CONTES NOCTURNES
« Ne penses-tu pas que la connaissance ou le pressentiment du merveilleux est accordé à quelquesuns comme un sens particulier? Pour moi, il me semble que ces hommes, doués d'une seconde vue, sont assez semblables à ces chauves-souris en qui le savant anatomiste Spallanzani a découvert un sixième sens plus accompli à lui seul que tous les autres ... Ce sixième sens, si admirable, consiste à sentir dans chaque objet, dans chaque personne, dans chaque événement, le côté excentrique pour lequel nous ne trouvons point de comparaison dans la vie commune et que nous nous plaisons à nommer le merveilleux... Je sais quelqu'un en qui cet esprit de vision semble une chose toute naturelle. De là vient qu'il court des journées entières après des inconnus qui ont quelque chose de singulier dans leur marche, dans leur costume, dans leur ton et dans leur regard; qu'il réfléchit avec profondeur sur une circonstance contée légèrement et que personne ne trouve digne d'attention; qu'il rapproche des choses complètement antipodiques et qu'il en tire des comparaisons extravagantes et inouïes. »
« Lélio s'écria à haute voix: «Arrêtez, c'est là notre Théodore. Voyez, il semble avoir quelque
chose de tout particulier dans l'esprit, à en juger par la manière dont il regarde le bleu du ciel1. » C'est là Hoffmann, et lui-même nous a donné la clef de son génie. En un temps où on est las de toutes les sensations et où il semble qu'on ait épuisé les manières les plus ordinaires de peindre et d'émouvoir, en un temps où les larges sentiers de la nature et de la vie sont battus, et où les troupeaux d'imitateurs qui se précipitent sur les traces des maîtres ne savent que soulever des flots de poussière suffocante, lorsqu'on avait tout lieu de croire que le tour du monde était achevé dans l'art, et qu'il restait beaucoup à transformer et à remanier sans doute, mais rien de bien nouveau à découvrir, Hoffmann s'en est venu qui, aux limites des choses visibles et sur la lisière de l'univers réel, a trouvé je ne sais quel coin obscur, mystérieux et jusque-là inaperçu, dans lequel il nous a appris à discerner des reflets particuliers de la lumière d'ici-bas, des ombres étranges projetées et des rouages subtils, et tout un revers imprévu des perspectives naturelles et des destinées humaines auxquelles nous étions le plus accoutumés. Dans ses meilleurs contes, là où il se montre réellement inventeur et original, il sait, par les rapprochements fortuits les plus saisissants, par une combinaison presque surnaturelle de circonstances à la rigueur possibles, exciter et caresser tous les penchants superstitieux de notre esprit, sans choquer trop violemment notre bon sens obstiné; ce qu'il nous raconte alors peut sans doute s'expliquer par des moyens humains, et n'exige pas à toute force l'intervention d'un principe supérieur; mais, bien que notre bon sens ne soit pas évidem-