IV
sa réconciliation avec son père. On sait les détails touchants de ses premières et atroces infortunes par les Mémoires de sa sœur la margrave de Bareith. Pourtant Frédéric a gardé plus tard le silence sur les faits de cette époque; il s'est honoré comme roi et comme fils par sa réserve respectueuse: il s'est même donné tort en quelques mots et a pris sur lui la faute avec abnégation dans ses Mémoires de Brandebourg. Faisons comme lui et passons sur cette sombre et funeste période de persécution domestique. On le trouve en 1732, au sortir du fort de Custrin, âgé de vingt ans, mûri déjà par le malheur, maître de lui-même et de ses passions, avide de réparer par l'étude les dissipations X>remières. Même depuis sa rentrée en grâce auprès de son père, il paraît peu à Berlin; marié par pure obéissance, il vit comme s'il ne l'était pas; il habite le plus ordinairement à Ruppin dont il est gouverneur; il y exerce son régiment et passe de longues heures à lire, à écrire, à faire de la musique, à disserter avec des amis. Il s'est surtout fait une solitude très animée, très conversante et selon ses goûts, à son château de Rheinsberg ou Remusberg qui est près de là: « Xous sommes une quinzaine damis retirés ici, qui goûtons les plaisirs de l'amitié et la douceur du repos. » Les occupations y sont de deux sortes, les agréables et les utiles : « Je compte au rang des utiles l'étude de la philosophie, de l'histoire et des langues; les agréables sont la musique, les tragédies et les comédies que nous représentons, les mascarades et les cadeaux que nous donnons. Les occupations sérieuses ont cependant toujours la prérogative de passer devant les autres, et j'ose vous dire que nous ne faisons qu'un usage raisonnable des plaisirs. » 11 écrivait cela à un de ses amis, M. de Suhm,
envoyé de Saxe en Prusse, et l'une des figures les plus aimables et les plus attachantes qui se dessinent parmi ces premiers amis du grand Frédéric.
If. de Suhm s:était mis à traduire de l'allemand en français à l'usage de Frédéric, pour qui une lecture allemande était pénible, la Métaphysique de Wolff. Wolif était le disciple et le divulgateur de Leibniz, et, quand il n'était pas lui-même assez clair, M. de Suhm se chargeait de l'expliquer au prince. L'esprit humain, pour sortir de la routine où il est sujet à s'endormir et à se rouiller, a de temps en temps besoin d'un précepteur philosophique nouveau: ce précepteur excitateur, qui doit quelque peu se mettre à la portée des gens du monde, varie beaucoup selon les pays et selon les temps ; tantôt ce sera la Sagesse de Charron, tantôt la Logique de Port- Boy al ou même Malebranche en ses Entretiens, tantôt Locke qui, pour la France, fut toujours trop long. Ici, à ce moment, en Allemagne, c'était Wolff qui remplissait cet office de maître à penser, et qui, à travers les systèmes très contestables et le roman métaphysique dont il était l'interprète, faisait sentir du moins les avantages d'une raison plus libre et d'un bon sens plus dégagé: «C'est le bonheur des hommes quand ils pensent juste, disait Frédéric, et la Philosophie de Wolff ne leur est certainement pas de peu d'utilité en cela. » La reconnaissance de Frédéric envers M. de Suhm, « qui lui a débrouillé le chaos de Leibniz, éclairci par Wolff, » est donc très sincère et très vive; il a pour lui une de ces amitiés idéales, passionnées, enthousiastes, telles qu'en conçoivent les nobles jeunesses. Il lui doit d'avoir pénétré pour la première fois dans la vie de l'esprit. Il y a si peu d'hommes qui pensent;
« la plupart ne s'occupent que des objets présents, ne parlent que de ce qu'ils voient, sans penser à ce que c'est que les causes cachées et les premiers principes des choses. • Frédéric, après la manœuvre de chaque matin, après les conversations assommantes ou frivoles qu'il avait à essuyer, et dont il fait des tableaux piquants, avait des soifs de Tantale pour les sources spirituelles. Wolff alors était là, Wolff et ses cahiers, commentés surtout et vivifiés par la parole de M. de Suhm. Celui-ci a été pour Frédéric un initiateur, et le royal disciple lui en sait un gré infini. On voit luire dans cette Correspondance mutuelle comme un éclair d'une de ces amitiés à la Platon, faites pour unir ceux qu'anime un même culte du beau et du vrai. On a sous les yeux un Frédéric sans impiété, sans rien de cette plaisanterie cynique qu'il croyait quelquefois de bon air d'afficher en s'adressant à ses correspondants de France.
Il a pour M. de Suhm une haute estime mêlée de sympathie et de tendresse, et, pour l'exprimer, il semble emprunter quelque chose aux dialogues des anciens: «Vous savez, sans que j'aie besoin de vous le répéter, que la connaissance des perfections est le premier mobile de notre plaisir dans l'amour et dans l'amitié qui est fondée sur l'estime. Et c'est cette représentation que se fait mon âme de vos perfections, qui est le fondement de la parfaite estime que j'ai pour vous. » Il nous définit, à d'autres jours, son ami en des termes moins métaphysiques et charmants de grâce; tremblant pour sa santé, au moment où il le voit s'éloigner pour aller en Kussie: a Votre corps délicat, lui dit-il, est le dépositaire d'une âme fine, spirituelle et déliée. » Par allusion sans doute à cette frêle enveloppe que l'âme dévore, il l'appelle
familièrement son cher Diaphane. Quand il le sait malade et qu'il le voit comme prêt à s'évanouir dans sa pure essence, il s'écrie: «La seule pensée de votre mort me sert d'argument pour prouver l'immortalité de l'âme; car serait-il possible que cet être qui vous meut et qui agit avec autant de clarté, de netteté et d'intelligence en vous, que cet être, dis- je, si différent de la matière et du corps, cette belle âme douée de tant de vertus solides et d'agréments, cette noble partie de vousmême qui fait les délices de notre société, ne fût pas immortelle? » La conversation de M. de Suhm avait un charme particulier qui nous arrive jusque dans ses lettres, quelque chose d'affectif et de pénétrant ; Frédéric y était sensible autant qu'esprit peut l'être: « Si désormais vous alliez vous résoudre à ne parler et à n'écrire qu'en chinois, lui disait-il, je serais homme à l'apprendre pour profiter de votre conversation. » Quant à M. de Suhm, il a, dès les premiers instants, deviné et senti la grandeur de Frédéric; il lui a voué une admiration tendre, ardente, perspicace, qui lui révèle à l'avance la gloire du prochain règne, et qui déborde prophétiquement en toutes ses paroles. Il voit dans l'ami ce que sera le monarque, et mieux qu'il ne sera, parce que, tout en voyant juste, il y mêle les effusions et les ingénuités d'une nature aimante. Frédéric à tout moment l'apaise et le modère le plus qu'il peut : « La tendresse vous a mené la plume, et on sait qu'elle est aveugle comme la Fortune. » — « Je ne saurais finir cette lettre, lui écrit-il un jour, sans vous prier encore une fois bien sérieusement de ne me donner ni du grand ni du sublime dans vos lettres. En les lisant, je m'imagine qu'elles s'adressent à d'autres qu'à moi, et je ne me reconnais point du tout aux traits
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sous lesquels vous me dépeignez. Xe voyez en moi qu'un ami sincère, et vous ne vous tromperez jamais; mais n'exaltez pas des mérites que je n'ai pas, et qui me font rougir de ne les pas avoir.» Cette modestie chez Frédéric est sincère; on sent qu'il rougit, en effet, d'être si loué, si admiré par son ami; il se rabat toujours, en lui parlant, à n'être qu'un individu marqué au coin de la plus commune humanité, digne de lui pourtant par le cœur, et capable d'apprécier un ami « qui fait revivre les temps sacrés d'Oreste et de Pylade, du bon Pirithoiis, du tendre Xisus...» A la manière et à l'accent dont tout cela est dit, on ne peut supposer que ce soient des lieux communs. Frédéric, en cette période de sa vie, n'a qu'un désir, celui d'arriver à la sagesse, à la vérité, à la constance, et de se perfectionner, « de prendre pour modèle tout ce qu'il y eut jamais de grands hommes, et tirant de leurs caractères tout ce qui peut entrer dans celui d'un seul, de travailler sincèrement à en former le sien. » Toutes ses lettres, toutes ses confidences respirent ce noble et vertueux effort; quelque carrière qu'il entreprenne, il n'est pas de ceux qui ne s'y portent qu'à demi; c'est dans ces années véritablement qu'on peut dire qu'il a jeté les fondements de son âme : « Pour ce qui me regarde, écrit-il (15 novembre 1737), j'étudie de toutes mes forces, je fais tout ce que je puis pour acquérir les connaissances qui me sont nécessaires pour m'acquitter dignement de toutes les choses qui peuvent devenir de mon ressort; enfin, je travaille à me rendre meilleur, et à me remplir l'esprit de tout ce que l'antiquité et les temps modernes nous fournissent de plus illustres exemples. » Et encore (21 mars 1738): «Quant à mon esprit, je le cultive autant
qu'il m'est possible. Je voudrais, s'il se peut, en faire une terre bien fertile et ensemencée de toutes sortes de bonnes choses, afin qu'elles puissent germer à temps et porter les fruits qu'on en peut attendre. » C'est à ce même moment enfin qu'il écrivait au respectable Duhan, son ancien précepteur et maître (10 février 1738): « Je suis enseveli parmi les livres plus que jamais. Je cours après le temps que j'ai perdu si inconsidérément dans ma jeunesse, et j'amasse, autant que je le puis, une provision de connaissances et de vérités. » Plus tard, bientôt au lendemain de son avènement au trône, la passion le saisira; l'amour de la gloire, l'idée de frapper un grand coup au début et de marquer sa place dans le monde le fera, coûte que coûte, guerrier et conquérant; il semblera oublier ses vœux et ses serments philosophiques de la veille; il oubliera qu'il vient justement de réfuter Machiavel, il distinguera entre la morale qui oblige les particuliers et celle qui doit diriger le souverain. Pourtant, quoi qu'il fasse, et malgré les transformations ou les échecs que subira sa nature morale première, malgré les démentis et les étonnements qu'elle pourra donner à ceux qui l'auraient jugée plus pacifique et plus pure, c'est sur ces premiers fondements que la force d'âme de Frédéric reposa toujours; c'est en vertu de l'éducation énergique et de la discipline de ces huit années, qu'il demeura constamment l'homme du travail, du devoir et de la patrie.
