‹ Portraits à la plume (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · LITTERATURE · texte numérisé non relu

LITTERATURE

Lorsque Ton étudie assidûment les productions de l'école littéraire qui depuis vingt ans et plus s'est formée sous la bannière de la liberté dans l'art, on y reconnaît trois impulsions diverses , mais nullement contraires, qui peuvent se résumer en trois noms autour desquels viennent se grouper de près ou de loin tous les autres : Victor Hugo, George Sand et Alfred de Musset.

Victor Hugo est, avant tout, le peintre de la nature extérieure, soit physique, soit morale. Tous les sentiments violents que l'âme n'a pas la force de contenir, la colère, la haine, la vengeance, tous les effets éclatants de la création ont été rendus par lui avec un talent qu'il est inutile de nier. Avec sa forme vive et nette, avec sa passion de l'antithèse, dont le défaut est précisément de saisir trop violemment l'esprit, avec son vers frappé, avec sa prose ciselée en relief comme une nièce

d'orfèvrerie, il ne laisse rien dans l'ombre ou le demijour. 11 n'aime pas les coins obscurs, ou, s'il s'en sert, méfiez-vous-en ; il y fera tout à coup pénétrer un rayon qui deviendra plus éclatant par l'opposition de l'obscurité. Il le dit lui-même dans la préface de son dernier volume de poésies : « 11 a toujours eu un goût vif pour la forme méridionale et précise. Il aime le soleil. » Et cet aveu est d'autant plus précieux à enregistrer, qu'à l'époque où il a été fait monsieur Hugo, arrivée la maturité de son talent, en était tout à fait le maître, et, sûr désormais de son origine et de son but, pouvait se résumer lui-même d'une façon assez juste et à tout prendre impartiale. Aussi n'est-il pas difficile de se rendre compte de l'engouement qu'il excite chez les tout jeunes gens, que l'éclat de cette poésie tout étincelante de pierreries séduit avant qu'ils songent à rechercher ce qu'elle couvre. Ce n'est que plus tard que l'on reconnaît que plusieurs sont fausses. En un mot, monsieur Hugo s'adresse avant tout à l'imagination.

Le talent de madame Sand peut paraître multiple au premier abord, mais l'idée générale qui résulte de la lecture de ses œuvres, soit que, comme dans ses premiers romans, elle proteste, au nom de la passion contre le devoir, soit que, comme dans le Compagnon du tour de France, Horace, Consuelo, elle fasse pousser à l'esprit de révolte et d'envie un terrible cri de haine contre l'autorité, soit enfin que, comme dans la Mare au Diable, Jeanne, et les délicieuses églogues qui l'ont suivie, elle attaque plus directement qu'on ne le pense l'ordre social au nom du naturalisme le plus séduisant; cette idée, dis-je. est celle du livre dans lequel madame Sand s'est incarnée : Lcl'ia. C'est le

désir et l'orgueil s'irritant l'un l'autre, c'est l'histoire de l'homme incessamment dévoré par la soif de l'idéal, aspirant à étreindre le rêve d'un Dieu, et toujours douloureusement ramené à la réalité par sa nature bornée et finie. C'est, enfin, cette pensée que les anciens nous ont transmise dans le symbole de Prométhée attaché au rocher, et livrant aux étreintes du vautour ses entrailles immortelles. De quelque façon que l'on juge le roman de Lélia, et malgré des taches de mauvais goût que l'inexpérience de l'auteur et le temps où il fut écrit ne suffisent pas pour faire excuser, il serait injuste de ne pas reconnaître que depuis Faust et Manfred jamais pareille plainte d'orgueilleux blessé n'avait été exhalée par une voix plus harmonieuse et plus puissante. Glorifiant surtout les facultés de l'homme, laissant apercevoir sous l'énergie de son appétition la puissance de ses moyens, madame Sand devait s'adresser et s'adresse. en effet, à l'intelligence.

Monsieur de Musset, au contraire, est le poëte des natures tendres et des cœurs aimants. C'est l'historien des sentiments ardents, mais cachés, qui consument silencieusement une âme et y meurent avec elle. 11 est. dit-il, dans le drame de la Coupe et les lèvres :

Il est deux routes dans la vie :

L'une solitaire et fleurie, Qui descend sa pente chérie Sans se plaindre et sans soupirer.

L'autre, comme un torrent sans digue, Dans une éternelle fatigue, Sous les pieds de l'enfant prodigue, Roule la pierre d'Ixion.

L'une est bornée et l'autre immense; L'une meurt où l'autre commence; La première est la patience, La seconde est l'ambition.

C'est la première de ces routes qui a tenté monsieur de Musset.

Ceux, dit-il quelques vers plus loin.

Ceux qui, loin des regards, sans plainte et sans désirs, Sont morts silencieux sur le cœur d'une femme, 0 jeune montagnard! ceux-là, du fond de l'âme, Ont méprisé la gloire et ses tristes plaisirs.

C'est parmi ceux-là qu'il s'est rangé, et ce sont ceuxlà qui lui ont fait son plus beau et son plus légitime succès. En s'efforçant de se connaître en frappant sur son cœur, en y cherchant le sentiment qui y prédominait et devant lequel tous les autres étaient forcés de s'incliner, il s'est trouvé face à face avec l'amour. Plus tard, lorsque ses investigations se sont étendues autour de lui, quand il a interrogé par l'observation, la pensée et la réflexion, les hommes qui l'environnaient, c'est encore l'amour qu'il a trouvé comme mobile, souvent inavoué, mais certain de bien des actions humaines. Plus tard encore, en élargissant de nouveau le cercle, en y faisant entrer non plus l'homme seulement, mais la nature dans laquelle il se meut et se développe , il a reconnu que la grande loi qui la régissait invaria blement depuis les harmonieuses révolutions des sphères célestes tourbillonnant dans Timmensité, jusqu'à l'imperceptible mouvement de l'insecte qu'un brin d'herbe abrite, c'était encore, c'était toujours la loi

de l'amour. C'est ce qu'il a exprimé clans les vers suivants.

J'aime ! — Voilà le mot que la nature entière

Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit !

Sombre et dernier soupir que poussera la terre

Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!

Ah! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,

Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,

A voulu traverser les plaines éthérées,

Pour chercher le soleil, son immortel amant.

Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.

Mais une autre l'aimait elle-même ; — et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament.

Aussi, si monsieur Hugo et madame Sand s'adressent plus directement à l'imagination et à l'intelligence, monsieur Alfred de Musset parle avant tout au cœur, et, des trois parts, ce n'est pas la moins bonne qu'il s'est réservée.

Au milieu du déplorable industrialisme qui déshonore notre littérature, le bagage de monsieur de Musset peut paraître bien léger, et c'est un des premiers mérites du poëte de n'avoir pas voulu forcer l'attention publique à s'occuper de lui. Toutes ses œuvres tiennent dans quelques volumes; mais, si peu nombreuses qu'elles soient, ces pages contiennent plus de cboses et devront arrêter plus longtemps l'attention de tout lecteur de goût que tel ouvrage interminable que je pourrais citer. En outre, monsieur de Musset a eu le bon esprit de ne pas vouloir faire concourir ses œuvres au développement de n'importe quelle ambitieuse théorie littéraire faite après coup. Il n'a pas voulu non plus,

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sous le voile d'une maladroite transparence, llatter uu honnir tel ou tel système politique. Il s'est tenu en dehors de toute opinion, il ne s'est rattaché à aucun parti. Poè'te, il a fait de la poésie, comme il eût fait de la politique, s'il eût été un homme politique. Il a aimé, il a souffert, il a senti son cœur battre de plaisir et de désespoir; il sait ce qu'un regard peut causer de douleur et ce qu'un baiser peut donner d'ivresse; il a raconté ses amours, ses souffrances, ses plaisirs, dans un style vif, élégant, animé, original et s'élevant parfois jusqu'aux plus hautes régions du lyrisme ; rien de plus, rien de moins. Je ne veux blâmer personne, mais, devant la manière d'agir de certains de nos plus grands poètes qui ont laissé traîner les beaux vêtements de la Muse dans la fange des multitudes, qui, en vue de je ne sais quelle honteuse popularité, dont ils souffrent les premiers, ont abandonné les tranquilles sommets qu'ils avaient atteints pour tomber dans les bas-fonds du ridicule, il est difficile de ne pas savoir un gré infini à monsieur de Musset d'être resté poëte et

. . . GÉand seigneur, tel que Dieu l'avait fait,

ainsi qu'il le dit lui-même de Rolla. Le rossignol n'est pas fait pour le carrefour. Les rossignols du temps présent ne me semblent pas suffisamment convaincus de cette vérité.

Monsieur de Musset a débuté par un scandale. On se rappelle le succès de curiosité qu'obtinrent, vers 1852. ses Contes d'Espagnes et d'Italie, les luttes qui s'établirent autour de la Ballade à la Lune, de Don Paë%, Ae Mardoche et des Marrons du feu. Le besoin d'attirer

violemment la foule au début n'est pas de notre goût, il cache presque toujours une grande insuffisance. Les gens qui escaladent les fenêtres et qui brisent les vitres en entrant nous ont fait trop souvent pénétrer à leur suite dans une chambre vide pour que nous ne nous en défiions pas. Heureusement ce n'était pas le cas de monsieur de Musset : tout ce que contient ce premier recueil se ressent nécessairement du manque d'habitude et de l'extrême jeunesse de l'auteur, mais sous une forme à laquelle un goût même ordinaire trouve trop souvent à blâmer ou entrevoit déjà une force réelle et une véritable originalité. La scène où la Camargo — dans les Marrons du feu — essaye par tous les moyens possibles de rallumer dans le cœur de Rafaël un amour éteint; ne manque ni d'observation, ni de justesse ; et, si les transitions des divers mouvements de son cœur ne sont pas faites avec toute l'habileté que l'on pourrait désirer, au moins chacun d'eux est-il dessiné d'une manière très-nette et très-vive. La scène où Rafaël raconte à l'abbé Desiderio l'histoire de ses amours avec la Camargo porte déjà l'empreinte de cette mélancolie qui tirera plus tard de magnifiques accords de l'instrument du poëte. Ces vers ne sont-ils pas pleins de charme et de vérité :

— Un beau soir, je ne sais comment se lil l'affaire, La lune se levait cette nuit-là si claire,

Le vent était si doux, l'air de Rome est si pur ;

— C'était un petit bois qui côtoyait un mur,

Un petit sentier vert, — je le pris, — et Jean, comme IK vant, je m'en allai l'éveiller dans son somme.

Je ne dirai rien de Don Paëz et de Mardoche. Les

singulières libertés poétiques qu'a cru pouvoir se permettre l'auteur ne suffisent pas pour faire oublier la banalité du sujet et le manque complet d'intérêt qui le caractérise. Ce n'est pas là où il faut chercher monsieur de Musset; on le trouverait plutôt dans Portia, et clans les Vœux stériles, dont plusieurs. vers semblent dictés par la voix qui animera Rolla: Seulement, nous ferons remarquer que. dans Mardoche, le sujet tombe tout à coup et ne finit pas; nous aurons à signaler ce manque bizarre de conclusions dans plusieurs productions de monsieur de Musset, qui semble l'affectionner quelquefois. Quant aux autres pièces, h Lever, YAndalouse, Madrid, Venise, Pepa, elles ont trop bien et trop justement fait leur chemin dans le monde pour que nos éloges puissent y aider en rien. Pour continuer notre comparaison, il faut reconnaître que, si monsieur de Musset a cassé les vitres au début, la maison où il nous a introduits était loin d'être vide, et qu'il était d'ailleurs assez riche pour la meubler royalement.

Le pas fait entre les Coules d'Espagne et un Spectacle dans un fauteuil est très-considérable. Monsieur de Musset s'est développé et a grandi dans la lutte ; il est moins l'esclave de sa fantaisie, et parvient souvent à dominer complètement sa pensée. Sa voie est désormais tracée. Les souffrances et les joies intimes de l'amour, l'immolation incessante à un être chéri, la grandeur du sacrifice accompli secrètement pour le bonheur ou la paix d'un autre, n'auront jamais trouvé un meilleur interprète et un chantre plus ému. Une critique sévère pourrait, je le sais, trouver bien des taches dans les poésies du Spectacle dans un fauteuil; mois les cœurs qu'il a touchés, les tristesses qu'il a

comprises et partagées, les larmes qu'il a fait répandre, en absoudront toujours l'auteur. Disons plus : de pareilles œuvres ne rentrent que bien difficilement dans le domaine de la critique ; quoi qu'on en ait, elles se lisent plus avec le cœur qu'avec l'esprit, et le cœur est, on le sait, un bien mauvais juge.

La préface, en forme de dédicace, pourrait passer pour la plus spirituelle apologie du doute ou de l'indifférence, si toutes les forces vives de l'auteur n'étaient pas concentrées dans les vers suivants :

Doutez de tout au monde, et jamais de l'amour.

Tournez vous là, mon cher, comme l'héliotrope

Qui meurt les yeux fixés sur son astre chéri,

Et préférez à tout, comme le misanthrope,

La chanson de ma mie et du hon roi Henri;

Doutez, si vous voulez, de l'être qui vous aime,

D'une femme ou d'un chien, — mais non de l'amour même.

L'allure de monsieur de Musset est moqueuse, cavalière, le rire du doute lui plisse souvent la lèvre, mais c'est une allure empruntée; il voudrait en vain empêcher son cœur de battre. Dès qu'il rencontre un sentiment vrai, dès qu'il touche l'amour sur sa route, sa démarche hésite, sa voix tremble, ses yeux s'humectent, l'émotion l'entraîne, et il trouve alors de magnifiques accords qui vont réveiller tristement, mais non sans charme, les cœurs blessés.

Le poëme, ou plutôt le drame de la Coupe et les lèvres, — car c'est bel et bien une pièce en cinq actes — est l'histoire d'un jeune chasseur que le désir insatiable et le besoin d'action font abandonner l'humble héritage paternel en maudissant sa patrie et sa famille,

m PORTRAITS A LA PLUME.

qui n'ont pu satisfaire ses appétits effrénés, pour courir le monde et les aventures. Après avoir cherché dans l'amour impur et dans l'ambition satisfaite à éteindre la soif qui le dévore; après avoir, dans une sombre mascarade, acheté à prix d'or l'infidélité d'une maîtresse sur le cercueil même où elle le croit enseveli; instruit par les sévères leçons de l'expérience, il revient au village où il retrouve une jeune fille qui l'aimait avant son départ et qui lui a naïvement conservé son amour. 11 se prépare à l'épouser; il touche enfin au bonheur qu'il a été chercher bien loin ; il approche la coupe de ses lèvres, lorsqu'un coup de poignard l'en sépare : sa fiancée est assassinée par la femme qu'il a jadis abandonnée pour se faire soldat. L'intérêt du drame est tout entier dans le développement du caractère du chasseur Franck. Monsieur de Musset on le pense bien, n'a pas suivi les règles prescrites en pareil cas, il ne prend pas un caractère au début, il n'en étudie pas avec soin et patience les diverses transformations. Il n'analyse pas, il fait sentir. Ce sera au lecteur à tirer les conclusions. Aussi, procède t-il par scènes qu'il laisse a qui de droit le soin d'enchaîner entre elles. Plusieurs de ces scènes sont de toute beauté. Celle où Franck vient d'incendier la maison de son père, et, debout sur le seuil enflammé, jette la malédiction de son orgueil à toute sa ville natale, est empreinte d'un sentiment de terreur et de grandeur sauvage que rien ne peut rendre. La scène d'amour entre Franck et Belcolore, où, dans l'ivresse d'une nuit de plaisir, le jeune homme épuisé, croyant presser enfin son idéal sur son cœur, est douloureusement ramené au vrai par une parole de courtisane stupide, a des

élans de la plus sublime poésie. Tout le monde connaît le monologue de Franck, et, malgré quelques exagérations de mauvais goût qui déparent les premiers vers, ce n'en est pas moins un des gémissements les plus sombres et les plus découragés de la littérature moderne, qui pourtant en a tant poussé. Le personnage deDeidamia, à peine entrevu, à peine indiqué, traverse tout le drame, en laissant sur sa trace une fraîche odeur printanière qui repose et console. Si j'avais un reproche à adresser à ce drame, ce serait celui dont je parlais tout à l'heure, de ne pas avoir de conclusion. Le coup de poignard de Belcolore ne termine rien, car l'intérêt ne porte pas sur Deidamia, mais bien sur Franck, et l'esprit, un instant détourné par ce gracieux épisode, comprend bien que le héros n'est pas encore assez à bout de ses forces pour ne pas entamer une terrible et suprême lutte contre le destin, dont Belcolore n'a fait qu'exécuter aveuglément les ordres.

