‹ Portraits à la plume (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

AMPHITRYON

Sosie! holà, Sosie!

MERCURE

Eh bien! Sosie, oui, c'est mon nom;

As-tu peur que je ne l'oublie?...

Eh bien! qu'est-ce? M'as-tu tout parcouru par ordre? M'as-tu de tes gros yeux assez considéré? Gomme il les écarquille et paraît effaré ! #Si des regards on pouvait mordre,

Il m'aurait déjà déchiré.

AMPHITRYON

Moi-même je frémis de ce que tu t'apprêtes

Avec tes imprudents propos.

Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes! Quels orages de coups vont fondre sur ton dos !

Enfin les vers suivants .

Point, point d'Amphitryon, où l'on ne diuc point... Cet, honneur, ce me semble, est un triste bagage; On appelle cela lui sucrer le breuvage.

Rappellent de trop près les vers de Molière :

Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l'on diue...

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

pour que Ton ne puisse affirmer en toute sécurité que

Molière s'est contenté de les retourner, et que le comique de la pensée ne vient pas de lui.

Hercule mourant est imité des Tracliiniennes, de Sophocle, et Hercule au mont OEla, de Sënèque. Cette pièce est le premier essai de Rotrou sur un sujet antique, et il est malheureux qu'il se soit inspiré du genre hyperbolique et déclamatoire de Sénèque plutôt que de la simplicité de Sophocle. La tragédie, montée sur ce ton, devient quelque chose d'insupportable, et Corneille n'est pas tout à fait exempt de ce défaut. Seulement, son bon goût lui défendant de mettre l'emphase dans l'expression, il l'a mise dans le caractère de ses personnages.

Hercule mourant est de 1632. 11 est précédé d'une ode dédicatoire au cardinal de Richelieu, dont Rotrou était pensionné. Cette ode, comme toutes celles des gens de lettres à leurs protecteurs, est montée sur un ton hyperbolique que l'on révoquerait en doute si l'authenticité n'en n'était pas parfaitement démontrée; elle inspire de tristes réflexions, quand on songe à ce qu'a dû souffrir l'orgueil de l'homme qui devait écrire plus tard une si magnifique lettre. — Il dit au cardinal-duc, que

Ton ardeur rompt tous les obstacles Et produit de si grands effets, Que qui ne croit pas aux miracles Doit douter de ce que tu fais.

L'éloge va si loin, que Rotrou arrive à promettre à la France, sous l'administration du grand cardinal, les renversements de saisons que les fouriéristes espèrent du phalanstère. Un mois d'hiver, cinq mois de printemps, et le reste à l'avenant.

De l'or d'une perruque blonde La terre enfin se parera.

Toute grosse qu'elle sera De l'aliment de tout le monde.

C'est un triste document de plus à ajouter à l'histoire de la dignité des gens de lettres.

Dans Antigone (1638), Rotrou a soudé ensemble YAntigone de Sophocle et les Phéniciennes d'Euripide. Mais, comme les spectateurs demandaient à cette époque un grand nombre d'incidents, il a ajusté côte à côte deux actions parfaitement distinctes, et a ainsi retiré l'intérêt à sa tragédie. Les deux premiers actes sont remplis par la rivalité d'Étéocle et de Polynice, les trois derniers par les soins religieux d'Antigone pour donner la sépulture au corps d'Étéocle. Ils se terminent par la mort d'Antigone et de. son amant Hémon, qui se tue sur son corps. Aussi Racine est-il dans le vrai quand il dit dans la préface des Frères ennemis : « Ce sujet avait été traité autrefois par Rotrou, sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d'ime autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux. Et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à YAntigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'action avait pu nuire à sa pièce, qui, d'ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. »

Racine, du reste, comme Rotrou, ne se fit pas faute d'altérer les personnages de sa tragédie. Et il faudrait bien se garder de croire, après avoir lu Antigone ou

les Frères ennemis, que l'on peut se faire une idée des drames grecs. La lutte des deux frères thébains peut, jusqu'à un certain point, intéresser des auditeurs français, car elle donne lieu au développement d'une passion éternellement humaine : la haine; mais il ne peut en être de même du personnage d'Antigone. Nous n'avons plus pour les morts la même religion que la théogonie grecque toute matérialiste devait. inspirer. Ce n'est pas un dogme de la religion chrétienne, que les âmes de nos parents privés de sépulture soient destinées à errer éternellement aux enfers. Rotrou condamnait donc forcément ces trois derniers actes à la monotonie en traitant un sujet aussi étranger aux mœurs modernes.

Dans les pièces pour lesquelles Rotrou ne doit rien à personne, Venceslas est la seule qui soit restée au répertoire. Le Martyre de saint Genest, représenté, il y a quelques années, au théâtre de l'Odéon, n'obtint qu'un médiocre succès. Tout en rendant justice aux beautés de premier ordre qui brillent dans Venceslas, j'avoue que je préfère le Martyre de saint Genest. J'y trouve un souffle plus mâle et plus élevé, une plus grande simplicité et plus de naturel que dans Venceslas.

Le sujet de cette tragédie est sans doute emprunté à une pièce deRojas parfaitement inconnue maintenant : On ne peut être père et roi. On sait qu'alors le théâtre espagnol était familier à nos auteurs. Venceslas, roi de Pologne, a deux fils, Ladislas et Alexandre, aimant tous deux la même femme, Cassandre, duchesse de Kœnigsberg. Ladislas, l'aîné, le successeur de Venceslas, a vu ses hommages repoussés par Cassandre, qui aime en secret Alexandre. Le prince, furieux de ses

mépris, poignarde son propre frère au moment où. sous un nom d'emprunt, il vient d'épouser la belle duchesse. Celle-ci vient demander vengeance à Venceslas, qui se trouve ainsi placé entre ses droits de père et ses devoirs de roi. Enfin, supplié parla jeune sœur de Ladislas, Théodore, et par son amant le duc de Courlande, le plus ferme appui de la Pologne, qui intercèdent tous deux en faveur de Ladislas, il le condamne à mort et abdique en sa faveur avant son exécution, rendant ainsi hommage à la justice et sauvegardant les droits paternels.

La première impression de cette tragédie est saisissante et majestueuse. Tous les caractères ont une originalité bien tranchée, et en même temps une grande élévation. Il est fâcheux que Rotrou Tait compliquée d'intrigues inutiles à la marche du sujet. L'amour du jeune Alexandre pour Cassandre n'est qu'un prétexte au crime de Ladislas, crime qui se commet dans des circonstances dont le respect pour le nom du vieux tragique peut seul faire excuser la futilité. Le personnage de l'infante Théodore est au moins superflu, et l'amour qui l'unit au duc de Courlande complique l'action d'un rouage inutile. D'un autre côté, Rotrou a su ménager l'intérêt avec une extrême habileté. 11 n'est pas jusqu'au personnage sacrifié d'Alexandre qui n'offre un attachant et doux intérêt. Le roi Venceslas rappelle un vieux héros de Corneille, le vieil Horace, le vieux don Diègue, espèces de monstres de grandeur, taillés tout d'une pièce dans un bloc de bronze. Certaines scènes sont magnifiques, entre autres celle qui ouvre la pièce d'une façon si nette et si tranchée, et la scène quatre du cinquième acte, où Venceslas, avant d'avoir

abdiqué, exhorte Ladislas à montrer sur l'échafaud le courage d'un roi et à faire

Douter à toute la province, Si, né pour commander, et destiné si haut, Vous mourez sur un trône ou sur un échafaud.

En 1759, madame la marquise de Pompadour, rendant justice à Venceslas, mais en trouvant le style suranné, ordonna à Marmontel de revoir la pièce. La marquise, qui avait le goût délicat, n'en fit pourtant pas preuve dans cette occasion. Marmontel entortilla dans un style sans couleur et sans goût les rudes accents de Rotrou, émonda les branches vigoureuses et de plein jet, et tailla ce robuste chêne comme un if de Sceaux ou de Ghoisy. Mais, Dieu merci, la punition de ce sacrilège ne se fit pas attendre, et il raconte luimême, dans ses Mémoires, qu'au moment de la représentation, Lekain rétablit le rhythme primitif, ce qui fit manquer les répliques et échouer la représentation. Que cette incartade reste comme un éloge à la mémoire de Lekain !

Le Martyre de saint Genest , comme forme et comme fond, me semble devoir être préféré à Venceslas. L'action est beaucoup plus simple. La conversion au christianisme de Genest, acteur païen, pendant qu'il jouait le rôle d'Adrien devant l'empereur Dioclétien, suffit à remplir les cinq actes de cette tragédie, sans que l'intérêt soit un seul moment suspendu. Rotrou a su avec une habileté égale, sinon supérieure à celle de Corneille, occuper l'esprit des spectateurs par des moyens d'une simplicité extrême. Lorsque

l'intérêt du personnage semble diminuer, il appelle à son aide la curieuse peinture de l'intérieur du théâtre d'alors. L'on pourra s'étonner que nous appelions simple une action qui semble double, puisqu'elle exige la représentation d'un théâtre sur le théâtre même, et que Rotrou a lui-même partagé ses acteurs en deux catégories, les acteurs eux-mêmes et les personnages qu'ils représentent dans la pièce d'Adrien. Mais nous ferons observer que ceci est une affaire de machiniste ; et que l'unité, la simplicité de l'action, n'en souffre nullement. Que Genest s'appelle Genest, qu'il s'appelle Adrien, l'intérêt est toujours le même, et l'esprit ne fait pas de confusion quand, au quatrième acte, Genest, illuminé parla foi divine, confesse sa nouvelle religion, et laisse là le rôle d'Adrien pour reprendre sa propre personnalité.

