‹ Portefeuille de mil huit cent treizeChapitre 2 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

("onf rinces de Gebersdorf — 5i mai et i". juin — Correspondance de F empereur.

Le village de Gebersdorf fut choisi pour reprendre les conférences ; le séance fut très-longue et se prolongea jusque dans la nuit. Le duc de Vicence mit sous les yeux de l'empereur tous les détails de cette conférence. Les objections des alliés seront connues du lecteur par la propre réfutation de Napoléon , qui, de son quartier-général , conduisait lui-même toute la discussion , et dictait les propositions qu'il avait résolu de leur faire adopter , sans s'inquiéter du système de dénégation et de résistance qu'ils avaient montré au début. En effet, ils avaient persisté à tout nier et à tout refuser ; ils accordaient ce que Ton possédait, comme les environs deGlogaw, où l'armée française était entrée. C'était un pas en avant que l'empereur Alexandre avait voulu faire : ce prince proposait une nouvelle ligne de démarcation plus favorable aux Français, mais qui excluait toutà-fait Breslau , où ils entrèrent le jour même. Les alliés poussaient la jactance jusqu'à dire que quand même cette occupation aurait lieu de la

part de Napoléon, elle favoriserait leurs opérations militaires. Cette assertion n'était pas heureuse, faite au premier homme de guerre du siècle ; ils refusaient également Hambourg , qui, à la même heure peut-être , recevait le prince d'Eckmùhl dans ses murs. Les plénipotentiaires disaient qu'ils osaient à peine demander des instructions à cet égard. Ils accordaient l'armistice pour six semaines ; ils demandaient à échanger les pleins-pouvoirs originaux; ils ne cessaient de répéter que l'armistice n'était pour eux qu'un sacrifice fait à la paix , qu'il nétait qu'à l'avantage des Français, et très-contraire à leurs intérêts militaires. Enfin , après trois défaites telles que celles de Lutzen , Bautzen et Wurschen , après la perte de la Saxe et de la basse Silésie, ils osaient dire que leur campagne allait commencer , et que la position de ï armée jrancai se leur offrait tous les avantages qu'ils pouvaient désirer. C'était rappeler d'une manière au moins bien intempestive la réponse du général Kutusof au général Lauriston après la prise de Moscou , ou plutôt c'était déclarer qu'ils comptaient sur l'année autrichienne.

Le duc de Vicence continuait d'être chargé de suivre l'intérêt que Napoléon mettait à traiter particulièrement de la paix avec l'empereur Alexandre. Il était autorisé à entretenir particulièrement le comte de Schouwaloff; mais il n'avait

pu en trouver l'occasion , et ce n'était qu'en présence du plénipotentiaire prussien qu'il avait reçu l'assurance que l'empereur Alexandre était sans passion et voulait sincèrement la paix. La méfiance était portée à son comble sans déguisement sur les intentions que l'on supposait à Napoléon , et elle n était pas étrangère aux rapports que les plénipotentiaires alliés avaient entre eux. La présence de M. de Stadion rendait leurs positions respectives très- délicates, et la rigoureuse réserve que le plénipotentiaire russe semblait s'imposer vis-à-vis du plénipotentiaire français, n'était peut-être que le résultat de cet état de contrainte où une politique inattendue avait placé ces trois puissances. Quoi qu'il en soit, la confidence de l'impossibilité où le duc de Vicence se trouvait d'entretenir particulièrement le comte de Schouwaloff, était certainement ce qui , dans le compte rendu à l'empereur de la conférence de Gebersdorff, devait le plus vivement affecter ce souverain. L'empereur répondit :

«• Monsieur le duc de Vicence , je reçois votre lettre de trois heures du matin. Les assertions que vous tiennent les plénipotentiaires sont toutà-fait ridicules, et j'ai peine à comprendre comment ils peuvent se laisser aller à de pareils propos. J'ai dix rapports sur l'affaire du duc de Reggio; et ce qui répond à tout , c'est qu'il est à trois journées du champ de bataille. Le rapport