J'ai parlé de philosophie et de métaphysique: même à cette date où Frédéric s'y laisse le plus initier, il ne faut pas croire qu'il sorte pour cela de son tour d'esprit pratique et de son caractère. H rappelle plus d'une fois son généreux et plus confiant ami, M. de Suhm, à la réalité et à l'ex-
périence: Les Deseartes, les Xewton, les Leibniz peuvent venir et se succéder, sans qu'il y ait danger pour les passions humaines de perdre du terrain et de disparaître : « Selon toutes les apparences, on raisonnera toujours mieux dans le monde, mais la pratique n'en vaudra pas mieux pour cela. » Dans sa douce et studieuse retraite de Eemusberg, regrettant l'ami absent : « Il me semble, lui écrit-il (16 novembre 1736), il me semble que je vous revois au coin de mon feu, que je vous entends m 'entretenir agréablement sur des sujets que nous ne comprenons pas trop tous deux, et qui cependant prennent un air de vraisemblance dans votre bouche. Wolff dit sans contredit de belles et bonnes choses, mais on peut pourtant le combattre, et, dès que nous remontons aux premiers principes, il ne nous reste qu'à avouer notre ignorance. Xous vivons trop peu pour devenir fort habiles; de plus, nous n'avons pas assez de capacité pour approfondir les matières, et d'ailleurs il y a des objets qu'il semble que le Créateur ait reculés afin que nous ne puissions les connaître que faiblement. » Le Frédéric de Eemusberg, même dans ses accès de métaphysique, ne se laissera donc pas emporter plus loin que ne lui permet le bon sens; mais ce qui fait le cachet' de cette Correspondance de jeunesse, c'est l'absence de toute ironie, et, même dans le doute, un sérieux digne de ces sujets graves.
Il y a un moment touchant, c'est celui où M. de Suhm, nommé par la Cour de Dresde envoyé extraordinaire en Eussie, quitte Berlin pour Pétersbourg (novembre 1736). Frédéric s'en émeut: outre ce qu'il perd d'agrément et de ressources dans les entretiens de son ami, il craint pour sa santé dont la délicatesse est si fort en contraste
avec la rigueur du climat de Moscovie. Il essaie de l'ébranler; il voudrait le retenir; il ose lui faire part de ses craintes: «J'avoue que plus j'y pense, et plus je crains que je ne sois obligé de prendre un congé éternel de vous. Vous savez et enseignez si bien ce que c'est que l'éternité! Ne frémissez- vous pas à ce seul nom? Mon cher Diaphane, faites bien vos réflexions, je vous en prie, et, pour une vaine ombre d'établissement, n'allez pas commettre un meurtre en votre propre personne. Que me servira votre âme immortelle après votre mort? Les précieux débris d'un corps si chéri ne me seront d'aucune utilité. » Mais Frédéric n'est pas encore roi, il n'a rien à offrir à son ami que ses sentiments pour le retenir; loin de disposer d'aucune position, d'aucune faveur, il est lui-même dans la gêne. On saisit ici un sentiment d'une grande délicatesse, et où il laisse percer avec une sorte de pudeur le désir de devenir roi; il s'en repent aussitôt, car c'est la même chose que de désirer la mort d'un père: «Je me flatte de la douce espérance de vous voir à Berlin avant votre départ; je n'aurai que des larmes pour vous reconduire, et des souhaits pour vous accompagner. Souffrez que je vous fasse un aveu de ma faiblesse ; je rougis en le faisant: V amitié vient de me -faire faire des vœux que V ambition ne m'aurait jamais arrachés. Mais je me rendrais indigne de votre estime, si je ne les étouffais. »
La santé de M. de Suhm justifia trop les craintes de son ami: après plus de trois années de séjour en Eussie, et au moment où Frédéric devenu roi lui écrivait: « Kevenez et soyez à moi,» M. de Suhm, épuisé de forces, expirait dans le voyage. Les lettres que Frédéric lui écrit durant ces trois ans sont d'un grand intérêt, en ce que l'on continue
d'y saisir les progrès et la marche de son esprit. Une circonstance piquante, c'est que le métaphysicien diplomate devient durant ce temps son agent d'affaire et de finances: M. de Suhm est chargé par Frédéric, à qui son père refuse le nécessaire, de négocier quelques emprunts d'argent auprès de l'impératrice Anne ou de son favori Riron, duc de Courlande. On a souvent cité1 des passages de lettres de Frédéric qui se rarjportent à ce point délicat: on voit qu'il hésitait à contracter une obligation de ce genre envers l'impératrice: la nécessité toutefois le força de passer sur toutes les considérations. Il parle en style figuré de ces sommes qu'il attendait pour payer MB créanciers: il les désigne comme s'il s'agissait d'un livre sous le titre de la Vie du Prince Eugène: Je suis à la fin de toutes mes lectures et j'attends avec grande impatience la Vie du Prince Eugène. Quelqu'un, ces jours passés, m'a sommé de lui en donner un extrait; je me suis fort excusé sur ce que l'original n'était pas entre mes mains, ce qui fit une scène semblable à celle qui se trouve dans le Joueur, ou M. Galonnier (le tailleur) et madame Adam (la seUière) viennent lui rendre visite . . . Enfin onze ou douze personnes sont entêtées de la Vie du Prince Eugène, ils la veulent avoir à quelque prix que ce soit: jugez de ma situation. Je me voue à tous les saints... I qui est plus fait pour intéresser en ces lettres. c'est de voir déjà percer le roi dans Frédéric par certaines questions politiques précises qu'il ad] à son ami: une lettre de lui, datée de Berlin 27 juillet
1. Voir au tome I«, page 202, de l'exacte et judicieuse Vrt de Frédéric h Grand, par M. Camille Paganel, iition, 1847.
1737, contient une série de ces questions telles â première vue, qu'aurait pu les adresser un Bonaparte à cet âge. N'allons pas pourtant nous y méprendre; sachons que c'est une note de Voltaire, alors occupé de son Pierre le Grand, que Frédéric se borne à transmettre à M. de Suhm. Seulement le roi a pris à son compte la curiosité de l'historien : « Je souhaiterais savoir : 1° si, au commencement du règne du Czar Pierre Ier, les Moscovites étaient aussi brutes qu'on le dit; 2° quels changements principaux et utiles le Czar a faits dans la religion: 3° dans le gouvernement qui tient à la police générale; 4° dans l'art militaire; 5° dans le commerce; 6° quels ouvrages publics commencés, quels achevés, quels projetés, comme communications de mers, canaux, vaisseaux, édifices, villes etc.: 7° quels progrès dans les sciences, quels établissements; quel fruit en a-t-on tiré? 8° quelles colonies a-t-on envoyées ? et avec quels secours ! 9° comment les habillements, les mœurs, les usages ont-ils changé? 10° la Moscovie est-elle plus peuplée qu'auparavant ? 11° combien d'hommes à peu près, et combien de prêtres? 12° combien d'argent? « Il désire être instruit sur tous ces points à fond, en détail: «Vous aurez soin d'écarter toutes les nouvelles fausses ou incertaines, et de ne donner place qu'aux seules vérités que vous apprendrez. » De telles réponses précises sont difficiles partout, et en Eussie plus qu'ailleurs. M. de Suhm, avant de se croire en état d'y satisfaire, développe au prince quelques considérations générales, « dont sa pénétration, dit-il, saura d'elle-même tirer les conséquences particulières. » Ces considérations qu'il présente ont de l'étendue et de la portée; ne soupçonnant pas que Voltaire est derrière ces questions, il croit répondre à l'arrière- pensée dans
laquelle Frédéric l'avait consulté, quand il insiste sur les fortes qualités du soldat russe et sur les circonstances militaires du pays : « Je tiens cet État invincible sur la défensive. » Le moment alors était glorieux pour la Eussie; c'était l'heure des victoires du comte de Mû* nnich, de la prise d'Oczakow ; Frédéric, en sa retraite de Kemusberg, en est ému ; il a beau faire l'indifférent et le sage, on s'aperçoit que le sang des Alexandre et des César commence à bouillonner en lui:
« J'ai reçu, mon cher, votre belliqueuse lettre; je n'y vois que les triomphes du comte de Mùimich et la défaite des Turcs et des Tartares. Je vous avoue que je suis de ces personnes qui aiment à partager la gloire des autres, et que, sans la philosophie, je verrais avec inquiétude tant de grandes actions sans y assister. Le comte de Mûnnich paraît vouloir faire l'Alexandre de ce siècle . . .
