‹ Portraits allemandsChapitre 4 sur 17 · Huit volumes in-8°, même librairie · texte numérisé non relu

Huit volumes in-8°, même librairie

(il)

généreuse amitié, ils se prêtent secours, ils s'échauffent ou se modèrent l'un l'autre, ils combinent leur sons pratique ou leur enthousiasme. A ceux qui s'obstinaient à les opposer, à les mettre en parallèle comme cela se pratique vulgairement pour le plus grand plaisir de la médiocrité, à préférer et à sacrifier l'un à l'autre, Gœthe impatienté répondit un jour: « Qu'avez- vous tant à vous disputer pour savoir qui est le plus grand de Schiller ou de moi? Soyez donc contents une bonne fois d'avoir deux gaillards comme nous. »

Et cependant la Correspondance si curieuse, si élevée, un peu trop chargée de métaphysique sans doute, mais aussi animée partout des plus nourrissantes pensées, des plus cordiaux sentiments, entre Gœthe et Schiller, n'a pu être traduite encore et publiée chez nous dans son entier; on se méfie de notre public, on attend qu'il ait témoigné désirer plus vivement la chose : une regrettable lacune subsiste donc entre cette double traduction, d'ailleurs complète et si satisfaisante, des Œuvres de Gœthe et de Schiller; le pont n'est pas jeté entre elles. M. Eegnier et M. Porchat attendent, l'un ou l'autre, le signal: l'honorable éditeur qui est leur ami a différé jusqu'ici de le donner et de croire l'instant propice; et il sait mieux que personne ces sortes d'instants. Se peut-il que nous, lecteurs et public, nous soyons si froids et si patients dans notre désir, et que nous trouvions qu'il n'est pas temps enfin de connaître, après cinquante ans d'attente, et d'écouter dans toute son ampleur et sa fécondité la conversation à cœur ouvert de deux grands poètes, de deux grands esprits!1

1. La Correspondance entre Gœthe et Schiller a été publiée en 1863, 2 v., traduite par la baronne de Carlowitz.

Aujourd'hui, ce sout non pas des lettres, mais des conversations proprement dites de Goethe avec un de ses admirateurs et disciples pendant les dernières années de sa vie, que publie M. Hetzel. La traduction est de M. Charles, professeur au lycée Bonaparte. M. Charles de Nîmes, qui a été longtemps professeur à Montpellier, homme très instruit, original et sincère, est allé étudier, pendant plusieurs années, l'allemand en Allemagne, là où il faut le prendre, c'est-à-dire à sa source, à sa souche et dans sa racine. « Vous avez bien fait, » disait un jour Goethe à un étranger qui venait apprendre l'allemand à Weimar, « de venir chez nous. Ici, où vous n'apprenez pas seulement la langue avec facilité et rapidité, mais où vous pouvez aussi voir sur quels éléments elle repose; notre sol, notre climat, notre manière de vivre, nos moeurs, nos relations sociales, notre constitution, votre esprit emportera tout cela en Angleterre. » C'était à un Anglais qu'il parlait. M. Charles à son tour a rapporté tout cela en France, et il l'inculque tant qu'il peut à ses élèves. Aujourd'hui nous lui devons une traduction fort bonne des Entretiens de Gœthe et (VEcltermann; mais cette traduction, qu'il avait faite au complet, a été abrégée, taillée, — mise en coupe comme une forêt trop épaisse, — par les éditeurs, gens d'esprit et avisés, qui ont dû se soucier avant tout du succès auprès des lecteurs, et du goût français si aisé à dégoûter.

