î) Lutcr, Mémoire. ««.rwM rhUuocdr.. d'Awerrt, L ,, p. SgS. (i)Ci»rur, MWboge. hûu>r., part., fol. 43 «t wir.
Porttftiallt archiotogùftÊt, Cl»p. X. 4
Il CHAPITM I.
toujours son amé el féal conseiller, en ajooUnl : nous avons esté très contant de le recevoir A notre bonne grâte, etpéranl qu'il sera pour par cy-aprh nous faire d'aussi •ont services, qu'il nous a faili par le passé è$ lient ou endroits où nous f avons em ployi (4).
François de Dinteville revint donc en France, son clergé et son diorèae l'aliendaienlavec impatience et il fut décidé que son retour serait fôlé par une procession générale. C'est dans ce temps qu'il fit esécuter le carrelage de Polisy ; il fallait bien que le vieux château de ses pères, confident des soupçons injustes dont il avait été l'objet, conservât le souvenir de la réparation. Avant de quitter l'Italie, dans le courant de l'année 4542. il commanda; aui artistes de Florence le beau parquet de Polisy.
Si nous en pouvions douter, nous n'aurions qu'à nous rappeler que l'art de la faïence ne commença à être pratiqué en France que de 4 555 à 4 560, c'est-à-dire après les premiers travaux réussis de Bernard Palissy, el qu'à lire la date de 1515 qui se trouve au bas du médaillon renfermant les armes de François de Dintevitte.
notre carrelage sont le jaune, le bleu, le vert et le violet, et il se trouve que les seules couleurs usitées par Luca délia Robbia et ses successeurs ont été invariablement le jaune assez pur de plomb et d'antimoine, le bleu opaque pur foncé, le vert de cuivre et le vlolitre sale dû au manganèse (3] . U ne nous parait donc pas douteux que le carrelage de Polisy a été exécuté en Italie, parles petits-neveux de Robbia. qui ne cessèrent d'exercer leur art que vers 4560.
L'origine du parquet de Polisy ainsi établie, nous ferons remarquer le médaillon dans lequel se trouvent les armoiries de François de Dinteville, qui portail aux premier et quatrième de sable à deux lions léopardés passant d'or; aux deuxième et Iroisièmc. d'azur à la croix d'or cantonnée do vingt billetles de môme, cinq en sautoir dans chaque canton, avec une crosse épiscopale pour timbre au lieu du chapeau, qui a été adopté depuis, cl deux sirènes pour supports, ce qui ne manquerait pas de singularité pour unévèque. si le \V1" siècle n'avait pas toujours fait le plus bizarre assemblage du sacré el du profane, el si ces armes n'avaient pas élé celles des Dinteville.
(i C'a m t AT, Promplair.uizi, foL ftç, rccl.
( ,) BMMMtMj Tw ,k, fUrtlÊ, u II. p. M,
ART Cl nom .h g, (5
U devise n«Tm fortcna comks et sa traduction grecque fi ttxh ÀiOAOteov hni Tfls Apetûi (la vertu finit toujours par triompher] , était la devise de la maison de Dinteville et bien digne assurément de demeurer celle d'un prélat éminent parti en fugitif et rentré en triomphe! Nous ne savons pas à qui on doit l'idée de cet ingénieux carrelage, dans lequel la fortune dépouillée de son bandeau, assise à coté de sa roue immobile, la main remplie des plus riches présents, avec la valeur, la prudence, la justice et sans doute la vertu pour compagnes , indiquent assez que l'innocence proclamée remplaçait d'odieuses accusations, cl que la plus haute faveur avait succédé à la disgrâce.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les détails du carrelage historié de Polisy, non plus que sur les trophées militaires qui. ratlachantle passé au présent, mêlent si heureusement aux armes de l'antiquité le mousquet et la poudre des temps modernes. Nous passerons également sous silence les jolis médaillons inscrits dans des cartouches d'une rare élégance, ainsi que les arabesques et les frises charmantes qui ornent nos planches, aussi bien leur vue en dit plus que nos descriptions, et M. Gausscn, de ce crayon délicat que nous apprécions tous, a pris soin de nous abréger la besogne.
Nous finirons en disant que la terre de Polisy, par le mariage de la petite-fille de Guillaume de Dinlevillc, décédé bailli de Troyes, passa à la maison de Choiseul- Praslin, qui la fit ériger en duché en 1664 (1). Puis elle appartint successivement au marquis de Chatcnay-Bricon, au duc de Penthièvrc, au père du trop fameux abbé Terray, à MM. Fargès. conseillers d élai (2), cl maintenant elle est la propriété de M. Thoureau, de Paris.
Le château de Polisy s'est ressenti de toutes ces mutations, il a été souvent remanié, cl au milieu de tous ces changements il n'est resté d'immuable que la chambre de François de Dinteville, grâce à son carrelage historié. Aussi est-ce le cas de répéter avec la devise tirtuli forluna cornet, que c'est à la pensée qui a inspiré ce beau carrelage et à l'art exquis qui l'a exécuté, que le château de Polisy doit peut-être d'avoir été sauvé du marteau des démolisseurs, et la mémoire de François de Dinleville préservée de l'oubli.
Eugène !.k Bris-Daiiiasnh.
(. ) L« Cko«»l.Pml«. .d^l^a, fa .rm„ à» DmWrilk, »«, |, 5W. du P. M^^irùr, p. g* M Ccrtru, H,^,*WAJ»rj Wl . „, p. 433.
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CARREAUX ÈMA1LLÎS CWSERVÉS AU MUSEE DE TAOYES PROVENANT. t\ DU DJVENT DES JACOBINS DE TRJTES.W ET N'S DE L'ABBAYE DE S' LOUP
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CÉRAMIQUE
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CÀRBKLAOE 00 CH4TMU UE PUUY, détail an .4 i!é Grand*!!!.
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CERAMIQU]
/ ft.t^t...* fin.
CARRELAGE DM CHATEAU DE POLISÏ.
RM. 2, 3 détails, NT4 hnim rata» da l'ensetoBIe.