« Il y a un bonheur à venir à propos dans le monde, sans quoi on ne fait jamais rien. Le prince d'Anhalt, qui est peut-être le plus grand général du siècle, demeure dans une obscurité dont lui seul peut ressentir tout le poids; et d'autres, qui ne le valent pas de bien loin, sont les arbitres de la terre. Cela revient à ce que je viens de dire, qu'il ne suffit pas d'avoir simplement du mérite, mais qu'il faut encore être en passe de le pouvoir faire éclater.
tLes paisibles habitants de Remusberg ne sont pas si belliqueux; je me fais une plus grande affaire de défricher des terres que de faire massacrer des hommes, et je me trouve mille fois plus heureux de mériter une couronne civique que le triomphe.
« Nous allons représenter V Œdipe de Voltaire, dans lequel je ferai le héros de théâtre; j'ai choisi le rôle de Philoctète; il faut bien se contenter de quelque chose ...»
M. de Suhm, qui l'a compris, et qui lit, à travers cette indifférence soi-disant philosophique, le regret et le tourment d'une âme amoureuse des grandes
choses, lui va toucher la fibre secrète et le rassure en lui disant:
«La réflexion que vous faites, Monseigneur, sur le bonheur qu'il y a à venir à propos dans le monde est des plus justes, et serait très propre à consoler le héros (le prince d'Anhalt) dont Votre Altesse Royale a une si haute opinion, si à ses qualités guerrières il savait joindre votre philosophie, Monseigneur. Pour ce qui est de mon héros, je n'en suis pas en peine. Il aura l'avantage des génies supérieurs, qui est de se rendre, pour ainsi dire, maître des conjonctures, de les faire naître et de les gouverner à son gré par sa sagesse ou par sa constance, par sa modération ou par sa bravoure, selon le cas et le besoin. J'espère bien, pour le coup, que Votre Altesse Royale ne me demandera pas de qui je parle; ou, si quelque chose pouvait encore la retenir en doute, ce ne pourrait être que sa modestie. »
Ce passage a cela de remarquable qu'il définit admirablement à l'avance les caractères du génie et de la destinée du grand Frédéric, lequel en effet a dû s'appliquer à faire naître les circonstances, ou à s'y approprier au fur et à mesure qu'elles naissaient; qui porte en tout et qui met à tout le cachet de la volonté, du travail et d'un certain effort, et qui ne le recouvre et ne le revêt point de splendeur, de spontanéité et de poésie, comme il arriva plus tard dans l'apparition étonnante et tout d'un jet de Napoléon.
Ce qui peut paraître singulier, c'est que Frédéric ne se tient point pour atteint et convaincu par l'explication pleine d'espérance et de grandeur que lui a donnée M. de Suhm. Il persiste à repousser toute comparaison, tout point de contact avec les héros, avec les conquérants; il en est presque làdessus aux lieux communs de la philosophie: « Si les qualités du cœur peuvent entrer dans la composition d'un héros, si la fidélité et l'humanité
peuvent tenir lieu de cette fureur brutale et souvent barbare des conquérants; si le discernement et le choix des honnêtes gens peut être préféré au vaste génie de ceux qui conçoivent les plus grands desseins ; si enfin les bonnes intentions et la douceur sont préférables à l'activité de ces hommes remuants qui semblent être nés pour bouleverser tout le monde; alors, et à ces conditions, je puis entrer en compromis avec eux. » Voilà qui est formel ; hors de là, il ne veut et ne voit rien de commun entre eux et lui; à l'entendre, il n'aspire qu'à la bonté, à la douceur, à toutes ces qualités qui font le bon citoyen plutôt que le grand homme : « Je n'ai pas le vain orgueil de prétendre à ce titre, et je vous assure que j'y préférerai constamment ceux de fidèle ami, d'homme compatissant aux misères des hommes, et enfin d'homme qui ne croit être homme que pour faire du bien aux autres nommée, en quelque situation qu'il se trouve. »
On ne peut supposer que Frédéric, en parlant ainsi, dissimule, ni qu'il veuille donner le change à son ami, et il en faut conclure qu'à cette date M. de Suhm lisait plus nettement en lui que luimême. Cependant le passage que j'indique, et vingt autres que je pourrais également citer, sont trop directs et trop expressifs pour ne pas ouvrir un jour vrai sur le fond premier de la nature de Frédéric, dussent-ils paraître en contradiction ouverte avec ce qui a suivi.
Il n'y a, je le répète, qu'une explication plausible, et que Frédéric lui-même a donnée plus d'une fois depuis: c'est qu'aussitôt à son arrivée au trône, il fut pris d'un ardent désir de s'illustrer aux yeux de l'Europe par quelque fait mémorable et utile à son pays; il fut comme transporté par un soudain démon de gloire et de renommée:
de la la conquête de la Silésie! Apres quoi, il pas mieux demandé que de redevenir le roi paci humain et administrateur qu'il avait d'abord rêvé d'être et qu'il fut en définitive. Mais les autres ne le lui permirent pas de sitôt; et, après avoir commencé par être un envahisseur, force lui fut de rester pendant des années un infatigable donneur de batailles et de devenir le plus grand capitaine de son époque: mais, l'étoffe de l'esprit et du caractère y étant, on peut dire encore qu'il ne le devint que par la force des choses.
Cependant le roi Frédéric- Guillaume, son père, était au terme de sa vie et de son long règne; atteint d'une hydropsie croissante, il ne pouvait plus aller que peu de temps; chaque jour on attendait sa mort, et les regards, les ambitions se tournaient du côté du prince si longtemps écarté. Frédéric- Guillaume mourut le 31 mai 1740. Le 13 avril, c'est-à-dire six semaines auparavant, Frédéric écrivait à M. de Suhm ces belles paroles: « Vous pouvez bien juger que je suis assez tracassé dans la situation où je me trouve. On me laisse peu de repos, mais l'intérieur est tranquille, et je puis vous assurer, que je n'ai jamais été plus philosophe qu'en cette occasion-ci. Je regarde avec des yeux d'indifférence tout ce qui m'attend, sans désirer la fortune ni la craindre, plein de compassion pour ceux qui souffrent (son père à V agonie), d'estime pour les honnêtes gens et de tendresse pour mes amis. Vous que je compte au nombre de ces derniers, vous voudrez bien vous persuader de plus en plus que vous trouverez en moi tout ce qu'Oreste trouva jamais dans Pylade. . . » Par ces derniers mots, et à la veille de l'exécution, Frédéric se montrait fidèle à ce qu'il disait à son ami dès l'origine de leur liaison, et à ce qu'il n'avait
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cessé de lui répéter. « Si jamais je puis être le moteur de vos destinées, je vous garantis que je n'aurai d'autre soin que celui de vous rendre la vie aussi agréable qu'il me sera possible. Eendre quelqu'un heureux est une grande satisfaction ; mais faire le bonheur d'une personne qui nous est chère, c'est le plus haut point où puisse atteindre la félicité humaine. » Enfin, Frédéric- Guillaume ayant succombé, et les premiers soins donnés aux affaires de l'État, Frédéric, quinze jours après son avènement, pouvait écrire à IL de Suhm : « Il ne dépend plus que de vous d'être à moi, et j'attends votre résolution pour savoir comment et sur quel pied vous voudrez l'être. » M. de Suhm, tel que nous le connaissons, n'avait qu'une réponse à faire, se démettre auprès de sa Cour des fonctions dont il était chargé, et voler dans les bras de son ami. C'est ce qu'il se hâta de faire, mais ses forces le trahirent. Obligé de s'arrêter à Memel, puis à Varsovie, il y mourut le 8 novembre 1740, à l'âge de quarante-neuf ans. Cinq jours avant sa mort, il adressa à Frédéric une admirable lettre qui peint l'une des plus belles âmes qui aient passé sur la terre, et qui couronne dignement cette idéale amitié. Je la donnerai ici presque en entier, car, parfaitement inconnue chez nous, cette lettre appartient à notre langue que maniait avec tant de facilité et de distinction cet esprit supérieur et cette âme chaleureuse de M. de Suhm. La beauté des sentiments qu'on y voit exprimés réfléchit en partie sur Frédéric, qui savait si bien les comprendre et qui fut digne, à cet âge, de les inspirer:
« Varsovie, 3 novembre 1740.
t Sire,
« C'est en vain que l'on me berce encore d'espérances; c'est en vain que l'amour de la vie et les puissants attraits
qu'y ajoute encore la riante perspective qui m'était ouverte, cherchent à nourrir l'illusion de mon cœur par l'ardeur de ses désirs; c'est en vain, en un mot, que je voudrais me le cacher à moi-même: chaque heure, chaque instant me le fait sentir plus profondément, et m'avertit que la fin de ma vie approche. Et quelque désir que j'eusse d'épargner à Votre Majesté la douleur de cette nouvelle, s'il était possible qu'elle ne lui parvînt jamais, et ne troublât ainsi aucun instant le repos de son grand et sensible cœur, un devoir trop important et trop sacré y est attaché pour que je pusse cependant la lui cacher.