Oh! que Goethe le connaissait bien, ce goût qui, sous tous les masques, même les plus romantiques, est toujours un peu au fond le goût de M. Suard et de M. Andrieux, ce goût qui, avec la meilleure volonté du monde, reste le plus opposé aux habitudes, aux lenteurs et à la bonne foi germaniques, et comme il savait spirituellement le définir, quand il (lisait:

« Les Français sont dans une situation singulière avec la littérature allemande; ils sont tout à fait dans la position de l'adroit renard qui ne peut rien tirer du vase à la longue encolure: avec la meilleure volonté, ils ne savent que faire de nos livres ; ce que nous avons travaillé avec art n'est pour eux qu'une matière brute qu'ils doivent remanier. C'est une pitié de voir comme ils ont défiguré et brouillé mes notes au Neveu de Bameau : rien absolument n'est resté à sa place. »

Les présents éditeurs des Entretiens ont dû procéder de même pour se conformer, disent-ils, « à l'usage de notre pays. » Ils ont fait exactement comme ces mamans prudentes et attentives qui, voyant le morceau trop gros dans l'assiette de l'enfant, le coupent et le réduisent en minces bouchées pour que le cher petit puisse le manger plus aisément et sans risque d'indigestion. Les morceaux, d'ailleurs, pour être coupés menu, n'en sont pas moins exquis, et la lecture, telle quelle, est des plus succulentes.

Eemarquez qu'on a également traduit en anglais ces Entretiens1 et que là aussi on a cru devoir les abréger. Mais on les a abrégés bien moins que chez nous; on a laissé subsister le cadre, on a respecté la suite et la liaison, on n'a supprimé que des horsd'œuvre; on a resserré la trame, mais avec discrétion et insensiblement. Il paraît qu'en fait de germanisme, le goût anglo-saxon lui-même ne peut pas tout porter; mais il est plus robuste, il est moins

1. La traduction anglaise est de miss Fuller, qui fut depuis marquise Ossoli, et qui périt si malheureusement dans le naufrage du Pacifique. Une préface excellente est en tête de cette traduction et, je dois le dire, elle laisse de bien loin en arrière nos préface et avertissement pour l'intelligence élevée du sujet et pour la justesse des appréciations. Miss Fuller était une Américaine de Boston, personne d'un vrai mérite et d'une grande vigueur intellectuelle.

petite bouche qtte le nôtre, et il permet de mordre davantage.

Je veux mordre ici en plein et sans tant de façons; je veux parler de ces Entretiens, comme je les ai lus, au long, et en m 'aidant moins encore de la traduction de M. Charles que de l'original lui-même, auquel une intelligence amie a bien voulu m 'ouvrir un entier et facile accès.

Et qu'était-ce d'abord que l'interlocuteur, cet Eckermann, qui, venu à Weimar pour visiter et consulter l'oracle, y demeura durant les huit ou neuf dernières années que Goethe vécut encore? Eckermann n'avait en lui rien de supérieur; c'était ce que j'ai appelé ailleurs une de ces natures secondes, un de ces esprits nés disciples et acolytes, et tout préparés, par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une première piété admirative. à être les secrétaires des hommes supérieurs. Ainsi, en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Xicole pour Arnauld, l'abbé de Langeron ou le chevalier de Eamsai pour Fénelon; ainsi eût été Deleyre pour Eousseau, si celui-ci avait permis qu'on l'approchât. Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père était porte-balle et habitait un village aux environs de Hambourg. Élevé dans la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant ramasser du bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise saison, ou accompagnant l'été son père dans ses tournées pédestres, le jeune Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait des dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à la poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a raconté lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec bonhomie et ingénuité.

Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans Ton de ces départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il se vit relevé, au printemps de 1813, par rapproche des Cosaques, et il prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit la campagne de l'hiver de 1813—1814. Le corps auquel il appartenait guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant ; le jeune soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique, résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art; il y renonça.

Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre, dans un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des chants patriotiques de Théodore Kœrner, qui était le héros du jour. Le recueil intitulé la Lyre et VEpée le transporta; il eut l'idée de s'enrôler à la suite dans le même genre, et il composa à son tour un petit poème sur la vie de soldat. Cependant il lisait et s'instruisait sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des grands auteurs, particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les admira, mais sans tirer grand profit de leurs œuvres. Ce ne fut que plus tard qu'il se rendit bien compte de la stérilité de cette admiration: c'est qu'il n'y avait nul rapport entre leur manière et ses dispositions naturelles, à lui-même.

