‹ Portefeuille de mil huit cent treizeChapitre 6 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conférences de Plesswitz. — 5 juin. — Correspondance de l'empereur.

Une autre conférence , qui se prolongea dans la nuit, avait terminé la journée du 2. juin. Le duc de Vicence écrivit à deux heures du matin à l'empereur et au prince major-général. On était enfin à peu près arrivé au point que sa majesté désirait. L'Elbe sera une des démarcations ; l'armée française gardera les îles et tout ce. qu'elle aura occupé dans la trente-deuxième division militaire le 6 juin avant minuit, au lieu du 3 juin avant midi. Le mois de plus demandé pour l'armistice avait été refusé, ainsi que les six jours pour la dénonciation. Le grand-écuyer refuserait de signer si on n'accordait pas quinze jours. Quant à Breslau, les plénipotentiaires alliés avaient défense de négocier, si cette place n'était pas rendue. Deux ligues de démarcation en Silésie avaient été obtenues, ainsi que la neutralité pour le territoire intermédiaire. Les villes de Porschwitz , Liegnitz , Goldberg et Hahn , pourront être occupées par les Français. Mais Jaùer, que Napoléon voulait garder , s'il perdait Bres-

4o LE PORTE FEUILLE

lau , était dans le lot des alliés, à qui il importait que leur droite ne fût pas flanquée par cette place, comme le voulait Napoléon. La mauvaise foi des alliés se montra en plein jour, relativement à Hambourg et à la neutralisation du Danemarck. Ils nièrent nos relations avec la cour de Copenhague et ne parlèrent que des intentions amicales qui les unissaient avec cette puissance; et, après la conférence , M. de SchouwalofT avait dit au duc de Vicence : Nous avons sous Hambourg des forces bien plus considérables que vous ne le croyez et notre position dans le Nord est bien différente de ce que vous pensez. C'était opposer des dénégation bien tranchantes, aux nouvelles transmises pjar Napoléon , sur la coopération du Danemarck et la réunion de son armée à celle du prince d'Eckmûhl. Les assertions des plénipotentiaires alliés étaient d'autant plus étranges, qu'ils ne pouvaient ignorer le i juin , que si le général Vandamme, qui avait bombardé Hambourg, le 19 mai, n'était pas entré de vive force dans cette place , c'était uniquement par ménagement pour la cour de Copenhague, qui était intervenue, et pour la ville elle-même, dont la reddition, depuis cette époque, ne pouvait plus être douteuse pour personne. Us étaient d'autant moins fondés, le 1 juin, à faire valoir les bonnes intentions qu'ils attribuaient pour eux au roi de Danemarck . , que, le 19 mai , ce prince avait signé

un nouveau traité avec la France, que ses troupes , commandées par le comte de Schulembourg, étaient sous les drapeaux du prince d'Eckmùlh, et enfin ils durent apprendre le lendemain que , le 3i mai, Hambourg avait ouvert ses portes aux Français. Ce qu'ils disaient de leur influence dans le Nord n'était vrai que par rapport à la Suède , et Napoléon était bien loin de l'oublier.

Le duc de Vicence terminait sa dépêche au prince major-général en lui disant que le principe des alliés était que la négociation devait se terminer dans la journée ou dans la nuit, mais qu'il espérait en signant obtenir quelque chose de plus.

Mais la dépêche du grand-éeuyer avait été autrement comprise par Napoléon, et le prince major-général écrivit sous sa dictée au duc de Vicence :

« Neumarck, 3 juin i8i3, trois et demie du matin.

» Monsieur le duc de Vicence , l'empereur me charge de vous dire que ce qu'il vous a mandé hier est son ultimatum, et qu'en conséquence vous romprez la négociation si on n'accorde pas l'armistice jusqu'au 20 juillet , avec six jours pour le dénoncer ; en sorte que les hostilités ne puissent pas recommencer avant le 26 juillet. Vous le romprez également si la ligne de neutralité ne passe pas au delà de la ville de Breslau, cette ville restant neutre; c'est-à-dire qu'elle ne soit oc-

cupée par aucun quartier-général français ni troupes françaises , ni par aucun quartier-général r troupes , lanchver ou landsturn des troupes alliées. Sa majesté espère que tout cela sera terminé à huit ou neuf heures ee matin, et qu'elle saura à dix heures à quoi s'en tenir. Vous devez , monsieur le duc , dire aux plénipotentiaires que , quant aux pays qu'ils prétendent céder ailleurs , ils ne cèdent rien à l'empereur ; que c'est sa majesté qui cède tout ; mais, en supposant que les alliés occupent deux ou trois villages en Saxe ou de ce côté de l'Elbe , il est indifférent à l'empereur que ces villages soient neutres. Si la négociation était rompue , il serait nécessaire , monsieur le duc, que des officiers russes et français partissent en même temps expédiés par les plénipotentiaires, pour parcourir ensemble et de concert le front de la ligne , afin de faire connaître la rupture de la suspension d'armes et convenir de l'heure de la reprise des hostilités , afin qu'il ne puisse y avoir ni malentendu ni louche là-dessus. Vous ferez sentir , monsieur le duc , combien cela est important , afin que la confiance réciproque reste entière pour d'autres circonstances.