« Oui, Sire, il n'est que trop certain, après bien des soins inutiles pour prolonger mes jours, je me vois enfin sur le bord de la tombe. Hélas ! je fais naufrage au port. Le Ciel ne permet pas que vous ayez le temps d'exécuter vos bons desseins envers moi. Sans doute que le bonheur dont j'allais jouir était trop parfait pour pouvoir devenir ici-bas mon partage, et c'est (oui, je l'espère fermement, mourant en bon chrétien, et avec la tranquillité que m'inspire le témoignage de ma conscience), c'est pour m'en rendre participant dans une autre vie que le Maître suprême de nos destinées va me retirer de celle-ci.
« Encore peu de jours, peu d'heures peut-être, et je ne serai plus. Voilà pourquoi, Sire, je me fais un devoir et m'empresse à vous écrire encore une fois, afin de vous recommander ma pauvre famille ...»
Suivent les recommandations du plus tendre père en faveur de ses quatre enfants et de sa sœur qui leur sert de mère ; après quoi il poursuit :
« Il me suffit sans doute, Sire, de vous avoir témoigné ces derniers souhaits d'un cœur paternel pour pouvoir espérer avec confiance qu'ils seront exaucés. Aussi suis- je, après ce dernier et pénible acte de mes faibles et tremblantes mains, tout aussi tranquille sur le sort de ma famille que je le suis par rapport au mien propre, dans ce moment où je viens de remettre mon âme entre les mains de l'Être infiniment bon par qui elle existe, et qui ne l'a sans doute appelée à l'existence que pour la félicité.
\|;jinu liant il ce me reste plus qu'à détacheï mon
<œur de la terre pour le tourner vers la source éternelle de toute vie et de toute félicité. Ah! c'est dans ce moment que je sens toute la force du doux lien qui m'attache au plus aimable, au plus vertueux des mortels que la bonté du Ciel m'ait fait rencontrer sur la terre pendant le pèlerinage de mes jours. Ah! c'est dans ce moment que je sens tout ce qu'il m'en coûte à rompre ce lien. Toutefois ma fermeté triomphera, car une grande et consolante espérance me soutient, l'espérance inébranlable que tout ce qui fut créé pour aimer rentrera un jour dans la source inépuisable et éternelle de tout amour.
L'heure approche, je sens déjà que mes forces m'abandonnent; il faut se quitter. Adieu! Encore une larme, elle mouille vos pieds: oh! daignez la regarder, grand roi, comme un gage du tendre et inaltérable attachement avec lequel votre fidèle Diaphane vous fut dévoué jusqu'à son dernier soupir.
On voudrait, en arrivant à la fin de cette Correspondance, rencontrer une dernière lettre de Frédéric roi; elle manque. Il attendait son ami; il comptait sur lui chaque jour; il apprit sa mort avant d'avoir pu lui répondre une parole émue. Versa-t-il des larmes ? X *en doutons pas : nous le verrons pleurer bientôt à la mort d'autres amis, et il semble que, de tous, M. de Suhni lui ait été le plus cher. Une lettre à Algarotti, du 16 novembre, est toute remplie de sa douleur dans le premier instant, et elle supplée aux autres témoignages :
lîemusberg, 16 novembre 1740.
Mon cher Algarotti, je suis fait pour les tristes événements. Je viens d'apprendre la mort de Suhni, mon ami intime, qui m'aimait aussi sincèrement que je l'aimais, et qui m'a témoigné jusqu'à sa mort la confiance qu'il avait en mon amitié et dans ma tendresse, dont il était persuadé. Je voudrais plutôt avoir perdu des millions.
On ne retrouve guère des gens qui ont tant d'esprit joint avec tant de candeur et de sentiment. Mon cœur en portera le deuil, et cela d'une façon plus profonde qu'on ne le porte pour la plupart des parents. Sa mémoire durera autant qu'une goutte de sang circulera dans mes veines, et sa famille sera la mienne. Adieu; je ne puis parler d'autre chose; le cœur me saigne, et la douleur en est trop vive pour penser à autre chose qu'à cette plaie. »
Frédéric exécuta fidèlement toute la partie testamentaire de la lettre suprême qu'il avait reçue. La famille de M. de Suhm, sa sœur et ses quatre enfants furent à l'instant mandés et accueillis à Berlin ; ils y eurent pension, et les enfants y furent élevés aux frais du roi. Les garçons entrèrent au service, la fille fut honorablement établie. On lit à la suite de la Correspondance tous ces détails affectueux et même pieux, tristes pourtant en ce qu'on sent qu'à mesure que le temps marche et que le souvenir s'éloigne, le philosophe et le roi, tout en faisant son devoir, n'y mêle plus rien de la flamme première. Quarante- cinq ans s'étaient écoulés; l'aîné des fils de M. de Suhm, qui, autrefois blessé au service, avait obtenu le titre de conseiller de guerre et la place de maître des postes à Dessau, allait mourir à son tour à l'âge de soixante-deux ans; il écrivit à Frédéric une lettre touchante pour lui recommander ses trois fils, tous trois sous les drapeaux et peu avancés. Le roi vieilli, et lui-même bien près de sa tombe, lui répond par cette lettre qui, dans sa sobriété, devra paraître bonne et digne encore, mais qui éveille une impression de contraste dans l'esprit du lecteur pour qui les quarante- cinq années d'intervalle n'existent pas, et qui les franchit .en un coup d'oeil d'une page à i'autre :
« A mon conseiller de guerre et maître des postes de Suhm, à Dessom.
cPotsdam, 16 mai 1785.
« Ce n'est qu'avec bien de la peine que j'apprends par votre lettre du 12, que vous touchez à votre dernier moment. Le nom de Suhm m'est effectivement cher. J'ai connu quelques-uns de cette famille qui se distinguaient par leur mérite, et qui s'étaient concilié mon estime. Votre père et vous-même y appartenez, et vos fils y auront également part, s'ils marchent sur leurs traces et imitent leurs exemples. Je suis bien aise de vous donner encore ce témoignage consolant avant de descendre du théâtre de ce monde, où vous avez joué le rôle d'un parfaitement honnête homme, qui est bien le plus glorieux pour les mortels. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous rétablisse encore une fois, et vous ait en sa sainte et digne garde. »
Ainsi écrivait le roi honnête homme au fils de celui qui avait été son meilleur et son plus tendre ami. L'enthousiasme, hélas! ne dure qu'un moment: c'est assez pour honorer une âme, qu'il l'ait une fois embrasée purement dans les années fécondes. On se demande ce que serait devenue cette incomparable amitié si M. de Suhm avait vécu, ce qu'il aurait pensé de son ami le philosophe en le voyant devenu guerroyeur et conquérant, ce qu'il aurait dit des soupers de Potsdam, des entretiens de Sans- Souci, des licences philosophiques que certains convives y apportaient, et si l'idéal premier, au milieu de l'admiration persistante, n'aurait pas subi un déchet inévitable? Je crois que cette amitié de M. de Suhm et de Frédéric, ainsi interceptée et brisée par la mort au moment même où celui-ci arrive au trône, a quelque chose de plus idéal et de plus pathétique: M. de Suhm est comme le Vauvenargues de Frédéric, qui n'eut
plus ensuite d'ami aussi parfait ni aussi charmant. Toutefois ne calomnions point la réalité: Frédéric, quoi qu'en ait dit Voltaire et qu'il nous en ait donné à accroire, était un ami solide et sûr; on le retrouverait le même le lendemain d'une défaite ou le lendemain d'une victoire; ceux qu'il avait d'abord aimés, il les aima toujours, et ce n'est que quand cette première génération d'amis véritables lui manqua, qu'on le vit, faute d'avoir à qui parler, se complaire trop souvent à des sarcasmes piquants avec des parasites d'esprit. Je suis loin d'avoir épuisé l'ami en Frédéric: ses Correspondances avec Jordan, avec La Motte- Fouqué, sont des témoignages non moins réels, non moins touchants peut-être que sa Correspondance avec M. de Suhm; mais celle-ci a cet avantage qu'elle est constamment élevée et pure, qu'eUe ne contient ni plaisanteries littéraires ou morales d'un goût équivoque, ni mauvais vers. La Correspondance de Frédéric est supérieure toutes les fois qu'il n'y mêle pas de vers. Elle mérite de nous arrêter encore; je n'ai fait que l'effleurer cette fois; je continuerai à la faire connaître par extraits et à y dégager les belles parties, celles surtout qui sont propres à caractériser en lui l'ami sincère.
Je parlerai de quelques autres amitiés de Frédéric qui ont laissé un vivant témoignage d'elles-mêmes dans sa Correspondance, à commencer par son étroite et tendre liaison avec Jordan.