5 LU. Sainte-Beuvo, Portraits allemands. C5

H entendit pour la première fois prononcer le nom de Gœthe, et un volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout; là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés, pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y retrouvait le cœur humain et le sien propre avec ses désirs, ses joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le jour, la réalité pure, en pleine lumière et doucement idéalisée. Il aima Gœthe dès lors et sentit un vague désir de se donner à lui ; mais il faut l'entendre lui-même:

« Je vécus des semaines et des mois, dit -il, absorbé dans ses poésies. Ensuite je me procurai Wilhelm Meisfer, et sa Vie, ensuite ses drames. Quant à Faust, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment le3 jours de fête. Mon admiration et mon amour pour Gœthe s'accroissaient journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre chose.

« Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. Gœthe remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité, ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en lui-même, le sens enfin des mille apparitions de la nature et de l'art, se découvrait à moi chaque jour de plus en plus.

« Après une longue étude de ce poète et bien des essais pour reproduire en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers quelques-uns des meilleurs écri-

vains des autres temps et des autres pays, et je lus non seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans les meilleures traductions ...»

Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher Goethe quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir) avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier tant qu'il put, au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu plus libre, et sa démission donnée, à l'Université de Gœttingue. Il avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de poésies dont il envoya un exemplaire à Gœthe, en y joignant quelques explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de critique et de poétique à son intention. Le grand poète n'avait cessé d'être de loin son « étoile polaire. » En recevant le volume de poésies, Gœthe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme le génie en a à tous les degrés ; non content de faire à l'auteur une réponse de sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait conçue de lui. Là-dessus et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann prit courage, adressa son traité critique manuscrit à Gœthe, et se mit luimême en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre dessein d'abord que de faire connaissance avec le grand poète, son idole. A peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, s'acquit d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable et utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de courtes absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le quitter jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.

Après la mort de Gœthe, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses traits véritables

et tel qu'il le portait dans son coeur, il continua de jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; revêtu avec les années du lustre croissant que jetait sur lui son amitié avec Goethe, il finit même par avoir le titre envié de conseiller aulique, et mourut entouré de considération le 3 décembre

Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule; il ne l'est pas. Il est sans doute, à quelque degré, de la famille des Brossette et des Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a rien du gobe-mouche, et ses procès- verbaux portent en général sur les matières les plus élevées et les plus intéressantes, dont il se pénètre tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent. Eemercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et avec des airs de supériorité. X<* rions pas de ces natures de modestie et d'abnégation, surtout quand elles nous apportent à pleines mains des présents de roi.

Goethe, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin 1823), était âgé de soixante quatorze ans, et il devait vivre près de neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus, je n'appelle pas création cette seconde et éternelle partie de Faust, — mais il revenait sur luimême, il revoyait ses écrits, préparait ses Œuvres complètes, et, dans son retour réfléchi sur son

passé qui ne l'empêchait pas d'être attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les trésors de son expérience et de sa sagesse.

Je ne craindrai pas de présenter à l'avance le jugement filial que portait Eckermann de ces conversations si vivantes, après que la mort du maître l'eut laissé dans un vide profond et dans un deuil inconsolable. Quand on a vécu dix ans auprès d'un vrai grand homme, on doit trouver le reste un peu terne et décoloré. « Il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre, » a-t-on dit. Pour son valet de chambre, soit, et encore s'il a l'âme servile; mais s'il l'a libérale comme on en a vu, si cet homme de la maison est en même temps un ami, si ce n'est pas un espion comme on en a vu aussi, s'il est comme le page, comme le noble écuyer était au chevalier, si c'est en un mot un vrai secrétaire de cœur comme de nom, il n'a fait, en voyant de plus près l'esprit supérieur avec qui il a vécu, qu'être plus à même que personne de l'apprécier dans sa riche et haute nature. Ainsi Eckermann pour Gœthe. Il craignait toujours, plus tard, en se ressouvenant, de ne pas ressaisir au degré voulu la vivacité et l'éclat de ses impressions premières; il attendait pour écrire que le parfait réveil se fît en lui, que les heures passées se peignissent dans sa mémoire toutes brillantes et lumineuses, que son âme eût retrouvé le calme, la sérénité et l'énergie où elle devait atteindre pour être digne de voir reparaître en soi les idées et les sentiments de Goethe; «car j'avais affaire, disait-il, à un héros que je ne devais pas abaisser. »