Ce magnifique sujet a noblement inspiré Rotrou, et le style du Martyre de saint Genest est bien moins chargé d'archaïsmes que celui de Venceslas. Dans cette dernière tragédie, les vers de versificateurs abondent; dans saint Genest, ils sont rares, tandis que les vers de poètes s'y trouvent a chaque instant, et des vers spontanés, éclos comme des fleurs, des vers qui semblent des battements d'ailes dans le ciel de la poésie :

Souffle doux et sacré qui me viens enflammer, Esprit saint et divin qui me viens animer, Travaille à mon salut, achève ton ouvrage. Guide mes pas douteux dans le chemin des cieux... J'ai vu tendre aux enfants une gorge assurée A la sanglante mort qu'ils voyaient préparée, Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux Ces fruits à peine éclos déjà mûrs pour les cieux...

C'est lui qui du néant a tiré l'univers,

La terre à son pouvoir rend un muet hommage,

Les rois sont ses sujets, le monde est son partage.

Ce dernier vers ne rappelle-t-il pas à la mémoire le magnifique exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre?

Si César m'est cruel, Dieu me sera prospère; C'est lui que je soutiens, c'est en lui que j'espère; Par son soin, tous les jours, la rage des tyrans Croit faire des vaincus et fait des conquérants... N'épargne pas ton sang en cette sainte guerre ; Et redonnes à Dieu qui sera ton appui La part qu'il te demande et que tu tiens de lui.

Enfin, au quatrième acte, lorsque Genest, abandonnant son personnage, confesse par lui-même sa nouvelle religion, Rotrou lui met dans la bouche ces vers magnifiques :

Faisons voir, dans l'ardeur dont ce feu nous consomme, Toi le pouvoir d'un Dieu, moi le devoir d'un homme ; Toi l'accueil d'un vainqueur sensible au repentir, Et moi, Seigneur, la force et l'ardeur d'un martyr.

Telles sont les œuvres principales de Rotrou. Il possédait peut-être à un plus haut degré que Corneille la mâle énergie que l'on admire chez Fauteur du Ciel. Il ne sut pas en ménager les effets avec autant d'art, en disposer et résumer le mouvement avec une habileté pareille. Venu à une époque de transition, il fut luimême un poëte de transition ; mais sa transition n'était passtationnaire. Son mouvement vers l'avenir est trop

m PORTRAITS A LA PLUME.

marqué pour que le cloute même soit permis. Le goût, chez lui, n'avait pas ce tact qui frappe chez Corneille et que Racine conduisit jusqu'aux premières limites du maniérisme. La forme de son style est souvent surannée, et c'est à cela, surtout, qu'il faut attribuer l'oubli qui se fait autour de son nom. Je sais que c'est là une considération secondaire, et que les Contes de La Fontaine ou les Comédies de Molière, pour être écrits dans un style déjà ancien, n'en seront pas moins éternellement jeunes. Mais c'est là une marque du génie, et Rotrou n'avait que du talent. Malgré ces taches, il n'en reste pas moins le rénovateur réel de notre théâtre. Il suffit, je le répète en terminant, de comparer Rotrou à tous ses devanciers, pour se convaincre de cette vérité. Mais, la chronologie littéraire nous fitelle défaut, le respect de Corneille, ses propres expressions, seraient une preuve suffisante et dont l'autorité ne peut être raisonnablement contestée.

La mort de monsieur de Balzac est récente, et cependant il semble, à voir la réputation grandissante de son nom, le succès chaque jour plus solide de ses ouvrages, la gloire de moins en moins contestée de ses créations, qu'un plus long laps de temps se soit écoulé depuis que cette douloureuse nouvelle vint frapper les amis de son magnifique talent. Nous sommes ses contemporains, beaucoup d'entre nous se rappellent encore ses débuts, et pourtant nous le jugeons déjà — nous le pouvons croire du moins à l'unanimité des opinions— avec l'impartiale bienveillance de la postérité. La raison pour moi en est simple, mais malheureusement ce n'est pas là un des beaux côtés de l'histoire contemporaine. Monsieur de Balzac était le fils de ses œuvres; il s'était formé seul, il avait grandi et s'était fortifié sans s'appuyer sur personne à force d'entêtement, de persévérance, de travail. Il avait conservé de cette éducation solitaire une indépendance d'allure qui froissait les écoles littéraires de ce temps qui se sont

constituées en soutenant quand même chacun de leurs membres, en organisant une camaraderie habile, puisque le public s'y est laissé prendre. Cette gloire les offusquait, c'était une critique et un reproche contre elles. Elles ne se firent pas faute de chercher à l'amoindrir, de lui lancer aux jambes toutes les objections perfides qu'elles purent trouver. Balzac commit la faiblesse d'y être sensible et de répondre à ce mauvais vouloir. Sa réponse se fit attendre, mais ce fut un chefd'œuvre de vérité et d'observation, un Grand Homme de province à Paris. Elle lui aliéna à jamais la partie de la presse et des journalistes dont il venait de faire un si véridique et si repoussant tableau. Le public est indécis de sa nature, il n'est jamais certain de ses impressions et de ses jugements. Devant ce peu de sympathie pour Balzac, il put croire qu'il se trompait, et, de crainte du ridicule, n'osa jamais avouer bien franchement son admiration. 11 ne fallut rien moins que la mort de l'illustre écrivain pour mettre fin à cette incertitude. L'envie devait se taire devant celte tombe fraîchement ouverte; le sentiment public put parler seul après les petites colères qu'une illustre présence ne venait plus surexciter, et, en retrouvant son impression première, il marcha sans entraves, et fit vite le chemin que nous lui voyons parcourir aujourd'hui.

La mort est venue surprendre monsieur de Balzac au plus beau moment de sa carrière; 11 avait alors cinquante ans. Il touchait le but, il allait faire une réalité de son rêve, et donner un corps à des chimères opiniâtrement caressées pendant trente années dont le labeur épouvanterait les plus hardis et les plus courageux. Gloire, amour, fortune, repos, existence douce, large, intelli-

gente : il avait les mains pleines, il n'avait plus qu'à les fermer, la mort les lui ouvrit violemment, et ces biens, si péniblement amassés, tombèrent en poussière sur une tombe.

On raillait volontiers monsieur de Balzac de ses préoccupations de bien-être; on avait ri de l'appartement de la rue Richelieu, on avait plaisanté ses jardins, on s'était moqué de sa maison de Passy; mais au fond on s'intéressait à lui, et, par un revirement bien commun à l'opinion publique, on racontait des merveilles impossibles et ridicules de la maison des Champs-Elysées, comme si l'on eût voulu lui donner par anticipation le luxe que l'on désirait pour lui. On comprenait qu'il y avait là une lutte gigantesque contre l'adversité, on pressentait un lutteur trempé de façon à ne pas lâcher; et, sans avoir été un deuil général, on peut affirmer que ce public, si indifférent et si banal, ressentit, quand cette mort fut annoncée, autre chose que le regret de perdre un de ses amuseurs. La fin de l'homme l'attristait autant que le silence du romancier.

J'ai eu l'honneur de voir monsieur de Balzac dans ses dernières années, lorsqu'il s'occupait d'orner dignement sa jolie maison de la rue Beaujon, et j'ai pu étudier les naïvetés et les impatiences de cette organisation dont l'intelligence seule s'était exercée et qui avait conservé un cœur d'enfant. L'imagination y jouait un rôle incroyable, une imagination vive, ardente, facile, trop facile môme, car elle permettait à monsieur de Balzac d'aborder les sujets les plus divers, les plus opposés, les plus étrangers aux préoccupations de toute sa vie, avec une énergie qui laissait l'interlocuteur indécis de savoir si le Parisien avait toute sa tête, ou si le Ton-

rangeai! ne le gaussait pas. On a prétendu que. dans un moment où les éditeurs le volaient trop évidemment, il avait songé, pour gagner de l'argent sans avoir recours à eux, à louer une boutique et à y vendre des ananas à cinq sous, pour mettre les ananas à la portée du peuple. Il y avait toute une dissertation sur le prix de revient des ananas. J'ignore ce qu'jl y a de vrai dans cette assertion, mais je l'ai entendu développer sérieusement des projets au moins aussi extravagants que celui-là. Il semble qu'il ait gardé tout le sentiment de la réalité de la vie pour ses ouvrages. A force de vivre avec ses créations et dans les impossibilités de ses romans, ce sentiment avait disparu chez lui, et, lorsque la réalité venait lourdement démentir sa fiction, il était déjà engagé trop avant dans un autre rêve pour s'apercevoir de ce déboire.

L'on admire beaucoup l'observation de monsieur de Balzac, et l'on tombe, selon moi, dans une grave erreur. Sans être dépourvu de cette précieuse faculté, ce qui domine surtout chez lui, c'est l'imagination. Monsieur de Balzac a beaucoup plus deviné qu'il n'a observé, et monsieur Ph. Chasles a pu très-justement dire de lui que c'était un voyant. Il voyait en effet par intuition; mais, quand il faisait une observation fausse, il avait le talent de se rendre si bien maître de son lecteur, de le placer sous un charme si attrayant, de l'envoûter si bien, qu'il lui faisait perdre complètement le souvenir de sa propre expérience, et ne plus songer aux erreurs dans lesquelles il s'avançait comme un personnage même du roman.

C'est là un des premiers mérites de monsieur de Balzac, et c'est là un des signes du génie littéraire, Il re-

mue, il impressionne, il émeut. Allez donc rechercher la légitimité de votre émotion quand vous êtes haletant, bouleversé, quand vous avez la tête pleine d'images et le cœur rempli de sanglots !

