‹ Portier, je veux de tes cheveux!Chapitre 26 sur 39 · SCENE XVI · texte numérisé non relu

SCENE XVI

PICARD, puis EDOUARD, JULIE, PAU- LINE, EUGÉNIE.

PICARD. L'insolent !... et moi qui le croyais un bon garçon, sans malice, sans méchanceté... Oh ! non, il n'aura pas ma Fanny... Voyons cette lettre... je n'en reçois jamais... encore quelque mauvaise plaisanterie de ces messieurs... (Jlowrela lettre.) Mais non... ah! mon Dieu ! est-ce possible?.. «Du village de Saint-Brice.

» Monsieur, nous avons reçu des rensei- » gnemens certains sur celui que vous cher- » chez... il demeure rue du Gros-Chenet, " n" 12... » ici... tt et se fait appeler »

C'est lui! c'est lui! c'est donc cela que malgré moi je l'aimais !

JULIK et eugéa'ie descendent l'escalienn chantant.

Portier, je veux Une mèche de tes cheveux !

Edouard et Pauline, qui a repris son premier habit, reviennent du dehors. Chacun va vers Picard, et lui chante le refrain précédent.

EDOUARD , entrant à son tour et allant vers Picard. Chantant. Portier, je venx

PICARD, l'arrêtant e/ lui prenant le bras. Vous aussi, monsieur Edouard, vous aussi, vous voulez une mèche de mes cheveux , n'est-ce pas ?eh bien! je vais vous en donner une.

TOUS, riant. Que dit-il?

PICARD. Oh! riez, messieurs, riez...maintenant je ne me fâcherai plus... Si vos plaisanteries m'ont affecté, c'est que, voyezvous, elles m'ont rappelé un souvenir terrible... elles m'ont rappelé, messieurs, que je devins chauve en une nuit, alov5 que je n'avais pas trente ans.

TOUS. Ah!

PICARD, après une pause. C'était en Espagne. . . pendant cette guerre toute de cruautés... Cela va vous étonner; vous qui ne connaissez la guerre que de nom... J'étais soldat dans le premier de la vieille garde ; j'aimais mon colonel, comme on aime son pays, comme ou aime son drapeau ! .. . Oh ! c'est qu'il était bon, lui !... chaque soldat il le chérissait comme son enfant... chaque vieillard il le respectait comme son père !

EDOUARD. Continuez, père Picaid, continuez.

PICARD. Un jour nous tombons dans une embuscade, la résistance était impossible; nous fûmes faits prisonniers, mon colonel, moi et soixante hommes. . . Le soir, mon colonel méprit à part, et me dit: « Picard, je vais tenter la fuite, avec quelques-uns des nôtres, pour venir vous délivrer... je puis être fusillé, car les Espagnols sont sans pitié pour ceux qui cherchent à s'évader... Avant de partir, je te dois un aveu, mon brave, écoute-moi. — J'écoute, colonel.

— Picard, continua-t-il, j'ai commis une grande faute dans ma vie ; j'ai séduit une femme que j'ai délaissée... elle est morte de chagrin en mettant au monde un en* fant... — Que vous avez aussi abandonné? lui dis-je. — Oh ! non, j'ai pourvu à son existence, à son bien-être, jusqu'à l'âge de vingt-un ans. »

EDOUARD. De vingt-un ans?

PICARD. « Je puis être tué, Picard, car

MAGASIN THEATRAL

je vais fuir; toi, reste, je le veux : si tu en réchappes, voici un papier qui assure à mon fils toute ma fortune; tu connaîtras son nom, celui du village où on l'élève... Aiine-le pour moi, et parle-lui quelquefois de son père... Adieu, mon vieux. » — Bientôt, au milieu de la nuit, profitant de l'obscurité... mon colonel...

ÉDOîJAnD. Il s'échappa...

PICARD. Oui, mais on l'atteignit, lui et ses compagnons, et à l'instant même l'ordre de les fusiller fut donné... et par un raffinement de barbarie. .. on nous mit des armes dans les mains, à nous autres Français, pour frapper nos compatriotes, nos frères d'armes... Oh! tenez tenez... d'ici, je vois

encore le groupe... Ils sont là tous les cinq, je sens encore dans mes mains la carabine qu'on m'avait forcé de prendre. .. J'entends mon colonel me crier en souriant. . Au cœur, mon brave Picard... songe à ta promesse... Une détonation se fit entendre, il y avait cinq braves de moins... Mon colonel!... mort... fusillé... je me traînai jusqu'à son cadavre... j'embrassai sa tête mutilée... et pensant à ce fils qu'il m'avait recommandé, je coupai une mèche des cheveux du père en me disant, ce sera pour son enfant... Puis, moi, soldat de la garde, je m'évanouis, je me sentais mourir. .. car je venais de perdre tout ce qui m'était cher. On me porta à l'hôpital... ce jour-là j'avais trente ans... le lendemain, quand je revins à moi... j'en avais soixante...

Air : Les yeux en pleurs.

Mon existence, elle était saine et sauve ; J'étais vivant... mais, ô malheur affreux! Le lendemain cette tête était chauve, Le lendemain oui, messieurs, j'étais vieux ! En un seul jour le chagrin qui de'vore M'avait flctri, m'avait creusé les yeux! Et maintenant, me direz- vous encore :

Portier! je veux de tes cheveux? (bis.)