Qu'était-ce que Jordan pour s'être ainsi concilié l'estime et l'amitié du roi? Un pur homme de lettres, fils d'un réfugié français. Jordan, né à Berlin en 1700, avait douze ans de plus que le roi; sa gTande passion était pour les livres et pour les
niiscellanées littéraires, pour ce genre d'érudition ou de critique qui était une continuation et comme un débris du seizième siècle, et qui, remplacé chez nous par une culture plus brillante au début du règne de Louis XIV, ne subsistait plus dans tout son honneur que hors de France, en Hollande, à Genève, à Berlin. Jordan, que sa famille avait engagé malgré son inclination dans le ministère et dans la profession théologique, avait un bon esprit, de la sagesse, du jugement: au loin, cela faisait l'effet d'être du goût. D'une santé délicate, d'un cœur aimant, ayant perdu une épouse qui lui était chère, et au retour d'un voyage de consolation et d'étude qu'il avait fait en France, en Angleterre et en Hollande, il attira l'attention de Frédéric, alors prince royal, qui se l'attacha. Il fut, dès 1736, un des fidèles de ce petit monde de Eemusberg, où l'on regrettait tant que M. de Suhm ne pût être plus souvent; où l'on espérait Gresset; où l'on possédait Algarotti pendant huit jours; où Voltaire ne fit qu'une première et rapide apparition au début du règne. It'abbé Jordan, comme l'appelait Frédéric, était là avec Keyserlingk, Fouqué et le major Stille. C'était un ami de fondation; Frédéric le consultait sur ses écrits et l'avait constitué son critique, son homme de lettres. Xous ne sommes plus ici à la hauteur où M. de Suhm nous a portés; nous n'avons plus affaire à un métaphysicien, homme du monde, homme d'affaires, et à la fois resté plein d'enthousiasme, de l'esprit le plus vif uni avec l'ingénuité du sentiment. Pourtant, vu dans son jour et à sa mesure, Jordan a son prix; c'est un disciple de La Mothe-le-Vayer, de Gabriel Xaudé et de ces honnêtes gens qui mêlent des pensées assez libres et nullement pédantes ques à des études innocentes.
Sous son français un peu lourd et déjà dépaysé, Jordan a un coin de la philosophie d'Horace: « Ma bibliothèque, écrivait-il au roi, fait mes délices, parce que, en la feuilletant, je me persuade de plus en plus que tout est frivole dans le monde littéraire. La seule étude salutaire aux hommes est celle qui nous apprend à vivre avec eux, à les connaître, et celle qui contribue à notre conservation et à notre plaisir: je regarde les autres comme des jouets qui amusent les enfants. » On voit que Jordan était de ceux qui apportaient dans le monde l'érudition de leur bibliothèque, sans en apporter pour cela la poussière: c'est l'éloge qu'on lui a donné. L'amitié de Frédéric pour ce pur littérateur et cet honnête homme simple a quelque chose qui rentre tout à fait dans l'ordre des amitiés vraies entre particuliers. A la mort de M. de Suhm, Frédéric avait eu un cri plein de douleur. Sa lettre à Algarotti au moment où il recevait cette nouvelle, nous l'a montré dans la première vivacité de sa plaie toute saignante. Mais l'impression peu à peu se déroba et s'ensevelit. Pour Jordan, quand le roi l'eut perdu, il y eut toujours un regret plus constant, plus avoué. D'Argens, dans je ne sais quel de ses ouvrages, avait fait des réflexions critiques sur l'amitié, et avait voulu prouver qu'on peut s'en passer et être heureux. « Je ne suis malheureusement point de votre sentiment sur l'amitié, lui répond Frédéric (31 août 1745): je pense qu'un véritable ami est un don du ciel. Hélas! j'en ai perdu deux (Jordan et Keyserlingk) que je regretterai toute ma vie et dont le souvenir ne finira qu'avec ma durée... Selon ma façon de penser, l'amitié est indispensable à notre bonheur. Que l'on pense de la même manière ou différemment,
que l'un soit vif, l'autre mélancolique, tout cela ne fait rien à l'amitié; mais l'honnête homme, c'est la première qualité qui unit les âmes et sans laquelle il n'y a point de société intime. » Pour mieux consacrer son tribut de regrets à ce mérite modeste et à cette chère habitude à laquelle il avait dû, pendant dix années, des jouissances d'esprit et de cœur et des utilités morales de tout genre, Frédéric composa lui-même l'Éloge de Jordan, pour être lu dans son Académie de Berlin. La Correspondance de Frédéric et de Jordan commence en mai 1738, avant que Frédéric soit devenu roi: ce sont des vers que le prince lui envoie à corriger et à raturer, des plaisanteries de société, des riens. Du moment que Frédéric monte sur le trône, ces riens prennent de l'importance et du caractère: ainsi, dès les premiers jours du règne, à la fin d'un billet insignifiant: «Adieu, lui écrit Frédéric; je vais écrire au roi de France, composer un solo, faire des vers à Voltaire, changer les règlements de l'armée, et faire encore cent autres choses de cette espèce. » Dans un court voyage au pays de Liège, Frédéric voit pour la première fois Voltaire qui vient le saluer au château de Meurs sur la Meuse; le roi, avant d'arriver en Belgique, avait fait une pointe sur Strasbourg où le maréchal de Broglie l'avait reçu, l'avait reconnu à travers son incognito, et lui avait fait les honneurs de la place. A peine revenu à Potsdam, Frédéric écrit à Jordan: «Tu me trouveras bien bavard à mon retour; mais souvienstoi que j'ai vu deux choses qui m'ont toujours beaucoup tenu à cœur, savoir: Voltaire et des troupes françaises. » Voilà, en effet, les deux passions de Frédéric, et qui se disputeront toute la première moitié de sa carrière de roi: la guerre
et l'esprit; être un grand poète, devenir un grand capitaine !
Ce côté de poète qui se dissimulait dans la Correspondance avec M. de Suhm, et qui disparaissait dans le philosophe amateur de la vérité, se déclare tout à fait et en toute naïveté dans les lettres à Jordan. La guerre elle-même ne vient qu'en second lieu, et être capitaine paraît à Frédéric quelque chose de plus étranger à sa nature que d'être poète. Après la victoire de Chotusitz (17 mai 1742), Frédéric écrit à Jordan: «Voilà ton ami vainqueur pour la seconde fois dans l'espace de treize mois. Qui aurait dit, il y a quelques années, que ton écolier en philosophie, celui de Cicéron en rhétorique et de Bayle en raison, jouerait un rôle militaire dans le monde? Qui aurait dit que la Providence eût choisi un poète pour bouleverser le système de l'Europe et changer en entier les combinaisons politiques des rois qui y gouvernent ? » Il ne se trompe que sur un point, sur la qualité de poète qu'il s'attribue; mais il y a dans ce premier étonnement d'être devenu capitaine quelque chose d'imprévu et de piquant, et qui jette de la lumière sur le procédé de formation et sur la nature intérieure de Frédéric.
On voit poindre sa première pensée d'invasion en Silésie et son désir tout d'abord « de gagner la confiance du public par quelque entreprise hardie et heureuse ». A peine entré en campagne, Frédéric tient Jordan au courant de tout. Habitué à le voir chaque jour et à causer avec lui à chaque heure, il continue ce commerce de loin par de petits billets charmants d'intention et presque de bonhomie. Ce n'est pas la guerre pour la guerre qu'aime Frédéric, ce n'est pas même la guerre pour la conquête: « J'aime la guerre pour la gloire,
dit -il; mais si je n'étais pas prince, je ne serais que philosophe. Enfin il faut dans ce monde que chacun fasse son métier, et j'ai la fantaisie de ne vouloir rien faire à demi. » Jamais on n'a mieux vu le parti pris à l'avance d'être un grand prince, et le ferme propos de faire supérieurement tout ce qui concerne ce métier de roi. Il y a du novice dans ces premières confidences belliqueuses de Frédéric à Jordan; ce n'est pas, comme pour Napoléon, dès le premier jour, le grand géomètre militaire embrassant du haut des Alpes son échiquier et développant, avec une perfection intentive, des combinaisons profondes et savantes que l'héroïsme exécutera comme la foudre. Frédéric se forme lentement; il s'essaye, il entame, il échoue, il revient à la charge; il s'y prend et reprend maintes fois. Cela est sensible dans les deux premières guerres de Silésie; cela le sera jusqu'à la fin et au milieu des plus belles combinaisons de la guerre de Sept Ans: « Je ne mérite pas, écrivait-il à Algarotti (4 janvier 1759), toutes les louanges que vous me donnez: nous nous sommes tirés d'affaire par des à-peu- près. » Ainsi en pleine guerre, et si habilement qu'il la fasse, Frédéric n'est pas tout à fait dans son élément. Je sais que, tout en donnant, comme il dit, « ce métier à tous les diables, » il convient cependant qu'il le fait volontiers; mais, d'un autre côté, il est sincère, il n'est pas dans le faux quand il ajoute: « Si j'avais le choix, j'avoue que je préférerais d'être le spectateur de ces scènes dont je suis acteur bien malgré moi. » Pendant ces premières guerres de Silésie, ce n'est pas malgré lui qu'il est acteur, il ne l'est que parce qu'il Ta voulu. Pourtant les lettres à Jordan nous monurent qu'il ne l'a voulu que par point d'honneur, par amour
pour un fantôme «le réputation qu'il ne &ait commeni
définir: '(Tu me trouveras plus philosophe que tu ne l'as cru. Je lai toujours été, un peu plus, un peu moins. Mon âge, le feu des passions, le désir de la gloire, la curiosité même (pour ne te rien cacher), enfin un instinct seciet m'ont arraché à la douceur du repos que je goûtais, et la satisfaction de voir mon nom dans les gazettes et ensuite dans l'histoire m "a séduit. » Les lettres de l'ami qui guerroie à l'ami casanier qui est resté dans sa bibliothèque sont pleines de ces piquants et humains aveux.