Je connais peu d'exemples aussi frappants que monsieur de Balzac de ce que peuvent la force de caractère, l'énergie et la suite de volonté. On peut le dire aujourd'hui, il ne possédait aucune des facultés natives de l'écrivain. Singulièrement inhabile à agencer un plan, lourd et embarrassé dans son style comme dans une armure qu'il n'eût pas su porter, retournant dix fois la même pensée dans des termes différents avant de trouver une expression à peu près convenable, un travail opiniâtre fit tombée tous les obstacles qui s'élevaient devant lui. Les détestables romans qu'il publia pendant dix ans sous le nom de lord R'hoone, Viellerglé, etc., et dont on s'est tant moqué, préparèrent la Physiologie du Mariage. A force de vouloir, il se fit le style qui a écrit les Célibataires et la Vieille Fille; à force de persévérance, il devient l'arrangeur qui a composé une Ténébreuse affaire et César Birotteau. Balzac se fit écrivain, invita Minerva, et sa gloire ne peut qu'y gagner. Sa facilité est devenue une chose si vulgaire qu'on lui sait pour ainsi dire gré de sa difficulté.

La centralisation de la France n'a pas si bien réuni et fondu dans un même ensemble les diverses provinces dont elle se compose, que l'on ne puisse retrouver et suivre, sans trop de difficultés, les courants distincts qui sortent de chacune d'elles. 11 pourrait être curieux de faire une histoire de la littérature contemporaine par groupes géographiques, et d'indiquer le mérite et les défauts communs aux groupes des Provençaux, des * 25.

Marchois, des Comtois, des Bretons, des Flamands, des Tourangeaux. Balzac serait évidemment le chef de ces derniers.

Cette noble et grasse Touraine, ce climat facile et abondant, ce doux vivre qui en est le résultat et l'essence, tournent l'esprit vers un certain côté sensuel et railleur auquel le génie de Babelais a donné sa plus illustre expression. C'est le fond même de Balzac, le tuf qui reparaît quand on sonde par curiosité les alluvions successives déposées par la différence des temps. Il était Tourangeau et rabelaisien par excellence dans la Physiologie du Mariage, ce livre si profond, si impitoyablement vrai, qui fait trembler les bommes et sourire les femmes; il était Tourangeau et disciple du joyeux roi Louis XI dans les délicieux Contes drolatiques, dernier retentissement de la vieille gaieté gauloise dans un siècle ennuyeux e\ gourmé. C'est enfin le Tourangeau qui reparaissait une dernière fois et d'une merveilleuse manière dans ses types du cousin Pons, victime de sa passion par ses franches lippées, et du baron Ilulot, mourant dans l'im pénitence finale, et dont la luxure eût fait la fortune sous les Valois, le succès sous la Régence, et le charme sous Louis XV.

Monsieur de Balzac avait conservé pour la Touraine un penchant dont il ne se cachait pas et dont il semble que sa patrie ait voulu le récompenser. Toutes les fois qu'il touchait ce sol sacré, et par quelque côté qu'il y rentrât, il y trouvait les veines les plus heureuses, les plus délicates de son génie. En dehors de la tendance rabelaisienne, n'est-ce pas en Touraine que se meuvent ses plus délicieuses créations? Essayez de placer autre part que dans les vignes des coteaux de Saint-Gyr

cette closerie de la Grenadière, où lady Brandon vient si noblement expier dix ans de bonheur et d'amour. Séparez madame d'Aiglemont, l'immortel original de la femme de trente ans, des coteaux de Rochecorbon ou des fenêtres de la rue Royale, et vous verrez ce qui restera! Peut-on se figurer l'abbé Birotteau roulant son ventre plein et son cerveau vide autre part que derrière le chevet de Saint-Gatien et dans l'ombre humide des contre-forts de la rue de la Psalette? N'est-ce pas enfin des vertes prairies de Sache et de Pont-de- Ruan que s'élève, à travers les tourelles et les poivrières du château de Clochegourde, cette angélique figure de madame de Mortsauf, le type le plus parfait, le plus élevé, le plus adorable de l'amour et du dévouement; la figure la mieux trouvée et la plus observée en même temps, le chef-d'œuvre peut-être de monsieur de Balzac?

Je n'insisterai pas sur cette observation, mais je ne l'abandonnerai pas non plus sans faire remarquer que cette trace rabelaisienne perce dans presque tous les ouvrages de monsieur de Balzac. N'est-ce pas elle que l'on retrouve dans l'illustre Gaudissart? Le vieux docteur Rouget et son fils, l'amant de la belle Rabouilleuse, ne sont-ils pas entièrement pensés dans ce sens? Mademoiselle Cormon et le chevalier de Valois ne s'y rattachent-ils pas? N'est-ce pas enfin aux impressions sensuelles de Rabelais que se rattache la fameuse scène du baiser donné à la Préfecture de Tours dans le Lys dans la Vallée? Il y a là de certaines comparaisons qui eussent fait venir l'eau à la bouche de Gargantua.

Cependant, côte à côte avec cette première et profonde nature du terroir, monsieur de Balzac possédait

autant que pas un le sentiment vague, indéfini, inquiet du spiritualisme moderne. N'est-ce pas lui le seul parmi les écrivains contemporains qui ait essayé de vulgariser les idées extranaturelles des illuminés allemands et suédois? Si quelqu'un d'entre nous a mis parfois le nez dans les livres hiéroglyphiques de Swedenborg, de Jacob Bœhme ou de Weishaupt, n'est-ce pas que 1b roman de Seraplàtùs-Seraphita avait attiré l'attention sur ces étranges hallucinations? L'imagination abandonnée à elle-même dans un cerveau mal fait et s'enivrant de ses propres écarts l'a presque trouvé pour apôtre, comme, à un certain moment, l'oracle joyeux et sensuel de la dive bouteille l'avait eu pour grand prêtre.

Et ce n'est pas le mysticisme seulement qui a attiré quelque temps cette intelligence avide de travail et de connaissances, c'est encore l'alchimie, comme dans la Recherche de l'absolu, dont les détails, ciselés avec un soin d'ouvrier chinois, sauvent difficilement la faiblesse de fonds; c'est encore le somnambulisme, la nécromancie, comme dans Ursule Mirouet, que je regarderais volontiers comme un chef-d'œuvre, si je n'étais pas disposé à en dire autant de presque tous les romans de monsieur de Balzac. Ce mysticisme et ce sensualisme exagérés se développant à côté l'un de l'autre sont une singularité que l'on n'a pas suffisamment remarquée. En y regardant de près, peut-être serait-ce là une critique de monsieur de Balzac. Cette inquiétude qui touche à tout n'est pas le propre de nos grands écrivains. « La clarté est le vernis des maîtres, » a dit Vauvenargues, et ce vernis, Balzac le possède rarement. Avant d'être de grands écrivains, ce sont surtout des esprits précis, nets, clairs, marchant sûrement dans une voie dont ils décou-

vrent sûrement le but. Leurs œuvres forment un ensemble d'où se dégage une haute pensée morale qui ne permet pas à l'esprit de vaciller un instant. Est-il possible de garder cette tranquillité d'esprit entre la lecture des Contes drolatiques et de Seraphitùs, et ce rapprochement seul n'est-il pas un reproche?

Soyons juste toutefois, et reconnaissons que cette inquiétude maladive est moins le fait de l'homme que celui du temps où il a vécu, et qu'à ce compte l'illustre Tourangeau est un de ceux qui ont le mieux réfléchi leur époque. L'éloge, comme on le voit, est bien près du blâme. Un peu d'examen nuit à monsieur de Balzac, beaucoup lui profite.

Comme Beaumarchais, monsieur de Balzac était essentiellement homme de lettres. Il était fier de sa profession; il en maintenait la dignité chez lui et la défendait courageusement chez les autres. Tout ce qui avait rapport à leurs droits, à leurs intérêts, à leur position, le trouvait pour défenseur. Cette protection n'était pas seulement dans les mots, elle fut bien souvent effective, et l'on pourrait citer des noms dont la plus grande gloire vient de Balzac, qui facilita leurs débuts. Ce sentiment charitable pour ses confrères fut quelquefois même poussé jusqu'à l'exagération. En les voyant aux prises avec les nécessités de la vie, Balzac regrettait le temps où chaque grand seigneur avait un littérateur à sa solde comme un perruquier ou un coureur. Alors le pain de chaque jour était en effet assuré; mais qui ne sait que c'était la plupart du temps aux dépens de la dignité de l'homme et de sa conscience? Les mémoires du temps sont remplis des humiliations des hommes de lettres dont certaines dédicaces font foi. Molière et

Corneille, hélas! n'en étaient pas exempts, et, plus près de nous encore, Voltaire encore jeune, roué de coups par les gens du duc de Béthune, ne pouvait en tirer satisfaction.

Sa sympathie eût dû faire comprendre à monsieur de Balzac qu'il était plus noble et plus digne de ne servir personne, de ne mettre ses facultés à la solde de qui que ce soit, de ne devoir qu'au public la réputation et l'aisance qui en est la suite, et que les douloureuses difficultés des débuts ne sont que les épreuves de la chevalerie. C'est là que l'on reconnaît les forts; les faibles trébuchent et tombent dès les premiers pas.

Monsieur de Balzac est un des premiers à avoir attiré l'attention sur le tort que faisait à la librairie française la contrefaçon belge. Les préfaces de quelques-uns de ses romans, si regrettablement enlevées dans la mauvaise édition Hetzel, sont des plaidoyers fort éloquents et fort conciliants contre cette singulière industrie, qui constitue un vol des mieux qualifiés. Nous sommes déjà loin de cette époque, et plusieurs traités internationaux réglementent, je crois, cette matière; mais il ne faut pas oublier que Balzac signala le premier cette lacune et revendiqua, au nom des Jois les plus élémentaires de la justice, les droits de la propriété indignement violés.

