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Lettre de Gœthe à Zelter, du 14 décembre

hiver qui sera suivi de plusieurs autres. Il lui présente, et avec raison, ce séjour comme un complément d'éducation littéraire et sociale dont le nouveau venu aura à profiter. Dans une visite que tous deux font à léna, il lui parle longuement (18 septembre 1823) de ses idées en poésie, et cet entretien qui nous est conservé forme un des chapitres principaux de la poétique de Goethe:

«Il me demanda si j'avais, cet été, écrit des poésies: c'est ainsi que l'entretien commença. Je lui répondis que j'en avais bien écrit quelques-unes, mais que je manquais du calme nécessaire.

— a Défiez-vous, me dit-il, d'une grande œuvre. C'est là le défaut des meilleurs esprits, de ceux justement chez qui l'on trouve le plus de talent et les plus nobles efforts. Ce défaut a été le mien aussi, et je sais le mal qu'il m'a fait. Combien d'eau a coulé hors de la fontaine ! Si j'avais fait tout ce que je pouvais fort bien faire, cent volumes n'y suffiraient pas.

« Le présent a ses droits ; les pensées, les sentiments qui, chaque jour, se pressent dans une âme de poète veulent et doivent être exprimés. Mais, si on a dans la tête un grand ouvrage, il anéantit tout ce qui n'est pas lui. Toutes les pensées étrangères sont éloignées, et toutes les aises même de la vie sont pour longtemps perdues. Quelle dépense, quelle tension des forces intellectuelles ne faut-il pas seulement pour ordonner en soi-même et pour organiser un grand ensemble, et quelles forces, quelle vie tranquille et sans troubles ne faut -il pas pour procéder à l'exécution, pour fondre tout, d'un seul jet d'expressions justes et vraies! Si l'on s'est trompé dans le dessein de l'ensemble, le travail entier est perdu ; si dans un vaste sujet on ne se trouve pas toujours pleinement maître des idées que l'on vient à traiter. alors de place en place se voit une tache, et l'on reçoit des blâmes. Le poète, pour tant de fatigues, pour tant de sacrifices, ne trouve ni joies ni récompenses, mais bien des ennuis qui paralysent son énergie. Au contraire, si le poète porte chaque jour sa pensée sur le présent,

s'il traite immédiatement, et quand l'inipressi-v toute fraîche, le sujet qui est venu s'offrir à lui, alor.^ ce qu'il fera sera toujours bon, et si par hasard il n'a pas réussi, il n'y a rien de perdu. ■

Et Goethe se mit à citer des exemples de poètes allemands contemporains qui se sont attelés à un grand ouvrage et qui, sauf quelques beaux endroits, ont manqué d:haleine et de force pour l'ensemble. Nous aurions pu, Français, citer l'exemple de Millevoye, de Parny, qui réussissent dans l'élégie, dans les petits sujets personnels, et qui sont ennuyeux dans les longs poèmes chevaleresques. Combien d'esprits et de talents poétiques, dans le temps de la vogue des tragédies ou des poèmes descriptifs, s'y sont épuisés, qui auraient pu toucher ou plaire dans des genres moindres et plus vrais ! Ce que conseille proprement Gœthe, ce n'est pas de se disperser ni de se hâter, ni d'improviser; et lui-même reconnaît qu'il y a des esprits excellents qui ne savent rien faire « le pied dans l'étrier, i et qui ont besoin de recueillement: ce qu'il conseille à Eckermann et aux esprits nés poètes, mais dénués pourtant du grand génie de la conception, ou même à ceux qui en sont doués et en qui les sentiments de chaque jour jaillissent et débordent, c'est de s'épancher, c'est de fixer dans des notes successives, et non pas pour cela fugitives, l'histoire de leur cœur. Combien de charmants livres de poésie, et dans des genres non conventionnels, on aurait ainsi! Les Anglais, depuis William Cowper, le savent bien, eux à qui nous devons tant de recueils vrais, variés, autant d'âmes!

