CHAPITRE PREMIER
5o mai. — Conférences à Waldstadt. — Correspondance de l'empereur.
-Le 2g, le duc de Vicence s'était rendu à Neudorf, où il attendait les plénipotentiaires. Mais une difficulté survenue du côté de Jauer,, aux avant-postes du général Régnier, avait empêché leur admission , et ce ne fut que le lendemain que la réunion eut lieu dans l'abbaye de Waldstadt. Les plénipotentiaires des alliés y arrivèrent dans la nuit du 29 au 5o , et à deux heures du matin ils écrivirent au duc de Vicence : «■ Nous sommes prêts à entrer en discussion aujourd'hui matin, mais dans le cas où les troupes françaises recevraient Tordre de rester dans leurs positions actuelles, et qu'il y ait suspension d'armes jusqu'à* ce que l'affaire soit terminée , ou du moins pour vingt-quatre heures. Dans le cas contraire, nous
TOMK II. I
ne pouvons entrer en discussion. » Ce début montrait assez sur quel ton ils voulaient prendre la négociation. En effet, la réunion eut lieu, et le duc de Vicence rendit compte à l'empereur de cette première entrevue. « Les plénipotentiaires alliés n'admettaient point la lettre close comme pouvoirs suiïisans; ils rejetaient l'échange des pouvoirs après qu'on serait tombé d'accord sur les bases... Leur mission était toute militaire; ce qui est relatif à un congrès dans le préambule lui est étranger... 11 fallait parler de la médiation autrichienne... On ne voulait donc pas faire la paix... Quant à la démarcation, on ne pouvait pas s'entendre;... ils voulaient se retirer, parce qu'ils entendaient le canon... L'armée française avait marché la veille... Ils articulèrent (ce qui n'était que trop vrai et ce qui faisait le procès à la demande de l'armistice) qu'ils avaient des renforts en route, des forces en Saxe et au delà dt, l'Elbe; que le corps de Bulow , fort de soixante mille hommes , était à Hoyerswerda... Ils niaient avec raison que nous fussions à Berlin , et à tort que nous eussions passé l'Oder à Glogaw; ils niaient aussi l'occupation de Hambourg, qui se rendit le lendemain... Ils disaient que si la paix ne se faisait point , les armées devaient reprendre leurs positions ; et par la nouvelle démarcation qu'ils proposaient, ils demandaient l'évacuation de toute la haute Silésie. Enfin, et c'était là le mot d'or-
dre de leur quartier-général , ils avaient, rendu V Autriche maîtresse de la question de la paix , ajoutant que cette puissance pouvait mettre l'empereur Napoléon à même d'apprécier combien ce désir était sincère. » Il était difficile aux alliés de simplifier d'une manière plus claire leur volonté au sujet de la médiation autrichienne , et d'en rendre la manifestation plus amère à Napoléon par le témoignage qu'ils invoquaient auprès de lui. Ce fut ainsi qu'ils débutèrent en mettant à chaque circonstance le marché «à la main , voulant imposer quand on proposait , ne masquant ni leur méfiance, ni leurs prétentions, et affectant de peu s'embarrasser de rompre la négociation.
Napoléon laissait quelquefois ses ennemis choisir leur champ de bataille , dans l'espérance de le leur rendre fatal par la supériorité de sa tactique , ou de les attirer sur celui qu'il avait pris luimême ; car il était le grand politique de la guerre. Il jugea aussi de l'esprit de la négociation par la dépêche de son plénipotentiaire. Sa fierté s'indigna de l'arrogante exigeance des alliés, et, par cette réponse qu'il fit expédier le même jour au duc de Vicence , il le plaça ainsi que les alliés sur le terrain où il voulait négocier.
«Monsieur le duc de Vicence, il me parait, par votre lettre, que ces messieurs prétendraient que j'évacuasse toute la haute Silésie , et même mes communications avec Glogaw ; il y a tant d'ab-
surdité dans ce dire. que ce n'est pas concevable. Cependant je suppose que vous vous êtes mal expliqué, car vous dites dans votre lettre que les armées reprendraient leurs positions si la paix ne se faisait point , ce qui suppose que de leur côté ils auraient reculé aussi. Vous pouvez donner pour nouvelle aux plénipotentiaires , que le général Bulow a été battu le 28 en avant de Hoyerswerda; que la veille un corps de cent cosaques et douze officiers avaient été surpris , et que cette armée était poursuivie vivement; que quant à Hambourg, nous avons du y entrer le 2^; que les Danois font cause commune avec nous, et que dix-huit mille hommes de leurs troupes se sont réunies au prince d'Eckmùhl. J'en reviens à ce que vous m'écrivez. Le principe de toute négociation de suspension d'armes est que chacun reste dans la position où il se trouve : les lignes de démarcation sont ensuite l'application de ce principe. Au reste , s'ils tiennent à des conditions aussi absurdes que celles que vous expliquez dans votre lettre , il n'y a pas lieu à s'arranger, et il est inutile de continuer davantage les conférences. Dans ce cas, revenez le plus tôt possible ici. Sur ce , je prie Dieu , etc.
» Napoléon.
» Rosnig , 5o mai 1 8 1 5 , à midi . »
On fut effectivement au moment de rompre de
la part des alliés , parce que les Prussiens insistaient fortement pour l'évacuation de la Silésie; cependant le lendemain ils demandèrent au duc de Vicence de fixer un rendez-vous dans un des villages intermédiaires des avant-postes respectifs , ayant reçu l'ordre de s'expliquer clairement sur certains articles , d'après ce que le duc de Vicence leur avait communiqué la veille. L'empereur et les alliés jouaient le même jeu : ils ne voulaient point rompre la négociation ; mais leurs vœux étaient différens comme le but qu'ils se proposaient. Napoléon n'entendait parler que de la paix à son quartier-général, et il se flattait d'y parvenir. Les alliés ne voulaient négocier que pour laisser le temps à leurs renforts d'arriver , et à l'Autriche de terminer ses armemens.