Le dirai-je toutefois? Il y a dans cette cause, défendue par un écrivain, par un littérateur aussi illustre que monsieur de Balzac, quelque chose qui me froisse. Les réclamations eussent été des mieux fondées dans la bouche d'un éditeur, mais il me semble qu'il eût été plus digne à un grand écrivain de garder le silence. Qu'un législateur, qu'un libraire blessé dans ses intérêts et dans son commerce prissent cette cause en main.

rien de mieux; mais qu'une illustration littéraire, qu'un des maréchaux de France de la littérature, comme il s'appelait lui-même, soit venu réclamer son salaire comme le plus brutal des manœuvres et couper le murmure de son style par le bruit des écus, il y a là un manque de convenance qui vous met mal à Taise. Le mérite littéraire, comme la gloire militaire, comme l'illustration de l'homme d'État, comme toutes les choses glorieuses de ce monde, ne s'escompte pas en pièces de cent sous; le respect des générations, la sympathie des contemporains, les admirations silencieuses ou bruyantes, les discussions passionnées, les critiques violentes ou vigoureuses, sont leur véritable salaire. La gloire ne se paye pas à beaux deniers comptants; c'est une chose vaine, c'est ce qui fait sa grandeur, et, à ce compte, la contrefaçon belge, en répandant les œuvres et le nom de Balzac, en vulgarisant son talent, payait ses œuvres beaucoup plus cher que les éditeurs français.

C'est au même titre et dans le même but que monsieur de Balzac fut un des fondateurs de la société des gens de lettres. Je suis certain que dans sa pensée le principe était excellent. 11 voulait, en donnant aux gens de lettres toutes les facilités pour recouvrer le prix de leurs travaux et de leurs veilles, assurer leur indépendance et relever leur dignité; mais le résultat a singulièrement faussé l'idée première, et je doute que, si le fondateur revenait, il ne fût pas surpris de voir ce qu'est devenue sa conception originelle. Les chicanes, les dd-^ bats grotesques, les interminables réclamations pour quelques centimes dont retentissent journellement les tribunaux, feraient penser, à ceux qui voudraient juger

la littérature contemporaine d'après cette société, que Fart d'écrire est devenu une marchandise dont on tient boutique, et feraient réfléchir ceux qui vantent le désintéressement et le détachement des artistes.

Ce qu'il y a de plus curieux et ce qui montre la contradiction de la nature humaine, c'est que, tout en se donnant un mal réel pour sauvegarder la position des gens de lettres, personne, je le répète n'avait plus à s'en plaindre, personne ne les connaissait mieux et ne les jugeait d'une façon plus sévère et plus juste. Il ne les a pas seulement dépeints au vif dans un Grand Homme de province à Paris, il y est revenu dans la Physiologie de la presse, où il les a classés avec leurs caractères distinctifs, leur ignorance, leur vanité, leur étroitesse d'esprit, comme dans un cabinet d'histoire naturelle.

Monsieur de Balzac, comme ses illustres contemporains, comme monsieur Hugo, comme monsieur de Lamartine, n'a pas débuté de bonne heure dans la carrière des lettres. Le désir d'être auteur le préoccupa, il est vrai, dès son entrée dans la vie; je crois même que l'aveu de ce désir et la lecture d'une certaine tragédie d'Henriette d'Angleterre le brouilla momentanément avec son père; mais, enfant d'une famille pauvre, il fut contraint de chercher dans une carrière moins glorieuse, mais moins précaire aussi, des moyens d'existence assurés. Il fut tour à tour clerc d'avoué, éditeur, imprimeur, fondeur en caractères. C'est à l'exercice de ces diverses professions que nous avons dû les exacts et amusants détails de la Comtesse à deux maris, du Grand Homme de province, de David Séchard; ce sont les luttes terribles qu'il eut à soutenir, les effroyables

expédients auxquels il fut forcé d'avoir recours qui ont fourni les personnages de César Birotteau, et les Gobseck, les Palma, les Gigonnet et tous les usuriers à leur suite.

Si la vocation de monsieur de Balzac n'était ni dans la chicane, ni dans l'industrie, il profita du moins de son passage pour s'approprier tout ce qui, dans ces professions, était du ressort du drame ou de la comédie. Malgré ces sévères occupations, le démon tentateur n'en poursuivait pas moins sa victime, et les vingt ou trente volumes de Yiellerglé, d'Horace de Saint-Aubin; les Don Gigadas, les Jeanne la Pâle, les Vicaire des Ardennes, sont là pour témoigner des courageux efforts de celui qui devait plus tard écrire le Curé de Tours. Au reste, r cette persévérance et cette opiniâtreté, il les tenait de son père, qui, quoique d'une vieille famille de France, avait embrassé avec ardeur les principes de 89, et avait été le modeste alter ego de Robert Lindet dans les immenses travaux de ce conventionnel, un des caractères les plus probes et les plus fermes, mais aussi les plus durs de cette époque.

Le premier ouvrage auquel monsieur de Balzac mit son nom, celui qui commença à attirer l'attention sur lui fut les Chouans, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure. LesCliouans datent de 1827. A cette époque, monsieur de Balzac avait vingt-huit ans. Il n'était donc pas de la première jeunesse, et la renommée avait à lui payer les arrérages de messieurs Viellerglé et compagnie.

Les premières années de monsieur de Balzac sont obscures. Il les passa à Tours dans une grande maison dont on retrouvera plus tard la topographie dans la

Femme de trente ans. A quatorze ans, en 1815, il entra au collège de Vendôme, où il resta peu de temps, mais assez pour que son esprit en gardât un souvenir de tristesse et de douleur qui s'épanchera en pages désolées dans les premiers chapitres du Lys dans la Vallie. Lorsque Félix de Vandenesse décrit si bien ce triste apprentissage d'une âme tendre et rêveuse avec la douleur, c'est Balzac qui parle. Je voudrais, pour ma part, que toutes les mères lussent cette affreuse histoire avant de se séparer de leurs enfants pour les confier à l'Université. Alors tomberaient toutes ces banalités de cuistres « des plus beaux jours de la vie passés au collège; » alors on comprendrait mieux ce manque absolu de cœur qui caractérise l'Université de France, et les vices de cette institution qui a tout fait pour l'instruction et rien pour l'éducation, qui a produit des savants et jamais un homme, apparaîtraient dans tout leur jour.

L'exil dans ce collège remua profondément l'âme du jeune Balzac, il y est revenu, dans Louis Lambert, amplification d'un fait vrai, personnage bizarre, mais qui a existé; et plus tard encore, il a placé à Vendôme, dans une atmosphère de ruine et de désolation navrante, le sujet de l'émouvante scène de la Grande Bretèclie*

Les premiers romans de monsieur de Balzac, ceux de la période des pseudonymes sont illisibles. Invention et style, fonds et forme^ tout est de la plus plate nullité. Cependant, à force de volonté, à force d'essais infructueux, il avait fini par acquérir une certaine habileté dont les Chouans sont l'expression. Ce roman, qui est devenu la première révélation du talent de monsieur de Balzac, est par le fait le dernier de la

première période de ses travaux, celle où il se donne artificiellement les facultés littéraires que la nature lui avait refusées. L'imitation de Walter Scott s'y trouve à chaque pas, et Balzac, d'ailleurs, professa pour le romancier écossais une admiration dont il consigna l'expression à chaque page de ses ouvrages. Mais, à cette époque, son enthousiasme allait encore cà la servilité (littéraire s'entend) et était partagé par trop de monde en France pour que nous l'en blâmions. On en retrouve la trace dans son étude sur Catherine de Méclicis et dans V Enfant maudit, qui, incorporés dans la Comédie humaine, sont évidemment des romans de l'extrême jeunesse remaniés et remis à neuf. .

Balzac, comme Alfred de Vigny, mais avec plus d'originalité, voulait appliquer le procédé de Waverley à l'histoire de France. C'est ce qu'il fit dans les Chouans. Seulement il ne s'apercevait pas qu'en lui empruntant son idée il s'emparait aussi de sa manière froide, lourde, ponctuelle, formaliste, entrant péniblement en matière, embarrassée à chaque pas d'entraves et de détails qui plaisent aux lecteurs anglais et font le succès de l'auteur de l'autre côté du détroit, mais qui ne conviennent pas à des lecteurs français, pour lesquels l'action, la vivacité du fait, la promptitude de l'intérêt, sont de première nécessité. C'est ce qu'a parfaitement compris monsieur Alexandre Dumas dans ses divers romans sur notre histoire nationale. Au lieu de se fatiguer en sérieuses recherches historiques et de devenir un écrivain archéologue des plus exacts et des plus savants comme sir Walter Scott, au lieu de s'épuiser à faire concorder entre eux les lieux et les faits, les mœurs et les personnages, comme monsieur de Balzac dans les

Chouans, monsieur Alexandre Dumas, en brodant avec une excessive légèreté sur un fonds de cancans historiques des scènes sans corrélation nécessaire entre elles, a prouvé qu'il connaissait parfaitement le public auquel il avait affaire, et a donné à son esprit le genre d'alimentation qui lui convenait.

Lorsque enfin monsieur de Balzac entreprenait ses études de mœurs, il se montrait imitateur intelligent de Walter Scott, c'est-à-dire qu'en lui empruntant son système analytique, qui est du domaine de tous, il se portait sur d'autres objets que lui et trouvait par là son incontestable originalité. Si l'on comparait jamais Balzac à Walter Scott, ce serait là, selon moi, la supériorité du romancier français. L'un décrit avec un soin scrupuleux les maisons, les costumes, les armes; ses romans font l'effet d'un cabinet de curiosités; il nous montre des personnages qui ne sont plus des caractères privés et ne sont pas encore des figures historiques, et qui se présentent froidement au souvenir du lecteur, tandis que l'autre est descendu au fond du cœur humain, et s'y est même perdu quelquefois. Au milieu de son analyse la plus déliée, la plus ténue, la plus exagérée, par moments on sent toujours les battements du cœur, la fièvre de la vie, l'homme enfin. Ses créations agissent et se meuvent, on les connaît, on se passionne pour elles, on les aime ou on les méprise, et l'on en cherche incessamment dans le monde réel les types et les exemples.

Entre la publication des premières Etudes de mœurs et celle des Chouans, se place la Physiologie du Mariage, qui a valu à monsieur de Balzac tant d'accusations d'immoralité et par conséquent tant de succès.

