‹ Portraits allemandsChapitre 3 sur 17 · ET D'ECKERMANN · texte numérisé non relu

ET D'ECKERMANN

H a manqué à Goethe d'être venu à Paris et d'y avoir passé six mois. Il y serait venu, j'imagine, vers 1786, un peu avant son voyage d'Italie; il aurait trouvé l'ancienne société française dans sa dernière fleur; il aurait été un moment à la mode comme tous ces princes du Nord qui y passèrent, comme tous ces princes de l'esprit et de la pensée, Hume, Gibbon, Franklin; on se serait mis à lire Werther et le reste comme on aurait pu, à la volée, pour lui en parler et le bien recevoir. Il aurait apprécié de visu, ce qui est toujours mieux, cette légèreté, cette vivacité, ce bon sens un peu étourdi qu'il sentait très bien de loin, mais qu'il n'est que d'avoir éprouvé et observé de près; lui-même, si attentif et si habile à profiter de tout, il y aurait appris peut-être à s'émouvoir un peu et à évertuer sa nature noble et cligne. Pour nous, Français, c'eût été un grand avantage qu'il se fît voir dès lors, et qu'on le connût comme tant d'illustres étrangers devenus nôtres: on n'aurait pas eu à le découvrir

1. Traduits pour la première fois en français par M. Charles, professeur au lveée Bonaparte; — Paris, Hetzel. 1862.

plus tard à travers Mme de Staël et à l'étudier, à ï'épeler graduellement; il aurait eu son brevet à temps, à son heure. Il aurait été tenté depuis de revenir nous voir vers 1810, et de se rafraîchir dans l'idée de Paris; on se serait lié avec lui, et lui avec nous ; il y aurait eu échange et prêté-rendu comme avec Alexandre de Humboldt. Au lieu de cela, Gœthe, le plus grand des critiques modernes et de tous les temps (car il a profité des bénéfices de son siècle), est toujours resté pour nous un étranger, un demi-inconnu, une sorte de majestueuse énigme, un Jupiter- Ammon à distance dans son sanctuaire; et tous les efforts qu'on fait, non pour le populariser (cela ne se pourra jamais), mais pour le naturaliser parmi nous, n'ont réussi jusqu'à présent qu'à demi. Quelle plus belle occasion pourtant de le connaître presque tout entier que la traduction de ses Œuvres due à la plume élégante et consciencieuse de M. Porchat! Celui-ci, ancien professeur et recteur de l'Académie de Lausanne, auteur pour son compte d'agréables ouvrages en vers et en prose, consacre la fin de son honorable carrière à faire passer dans notre langue toutes les productions du vaste génie auquel il s'est voué.1 Il ne faut point séparer de cette Œuvre, désormais française, de Gœthe, l'exacte et belle traduction de Schiller par M. Adolphe Eegnier ;x Schiller et Gœthe se complètent, se commentent, se pénètrent réciproquement. Un moment rivaux, bientôt unis de la plus tendre et de la plus

1. Œuvres de Gœthe, traduction nouvelle par M. Jacques Porchat (Paris, librairie Hachette), dix vol. in-8°. On y a joint un tome supplémentaire consacré aux Œuvres scientifique* de Gœthe, et qui est à la fois traduction, analyse et appréciation. Ce dernier volume est dû à M. Ernest Faivre, professeur à la Faculté de

de Lyon.

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