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qu'ils assiègent Vittemberg est absurde : j'ai des nouvelles de cette place du 5i. La nouvelle qu'il y avait deux mille hommes à Magdcbourg est plaisante; il y a dans cette place quinze mille hommes. Quant à leur dire, que nous sommes dans une fausse position, je ne parle pas de la position où ils se trouvent , il est extraordinaire qu ils veuillent connaître la mienne et en parler.' Toutefois, les principes que vous m'annoncez pour l'armistice ne me paraissent pas s'éloigner des instructions que je vous avais données, puisque tous les états de la Saxe seraient délivrés. Dans les états du roi de Saxe , je comprends ceux de Dessau qui sont de petits fiefs enclavés. Ils font passer la ligne de manière que je ne pourrais occuper aucune ville, parce que la rivière passant au milieu deLiegnitz, cette même ligne partagerait Lowenberg et Goldberg. Il serait donc convenable que la ligne passât à une lieue de chacune de ces villes; mais c'est un objet de peu d'importance. En parlant du Thalweigde l'Elbe, il faudrait accorder une lieue sur la rive droite autour de Magdebourg. Quant à Vittemberg, il n'est besoin d'aucune stipulation de cette nature, puisque Vittemberg est enclavé dans la Saxe à plus d'une lieue des frontières. La seule difliculté est Hambourg; tout me porte à penser qu'au moment où la nouvelle arrivera à Hambourg , nous serons maîtres de la place , ou du moins que nous la

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cernerons, puisque le prince d'Eckmûhl a tenu , le 25 , un conseil avec les officiers danois et M. le comte de Kaas, ministre de l'intérieur, que le roi de Danemarck envoie auprès de moi ; que d'ailleurs les batteries tirent à boulets rouges sur la ville , et que les Danois m'offrent quinze mille hommes. Mais ce point est si loin, qu'on pourrait se tirer d'embarras en ne faisant pas d'armistice sur ce point. Il y a un mois de marche d'ici là ; il est donc évident que des renforts ne sauraient être dirigés de ce côté. On pourrait donc ne pas en parler , et faire finir l'armistice à Boitzenbourg sur la frontière de la trente-deuxième division , vu qu'il serait contraire à la constitution que je fisse un acte quelconque comme empereur qui laissât l'ennemi sur le territoire français. Ces messieurs doivent comprendre que le biais que je propose est dans des sentimens toutà-fait concilians; il se passera de ce côté ce qu'on voudra. Cette partie est trop éloignée pour avoir aucune influence , et le mode qu'on propose aura d'autant plus d'avantages, qu'il faudra vingt articles sur Hambourg, puisqu'il y aurait à prévoir le cas où les Français et les Danois cerneraient la ville , celui où ils y seraient entrés, etc. Quant à mes convois , vous savez que je n'en ai pas encore perdu un seul , et que la route de l'armée depuis Mayence n'a pas encore été un moment interceptée, vu que tout marche réuni sous des

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escortes de quinze cents à deux mille hommes. 11 est vrai que des voitures d'artillerie, ayant pris la route de Bayreuth , ont été interceptées par des partisans : le matériel a été repris. Mais ces discussions sont tout-à-fait vaines. J'ai fait dresser les pouvoirs par le prince de Neufchâtel ; vous pouvez les échanger aujourd'hui , afin d'avoir le temps de discuter; vous recevrez avec, des lettres du prince de Neufchâtel , qui vous autorisent à suspendre tous les mouvemens en avant que feraient les différens corps d'armée; vous expédierez donc un officier français et un officier russe par le plus court chemin sur Breslau pour arrêter la colonne où elle se trouvera, et si on se battait, pour suspendre les hostilités : vous en ferez autant du côté de Jaùer et du duc de Raguse. Vous remarquerez que dans vos pouvoirs il est dit : le statu quo , chacun devant conserver ce qu'il a dans ce moment. Aussitôt que vous aurez pris toutes les mesures de concert avec les plénipotentiaires russe et prussien pour faire cesser les hostilités, il sera convenable que vous choisissiez une maison à mi-chemin des avant-postes , où il y aura une garnison française et russe, et que le terrain à un quart de lieue autour soit déclaré neutre. Cette petite circonstance n'ayant aucune importance et pouvant se faire facilement, une compagnie de cavalerie qu'enverra le général Latour-Maubourg et une compagnie de voltigeurs