Ce livre parut pour la première fois sans nom d'auteur, et, au dire des gens compétents, la matière était si bien étudiée, si complètement approfondie, la lumière était projetée dans des replis prudemment laissés jusque-là dans l'ombre par une main si expérimentée et si sûre, que l'on créa, pour lui en faire honneur, un vieillard touchant à la fois à Louis XV et à Louis XVIII, comme il en a placé lui-même plusieurs dans ses romans.

Ce livre, comme quelques personnes le soutiennent encore résolument, est-il, en effet, aussi immoral qu'on a bien voulu le dire? Je ne le crois pas, et il est à remarquer que les femmes qui, seules, pourraient être compétentes, tiennent à son égard une réserve de bon goût certainement, mais qui en dit beaucoup.

Si l'on veut considérer le mariage au point de vue social et politique, si l'on est bien convaincu que la société moderne repose tout entière sur cette admirable institution, on reprochera à juste titre à l'auteur d'avoir pu en ébranler les bases, et d'avoir apporté des armes funestes en des mains inexpérimentées; si l'on ne voit, au contraire, que la question philosophique, que le côté abstrait, peut-être restera-t-on convaincu, après la lecture de ce singulier ouvrage, de la vérité de cet aphorisme de la première page, « que le mariage est une institution nécessaire au maintien des sociétés, mais qu'il est contraire aux lois de la nature. » Ce sujet est bien délicat pour être traité en passant; l'on peut faire remarquer, cependant, que le second reproche adressé à monsieur deBalzac, de vouloir tourner en dérision la vertu des femmes, tombe singulièrement devant l'aphorisme XVIII : « Une femme vertueuse a dans le cœur une fibre de plus ou de moins que les

autres femmes, elle est stupide ou sublime. » Placer la vertu si haut, n'est-ce pas lui rendre le seul hommage qu'elle mérite? Cela vient, je crois, d'une fausse interprétation, ou, si l'on veut, d'une fausse application du mot vertu. Pour les uns il ne signifie que l'apparence de la vertu : ceux-là s'indignent de l'immoralité delà Physiologie du Mariage; pour les autres, il s'applique à la réalité même, c'est celle-là qu'honore Balzac et dont la rareté l'effraye et le fait s'incliner quand il la rencontre.

Si l'on considère le mariage dans les mœurs modernes, on est frappé de voir l'adultère, cette chose terrible aux yeux de la loi, cette épouvantable perturbation apportée à la succession de la famille, regardé tacitement et implicitement comme un correctif au mariage. Quel est l'observateur, quel est l'esprit réfléchi qui n'a pas été choqué de la légèreté avec laquelle on traite l'adultère dans le monde? Le mari y est toujours bafoué, presque toujours condamné, et la plupart du temps avec raison ; la femme, au contraire, ne s'y voit entourée, recherchée, admirée qu'autant qu'on lui suppose quelques aventures dont l'adultère fasse tous les frais; et, par une contradiction étrange, sur dix femmes mariées il y en aura neuf qui conseilleront aux jeunes filles de ne pas les imiter. Les unions illicites y sont acceptées, consacrées par une sanction plus forte que celle du prêtre et que celle de la loi. Les mœurs y narguent la loi, les graves considérations du législateur y sont bafouées par des convenances. Que veut dire pourtant cela? Qu'y a-t-il au fond de cette singulière et perpétuelle antithèse? De quel cA»té est la raison? La loi a-t-elle tort, ouïes mœurs? Le mariage est-il

une nécessité naturelle ou une convenance sociale? L'adultère est-il un crime comme le veut la loi, ou un remède comme pourraient le faire supposer les mœurs? ou bien n'est-il ni l'un ni l'autre, et la question, pour être résolue, aurait-elle besoin d'être placée sur un terrain neutre et intermédiaire? Telles sont quelques-uns des aspects de la question développée dans ce livre, et monsieur de Balzac est coupable à la façon de ce médecin qui sonde une plaie avec laquelle le malade vit depuis de longues années.

D'ailleurs ces reproches d'immoralité ne touchent guère et n'ont pour but que de mettre en garde, non pas contre l'accusé, mais contre l'accusateur. Il faut se défier de ceux qui se scandalisent. Les livres pareils sont toujours entourés, par le respect même de leurs auteurs, de tant de préfaces, d'avant-propos, d'avertissements, que l'on connaît dix fois leur contenu avant de les ouvrir, que l'on est mal venu de se plaindre, et que la bonne foi des accusateurs peut être à bon droit suspectée. Pourquoi le lisiez-vous, puisque vous êtes si moral? Ces gens-là me font l'effet de ces filous qui se jettent dans la foule en criant : Au voleur' « Quiconque apporte sa pierre dans le domaine des idées, dit monsieur de Balzac dans sa préface, quiconque signale un abus, quiconque marque d'un signe le mauvais pour être retranché, celui-là passe toujours pour être immoral. Le reproche d'immoralité est le dernier qui reste à faire quand on n'a rien à dire à un poëte... Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette manœuvre, familière aux partis, est la honte de tous ceux qui l'emploient. » N'est-ce pas monsieur Jules Janin , l'auteur de Y Ane mon et la Femme guillotinée,

de Barnave, de la Confession, qui disait dans un compte rendu : « Ce livre est infernal? » L'on conviendra que, si tous les reproches d'immoralité ont autant d'à-propos, on peut s'en inquiéter médiocrement.

Après le succès anonyme de la Physiologie du Mariage, commence la publication des premières Scènes de la Vie privée et de la Comédie humaine, par la Maison du Chat qui pelote et le Bal de Sceaux. C'était vers 1850, et, bien que ces temps soient fort éloignés de nous, le succès grandissant de ces premières études est encore présent à notre mémoire. A cette époque, l'école affadie de l'Empire avait soulevé contre elle une réaction à outrance. Sans trop se rendre compte de ce mot, l'on voulait du drame; le moyen âge avait beaucoup de succès, les romanciers d'alors faisaient du moyen âge par mode, car au fond ils ignoraient cette époque autant que leurs prédécesseurs; monsieur d'Arlincourt était admiré sérieusement. Il arrivait de partout, dans la littérature, un bruit de ferraille, de lames de Tolède, de miséricordes, pareil à celui que fait en passant dans une rue une charrette chargée de barres de fer. Mais cette littérature, tout émouvante qu'elle fût, ne tarda pas à devenir insuffisante, et l'on passa au genre cadavérique. On introduisit les morts, les pendus, les charniers, en accusant Delille de fadeur. Je le crois bien! Mais ce qui est triste à dire, c'est que l'on était aussi fade que lui. Seulement, au lieu d'arriver à la fadeur par l'ennui, on y arrivait par l'horrible et souvent par le niais.

Balzac fut un des premiers à tourner le dos à ce genre, et à ramener l'attention publique dans une voie plus littéraire et plus sérieuse. 11 comprit et fit com-

prendre que le drame n'était pas à l'extérieur, mais à l'intérieur, qu'il pouvait se trouver autant de passion, autant de rage, autant d'ivresse et de douleurs dans l'àme d'un marchand de draps , d'une parfumeuse , d'un millionnaire, d'une duchesse ou d'un élégant, que dans celle d'un malandrin ou d'un page, d'un chevalier ou d'une bohémienne; que le cœur battait autant sous un habit noir que sous une jaquette armoriée, et que l'antre d'un usurier, l'étude d'un notaire, le cabinet d'un juge, le boudoir d'une jolie femme, le salon d'un banquier, le galetas d'un étudiant, pouvaient contenir autant d'émouvantes tragédies que les tours d'un château fort, les murs d'un cloître ou les salles d'un palais. Il restitua toute sa valeur, tout son intérêt à la vie privée. Il nous fit assister à des comédies de coin du feu, aussi vraies et aussi amusantes que celles de Molière ; à des tragédies jouées en plein Paris , en plein jour, par des gens en bottes et en chapeau rond, auprès desquelles les tragédies classiques pâlissaient singulièrement; à des drames où les coups de poignard étaient remplacés par des coups d'œil qui tuaient tout aussi bien; à des duels où les mots blessaient comme des épées.

Il prit pour théâtre le monde ; pour acteurs, la société moderne; pour intrigue, les intérêts mélangés aux passions ; pour spectateurs, les acteurs mêmes qui se jouaient et se jugeaient tour à tour. En un mot, pendant vingt ans, il prit les empreintes successives de la société moderne comme un mouleur prend le masque d'un visage, et en revit lui-même les épreuves au ciseau. Que certaines empreintes aient été moulées à des époques exceptionnelles, que les coups de ciseau aient

été donnés à faux, accusant trop certaines parties et en négligeant d'autres, cela est certain, mais n'infirme en rien l'exactitude générale de l'œuvre, le soin avec lequel elle est travaillée, les magnifiques qualités qui la distinguent, la force de volonté qui a présidé à son exécution et qui ne s'est pas ralentie pendant vingt ans.

Balzac, toutefois, n'est pas toujours resté dans les limites qu'il s'était imposées ; et à force de vouloir découvrir le drame sous les profondeurs les plus calmes de la société, il est tombé dans la faute qu'il eût pu reprocher aux dramaturges patentés. Dans les Treize, par exemple, il ne lui a fallu rien moins que son art infini pour sauver l'invraisemblance de la donnée première. L'incontestable intérêt qui s'attache aux trois épisodes publiés sous ce titre est à l'émotion véritable ce que la sentimentalité est au sentiment. Les personnages principaux : Ferragus, l'élégant de Marsay , Montriveau, Paquita Valdès, sont fort amusants, mais faux, archifaux; et le moindre sergent de ville mettrait en fuite cette société fantastique. Mais ces invraisemblances ont été sauvées par des développements du plus vif intérêt et par des créations dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. Madame Jules mourant pour garder à son père le terrible secret qu'elle ne peut communiquer à son mari, la charmante Antoinette de Langeais, si douloureusement prise dans les filets de sa coquetterie, resteront comme deux des plus délicieuses créations de Balzac, qui en a tant animé.