.4 quoi rêvent les jeunes filles? ne peut s'analyser. C'est une délicate fleur de fantaisie dont il faut prendre garde de ternir les pétales en y touchant. Quelle pureté virginale, quelle malice enfantine brillent dans la scène où Ninon, avant de s'endormir, repasse dans sa mémoire les événements de la journée et ceux du lendemain, et fait voyager son esprit des panaches ridicules de sa vieille tante à la beauté de ses bras! Et, dans un ordre plus élevé, les vers suivants, que le jeune Sylvio répond au vieux duc Laërte, ne sont-ils pas remplis de noblesse et d'un attendrissement aussi bien rendus que vivement sentis :

Jamais les imbroglios, ni les galanteries, Ni l'art mystérieux des douces flatteries,

Ce bel art d'être aimé, ne m'ont appartenu.

Je vivrai sous le ciel comme j'y fuis venu.

Un serrement de main, un regard de clémence,

Une larme, un soupir, voilà pour moi l'amour,

Et j'aimerai dix ans comme le premier jour.

J'ai de la passion et n'ai point d'éloquence.

Mes rivaux, sous mes yeux, sauront plaire et charmer

Je resterai muet, — moi, je ne sais qu'aimer.

Comme Irus et ses deux valets, Spadille et Quinola. sont bêtes et amusants! Jamais un père, intercédant auprès de Dieu pour le bonheur de son enfant, a-t-il fait monter vers le ciel une plus noble prière que celle du duc, commençant par ces mots :

Mon Dieu, tu m'as béni : tu m'as donné deux filles.

Jamais scène d'amour fut- elle plus savamment rendue que celle entre Ninette et Sylvio?

Taisez-vous, j'ai promis de ne pas vous aimer,

répond la jeune fille à toutes les raisons que lui donne son amant pour se disculper, comme si elle avouait que sa volonté est trop faible pour lui résister, et qu'elle est obligée de faire intervenir une puissance supérieure à la sienne. De' pareilles œuvres ne s'expliquent pas; on les lit, on les relit, et l'on en garde précieusement l'ineffaçable souvenir.

Dans la fable de Namouna, l'auteur a développé le caractère de don Juan, tel qu'il le comprend. Cette audacieuse témérité a eu un plein succès, et monsieur de Musset s'est montré digne de toucher à cette imposante figure. Comme dans le personnage de Lélia —

auquel une de ses strophes a eu l'honneur de servir d'épigraphe — il en a fait une personnification du désir. Selon monsieur de Musset, don Juan n'est plus ce débauché vulgaire, ce type de l'inconstance banale, qui ne trompe ses victimes que pour les tromper et par l'instinct d'une mauvaise nature; c'est un courageux et infatigable explorateur, cherchant de bonne foi à travers toute espèce de fatigues, de luttes et de désespoirs, à saisir le fantôme de son désir, et qui, faute d'y être parvenu ici-bas, va bravement demander à une autre vie le mot de l'énigme. Je ne sais si, en prenant ce personnage à ce point de vue, monsieur de Musset a scrupuleusement suivi le caractère que lui prête la tradition littéraire; mais je crois pouvoir affirmer qu'il en a fait une grande et originale création, et qu'il l'a plutôt élevé qu'abaissé. Bien que Fauteur s'en défende fort spirituellement, il est évident que le style de ce poëme, dans les premières strophes et dans presque tout le premier chant, rappelle de trop près celui de Byron dans le poëme du même nom ; mais il s'en écarte dès qu'il tire ses idées de son propre fonds, et personne ne peut avoir le droit de revendiquer comme sienne la forme qu'il a su leur donner.

Par un singulier rapprochement, madame Sand aussi . dans Lélia, a touché au personnage de don Juan, et, bien qu'elle lui ait donné des proportions autres et moins élevées que monsieur de Musset, en plusieurs endroits pourtant elle a cru pouvoir se servir de la forme du poëte et mettre en prose plusieurs de ses strophes. Il est vrai qu'elle a fait ces emprunts avec intelligence et qu'elle les a habilement dissimulés; mais un œil un peu exercé ne s'y trompe pas, et re«

trouve bien vite, soit à la tournure de la phrase, soit au mouvement de la période, des connaissances qu'il peut saluer au passage. C'est un honneur, au reste, que madame Sand a fait à peu de gens, et qui n'a rien que de très-flatteur pour monsieur de Musset.

Les Nouvelles ont une portée moins haute et moins ambitieuse. Ce sont de simples histoires des sentiments que nous voyons se développer tous les jours sous nos yeux. Nous ne les détaillerons pas les unes après les autres, bien qu'une d'elles, Frédéric et Bernerette, pût faire le sujet d'un travail étendu et intéressant. L'histoire de l'amour d'une grisette pour un étudiant paraît au premier abord tellement vulgaire, qu'il semble impossible avec une pareille donnée de composer ane œuvre de quelque valeur. Le mérite de monsieur de Musset, dans cette nouvelle, a été précisément la simplicité et la sobriété de la narration. C'est la nature prise sur le fait. Il est peu d 'œuvres plus douloureusement vraies que la lettre écrite à Frédéric par Bernerette avant de se tuer, et, je le dis sans crainte de passer pour ridicule, il m'a toujours été impossible de la lire sans pleurer.

Sous le titre de Comédies et Proverbes, monsieur de Musset a réuni plusieurs pièces impropres à la représentation, dans lesquelles, à travers des réminiscences de Shakspeare et de Schiller, une originalité de premier ordre se fait sentir et reconnaître. Cette forme de roman dialogué, où la fantaisie a le champ libre, se prête essentiellement aux talents où domine, comme chez monsieur de Musset, l'instinct poétique. La scène se passe habituellement dans un pays et à une époque qui. pour n'être pas indiqués dans l'atlas de Brin'1 ou

dans les chronologies élémentaires, n'en ont pas moins une existence parfaitement constatée clans l'esprit de* poètes. — Tout le monde connaît l'histoire de Lorenzaccio, ce neveu d'Alexandre de Médicis, qui . après s'être fait le bouffon et le compagnon de débauches de son oncle, finit par le poignarder. C'est ce fait dont s'est emparé monsieur de Musset. Usant de la liberté accordée au poëte tragique d'interpréter l'histoire selon sa pensée, il a fait de Lorenzaccio un Brutus jeune, qui, enlevé à sa vie innocente et studieuse par le désir d'arracher sa patrie à ce qu'il croit le despotisme d'Alexandre, poursuit cette pensée avec d'autant plus d'ardeur, que, pour la faire réussir, il a dû dire un éternel adieu à la vie d'austérité et de vertu suivie jusque-là. Lorenzaccio est évidemment fou : c'est un fanatique placé sous l'obsession d'un rêve sauvage dont il lui serait facile de se réveiller; mais alors la vie factice qu'il s'est créée n'existerait plus pour lui, et l'on comprend que chaque pas le rapproche nécessairement de son crime. Aussi peut-on regarder Lorenzaccio comme une fort curieuse étude sur la folie sanglante de l'assassinat politique. Mais nous abordons ici une question de psychologie sociale qui n'est plus de notre compétence, et nous rentrons dans notre rôle eu disant que, en dehors de toute appréciation morale, plusieurs scènes du drame de Lorenzaccio sont admirablement traitées. On peut citer celle où la marquise Cibo avoue à son mari que, en son absence, elle s'est livrée à Alexandre de Médicis plutôt que de rester sous la dépendance du cardinal qui possède son secret, et. grâce à cette arme, voudrait lui faire jouer à son profit le rôle de maîtresse favorite.

L'histoire du malheureux André ciel Sarlo, qui dépensa l'argent confié par François Ier pour lui envoyer des tableaux d'Italie à satisfaire les caprices et les exigences de sa femme Lucrezia del Fede, a été habilement exploitée par monsieur de Musset. Dans la pièce de ce nom, Lucrezia trompe André pour son élève et son meilleur ami Gordiani. Le caractère du vieux peintre est parfaitement indiqué. Ce vieillard qui sent crouler autour de lui tous les sentiments de force et de grandeur, qui voit toute une vie de gloire perdue pour un moment de faiblesse et d'improbité auquel l'amour de sa femme et l'amitié de son disciple manquent tout à coup, qui, en un mot, n'a rien ni au dedans, ni au dehors de lui à quoi il puisse se retenir quelques instants encore, et meurt satisfait de penser que la femme, si ardemment aimée, sera heureuse avec son amant, est une grande et belle personnification de l'abnégation, cette grande force de l'amour.

Dans les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l'amour ! Fantasio, le Chandelier, la Quenouille de Barberine, l'auteur a suivi sa propre inspiration; il îfa rien demandé à l'histoire, et a raconté dans un style animé de douces ou tristes histoires que Ton relira toujours avec enchantement. Quel cœur généreux n'a approuvé les paroles de Perdican à Camille, à la tin du second acte de On ne badine pas avec l'amour? Qui n'a compris le dévouement de Cœlio pour Marianne, allant jusqu'à la mort lorsqu'il apprend que Marianne ne l'aime pas! Qui ne pardonnerait vingt fois à Jacqueline d'avoir un instant écouté cet imbécile de Clavaroche, pour la voir ensuite s'excuser avec l'effusion qu'elle met dans la scène avec l'humble

petit clerc Fortunio? Et, au milieu de tout cela, quel esprit, quelle verve, quel entrain, quelle originalité dans les scènes d'Octave et du conseiller, de maître Bridaine et de dame Pluche, de Fonde Van Buck et de son neveu , de Marinoni et du prince de Mantoue ! Quelle mélancolie railleuse, quel pénible désenchantement dans le dialogue de Fantasio usant stérilement toutes les facultés de son intelligence à la recherche d'un bonheur impossible, et de ce brave Spark qui a su le prendre tout simple et tout trouvé tel que Dieu le lui envoyait ! Le mérite de ces différentes pièces est principalement dans la forme que revêt la pensée, et dont il est bien difficile à une critique, même aussi favorable que la nôtre, de donner une idée précise et exacte. Les sentiments qu'elles éveillent est tout. Il faut les lire et rêver.

Le succès du Caprice, joué sur la scène du Théâtre-Français, a été pour le public et pour les gens du monde une révélation de ce talent que les personnes d'étude admiraient depuis dix ans. Ce succès était mérité, je ne le conteste pas ; mais je ne voudrais pas, comme je le vois faire souvent, que l'on jugeât monsieur de Musset sur cette pièce, qui ne montre que le côté le moins intéressant de son talent : le marivaudage. Le juger sur un Caprice, serait porter sur un jugement faux. Monsieur de Musset a certainement beaucoup d'esprit, personne ne le lui refuse, mais il a en môme temps de l'originalité et du naturel, et il a un meilleur usage à faire de cet esprit que de le jeter dans le moule de Marivaux. Tl doit, lui qui aime tant à « boire dans son verre, » le remplir d'un vin plus naturel et plus généreux. De la passion faite sur une pointe d'aiguille,

les u\ olntions de la pensée sur une nuance imperceptible de sentiment, peuvent étonner et séduire un instant, mais on s'en lasse vite, et alors le poëte est encore plus fatigué que le public de ce stérile exercice. Les passions et les sentiments sont trop forts par euxmêmes pour ne pas pouvoir se passer de l'esprit. Monsieur de Musset avait déjà tenté ce genre dans un petit acte, joué, il y a bien longtemps, à l'Odéon, et intitulé : Raz-etta ou les Noces de Laurette. C'est ce que je connais de plus singulier sous ce rapport; l'esprit y est semé avec une profusion si fatigante, que Ton arrive à ne plus comprendre ce que veulent dire les personnages. Cette longue conversation devait nécessairement tomber devant une foule habituée, à cette époque surtout, à l'alcool du drame pris à haute dose. Puis vint le Caprice, la plus jolie chose de ce genre, où l'œil souriant des interlocuteurs semble toujours retenir une larme au bord de la paupière. // faut quinte porte soit ouverte ou fermée eut déjà moins de succès que le Caprice, l'attention se lassait; et, enfin, Louison échoua complètement. On était fatigué de ces sentiments entortillés, et, marivaudage pour marivaudage. on préférait l'original à la copie. Avouons, du reste, que monsieur de Musset en a usé avec modération, et espérons que l'échec de Louison le rendra plus circonspect encore à l'avenir.

La Confession d'un enfant du siècle obtint, lors de son apparition, un succès que le temps ne paraît pas avoir ratifié. Ce livre est aujourd'hui le moins lu et le moins apprécié des ouvrages de l'auteur. Je ne partage pas cette indifférence, qui. d'ailleurs, à en croire le mouvement qui s'opère dans l'opinion publique en fa-

veur de monsieur de Musset, aura peut-être un ternie plus prochain qu'on ne le pense. Je conviendrai, si Ton veut, que cette œuvre manque d'attrait, mais j'y trouve un mérite qui fait vite oublier cette imperfection : la vérité. C'est le douloureux récit d'un de ces enfants au cœur jeune, mais à l'intelligence froide et vieillie par cette perpétuelle contemplation d'elle-même dont on a tant abusé il y a quinze ans. La plupart des œuvres qu'a produites ce type sont tout simplement ridicules, parce qu'en voulant l'exagérer elles en ont fait des caricatures ; mais la Confession est restée dans les limites de la vérité, et par conséquent de l'intérêt. Ce livre, d'ailleurs, ne cherche pas, comme ses pareils, à glorifier cette hideuse maladie; il en raconte les phases et les péripéties : c'est au moraliste à les recueillir et à y chercher un remède. Les quelques lignes placées en tête de ce livre l'expliquent parfaitement : « Ayant été atteint, jeune encore, dit-il, d'une maladie morale abominable, je raconte ce qui m'est arrivé pendant trois ans. Si j'étais seul malade, je n'en dirais rien ; mais, comme il y en a beaucoup d'autres que moi qui souffrent du même mal, j'écris pour ceux-là sans trop savoir s'ils y feront attention ; car, dans le cas où personne n'y prendrait garde, j'aurai encore retiré ce fruit de mes paroles de m'être mieux guéri moi-même, et, comme le renard pris au piège. j'aurai rongé mon pied captif. »

La fable du roman est d'une grande simplicité. Un jeune homme, Octave, aime éperdument une femme, qui le trompe pour un de ses amis. Octave se sépare d'elle, et, dans la retraite où il est allé cacher sa douleur, il trouve une jeune veuve. Brigitte, dont il de-

vient ramant, et à laquelle, par l'épouvantable loi de la transmission de la douleur, il rend, sans le vouloir, les tortures que lui a fait éprouver sa première maîtresse. Après une nuit de délire où Octave, épouvanté de la lourdeur de sa chaîne, veut tuer Brigitte endormie, et s'arrête devant l'image du Christ, reposant sur le sein de sa maîtresse, ils se séparent; et. dans ces deux êtres dont l'amour a ravagé l'existence, on sent doucement descendre l'amitié qui unit les nobles cœurs et les belles âmes.

Si je voulais entrer dans le détail du roman, je m'arrêterais au caractère de Desgenais, si nettement tracé, je parlerais du singulier épisode de la courtisane Marco, des premiers aveux d'Octave et de Brigitte, et, enfin, du personnage de Smith, placé à la fin comme pour faire la contre-partie du Desgenais du commencement, si doux, si simple, si triste, et qui ne parait, pour ainsi dire, qu'à travers le voile de larmes des derniers adieux. Mais à quoi servirait une sèche critique ou des phrases d'admiration banale devant l'émotion ressentie en lisant ces pages douloureuses?

Les Poésies nouvelles, si je ne me trompe, parurent, réunies, en 1840, dans le volume édité par le libraire Charpentier. Plusieurs des pièces qui le composent avaient déjà été données dans la Revue des Deux-Mondes : Rolla, les Nilits, YEpître à monsieur de Lamartine, les Stances à la Malibran, Une bonne fortune, et l'originale et charmante idylle d'Albert et Rodolphe: en sont les principales. L'auteur, ici, possède et gouverne en maître son talent : il est arrivé à cette plénitude de force, à cette sûreté de soi-même qui fait prévoir et éviter tout écueil, émonder toute superfétation

de pensée ou de style: soit que, comme dans Rolla, on peigne l'effet d'un sentiment ou d'une idée chez un autre; soit que, comme dans les Nuits, on se prenne soimême pour sujet d'étude, et qu'en ouvrant son cœur on en raconte les douleurs, les désespérances et les pardons. Rolla appartient encore, par le sujet, au genre exagéré, à la mode lors des débuts de l'auteur, et que sa sympathie pour lord Byron ne pouvait lui faire abandonner facilement; par le sujet seulement, et c'est beaucoup, car la forme est d'une élévation et d'une ampleur que l'on n'a pu égaler, mais auxquelles je ne connais pas de supérieures. Les cent premiers vers de ce poëme sont dans la mémoire de tout homme pour lequel la littérature moderne n'est pas un vain mot.

