‹ Portefeuille de mil huit cent treizeChapitre 46 sur 49 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

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avant que Blùcher n'y ait pénétré. Quelques émissaires de Bernadotte , porteurs dune proclamation et chargés d'une négociation toute française, sont arrivés à Paris. Ils ne trouvent pas leurs anciens amis favorables à ce genre d'intérêt si imprévu, qui vient se glisser dans le danger commun sous la forme d'un parjure national. La proclamation et la négociation repassent la frontière dans le même incognito où elles sont arrivées. Mais une décision extraordinaire des souverains de la coalition interdit l'entrée en France à leur généralissime de l'armée du nord. Cet exil, d'une espèce tout-à-fait nouvelle , retient à Aix-la- Chapelle le prince royal de la Suéde.

Cependant, dès le 1 5 novembre, deux sénatus-consultes avaient pourvu aux besoins de la France sous les rapports politiques et militaires : l'un avait mis trois cent mille hommes à la disposition de Napoléon; l'autre en fixant au 19 décembre l'ouverture du corps législatif, où Napoléon se proposait de porter la cause de la patrie assiégée , appelait à cette séance, qui devait être mémorable , le corps entier du sénat et le conseil d'état. Cette grande scène de famille mettra en présence Napoléon, le sénat et le corps législatif. Mais ce ne sera pas la nation, dont c'est uniquement la cause, la nation, qui en est le juge naturel, à qui le jugement en sera réservé. Le 17 décembre, un décret impérial a mobilisé cent soixante mille gardes nationales

pour renforcer les garnisons de l'intérieur. Enfin, le 19, Napoléon fait en ces termes l'ouverture du corps législatif :

« Sénateurs , conseillers d'état , députés des départemens au corps législatif,

» D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette campagne ; des défections sans exemple ont rendu ces victoires inutiles : tout a tourné contre nous ; la France même serait en danger sans l'énergie et l'union des Français. Dans ces grandes circonstances , ma première pensée a été de vous appeler près de moi : mon cœur a besoin de la présence et de l'affection de mes sujets. Je n'ai jamais été séduit par la prospérité ; l'adversité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles avaient tout perdu. D'une part de mes conquêtes j'ai élevé des trônes pour des rois qui m'ont abandonné. J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le

bonheur du monde Monarque et père, je sens

que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles.

» Des négociations ont été entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré aux bases préliminaires qu'elles ont présentées J'ai ordonné

qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui se trouvent au portefeuille de mon département des affaires étrangères.... Rien ne s'op-

LE PORTEFEUILLE pose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais et je partage tous les sentimens des Français je dis des Français, parce qu'il n'en est

aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur... Sénateurs, conseillers d'état, députés des départemens , vous êtes les organes naturels de ce trône ; c'est à vous de donner l'exemple d'une énergie qui recommande cette génération aux générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous : ils ont sacrifié les premiers intérêts des pays; ils ont reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la France. Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté, j'ai la confiance que les Français seront constamment dignes d'eux et de moi. »

Ce discours fit sur l'assemblée une impression qui fut bien loin d'être unanime.

Le duc de Vicence, ministre des affaires étrangères , fut chargé des communications à la commission du sénat, et le conseiller d'état d'Hauterive à celle du corps législatif. Celle-ci s'assembla chez l'archichancelier. La commission du sénat se réunit dans son palais ; elle communiqua avec le ministre par M. de Fontanes, son rapporteur. Le ministre d'état, comte Regnault , fut chargé des messages. La commission du sénat , présidée par M. de Lacépède , était composée de MM. de Talleyrand , de Fontanes, de Saint-Marsan , de