Ainsi pénétré du noble sentiment de sa mission, il la remplit avec une piété que nous ne trouverons

jamais trop minutieuse; et les grands traits, d'ailleurs, il ne les a pas omis, et il nous permet, ce qui vaut mieux, de les déduire nous-mêmes peu à peu de la réalité simple:

« Gœthe vivait encore devant moi, s'écrie-t-il en une de ses heures de parfait contentement et de clarté; j'entendais de nouveau le timbre aimé de sa voix, à laquelle uulle autre ne peut être comparée. Je le voyais de nouveau, le soir avec son étoile sur son habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire et causer gaiement. — Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté de moi, dans sa voiture, en par-dessus brun, en casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur les genoux: son teint brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. — Ou bien, je me voyais encore le soir, dans son cabinet d'étude éclairé par la tranquille lumière de la bougie: il était assis à la table en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche; la douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant au-dessus de mon verre et reposant dans les siens. »

Touchante et muette adoration qui relève cette suite d'esquisses familières! Qu'y manque-t-il ! n'est-ce pas là un charmant et varié tableau f Eckermann avait commencé dïnstinct par être dessinateur; l'étude des modèles lui avait fait défaut; mais sa vocation première est ici justifiée: on voit qu'il avait le sentiment du naturel et de la

vérité. — Et encore dans des tons toujours naïfs, mais avec des couleurs plus poétiques et plus idéalisées, il dira:

« Sa conversation était variée comme ses œuvres. Il était toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir couvert son âme, et, dans certains jours, on sentait auprès de lui comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas, et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu était traversé par le cri du coucou, et dans la plaine en fleur bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter ! sa présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le cœur1. »

C'est bien là l'effet que produisent en général la lecture et le commerce de Goethe: étendre les vues, élargir l'intelligence; — Eckermann, qui l'a aimé, ajoute: élargir le cœur. Jugeons-en nous-mêmes par quelques exemples.

Eckermann, arrivé à Weimar depuis quelques jours, se présente chez Goethe pour la première fois le 10 juin (1823). Midi était l'heure qui lui avait été indiquée. Il remarque tout dès le seuil, comme

1. J'emprunte pour ces parties si bien traduites à un travail inédit d'un jeune admirateur de Gœthe, M. Emile Délerot, qui est allé étudier sa langue et son génie dans sa patrie même et à Weimar. M. Emile Délerot, qui a fait une traduction complète de ces Entretiens, a bien voulu la mettre à mon entière disposition, avec des notes précises et intéressantes. — Sa traduction a paru depuis (1863) dans la Bibliothèque- Charpentier.

en entrant dans un temple, — l'intérieur du vestibule qui, sans être riche, a beaucoup de noblesse et de simplicité, quelques plâtres de statues antiques placées sur l'escalier, et qui annoncent le goût prononcé du maître du logis pour l'art plastique et pour l'antiquité grecque. La maison, à l'étage inférieur, était animée par le mouvement des gens de service, et l'on sentait la présence d'une famille. Un des beaux enfants d'Ottilie, la belle-fille de Goethe, s'approcha du visiteur et le regarda avec de grands yeux. Conduit au rjremier étage par un domestique babillard, Eckermann est introduit dans une pièce qui a pour inscription, au-dessus de la porte, le mot Salve, présage d'un cordial accueil, et de là dans une autre pièce un peu plus grande. Peu d "instants après, Goethe prévenu arrive « en redingote bleue et en souliers. » — « Xoble figure! s'écrie Eckermann; j'étais saisi, mais les paroles les plus amicales dissipèrent aussitôt mon embarras. Xous nous assîmes sur le sofa. Le bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait à tel point que je ne trouvais que peu ou rien à dire. »