J'arrive enfin aux Nuits. Je ne connais rien de plus beau et de plus complet, style, pensée, hauteur de sentiment, que les quatre pièces qui portent ce nom. tën les écrivant, monsieur de Musset a marqué sa place à côté de nos plus grands poètes et de nos plus purs écrivains. Il s'est dégagé de toute influence étrangère, a pris son propre cœur pour sujet, et a trouvé les plus magnifiques accents que la douleur et l'abandon puissent arracher à une âme humaine. Ce que je dis des Nuits peut s'appliquer à VEpître à monsieur de Lamartine, qui leur sert, en quelque sorte, de complément. Le poëte rappelle les déchirements de son cœur à la première trahison d'une maîtresse adorée, sa blessure mal fermée saigne encore du coup reçu, sa poitrine se soulève et sanglote au souvenir des douleurs passées; mais le fiel ne coule pas avec le sang, l'injure avec les larmes; le malheur a été pour cette âme une

épreuve dont elle est sortie victorieuse, le pardon y est descendu avec le calme, et désormais, lorsque l'ange du souvenir, soulevant dune main curieuse le voile des jours passés, lui montrera dans un lointain déplus en plus tranquille l'image de son amour, il pourra la contempler sans haine, et sans que la mémoire des maux soufferts puisse lui en faire détourner les yeux avec horreur.

Le volume publié en 1850 n'ajoutera rien à la gloire de l'auteur. Les pièces détachées dont il est composé se recommandent plus par la forme que par le fond ; il serait inutile d'y chercher une nouvelle face du talent de monsieur de Musset, car elles datent de loin pour la plupart, et ont été faites sous l'influence de pensées dont nous connaissons maintenant les diverses évolutions. Le galbe et la grandeur du vase restent les mêmes, l'orfèvre y a seulement ajouté quelques coupsj/le ciseau pour en faire valoir certains détails et en creuser plus profondément les gracieux contours. Georgina, fragments d'un roman en vers qui devait paraître, il y a quelque quinze ans, sous ce titre : Feuilles de saule, et dont le manuscrit fut perdu, marque assez bien la transition des Coules d'Espagne au Spectacle dans un fauteuil. Mais l'œuvre capitale de ce recueil est YÉpître à la paresse, que quelques personnes connaissaient déjà depuis plusieurs années. Monsieur de Musset, et pour notre part nous l'en félicitons bien sincèrement, a publié peu de pièces politiques, mais le peu qu'il a laissé échapper sont empreintes d'un sentiment profond de l'honneur et de la dignité de la France, et surtout d'une rectitude de jugement et d'une justesse de prévision à laquelle les

poètes politiques ne nous avaient pas habitués. Les Stances sur la naissance du comte de Paris, celles sur la mort de monsieur le duc d'Orléans, la Réponse à monsieur Becker, sont là pour le démontrer; mais toutes ces qualités sont réunies, et, pour ainsi parler, condensées dans VEpîlre à la paresse. Lorsque Fauteur, après avoir énuméré quelques-uns des travers ou des malheurs de notre époque, arrive à la fièvre politique et s'écrie :

Vieux galons de Rousseau, défroque de Voltaire, etc.

il semble vraiment que l'esprit de prophétie l'ait inspiré et lui ait fait voir les bontés que nous avons traversées et l'avenir qui nous attend. Je ne pense pas, comme l'a dit un éminent critique, que la vocation do monsieur de Musset le porte vers la satire. — Monsieur de Musset a une valeur autrement supérieure à celle de satirique, — mais je crois qu'il a tort de ne pas faire résonner plus souvent la corde qui vibre d'une façon si nerveuse et si mâle dans YEpître a la paresse. Si, pour nous servir de ses propres expressions, nous avions à lui « jeter une lyre au nez, » ce serait précisément celle sur laquelle il a chanté la paresse. Quelques sonnets doux, tristes et contenus, éparpillés dans le volume , montrent clairement qu'il arrive enfin au calme et à la plénitude de son talent, comme George Sand après les Lettres d'un voyageur, comme Victor Hugo après Ruy Blas et les Rayons et les Ombres. S'il en est ainsi, et que monsieur de Musset comprenne qu'il doit à lui-môme, à sa gloire, aux jeunes générations qui arrivent et sur lesquelles il a

en plus d'influence qu'il ne l'imagine sans doute luimême, de ne pas rester inactif, la nouvelle phase où il entre ne sera pas moins curieuse à étudier que celles que nous venons d'apprécier.

Il est une pièce que je regrette infiniment de ne pas voir figurer dans ce nouveau recueil, c'est l'espèce de nouvelle intitulée Suzon. Cet oubli est d'autant plus regrettable, que Suzon est peut-être la plus singulière production de cet esprit déjà si original. Il semble, en la lisant, que l'on soit soi-même sous l'influence de cette poudre de Cassius qui joue un si grand rôle dans Suzon, ou sous l'hallucination du magnétisme. C'est une vision étrange d'abbés musqués et galants, de danseuses à robes courtes, de jardins antiques éclairés par la lune, de passions terribles, de raillerie froide, de plaisirs fougueux. Les vers où Fortunio, cet impitoyable sceptique, reproche son scepticisme à Cassius s'élèvent au lyrisme le plus puissant. — Je ne me rends pas compte du motif qui a pu faire exclure Suzon du nouveau recueil, et je crois que monsieur de Musset aurait tort de ne pas réparer cette omission.

Il est une question que nous n'avons pu indiquer que très-légèrement jusqu'ici : c'est la question du style. Il faut avouer qu'en lisant monsieur de Musset, sous le charme où il vous retient, on ne fait pas assez attention à la forme dans laquelle a été coulée sa pensée, et qui mérite cependant que l'on s'y arrête et que l'on l'examine avec quelque soin. De même qu'il y a deux hommes chez l'auteur de Rolla, de même aussi l'on peut remarquer les deux styles parfaitement distincts et parfaitement caractérisés. Quand, avec intention ou sans s'en rendre compte, il recherche Byron,

son tour de phrase prend une forme élégante, vive, railleuse, hautaine, et rappelle, d'une façon trop évidente pour qu'il puisse en nier la parenté, l'influence immédiate du chantre de Childe-Harold. Par une pente naturelle, la période, qui commence avec la raillerie aux lèvres, se détend peu à peu et finit par se laisser aller à la tristesse; mais le rôle oublié reparaît de suite, la phrase s'arrête net, et, au lieu d'un sanglot que l'on attendait, jette au lecteur étourdi un éclat de rire ou une plaisanterie aiguisée. C'est ce que j'appellerais volontiers la première manière de monsieur de Musset. C'est le style dans lequel furent écrits les Contes d'Espagne et d'Italie, et dont Namouna, sauf l'épisode de don Juan, est le chef-d'œuvre.

Dans la. seconde manière, au contraire, la phrase se prête avec complaisance au développement de la pensée, qu'elle soit douloureuse, triste ou joyeuse, et, en s'abandonnant ainsi, elle rencontre des effets sans doute moins brillants, mais d'une puissance et d'une grandeur bien autrement remarquables. Les premières strophes de Rolla, les Nuits, l'admirable nouvelle de Suzon et A quoi rêvent les jeunes filles? sont traitées dans cette seconde manière. Les vers croisés irrégulièrement, adoptés par l'auteur dans ces diverses pièces, en ne forçant pas la pensée à tomber dans un moule fixe et précis, comme la strophe de six vers à deux rimes, laissent plus de liberté et d'ampleur à l'évolution de la pensée et au développement de la période. Ce que l'on peut reprocher à cette forme est son irrégularité de rime, qui trompe quelquefois l'oreille et déroute un instant la cadence. Mais ce défaut est racheté . et au delà , par le mérite que je viens d'indiquer,

Je me résume. Parmi les poètes de la pléiade moderne, monsieur de Musset est un de ceux qui passera le moins et qu'on lira toujours avec le plus de plaisir et d'attrait, par la raison qu'il est un de ceux qui se sont le moins préoccupés de la défense ou de l'attaque de tel ou tel système poétique, qui ont le moins songé à faire de leurs vers des manches de marteaux ou des poignées d'épées. La réaction évidente qui s'opère en sa faveur est un commencement de preuve à l'appui de cette assertion. Tandis que plusieurs écrivains illustres d'ailleurs, et d'une valeur à laquelle je rends toute justice, disparaissent et s'effacent avec le bruit de leurs luttes, le succès de monsieur de Musset augmente tous les jours et acquiert en puissance et en solidité ce qui lui a manqué de violent et d'imprévu. Le temps a été pour lui le meilleur et le plus impartial des prôneurs. Les générations qui nous suivent, si elles ont le loisir de s'occuper du mouvement de l'art et de la littérature à notre époque, tiendront peut-être compte, plus qu'on ne le croit, à monsieur de Musset de cette dignité de poëte, de ce respect de lui-même qu'il a su garder au milieu des singuliers et pénibles changements de ses confrères. Elles lui sauront gré d'avoir conservé l'orgueil et abandonné la vanité aux autres. Plus calmes et plus impartiales que nous, elles ratifieront pour son compte ce qu'il dit d'un peëte dans les Stances a la Malibran, et lui appliqueront le plus bel éloge que l'on puisse faire d'un écrivain :

Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami,

Je disais, en parlant de monsieur Alfred de Musset, ({lie son influence sur la jeunesse était plus active qu'il ne le pensait peut-être lui-même, et que, sans s'en rendre exactement compte, il était le chef d'une école, l'école du cœur, destinée à remplacer et à faire oublier l'école de la phrase. Je me félicitais de ce changement et de ce progrès, mais je ne croyais pas que l'événement vînt me donner raison sitôt. Voici un livre dont le succès s'est chargé de démontrer ce que j'avançais, et dont j'accueille la bienvenue avec la sympathie que l'on éprouve pour un inconnu qui, dans une discussion, vient appuyer votre opinion d'arguments beaucoup plus forts que les vôtres.

Les Scènes de la bohème procèdent évidemment de Frédéric et Berncrelle, des Deux Maîtresses et des Nuits. Elles en ont l'esprit, la grâce attendrie qui tourne si vite à la tristesse et au sanglot. En les lisant.

comme en lisant les œuvres de l'auteur de Rolla, lorsque Ton n'est pas sous le charme agaçant de l'esprit, on se sent frappé par une observation qui rend avec une inconcevable fidélité ce que vous avez ressenti à de certains moments. L'auteur de la Vie de bohème doit nous être sympathique à nous tous qui arrivons, parce que. âgé du même nombre de jours, il a, comme nous, ri et pleuré des mômes joies et des mêmes douleurs. Né sous des étoiles semblables, bercé par les mêmes rêveries, souffrant des mêmes douleurs, s'abreuvant aux mêmes sources, ce sont les beaux jours de notre jeunesse qu'il évoque devant nos yeux, ce sont les doux et tristes secrets enfouis au fond de nos cœurs qui reviennent frapper plus vivement votre mémoire, ce sont nos belles années d'insouciance, de gaieté, d'ivresse, qui agitent l' arc-en-ciel de leurs souvenirs, plus brillant et plus vif à mesure que nous nous en éloignons. Salut, ô Miriii! ô Musette! nous vous avons tous connues, filles folles ou rêveuses, aimantes ou aimées, attrayantes bohémiennes, joyeuses pécheresses, maîtresses adorées dont nous ne savons plus les noms ; salut, amis fidèles, confidents sincères, compagnons inséparables qui avez oublié les nôtres; salut, espérance, illusions, rêves d'avenir, fleurs printanières desséchées maintenant, mais dont le parfum se conservera dans nos cœurs tant que la vie n'aura pas éteint la petite flamme que Dieu y avait mise.

Le public ne s'est pas trompé en accueillant ce livre avec empressement. Depuis vingt ans que l'on agitait devant lui les oripeaux fanés de l'antithèse, il se lassait de toutes ces productions où l'élément humain entrait pour si peu, où l'absence de la pensée se déguisait

sous une phraséologie dont la confection n'est plus un secret pour personne. Un sourire, un battement de cœur, une larme, pourvu quelle soit vraie, ont, de jour en jour, plus de prix à ses yeux. Il était étourdi, surpris, mais rarement ému. On avait exécuté devant lui des tours de force de style si fatigants, qu'il en était dégoûté et demandait quelque chose de plus simple et de plus naturel. C'est à cette lassitude, et, disons-le, à cette révolte du bon sens opprimé, que l'on doit le succès des Scènes de la bohème, où l'on sent sous une forme légère se remuer et vivre des sentiments humains.

Voilà du res^e quelque temps déjà que de jeunes écrivains sont entrés dans cette voie, au bout de laquelle se trouve le vrai et légitime succès. Ces Scènes, que tout le monde a lues, réunies en volume, paraissaient depuis plusieurs années en feuilletons, où les avaient bien su remarquer un petit nombre d'observateurs frappés par l'originalité, l'esprit et l'attendrissement qu'elles contiennent. On l'a dit, rien ne réussit comme le succès, et monsieur Mùrger s'est vu en un jour récompensé du travail de plusieurs années. Mais il n'est pas le seul de son école. Il a auprès de lui un émule dangereux auquel peu de personnes font encore attention, mais contre qui il fera bien de se garder, et dont les œuvres seront lues avec avidité quand le succès aura fait son tapage autour de son nom. C'est monsieur Octave Feuillet. Monsieur Octave Feuillet a une fermeté de style et une précision de pensée qui manquent à monsieur Murger. Il tient plutôt de Mérimée que d'Alfred de Musset. La Revue des Deux-Mondes a publié de lui plusieurs nouvelles dialoguées, la Partie de Dames,

la Clef d'or et la Rédemption, dont la dernière a certaines parties de la plus haute poésie. Ce qui distingue ce groupe de littérateurs, c'est, outre un esprit aiguisé sur lequel personne n'élève de doutes, une originalité se mêlant, dans une mesure étrange et charmante, à une facilité d'impression qui remue le lecteur amusé par l'esprit. Ils ont un autre mérite, mérite rare maintenant au milieu du dévergondage et du dépérissement de la langue, c'est une sérieuse recherche du style, une étude toujours active et toujours tendue de l'expression, un besoin de correction et de pureté que l'on suit facilement à travers leurs productions, dont les dernières sont d'une élégance remarquable quand on les compare aux premiers essais de leur plume.

La Bohème où se passent les scènes recueillies par Miirger ne figure sur aucune carte géographique. On en chercherait vainement la place dans Brué ou dans Malte-Brun. L'illustre caporal Trim, le fidèle serviteur de l'oncle Tobie , est un des premiers qui en ait parlé, et encore ne l'a-t-il fait quesubsidiairement, en recommençant son interminable Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux. Il ne donne pas d'autre indication..Le spirituel et paradoxal Nodier, qui avait fait, à la suite du caporal Trim, des recherches sur cette contrée, eût pu nous renseigner à cet égard, mais la mort, en coupant les ailes de ce génie si délicat, si fin et si bienveillant, nous a rejeté de plus belle dans le champ des conjectures, et la verve folle de Breloque, les savantes et puériles investigations de don Pic de Fanferluchio , semblent faites exprès pour obscurcir encore cette insoluble question. La Bohème, jusqu'à preuve du contraire, est donc un pays fantastique qu'é*

claire le soleil de l'imagination, où s'épanouissent eh paix, à l'ombre de la rêverie, dans l'air de l'espérance, au murmure des illusions, bourdonnant comme un essaim d'abeilles, les fleurs de l'esprit et delà fantaisie.

On entre et l'on sort, en Bohème, par tous les côtés; et il n'est personne qui n'y ait touché par un bout. Plusieurs de nos plus grands écrivains ont fait la physiologie de quelques aines de ces subdivisions. Madame Sancl, dans la Dernière Aldini, a peint la bohème des acteurs italiens, et elle est revenue à plusieurs reprises sur ce sujet qu'elle affectionne. Balzac, dans?m Prince de la bohème, a donné des couleurs aussi amusantes que fausses à la pire de toutes, à celle du boulevard de Grand, et monsieur Alphonse Karr, dans Geneviève, a esquissé quelques traits de celle des peintres et des ateliers. Mais celle que l'on distingue plus particulièrement sous ce nom, qui lui restera désormais, c'est cette foule de jeunes gens sans fortune et sans vocation bien décidée que notre déplorable éducation universitaire jette sur le pavé de Paris, avec de la facilité pour tout et de l'aptitude à rien ; classe chez laquelle tous les instincts, bons ou mauvais, sont éveillés; se sentant supérieure à son origine et impuissante à se ranger à force de persévérance dans une classe plus élevée ; faisant une fabuleuse dépense d'esprit, la seule qu'elle puisse faire; ayant de l'art un sentiment confus, mais vrai ; vivant de l'air du temps deux jours sur trois, et acquérant dans cette lutte perpétuelle contre les réalités de la vie une agilité intellectuelle, une ironie fébrile qui n'est plus de la gaieté et qui n'est pas encore de la méchanceté, et dont la plupart finissent par s'enrégi-

menter parmi ces coupe-jarrets de la littérature militante, connus sous le nom de journalistes. C'est cette bohème dont Balzac a raconté le côté dramatique dans un admirable roman : Un Grand homme de province à Paris. La presse tout entière, qui s'était reconnue dans ce miroir impitoyablement placé devant elle, poussa d'abord les hauts cris, nia la vérité de l'image ; puis, mieux avisée, garda un silence prudent sur l'œuvre ; mais cette comédie ne trompa que ceux qui le voulaient bien, et la fidélité du tableau n'est plus un doute maintenant pour qui que ce soit.