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Barbé-Marbois et de Beurnonville : celle du corps législatif, présidée par le duc de Massa, était composée de MM. Rayuouard l'aîné, Gallois, Flaugergues et Maine de Biran. Le 3o, une députation du sénat fut admise à présenter le rapport de sa commission. Le sénat approuvait tous les sacrifices demandés à la France dans le but de la paix; il suppliait l'empereur de faire un dernier effort pour l'obtenir : « C'est le vœu de la France, Sire, disait la députation ; c'est le besoin de l'humanité. Si l'ennemi persiste dans ses refus , eh bien ! nous combattrons pour la patrie entre les tombeaux de nos pères et les berceaux de de nos enfans. » L'empereur répondit : Ma vie n'a qu'un but, le bonheur des Français ; cependant le Béarn , l'Alsace , la Franche-Comté , le Brabant sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'âme; j'appelle les Français au secours des Français; j'appelle les Français de Paris, de la Bretagne, de la Normandie , de la Champagne , de la Bourgogne et d'autres départemens, au secours de leurs frères. Les abandonnerons-nous dans leur malheur? Paix e délivrance de notre territoire doit être notre cri de ralliement. A l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira , ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées . Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faîtes . > Le rapport de la commission du sénat déve-

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loppa noblement l'opinion générale, qui, tout eu justifiant ses vœux pour une paix prochaine , justifiait également les efforts que le chef du gouvernement demandait à la nation pour l'obtenir. Le sénat ne vit que les malheurs présens. Si, dans la campagne de Russie, la gloire comme l'infortune fut^toute à la France , et le crime aux élémens, il en était de même delà campagne actuelle, dont la trahison seule avait fait tous les désastres. Cette dernière question était habilement traitée. Le rapport abordait aussi avec grandeur la situation de la patrie. « Le moment est décisif. Les étrangers tiennent un langage pacifique; mais quelques-unes de nos frontières sont envahies, et la guerre est à nos portes : trentesix millions d'hommes ne peuvent trahir leur gloire et leur destinée. La France peut être fière de ses blessures comme de ses triomphes passés : le découragement dans le malheur serait encore plus inexcusable que la jactance dans le succès. Ainsi donc, en invoquant la paix, que les préparatifs militaires soient partout accélérés et soutiennent la négociation. Rallions-nous autour de ce diadème , où l'éclat de cinquante victoires brille au travers d'un nuage passager. La fortune ne manque pas Long-temps aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes . » Le sénat avait noblement saisi cette occasion de prendre le rang qu'il devait occuper dans la fortune de la France;

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mais, peu de mois après, ce grand principe qu'il venait de proclamer était perdu pour la France et pour lui.

Le corps législatif prit une couleur moins généreuse : au lieu d'arriver au secours de la France et de son chef, il fit le procès de l'empire avec la liberté; sa commission semblait n'être que l'organe d'un parti, au lieu d'être celui des députés de tous les départemens de la France : « S'il s'agissait, dit dans la séance du 28 M. Raynouard, orateur de la commission, de discuter ici des conditions flétrissantes, sa majesté n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets de l'étranger; mais on ne veut pas nous humilier, on veut seulement nous renfermer dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse , si fatale depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe. De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation , puisqu'elles prouvent que l 'étranger nous craint et nous respecte. Ce n'est pas lui qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde effrayé qui invoque le droit commun des nations. Les Pyrénées , le Rhin et les Alpes renferment un vaste territoire do it plusieurs provinces ne relevaient pas de l'empire des Lys, et cependant la couronne royale de France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes, m

Orateur, s'écrie le duc de Massa, président*

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ce (juc vous dites est inconstitutionnel! fl n'y a ici d'inconstitutionnel que votre présence, repli qua M. Raynouard , et il continua par le tableau du despotisme sur lequel gémissaient les peuples du Rhin, du Rrabant, de la Hollande.

u Ne dissimulons rien , ajouta-t-il ; nos maux sont à leur comble.... Il n'est point de Français

qui n'ait dans sa famille une plaie à guérir La

conscription est devenue pour toute la France un odieux fléau... Depuis deux ans, on moissonne trois fois l'année Les larmes des mères

et les sueurs des peuples sont- elles donc le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent... Notre auguste monarque qui partage le zèle qui nous anime, et qui brûle de consolider le bonhenr de ses peuples , est le seul digne d'achever ce grand ouvrage... Les monarques français se sont toujours glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et dp. leur épée, parce que la paix , la morale et la force sont avec la liberté le plus ferme soutien des empires... »

C'était parler en homme de parti plutôt qu'en homme d'état, en tribun monarchique plutôt qu'en orateur de la législature française. L'Europe assiégeante et la France assiégée apprirent en même temps que le corps législatif se constituait l'opposition. Par suite de ce rapport, une adresse fut votée h la majorité de deux cent vingt-trois voix contre trente-une, Cette adresse, semblait être une

