MOLIÈRE
Qui va là? — Moi. — Qui moi? — Moi. Courage, Sosie. --Quel est ton sort, dis-moi? — D'être homme et de parler.
— Es-tu maître ou valet? — Comme il me prend envie
— Où s'adressent tes pas? — Où j'ai dessein d'aller.
— Résolument par force ou par amour, Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être.
— Je fais le bien et le mal tour à tour,
Je viens de là, vais là, j'appartiens à mon maître. —
Le larcin continue un peu plus loin.
ROTROU
Mon maître Amphitryon, ses ennemis domptés,
Ne m'a-t-il pas du port envoyé vers Alcmène,
Lui conter du combat la nouvelle certaine?
N'en arrivé-je pas une lanterne en main?
Voilà pas le palais de ce prince thébain?
Ne te parlé-je pas? Sais-je pas que je veille?
Tes poings ne m'ont-ils point étourdi cette oreille?
Que n'opposé-je donc ma défense à tes coups?
A quoi perds-je le temps? Que n'entré-je chez nous?
MERCURE
Dieux ! de quelles couleurs il sait peindre un mensonge
Dois-je croire mes sens? Veillé-je, ou si je songe?
Il dit de point en point ce qui m'est arrivé;
Car mon maître, en effet, le combat achevé,
Et la main de Ptérèlc ayant coupé la trame,
M'a du port Euboïque envoyé vers sa femme,
Lui conter de nos faits l'heureux événement.
Je ne me connais plus : en cet étonnement, Il me mettrait enfin au terme de le croire. Quel présent lui fut fait après celle victoire?
MERCURE
D'un vase précieux où Ptérèle buvait.
SOSÎE.
11 sait tout mieux que moi; sans doule il nous suivait.
MERCURE
Que mon maître aussilôt lit marquer de ses armes.
SOSIE
Quelle lumière, ô dieux! dissipera ces charmes? Il l'a déjà sur moi par 1 1 force emporté, Et la raison encor semble de son côté.
JEAN KOTROU. 277
Mais ma mémoire enfin a de quoi le confondre, Et, sans être moi-même, il n'y saurait répondre. Lorsque plus vivement choquaient les bataillons, Qu'allas-tu faire seul dedans nos pavillons?
MERCURE
D'un flacon de vin pur...
SOSIE
Il entre dans la voie.
MERCURE
Près d'un muid frais percé, j'allai faire ma proie Hardi, je l'assaillis, et lui tirai du flanc Cette douce liqueur qui tenait lieu de sang.
SOSIE
Je suis sans repartie après celle merveille; S'il n'était par hasard caché dans la bouteille, Il ne me reste plus avec quoi contester.
MERCUBE.
Eh bien! suis-je Sosie? As-tu lieu d'en douter? T'ai-je assez bien guéri de cette frénésie?
SOSIE
Mais moi, qui suis-je donc, si je ne suis Sosie?
MERCURE
Prends ce nom, si tu veux, quand je l'aurai quitté, Mais devant, défais-toi de cette vanité.
Voici maintenant la scène dans Molière
Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme? Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis? Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure?
Ne ticns-je pas une lanterne en main?
Ne te trouvé-je pas devant notre demeure? Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain? Ne te tiens-ln pas fort de ma poltronnerie
Pour m'empêcher d'entrer chez nous?
N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie ';
Ne m'as-tu pas roué de coups?...
Ce matin du vaisseau, plein de frayeur en l'âme, Cette lanterne sait comme je suis parti. Amphitryon, du camp, vers Alcmène sa femme M'a-t-il pas envoyé?
MERCURE
Vous en avez menti.
C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port Persique arrive de ce pas; Moi, qui viens annoncer la valeur de son bras, Qui nous fait remporter une victoire pleine, El de nos ennemis a mis le chef à bas. . .
SOSIE
Parmi tout ce butin fait sur nos ennemis, Qu'est-ce qu'Amphitryon obtint pour son partage?