C'est l'émotion dont est saisi tout jeune poète ou artiste qui se trouve pour la première fois face à face en présence de l'objet vivant de son culte, l'émotion de tel d'entre nous et de nos générations devant Chateaubriand ou devant Lamartine, l'émotion de Wagner abordant dévotement Beethoven. Heureuse et enviable entre toutes l'impression vierge du premier jour qui se nourrit et se confirme avec les années, qui se fixe en respect inaltérable et en vénération !

Gœthe parle à Eckermann de son manuscrit, lui en fait l'éloge, lui promet d'en écrire au libraire Cotta. Il lui donne quelques conseils sur les projets de voyage qu'Eckermann formait à ce moment, et lui

recommande ce qui lui reste à voir de curiosités à Weimar:

« Je ne pouvais me rassasier de regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont chacun avait son expression, et dans tous se lisait la loyauté, la solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur, sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de l'éloge ou du blâme. Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue espérance, voit enfin exaucer ses vœux les plus chers. »

Le lendemain matin, Eckermann reçoit de Gœthe une carte avec invitation de revenir. Gœthe a pensé à tout; il a jugé d'un coup d'oeil le jeune homme qui lui arrive; il va l'essayer et se l'attacher comme auxiliaire : « Il ne faut pas que vous partiez si tôt, lui dit-il; il faut que nous fassions plus ample connaissance. » Cette fois il paraît tout autre que la veille; il a l'air vif et décidé comme un jeune homme. Le champ des généralités est bien vague; la meilleure manière de se connaître est d'en venir au fait et de se donner rendez- vous sur un terrain déterminé, sur un sujet précis. Plaçant alors devant Eckermann deux volumes du Journal littéraire de Francfort, dans lequel il avait publié, très jeune, des articles de critique en 1772, 1773:

t Ils ne sont pas signés, dit-il, mais comme vous connaissez ma manière de penser, vous les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en pensez; je désire savoir s'ils méritent d'entrer dans la prochaine édition de mes Œuvres. Ils sont maintenant si loin de moi que je ne suis plus compétent pour les juger. Mais vous, jeunes gens, vous pouvez dire s'ils ont pour vous de la valeur, et s'ils présentent quelque intérêt, à notre point de vue littéraire actuel.

On voit, dès les premiers jours, le genre d'emploi qu'il assignera à Eckermann et la fonction que celuici exercera auprès de lui. Goethe sent très bien qu'en vieillissant on n'est plus parfaitement au fait de l'esprit nouveau de la jeunesse, de ce qui plaît ou déplaît aux générations survenantes, de ce qu'elles produisent de remarquable et de digne d'être noté; on a besoin d'être tenu au courant, d'être rafraîchi de temps en temps et d'être averti. Eckermann sera pour Goethe, et par un côté du moins, cet informateur, ce baromètre vivant, cette pierre à aiguiser.

Qu'on veuille y penser : il n'en est pas de Weimar comme de Paris. A Paris on a tout sous la main et à tout instant; on est informé, éveillé, excité, au risque d'en être harcelé; on se sent dérouillé avant d'être rouillé, et au risque d'en être usé. On n'a guère à s'inquiéter de savoir comment on se tiendra au niveau et au courant: pour peu que vous soyez en vue, tout vous arrive, vous envahit, force la consigne, entre par la porte, par la fenêtre. La difficulté est bien plutôt de s'isoler, de se défendre du trop d'information qui, de droite ou de gauche, n'est qu'une distraction perpétuelle; mais, à Weimar, Goethe avait dû songer de bonne heure à la meilleure manière d'entretenir et de renouveler régulièrement l'activité, le mouvement dont il sentait le besoin, — la seule chose qui lui ait un peu manqué. C'était le seul reproche que lui faisait M. Cousin, de « rester toujours à la maison. »