Quant à Jordan, il demeure fidèle à son rôle de savant, d'homme paisible et de philosophe ami de l'humanité. L'esprit est un peu masqué dans ces lettres de Jordan ; en Usant bien, on le retrouve néanmoins, et l'on comprend quelques-unes de ces qualités réelles qui lui attachaient Frédéric: ■ M. de Brackel, écrit Jordan au roi (11 mars 1741), offre de parier contre qui voudra la somme de cent louis que la paix sera faite en trois mois de temps. Si je pouvais l'accélérer en sacrifiant toute ma bibliothèque, j'y mettrais le feu avec autant de zèle qu'Ërostrate le mit au temple d'Ëphèse. Mon Horace, mon bel Horace y passerait, je le jure. » Pour sentir le prix de ce vœu de Jordan, il faut savoir de quelle importance est à ses yeux sa chère bibliothèque, la seule rivale qu'ait le roi dans son cœur.
La veille de la première bataille de Frédéric, de la victoire de Molhvitz (10 avril 1741), qui tint à si peu de chose, Frédéric écrit à Jordan : « Mon cher Jordan, nous allons nous battre demain. Tu connais le sort des armes; la vie des rois n'est pas plus respectée que celle des particuliers. Je ne sais ce que je deviendrai. Si ma destinée est
finie, souviens-toi d'un ami qui t'aime toujours tendrement; si le Ciel prolonge mes jours, je t'écrirai dès demain et tu apprendras notre victoire.
Adieu, cher ami, je t'aimerai jusqu'à la mort. »
De même il fera l'année suivante à la bataille de Chotusitz ; cette fois le roi écrit à son ami du champ de bataille même, le soir de la victoire (17 mai 1742) : i Cher Jordan, je te dirai gaiement que nous avons bien battu l'ennemi. STous nous portons tous bien. Le pauvre Eottenbourg est blessé à la poitrine et au bras, mais sans danger, à ce que l'on croit. — Adieu; tu seras bien aise, je crois, de la bonne nouvelle que je t'apprends. Mes compliments à Césarion (Keyserlingk). » Ce jeune roi victorieux, et malgré tout, à cette date, plus philosophe et plus homme de lettres encore qu'autre chose, écrivant ses billets soigneux et attentifs, sa première pensée après la victoire, à un bon et digne bibliophile son ami, qui n'a rien de brillant et qui ne lui est utile que dans l'ordre de l'esprit et des jouissances morales, c'est touchant- c'est honorable pour la nature humaine et pour la nature même des héros.
Il y a tout à côté, dira-t-on, des railleries et des sarcasmes appelés jeux de prince, des coups de griffe du lion qui compensent bien des douceurs. Frédéric, dans les intervalles des combats, a essayé de faire venir Jordan à l'armée, au camp de Mollwitz, à celui de Strehlen; Jordan y est venu, mais, peu belliqueux de sa nature, il a eu quelque faiblesse et s'en est vite retourné. Frédéric le plaisante fort là- dessus et y mêle toutes sortes de contes où il fait intervenir les médecins de Breslau et les apothicaires. Jordan, qui a de la dignité et qui veut être respecté, lui répond: « Je n'ai quitté le camp que lorsque Votre Majesté
m'a ordonné de le quitter; si j'ai fait connaître qnelqne sentiment de crainte, c'est une preuve que j'ai été plus naturel que prudent. . . L'histoire du médecin de Breslau, débitée à Votre Majesté, serait fort jolie, si elle ne regardait pas un homme qui n'a de maladie que celle* d'aimer trop le genre humain et de penser tristement. » Frédéric gronde son ami de s'être formalisé et d'avoir pris au sérieux un badinage; il continue quelque temps encore ces plaisanteries qui, si elles ne sont pas de très bon goût, ne sont point du tout d'un mauvais cœur; il essaye, tandis que la guerre se prolonge, de calmer les inquiétudes de son ami, d'adoucir son humeur uoire et de lui insinuer de cette philosophie qui se sent déjà du voisinage de la politique: « Je vous prie, mettez -vous l'esprit en repos sur l'Europe. Si l'on voulait prendre à cœur toutes les infortunes des particuliers, la vie humaine entière ne serait qu'un tissu d'afflictions. Laissez à chacun le soin de démêler sa fusée comme il pourra, et bornez-vous à partager le sort de vos amis, c'est-à-dire d'un petit nombre de personnes. C'est, en honneur, tout ce que la nature a droit de demander d'un bon citoyen ...» Jordan, tout en convenant que ce serait plus sage d'en agir ainsi, continue de s'affliger des maux qui frappent l'espèce en général, par la raison, dit-il, que « la société ne fait qu'un corps », et que tous les membres sont solidaires.
Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer, d'après ce que j'ai dit, que le grand guerrier ne se dénote point déjà en Frédéric. Il y a des éclairs d'Annibal qui percent à travers ce fatras de rimes et dans ces confidences presque toutes littéraires entre amis. Dès l'entrée en campagne, le roi a confiance en ses troupes; il a su les animer de sa passion
de gloire: «Mes troupes en ont le cœur enflé, et je te réponds du succès. » Au camp de la Xeisse (15 septembre 1741), au moment où il espère encore amener M. de Neipperg à une bataille, le roi écrit : Xous avons le plus beau camp du monde, et ces deux armées qu'on aperçoit d'un coup d'œil semblent deux furieux lions couchés tranquillement chacun dans leur repaire. » Un jour, trois ou quatre mille hommes de la garnison de Brunn, dans une sortie, attaquent un régiment de quatre cents Prussiens logés dans un village; le village est brûlé, mais les ennemis sont repoussés et chassés sans avoir gagné le moindre avantage: « Truchsess (le colonel), Varenne et quelques officiers, écrit le roi, ont été légèrement blessés: mais rien ne peut égaler la gloire que cette journée leur vaut. Jamais Spartiates n'ont surpassé mes troupes, ce qui me donne une telle confiance en elles, que je me crois dix fois plus puissant que je n'ai cru l'être par le passé. Xous avons fait plus de six cents prisonniers hongrois, et nos braves soldats, qui ne savent que vaincre ou mourir, ne me font rien redouter pour ma gloire. » L'orgueil du guerrier patriote perce dans tout cet endroit. En général, on voit nettement se dessiner les premiers élans de la valeur guerrière de Frédéric dans cette Correspondance avec Jordan.
Plus habituellement, il s'entretient avec lui de leurs goûts communs; dans les intervalles de loisir, le roi continue d'étudier sous sa tente et d'appliquer son esprit à tous les sujets; mieux vaut, pense-t-il, dans cette courte vie, user soi-même de ses ressorts, car ils s'usent sans cela inutilement et par le temps, sans que l'on en profite. » Il lit donc, il compose, il pense beaucoup, tout comme dans les journées de Euppin et de Remusberg. Il essaye
sa plume à des descriptions où l'on retrouve l'écrivain de talent. De Znaïm, par exemple, il écrira : « Les maisons ont toutes ici des toits plats à l'italienne; les rues sont fort malpropres, les montagnes âpres, les vignes fréquentes, les hommes sots, les femmes laides, et les ânons très communs. C'est la Moravie en épigramme. » Dans ces répits que lui laisse l'ennemi, il demande à Jordan des nouvelles de Berlin, et de le tenir au courant de tous les propos et les raisonnements politiques du public, qui lui semblent, la plupart du temps, fort saugrenus. Jordan lui envoie donc le bulletin très véridique des conversations et des commérages de Berlin, et dès le premier jour il en donne idée dans cet aperçu fidèle : « Le goût de la politique commence à s'introduire à Berlin. On commence toutes les conversations par se demander: Que font les armées ? où sont elles ? Les gens de lettres quittent leurs livres pour lire les gazettes, qui mentent, et qui ne nous sont jamais favorables, je ne sais pourquoi. » L'orgueil national pourtant finira par se décider à l'admiration, et la joie générale éclatera à la seconde victoire.