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seront suffisantes. Voici actuellement ce qui se passe du côté de Breslau. Hier , le prince de la Moscova est arrivé à une lieue de cette ville à sept heures du soir sur la petite rivière de l'Ohe, et y a trouvé un corps de dix à douze mille hommes avec lequel il a tiré quelques coups de fusil et de canon. Il l'aura probablement attaqué ce matin à quatre heures , à moins que ce corps ne se soit retiré. Il est inutile de parler de cette circonstance, mais seulement vous ferez expédier d'abord l'ordre dans la direction de Breslau, afin que si on se battait on suspendit le différend. L'avantage qu'aurait remporté le général Saint- Priest est sans doute l'escarmouche qu'il a eue hier avec les Wurtembergeois , où chacun cependant a gardé ses postes. Le duc de Tarente , ayant eu pour instruction de ne pas avancer et garder sa position , n'a pas voulu s'engager davantage. Tout est avantage pour ces messieurs; il paraît qu'ils ont l'esprit singulièrement tourné. Vous sentez que vous ne pouvez pas vous départir de la base que chacun garde ce qu'il a : aussitôt que la suspension d'armes pour trente-six heures sera arrêtée , que les ordres seront envoyés sur Breslau et Jaùer, vous ferez connaître aux plénipotentiaires que la négociation de l'armistice doit avoir lieu sur cette base, et vous leur ferez admettre cette base. Ce principe une fois admis, vous diviserez l'armistice en trois parties :

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» i°. L'armée qui est ici , pour laquelle je demande à conserver tout ce que j'ai, en prenant une ligne qui passe par tous les postes que j'occuperai au moment de la suspension d'armes, c'està-dire la ligne qu'indiquent vos pleins-pouvoirs; » 2°. L'armée du général Bulow et du duc de Rep-gio : ils traceront une ligne selon la position où ils se trouveront au moment où leur arrivera la notification de la signature de l'armistice. On ne peut pas les comprendre dans la première suspension d'armes, parce qu'ils sont trop loin;

» 3°. Enfin , les partis sur la rive droite de l'Elbe et de l'Oder ( car j'ai de forts partis qui poursuivent , sur la rive droite de l'Oder, un bataillon qui s'était réfugié sur Posen ). Il sera convenable que les uns repassent l'Elbe et les autres l'Oder. Je ne parle pas des partisans et des patrouilles , parce qu'ils seraient exposés , mais des corps qui auraient leurs communications : chacun pourrait garder la position où il se trouvera au moment de la signature de l'armistice. Quant à la trente-deuxième division militaire, c'est un point de délicatesse et d'honneur dans lequel l'empereur Alexandre doit entrer plus que personne. Vous leur représenterez que s'ils veulent véritablement la paix, aucune paix ne peut être faisable aux dépens du territoire constitutionnel de l'empire. C'est en vain qu'ils pourraient dire que l'empereur Alexandre n'a pas reconnu la réu-

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nion de Hambourg. Je n'avais pas reconnu la réunion de la Lithuanie, et cependant l'empereur Alexandre n'aurait pas voulu entendre à la cession de quelques points de ce territoire lorsque, je l'occupais. Pourquoi me croirait-il ici moins de délicatesse et d'énergie? En nous donnant Hambourg, etc., par l'armistice, on arracherait ces malheureuses villes aux angoisses auxquelles elles sont en proie , et ce serait même une manière fort honorable de s'en tirer, si toutefois ces villes ne sont pas déjà occupées par nous. Une batterie de mortiers de deux était établie dans les îles. Le prince d'Eckmùhl avait trois divisions d'infanterie, et le 25 un conseil s'est tenu chez le prince, où se sont trouvés M. de Kaas. ministre de l'intérieur danois. On avait déjà les ordres de la cour de Danemarck, pour que toute l'armée danoise qui était dans le Holstein marchât avec l'armée française. Il est donc probable que Hambourg est pris ou assiégé. Je ne puis donc pas stipuler pour la rive gauche de l'Elbe : i". parce que je suis maître d'Hambourg; 2". parce qu'il serait déshonorant et contraire aux principes de nos constitutions de stipuler aucun armistice qui laisse l'ennemi sur notre territoire , tandis que nous nous trouvons sur le territoire étranger. Mais un biais tout simple c'est de faire finir l'armistice aux limites de la trente-deuxième division , entre Lunébourg et Boitzembourg , et de