Je me hâte de le dire à la louange de monsieur Miïrger, il n'a emprunté à cette bohème que l'esprit jeté à pleine main dans son livre, et il y a ajouté une mélancolie affectueuse et douce, puisée dans son propre cœur. Son originalité est là et pas ailleurs. Il m'est toujours pénible de parler de la personne même d'un écrivain dont j'analyse les œuvres, et, si je sors d'une règle que j'ai dû m'imposer, c'est afin de faire mieux comprendre tout ce que je trouve d'honnête, de droit et de sain, dans le talent de l'auteur des Scènes de la bohème. Monsieur Mûrger a évidemment vécu de la vie qu'il raconte, il a frayé avec ces amusants condottieri de l'art, il a jeté à tous les vents du hasard sa jeunesse, ses amours, sa verve, ses rêves, ses tristesses, ses espérances; il faut lui savoir gré, et un gré infini, d'être sorti de cette existence folle sans un mouvement d'envie, sans un mot de haine et de blasphème contre cette société en dehors de laquelle il s'était placé, et qui a dû maintes fois peser de tout son poids, — et Dieu sait s'il est lourd, — sur ses préoccupations d'avenir et de gloire. Les longues journées de pauvreté, de doute et

de découragement qu'il a traversées n'ont pas arraché du fond de son cœur une seule goutte de fiel ; dans son livre on ne trouverait pas un seul de ces sophismes faciles contre l'imperfection de l'état social qui se trouvent maintenant dans toutes les bouches et au bout de toutes les paumes; et pourtant, avec son esprit" il lui eût été facile d'en faire que tout le monde lui eût pardonné. Il écrit comme l'oiseau chante, avec insouciance et bonheur. Ses héros sont pauvres, mais ce sont des natures élégantes et fines, leur intelligence les élève au-dessus de leur position, et ils ont trop d'esprit pour être vains ou honteux de leur misère présente, lorsque l'espérance leur construit de si beaux palais dans l'avenir. L'un d'eux, dans un de ces jours de pauvreté où l'on doute de l'existence des pièces de cent sous, ne trouve pas d'autre moyen, pour acheter les médicamenls nécessaires à une pauvre fille qui s'éteint de consomption, que d'aller vendre ses habits au fripier du coin. Pour ne pas l'entrer nu chez lui, il achète du même coup un vêtement de toile. On est en plein cœur de l'hiver. Ses amis remarquent ce changement de costume :

— Ma foi ! dit-il, voilà longtemps que j'en avais envie, je me suis passé cette fantaisie.

Le sens du livre est dans ce mot : délicatesse touchante, sentimeni profond et pudique qui s'enveloppe d'esprit.

Cette monographie d'une existence à part, où l'on dépense, et pour cause, beaucoup plus de verve que d'argent, a été une révélation pour quelques personnes qui se sont demandé s'il y avaii, en effet, campée dans Paris, une bande de joyeux fantaisistes mettant ainsi

l'esprit en coupe réglée. Que l'on se rassure. Des livres semblables ne sont jamais qu'une collection de souvenirs déjà éloignés, et peuvent passer pour des oraisons, seulement elles ne sont pas funèbres. Pour satisfaire cette curiosité, nous devons dire qu'il a existé, en effet, une réunion de jeunes gens, tous fort intelligents et fort spirituels, qui, rassemblés par un lien commun, l'amour de l'art, fatigués de la vie plate et monotone, dégoûtés des idées communes au milieu desquelles ils vivaient, s'imaginèrent de se laisser aller à l'imprévu, au hasard, réparant à force de gaieté les mauvais tours qu'il leur jouait, et, avec plus d'audace que de convenance, étonnant quelquefois Paris, — où l'étonnement est si rare, — par leur singularité. C'était vers 1834, et la plupart des membres de cette académie, qui devaient se faire dans l'art, dans la littérature, un nom plus ou moins célèbre, ne parlent jamais des folles équipées de leur jeunesse sans une émotion et presque un regret, qui honorent chacun d'eux. Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Célestin Nanteuil, Camille Rogier, Préault, Leleux, Ourliac, étaient les principaux d'entre eux. Une vieille maison de la rue du Doyenné, abattue maintenant, et l'atelier de Nanteuil, recevaient tour à tour la joyeuse bande. C'était l'époque de la ferveur romantique. On se mo^ quait naïvement des classiques français qui imitaient les Grecs et les Romains, et l'on imitait beaucoup plus servilement les Allemands, les Espagnols et les Anglais, mais la raillerie était faite avec un esprit, un brio, un entrain qui trompaient tout le monde. On remplaçait le dîner souvent absent par un feu d'artifice de bons mots, ou par des plaisanteries au gros sel faites au

bourgeois, la victime éternelle de la bohème. De joyeuses filles un peu artistes, un peu courtisanes, prenaient souvent le chemin de l'atelier, qu'elles égayaient par leurs rires et leurs chansons. On travaillait par boutades et à bâtons rompus lorsque Ton avait épuisé l'arsenal des excentricités, ou, chose beaucoup plus facile, le sac aux écus, mais, à l'éternel honneur de cette jeunesse, sans fiel, sans haine, sans envie, sans songer à maudire ou à renverser un monde qui la regardait passer avec plus de sympathie que d'indifférence. C'est à cette époque que l'un des bohèmes, couvert d'un habit qui le faisait superbe par derrière, est rencontré par un ami beaucoup moins bien vêtu, et complimenté sur la richesse de son costume. Il se retourne alors, et, indiquant l'habit trop étroit par devant, lui dit ce mot d'une si charmante philosophie : « Quarante sous de plus, mon cher, et je le boutonnais. »

Cette effervescence dura peu, et ce courage à supporter la mauvaise fortune porta ses fruits. Aidés les uns par les autres, ils sont tous arrivés sinon à la richesse, du moins à la considération que le talent, doublé de persévérance, finit toujours par obtenir.

Les Scènes de la bohème, comme l'indique le titre, sont plutôt une suite d'études qu'un livre ordonné et réglé d'après les préceptes admis. C'est un roman à tiroirs, pour me servir d'une expression consacrée dans l'argot du théâtre. Quatre jeunes gens, Marcel, Rodolphe, Schaunard et Colline, l'un peintre, l'autre poète, le troisième musicien, le quatrième savant, sont réunis par hasard. «En causant et en discutant, ils s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous dans l'esprit la môme habileté d'es-

crime comique, qui égayé sans blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point laissé de place vide dans leur cœur facile à mettre en émoi par la vue ou le récit d'une belle chose. »

C'est à tous les détails de leur vie aventureuse, au récit de leurs batailles contre la misère, de leurs belles amours à ciel ouvert, que nous font assister les chapitres qui suivent. Au milieu de celte vie désordonnée dont l'excuse est la nécessité même, le travail n'est pas abandonné, et les dernières pages du roman, tout humides de larmes, apportent comme moralité que c'est au travail que les bohèmes devront le pardon du désordre de leur jeunesse, et la sanctification des douleurs qu'un âge plus avancé n'eût pas eu la force de supporter. Dirai-je que l'esprit, les situations bouffonnes, les détails vulgaires poétisés avec une extrême originalité et un véritable talent, sont semés à profusion dans ce livre? Ce serait répéter des éloges qui sont dans toutes les bouches, et une vérité devenue banale maintenant. Ce que j'aime mieux faire remarquer, ce sont les deux gracieuses figures de femmes, Mimi et Musette, qui se détachent sur ce fond étincelant et lui donnent une valeur qu'il n'aurait pas sans elles. Au milieu de tous les types de femmes que l'imagination des auteurs modernes a inventés, elles sont une véritable création pour laquelle je me sens d'autant plus disposé à louer monsieur Miirger, que pour les faire vivre il a eu, j'en suis convaincu, plutôt à interroger son cœur et ses souvenirs que son imagination. Aussi Mimi et Musette sontelles empreintes d'un grand caractère de réalité. Certes, je sais tout ce qu'une morale même peu sévère peut reprocher à ces deux types, chez lesquels la chasteté, le

HENRY MURGER. m

sentiment du devoir, le respect de soi-même, tiennent bien peu de place; mais il ne faut pas oublier que ce sont ici des peintures de la vie de jeune homme, et que les femmes auxquelles ils s'adressent, par leur manque complet d'éducation, par les tristes exemples qu'elles ont incessamment sous les yeux, sont moins coupables que d'autres et ne peuvent pas être jugées avec la même sévérité. Natures abruptes et sans culture, les instincts du cœur, quand elles en ont, parlent obsolument seuls chez elles, et, sœurs de Madeleine, pécheresses humbles et ignorantes, elles ont trop aimé pour qu'il ne leur sôit pas beaucoup pardonné.

Mimi est douce, modeste, résignée, aimante ; la vanité, le grand ressort des femmes, ne joue presque aucun rôle chez elle. Elle a de l'esprit, mais plus de cœur encore, et ne peut se résoudre à se livrer à qui n'a pas su toucher son cœur. Aussi, après s'être séparée de Rodolphe, son amant, et avoir vainement essayé de la vie de courtisane, la pauvre fille revient-elle se purifier et mourir dans ses bras. C'est la cousine germaine de la Bernerette d'Alfred de Musset. Musette, au contraire, a la tête devant le cœur, il faut s'emparer de l'une pour arriver jusqu'à l'autre. Organisation vive et fiévreuse, elle ne sait pas résister à qui Ta amusée un instant. Ce n'est ni le cœur, ni l'instinct, ni à plus forte raison la réflexion qui la guide, c'est son caprice. C'est là la suprême loi de son existence. Loi inflexible dont elle souffre par moment, mais que sa gaieté lui fait vite oublier. Au fond elle apprécie et aime Marcel, mais son caractère inconstant et léger donne de fréquents démentis à cet amour. Elle a beaucoup de cet attrait malsain dont Manon Lescaut sera le type éternel et magnifique.

(Test à ces deux figures que les Scènes de la bohème doivent leurs plus émouvantes pages. Une surtout m'a frappé : c'est celle où Rodolphe, seul, la nuit, dans sa chambre désormais déserte, évoque un à un tous les souvenirs dont elle est pleine, interroge et fait retentir une dernière fois tous les échos qu'elle a conservés « Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond de leur passé. »

« 0 petite Mimi, s'écrie-t-il, joie de ma maison, estil bien vrai que vous êtes partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous verrai plus, mon Dieu! 0 jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne reviendrez-vous plus y dormir encore? 0 voix capricieuse, dont les caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient, est-ce que je ne vous entendrai plus? 0 petites mains blanches aux veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? » Que chacun de nous mette à la place un nom aimé, et ces lignes si vraies, si simples, si tristes, le frapperont comme un souvenir personnel. J'indiquerai encore le douloureux épisode de Francine, auquel on peut reprocher sa longueur, et la mort de Mimi, chef-d'œuvre d'attendrissement où la sensibilité ne tombe pas un moment dans la sensiblerie.

Au milieu de l'époque ennuyeuse où nous vivons, lorsque les jeunes gens quittent les heureux sentiers de l'art pour les stupides préoccupations de la politique, lorsque personne encore n'a osé flétrir la honteuse désertion d'hommes qui devaient à la littérature la seule gloire de leur nom, c'est une inap-

préciable rencontre que celle d'un livre exclusivement littéraire — et les Scènes de la bohème en sont un. Il est peut-être rempli de défauts, je n'en sais rien, mais il a ému, mais il a excité des sourires et tiré des larmes, mais le cœur a battu en le lisant, et je n'en demande pas davantage au poëte. Il y a plus d'enseignement et plus de moralité dans une larme répandue silencieusement que dans les sèches et envieuses récriminations que les apostats de l'art jettent aux badauds qui les écoutent. Monsieur Murger, qui connaît si bien son Alfred de Musset, peut y lire les vers suivants; ils s'adressent à lui :

Ton livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer.

Au milieu des- bavards qui se font imprimer,

Des grands noms inconnus dont la France est lassée,

El de ce bruit honteux qui salit la pensée,

Il est doux de rêver avant de le fermer,

Ton livre, et de sentir tout son cœur s'animer.

Les esprits chagrins et méticuleux qui, sous prétexte d'analyser leurs impressions, cherchent tout bonnement chicane à leurs plaisirs, ceux qui regardent à la loupe l'eau destinée à étancher leur soif, la race des abstracteurs de quintessence, comme les appelle Rabelais, trouveront sans doute à exercer leur critique contre le livre de monsieur Octave Feuillet. Pour nous, malgré les défauts sur lesquels nous ne nous aveuglons pas, et que nous signalerons, nous lui ferons un accueil aussi bienveillant qu'au livre de monsieur Murger, avec lequel il a plus d'une affinité. Les Scènes et Proverbes, comme la Vie de bohème, ont remué en nous les cordes déjà silencieuses, mais toujours tendues, toujours impressionnables, de la jeunesse, de la gaieté, des rêves de vingt ans, des bons élans de cœur, dont l'âge emporte tous les jours un lambeau. — On raconte qu'à la première représentation du Dépit amoureux un in-

connu du parterre s'écria, malgré la froideur du public : « Courage, Molière, c'est de la vraie comédie! » Inconnu aussi, possédant à peine notre place au parterre, nous dirons à monsieur Feuillet: «Courage! c'est du véritable esprit; courage! c'est de la véritable émotion; courage! après bien des efforts inutiles vous avez peut-être trouvé la véritable forme dramatique du dixneuvième siècle ; courage ! »

L'esprit est le principal mérite des Scènes el Proverbes. Monsieur Octave Feuillet en a beaucoup, et il l'a jeté avec prodigalité, ne calculant jamais, comme un fils de famille nouvellement émancipé qui éventre gaiement son patrimoine et se repose sur ses oncles ou ses tantes pour refaire les brèches de sa légitime. Monsieur Feuillet, j'en suis convaincu, a par devers lui beaucoup d'oncles et de tantes intellectuels; j'eusse préféré pourtant plus de mesure dans ses premières dépenses, et qu'il se fût bien persuadé de cette vérité : que l'esprit, comme l'argent, profite seulement par la manière dont on le dépense et par la portée qu'on lui donne.

Sans juger mon pays d'une manière trop défavorable, je n'ai cependant jamais pu admettre que nous fussions le peuple le plus spirituel de la terre. L'autorité qui nous a déféré ce titre était trop intéressée pour n'être pas sujette à caution. Le plus léger, c'est possible; mais la légèreté n'est pas l'esprit, tant s'en faut, et personne ne la confondra avec la finesse. Depuis quinze ans surtout, ce que l'on appelait jadis l'esprit français est devenu un je ne sais quoi tellement grossier, que c'est à dégoûter les gens tant soit peu délicats. Le paradoxe banal, le manque de naturel, le bavardage de style et

de langage, qui est à la conversation ce qu'une pie est à une^auvette; la lourde infatuation de soi-même, le gros calembour, l'épais jeu de mots, les mots longtemps frottés ensemble et qui finissent par rendre cette espèce d'étincelle que nos aïeux avaient dans l'intelligence, du trait quelquefois, mais qui blesse au lieu de piquer; par-dessus tout, une ignorance complète des convenances, qui vient d'une complète ignorance du respect de soi et des autres ; toutes choses si faciles à prendre que l'on s'étonne qu'elles aient été ramassées, c'est là ce que l'on appelle l'esprit de nos jours ; et il y a entre lui et le véritable esprit la différence de l'eau-de-vie de cabaret au vieux vin de Bordeaux. Pour le nommer d'un nom aussi trivial que la chose : c'est de la charge, ce n'est pas de l'esprit. 11 est pourtant, quoique beaucoup plus rare, un autre genre d'esprit qui saisit le côté ingénieux des choses et dédaigne le côté goguenard, qui prend sa source dans la connaissance des hommes et a pour auxiliaires la raison et le bon sens, qui s'allie à la grâce, à l'élégance, et apporte avec lui ce parfum de distinction que l'on retrouve dans les Mémoires du chevalier de Grammonl. Cet esprit dont je veux parler, un homme dans la littérature l'a poussé à un haut degré, c'était Charles Nodier. Cachant une remarquable finesse sous une bonhomie apparente, plein d'urbanité, affable avec tout le monde et familier avec personne, il savait donner aux choses les plus vulgaires une saisissante originalité. Rempli de cette bienveillance que les natures d'élite acquièrent dans un long commerce des hommes, il guérissait d'une main les blessures qu'il faisait de l'autre, et l'on en voulait presque aux sots qu'il avait persiflés de lui gar-

der rancune de son ironie. C'est ce genre d'esprit que semble rechercher monsieur Octave Feuillet; et, si j'en fais ici un éloge sans restriction, ce n'est pas que je pense qu'il s'acquierre — l'étude la plus persévérante est incapable de le donner quand on ne le possède pas — mais c'est qu'il est susceptible de modifications, et que je lui sais un gré infini de n'avoir pas, comme tant d'autres, pris le chemin de la banalité, et, en résumé, fait des défauts de qualités incontestables.