Pour ma part, je me rappelle encore le succès des premiers chapitres des Treize, et l'étonnement de cette société qui crut un instant à l'existence de ce monde

souterrain. Tout le Paris intelligent d'alors s'interressait à Ferragus, à Ida Gruget, à madame Jules, à Monsieur de Maulaincourt, et je vois encore, au milieu des préoccupations politiques d'alors et des coups de fusil des émeutes, cette suite de curieux allant en pèlerinage examiner la maison delà rue Soly avec autant d'intérêt que si un drame réel s'y fût joué.

On a souvent ri de Balzac croyant fermement à son œuvre et la poursuivant avec la conviction d'un devoir accompli, d'un service rendu à la société. Loin d'en rire, on devrait au contraire l'imiter. Si chacun, avant de prendre la plume, se sentait en présence d'un devoir, avait un but bien déterminé à l'avance et y marchait avec résolution, si l'on comprenait qu'en développant sa pensée on peut agir sur des pensées étrangères, les frapper d'impuissance ou les développer dans le sens du bien; si, enfin, l'on se rendait compte que, si bumble qu'il soit, on exerce un sacerdoce temporaire qui, pour être légitime, doit être profitable à tous, le nombre de ces œuvres hâtives, qui encombrent le champ littéraire, serait de beaucoup diminué, et l'on ne serait plus affligé par cet incroyable mélange de pensées, d'images et de mots contradictoires qui font des lettres françaises un étrange chaos. Il faut le reconnaître, l'école romantique a poussé aux dernières limites l'art de parler sans avoir rien à dire, elle a tué la pensée chez ses disciples, et nous voyons de trop tristes conséquences de cette influence pour ne pas rendre prochaine la nécessité d'une réaction. C'était de plus haut que monsieur de Balzac considérait sa mission. Il lui donnait peut-être une importance discutable; mais de cette foi en lui résultent un ensemble dans

son œuvre, une suite et une corrélation dans ses diverses parties qu'on ne trouverait pas ailleurs.

Écoutons-le parler lui-même dans l'exposition de la Comédie humaine. Ces paroles nous donneront l'idée de l'importance qu'il attachait à son œuvre et expliqueront les principes qu'il essayait de vulgariser. « La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'État, est une décision quelconque dans les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu, sont la science que les hommes d'État appliquent. « Un écrivain doit avoir en morale et en « politique des opinions arrêtées, il doit se regarder a comme un instituteur des hommes ; car les hommes u n'ont pas besoin de maîtres pour douter, a dit Bo- « nald. » J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles... Quant au sens intime, à l'âme de cet ouvrage, voici les principes qui lui servent de base.

« L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes; la société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses mauvais penchants. Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant un système complet de répressions des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social.

« En lisant attentivement le tableau de la société, moulée, pour ainsi dire, sur le vif avec tout son bien et tout son mal, il en résulte cet enseignement que si la pensée ou la passion, qui comprend la pensée et le

sentiment, est l'élément social, elle en est aussi l'élément destructeur. En ceci, la vie sociale ressemblée la vie humaine. On ne donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale. L'enseignement, ou mieux l'éducation par des corps religieux, est donc le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion. L'unique religion possible est le christianisme... 11 a créé les peuples modernes, il les conservera. De là sans doute la nécessité du principe monarchique. Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux... J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de l'élection, principe excellent nour constituer la loi, je repousse l'élection prise comme unique moyen social... Étendue à tout, elle nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable et où la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle la loi... Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes. Napoléon avait merveilleusement adapté l'élection au génie de notre pays. Aussi les moindres députés de son corps législatif ontils été les plus célèbres orateurs des Chambres sous la Restauration. Aucune Chambre n'a valu le corps législatif en les comparant homme à homme. Le système

électif de l'Empire est donc incontestablement le meilleur.

« Certaines personnes peuvent trouver quelque chose de superbe et d'avantageux dans cette déclaration. On cherchera querelle au romancier de ce qu'il veut être historien, on lui demandera raison de sa politique. J'obéis ici à une obligation, voilà toute ma réponse. L'ouvrage que j'ai entrepris aura la longueur d'une histoire, j'en devais la raison, encore cachée, les principes et la morale. »

Chose singulière ! devant cette supériorité sur l'homme d'État si intrépidement énoncée, en entendant ces grands noms de Machiavel, de Leibnitz, de Bossuet, de Montesquieu, il ne vient pas à l'idée d'être choqué de cet amour-propre. On y sent l'exagération d'un homme convaincu, mais nullement l'outrecuidance d'une vanité poussée à l'extrême. C'est le légitime orgueil d'une grande intelligence, ce n'est pas la mesquine vanité d'un esprit étroit.

On s'est demandé quelquefois si le plan cle monsieur de Balzac était tracé à l'avance, si, en commençant les premières Scènes de la Vie privée, il entrevoyait l'ensemble de la Comédie humaine tel qu'il existe maintenant et tel que la mort l'a laissé. Pour ma part, je le crois. Toute la partie comprise sous le nom d'Eludés de mœurs, avec ses cinq ou six cents acteurs, avec ses affaires, ses affections, ses intérêts, sa généalogie, sa géographie, son histoire particulière, devait forcément être arrêtée à l'avance dans sa tête, non pas peut-être avec les développements que l'exécution vient ajouter ou restreindre au moment même, mais avec la prévision de ces développements, avec ses sérieuses difficultés,

ses croisements et ses mélanges perpétuels, et le nombre infini des scènes nécessaires pour n'en laisser aucune face dans l'ombre.

Voici, d'après monsieur de Balzac lui-même, comment était divisée la Comédie humaine. Il la séparait d'abord en trois grandes parties : Eludes de mœurs, Éludes philosophiques, Études analijliques, dont les deux dernières n'avaient aucune espèce de corrélation avec la première. La Comédie humaine est tout entière dans la première partie. Les Eludes de mœurs se séparaient elles-mêmes en six livres : Scènes de la Vie privée, Scènes de la Vie parisienne, Scènes de la Vie de province, Scènes de la Vie de campagne. Scènes de la Vie militaire. Scènes de la Vie politique. Les Scènes de la Vie militaire et les Scènes de la Vie de campagne sont les plus incomplètes. Je ne connais des premières que les Chouans et une Passion dans le désert. Dans les secondes, le Médecin de campagne et le Curé de village ont seuls été publiés. Les Paysans parurent en feuilletons dans le journal la Presse; mais cette publication ne tarda pas à être interrompue, et l'on n'a sans doute pas oublié le caractère de vérité, d'observation judicieuse, dont elle était empreinte. C'était peut-être la première fois qu'un écrivain, laissant là les églogues et les pastorales pour ce qu'elles valent, osait peindre les mœurs des paysans telles qu'elles sont, vicieuses, perverses, dépravées. Le tableau n'était ni flatté ni flatteur, il était vrai. Il y avait des scènes d'astuce sauvage que Gooper eût signées. Ce roman, qui promettait de si nouvelles révélations, ne fut jamais continué.

Les classifications que je viens d'indiquer ne sont

pas très-exactes, et la place de plusieurs d'entre elles ne se trouve pas suffisamment justifiée. Les Scènes de la Vie de campagnene devraient former qu'une subdivision des Scènes de la Vie de province. Les Scènes de la Vie parisienne appartiennent aux Scènes de la Vie privée, dont le cadre n'est pas bien délimité; mais je ne m'arrêterai pas à ces remarques, qui n'ont jamais préoccupé aucun lecteur. 11 demande avant tout l'intérêt, l'émotion, l'observation plaisante ou profonde, l'intuition facile et pénétrante, et s'inquiète peu de savoir dans quelle catégorie l'intelligence méthodique de l'auteur aura placé son plaisir.

Il ne fut pas difficile de s'apercevoir, dès les premiers succès de Balzac, que son principal mérite serait une extrême facilité d'analyse, un goût et une recherche de détails que l'on a comparés justement aux talents microscopiques de Gérard Dow et de Metzu. En appliquant ce procédé à des observations purement physiques et pittoresques, comme la description d'un appartement, de la démarche ou des vêtements d'un personnage, Balzac a rencontré des effets très-inattendus et assez justes la plupart du temps; mais j'avoue que. transporté dans l'ordre moral, malgré tout le plaisir qu'il m'a souvent causé, je ne puis me montrer aussi indulgent. Il offrirait un intérêt incontestable si l'on s'en servait avec une extrême réserve et surtout avec une délicatesse d'à-propos qui dédommageât de cette ténuité fatigante d'observations; mais Balzac, je le répète, devinait beaucoup plus qu'il n'observait, et, comme souvent il devinait faux, son système de dissection devient alors des plus pénibles. Non-seulement, à force de manier le scalpel, il finit, comme on l'a dit

très-spirituellement, par disséquer la table ; mais souvent il dissèque à côté et coupe rien en quatre. Quand, au contraire, il rencontre juste, ce que les caractères ainsi étudiés peuvent gagner en intérêt, ils le perdent en ensemble et en simplicité. Comme chez les maîtres, les actes ne sont pas chez Balzac une conséquence naturelle des caractères, ils n'en découlent pas vivement et simplement, et une parole prononcée demande de longues pages d'explication ou plutôt de justification. Je rends justice à tout Fart avec lequel cette justification est présentée; mais je me souviens aussi que Lesage, Sterne, Molière, l'abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, n'en ont pas eu besoin pour créer des types éternellement vrais et éternellement vivants. Il est vrai que beaucoup des créations de Balzac ne sont que des études dont une analyse extrême a fait des types. C'est en ce sens que la Vieille Fille, le Curé de Tours, Y Interdiction, passent pour des chefs-d'œuvre.