Un jour, en attendant cette seconde bataille qui tarde et qui doit bientôt se livrer, Frédéric écrit à Jordan: «Envoyez-moi un Boileau, que vous achèterez en ville; envoyez-moi encore les Lettres de Cicéron, depuis le tome III jusqu'à la fin de l'ouvrage, que vous achèterez de même; il vous plaira de plus d'y joindre les Tusculanes, les Philippiques et les Commentaires de César. » Cette bibliothèque de campagne, envoyée par Jordan, et qui ne quitta plus le roi, fut pillée avec tous ses bagages dans la seconde guerre de Silésie, à la bataille de Soor (30 septembre 1745); Frédéric alors écrivit à son autre ami et ancien précepteur
13 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 193
Duhan, pour qu'il eût à lui racheter ces mêmes ouvrages et quelques autres. Jordan venait de mourir; on vendait sa bibliothèque; Frédéric indiquait à Duhan ce moyen de se procurer les ouvrages qu'il désirait et qui devaient se trouver parmi les livres du défunt. Duhan s'empressa de faire la commission, et envoya les volumes au roi. Frédéric, en les recevant, en y reconnaissant cette inscription que Jordan mettait en tête de tous ses livres: Jordani et amicorum, se sentit tout ému: « Je vous avoue que j'ai eu les larmes aux yeux lorsque j'ai ouvert les livres de mon pauvre défunt Jordan, et que cela m'a fait une véritable peine de penser que cet homme que j'ai tant aimé n'est plus. Je crains Berlin pour cette raison, et j'aurai bien de la peine à me sevrer des agréments que me procuraient autrefois dans cette ville l'amitié et la société de deux personnes que je regretterai toute ma vie. (Jordan et KeyscrUngk.) »
A Berlin, lorsque Jordan n'était pas malade, il voyait le roi tous les jours, de sorte que celui-ci pouvait dire avec regret, après l'avoir perdu: « Zs ous avons vécu sans cesse ensemble, i La première guerre de Silésie terminée (juin 1742), Frédéric n'a plus qu'un désir, revenir administrer en bon et sage roi ses peuples: « J'ai fait ce que j'ai cru devoir à la gloire de ma nation; je fais à présent ce que je dois à son bonheur. Le sang de mes troupes m'est précieux, j'arrête tous les canaux d'une plus grande effusion..., et je vais me livrer de nouveau à la volupté du corps et à la philosophie de l'esprit. » Telle était sa disposition sincère après sa première conquête, après ce premier beau morceau d'histoire; il aspirait à en rester là, et, l'épisode terminé, à rentrer dans ses propres voie3, c'est-à-dire une bonne ad-
minist ration, une libre et gaie philosophie, l'amitié et les beanx-arts. Il explique assez an long à Jordan les raisons qu'il a eues de faire sa paix séparément de la France, et il lui donne la clef de sa morale de souverain: chez un souverain, c'est l'avantage de la nation qui fait la règle et qui constitue le devoir: «pour y parvenir, il doit se sacrifier lui-même, à plus forte raison ses engagements, lorsqu'ils commencent à devenir contraires au bien-être de ses peuples. » Les années qui suivirent ne firent que resserrer l'intimité de Jordan et du roi. Frédéric était engagé dans sa seconde guerre, lorsque la maladie de poitrine de son ami s'aggrava au point de ne laisser aucun espoir. Jordan écrivit au roi une lettre dernière, dans laquelle, au milieu de l'expression d'une tendre reconnaissance, il touchait un mot de religion; c'était comme une demi-rétractation de certaines plaisanteries qui avaient eu cours entre eux à ce sujet: « Sire, mon mal augmente d'une façon à me faire croire que je n'ai plus heu d'espérer ma guérison. Je sens bien, dans la situation où je me trouve, la nécessité d'une religion éclairée et réfléchie. Sans elle, nous sommes les êtres de l'univers les plus à plaindre . . . Comme on ne connaît la nécessité de la valeur que dans le péril, on ne peut connaître l'avantage consolant qu'on retire de la religion que dans l'état de souffrance, s Frédéric répondit à son ami avec tendresse par deux billets consécutifs, dont voici le dernier: « Mon cher Jordan, ne me chagrine pas par ta maladie. Tu me rends mélancolique, car je t'aime de tout mon cœur. Ménage-toi, et ne t'embarrasse pas de moi; je me porte bien. Tu apprendras par les nouvelles publiques que les affaires de l'État prospèrent. — Adieu; aime-moi un peu, et guéris-
toi, s'il y a moyen, pour ma consolation. » Frédéric arriva mi-même à Berlin; il vit son ami an lit de mort (23 mai 1745). Quand le frère de Jordan vint, le lendemain matin, lui annoncer la triste nouvelle, la première chose qui frappa ses yeux, en entrant dans le cabinet du roi, fut le portrait de celui qu'ils avaient perdu. Pendant le récit des derniers moments, frère et roi ne purent, ni l'un ni l'autre, contenir la vive affliction qu'ils éprouvaient, et les derniers détails furent comme étouffés dans leurs sanglots.
Une autre amitié d'une autre nuance, mais également sincère et fidèle, est celle que Frédéric voua jusqu'à la fin à son vieux compagnon d'armes et général le baron de La Motte-Fouqué. De quatorze ans plus âge que Frédéric, Fouqué était, comme Jordan, fils d'un réfugié français; il avait de bonne heure témoigné au prince royal beaucoup d'affection et de dévouement, avait obtenu la permission de l'aller visiter pendant sa détention au fort de Custrin, avait été de la société intime de Kemusberg, et était devenu l'un des plus habiles lieutenants de Frédéric dans ses guerres de Silésie et dans celle de Sept Ans. Dangereusement blessé dans la victoire de Prague, blessé et pris par les Autrichiens dans la funeste mais honorable défaite de Landeshut (23 juin 1760), il fut, au retour de sa captivité, l'objet des soins constants et de l'amitié toute fraternelle du roi. On a comparé la série de billets que celui-ci adresse à son vieux général à la Correspondance de Trajan et de Pline; j'aime mieux ne comparer cette Correspondance gracieuse et unique en son genre qu'à elle-même. Il n'est sorte de présents, de faveurs, de coquetteries aimables, que Frédéric n'invente pour complaire à ce vieux militaire brisé de bles-
sures, pour prolonger ses jours et lui réjouir le cœur. La prévôté de l'église cathédrale de Brandebourg se trouve vacante; il la lui donne et le fait bénéficier ecclésiastique malgré lui. Quand il passe à Brandebourg, il s'invite à dîner et à coucher sans façon sous son toit. Quand il le sait malade, il lui envoie son médecin Cothenius pour lui indiquer les vrais remèdes. Un joui-, c'est un service d'argent, un autre jour, un service de porcelaine, ou bien un grand verre qu'il a trouvé à Berlin dans la succession de son père, tantôt c'est du quinquina, tantôt du chocolat qu'il lui envoie; vin du Ehin, vin de Hongrie, du café turc dont on vient de lui faire présent, que sais-je encore? mais toujours il lui envoie quelque chose. Primeurs et friandises ne cessent de pleuvoir de Sans- Souci à Brandebourg. Quand Frédéric a adopté quelqu'un, il est ingénieux à le combler ; il y met une malice aimable. Il veut que, pour ce vieux général réduit à l'inaction, et en dédommagement des fatigues et privations de sa vie passée, la vie de chanoine désormais soit complète. Fouqué, à chaque présent dont il sent l'intention, est attendri; il ne sait comment reconnaître cette amitié qui, depuis plus de trente ans, le cherche et l'honore, mais qui se multiplie surtout depuis que lui n'est plus bon à rien et n'est plus propre à y répondre que par ses sentiments : « Ce qui vous distingue, Sire, des autres princes, c'est que vous faites tant de bien à un homme qui ne peut, par le moindre service, vous en témoigner sa reconnaissance. Quand il le voit étonné d'être l'objet de tant de soins, Frédéric le rassure simplement et par des mots naturels, puisés dans la meilleure et commune humanité: « Vous vous étonnez que je vous aime : vous devriez plutôt vous étonner si je n'aimais pas un officier
de réputation, honnête homme, et de plus mon ancien ami. » Quoique Frédéric n'ait que cinquantequatre ans lorsque Fouqué en a soixante-huit, il se fait exprès vieillard comme lui: très brisé luimême par les fatigues, il se suppose du même âge que son vieux compagnon: « J'attends ici tranquillement dans mon trou le retour du printemps (9 février 1766); cette saison-ci n'est pas faite pour notre âge. Kous autres vieillards ne ressuscitons qu'au printemps, et végétons en été; mais l'hiver n'est bon que pour cette jeunesse bouillante et impétueuse qui se rafraîchit à des courses de traîneaux et à se peloter de neige. » Quelquefois il y a un retour vers les choses de guerre; Frédéric, au fort de ses grandes manœuvres, ne peut retenir un cri de satisfaction militaire : « Xous exerçons à présent de corps et d'âme (avril 1764), pour remettre nos affaires en bon train. Cela Commence à reprendre, et je vous avoue que j'ai du plaisir à voir reformer de nouveau cette armée que j'ai connue si bonne autrefois, que j'ai vu ruiner par des guerres sanglantes, et qui, comme un phénix, renaît de ses cendres. » Mais le plus souvent il craint de donner à son ami des regrets en lui parlant des choses auxquelles celui-ci ne peut plus participer. Il se borne donc à l'entourer de soins, de petits présents, d'étrennes à la Noël, au jour de l'an, à chaque anniversaire: «Le 6 mai (1770), jour de la bataille de Prague. — Je vous envoie, mon cher ami, du vieux vin de Hongrie pour vous en délecter, le même jour que vous fûtes, il y a treize ans, si cruellement blessé par nos ennemis. » Il traite évidemment ce digne survivant des grandes guerres comme un vieillard perclus avant le temps; il veut lui donner des joies d'enfant jusqu'au dernier jour. En lisant ces
détails auxquels on s'attendait si peu, on est heureux de sentir qu'on a affaire à des hommes, rien qu'à des hommes.