MERCURE
Cinq fort gros diamants en nœud proprement mis, Dont leur chef se partit comme d'un rare ouvrage.
SOSIE
A qui destine-t-il un si riche présent?
MERCURE
A sa femme : et sur elle il le veut voir paraître.
SOSIE
Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?
MERCURE
D:ms un coffret scellé des armes de mon maître.
SOSIE
Il ne ment pas d'un mol à chaque repartie;
Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi par la force il est déjà Sosie; Il pourrait bien encor l'être par la raison... Lorsqu'on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes, Où lu courus seul te fourrer?
D'un jambon...
L'y voilà
Que j'allai déterrer, Je coupai bravement deux tranches succulentes,
Dont je sus fort bien me bourrer; Et, joignant à cela d'un vin que l'on ménage, Et dont, avant le goût, les yeux se contentaient, Je pris un peu de courage Pour nos gens qui se battaient.
SOSIE
Cette preuve sans pareille
En sa faveur conclut bien;
Et l'on n'y peut dire rien,
S'il n'était dans la bouteille.
Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix. Mais, si tu l'es, dis-moi, qui veux-tu que je sois'7 Car encore faut-il que je sois quelque chose.
MERCURE
Quand je. ne serai plus Sosie, Sois-le, j'en demeure d'accord : Mais, tant que je le suis, je te garantis mort Si tu prends cette fantaisie.
Même imitation au second acte. Voici la version de Rotrou ;
SOSIE
J'ai trouvé, quand, bien las, j'ai ma course achevée.
AMI HITRYON.
Quoi?
SOSIE
Que j'étais chez nous avant mon arrivée...
AMPHITRYON
Mais as-tu vu ma femme?
SOSIE
Ayant fait mon possible Pour nie rendre d'abord votre porte accessible, Enfui, rompu de coups, j'ai rebroussé mes pas.
AMPHITRYON
Et qui t'en a chassé?
SOSIE
Moi, ne vous dis-je pas?
Moi que j'ai rencontré, moi qui suis sur la porte, Moi qui me suis moi-même ajusté de la sorte, Moi qui me suis chargé d'une grêle de coups, Ce moi qui m'a parlé, ce moi qui suis chez vous.
Voici celle de Molière :
AMPHITRYON
Achevons. As-tu vu ma femme?
SOSIE
Non.
AMPHITRÏON.
Pourquoi?
SOSIE
Par une raison assez forte.
JEAN ROTItOU. 281
AMPHITRYON
Qui l'a fait y manquer, maraud? Explique-toi !
Faut-ii le répéter vingt fois de même sorte? Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi; Ce moi qui s'est de force emparé de la porte :
Ce moi qui m'a t'ait filer doux ;
Ce moi qui le seul moi veut être;
Ce moi de moi-même jaloux;
Ce moi vaillant, dont le courroux
Au moi poltron s'est fait connaître ;
Enfin ce moi qui suis chez nous ;
Ce moi qui s'est montré mon maître;
Ce moi qui m'a roué de coups.
Même similitude dans la scène suivante, où Mercure, sous la figure de Sosie, défend à Amphitryon l'entrée de sa maison.
ROTROU
AMPHITRYON
Sosie !
MERCURE
Eh bien! c'est moi, crains-tu que je l'oublie? Achève, que veux-tu?
AMPHITRYON
Traître! ce que je veux?
MERCURE
Que ne veux tu donc point? réponds-moi si tu peux!
Il pense s'adresser à quelque hôtellerie,
De la façon qu'il frappe, et qu'il parle et qu'il crie.
Eh bien! ni'as-tu, stupide, assez considéré?
Si l'on mangeait des yeux, il m'aurait dévore.
AMPHITRYON
Quel orage de coups va pleuvoir sur ta tète! Moi-même j'ai pitié des maux que je t'apprête.