« Ainsi, comme le recommandait Gœthe à Eckermann et à ses pareils, les petits sujets que chaque jour vous présente, rendez-les dans leur fraîcheur, immédiatement, et il est certain que ce que vous ferez sera bon: chaque

jour vous apportera une joie. Vous les publierez d'abord dans les Almanachs, dans les Revues, mais ne vous conformez jamais à des idées étrangères; agissez toujours d'après votre inspiration propre.

« Le monde est si grand et si riche, la vie si variée, que jamais les sujets pour des poésies ne manqueront. Mais toutes les poésies doivent être des poésies de circonstance, c'est-à-dire que c'est la réalité qui doit en avoir donné l'occasion et fourni le motif. Un sujet particulier prend un caractère général et poétique, précisément parce qu'il est traité par un poète. Toutes mes poésies sont des poésies de circonstance; c'est la vie réelle qui les a fait naître, c'est en elle qu'elles trouvent leur fond et leur appui. Pour les poésies en l'air, je n'en fais aucun cas. ,

Et je ne puis m 'interdire ici une remarque à l'adresse de nous autres Français qui avons la manie de découper les pensées de Goethe et de les détacher de ses conversations commes des axiomes. Faites bien attention que si Gœthe ne veut pas de poésies en l'air, il ne fait pas de pensées en Vair non plus. Tout ce qu'il a pensé, il l'a pensé à propos de quelque chose et dans un cas déterminé. Offrez nous-le donc en son lieu autant que possible, et n'effacez pas la circonstance. Xe déracinez pas les pensées sous prétexte de les montrer plus nettes et plus dégagées; elles y perdent de leur sève et de leur fraîcheur. — Je reviens à la poésie d'après Gœthe, et à ce qui la fait naîtie et l'alimente:

« Que l'on ne dise pas, ajoutait-il, que l'intérêt poétique manque à la vie réelle, car justement on prouve que l'on est poète lorsque l'on a l'esprit de découvrir un aspect intéressant dans un objet vulgaire. La réalité donne le motif, les points principaux, en un mot l'embryon; mais c'est l'affaire du poète de faire sortir de là un ensemble plein de vie et de beauté. Vous connaissez Fûrnstein, que l'on appelle le poète de nature. Il a fait un poème sur la culture du houblon, et il n'y a rien de plus joli. Je lui ai conseillé de faire des chansons d'ouvrier,

et surtout des chansons de tisserand; et je suis persuadé qu'il réussira, car il a vécu depuis sa jeunesse parmi de> tisserands; il connaît à fond son sujet, et il sera maîtro de sa matière. Et c'est justement là l'avantage des petits sujets. »

Tout se tient et se complète dans cette suite de recommandations poétiques: en conseillant la poésie naturelle, Goethe ne dit pas de copier des scènes vulgaires; en invitant le poète à s'écouter lui-même, il ne dit pas non plus de roucouler des sentiments et des mélodies plus ou moins connus sur des thèmes et des sujets vagues: il veut un motif, un cadre et un dessin déterminés, et il demande que tout cela soit vu, observé, pris sur le fait, inspiré par la circonstance, dans les moyens et les données de celui qui chante et qui y met son accent, sa manière de comprendre et de sentir. Qu'on parcoure l'admirable volume de ses poésies à lui, chansons, paraboles, élégies, épigrammes,1 vaste prairie de fleurs et de verdure où, quelque part que le regard tombe, chaque point vit, reluit ou scintille de sa couleur propre, et l'on comprendra tout le sens de ce conseil. — « Il n'y a pas une seule ligne de mes poésies, disait-il, qui n'ait été vécue. »