Les Scènes et Proverbes rappellent les comédies d'Alfred de Musset, je ne me fais aucun scrupule de l'avouer. En littérature comme en physiologie, je ne crois pas à la génération spontanée. La première œuvre se ressent toujours des premières sympathies : ce n'est pas de l'imitation, c'est du patronage. C'est cette filiation non interrompue, mais dissimulée aussi soigneusement que possible, qui donne du piquant à l'examen de presque tous les ouvrages de début.

On est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un. Et, comme il n'y a pas à douter que monsieur Feuillet ne soit bientôt assez fort pour se passer de l'appui de son père, nous lui ferons compliment de celui qu'il s'est choisi. Il ne pouvait en prendre un plus spirituel, plus ému, et qui réfléchît d'une plus attachante façon les instincts moitié railleurs et moitié mélancoliques de notre époque. Mais ce qui appartient bien en propre à notre jeune auteur, c'est une pensée ferme et fine; c'est une sensibilité vraie, qu'il sait tenir en réserve et dont il ménage les effets avec justesse et bon goût ; c'est surtout un style vif, clair, étincelant, prompt à la riposte et rappelant quelquefois, mais avec plus d'ampleur, la forme concise de monsieur Mérimée; c'est

56 PORTBAÏTS A LA PLUME,

enfin nue rare habileté à se servir de la forme dialoguée et du canevas dramatique, habileté qui doit être autant le résultat de longs et sévères travaux que celui d'une aptitude naturelle, et qui peut faire présager Fauteur comique pour lequel notre siècle prépare une si belle et si amusante moisson.

Le Fruit défendu est une réminiscence des scènes de fantaisie de l'auteur de Rolla. Corisanda, Rosalba, le valet, Anselme, sont, sous d'autres noms, les types de Fantasio, de Perdican, deMarinoni, de maître Blazius, de Camille, que nous avons tous tant aimés. Le Pour et le Contre est calqué sur un Caprice. Ces productions ne peuvent donc pas arrêter l'examen, bien qu'un œil attentif puisse déjà distinguer les qualités personnelles de monsieur Feuillet et faire la part du modèle et celle de la copie. L'originalité se dégage peu à peu dans la Crise, qui contient des longueurs, dont la marche est embarrassée de scènes inutiles et mal amenées, dont le principal personnage, le docteur Pierre, me paraît attaqué de la maladie dont il ne peut guérir son malade, ce qui ^ a directement contre la donnée de la pièce; mais ces faux pas viennent précisément de ce que Fauteur a abandonné son guide et s'essaye à marcher seul. — Dans Rédemption, il ne relève plus que de sa propre inspiration, et l'on n'a pas à craindre de louer ou de blâmer chez lui les fautes ou les qualités d'un autre. Une actrice, Madeleine, belle, jeune, riche, intelligente, applaudie, adorée en particulier et en public, s'ennuie au milieu de ce monde qui ne lui apporte que ses délicatesses les plus exquises, et, le maudissant de ne lui avoir jamais fait battre le cœur, arrive à douter de l'âme. Elle n'a jamais aimé, et jure qu'elle n'ai-

niera jamais, lorsque, dans une fête, elle est frappée par r indifférence d'un convive qu'elle a déjà rencontré d'une façon fortuite et mystérieuse : jeune homme simple, bon, spirituel, froid, mais non austère, sur lequel viennent s'émousser les traits les plus aigus de sa coquetterie. Après avoir usé de tous les moyens pour lui faire comprendre qu'elle aime pour la première fois de sa vie, et qu'il est l'objet de cet amour, se voyant accusée de jouer un rôle indigne d'elle, elle va s'empoisonner, quand Maurice, qui n'attendait plus que cette preuve suprême, lui ouvre ses bras et lui fait racheter par une vie de bonheur et de dévouement la platitude et l'inutilité de son existence précédente. Cette donnée, qui n'est pas neuve, c'est celle de la Courtisane amoureuse, a pris, sous la plume de monsieur Feuillet, des développements d'un charme tout nouveau. Madeleine est un caractère de femme que l'auteur se plaît à étudier et à orner de toutes sortes de façons. C'est l'émotion, la sensibilité vraie se cachant sous une apparence de sécheresse railleuse, comme sous une armure dont il faut du soin et du tact pour dénouer les pièces. Le curé Miller, qui ne paraît que dans une scène, est indiqué par quelques traits, mais si réels, si vivants, que c'est la figure qui frappe le plus dans Rédemption. Quelle onction, quelle indulgence, quel esprit, dans sa conversation avec Madeleine l'incrédule! Avec quelle délicatesse il indique à cette nature rebelle le joug sous lequel elle passera un jour! J'aime moins Maurice, auauquel je reproche de manquer de naturel. Maurice aime Madeleine, et vise à l'excentricité pour en être remarqué. En affectant de la dédaigner, il joue un rôle qui serait charmant chez un vieux diplomate, mais qui

a«S PORTRAITS A LA PLUME.

ne l'est pas chez un jeune homme dont l'entraînement et l'ardeur sont les principales séductions. Quant au juif Zaphara, outre que ce personnage est parfaitement inutile à l'action, je m'étonne que monsieur Feuillet, dont le bon goût est souvent poussé fort loin, ait laissé passer sans rire cette grotesque fantasmagorie d'un magicien alchimiste enfouissant son or. et composant, à ses moments perdus, des poisons et des philtres. Cela peut être bon pour les habitués du boulevard , mais n'est pas convenable pour le public d'élite auquel s'adressent les Scènes et Proverbes. Cette fantasmagorie enfantine, répétée à vingt ans de distance de la Peau de chagrin. est fâcheuse et dépare, sans motifs plausibles, cette délicate étude

Je comparerais volontiers la Partie de Dames à ces bijoux grands comme l'ongle, que nous ont laissés les orfèvres de la Renaissance, et qui offrent plus d'intérêt et de grandeur véritable qu'un groupe gigantesque du Bernin ou qu'une toile de Luca Giordano. La Partie de Dames peut faire pressentir ce que sera le talent de monsieur Feuillet quand il aura atteint tout son développement. 11 y a là une légèreté de nuances, une habileté à suivre un sentiment dans ses détours les plus adroits, qui promettent d'intéressants travaux pour l'avenir. Quelle scène, celle où le docteur Jacobus. pensant quitter madame d'Hermel pour jamais, revient auprès du lit où il croit que sa vieille amie sommeille, et lui adresse ses derniers adieux! et comme le style se ressent de suite du charme de l'idée : « Elle s'est endormie : les derniers sommeils sont des sommeils d'enfant ! Son lit de vieillesse a retenu la paix de son berceau ! Honnête et douce créature ! âme toute prête pour

le ciel! le Dieu de justice et de bonté a déjà fermé la blessure dont je l'avais frappée; mais celle que j'ai ouverte du même coup dans mon cœur saignera jusqu'à ce que la mort Fait cicatrisée : ainsi je payerai bien cher la triste victoire de mon orgueil... Adieu, adieu, madame! que le bon ange de vos nuits vous répète les vœux de l'ami que vous n'entendrez plus. »

( // fléchit le genou et pose ses lèvres sur la frange des rideaux. )

Madame d'Ermel, se soulevant et lui mettant la main sur la tête : « Courbe-toi . vieux Sicambre, et adore ce que tu as brûlé. »

Que l'on me permette une remarque. Monsieur Feuillet, en faisant dépasser la soixantaine à ses deux personnages, s'est évidemment trompé. Ces délicates pensées d'amour, les mots harmonieux qui les expriment, jurent dans la bouche de deux vieillards aussi âgés. Ce ne sont certainement pas deux jeunes gens qui s'aiment, mais ce ne sont pas des sexagénaires non plus, et nous pensons qu'en retirant une vingtaine d'années à chacun d'eux, l'auteur eût été tout aussi vraisemblable, et eût débarrassé le lecteur d'une arrière-pensée pénible qui le poursuit pendant toute la scène. Nous ne citerons Alix et la Clef d'or que pour mémoire. Alix est sans doute l'œuvre d'une extrême jeunesse, et, dans la Clef d'or, le changement déforme, qui, de dramatique dans la première partie, devient épistolaire dans la seconde, est un défaut dont la rapidité de Faction souffre forcément. D'ailleurs, l'idée première et les développements qu'elle a reçus sont tellement embrouillés, qu'après plusieurs lectures, et en rendant justice à certains détails remplis de fraîcheur, nous avouons ne pas Fa-

voir complètement saisie. Raoul d'Athol est quelque peu parent de Maurice de Rédemption, et c'est un tort. Werther, Piené, Obermann, ces oisifs curieux et inconsolés, sont, de notre temps, des figures aussi peu comprises et aussi bizarres que les bottes molles, les cadenettes et les spencer de 1802. 11 est un écueil dont monsieur Feuillet fera bien de se garder, et contre lequel la Clef d'or s'est fort endommagée : c'est la subtilité dans la pensée et le marivaudage clans lestyle. C'est l'envers de la délicatesse et de l'esprit: que monsieur Feuillet ne l'oublie pas.

Malgré ces taches, malgré ces défauts, défauts précieux après tout, défauts de la jeunesse que les qualités de l'âge mûr font souvent regretter, monsieur Octave Feuillet possède une originalité incontestable, une grâce d'esprit, un charme d'imagination, remarquables, etune qualité de style sur laquelle j'appuie encore en terminant. Sous ce rapport, les progrès faits depuis trente ans sont de toute évidence. Quelle différence, comme flexibilité dans la phrase, comme bon goût dans l'expression, comme fermeté dans la trame sur laquelle les ornements du langage viennent s'appliquer entre l'école qui débutait sous la Restauration et celle qui la remplace maintenant! Comparez le style ampoulé, faux, plein de métaphores douteuses, d'antithèses exagérées de flan d'Islande et de tous les romans à sa suite, et celui si sobre, si ferme, si gracieusement imagé, de Rédemption ou de quelques scènes de la Clef d'or. Il y a entre eux la différence du langage bégayé par un enfant à celui d'un homme fait. Cette proportion, cette progression, n'en restera pas là, et la jeune école, instruite par l'exemple de sa devancière du danger qu'il

v a de parler sans penser, se persuadera de jour en jour que, pour avoir le droit de parler, il faut préalablement avoir des idées à exprimer.

Ajoutons enfin, en terminant, que, tout en la restrei gnant dans de justes bornes, la faculté prédominante de monsieur Feuillet, comme de tous les véritables poètes, est l'imagination. La fantaisie l'attire et lui prodigue ses plus doux sourires, ses plus décevantes chimères. Il se promène avec ivresse dans les espaces toujours inexplorés, toujours nouveaux de la verte bohème. Ils ont raison, cent fois raison, tous ces heureux rêveurs, tous ces gracieux poètes, tous ces gais enfants de la fantaisie, qui jettent l'esprit et rémotion à pleines mains. De près ou de loin, ils sont tous un peu parents, et c'est ce qui les sauvera du vieux Lelio, dont parle quelque part George Sand. Ils pleurent quelquefois, mais un éclair de jeunesse et de gaieté traverse bien vite leurs larmes, ils ont derrière eux une vie de travail, autour d'eux de bonnes amitiés, l'avenir qui leur sourit, et comme Lelio, soulevant leurs verres, ils peuvent s'écrier d'une voix ferme et pure : Vive la bohème!

À quelque distance du Havre, tout près de la mer, dans un étroit vallon formé par le versant des falaises de la Hêve et le dernier renflement de la côte cl'Ingouville, à l'ombre de beaux arbres que le vent de l'Océan ne vient jamais agiter, dans la partie la plus silencieuse et la plus cachée, on suit un mur égayé par quelques giroflées sauvages et dont la crête est couronnée de jolies gerbes d'iris. Si, par la porte placée à l'extrémité de ce mur, on jette un regard dans le jardin qu'il entoure, on pourra se croire transporté dans un de ces heureux ermitages, comme l'esprit en rêve aux heures de quiétude et de bienveillance. La maison, basse et petite, disparaît sous les feuillages et sous les grappes embaumées des glycines; les fleurs, non pas les plus rares, mais les plus charmantes, éclatent dans les gazons que des acacias préservent du soleil. Un mince filet d'eau, formé par la réunion de deux ou trois sources.

ALPHONSE EARR. 05

traverse ce paradis, et se donne beaucoup de tracas et d'agitation pour avoir Fair d'un ruisseau. Cette gracieuse oasis est bel et bien une réalité. Ce jardin, cette glycine, ces acacias, ce ruisseau, vous les connaissez comme moi, vous les avez visités comme moi; comme moi vous vous êtes enivré de leur odeur, reposé à leur ombre, bercé de leur murmure, pour peu que vous ayez parcouru les ouvrages d'un des écrivains les plus fins, les plus spirituels et les plus originaux de notre époque, de monsieur Alphonse Karr.

Ce n'est pas une chose facile que de porter une appréciation générale et motivée sur le talent de l'auteur que nous entreprenons d'étudier ici, talent tout de détail et de demi-teintes, et chez lequel la pensée s'inquiète peu de suivre une ligne conséquente et directe. Appliquer à Fauteur de Sous les Tilleulstes lois sévères de la critique, serait méconnaître tout à fait la valeur de cet esprit délicat et flexible, qui s'échapperait par sa flexibilité même. On peut répéter pour lui les paroles de monsieur de Sainte-Beuve à propos de C bai les Nodier : Il a le mouvement, l'entrain, la verve au départ, la main prompte, le coup d'œil juste; mais il manque d'une chose importante, le quartier général où l'on revient toujours, où l'on s'appuie si l'on hésite, où l'on reprend des forces après une défaite, et d'où l'œil embrasse l'étendue des opérations et les dirige vers un but unique. L'appréciation, par conséquent, sera flottante et devra, comme ses œuvres, suivre des sentiers divers, et dont Fun n'aboutit pas nécessairement à l'autre. Ces courses à bâtons rompus deviendraient fatigantes, si Fauteur n'en égayait pas la longueur par une verve intarissable et une finesse des plus ingénieuses.

Par la nature même de son talent, monsieur Alphonse Karr échappe aux classifications littéraires indiquées dans un précédent travail. Lui et quelques autres font, dans la réunion des écrivains contemporains, l'office de ces enfants perdus qui accompagnaient les anciennes armées, guerroyant pour leur propre compte, voltigeant autour d'elles, tantôt devant, tantôt derrière; salués, aimés, enviés même quelquefois par les chefs, au fort de la mêlée, mais incapables de discipline, ne reconnaissant pas de lois, et n'obtenant, victorieux ou vaincus, ni regret, ni apothéose. Si cependant il fallait à toute force les faire entrer dans une division quelconque, on pourrait les regarder comme les représentants les plus directs de l'esprit, non pas que leurs œuvres manquent d'intelligence, d'imagination ou de cœur, mais l'esprit est la qualité la plus saillante et, après tout, la meilleure de leur talent. Or, tout en rendant justice à cette faculté, nommée plus particulièrement l'esprit, qui consistée saisir promptement et à exprimer sous une forme vive le côté imprévu et singulier des idées, des hommes ou des choses, tout en étant sensible aux délicates jouissances qu'elle fait éprouver, il faut bien reconnaître que sa valeur est fort minime quand elle n'a pas d'autre base qu'elle-même. Je ne sais qui a dit que, dans la famille des dons de l'intelligence humaine, l'esprit n'était qu'un collatéral. Cet aphorisme est d'une remarquable justesse, et la lecture des œuvres dont l'esprit est le principal mérite le démontre toujours davantage. Je reconnais de suite, afin que l'on ne donne pas à mes paroles une portée différente, que ce n'est pas le cas de monsieur Alphonse Karr. L'esprit, chez lui, est poussé fort loin, tout le

monde l'avoue, assez loin même pour que le public peu délicat en fait de sensations, et ne cherchant pas à s'en rendre compte, n'ait vu que ce mérite, et n'ait pas été frappé des défauts qui en résultent, comme des outres qualités qui le distinguent; mais il n'est pas le seul, et nous en rencontrerons de plus sérieux et de plus solides qui donnent un nouveau lustre à celui-ci. Comme filiation littéraire, monsieur Karr procède de Sterne, dont il a Y humour et la raillerie plutôt que le naturel et l'attendrissement, et auquel il ajoute une rêverie empruntée aux écrivains allemands, qu'il affectionne plus particulièrement. Ces divers éléments mêlés et confondus ensemble forment une personnalité qu'il est impossible de ne pas reconnaître et de ne pas apprécier. Mais, tout en rendant justice à la* verve et à l'abondance de l'esprit de monsieur Karr, en sachant tout ce que sa misanthropie railleuse et son indifférence affectée plutôt que réelle lui a fait trouver d'aperçus fins et singuliers, je ne puis m'empêcher de regretter l'excès même de cet esprit qui, pour se soutenir, a mis en circulation plus de paradoxes que de vérités, et, effleurant la surface des idées, en trouve de plus spécieuses que profondes. Monsieur Karr amuse plus qu'il n'intéresse, et, si je lui fais ce reproche, c'est qu'il a donné des preuves, malheureusement trop rares, d'une élévation de talent qui, moins retenue, lui eut assuré une gloire plus pure et plus durable. Je connais parfaitement toutes les amusantes plaisanteries que monsieur Karr lui-même pourrait se permettre sur la renommée et le jugement des hommes; je les connais. et je ne les crois pas faites de bonne foi. Quand un écrivain, et surtout un écrivain de mérite, prend la

plume et cherche à imposer le silence, ce n'est pas clans le vain but d'écrire des contes qui passeront avant ou après lui. Quelques-uns Font dit, mais ils n'ont jamais trompé personne. Un espoir plus noble et plus élevé le soutient. En racontant sous des noms supposés et dans des circonstances dont l'imagination ne fait pas toujours les frais, les douleurs et les joies dont il a été spectateur ou dans lesquelles il a souvent joué le premier rôle, il veut que son nom ne périsse pas tout entier, et que, s'il doit faire partie du glorieux héritage transmis d'un siècle à l'autre, il y arrive avec ce qu'il eut de meilleur et de plus généreux. L'examen des principaux romans de monsieur Karr pourra donner une idée de ce que sera ce jugement.