TOUS. Oh! pardon, pardon, monsieur Picard.

PICAKD. Depuis lors, je fis tout pour remplir ma promesse, et enfin... aujourd'hui, après dix-huit années de patience, je découvre celui que je cherche... je me réjouis de sauter à son cou, de serrer dans mes bras cet enfant que je voulais chérir connue le mien... Eli bien! le croiriezvous, cet enfant, il m'a raillé, il s'est moqué de ma pauvre tète chauve... chauve pour avoir trop aimé son père... Pour toute vengeance, moi, je lui dirai : Enfant, reprenez cette fortune que j'avais juré de vous rendre... Enfant, baisez ces cheveux, ce sont ceux de votre père... Prenez donc.

monsieur Edouard, ne voyez-vous pas qiie c'est à vous que je parle?

Il lui donne les papiers qu'il a lires de sa poche.

EDOUAiiD. Est bien po.ssible? ce récit... ce colonel, c'était mon père ! Ah I monsieur Picard, monsieur Picard! comment réparer mes torts envers vous?

II se jette dans ses bras, l'embrasse avec effusion ; tous les jeunes gens viennent serrer les mains de Picard.

PICARD. En devenant bien heureux...

Vous êtes riche, cette maison est à vendre, achetez-la et laissez-moi portier... et si

vous rentrez après minuit Eh bien! je

vous ouvrirai tout de même.

EDOUARD. Vous, mon portier Oh!

non, soyez mon ami. . . vous ne me quitterez plus... nous parlerons de mon père...

PICARD. Oh ! comme ça, à la bonne heure.

EDOUARD, à Pauline qui pleure, eh bien,

Pauline en veux-tu encore au père

Picard ?

PICARD. Pauline?

EDOUARD, montrant Julie. Et Julie et Eugénie, qui avaient changé de costume pour tromper votre vigilance.

PICARD. Et se moquer de moi.

EUGÉNIE. Oui, mais qui en sont désolées...Moi, d'abord, pour vous le prouver, je veux vous broder une belle paire de bretelles en caoutchouc...

JULIE. Et moi... de bonnes pantoufles fourrées.

VAULINE. Et moi, un beau bonnet grec pour cette bonne tête chauve...

PICARD. Merci, mes enfans... Oui; mais si on venait à apprendre...

EDOUARD. Ne craignez rien, le nouveau propriétaire lève la consigne, désormais les dames auront leurs entrées.

PAULINE. J'aime mieux ça.

JULIE. Et moi aussi...

OOBi^OOOQOOQOOCOOOOOOOOyOOOPOCQOQ^QOOOOOQOOOQ

SCEINE XVII.

Les MÊMES, CÉSARINE , puis BONI VI:. 1'

et FANNY.

cÉs\RiNE, en blouse et en bonnet grec . Elle chante.

Vlh 1' gamin d' Paris, {bis.) Tra la la la.

(Bas à Pauline.)^e dis rien... c'est moi... cachée sous les habits d'un enfant de Pa-

Tous, riant. Ah! Césaiine. est-elle drôle ccninie ça !

t*ORTIEU , JE VEUX DE TES CHEVEUX!

Ittr

PICARD. Eh mais! c'est l'épileuse...

CÉSARTIVK. Ah ben! il n'y a phis d' plaisir, tout le monde me reconnaît !

PAULINK. Tu n'as plus l'ien à craindre, tu peux rester.

CÉSAni\E. Tant mieux, alors je vas aller déjeuner... Ali! j'ai besoin.

Bonivet et Fanny entrent.

BONIVET, tenant un panier d'une mai/i et un manclie à balai de Vautre. Père Picard, dans ce maniveau sont des champignons qui donnent lamort,chan)pignons destinés à l'intérieur de mon individu ; dans cette main, un manche a balai destiné à l'extérieur de mon individu Choisissez

consentez à me rendre ma Fanny, et si je suis fautif... frappez, je reçois. Rechassezmoi, et j'avale... un temps de colique, et je suis flambé. . . j'ai dit.

FAINNY. Oh ! mon petit papa.

PICAUD. Allons, touche là... je te pardonne. Mais pourquoi te moquer aussi de moi et me demander...

BOMVET. Des cheveux de ma Fanny?.,.

mais pour me faire une chaîne de montre, père Picard...

PICARD. Comment? ce n'était donc pas des miens?

BONIVET. Puisque vous n'en avez pas, père Picard ! Pour vous demander de vos cheveux, mais faudrait que je soye bien

bête, bête ou bien méchant^., ou que

j'aye beaucoup trop bu...

EDOUARD. Assez, assez, mon cher Bonivet.

PICARD. La leçon ne vient pa^ de moi, messieurs; tôt ou tard, chacun reçoit la sienne... Bonivet, tu épouseras Fanny.

BONIVET. Dès ce jour mon bonheur

conunence Ma Fanny! soyez à moi

comme je suis à toi ! Père Picard, nous ferons un gros repas de noces, et c'est moi qui choisira les champignons.

EDOUARD. Et moi, je me charge du trousseau.

BOiMVET. Vous... de quel droit?., c'est égal, j'accepte.

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