‹ Portraits allemandsChapitre 14 sur 17 · Lettre XXXVII · texte numérisé non relu

Lettre XXXVII

révolution. M. Guillaume Schlegel, par exemple, nous a récemment apporté quelques échantillons peu flatteurs de la mauvaise humeur la plus insolente et la plus lourde dont jamais conseiller aulique se soit avisé. Des hôtes comme M. Bœrne, quoique moins considérables, sont plus aimables assurément et plus faits pour servir de lien libéral entre les deux nations. S"ous avouerons, toutefois, que nous ne prendrions pas moins de plaisir à la lecture des lettres de M. Bœrne, si nous y trouvions, en certains endroits, plus de gravité et de sérieux. H lui échappe, ce nous semble, de parler trop lestement des siens. Il range, en un passage, Klopstock parmi les vieilleries surannées; il qualifie bien superficiellement l'illustre philosophe Hegel et Gœrres.

Dans les observations relatives à la France, on pourrait relever aussi quelques jugements inexacts et légers. Nous n'avons pas totalement oublié, durant la révolution, quoi qu'il en dise, nos études philosophiques du XVIIIe siècle, nous les avons même poussées plus avant et plus haut; nous pouvons nous croire, sans vanité, capables encore de comprendre Condillae et même quelque chose au-delà. Si M. Bœrne avait pris la peine de s'informer à ce sujet, il eût rencontré facilement, à Paris, des conférences philosophiques moins ridicules que celles dont il nous a tracé une agréable caricature.

Il nous paraît avoir mieux saisi notre littérature vivante et en avoir exprimé quelques traits avec bonheur. Ce qu'il dit de MM. Victor Hugo et Mérimée a de la vérité fine, quoique ce soit effleuré en courant. Pour ce qui touche l'auteur de Clara Gazul, toutefois, nous ne saurions passer à M. Bœrne de comparer cette nature d'imagination à une

alouette gui, dans le crépuscule du soir, s'élève, en cercles joyeux, autour de vertes moissons. Cette comparaison, qu'un célèbre critique anglais, Hazlitt, a déjà appliquée fort heureusement au poète Wordsworth, ne saurait convenir à l'allure terme et serrée, à la touche contenue et approfondie du peintre d'Inès et de Catalina. M. B cerne atteint -il plus juste quand il dit de Bug-Jargal et de H an d'Islande : « C'est tout magnifique, plein d'une chaleur d'été; mais l'on désire quelquefois l'ombre et la fraîcheur, et elles manquent. A peine l'histoire se lève qu'elle a déjà atteint l'éclat du midi et qu'elle s'y couche; les yeux vous font mal et on se meurt de chaleur. » Il marque un étonnement ingénu qui fait sourire, quand, à propos des charmantes lettres retrouvées de Diderot à mademoiselle Voland, il s'écrie: « Croiriez-vous que moi, homme de quarante ans, qui en ai vu de toutes les couleurs, elles m'ont fait rougir plus de vingt fois J? . . . Quelle immoralité ! . . . »

Nous signalerons un portrait fort spirituel de M. de Talleyrand. Un bon nombre de maximes politiques et de mots qu'on retient semblent éclos sous la plume étincelante de Eivarol ou de Chamfort. M. B cerne nous explique à merveille un roipoète d'outre-Ehin: « Oui, certes, j'ai lu et entendu parler des sottises qui se passent en Bavière; cela m'a affligé, mais non étonné. Le roi de Bavière a, près de son trône, une confidente, la plus aveuglée quand elle conseille elle-même, la plus corruptible quand il se trouve quelqu'un qui la dirige pour diriger son maître, son imagination. De plus sots princes agissent de beaucoup plus sagement. Eien n'est plus dangereux que de l'esprit sans caractère, que le génie auquel manque la matière. Quand le feu a une fois trouvé son bois, il se tient tranquille

et on n'a qu'à ne pas s'en approcher, pour être en sûreté; mais la flamme sans aliment s'élance de tous côtés avec avidité, lèche çà et là et incendie mille objets avant qu'elle tienne sa proie et que sa proie la tienne. La poésie ne rassasie aucun prince, et s'il a un cœur faible qui ne puisse rien digérer de fort, il s'affaiblit lui-même. »

M. Bœrne a tranché d'un mot la question d'une troisième Eestauration, que de bonnes gens se posent encore tout bas, et qu'ils travaillent sous main à résoudre de leur mieux. Parmi les raisons nombreuses et d'ordre divers qu'on peut mettre en avant contre ces patelines espérances, la sienne n'est pas la moins convaincante à mon gré, et elle a l'avantage d'être courte: «L'image de Napoléon, dit-il, est revenue après quinze ans, et les Bourbons resteront à jamais bannis. — Bien certainement à jamais: car, à la troisième attaque d'apoplexie, l'homme meurt, fût-il roi. »

(Premiers ÏUTidis I.)

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