La comparaison des Études de la Vie parisienne" avec celles de la Vie de province rendra ceci plus clair. L'existence tout en dehors, toute d'action de Paris, cette promptitude, cette énergie de décision nécessitée par les habitudes de la vie parisienne, où les événements se pressent et se succèdent avec une violence et une rapidité vertigineuses, n'offraient qu'un champ rebelle à la nature patiente de son examen. 11 parait en avoir été effrayé, et la plupart de ses tableaux sont ou monstrueux ou impossibles. C'est le monde où s'agitent les amusantes, mais extravagantes créations de Vautrin, de Ferragus, de la Fille aux yeux d'or. Mais il est à l'aise, au contraire, dans la vie de province, où Pac-

tion est à peu près nulle, où la monotonie enlève tout ressort extérieur à l'âme, où les petits événements prennent de grandes proportions. Ces existences concentrées, ces activités qui gagnent en ténacité ce qu'elles perdent en expansion, ces luttes qui n'ont qu'elles-mêmes pour témoins et pour confidents, ces plaisirs et ces douleurs, ces intérêts hostiles qui se rencontrent et se combattent pendant des années entières dans l'espace de quelques pieds carrés, se trouveront à point nommé pour exercer ses facultés analytiques.

C'est à cette facilité d'analyse, qui le rendait éminemment propre à étudier le caractère des femmes, réunion de petites passions, de petits intérêts, de petits mobiles, auxquels la succession continue et la persévérance finissent par donner de hautes proportions, que monsieur de Balzac dut ses succès auprès d'elles. Il réussit comme on réussit toujours, en les flattant. Il pallia leurs défauts, les présenta sous un jour plein d'attraits, fit la société ou la nature solidaire de leurs fautes, mais jamais leurs intentions, et exagéra, avec une courtoisie dont personne n'aura le courage de le blâmer, leurs belles et nobles qualités. En les plaçant dans les deux extrêmes, en en faisant des anges ou des victimes, il conquit à son profit les plus énergiques hérauts de réputation. Quelle est la femme qui eût eu le courage ou la bonne foi d'avouer que ces regards qui révèlent tout un passé, que ces existences avouées en un mot, que ces amours, ces haines, ces dévouements concentrés des années entières avec la discrétion d'un prisonnier qui travaille à son évasion, ne sont que les rêves d'une imagination richement dotée? Aucune. Et, s'en fût-il trouvé une seule, cet aveu eût été

étouffé clans le concert d'éloges qui s'élevait de toutes parts autour du spirituel romancier.

La méditation et l'observation avaient-elles conduit Balzac à la connaissance difficile des femmes? Je le crois volontiers; mais a-t-il dit tout ce qu'il savait? n'a-t-il pas caché une partie de la vérité? A-t-il donné à ses portraits cette portée que la Rochefoucauld a concentré dans quelques-unes de ses maximes? Que d'autres, mieux instruits, en décident; mais, en vérité, il avait trop d'esprit pour le risquer. S'il n'a laissé entrevoir qu'un seul côté de la réalité, quel est l'homme assez fort, assez philosophe ou assez niais pour faire voir l'autre?

Les femmes sont les dupes des hommes. Celui qui leur a persuadé le premier qu'elles étaient plus fines qu'eux a fait un coup de maître. Certaines de leur habileté incontestée, elles s1)7 confient avec une sécurité, un aveuglement étranges; et les intérêts masculins y trouvent trop leur profit pour qu'il ne soit pas peu charitable de les détromper. Balzac, loin de le faire, a resserré le bandeau sur leurs yeux, et c'est à. la moins belle portion du genre humain à lui en être reconnaissante.

Il sut mettre une sorte de raffinement dans cette protection indirecte demandée aux femmes en s'adressant à celles qui les résument le plus complètement et avec le plus de charme : aux femmes de trente ans. Cette adresse fut un acte de génie ; cette création restera comme un type immortel auquel son nom sera indissolublement attaché. Les types littéraires des femmes de cet âge existaient avant lui ; mais il sut le premier recueillir les traits épars, les lambeaux dispersés.

et les coordonner clans une espèce de système qui gardera à tout jamais son empreinte. La femme de trente ans, avec sa beauté pleinement épanouie, sa science de la vie, son activité intellectuelle complètement développée, la connaissance des ressources dont elle peut disposer pour attaquer ou pour se défendre, son désenchantement général, mais non complet, qui la rend ménagère des dernières forces de son cœur et met à un plus haut prix la douceur de pénétrer au fond du sanctuaire où elle les conserve avec avarice sous une triple clef d'or; la femme de trente ans, ne gardant de la jeunesse que la grâce, et n'ayant encore de l'âge mûr que l'éclat, c'est le bien de Balzac, c'est son Amérique, et, plus heureux que Colomb, sa découverte est là qui réclamera éternellement en sa faveur.

Les écrivains qui ont joint les facultés critiques à un génie créateur sont rares. En général, ces deux mérites s'excluent. Pour bien faire une chose, l'esprit, comme le corps, a besoin de s'y appliquer exclusivement et perd en profondeur ce qu'il acquiert en étendue. L'universalité se rencontre bien rarement, et bien rarement aussi les créateurs ont fait des juges bien compétents. Mais, quand cela s'est rencontré, leurs jugements ont toujours été marqués d'un vif et singulier cachet de justesse. Dès qu'ils parviennent à s'isoler de leur système particulier, ils jugent avec une connaissance de cause que les critiques de profession ne possèdent évidemment pas. Sous ce rapport, les critiques de Balzac méritent qu'on s'y arrête.

Elles parurent toutes dans de petits volumes mensuels nommés Revue parisienne, dont le succès des Guêpes lui avait donné l'idée et dont la publication

cessa au bout de six mois, en laissant une ineffaçable trace dans la mémoire de leurs lecteurs. Politique, littérature, critique, ils embrassaient toute la matière habituelle des Revues. Sauf quelques vers de monsieur Ferdinand de Grammont, ils étaient rédigés par monsieur de Balzac seul, avec un talent particulier à chaque sujet qui en rend la collection curieuse et intéressante.

Ce fut dans la Revue parisienne que parut l'article sur la Chartreuse de Parme, véritable révélation qui fit plus pour la renommée de monsieur Beyle que vingt ans d'esprit dépensé en travaux inconnus. L'article est supérieur au roman de toute la supériorité de monsieur de Balzac sur monsieur Beyle. Les défauts de cet ouvrage. ces passions faussées par l'exagération des détails, ces scènes embarrassantes étudiées et poursuivies avec une contention d'esprit puérile, loin de choquer Balzac, devaient lui plaire au contraire, à lui qui avait su tourner cet écueil avec tant d'habileté, et faire de ces défauts un mérite. Puis, il faut le dire aussi, les personnages principaux, Fabrice, la duchesse de Sanseverino, le comte Mosca, sont des créations d'un esprit distingué, original, plus observateur que Balzac lui-même, qui conçoit bien, mais auquel l'instrument fait défaut, et qui trébuche à chaque instant dans le fossé en ne voulant pas suivre la grand' route. Dans l'étude de Balzac , chaque caractère reprend sa valeur et son plan, tout est en saillie qui mérite de l'être, chaque détail est éclairé par la lumière qui lui convient. Pour ma part, après avoir repris vainement à plusieurs reprises la lecture du roman de monsieur Beyle, l'étude de monsieur de Balzac me redonna du courage, et, en allant

jusqu'au bout, j'y ai trouvé un vif plaisir. C'était une énigme dont j'avais enfin la clef.

C'est encore la Bévue parisienne qui osa la première faire justice de monsieur Delatouche, talent médiocre qui dissimula pendant longtemps son impuissance derrière son envie, imagination rétive et sèche, se jetant, par incapacité, dans l'étrange et le monstrueux. La justice de monsieur de Balzac fut sévère; mais elle savait qu'en frappant fort elle appliquait la loi du talion.

Enfin, monsieur de Balzac eut le bon goût de se montrer sympathique à ses jeunes confrères qui tentaient une carrière aux débuts de laquelle il avait rencontré tant de difficultés, et de les aider à franchir les premiers pas. Dans ce cas, la finesse de son discernement égala la bienveillance de sa sympathie. Son éloge du roman de Suzanne et de Collinet, par Edouard Ourliac, en tirant ce nom de l'obscurité, appela l'attention sur les débuts d'un maître; car, d'après Balzac lui-même, il y avait chez Edouard Ourliac, à l'état encore imparfait, mais déjà sensible, plusieurs des qualités constitutives des grands talents, la rapidité du récit unie à la clarté du style, quelque chose de cette précision railleuse avec laquelle Voltaire a écrit ses contes, et, pour ceux qui Font connu, il est hors de doute que la mort est venue interrompre une belle moisson littéraire. Au milieu des innombrables productions de l'époque, c'était la preuve d'un goût bien exercé de mettre précisément le doigt sur une des seules œuvres qui en resteront.

La forme dramatique tenta aussi Balzac comme elle a tenté tous les écrivains contemporains : madame

Sand, monsieur de Lamartine, Alfred de Musset. Il doit se trouver, en effet, une extrême jouissance, pour quelqu'un habitué de faire de sa pensée l'amusement de la foule, à la sentir agissant sur trois ou quatre mille spectateurs à la fois. Cette promptitude de communication doit présenter un singulier attrait. Monsieur de Balzac apporta dans ces études la même persévérance que dans ses travaux de romancier. Son apprentissage dura six années marquées par des chutes dont le retentissement dura longtemps. Vautrin, Quinola, Pamela Giraud, ta Marâtre, tombèrent avec un bruit qu'elles n'eussent pas fait en vivant. Ces chutes, il faut bien l'avouer, étaient justes, et ces pièces, assez médiocres au point de vue littéraire, n'étaient pas meilleures au point de vue dramatique. Si à la scène on ne tient pas compte d'une certaine perspective indispensable à l'intelligence des spectateurs, on arrive à une agglomération de scènes, mais non pas à un ensemble dramatique. C'est une lorgnette qu'il faut savoir mettre au point visuel. Si elle n'y est pas, l'œil n'y voit rien, ou y voit trouble. Cette science de perspective est quelquefois un don inné, comme chez monsieur Alexandre Dumas; le plus souvent elle est obtenue par la persévérance, comme chez monsieur Scribe, qui composa, dit-on, quinze ou vingt vaudevilles avant de pouvoir en faire accepter un, et dont le moule est petit, toujours le même, mais remarquablement habile. Les hommes de génie comme Molière ne tiennent pas compte de ces exigences; mais les caractères qu'ils dessinent sont observés d'une façon si puissante, que l'on ne songe pas au reste et que leur génie fait tout accepter.