laisser aller les choses sur le bas Elbe. Comme il y a un mois de marche d'ici là , pour l'une et l'autre armée, on ne peut pas craindre qu'on fasse des détachemens de ce côté , c'est donc réellement un autre théâtre. Quant à la durée de l'armistice, vous ferez connaitre qu'il est difficile en un mois de négocier la paix; que deux mois paraissent nécessaires , d'autant plus que depuis la signature de l'armistice, il se passera au moins cinq à six jours avant qu'on ait nommé les plénipotentiaires. Vous devez donc proposer de mettre deux mois. S'ils ne veulent pas, il faudrait accorder six jours comme ils le proposent pour dénoncer l'armistice, et quinze jours pour commencer les hostilités. Vous ferez connaitre que les quinze jours permettront de disséminer les troupes , et par là d'être moins à charge au pays , puisque l'on aura toujours le temps de les réunir. Il faudra stipuler que les quinze jours devront compter du moment où la notification en aura été faite au quartier-général du général commandant l'armée, et où on en aura tiré reçu. Ainsi donc, je désire que vous rédigiez l'armistice en trois parties, i". L'armée ici où nous nous trouvons , dont la ligne sera déterminée par les points qu'occuperont les avant-postes au moment de l'échange des pleins-pouvoirs; 2". l'armée qui couvre Berlin , où l'armistice sera déterminé par la ligne qu'occuperont les deux armées

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au moment de la signature de l'armistice , la rive gauche de l'Elbe , qu'on évacuera en même temps que la rive droite de l'Oder, enfin le territoire français ou la trente-deuxième division, où on laissera continuer les choses comme elles sont.

» Il sera convenable qu'après avoir bien expliqué cela, vous le mettiez par écrit, afin que les plénipotentiaires l'envoient à leur quartier-général, et qu'on en délibère. La justice de ces propositions est trop évidente pour que l'empereur Alexandre n'y consente pas. Si on ne veut pas accorder le léger avantage d'envoyer des lettres tous les dix jours aux garnisons, renoncez-y. Mettez seulement qu'on ne fera aucun ouvrage à la portée du canon, et qu'il y aura un commissaire français près l'armée de blocus pour l'approvisionnement de la garnison.

» Je n'ai pas besoin de vous dire que s'ils veulent stipuler pour la deuxième partie de l'armistice , j'adopte les bases que vous proposez , c'està-dire, l'évacuation de la Saxe, y compris celle du pays de Dessau ; mais ceci doit être le résultat. Le moyen d'y arriver doit être d'en faire un article à part. Vous direz un mot de la jNorwége, vous ferez connaître que le prince héréditaire de Danemarck s'est rendu dans ce pays, et vous demanderez si l'empereur Alexandre ne jugerait pas de sa générosité pour une nation , qui lui a été toujours attachée , que l'armistice s'étendit à

la Norwége : mais cette question accidentelle est tout-à-fait hors de ligne. Sur ce, je prie Dieu , etc.

» Napoléon.

» A'eumarck , le ier. juin 1 8 1 3 , à dix heures du matin

» P. S. Je vous écrirai dans une heure. »

Le duc de Vicence reçut en même temps du maj or-général la nouvelle que les troupes françaises étaient entrées à Breslau le matin même, et que le corps qui bloquait Glogau s'était retiré sur Schweidnitz. Le prince major-général prescrivait aussi au duc de Vicence de prendre toutes les mesures convenables avec le général ennemi qui lui était opposé afin que toutes les hostilités fussent suspendues pendant ie temps de la négociation et d1 adresser le même ordre aux maréchaux Ney, Macdonald et Marmont et au général Bertrand. Le duc de Vicence reçut également les pleins-pouvoirs qu'il avait demandés , d'après le refus des alliés d'admettre la lettre close en cette qualité.

A M le duc de Vicence, grund-e'cuyer. — Pleins-pouvoirs pour l' armistice.

« Sa majesté ayant résolu, monsieur le duc, de travailler au rétablissement de la paix, dont tous les peuples sentent le besoin , a nommé des plénipotentiaires munis de ses pleins-pouvoirs pour négocier, conclure et signer une paix défi-

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