VUE DE MESSINE
« Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres « autour de moy, en ce lieu où j’escris, j’emprunteray présentement, « s’il me plaist, d’une douzaine de ravaudeurs, gents que je ne feuil— « lette guères, de quoi esmailler mon récit2. » Mais j’ai vu Messine tout récemment, et elle m’a laissé de si doux souvenirs que pour parler d’elle, je ne veux rien devoir qu’à moi-même.
Comme l’habile voyageur qui les reproduit si bien à mes yeux, j’ai gravi derrière la ville les rampes de ces vastes couvents; j’ai interrogé les moines qui habitent ces pittoresques solitudes. J’ai passé de longues heures sur ces terrasses ménagées au penchant de la montagne de Dinna-Mare; ainsi j’ai contemplé la plage du cap Pélore, les ondes tournoyantes de Charybde, les voiles enflées par les brises du détroit, les spéronares entraînés par ses courants, et plus loin, les rochers de Scylla, les blancs clochers de San-Giovanni, la verdure des champs que la mer baigne de ses flots; enfin, à l’horizon, la chaîne des monts de la Calabre.
Heureux cénobites, qui m’avez accueilli dans vos pieux asiles, vous entendez sans envie, bruire à vos pieds la cité tumultueuse ; et tandis que, sous vos yeux, passent tous ces hommes pressés de vivre que la trompeuse fortune appelle vers l’Orient, vous, pressés de mourir, désabusés des biens du monde, vous élevez vos mains et vos prières vers celui qui seul ne trompe pas !
* Ovide. Metam. Liv. v. Vers. 415.
* Montaigne. Liv. v. Cliap. 12.