Xou; avons tous plus ou moins, sur la foi des premiers témoins et visiteurs qui nous en ont parlé, cru Gœthe plus insensible qu'il ne l'était. Moimême il m'est arrivé de l'appeler en un endroit « le Talleyrand de l'art, » voulant indiquer par là qu'il tirait à temps son épingle du jeu et qu'il était homme à tricher quelquefois avec les passions mêmes qu'il exprimait. Le mot est bien près d'être injuste; il l'est, et c'est par trop aussi tirer Gœthe

1. C'est ce qui forme le tome premier dans la traduction des Œuvres, par M. Porchat.

SO

du côté de Méphistophélès. Il ne se montre pas tel, en effet, dans l'habitude de la vie, et le diabolique en lui ne dominait pas. Il n'évitait en rien l'émotion, il y restait ouvert et accessible par tous les pores, mais dans les limites de l'art autant que possible; et il s'appliquait surtout à exprimer cette émotion dès qu'elle devenait vive, à la revêtir poétiquement, et par conséquent à la dominer. C'est en ce sens qu'il a pu dire que, contrairement à Schiller, il ne mettait « rien de lui-même dans ses œuvres », tandis que l'autre y versait son âme. Goethe y mettait des accidents de lui-même, sans entamer le fond. Il se maîtrisait. Il cueillait ses émotions à mesure qu'elles levaient en lui et ne les laissait pas s'étendre au dedans et envahir toute l'âme qu'il eût fallu arracher ensuite pour les mettre dehors. Il est le poète des émotions et des impressions, non des entrailles (exceptons toujours Werther). Goethe avait beaucoup aimé Ovide dans sa jeunesse: c'était alors son poète préféré. Herder lui en fit honte et le ramena à l'adoration et à la fréquentation des hautes sources; mais Goethe garda toujours de ce premier penchant, redressé depuis, rectifié et ennobli dans le commerce avec les grands dieux de la Grèce, un dégoût pour la laideur en soi, pour la souffrance, un besoin d'arrêter à temps l'émotion dès qu'elle menaçait de devenir trop douloureuse. C'était un point de désaccord entre lui et Schiller. Celui-ci avait gardé des premières ferveurs révolutionnaires et antisociales de sa jeunesse et de son drame des Brigands un certain goût de cruauté. Ainsi, lorsqu'on jouait le Comte d'Egmont de Goethe, à la scène de la prison, pendant qu'on lisait au comte sa condamnation, Schiller chargé de l'arrangement et de la mise en scène, avait pris sur lui de faire apparaître dans le fond le duc d'Albe

6 LU. Sainte-Beuve, Portraits alleaiands. 81

en masque et en manteau, pour qu'il pût se repaître de l'impression que la. condamnation à mort produirait sur Egmont. C'était une manière de montrer le duc d'Albe insatiable de vengeance et de joies cruelles. « Je protestai, dit Gœthe, et le personnage fut écarté. » Mérimée qui, entre nos auteurs français du jour, était le favori de Gœthe, était bien pourtant un peu entaché lui-même de cruauté ou du moins de dureté dans ses scènes de passion, dans l'exposé et le récit de certaines horreurs (se rappeler surtout la Guzla); mais là encore il se contenait, il ne se laissait jamais entraîner en racontant, et il retraçait ces choses horribles avec sobriété et un parfait sang-froid, comme quelqu'un de neutre et d'impassible; ce dont Gœthe lui savait gré. Gœthe abhorrait les images repoussantes, les symboles lugubres, le gibet, la croix. Il laissait reparaître en cela, le fond de goût ovidien ou du moins olympien dont nous avons parlé. Il poussait même la conséquence logique de son idée du beau et de l'agréable jusqu'à ne pas aimer les lunettes à demeure sur le nez de quelqu'un, et rien ne lui déplaisait plus chez un visiteur que cette machine anguleuse et bizarre braquée et faisant obstacle entre le miroir de l'âme et lui. « La partie n'est pas égale, disait-il; elle n'est pas loyale de la part de ces yeux armés qui sont tout occupés à m 'observer et qui se dérobent. •» Le fait est que les limettes dont se servait, même dans les circonstances solennelles, un Charles- Quint, se concevraient mal sur le nez d'un Sophocle ou d'un Périclès.