Son premier ouvrage, celui qui dès l'origine attira l'attention de la foule et força la critique à compter avec lui, Sous les Tilleuls, est aussi l'œuvre qui contient, sous l'enveloppe la moins discrète, les qualités et les défauts dont ses productions ultérieures sont empreintes. Aussi demande-t-il à être étudié avec quelque attention. La forme de roman adoptée par l'auteur est la forme épisodique. Le roman philosophique, celui qui prend plusieurs personnages pour en faire des types, puis, les mettant en présence et développant leurs passions, d'après les préceptes de l'observation ou les lois de l'expérience môme, fait jaillir de ce contact des situations émouvantes dans tous les genres, n"a pas tenté monsieur Karr, et, sans vouloir le blâmer de son choix, Ton doit cependant le regretter. Quoi qu'il en soit, examinons le parti qu'il a tiré de la forme adoptée.

Un jeune homme, Stephen, aime Madeleine Millier et est payé de retour. Les premiers mois de leurs

amours se passent tranquillement, dans un riant jardin que termine une avenue de tilleuls, témoins de leurs longues causeries et de leurs premiers serments. Slephen demande Madeleine en mariage à son père, et se voit repoussé à cause de sa pauvreté et de son manque de position dans le monde. Jusque-là il avait mené une vie de contemplation et de rêverie, mais il trouve dans son amour assez d'énergie pour quitter Madeleine et aller, par son travail, se faire une carrière qui le mette à l'abri d'un second refus. Les premiers moments de la lutte sont douloureux, mais héroïquement supportés. La pauvreté, les privations de toute sorte, d'ingrats travaux, des dissensions avec sa famille, viennent assaillir Stephen, qui trouve toujours dans le souvenir de Madeleine une force nouvelle pour résister et poursuivre vaillamment la lutte. Madeleine, de son coté, tient d'abord noblement la parole donnée à Stephen; puis, peu à peu, circonvenue par les conseils d'une amie d'enfance, elle commence à comprendre que les serments qu'elle a faits pourraient bien avoir été surpris à son inexpérience, et repousse avec moins d'énergie la proposition d'un riche mariage. Deux circonstances, dont la futilité ne le cède qu'à l'invraisemblance, achèvent de la déterminer. Elle épouse un ami de Stephen, pendant que celui-ci, devenu riche et sûr désormais du consentement de monsieur Mùller, s'occupait à embellir pour elle un ermitage dont ils avaient fait le plan lors de leurs premières amours. Stephen, à cette nouvelle, tombe dangereusement malade, et ne se relève que pour chercher dans la débauche et dans une existence fiévreuse l'oubli de sa douleur. Cette vie dure peu; il ne tarde pas à l'abandonner pour s'occu-

per cl a soin de sa vengeance contre Edouard, le mari de Madeleine, et contre Madeleine elle-même. L'occasion ne tarde pas à se présenter. Edouard, après avoir ruiné sa femme, se sauve et est rejoint par Stephen, qui le force à se battre, et le tue. Débarrassé du mari, il retourne auprès de Madeleine, dans le cœur de laquelle il a réussi à réveiller le souvenir de son ancien amour, et qui se livre à lui à l'ombre de ces mêmes arbres où elle lui avait autrefois juré d'être sa femme; mais, dans un des soupirs que son trouble lui arrache. Stephen reconnaît les mots adressés à Edouard lors de leur première nuit de noces. Tout son passé lui revient alors en mémoire, — il repousse Madeleine et s'éloigne d'elle en l'accablant de reproches et d'injures. Madeleine, anéantie, ne survit pas à cet affront; folle de douleur et de honte, elle rentre chez elle et se tue. Je ne parlerai pas du dernier chapitre et de l'équipée de Stephen au cimetière. Monsieur Karr a trop de bon sens pour ne pas juger maintenant cette malencontreuse idée beaucoup plus sévèrement que je n'oserais le faire. Toute la première partie, celle des amours de Stephen et de Madeleine, et la lutte de celui-ci contre les embarras de la vie, est pleine de vérité, de naïveté et d'intérêt. Le dévouement, l'énergie, la puissance de volonté, ces forces que la jeunesse puise si largement dans l'amour et qu'elle livre avec un si adorable abandon à la femme aimée, y sont reproduites et racontées avec une grande fraîcheur d'impressions. Si. à ce mérite réel, on ajoute le mérite relatif du roman, c'est-àdire si l'on veut bien se reporter au genre exagéré et souvent repoussant, à la mode vers 1834, et qu'on lui compare cette histoire naïve, tranquille et calme, ce

récit des douleurs et des combats de tous les jours, on aura la raison du succès auquel était infailliblement destiné le premier roman de monsieur Karr. Je signalerai encore comme mérite secondaire, mais pourtant remarquable, une singulière facilité à rendre les scènes les plus familières de la vie, non-seulement sans tomber dans la vulgarité, mais encore en leur donnant un caractère d'originalité qui les grave à tout jamais dans la mémoire. La vie d'Edouard et de Stepben dans leur chambre commune est un exemple à l'appui de ce que j'avance. Parmi les scènes qui remuent doucement le cœur, j'indiquerai celle où Stephen et Madeleine réalisent par la pensée le plan de leur habitation quand ils seront mariés. Il était difficile de rendre d'une plus gracieuse façon cette robuste confiance dans l'avenir qui est le caractère distinctif de tous les amours naissants.

Le second volume, malheureusement, ne tient pas les promesses du premier. Il est rempli par les extravagances de Stephen, qui me paraissent suscitées bien plutôt par la vanité blessée que par l'amour malheureux, et par des idées de vengeance aussi blâmables comme principe que comme moyen littéraire. En effet, je reconnais, avec tous ceux pour qui le cœur humain est un continuel objet d'étude, qu'il n'y a que les nobles cœurs qui sachent donner sans compter, et par le seul besoin d'enrichir l'objet de leur affection de tout ce qu'ils tirent de leur propre fonds; que ce sont eux, par conséquent, qui ont le plus à souffrir d'un abandon; mais je suis convaincu aussi qu'il n'y a que les cœurs faibles qu'aigrissent les souffrances de l'amour malheureux, et que les natures généreuses et vaillantes

en trouvant dans leur douleur l'austère enseignement que Dieu y a mis, savent pardonner à la main qui les frappe, et trouveraient trop au-dessous d'elles l'affreux plaisir d'insulter l'idole qu'elles ont jadis encensée avec tant de bonheur. Oui, les douleurs de l'amour trompé sont immenses, mais c'est le courage avec lequel elles sont supportées qui en fait la grandeur et la noblesse; et, dans le pardon qu'on laisse tomber sur une maîtresse oublieuse ou infidèle, ce n'est pas elle seulement que l'on respecte, c'est soi-même, c'est le sentiment de sa propre dignité auquel on rend hommage, c'est le vivant, c'est l'impérissable souvenir de son amour, que l'on vénère à jamais. La douleur est une initiation où la faiblesse succombera toujours. Ce n'est pas chez de semblables natures que je veux voir le développement de la passion; elles ne peuvent pas m'intéresser. Monsieur Karr, en développant le personnage de Stephen en dehors de ces conditions, lui a non-seulement enlevé de l'intérêt, mais encore il en a fait un être méchant, sans grandeur et sans générosité, et, n'était la lettre de la fin, où l'on retrouve la mé • moire des beaux jours passés, nous dirions odieux. Monsieur Karr, en cherchant à faire de Stephen un caractère fort, en a fait un caractère forcé.

Madeleine ne soutient pas mieux l'examen. Bonne, tendre, pleine de foi et d'exaltation dans la première partie, elle donne dans la seconde d'incroyables démentis à ces qualités, sans que rien puisse autoriser ce brusque changement, si ce n'est la fantaisie de l'auteur, que nous ne saurions approuver. Que ce portrait ait été copié sur la nature et qu'une personnalité quelconque ait offert l'exemple de cette brusque volte-face dans son

caractère, je le veux croire; mais on conviendra avecmoi que c'est une rare exception ; et, du moment qu'un écrivain choisit une exception pour thème de ses études, il faut au moins qu'elle offre des chances d'intérêt, et Madeleine en est dépourvue dès qu'elle oublie ses serments. On sent qu'elle n'est plus là que pour donner la réplique à Stephen, et que sans sa présence le roman n'en continuerait pas moins. Deux causes font surtout oublier ses promesses à Madeleine, les propos d'une servante et une lettre de Stephen écrite dans un moment de découragement. En vérité, est-ce donc là où devaient aboutir les solennelles promesses de la jeune fille? ou manquait- elle assez d'amour et de réflexion pour qu'un bon mouvement ou une pensée sérieuse ne lui fît pas repousser les uns et pardonner l'autre? Monsieur Karr a écrit des choses très-délicates, très-ingénieuses, souvent très-vraies, sur l'amour et sur les femmes; il est seulement à regretter qu'il ne les appuie jamais sur des exemples plus sérieux que F histoire de Madeleine.

Quant au personnage d'Edouard, il n'est évidemment placé que comme accessoire, et pour donner une apparence de raison aux paradoxes, moitié graves, moitié plaisants, de l'auteur sur l'amitié et les amis. Je dis une apparence de raison, car, en y réfléchissant un instant, il n'entrera dans l'esprit de personne que l'on puisse conserver comme compagnon un écervelé pareil à Edouard, quand il habite la même petite chambre que Stephen. Toute cette partie du roman, je le répète, est écrite avec beaucoup d'esprit et d'entrain ; mais, si monsieur Karr n'a jamais eu d'autres plaintes à adresser à ses amis, ce n'est pas le cœur de ceux-ci qu'il faut

blâmer, mais bien sa patience a lui-même. Quelque amoureux que Ton soit, on vit encore assez dans les choses de ce monde pour pouvoir jeter par les fenêtres des fous pareils à Edouard. C'est pourtant sur l'inanité de l'amitié aussi gravement soutenue qu'est construit un autre roman, — un des moins bons, il est vrai, — Une liettre trop tard. Après l'avoir lu, comme après avoir parcouru l'histoire des méfaits d'Edouard, on est tenté de penser que monsieur Karr a voulu faire de la coquetterie avec ses amis, et que, heureux de ceux qu'il a su se faire, il a essayé de créer la solitude autour de lui pour se livrer entièrement à eux. Monsieur Millier, le vieil oncle, le frère iiugène, ne font que traverser le récit, comme ces acteurs des pièces mal faites qui entrent et disparaissent sans que l'on sache ni d'où ils viennent, ni où ils vont.

Si de l'appréciation des caractères on passe à celle de l'action, et à la manière dont les scènes sont liées entre elles, on retrouvera entre les deux parties la même différence, tout à l'avantage de la première. Autant, dans celle-ci, elles sont vraies, simples, vivement senties, autant le mauvais goût et l'exagération dominent dans la seconde partie : depuis les douteuses plaisanteries sur le nez de mademoiselle Clara, jusqu'à la façon ampoulée emplo)Tée par Stephen pour forcer Edouard à se battre. Mais, là où les bornes de l'exagération sont poussées jusque sur le domaine du ridicule, c'est quand Stephen va froidement violer la tombe de Madeleine pour donner un baiser* à un cadavre que la décomposition envahit déjà. Sans parler des sentiments les plus vulgaires, qui se révoltent à cette inutile profanation, monsieur Karr est tombé dans une erreur matérielle

qu'il n'a eu garde de laisser échapper chez les autres, et dont, par conséquent, il est plus blâmable. Il ne doit pas "ignorer que l'horrible et repoussante métaphore des vers du tombeau est une niaiserie inventée par l'ignorance, et que la terre au contraire garde avec sollicitude les dépôts sacrés que nous lui confions. En vérité, on ne peut admettre cette bizarre idée qu'en ne la prenant pas au sérieux, et en y voyant un malencontreux hommage à la littérature de charnier et de croque-mort mise un instant à la mode par le roman de Han d'Islande, et dont il avait su se préserver au commencement de Sous les Tilleuls. Ce disparate s'explique par la différence même qui existe entre les deux parties du roman. Dans la première, et l'auteur du reste ne s'en est pas caché, il raconte des impressions reçues, des sentiments éprouvés; il n'invente rien, il se rappelle. Dans la seconde, au contraire, il a voulu faire un roman et n'a pas pesé la valeur des moyens employés. Il s'est trop hâté d'écrire. La douleur était trop vive encore pour que son imagination n'en fût pas troublée et ne le fît pas tomber dans de répréhensibles écarts. A ce point de vue, les défauts de Sous les Tilleuls sont plus excusables, et, si nous y avons longuement insisté, c'est afin de faire plus grande la part de l'éloge en parlant des autres romans.

Mais, là où il se relève, là où il a mis toute son originalité et tout son esprit, c'est dans les chapitres où il prend la parole et tourne en ridicule les préjugés, les lieux communs, les banalités qu'il rencontre sur son chemin. Ces plaidoyers en faveur du bon sens sont amenés quelquefois hors de propos et contiennent, je l'ai déjà dit, autant de paradoxes que de vérités; mais

leur forme est si séduisante, que Ton est tout disposé à pardonner même Terreur présentée d'une façon si pleine d'attraits. Pour n'en citer qu'un, on sait que monsieur Karr a eu un instant ridée d'une croisade contre les proverbes , en prétendant que dans cette masse d'aphorismes, décorée du nom de sagesse des nations, il n'en est pas un qui ne soit catégoriquement démenti par un autre. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'un esprit ingénieux a défendu cette opinion, et, tout en constatant la vérité de cet adage « qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil, » on pourrait lui répondre par ce proverbe, que « les beaux esprits se rencontrent, » et réduire ainsi sa théorie à néant.

Le Chemin le plus court doit être regardé comme une œuvre de transition. On y distingue encore le bouillonnement des souffrances personnelles, mais plus affaibli et mêlé déjà à plus d'habileté dans la disposition et l'usage des effets. On ne peut refuser à l'écrivain ou au poëte le droit de prendre dans ses propres souvenirs le sujet de ses livres; il serait même puéril de chercher à prouver que là seulement il trouvera le secret d'émouvoir et d'attendrir ; mais il est pourtant une limite que l'on ne doit jamais franchir : c'est celle qui sépare le récit des impressions de celui des actes mêmes. Les confessions, les confidences, les aveux, ont toujours ceci de pénible, qu'en racontant son histoire au public on raconte aussi celle de personnes qui, la plupart du temps, n'ont nulle envie de se confesser.