Goethe avait donc organisé sa vie avec ensemble, avec une suprême ordonnance, et dans l'intérêt de cette universalité de goûts qui était le caractère éminent de sa vaste intelligence. On a le tableau de ses applications multiples jour par jour. Très occupé jusqu'à la fin de s'agrandir, de se perfectionner en

tout, de faire de soi « une plus noble et plus complète créature, » il a auprès de lui des représentants des diverses branches d'études auxquelles il est constamment ouvert et attentif. Énumérons un peu: — Eiemer, bibliothécaire, philologue, helléniste : avec lui, Gœthe revoit ses ouvrages au point de vue de la langue et cause de littérature ancienne ;

— Meyer, peintre, historien de l'art, continuateur et disciple de Winckelmann: avec lui, Gœthe causera peinture et se plaira à ouvrir ses riches portefeuilles où il fait collection de dessins et de ce qui est parfait en tout genre; — Zelter, musicien: celuilà est à Berlin, mais il ne cesse de correspondre avec Gœthe, et leur correspondance (non traduite) ne fait pas moins de six volumes; Zelter tient Gœthe au courant des nouveautés musicales, des talents et des virtuoses de génie, et, entre autres élèves célèbres, il lui envoie un jour Mendelssohn, « l'aimable Félix Mendelssohn, le maître souverain du piano, » à qui Gœthe devra des instants de pure joie par une belle matinée de mai 1830 ; — puis Coudray encore, un architecte, directeur général des bâtiments à la cour. Tous les arts ont ainsi un représentant auprès de lui. Mais il y a autre chose que les arts; Gœthe aura donc, pour compléter son Encyclopédie ou ,< on Institut à domicile, — M. de Mùller, chancelier de Weimar: c'est un politique distingué; il tient Gœthe au courant des affaires générales de l'Europe;

— Soret, Genevois, précepteur à la Cour, savant: il traduit les ouvrages scientifiques de Gœthe, et met en ordre sa collection de minéraux. X 'oublions pas sa belle-fille, Mme de Gœthe, Ottilie: elle lui sert volontiers de lectrice ; elle a fondé un Journal polyglotte à Weimar, le Chaos, où toute la société weimarienne écrit; les jeunes gens anglais ou français qui y séjournent, surtout les dames, tout ce monde

collabore et babille dans cette Babel, chacun dans sa langue. « C'est une très jolie idée de ma fille, » disait Goethe. Partout ailleurs, c'eût été un affreux guêpier de bas-bleus: là, ce n'est qu'un jeu de société assez original et amusant, un passe-temps de dilettanti, qui entretient dans ce cercle l'activité de l'esprit et sauve des commérages. Enfin, indépendamment d'un secrétaire attitré, Gœthe fait l'acquisition d'Eckermann, qui va devenir son confident, son Ali (l'Ali de Mahomet), son fidus Achates. Ce rôle est connu, mais personne ne l'a jamais mieux rempli, plus honnêtement, plus loyalement, avec plus de bonhomie. Eckermann donne la réplique au maître, ne le contredit jamais, et l'excite seulement à causer dans le sens où il a envie de donner ce jour-là: avec lui, Gœthe cause de lui-même, de la littérature contemporaine en Allemagne, un Angleterre, en Italie, en France, en Chine, partout; et après des années d'un commerce intime, il lui rendra ce témoignage qui fait aujourd'hui sa gloire:

« Le fidèle Eckart est pour moi d'un grand secours. Il conserve sa manière de voir pure et droite, et il augmente tous les jours ses connaissances; sa pénétration, l'étendue de sa vue s'agrandissent; V excitation qu'il me donne par la part qu'il prend à mes travaux me le rend inappréciable1. »

Et c'est ainsi que se complète autour du grand esprit de Weimar ce ministère général de l'intelligence dont il est le régulateur et le président ; ou, si l'on aime mieux, on y peut voir un petit système planétaire très bien monté, très bien entendu, dont il est le soleil.

Gœthe a donc décidé sans peine Eckermann à demeurer avec lui à Weimar pour l'hiver, — un

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