Malgré son insuccès, Balzac persévéra, et Mercadet, joué dernièrement, témoigne de ce qu'il eût fait en ce genre si la mort n'était pas venue briser cette puissante volonté. Il y a des scènes qui semblent dictées par l'esprit alerte, caustique, pénétrant de Beaumarchais. Ceci est d'autant plus remarquable que ce n'est pas la légèreté de l'allure qui distingue Balzac. Cette pièce était, dit-on, primitivement en cinq actes que l'on a réduits à trois. Cette réduction est regrettable; car, telle qu'elle est, elle est écourtée, hâtive, gênée dans sa marche, et il se pourrait bien que les gens' du métier eussent été trop peu discrets dans leurs coupures. Quoi qu'il en soit, je reste convaincu qu'avec Mercadet monsieur de Balzac avait trouvé sa véritable forme dramatique, et qu'en appliquant sa verve railleuse, son vieil esprit tourangeau, à la satire des mœurs modernes, il eût rencontré des effets dont il a emporté le secret avec lui.

Il est chez monsieur de Balzac un côté digne de ne pas rester tout à fait dans l'ombre, c'est le côté politique. Je ne prétends pas donner monsieur de Balzac comme un politique pratique, je suis loin de croire que l'observation des passions de notre pays mises en rapport actif avec ses intérêts, que l'étude du caractère français dans certaines circonstances identiques, aient été souvent l'objet de ses méditations. Tout en reconnaissant la justesse de plusieurs de ses idées, il est permis de douter qu'il les eût appliquées d'une façon convenable. Nous avons en France de trop tristes exemples de l'incapacité politique des poètes pour penser que monsieur de Balzac eût fait exception à la règle commune; mais ce qu'il faut signaler et louer, c'est un res-

pect pour les anciennes formes gouvernementales de la France, un dédain pour les fictions et les amphibologies parlementaires, et pour les médiocrités auxquelles elles donnaient carrière, une sympathique intelligence des grandeurs représentées par la monarchie, d'autant plus remarquable qu'à l'époque où il écrivait il était de bon goût de donner dans l'excès contraire, de glorifier les instincts démocratiques, et d'adresser au peuple des louanges d'une platitude qui n'arriva jamais à ce degré auprès d'aucun roi. Feuilletez tous ses livres, lisez ses plus courtes nouvelles, jamais un mot qui ne soit respectueux n'est adressé aux supériorités sociales. Voyez surtout avec quel soin, quel art, quelles délicatesses de nuances sont tracés ses portraits de vieilles femmes chargées dans ses romans de faire aimer la noblesse, et d'y porter ce parfum d'élégance, d'esprit, de futilité et de courage qui formait le caractère de l'ancienne aristocratie; depuis madame de Listomère- Landon, de la Femme de trente ans, jusqu'à la princesse de Blamont-Chauvry, de Madame de Langeais, jusqu'à madame de Portencluère, d' Ursule Mirouet.

Cette tendance respectable avait d'ailleurs, il faut le reconnaître, ses exagérations et ses ridicules. En la poussant à l'extrême, en voulant envelopper ses héros et ses héroïnes d'un parfum aristocratique, Balzac est arrivé à des descriptions d'un goût contestable. Je parle de ses énumérations de costumes et d'ameublements plus propres à éblouir des parvenus enrichis qu'à satisfaire des amateurs d'un goût quelque peu délicat. Balzac avait des prétentions en ce genre qui, la plupart du temps, sont loin d'être justifiées. Ce sont là, d'ailleurs, des détails à peine dignes d'être signalés.

Quant à lui, il n'était pas, comme on a voulu le dire, légitimiste dans l'acception étroite de ce mot. Son intelligence était trop élevée pour cela. Il ne songeait pas, en honorant de ses regrets une forme de gouvernement hostile à des mœurs et à des intérêts nouveaux, à se rejeter en arrière de soixante ans ; mais ce qu'il déplorait, c'était la mort du principe, de la foi monarchique qui avait donné dix siècles de gloire à la France; ce qu'il admirait à juste titre, c'était cette noblesse héroïque dont le sang a toujours coulé à pleins bords au service de son pays. Voyez-la ; toute dégénérée qu'elle fût au dix-huitième siècle, brisée par la toute-puissance de Louis XIV, énervée par le laisser-aller de Louis XV, elle a eu tous les vices, ellea commis bien des crimes , mais à l'heure de l'échéance elle n'a pas marchandé son enjeu à des gens qui ne la valaient certes pas, elle l'a courageusement abandonné. Or l'enjeu, c'était sa tête, et son imperturbable courage devant la mort l'absoudra peut-être aux yeux de l'histoire. Ce que comprenait Balzac à une époque où il était de mode de glorifier jusqu'aux scènes les plus atroces de la Révolution, c'est que ce grand mouvement fut loin de donner autant qu'il emportait. En supprimant les supériorités sociales, il ne put pas supprimer les supériorités naturelles dont elles ne sont que la forme. En émancipant les médiocrités, il donna carrière aux incapacités qui les suivent et les poussent; en élargissant le domaine, il abaissa le niveau; en proclamant une égalité qui n'existe ni en morale, ni en politique, il anéantit la hiérarchie et organisa l'impuissance; en se préoccupant beaucoup des droits de l'homme, il oublia totalement ses devoirs: enfin, en substituant des

intérêts à des principes, il ne comprit pas que si les intérêts satisfaits sauvegardent le présent, les principes seuls assurent l'avenir. Il faut bien reconnaître une chose, c'est que jusqu'à présent l'histoire de la Révolution française a été racontée par les vainqueurs. L'ancien régime a été condamné sans être entendu, et il est probable que les vaincus pourraient alléguer en leur faveur des raisons très-sérieuses et trés-plausibles. Cette histoire, au point de vue des vaincus , commence à se faire, et les renseignements qui s'accumulent, l'impartialité qui s'augmente à raison de l'éloignement, l'expérience qui arrive, les événements qui prennent une signification plus précise à mesure que leurs conséquences se développent , pourraient bien mettre les plateaux de la balance en suspens. Dans ce cas, Balzac serait un des premiers à avoir réveillé la raison et la conscience humaine.

Ce respect pour le principe d'autorité, cette confiance dans les éminents services qu'il est encore appelé à rendre, avaient tourné de bonne heure les sympathies de Balzac vers le pays où il est le mieux représenté et le plus directement, vers la Russie. Un voyage qu'il fit en 1840, la bienveillante réception qu'il y rencontra, augmentèrent encore ses sympathies pour ce gouverment. Aussi, lorsque dans la Bévue parisienne il songea à apprécier la politique française et étrangère, donna-t-il à ses appréciations le nom de Lettres russes. Je laisse à d'autres le soin de juger jusqu'à quel point les idées développées dans ces lettres étaient justes et pratiques; mais ce qui frappe, c'est la lucidité avec laquelle sont indiqués les événements que nous avons vus se dérouler depuis trois ans. Ces prévisions, qui étaient

presque de l'extravagance il y a dix ans, sont devenues des lieux communs, ou peut s'en faut, maintenant, il eût été à désirer pour le salut commun que tous eussent possédé un sentiment de la situation aussi clairvoyant que celui de ce modeste écrivain.

Mais les générations qui noussuivent se préoccuperont peu, j'y compte bien, de cette perspicacité politique. Les écrivains qui se font les serviteurs d'un parti moissonnent leur gloire en herbe, et la postérité a la vue trop large pour apercevoir à travers les siècles les opinions d'un jour. Ce qui les grandit aux yeux des contemporains les rapetisse aux siens. La gloire de Balzac consiste dans cette étude constante, minutieuse de nos mœurs, dans cette série de portraits qui sont des copies si l'on veut, mais des copies d'originaux inconnus sans lui et qui donnent son caractère et sa valeur au dix-neuvième siècle. C'est cette préoccupation incessante, et la plupart du temps heureuse d'animer ces portraits des passions éternelles de l'humanité, de montrer de quelle façon elles se pliaient à nos mœurs, à nos habitudes, à nos intérêts nouveaux ; c'est d'avoir rendu palpable cette vérité, que le présent, perpétuellement dénigré par les impuissants, offre, à qui sait le regarder, autant d'attrait et de grandeur que le passé. Tallemant des Réaux avait esquissé, avant Balzac, les figures originales de toute une époque ; mais il y a entre eux la distance de l'esprit au génie. On pourra lui reprocher d'avoir souvent abusé de sa facilité d'observation, et en se jetant dans des détails minutieux, inutiles, d'avoir obscurci l'ensemble et alourdi la marche de l'action; mais, malgré ces défauts, pour qui voudra se rendre compte de ces trente années de travail

tenace, et reconnaître que la volonté a suppléé, chez lui, à bien des facultés absentes, il restera comme une preuve de la justesse de ce mot de Buffon : « Le génie, e'est la patience. »

Aujourd'hui, le seul témoignage public qui survive à cette gloire éteinte est une plaque de marbre noir portant la date de sa naissance et celle de sa mort, que la ville de Tours a fait incruster dans la maison où il a vu le jour. On y lit :

Né le 16 mars 1799. - Mort le 19 août 1850.

Quelle vie laborieusement et glorieusement employée entre ces deux dates !

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