Le Chemin le plus court nous introduit au milieu de ces pêcheurs d'Étretat et de Trouville dont monsieur Karr s'est fait le poétique et éloquent historien, et mieux encore l'ami. Ces austères familles, ces personnages

ALPHONSE KÀRR. 75

rudes et affectueux passant leur vie entre les soins de leurs filets et les préoccupations de la tempête, semblent, dans ses livres, réfléchir la grandeur du spectacle qu'ils ont incessamment sous les yeux. Ce charme naïf est surtout empreint chez le vieux musicien Kreisherer et chez sa fille Thérèse. Thérèse aime un jeune homme, Hugues, nature faible et légère, qui se laisse, par nonchalance, marier avec une femme qu'il n'aime pas. Maître Kreisherer meurt, et Thérèse seule, sans appui, succombant sous la réprobation publique, qui voit dans Hugues un séducteur, va mourir elle-même, lorsqu'un ami de son père et de Hugues, Wilhem Girl. en fait sa femme et la sauve ainsi. Thérèse est pleine de fraîcheur, de naïveté, de cette grâce mélancolique dont monsieur Karr a su embellir ses figures de jeunes filles avec assez de mesure pour en faire un type original. On peut reprocher au vieux Kreisherer de rappeler de trop près les rêveuses créations d'Hoffmann, mais en ajoutant aussi que cette réminiscence n'est pas sans charmes, et que certaines soirées passées à écouter Thérèse jouant au piano les airs de son père, tandis qu'au dehors la nuit se remplit de la grande voix de l'Océan, sont de ces tranquilles et heureux tableaux que la mémoire n'oublie pas. L'auteur a tiré le meilleur parti possible du personnage de Hugues, nature banale, incomplète, aussi faible pour le mal que pour le bien, chez laquelle les bonnes intentions se répandent en mauvaises actions, mais profondément vraie, et dont malheureusement les portraits n'intéresseront jamais plus que les originaux. ^VY il hem Girl fait opposition avec Hugues, et, à vrai dire, c'est le principal héros du roman. Calme et fort, il voit s'agiter au-dessous de lui

les passions et les intérêts en lutte avec la tranquillité de l'indifférence et le sourire du dédain. Monsieur Karr affectionne ce type, et Ta reproduit dans Clotilde, sous le nom de Robert Dimeux. C'est toujours Stephen, après la trahison de Madeleine, ayant usé sa force dans son premier amour et ne voyant plus de but qui vaille la peine de dépenser le peu qui lui en reste encore. AYilhem et Hugues sont les deux faces de cette physionomie, comme, dans Clotilde, Tony et Robert. Ce type eût pu donner lieu à de beaux développements; mais il est fâcheux que monsieur Karr n'ait pas su rester dans les limites de la nature humaine et Tait en partie effacé en voulant l'exagérer. Wilhem Girl, comme Robert Dimeux, tombe dans la boursouflure et l'étrangeté; il manque de naturel et de simplicité, et le mal qu'ils se donnent tous deux pour paraître désabusés leur fait souvent commettre des actes auxquels l'affectation a bien certainement plus de part que l'indifférence. Pour nous servir d'une expression empruntée au langage des peintres, ils posent trop, et finissent par fatiguer. Puisque j'ai parlé de Clotilde, je signalerai un portrait de vieux prêtre tracé avec une délicatesse qui fait un heureux contraste avec celui de Robert.

Geneviève me paraît le meilleur roman de monsieur Karr. Chacun des caractères se développe régulièrement, et sans déviation de la ligne tracée au début. On y retrouve la fraîcheur et l'abandon des premières pages de Sous les tilleuls, sans les extravagances de la fin. L'intérêt, s'il n'est pas vif, est toujours tenu convenablement en haleine, et ce n'est pas chose facile dans le récit des amours de deux jeunes gens pour deux jeunes filles, sujet dont le mérite est tout entier dans la

délicatesse des teintes employées. Là, comme toujours, monsieur Karr s'est livré à son goût pour les digressions; et, si elles ne sont pas plus spirituelles que les autres, c'eût été difficile, au moins rentrent-elles plus directement dans l'ensemble du sujet. La verve des scènes de l'atelier du peintre Huguet, et les aventures amoureuses d'Abert Chaumier, les ont justement vulgarisées. Ce n'est pas un moyen bien original que la mystérieuse intervention d'Anselme, et il n'a pas dû coûter de grands frais d'imagination à l'auteur; cette intervention n'est pas d'ailleurs assez bien déguisée pour que le lecteur puisse être incertain un instant sur la conclusion à laquelle elle aboutira ; mais il serait fastidieux d'insister sur ce point, surtout après l'émotion franche et naturelle de la reconnaissance finale. 11 n'y a pas de mauvais moyens quand le résultat est aussi bien réussi que celui-ci.

Feu Bressier est une suite de nouvelles reliées entre elles par une idée des plus originales. Avec la légèreté de talent de monsieur Alphonse Karr, cette forme, qui n'exige pas des caractères longtemps soutenus comme le roman, lui offrait l'incontestable avantage de pouvoir laisser et reprendre son sujet sans choquer l'esprit par ce manque de cohésion. Un vieillard, sec, avare, désagréable en tous points, meurt de regret de s'être vu dévalisé par des voleurs. Son âme s'échappe gaiement de son corps, et, fatiguée d'avoir habité cette laide enveloppe, se promet de ne plus revenir sur terre qu'en prenant naissance dans les baisers de deux amants sincèrement épris. Elle commence donc ses voyages, et, après une année de recherches infructueuses, au mois de mai, lorsque tous les parfums de la

terre montent dans l'air avec les brises du printemps; elle s'envole dans un rayon de soleil sans vouloir continuer plus longtemps ses inutiles épreuves. C'est, sous une forme ingénieuse, une critique de l'amour partagé. Monsieur Karr. on peut s'en rapporter à lui. fait assister l'âme de feu Bressier à des comédies bien tristes et bien bouffonnes, en tête desquelles il faut placer celle de Louis de Wierstein et d'Arolise, non point tant à cause du sujet même, où la vraisemblance est traitée trop légèrement, que par les gracieux détails dans lesquels elle est enveloppée.

Il est un genre de mérite sur lequel je n'ai appuyé que fort peu jusqu'ici, me réservant d'y revenir à propos de l'ouvrage auquel je suis arrivé : le Voyage autour de mon jardin. Je veux parler du sentiment exquis de la nature qui, plus encore que son esprit, distingue monsieur Karr parmi tous les écrivains modernes. Sous ce rapport, je ne lui connais pas d'égal, et je le préfère à Rousseau et à Bernardin de Saint- Pierre. Chez lui, ce sentiment n'a rien de factice, il fait corps avec lui, il lui est complètement identifié ; il aime la grande mère comme un autre respire. Mais monsieur Karr n'a pas laissé se développer au hasard cette heureuse faculté ; elle a été cultivée, au contraire, avec sollicitude, et tournée vers l'étude constante de l'objet de ses affections. Aussi en connaît-il et en a-t-il admirablement exprimé tous les effets, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites métamorphoses, et peutil vous dire à deux pages de distance, sans se tromper d'une nuance ou d'un animalcule, toutes les teintes qui s'allument dans le ciel quand le soleil s'endort dans l'Océan, ou toute la vie des imperceptibles hordes

de pucerons qui s'agitent sur la feuille du rosier. Lorsqu'il aborde ce sujet, son style change tout à coup d'une façon très-remarquable, sa phrase perd la pointe acerbe qui la quitte rarement, elle s'assouplit et se purifie, et, si je puis m'exprimer ainsi, se pénètre du parfum des bois, de la brise et des fleurs. Que Ton relise l'hymne au printemps dans Geneviève, et la scène d'amour entre Tony et Clotilde dans ce dernier roman. Monsieur Karr est fier de ce sentiment et des connaissances qu'il lui a dû de posséder, et ce n'est pas moi qui aurai le courage de l'en blâmer au milieu des œuvres de tous ces bavards, faisant de la nature par mode, comme on faisait du cimetière, il y a vingt ans, parlant des fleurs avec outrecuidance, leur donnant des produits impossibles, le bleu aux camélias, par exemple, et une odeur enivrante aux dalhias, et qui n'ont peut-être jamais possédé un pot de giroflées de six sous sur l'appui de leur fenêtre.

Le Voyage autour de mon jardin est composé avec la meilleure partie de cet amour et de cette science. Un ami part pour un long voyage. Il abandonne sans regret ses joies, ses amours, ses chères accoutumances de tous les jours, pour aller à travers mille fatigues chercher le droit de raconter des mensonges au retour. Il promet à l'ami qu'il laisse derrière lui de lui écrire les scènes étranges ou singulières qu'il rencontrera ; tandis que celui-ci, sans quitter son jardin, lui fait le récit de spectacles autrement curieux et intéressants, et auxquels il assiste presque du pas de sa porte, en remerciant Dieu d'avoir placé près de lui tant et de si pures richesses. Avec le récit des amours des fleurs. île leur naissance, de leur épanouissement et de leur

mort, avec l'histoire des mille choses charmantes qui les entourent et vivent d'une vie commune; sans tomber un seul instant dans la fadeur ou le remplissage, monsieur Karr a su intéresser assez vivement pour que Ton ferme le livre en regrettant de le trouver si court.

Il est pourtant une remarque que je n'ai pas été seul à faire, et que, malgré toute ma sympathie pour ce livre, je dois consigner ici. Dans son naïf amour pour les fleurs, monsieur Karr poursuit de ses sarcasmes les plus aiguisés, d'abord les pédants qui leur ont donné des dénominations repoussantes, hérissées de terminaisons ridicules et d'assonances barbares ; puis va rechercher, dans les passages les plus inconnus des auteurs contemporains, les impossibilités horticulturales échappées à l'entraînement de l'improvisation. Il semble que monsieur Karr eût dû être plus indulgent et ne pas encourir tout le premier le reproche de pédantisme adressé à bon droit aux prétentieux parrains des fleurs. Cette indulgence eût été d'autant plus convenable, qu'il serait facile, en usant de ce procédé microscopique, de rencontrer chez lui les mêmes erreurs qu'il relève si vertement chez les autres.

Dans Geneviève, par exemple, les roses tardives, qui fleurissent en même temps que les chrysanthèmes, ne répandent aucune odeur, ce qui pourrait faire croire que l'automne a une fâcheuse influence sur son sens olfactif, et que l'été, au contraire, le développe outre mesure, puisqu'il lui fait trouver un parfum aux fleurs du nénuphar. {Clotilde, ch. m.) N'a-t-il pas, au chapitre xliv du même roman, fait épanouir du jasmin et des violettes sous des acacias en fleur, confondant

ainsi les saisons et les floraisons les plus diverses? Que prouvent ces critiques peu dignes d'un homme de goût? Absolument rien, sinon qu'un écrivain doit être jugé avant tout au point de vue littéraire, et qu'il faut tenir compte, quand il ne commet pas de trop grossières erreurs, de l'espèce d'étourdissement qui s'empare de lui en prenant la plume. Cela n'empêchera personne de subir le charme des passages mêmes de monsieur Karr où nous avons reconnu ces impossibilités physiques. Mais je serais mal venu de blâmer longuement sous l'impression que me fait éprouver la lecture de cet ouvrage ; et, pour en revenir à l'éloge, j'indiquerai deux des plus intéressants épisodes qu'il contient. Le premier est l'histoire de cet oignon de tulipe qui, la vanité aidant, finit par coûter cent mille écus à son propriétaire. Là,, monsieur Karr a su être fin sans prétention, spirituel sans recherche, et amusant sans fatigue. Quant au second, je le regarde comme un chef-d'œuvre de condensation. Une vieille femme, à laquelle un vieillard vient de faire le récit de ses premières amours, ouvre en tremblant un bouquet fané qu'elle conserve depuis quarante ans, et y trouve une lettre, qui, aperçue un demi-siècle plus tut, eût autrement décidé de sa vie. Cette nouvelle, écrite doucement, simplement, est une des plus heureuses rencontres de l'auteur. Toute une vie de bonheur, tout un passé d'amour qu'un hasard a détruit, s'élèvent pleins de regrets entre ces deux vieillards. L'émotion et la sensibilité que monsieur Karr a su mettre dans cette courte nouvelle font regretter qu'il n'ait pas touché plus souvent ces cordes-là.

Il serait injuste à une étude consciencieuse sur les

œuvres de monsieur Karr de ne pas parler de son mériie comme publiciste. Que les divers partis, souvent piqués au vif par les Guêpes, portent sur cette revue le jugement que leur rancune leur dictera, il n'en est pas moins vrai qu'elle assurera à son auteur une place des plus honorables parmi les écrivains politiques de ce temps. Ce n'était pas chose facile, en n'ayant pour armes que le bon sens et l'esprit, de venir dire tous les mois la vérité à ceux qui s'agitaient alors dans le monde étrange de la politique et de continuer ce rôle pendant huit ans, sans faiblir et sans reculer un seul instant. L'audacieux écrivain devait s'attendre à avoir pour ennemis ceux dont sa franchise dévoilerait l'incapacité, et Dieu sait si le nombre en est grand; mais il était fait à d'autres luttes, et cette perspective ne pouvait l'arrêter un instant. « Certes, dit-il à la fin de la première année, un homme qui s'avise de dire aux hommes et aux choses Vous ne me tromperez pas, et voilà qui vous êtes cet homme devait être considéré comme un ennem public. Aussi tout d'abord, injures et menaces anonymes, coups d'épée par devant, coups de couteau par derrière, on a tout essayé. » Quant à l'entreprise ellemême, on ne peut en expliquer le succès que par son étrangeté même et par l'attrait de la nouveauté qui faisait entendre au public des paroles de raison dites par un homme de cœur. Ce qu'il faut répéter aussi, c'est que jamais le sens commun, le plus rare de tous les sens, dit quelque part monsieur Karr, n'emprunta pour s'exprimer un langage plus vif et plus mordant. Les Guêpes resteront non-seulement comme critique amusante et instructive de nos ridicules, mais encore

comme un exemple de ce que peut l'esprit quand il s'appuie sur l'indépendance du jugement.

«Mon indépendance, dit-il encore, n'est pas une de ces vertus chagrines et furieuses qui, clans leur haine contre le vice, ont toujours l'air de crier au voleur. Ce n'est pas une vertu, c'est une condition de mon tempérament. A une époque de ma vie, je me suis senti nmbitieux parce qu'il y avait un front pour lequel je voulais des couronnes, de petits pieds sous lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux , une existence que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de tous les luxes de la terre.

« Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul. Cependant je me sentais fort et courageux: j'ai cherché quelle route je devais suivre et où je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie, embarrassées de ronces et d'épines, conduisant péniblement à des buts que je ne désirais pas. J'ai vu les luttes acharnées de toute la vie pour s'arracher des choses dont je n'avais pas besoin. J'ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur et quelque prestige entre les mains qui les tiraillaient, tomber dans la boue et dans le sang brisées en éclat, comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des miroirs à deux sous. J'ai évité ces chemins, et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j'ai découvert en moi que le ciel m'avait richement partagé, car j'avais une fortune toute faite et une liberté assurée dans l'absence des désirs et dans la modération des besoins. » Ces petits livres, d'ailleurs, n'étaient pas exclusivement consacrés aux matières politiques; les arts et la littérature y occupaient la place qui leur revient dans

toute œuvre qui a la prétention de réfléchir notre époque.

Si, pour apprécier le style de Fauteur de Sous les Tilleuls, on admet les deux ingénieuses divisions faites par monsieur de Balzac entre la littérature à images et la littérature à idées, il sera rangé évidemment parmi les écrivains de la seconde catégorie. Sa phrase est claire, incisive ; elle rend bien la pensée sans chercher à l'orner, et, sauf le cas dont j'ai parlé plus haut, où elle acquiert une pompe et une majesté singulières, ne trace pas autour d'elle ces folles arabesques dont la littérature à images a poussé, de nos jours, l'usage jusqu'à l'abus. Aussi son style gagne-t-il en souplesse ce qu'il perd en somptuosité, et seprete-t-il, avec une facilité que l'on n'a pas assez remarquée, à la forme vive et prompte du dialogue. Monsieur Karr n'ignore pas cette propriété ; il interrompt souvent la narration pour se servir de cette forme dramatique , et l'on ne peut nier qu'il ne l'ait toujours fait avec bonheur. Malgré ce mérite, il est certain que ce n'est pas ses œuvres que l'on choisira pour chercher les secrets de la langue, étudier le maniement des mots et les ficelles de la phraséologie. Les figures et les images ne sont chez lui qu'un corollaire de la pensée. Mais on y trouvera toujours une étude ingénieuse du cœur humain, des aperçus neufs et vrais des sentiments, de mordantes railleries de nos travers, de la pitié pour la faiblesse, de généreuses colères contre les lâchetés de l'homme, et de l'indulgence pour ses fautes. Ce mérite vaut bien l'autre.

Depuis quelques années, monsieur Karr semble s'être retiré de l'arène littéraire. Un dernier roman, la Fa-

mille Alain, annonçait déjà, il faut l'avouer, de la fatigue, et était loin d'égaler Feu Bressier et Hortensc. Après Février, monsieur Karr a essayé de fonder un journal quotidien, et a complètement échoué. Que ceci soit dit à sa louange. Un journal, en effet, pour espérer le succès, doit, avant tout, se faire le défenseur aveugle, systématique, d'un parti ou d'une opinion. Il ne peut accorder du sens commun qu'à lui et à ses amis, et doit frapper aveuglément sur tout ce qui s'agite au dehors. Ne s'adressant qu'à des passions, il n'est fort qu'en raison de son injustice ou de son intolérance; et, en m'exprimant ainsi, je ne prétends nullement faire une critique, mais constater seulement un fait. Or, on a vu, par ce que nous avons dit des Guêpes, que la polémique de monsieur Karr réunissait des conditions d'impartialité et d'indépendance tout à fait opposées à celles exigées pour la direction d'un journal. En second lieu, il faut convenir que le moment était mal choisi pour faire entendre le langage de la modération et du bon sens. Les mouvements comme celui qui suivit Février peuvent se diriger quelquefois; mais le temps seul les calme, et, comme dans une attaque de nerfs, personne n'est assez fort pour les arrêter. Puis, enfin, il y a dans le travail quotidien du journaliste une similitude avec l'exercice d'un écureuil en cage auquel le libre esprit et la constitution intellectuelle de monsieur Karr se refusaient irrévocablement. Avec tant de chances contre lui, il était impossible au journal de monsieur Karr de réussir. Il tomba, et depuis lors il a dit adieu à toute espèce d'entreprise littéraire.