» Le vice-connétable , major-général ,

» Alexandre. »

Napoléon prit la plume à son tour , et écrivit à. l'appui et en explication de cette lettre ;

DE MIL HUIT CEiVr TREIZE. 45

« Monsieur le duc de Vicence , le major-général vous a fait connaître mes intentions. J'espèredonc, à neuf ou dix heures, savoir à quoi m'en tenir; il ne faut pas se dissimuler que cet armistice, tel que je le propose dans mon ultimatum, n'est pas honorable pour moi. Pourquoi, en effet, abandonner pour un armistice de six semaines un pays de l'importance de Breslau? C'est moi qui abandonne tout, l'ennemi rien. Le duc de Rc.<™io cou-

' ou

vre la Saxe; l'enremi n'y a que des patrouilles. Occuperait-il quelques villages de la Saxe, cela peut-il entrer en comparaison avec les plus beaux pays du monde et la ville la plus grande de ce pays? L'ennemi voudrait-il m'humiiier , en me chassant, par un armistice, d'une ville dans laquelle je suis entré par le résultat de la bataille? Lorsque je consens à l'abandonner, et que je neutralise cette ville, j'accorde tout ce que l'honneur peut accorder, et ce qui est contraire au statu quo. Quant à ce que les plénipotentiaires disent que l'ennemi a sur la rive gauche de l'Elbe, le duc de Padoue est à Leipsick avec trois mille hommes. Il faudrait donc que l'ennemi fût absurde pour cacher de l'autre côté de l'Elbe autre chose que des partisans et des corps francs. Dites-leur donc , en rompant , que c'est dans le seul désir de la paix que j'ai consenti à un armistice aussi désavantageux, et par pure cajolerie que j'ai consenti à abandonner la capitale de la Silésie ; dites-

leur qu'avant huit jours je serai à Berlin ; qu'ils ne seront pas plus heureux dans la hataille qui va avoir lieu que dans les deux précédentes, et qu'enfin ils auront montré, au lieu de dispositions pacifiques, qu'ils ne voulaient que m'amuseret gagner quelques jours, puisque aucun intérêt qu'un intérêt de vanité ne peut les porter à demander Breslau. En effet, si la paix ne se fait pas, et si l'armistice vient à se rompre, les armées alliées se trouvent à une demi-marche de Breslau ; et l'armée française à deux marches. 11 est clair par-là que, militairement parlant, Breslau leur appartient. Quant au délai de l'armistice, le terme proposé est une insulte. Ne dirait-on pas que je suis dans une place assiégée , et comment souffrez-vous qu'en emploie de pareils termes vis-àvis de vous ? Je veux un armistice , mais je le veux en homme d'état et en souverain ; je voulais l'armistice avant la hataille de Wurschen comme je le veux après. Mais veut-on y mettre un terme ? Il faut que ce terme donne le temps de commencer et de finir la négociation. Nous sommes aujourd'hui au 3 ; l'armistice ne sera pas ratifié avant le 5 : avant le io, on ne sera pas d'accord sur la manière de négocier; du io mai au 20 juillet, il n'y a que quarante jours pour négocier et conclure. Nous avons employé dix-huit jours à Tilsitt; les souverains étaient en présence; ils se voyaient trois fois par jour : ici les souverains

sont éloignés , et la négociation est bien autrement compliquée. Je veux négocier la paix et non la recevoir comme une capitulation. Les ennemis se trompent s'ils espèrent qu'il en sera différemment que par le passé. L'expérience leur a prouvé qu'ils s'étaienttrompés constamment. Prévenez-les qu'ils seront battus à la prochaine bataille; que je resterai maître de Breslau, où j'aurai de bons cantonnemens; que je resterai maître de Berlin; que j'ai avec moi et derrière moi des forces telles, que rien ne peut mempêcher d'arriver de tous côtés sur l'Oder ; que je ne fais aucun cas de tout le terrain qu'ils me donnent, et que je comprends très-bien que c'est moi qui donne tout; qu'enfin j'ai été jusqu'aux limites de ce que l'honneur me permettait de faire.

»Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

» Napoléoîv.

» Neumarck, le 3 juin 1 8 1 3, six heures et demie du matiu. »

Une pareille lettre porte avec elle tous ses commentaires. Napoléon s'y déclarait le dominateur de la négociation, au-dessus de laquelle il faisait planer son grand caractère. C'était en homme d'état armé qu'il stipulait sur la paix. Ce langage était noble , élevé , digne en tout de la France et de lui. On voit par la fréquente répétition du traité de Tilsitt , que Moscou n'était pas