Mais je n'ai pu qu'effleurer aujourd'hui cette mine si riche de pensées et de jugements. Xous avons à passer avec Gœthe la revue de presque tous nos auteurs en vogue dans les dix dernières années de la Restauration, à entendre sur eux son avis

vrai et sans fard. Sur ce terrain, qui est tout nôtre, il ne saurait nous être indifférent de le voir venir et se développer.

Avant d'en venir à Gœthe jugeant la France et les Français, donnons-nous le plaisir de le considérer encore par quelques aspects qui lui sont propres.

La science, l'étude de la nature et de la physique, tint de tout temps une grande place dans sa vie et dans sa pensée. Après son premier jet poétique et sa première moisson si riche, si puissante et comme indomptable, il s'apaisa, parut avoir tout donné, et se mit à étudier le monde en savant. Botanique, anatomie, optique, curieux de tout, il se livra à mainte recherche, à mainte expérience, et, passant outre, obéissant à son besoin d'unité, il proposa ses théories. On voit par ses conversations à quel point il en était préoccupé, et combien cette partie un peu contestée de sa renommée lui tenait à cœur. Y avait-il en cela faiblesse, travers, ou simplement conscience intime de sa valeur méconnue % Je crois qu'il y avait un peu de travers en ce qui concernait sa théorie des couleurs. Gœthe n'était pas un physicien, un géomètre ; mais il était un naturaliste, il avait à un haut degré le génie de l'histoire naturelle, le sens et le tact du monde organique, et, de ce côté, en se confiant en sa force, il ne se trompait pas. Il avait fort souffert du premier accueil que les savants de profession avaient fait à ses idées; et, même dans ses derniers jours, la blessure n'était pas encore guérie. Cet homme qui passe pour avoir été si heureux, et dont toute la carrière est comme

un démenti donné à Tinfortune héréditaire des poètes, avait son gravier au pied, qui le blessa iv. Il était vulnérable comme Achille, au talon. Quand il se mettait sur la prévention, sur la petitesse d'esprit avec laquelle tels ou tels savants se refusent à accepter ce qui ne leur est pas présenté par un homme du métier, il ne tarissait pas. Le dédain avec lequel les mathématiciens avaient accueilli sa théorie des couleurs était sa plaie secrète.

« J'ai connu dans ma province, disait-il, des savants qui ne pouvaient lire que dans leur propre bréviaire, » — « Il en est de messieurs les savants, disait-il encore, comme de nos relieurs de Weimar: le chef-d'œuvre qu'on demande au nouveau venu, pour être reçu dans la corporation, n'est pas du tout une jolie reliure dans le goût le plus moderne. Xon, pas du tout! il faut qu'il produise encore une grosse Bible in-folio à la mode d'il y a deux ou trois siècles avec d'épaisses couvertures et en gros cuir. Ce travail est absurde, mais les pauvres artisans s'en trouveraient mal s'ils voulaient prouver que leurs examinateurs sont des niais. ■

Je ne crois pas qu'en parlant ainsi Goethe fût équitable pour tous les savants de nos jours, et le succès de ses vues en physiologie végétale, ou même en anatomie comparée, montre assez que ce n'était pas la seule prévention qui s'opposait à son triomphe dans l'optique.