Retiré près du Havre, dans l'habitation où nous avons

jeté un regard indiscret, sous l'œil de celle grande nature pour laquelle il a un amour si profond et si vrai, il vit de cette vie nonchalante dont il a animé ses héros. Il n'est pas dans tous les environs un pêcheur qui ne lui adresse en passant un salut d'ami, et ne s'estime heureux de ses conseils et fier de ses éloges. Son embarcation et son jardin l'occupent plus que ne l'ont jamais fait les gracieux personnages de Madeleine, de Geneviève et de Stephen. Si, par un mauvais temps, lorsque toutes les barques sont rentrées, l'on découvre à l'horizon a travers les hachures de la pluie une embarcation filant comme un goéland dans l'écume des vagues. il est inutile de demander le nom de son audacieux patron. On ne vous répondrait pas, tant il est évident qu'un homme seul dans le pays est capable de cette bravade. Dans les beaux soirs d'été, au moment où le soleil, avant de disparaître, allume dans le ciel ces belles teintes vert pâle et saumon clair, le désespoir éternel des peintres, si, en tournant la falaise de la Hêve. on aperçoit, assis devant une chaumière accrochée sur la cassure d'un rocher, un homme immobile devant ce splendide spectacle, et ne s1 interrompant que pour envoyer dans l'air de légères spirales de fumée, on peut le nommer à coup sûr : c'est monsieur Karr qui distille sa voluptueuse paresse, et vient se convaincre une fois de plus qu'il vaut mieux employer son temps à jouir de ces magnificences que le perdre à les décrire. A le voir oublier avec tant de bonheur les travaux auxquels il doit pourtant une réputation méritée, il faut bien reconnaître la vérité du jugement qu'il a porté sur luimême, quand il dit : « Aujourd'hui, au milieu de ce tumulte, où tous se ruent les uns sur les autres pour

s'arracher l'argent et le pouvoir, et quel pouvoir! je ne vois rien, dans le butin qu'auront les vainqueurs, qui vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare l'automne, les courtines de pampre qu'étend la vigne sur les murailles démon jardin, le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois, et les rêveries, les pensées, douces fleurs d'hiver qui vont éclore à la chaleur du foyer rallumé. Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d'Étretat. » Seulement, le public sera-t-il aussi indulgent ([lie lui pour ce silence obstiné? Je le désire vivement.

4RSENE HOUSSAYE.

Monsieur Houssaye occupait, en 1840, un petit appartement à balcon, au cinquième, situé rue du Bac. Le logis avait beaucoup d'air, de soleil, de lumière, et une vue admirable, heureuses compensations de ces greniers de Paris dont la jeunesse et la gaieté font si souvent des paradis. Il était meublé avec ce luxe et cette négligence affectionnée par les poètes : singulier mélange de superflu et de manque du nécessaire qui s'explique chez ces natures que l'art, cette indispensable superfluité, a nourries de ses rêves et de ses espérances. Quelquefois, le feu manquait dans l'àtre, mais les jardinières étaient toujours pleines de fleurs fraîches, et les potiches de tabac sec. La pendule n'avait jamais pu marquer l'heure, et les horlogers avaient dû y renoncer, mais personne ne songeait à l'interroger; c'était un cartel incrusté de cuivre et d'écaillé, d'une fort belle forme; que demander de plus à une pendule? Les

ARSENE HOUSSAYE. 89

murs étaient tendus d'une tapisserie, où des Galatées et des Tircis, dessinés par Detroy ou Paterre, gardaient, dans des vertugadins de satin rose, des moutons enrubanés comme des saint Jean. Ces bergerades en tapisserie ont donné à monsieur Houssaye les faux airs d'un poëte des bords du Lignon. Gbez lui, comme chez Florian, il ne manque qu'un loup. Un fort beau tableau de Vanloo — une Dame à sa toilette — acheté vingt francs chez un charbonnier, était suspendu au-dessus d'un canapé à pieds contournés, et répandait dans la chambre un vague parfum de poudre à la maréchale. On riait beaucoup dans cette chambre, on causait encore plus, on avait des discussions interminables sur l'art, sur la poésie, on se moquait des tragédies tout en admirant les tragédiennes, on ne parlait plus des classiques qui étaient morts, et l'on parlait peu des romantiques qui se mouraient; enfin, quelquefois, quand la pluie en frappant les carreaux ne rendait pas un son trop sinistre, quand le soleil du printemps n'envoyait pas un rayon trop gai danser dans la chambre, quand un marronnier placé dans un jardin en face ne secouait pas dans l'air l'odeur de ses petites pyramides de fleurs, quand une certaine robe ne faisait pas entendre un frou-frou trop attrayant, on y travaillait. On y travaillait sans beaucoup de méthode, par secousses et par bonds, comme on travaille quand on est jeune et que les hémistiches vous bourdonnent dans la tête comme un essaim d'abeilles, quand les vers vous tombent tout faits du ciel, comme les alouettes, sans système surtout, comme il convient à des poètes, avec un sentiment encore indéfini, mais incontestable, de l'émotion, de la nature, de la vérité. J'avoue que je ne pense pas à cette époque sans plaisir,

et que j'en évoque les phases successives, comme on

tourne les feuillets d'un livre lu à deux, autrefois.

Mais c'était surtout les réunions du soir qui étaient intéressantes. Je m'en rappelle une, entre autres, comme bien des maîtresses de maison ne peuvent se vanter d'en avoir vu dans leurs salons. Ce jour-là, je ne sais pourquoi, on était riche ; — quelque éditeur imprudent et brave qui avait acheté un roman à venir. — Les deux petites chambres avaient un air de fête insolite; les bougies étincelaient partout; les jacinthes et les narcisses des jardinières, renouvelées, épandaient partout leur pénétrant arôme. Le piano faisait rage dans ce que nous appelions le salon, où sautaient une demi-douzaine de belles filles. Dans la chambre à coucher, la fumée des cigares empêchait presque de voir le quatrain suivant collé sur la glace de la cheminée :

Dans la bei^erie où je couche, Fumez, si vous voulez, vos pipes à deux sous; Mais n'faites pas de bruit, car la femme d'en d'sous Accouche !

Là étaient réunis les gens réputés sérieux, c'est-àdire ceux qui ne savaient pas danser. Jules Sandeau, Théophile Gautier, Edouard Ourliac, qui, entre deux contredanses — il n'était pas encore néo-chrétien — venait lancer dans la conversation un mot vif et profond comme un sarcasme de Voltaire ; Alphonse Esquiros, « le ministre des relations extérieures du roi de Monaco; » Préault, Gérard, Lafayette, Malitourne, Hédou'm, LHote, tant d'autres encore dont les noms

ARSÈNE IIOUSSAYE. «Il

ne nous reviennent pas : feuilles de l'arbre que le vent du hasard éparpille et emporte tous les jours.

Les opinions littéraires de ce cénacle, je n'ai pas besoin de les dire : on était romantique, mais romantique dans un sens plus élargi que le groupe dont je parlerai à propos de monsieur Théophile Gautier. Le panthéisme attirait ces jeunes esprits, qui ne voulaient pas, autour d'une poétique nouvelle, des barrières de l'ancienne, si joyeusement et si promptement escaladées. On ne repoussait systématiquement personne. L'on n'appartenait ni à un parti ni à une école : on (Hait une république, et Ton ne voulait pas tomber dans la faute de talents illustres procédant par exclusion au lieu de procéder par agrégation- On avait proclamé le droit et la liberté de l'admiration, et l'on admirait l'un pour sa poésie, l'autre pour son style; celui-ci pour son génie, celui-là pour son esprit, pour son émotion, pour sa gaieté, pour son bon sens. On pensait et l'on disait très-haut que Voltaire avait du bon, que Diderot n'était pas a dédaigner, que le cardinal de Bernis, lui-même, avait, sous ses sourires, rencontré quelques idées gracieuses ; que les muses de Watteau et de Boucher n'étaient nullement repoussantes; que les roses, toutes fanées qu'elles fussent, valaient bien les cyprès de Lécole pleurarde, et qu'enfin il fallait reconnaître au dix-huitième siècle, contre lequel on criait maintenant raca, quelque esprit sous sa manière et quelque pensée sous son fard. C'est là un des côtés par lequel on faisait schisme avec les adeptes exclusifs du romantisme, — et, si j'insiste sur ce point, c'est que monsieur Houssaye a été le premier représentant de ce schisme. — 11 est le premier devant les admira-

leurs de l'ogive, de la cotte de mailles et des byzantins, qui ait contemplé avec joie les trumeaux peints, les habits brodés et les pastels de la Rosalba.

Mais cette originalité n'est pas la seule. Il y a en outre, chez lui, un sentiment intime et ému de la nature, absent trop souvent chez ses prédécesseurs. Tandis que beaucoup n'en comprenaient que le côté pittoresque, et n'en rendaient, dans leurs strophes admirablement ciselées, que la couleur et les effets physiques, lui et quelques autres, loin des grands horizons, égarés dans les bois, assis près d'une source, ils écoutent, recueillis et silencieux, quelques notes choisies du chant de la grande mère. «L'auteur, dit monsieur Houssaye* s'est isolé dans ses chers sentiers, sous ces bois ténébreux, avec quelque chasseresse aux pieds nus. » Ils ont vu, mais ils ont écouté, mais surtout ils ont senti. Ce n'est pas une impression si vaste et si magistrale que la sensation des coloristes dont nous parlons , mais c'est un sentiment et non une sensation. C'est la flûte antique qui répète les airs au lieu de la palette qui reproduit les tons; mais elle est harmonieuse, du moins, et il faut se rappeler que. pendant un temps, elle fut seule.

Ces deux tendances se retrouvent dans les Poésies complètes de monsieur Arsène Houssaye. Ce volume, sauf quelques vers retranchés, se compose de trois recueils publiés pendant une période de dix ans, de vingt à trente. Dix années les plus belles de la vie, dix années de paresse , d'insouciance, de gaieté, d'espoir. Heureux temps, où l'on se trouve souvent si malheureux, et dont, plus tard, avec un vieil ami, on ne peut évoquer la mémoire sans avoir les yeux baignés de lar~

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mes, sans avoir l'âme attristée de regrets. Trois figures de femmes ont inspiré ces trois recueils. Cécile, un bouquet de violettes au corsage, une brindille de pampre dans les cheveux, est le symbole de la poésie agreste ; Ninon, les pieds et les reins cambrés, la gorge orgueilleuse, couronnée de ses beaux cheveux noirs, représente la poésie du monde et de la passion; et enfin la belle Violante, aux cheveux d'or, est la dernière m use du poëte, la muse de l'art. Dans les Sentiers perdus, les deux pièces intitulées Madame de Parabère et les Faneurs de foin s'adressent, chacune en son genre, à l'ordre d'idées que je signalais tout à l'heure. Les Faneurs de foin montrent que l'idylle antique peut être heureusement appropriée au sentiment du naturalisme moderne. Les acteurs de cette scène, Hyacinthe et Suzanne, sont sans doute des paysans de convention, et fauteur eût du ne pas craindre de copier plus exactement la réalité; mais les personnages de Bion, de Moschus et de Théocrite, ceux même de Virgile, n'ont pas la prétention, non plus, d'être des moissonneurs, des bergers et des pâtres réels, et le charme qu'ils éveillent en noifs n'en est ni moins profond ni moins durable. L'émouvante élégie intitulée Vingt ans prouve que l'auteur a su conserver à la mémoire de ses impressions toute la fraîcheur et toute la grâce d'autrefois. L'ode au Panthéisme est un plaidoyer plus adroit et plus attrayant que les démonstrations de Spinosa ou les ironies de Voltaire. Mais, dit-il en terminant :

Mais tu t'égaras, ô mon âme!

Est-ce ainsi qu'il faut chanter Dieu?

J'ai chanté le suhlime drame, Le sentier vert sous le ciel bleu,

Jeanne dénouant sa ceinture, Les seins de la mère nature, Le travail et la liberté, L'enfant qui joue avec son père, L'amante dont le cœur espère...

Mon Dieu, ne t'ai-je pas chanté?

La Poésie clans les Bois indique une plus intime et plus profonde communion avec la nature. Le poëte ne se jette pas au hasard dans les bras de la belle consolatrice; il y revient, au contraire, comme à une amie longtemps désirée qui séchera les larmes et pansera les hlessures de l'enfant prodigue. L'expression se ressent de la pensée. Dès le début, des vers, comme les suivants, se pressent en foule :

Je suis allé revoir les chaumières qui fument,

Aux bords silencieux des bois qui les parfument.

0 vieux rochers déserts où j'aimais à rêver!

Etang silencieux que l'hirondelle effleure !

0 beaux arbres, témoins des printemps que je pleure !

Je vous retrouve encore, mais sans me retrouver.

C'est un tableau complet comme Ruysdaël, Lorrain ou Corot savent en faire.

Viennent enfin les Poèmes antiques. Là, la poésie, après avoir été indécise comme un pastel, vague comme un désir, vibrante comme une harmonie, devient précise et ferme comme un bas-relief, ample et colorée comme un Titien. La Maîtresse du Titien on est un exemple :

0 fille de l'Antique et de la Renaissance' Espoir des dieux nouveaux, souvenir des anciens, Païenne par l'éclat et la magnificence, Histoire en style d'oc dos amours vénitiens.

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On trouve rarement des vers mieux frappes que

ceux-là *..

Si cette pièce semble tracée avec le pinceau éclatant

du maître de Cadore, l'invocation qui ouvre le volume,

à Diane chasseresse, est ciselée dans le plus pur panté-

lique :

0 tille de Latone ! idéale habitante Dos halliers où jamais ne passent les hivers ; Blanche sœur d'Apollon à la lyre éclatante, Diane aux flèches d'or, inspire-moi des vers.

Quelques pages de prose sont répandues dans ce recueil : les Sijrènes, la Source, Y Hélène, de Zeuxis, la Chanson du vitrier. Je n'approuve pas ce mélange de vers et de prose, quoique la dernière, la Chanson du vitrier, soit un modèle d'émotion simple et terrible et de narration précise. Mais l'oreille, accoutumée au rhythme poétique, ne s'habitue pas, surtout pour peu d'instants, à la forme sévère de la prose. Il en résulte une dissonance, que nous engageons monsieur Houssaye à faire disparaître.

Plusieurs petites pièces, décorées par l'auteur du nom (Ylsolines, doivent être notées ici, parce qu'elles prou-

* A ce propos, nous adresserons une remarque à M. Houssaye. Lui, qui a été à Venise, a pu s'assurer sur place de ce que vàïciil les traditions, et n'ignore pas, sans doute, que la helle L1111.1 de Dianti, du tableau du Musée, n'a jamais été la fille de Palme le Vieux, et que rien ne justifie ce titre de maîtresse du Titien, que Lépïcié, je crois, est le premier à lui avoir donné dans son catalogue. Cette admirable créature fut la maîtresse d'Alphonse de Ferrare, qui l'épousa après la mort de sa première femme, Lucrèce Borgia, en lui faisant changer son nom de Laura contre. celui plus savant d'Eustochia.

vent que monsieur Houssaye a eu aussi le goût des ciselures.

La beauté, coupe d'or pleine de mauvais vin 1

Qu'elle était belle à celte promenade ! Quand les oiseaux chantaient leur sérénade!

Pris à son sourire divin, Moi, confiant comme un poêle, J'allais, au chant de l'alouette, Rêver d'elle au fond du ravin.

Rêves perdus ! 0 ma sœur ! ô ma mère ! Croyez, croyez ma bouche encore amère :

La beauté, coupe d'or pleine de mauvais vin !

Monsieur Houssaye a inventé cette gracieuse forme poétique, et, jusqu'ici, je ne crois pas que personne en ait fait usage.

Je n'essayerai pas d'analyser le dernier ouvrage de monsieur Houssaye, le Voyage à ma fenêtre, livre de pure fantaisie , relation d'impressions personnelles , dans laquelle il s'est souvenu aussi de Sterne, de Diderot et de Charles Nodier. Ici, la critique perd ses droits et ne peut l'aire usage des lois, dont elle est la dépositaire. Devant une impression de plaisir, de tristesse et de gaieté, la critique serait mal venue de dire à l'esprit : « Tu as raison de rire, tu as tort de pleurer. )> Le Voyage a ma fenêtre est un pèlerinage au cimetière des illusions mortes, des souvenirs éteints, des rêves envolés en compagnie du moi d'alors, de ce moi qui vivait de 1835 à 1845. « Sa pâle figure me sourit encore çà et là, comme celle d'un ami mort : les vrais revenants sont les fantômes de la jeunesse. » 11 est fa-

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