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émanation de la déclaration de Francfort ; elle séparait le peuple français de Napoléon; elle exprimait vivement le vœu d'une sorte de redressement des griefs imputés au gouvernement de Napoléon ; elle lui demandait des garanties contre lui-même , des garanties politiques pour engager la nation, pour rendre la guerre nationale. Il s'agissait bien alors de théories. Sans doute le corps législatif avait raison de vouloir rétablir les bases ébranlées de la liberté publique; il avait raison de vouloir réprimer les infractions aux lois , mots sévères, mais justes, auxquels le duc de Massa obtint de faire substituer ceux-ci : maintenir ï exécution des lois. Mais le devoir actuel, le devoir pressant et vraiment constitutionnel du corps législatif était de concourir de suite et séance tenante, avec l'empereur, à sauver la patrie par tous les moyens , de prendre l'initiative légale du salut public, et de garder en réserve ses justes remontrances , comme des titres qui devaient survivre aux malheurs de la France sauvée, pour les empêcher de se renouveler jamais. Le corps législatif voulait avec raison rendre la guerre nationale. Si ce grand pouvoir avait proclamé luimême , à la tête de son rapport et de son adresse la guerre nationale ; si , à cette haute résolution de Napoléon, qui voulait aussi nationaliser la guerre, et à laquelle toute la France eût applaudi,

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il se fût déclaré le conseil permanent de la défense de la patrie en danger, la patrie entière se serait levée en armes, et le million d'étrangers qui n'osaient déborder sur son territoire qu'après avoir violé la neutralité helvétique, entraîné la Hollande, soulevé les passions de l'intérieur, effrayé tout à coup du rempart de fer que la population de la vieille France, redevenue civique, eût subitement élevé devant lui, fût retourné promptement sur le Mein , où il eut invoqué l'acceptation des bases de Francfort qu'il venait de refuser. Napoléon ne pouvait point faire lever la France en masse ; il n'y avait , comme du temps de la république, que le pouvoir législatif à qui ce droit fut acquis. Napoléon le dit aux députés. « Il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche- Comté et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour avoir des armes — Je vous ai rassemblés pour avoir des consolations : ce n'est pas que je manque de courage; mais j'espérai que le corps législatif m'en donnerait ; au lieu de cela , il m'a trompé, au lieu du bien que j'attendais, il a fait du mal.... Vous cherchez à séparer le souverain de la nation, »

Et en effet, le corps législatif, par son rapport, signalait en détail à l'Europe les maux de la situation domestique de l'Empire ; il lui indiquait les points où la France était vulnérable; il don-

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nait à tous ses ennemis extérieurs et intérieurs le secret de son plus grand péril; il fit plus, il décolora, en l'accusant, celui qui seul pouvait sauver l'État, s'il était soutenu par les représentans de la nation. Il légalisa pour ainsi dire la méfiance; il se déclara l'opposition à l'empereur; il rompit l'unité.

Le 3o décembre, l'épreuve du rapport et de l'adresse fut saisie chez l'imprimeur, par ordre du ministre de la police; la planche fut brisée. Les portes du Palais législatif furent fermées. Le 5i, la législature fut dissoute.

Ainsi ce fut par une véritable guerre civile entre le corps législatif et Napoléon que se termina la communication solennelle faite aux premiers pouvoirs de l'État, des espérances et des besoins relatifs à la paix du monde et au salut de la France. La discorde intestine semblait appeler l'invasion étrangère : elle frappait d'un interdit public, d'une sentence nationale , le dictateur armé pour le salut de tous ; elle couvrait de ses pertes le sol de la patrie que l'union seule pouvait sauver encore. On avait dit à Rome et à Athènes : « Nous délibérons , et l'ennemi est à nos portes. » On le dira encore une autre fois à Paris , et le même ennemi prendra deux fois la capitale.

L'année i8i5 expire dans ce grand conflit des passions de la France et des vengeances de l'Eu-

5o8 LE PORTEFEUILLE, etc.

rope. Fatigué de tant de défections, Napoléon

n'a plus d'autre ressource que de se réfugier dans

l'inexpugnable fidélité de son courage et de son

armée.

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