Soyons juste: l'ambition était par trop grande à lui de prétendre régner aussi dans les sciences ; cette monarchie universelle n'est donnée à personne, même dans le monde des esprits. Détrôner Xewton, égaler pour le moins Voltaire, et approcher de Shakespeare, c'était trop embrasser à la fois par un seul mortel. Le profit que Goethe tira de l'étude de la nature devait être moins direct qu'indirect, moins public qu'individuel, et servir moins à sa gloire qu'à son perfectionnement. L'infirmité la

plus commune des esprits est d'être étroits, exclusifs, de nier une chose en adoptant l'autre. Toute la logique de Hegel n'a été construite que pour réduire et concilier méthodiquement ces contradictions apparentes qui n'en sont pas. Goethe, causant un jour avec Hegel, se félicitait avec raison d'avoir su échapper à cette infirmité sans le secours d'une dialectique artificielle, qui prête au sophisme et qui a toujours l'air d'un jeu. C'était l'étude de la nature qui lui avait appris la large méthode; la nature avait été son livre:

« Avec elle, disait-il, nous avons affaire à la vérité infinie, éternelle, et elle rejette aussitôt comme incapable tout homme qui n'observe pas et n'agit pas toujours avec une scrupuleuse pureté. Je suis sûr que plus d'un esprit chez lequel la faculté dialectique est malade trouverait un traitement salutaire dans l'étude de la nature. »

Admirable vue! il aurait dû se borner à n'être, comme savant, que le premier des amateurs. Le faible de Goethe fut celui des grands esprits immodérés: en aspirant à un nom souverain dans les sciences, il demandait aux hommes plus qu'ils ne peuvent en accorder à un seul; et de ce côté il prêta flanc.

Goethe osait donc se découvrir devant Eckermann et montrer les nombreuses piqûres que son amourpropre avait reçues; il semblait lui dire en les étalant: «Voyez, il n'y a pas d'homme complètement heureux. » Ainsi, un jour qu'il causait de son recueil de poésies à l'orientale, le Divan, et particulièrement du livre intitulé Sombre humeur, dans lequel il avait exhalé ce qu'il avait sur le cœur contre ses ennemis:

« J'ai gardé beaucoup de modération, disait-il; si j'avais voulu dire tout ce qui me pique et me tourmente, ces quelques pages seraient devenues tout un volume.

— Au fond, on n'a jamais été content de moi, et on m'a toujours voulu autre qu'il a plu à Dieu de me faire. On a été aussi rarement content de ce que je publiais. Quand j'avais, pendant des années, travaillé de toutes les forces de mon âme, afin de plaire au monde par un nouvel ouvrage, il voulait encore que je lui fisse, de plus, de grands remercîments parce qu'il avait bien voulu le trouver supportable. — Quand on me louait, je ne devais pas accepter ces éloges avec un contentement calme, comme un tribut qui m'était dû, on attendait de moi quelque phrase bien modeste, par laquelle j'aurais détourné la louange en proclamant avec beaucoup d'humilité l'indignité profonde de ma personne et de mes œuvres. C'était là quelque chose de contraire à ma nature, et j'aurais été un misérable gueux si j'avais fait des mensonges aussi hypocrites. Comme j'avais assez d'énergie pour montrer mes sentiments dans toute leur vérité, je passais pour fier, et je passe pour tel encore aujourd'hui. En religion, en politique, dans les sciences, on m'a partout tourmenté, parce que je n'étais pas hypocrite et parce que j'avais le courage de parler comme je pensais. Je croyais à Dieu et à la Nature, au triomphe de ce qui est noble sur ce qui est bas; mais ce n'était pas assez pour les âmes pieuses. . . Et en politique, que n'ai-je pas eu à endurer! quelles misères ne m'a-t-on pas faites ! ... »

Et, en effet, il est peu d'injures qui aient été épargnées à Goethe. A cet égard comme à beaucoup d'autres, ses conversations nous prouvent que son calme n'était pas de l'insensibilité, mais de la force ; qu'il savait faire taire son indignation et se contenir. C'est un bel exemple.

Goethe mit son ironie presque toute en une fois dans Méphistophélès ; il la condensa encore par-ci par-là, sous forme de dragées ou de pastilles du sérail, dans quelque livre d'épigrammes ; il ne répandit pas sa misanthropie et son amertume dans l'ensemble de son œuvre comme Byron.

