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11 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 161
de Frédéric, groupées par séries et rangées selon les personnes avec lesquelles il correspond et dont on publie également les lettres. Cette Correspondance bien lue fait pénétrer aussi avant qu'on peut le désirer dans l'âme et dans la pensée d'un roi qui fut véritablement grand, et qui, comme tous les grands hommes, inspire à ceux qui l'approchent de plus près une admiration plus réfléchie. Le savant historien et éditeur, M. Preuss, qui préside à la publication de cette oeuvre royale et nationale tout ensemble, me faisait l'honneur de m'écrire, il y a quelque temps, « qu'il y travaille avec enthousiasme. » Plus j'ai lu Frédéric, et mieux j'ai compris ce mot.
Ce qui a fait tort à Frédéric en France et ce qui crée aujourd'hui encore une prévention contre lui, c'est précisément ce qui a d'abord été cause de sa vogue et de sa faveur, je veux parler de ses relations avec nos philosophes. Pour leur plaire, pour séduire ces princes et meneurs d'Athènes, il s'est mis à leur ton et a développé la veine railleuse, goguenarde, qui était en lui, mais qui n'y était pas aussi essentiellement qu'on le croirait. Qu'on relise dans leur suite ses Lettres à Voltaire, à d'Alembert, et, au milieu de quantité de choses qui font tache et qu'on regrette d'y trouver, on reconnaîtra dans le fond des sentiments un sage et un roi. Son irréligion même, qui éclate pour nous dans ses rapports avec nos philosophes, et qui est le côté par lequel il les a le plus regardés, cette irréligion qui jure si fort avec son rôle de roi fondateur et instituteur de peuple, n'était pas au fond ce qu'accusent ses Correspondances les plus connues. Un homme de mérite et d'un caractère respectable, M. le docteur Henry, pasteur de l'église française de Berlin, a examiné ce point dans un
sentiment de patriotisme et de christianisme à la fois, et avec le désir de trouver Frédéric moins coupable qu'il ne parait à travers Voltaire. Il a très bien montré comment, du côté de la France, l'écho répétait et doublait en quelque sorte des paroles familières dites à huis clos à Berlin ou à Potsdam, et que l'Allemagne, en son temps, n'entendait pas. La gloire, la patrie, l'amitié, voilà des sujets sur lesquels Frédéric ne plaisantait jamais: M. Henry est allé plus loin, il voudrait y joindre certaines convictions intimes en fait de religion, et, nous présentant le roi par un aspect allemand et tout nouveau, il dit : « Frédéric voulait la loi et la religion avec toute la puissance de son génie; c'était à la surface de son âme seulement qu'il plaisantait sur des sujets qui ne lui paraissaient pas tenir au fond des choses, et dans la pensée que ces plaisanteries n'arriveraient jamais à la connaissance du public. Il s'abandonnait à un mauvais ton de société; le fond de son âme était sérieux; il aimait la solitude et la méditation. » Je ne prends que ces derniers mots, et je les crois vrais. Aujourd'hui, en m 'occupant de la Correspondance de Frédéric selon l'ordre où elle se déroule à nous dans les Œuvres complètes, je m'attacherai surtout à montrer en lui les sentiments du cœur et de l'âme, tels qu'il les avait dans la jeunesse et qu'il les garda jusque sur le trône, au moins tant que ses premiers amis vécurent. Si j'avais suivi toute ma pensée, j'aurais intitulé ce chapitre: Frédéric ou V Amitié d'un Roi.
Frédéric avait vingt-huit ans lorsqu'il monta sur le trône en 1740. Sa jeunesse, avant ce temps, se partage en deux portions distinctes, l'une qui va jusqu'à sa tentative de fuite à dix-huit ans et jusqu'à son incarcération, et l'autre qui date de