LE PORTEFEUILLE pour lui sa dernière époque, tandis (pie les alliés ne dataient que de ce dernier désastre , et semblaient refuser d'accepter les souvenirs plus récens des triomphes dont La Saxe venait d'être le théâtre. Napoléon avait reconquis le droit de s'indigner de l'imperturbable opiniâtreté de ceux qu'il avait vaincus , et de nommer une troisième victoire la troisième bataille qu'il aurait dû leur livrer. Quant au délai de F armistice , le terme proposé est une insulte : ne dirait-on pas que je suis dans une ville assiégée ! et comment souffrez-vous que Von emploie de pareils termes vis-à-vis de vous ? Je veux un armistice, mais je le veux en homme détat et en souverain. Je voulais V armistice avant la bataille de Wurschen comme je le veux après — Je veux négocier la paix et non la recevoir comme une capitulation. Les ennemis se trompent s'ils espèrent qu'il en sera différemment que par le passé... Prévenez-les qu'ils seront battus , etc. Napoléon se dessinait lui-même à grands traits dans cette lettre remarquable. C'est lui seul aussi qui sera chargé de se peindre dans cet ouvrage. Il est beau de voir sortir d'une adversité , dont personne ne connaissait mieux que lui toutes les menâtes et tous les périls , un caractère qui se déclare à l'avenir invulnérable. Il y a peu de figures aussi grandes dans l'histoire , dans une telle situation.

Les alliés restèrent imperturbables dans le re-

fus de l'ultimatum de Napoléon , et son plénipotentiaire attendait des ordres pour revenir au quartier-général , aussitôt qu'ils auraient reçu la réponse à une lettre qu'il les avait engagés à écrire à leurs souverains. Dans l'intervalle , le duc de Vicence reçut encore une lettre du major-général, qui de nouveau lui confirmait encore l'invariable persistance de Napoléon dans son ultimatum.

« Neumarck, 3 juin, à deux heure?.

)) Monsieur le duc de Vicence , je viens de soumettre à l'empereur votre lettre d'aujourd'hui 3, en réponse à la dépêche que je vous ai expédiée ce matin à six heures , par mon aide-de-camp , M. de Bauffremont.

» Sa majesté me charge de vous écrire que la question de Breslau est une question d'honneur, à laquelle on ne peut pas céder ; que l'ennemi n'a sur la rive gauche de l'Elbe que des partisans et des troupes franches; qu'enfin , monsieur le duc, l'empereur tient à son ultimatum. Vous leur ferez observer que l'armistice pour un mois , et cette espèce d'orgueil qui parait régner dans les négociations, ne peuvent mener à rien debien. Telle est, monsieur le duc , la réponse que sa majesté me charge de vous faire.

» Recevez, monsieur le duc, etc.

» Le major-général , » Alexandre. »

Cependant , au milieu de la négociation , intervint tout à coup un événement militaire qui portait le caractère d'une violation de la part des Français. Les plénipotentiaires alliés se plaignirent, par une note, au duc de Vicence , de ce qu'un corps de troupes, parti le 2 de Breslau, avait remonté l'Oder vers Ohlau , au mépris de la suspension conclue le 1". Ils demandaient une réponse prompte, ajoutant que dans le cas où ce ne serait qu'un malentendu, les choses devaient être immédiatement rétablies dans la position respective du 2 juin; mais que, dans le cas contraire, ils regardaient la suspension d'armes comme dénoncée , à dater de la réception de la réponse de S. A. le prince de Neufchàtel. Le prince majorgénéral répondit au duc de Vicence, qui l'informait de ce çrief des allie!

« Neumarck, 3 juin i8i3.

» Monsieur le duc de Vicence, je reçois à l'instant votre lettre datée de midi un quart. L'objet dont vous me parlez ne peut être qu'une méprise. Le corps qui était à Breslau n'a reçu qu'hier soir votre lettre relative à la suspension des hostilités pendant la conférence. Je n'ai aucune connaissance que, depuis la signification de la suspension des hostilités , on ait fait aucun mouvement. Si on veut parler d'un pont qu'avaient détruit les Prussiens sur l'Oder, entre Breslau et Glogau,

cela est vrai ; mais les troupes qui s'y sont portées ne font point partie de celles comprises dans la suspension des hostilités.

» Le prince vice-connétable , major-général , » Alexandre. »

Cette réponse fut communiquée aux plénipotentiaires des alliés , qui écrivirent au duc de Vicence.

Plesswitz,le "jâln*

» Monsieur le duc ,

» La réponse que M. le prince de Neufchâtel vient d'adresser à vo re excellence , relativement au mouvement que les troupes qui se trouvent à Breslau doivent avoir fait sur Ohlau , ne peut nous satisfaire. La nouvelle de la suspension d'armes , signée avant-hier , à deux heures après midi , a été portée sur toute la ligne des avantpostes des troupes y comprises , par des officiers russes et des officiers français envoyés par votre excellence. C'est M. de Bongars , aide-de-camp du prince-major-général, qui l'a portée aux troupes à Breslau ; par conséquent elle a été reçue ainsi que nous en sommes instruits , avant-hier, avant minuit , et non pas hier , comme le marque M. le prince de Neufchâtel. Nous sommes prêts à supposer encore , monsieur le duc , que c'est une erreur; et, à moins d'en avoir la conviction , nous rejetons une supposition qui ne doit pas avoir lieu entre nations civilisées. Nous deman-

Page 1