Il n'est pas le seul des poètes critiques que des adversaires de secte et de coterie aient accusé « d'être plus qu'un esprit sceptique, d'être un cœur sceptique; de n'avoir ni enthousiasme, ni amitié; de faire vanité de n'aimer qui que ce soit, quoi que ce soit au monde, etc. » Xous connaissons ces injures pour nous avoir été dites:1 mais n'ont-elles pas été dites à Goethe notre maître, tout le premier? Je me souviens d'avoir lu un discouis prononcé ex cathedra à Cambridge (1844), dans lequel l'orateur, s 'emparant contre lui de son étendue et de son impartialité même, l'appelait égoïste, faux, méchant, traître, un homme « qui se jouait avec sang-froid de la paix et de la vertu d'autrui, et qui jouissait du haut de sa sérénité de voir les ruines qu'il avait portées dans les cœurs assez simples pour se confier au sien. » Les Pharisiens de tout temps, les hommes de secte et de parti sont bien les mêmes, qu'ils soient de Cambridge, ou de l'ancienne Sorbonne, ou d'un salon à la mode voisin de la sacristie. Ces injures, dites aux plus grands dans notre ordre et aux meilleurs, nous font rentrer en nous, quand, insultés, nous sommes tentés de nous plaindre, et nous consolent.

« On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune, disait-il (27 janvier 1824); je ne veux pas me plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence. Mais au fond elle n'a été que peine et travail, et je puis affirmer que, pendant mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'un rocher qui veut toujours être soulevé de nouveau. Mes Annales éclairciront ce que je dis là. On a trop demandé à mon activité soit extérieure, soit

1. C'est un écrivain qui passe pourtant pour honorable, M. Nettement, qui, sans me connaître, sans m'avoir jamais rencontré ni vu, m'a prodigué ces aménités.

intérieure. — A mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai bonheur; mais combien de troubles, de limites, d'obstacles n'ai-je pas rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait bien plus aussi comme poète. Je devais, après mon Gœtz et mon Werther, vérifier le mot d'un sage: « Lorsqu'on a fait quelque chose qui plait au monde, le monde sait s'arranger de manière à ce qu'on ne recommence pas. »

En d'autres heures pourtant et dans l'habitude de la vie, il appréciait mieux son rare bonheur: ce bonheur avait été de venir à temps, en tête d'une grande époque qui naissait et qu'il avait en partie dirigée et conduite:

« Je suis bien content, disait-il gaiement un jour qu'il venait de lire de jolis vers d'un tout jeune poète, de n'avoir pas aujourd'hui dix-huit ans. Quand j'avais dix-huit ans, l'Allemagne aussi avait ses dix-huit ans, et on pouvait faire quelque chose; mais maintenant ce que l'on demande est incroyable, et tous les chemins sont barrés. »

Il est donné à ceux qui sont venus en troisième ou en quatrième ligne, à des époques encombrées et à des fins d'école, de sentir toute la justesse de cette observation.

Malgré les dédains et les ironies de Gœthe les jours où sa parole coupait comme la bise, sa fréquentation, au total, sa familiarité prolongée est saine pour l'esprit et rassérénante (sain est un mot quïl aime). Perfectionnons-nous sans cesse et marchons:': c'est sa devise; c'est la meilleure réfutation aussi de la critique envieuse et mesquine. Qu'elle soit toujours arriérée par rapport à nous, cette critique, et qu'elle arrive toujours trop tard, s'attaquant à ce que nous ne somme* déjà plus. Il on est dos talents

comme du serpent qui change bien des fois de peau, a dit Goethe. Les envieux s'attachent à la peau restée sur le chemin et s'y logent, tandis que le serpent à déjà fait peau neuve et brillante, et qu'il continue de se dérouler au soleil. Que cela arrive dars la vie de l'esprit jusqu'à sept fois, et que les ennemis en soient confus!

