‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 38 sur 48 · TOMBEAUX DE LA VALLÉE DE JOSAPHAT · texte numérisé non relu

TOMBEAUX DE LA VALLÉE DE JOSAPHAT

Dans un des meilleurs jours de ma vie trop rapidement écoulés au sein de Jérusalem, je descendis vers le soir la Voie Douloureuse; et laissant à droite le prétoire de Pilate, à gauche une antique piscine , je sortis par la porte Sitii-Mariam. Puis, traversant le jardin des Olives, je suivis les traces du Cédron , tantôt marchant dans son lit poudreux, tantôt cherchant l’oinbre de quelques petits arbres, assez rares sur ses bords escarpés. J’atteignis ainsi bientôt les monuments creusés pour les Rois dans cette vallée de Josaphat, que les ossements réunis et presque mêlés de tant de générations habitent et encombrent. Des tombes royales dressées dans les rochers de la montagne , y dominent encore au-dessus des sépulcres plébéiens; comme si, du haut de ces grottes que surmontent les festons d’une pompeuse architecture, les vieux monarques des Juifs et les despotes envoyés de Rome régnaient toujours sur une population muette et inanimée.

De tombe en tombe, j’arrivai jusqu’au bord du souterrain , où coulent à peine les eaux de Siloë , près du village qui porte le nom de la source.

Au milieu de ces champs de mort (c’est ainsi qu’on les nomme en Orient) destinés à recueillir tous ces débris humains qui , depuis deux mille ans, y accourent de tous les points de l’Europe, quelques femmes Gophtes, cachées entièrement sous de longs vêtements de deuil, pleuraient sur des fosses récentes. De temps en temps, de grandes filles arabes, au visage et aux bras découverts, aux pieds nus, à la robe bleue

1 Chateaubriand, Mé). littéraires.

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serrée par une ceinture de cuir, portant leurs urnes à la fontaine, traversaient gravement ces funèbres solitudes ; tandis que de jeunes Juives échappées de Jérusalem, légères et insouciantes, couraient à la recherche de quelques fleurs mal écloses dans ces arides rochers ,' ppur en orner le voile blanc qui couvrait à peine leur visage, *

Voilà donc , me disais-je , ce qui reste de tant de nations couchées à rangs pressés dans ces royaumes de la mort ! Après les Hébreux , les Romains; puis les lieutenants de Mahomet, les Kalifes, les Sarrasins, les héros de France; puis encore les Turcs et les Juifs : maintenant un confus mélange de mille sectes se disputant d’abord quelques privilèges pour leurs prières et leurs cérémonies si diverses , ensuite quelques pouces de terre dans la vallée de Josaphat pour y^nourir !.... Mais, au miliernde tant de réflexions et de tristes réalités qui affligent l’esprit, une pensée seule s’élève et nous console : c’est l’image de ce grand et divin sacrifice dontlamémoire ne peut finir, et de cette tombe, berceau de notre espérance. Tombe sacrée qui, rendant au ciel le dépôt qu’elle en avait reçu pour si peu d'heures , fut le premier sy mbole et le sublime emblème de notre immortalité révélée au monde!

Jamais je ne revois ce dessin de M. de Forbin sans retrouver avec émotion dans ma mémoire le souvenir de ma promenade méditative.

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