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Portraits à la plume

Si je te dédie ce volume, mon cher Bénédict, ce n'est pas que je me fasse illusion .sur sa valeur, et que je le regarde comme entièrement digne de toi ; mais peut-être qu'en littérature, comme en droit maritime, le pavillon couvre la marchandise. Tout en regrettant donc d'avoir si peu à l'offrir, je veux placer ton nom en tète de ce recueil, comme un souvenir des jours heureux que nous avons passés ensemble, et comme un gage de l'inaltérable affection que je t'ai vouée.

Presque toutes les notices qui composent ce volume ont déjà été publiées. Elles traitent d'ailleurs de noms trop connus pour qu'en les lisant on puisse trouver à satisfaire l'attrait de la curiosité.

Elles se divisent en deux parties. Celles composées au point de vue littéraire; celles qui ont rapport à l'art et à la peinture en particulier.

On pourra trouver que la première partie revient sur des questions oubliées ou résolues depuis longtemps. Quelques mots d'explication sont donc nécessaires.

La petite secte littéraire qui se formait, il y a trente ans, sous le nom de romantique avait sa raison d'être. Elle réagissait contre une école qui avait poussé la négligence du mouvement dans le style, de

la couleur, — do la forme, comme on dit encore — jusqu'à la sécheresse, jusqu'à l'aridité. En rapportant à la littérature cet élément trop négligé, elle était dans son droit.

Mais elle ne tarda pas à dépasser les limites de ce droit, et à vouloir faire une révolution au lieu de se borner à une réforme.

Deux causes devaient la faire échouer :

La révolution n'était pas nécessaire, par la simple raison qu'elle était faite; puis elle n'avait pas les reins assez forts pour la tenter. Enfin, il arrivait ce qui se présente souvent en pareil cas : révolutionnaires en paroles, les nouveaux venus étaient au fond plus timides que ceux qu'ils voulaient renverser.

Aussi, depuis ses premiers et légitimes succès, cette école, ne répondant plus à aucun besoin , at-elle été se perdant de jour en jour dans ses défauts et dans l'exagération de son principe.

Elle débuta par vanter avec raison l'originalité, par flétrir les imitateurs, et copia d'abord les écrivains étrangers; puis, quand le procédé fut connu, ses propres écrivains.

Elle débuta par vanter avec raison la forme dans le style, et en arriva à limiter l'art d'écrire au métier d'arrangeur de mots, et à négliger totalement les idées. Ses membres, il est vrai, s'appelaient parfois des penseurs,

Elle tente vainement aujourd'hui de cacher la banalité de la pensée sous la bizarrerie de la forme, et donne le triste spectacle d'une vieillesse taquine et jalouse, après avoir eu une jeunesse dont l'intolérance tapageuse n'est pas encore tout à fait oubliée.

Mais l'esprit humain ne peut s'arrêter. Il faut aux générations qui arrivent autre chose que des paroles sonores et vides. Les jeunes gens demandent le mot d'ordre à leurs aînés, et ceux-ci ne peuvent le leur donner. Ils n'en ont pas.

C'est plus loin qu'il faut l'aller chercher. C'est auprès de ceux-là mêmes qui ont servi pendant trente ans de but aux railleries d'enfants qui ne les valaient pas.

L'heure est , je crois, venue , de constater ce mouvement, et d'aider autant que possible à reprendre la tradition française, dont l'école des mots avait fait dévier la littérature.

C'est là que peut se trouver l'opportunité de ces notices, dans lesquelles nous avons essayé d'indiquer la part des qualités et des défauts de cette école.

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