Les sentiments d'amitié dont Frédéric était si capable se trouvent épars encore dans beaucoup de ses Correspondances; ce n'est pourtant ni dans celle avec Algarotti, ni dans celle avec d'Argens, qu'il les faut chercher. Le goût plus ou moins vif que Frédéric eut pour ces gens d'esprit ne trouva point à s'appuyer sur une estime assez solide de leur caractère. Il faut distinguer des moments très différents dans les amitiés et dans la société du grand Frédéric. Le premier moment, nous l'avons vu, tout idéal et pur, est celui de la société de Remusberg, qui s'étend jusqu'à l'avènement au trône. En 1740, un autre moment commence; Frédéric s'était dit de bonne heure: tKe prenons que la fleur du genre humain. » Une fois maître des choses, il essaya de réaliser ce vœu et de réunir ce qu'il y avait de plus piquant, de plus vif et de plus sociable en gens d'esprit de toutes nations. L'entreprise était délicate et audacieuse; Frédéric sembla près d'y réussir; mais, après quelques années d'essai et de jouissance, cette seconde société où les Maupertuis, les Algarotti, les d'Axgens n'avaient fait que préparer les voies et qui atteignit tout son éclat en se couronnant de Voltaire, se brisa à l'instant le plus agréable et par le jeu même des amours-propres en présence. Il y eut explosion, comme cela était inévitable dans une combinaison où entraient tant d'éléments combustibles et mobiles. Les uns furibonds et blessés, les autres chagrins et malades, d'autres plus ou moins dégoûtés et inconstants, quittèrent la partie; et, en 1754, Frédéric écrivant à Darget, l'un des absents, et lui parlant du mariage d'Alga-
rotti à Venise, lui disait : « Voilà un grand dérangement dans la société, et vous autres me faites faire maison neuve malgré moi. » La guerre de Sept Ans survint alors, qui interrompit tout projet de reprise paisible et de réunion. Quand elle fut terminée, le roi, comme il dit, reconnut les murailles de la patrie, mais toutes les personnes de sa connaissance avaient disparu. Se tournant autour de lui et cherchant à qui parler, il trouvait à peine quelques débris fatigués de sa société première, ou des académiciens-grammairiens de Berlin qui pouvaient être de quelque utilité, mais de nul agrément. Dans cette disette réelle, ayant essayé vainement d'amener d'Alembert, il y eut un seul homme qui lui fut d'une cordiale ressource pendant de longues années encore, et qui continua de lui procurer le sentiment et l'exercice de cette amitié à laquelle il était destiné par la nature: je veux parler de Milord Maréchal, le noble Écossais, le frère du brave maréchal Keith, tué au service du roi, et le protecteur de Jean- Jacques dans la principauté de Neuchâtel.
Milord Maréchal était à la fois un caractère original, un cœur d'or et un esprit fin; il avait le fonds d'esprit écossais, quelque chose de ce tour que Franklin a également porté dans le conte moral et dans l'apologue. La Correspondance de Milord Maréchal et du roi est des plus intéressantes; elle appartient aux années les plus terribles de la guerre de Sept Ans. Milord Maréchal était durant ce temps gouverneur de ISTeuchâtel au nom du roi de Prusse, et il s'employa de plus au service du roi dans un voyage de négociation en Espagne. Les lettres que Frédéric lui écrit sont admirables de gravité, de tristesse et de fermeté stoïque. Aussi souvent battu que victorieux; seul, ayant la
moitié de l'Europe sur les bras; forcé de tenir tête avec cent vingt mille hommes (quand il est au complet) à trois cent mille ; calomnié par d'odieux libelles dont sa mémoire n'a triomphé encore aujourd'hui qu'imparfaitement, il a bien des paroles simples et magnanimes. Et sur les libelles d'abord: «Vous m'apprenez que mes ennemis me calomnient jusqu'à l'Escurial. J'y suis accoutumé: je n'entends que mensonges répandus sur mon sujet; je ne suis presque nourri que d'infâmes satires et que d'impostures grossières que la haine et l'animosité ne cessent de publier en- Europe. Mais on s'accoutume à tout; Louis XIV devait être à la fin aussi dégoûté et rassasié des flatteries dont il avait sans cesse les oreilles pleines, que je le suis de tout le mal qu'on dit de moi. Ce sont des armes indignes que les grands princes ne devraient jamais employer contre leurs égaux: c'est se dégrader mutuellement. » Après la bataille de Kolin, c'est à Milord Maréchal que Frédéric écrit ces paroles souvent citées (18 juin 1757): « La fortune m'a tourné le dos. Je devais m'y attendre; elle est femme, et je ne suis pas galant. » Après la mort d'un de ses frères, Auguste- Guillaume (20 juillet 1758): «Mon cher Milord, je n'ai pas douté de la part que vous prendriez à la mort de mon pauvre frère. C'est un grand sujet d'affliction pour moi; mais je n'ai pas seulement le temps de le pleurer. » Je ne fais qu'indiquer la lettre sur la mort du maréchal Keith, frère du Milord, tué d'un coup de feu à la bataille de Hochkirch. Au milieu de toutes ses pertes et de toutes ses défaites, Frédéric ne désespère jamais, il a le sang-froid et le caractère. ISon pas qu'il ait, comme d'autres grands capitaines, espérance et foi dans son étoile; son étoile, à lui, ne rayonne pas; il
compte simplement sur cette divinité obscure, le hasard: ■ J'ai trop d'ennemis; cependant, avec un peu de fortune de notre côté et un peu de sottise du leur, on en peut venir à bout. Mais j'ai perdu tous mes amis, s'écrie-t-il, mes proches et mes plus intimes connaissances. A l'âge de cinquante ans. on forme difficilement de nouvelles liaisons; et qu'est-ce que la vie sans les agréments de la société? » A défaut de la religion ou de la poésie, dont on lui voudrait quelque lueur, tel est du moiDS le sentiment sociable et amical encore qui préoccupe Frédéric jusque dans les horreurs de cette lutte prolongée. Enfin la chance tourne et lui redevient favorable. L'impératrice de Russie meurt, et le nouvel empereur se déclare pour lui; cela fait péripétie dans la situation: « Je me reviens, dit-il, comme un mauvais auteur qui, ayant fait une tragédie embrouillée, a recours à un dieu de machine pour trouver un dénoûment . . . ; trop heureux, après sept actes, de trouver la fin d'une mauvaise pièce dont j'ai été acteur malgré moi. » Il ne place pas la gloire plus haut; il ne monte pas au Capitole plus fièrement que cela : — « Je soupire bien après la paix, mon cher Milord; ballotté Tjar la fortune, vieux et décrépit comme je le suis, il n'y a plus qu'à cultiver mon jardin, i — Jean-Jacques Rousseau, sur ces entrefaites, poursuivi en France pour Y Emile, s'était réfugié dans la principauté de Xeuchâtel. Frédéric recommande à Milord Maréchal de lui ménager un asile et de lui faire tenir des secours: « Je vois que nous pensons de même; il faut soulager ce pauvre malheureux, qui ne pèche que pour avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. Je vous ferai remettre cent écus, dont vous aurez la bonté de lui faire donner ce qu'il lui faut pour
ses besoins. Je crois, en lui donnant les choses en nature, qu'il les acceptera plutôt que de l'argent. Si nous n'avions pas la guerre, si nous n'étions pas ruinés, je lui ferais bâtir un ermitage avec un jardin, où il pourrait vivre comme il croit qu'ont vécu nos premiers pères. » C'est ainsi que Frédéric entend dans la pratique la tolérance. En retour du bienfait reçu, Eousseau lui adresse pour remerciment une lettre altière, pédantesque, dans laquelle il fait ses conditions: «Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Otez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse... » Frédéric ne se choque point, et à l'étrange boutade du philosophe sauvage il n'oppose que ces mots : « Il veut que je fasse la paix; le bonhomme ne sait pas la difficulté qu'il y a d'y parvenir, et, s'il connaissait les politiques avec lesquels j'ai affaire, il les trouverait bien autrement intraitables que les philosophes avec lesquels il s'est brouillé. » Aussitôt la paix conclue, Frédéric se fait une j'oie de revoir son ami le Milord Maréchal, et, quand celui-ci l'a quitté pour retourner en Ecosse, il essaye de le rappeler à Potsdam par ces paroles où perce cette fois un sourire et un vrai parfum de poésie. « Je finis ma lettre en vous apprenant, mon cher Milord, que mon chèvrefeuille est sorti, que mon sureau va débourgeonner, et que les oies sauvages sont déjà de retour. Si je savais quelque chose de plus capable de vous attirer, je le dirais également. » Milord Maréchal se rendit à ce cordial rappel et s'en revint habiter à Potsdam une maison bâtie exprès pour lui dans le faubourg. Le roi y arrivait par le jardin de Sans- Souci, et no passait pas un jour sans le voir. Ce vieil et dernier ami, objet de ses respects et de ses soins,
ne mourut qu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans, le 25 mai 1778.
Je me suis attaché à démontrer un côté que je crois bien vrai et bien essentiel en Frédéric; quiconque abordera sans prévention la lecture de ses lettres en sera frappé. A l'histoire seule appartient le devoir de l'apprécier dans son ensemble, de marquer avec impartialité les mérites, les grandeurs et les défauts du souverain, et de prendre toute sa mesure: c'est assez pour la critique littéraire, si elle a pu rendre sur un point un hommage et une justice bien dus au plus littéraire des rois.