On a souvent accusé Goethe d'immoralité, parce qu'il avait une très grande étendue de coup d'oeil jointe à une très grande sincérité d'artiste. Il évitait pourtant (à la différence de lord Byron encore) de braver le préjugé dont il avait à souffrir. Montrant un jour à Eckermann deux de ses poésies dont l'intention était très morale, mais où le détail offrait par places trop de raturel et de vérité, il se proposait bien de les garder en portefeuille, disait-il, de peur de scandaliser:

« Si l'intelligence, si une haute culture d'esprit, remarquait-il à ce propos, étaient des biens communs à tous les hommes, le poète aurait beau jeu; il pourrait être entièrement vrai et n'éprouverait pas de crainte pour dire les meilleures choses. Mais, dans l'état actuel, il faut qu'il se maintienne toujours dans un certain milieu; il faut qu'il pense que ses œuvres iront dans les mains d'un monde mêlé, et il est par là obligé de prendre garde que sa trop grande franchise ne soit un scandale pour la majorité des esprits honnêtes. Le temps est une chose bizarre. C'est un tyran qui a ses caprices et qui, à chaque siècle, a un nouveau visage pour ce que l'on dit et ce que l'on fait. Ce qu'il était permis de dire aux anciens Grecs ne nous semble plus, à nous, convenable, et ce qui plaisait aux énergiques contemporains de Shakspeare, l'Anglais de 1820 ne peut plus le tolérer, à tel point que dans ces derniers temps on a senti le besoin d'un « Shakspeare des familles. »

Nous connaissons, sans sortir de chez nous, de ces pruderies et de ces arrangements-là, mais bien

vite nous en rions: — nous en souffrons aussi.

Personne mieux que Goethe ne s'entendait à prendre la mesure des esprits et des génies, de leur élévation et de leur portée; il savait les étages; c'est ce que trop de critiques oublient et confondent aujourd'hui. S'il classait les autres, il se classait aussi lui-même; il s'estimait à son taux, ni trop haut, ni trop bas. Goethe avait assisté dans sa longue vie à bien des développements, à bien des mouvements et des agitations au sein de cette littérature allemande où il régnait: sa domination n'avait pas été toujours incontestée; il y avait eu des essais de révolte ou du moins d'indépendance. C'est ainsi qu'il s'était formé après lui, en dehors de lui, une génération de romantiques (comme ils s'intitulaient), suscitée et guidée par les Schlegel, et qui était très distincte de la première grande génération des Herder, Gœthe, Schiller. On avait fort vanté dans cette école et fort poussé Tieck, un homme d'esprit et de talent très distingué, qu'on n'aurait pas été fâché d'opposer à Gœthe; mais il n'était pas de taille à cela, et lui-même le sentait bien. Aussi ses rapports personnels avec Gœthe, tout en étant bons et parfaitement convenables, s'en trouvaient quelquefois un peu gênés:

« Tieck, disait Gœthe à ce propos, est un talent d'une haute signification (très significatif, c'était encore un des mots favoris de Gœthe), et personne ne peut mieux que moi reconnaître ses mérites extraordinaires; mais si on veut l'élever au-dessus de lui-même et l'égaler à moi, on se trompe. Je peux dire cela très franchement, car je ne me suis pas fait. C'est absolument comme si je voulais me comparer avec Shakspeare qui ne s'est pas fait non plus, et qui cependant est un être d'une nature plus élevée, que je ne regarde que d'en bas, et que je ne peux que vénérer.

Ce sont les jugements d'un tel homme sur la littérature française qu'il nous est précieux et

intéressant de recueillir. Et tout d'abord, à défaut d'un Shakspeare que nous n'avons pas, il disait de celui des nôtres qui en approche le plus, de notre grand Molière:

» Molière est si grand, que chaque fois qu'où le relit on éprouve un nouvel étonnernent. C'est un homme unique: ses pièces touchent à la tragédie, elles saisissent, et personne en cela n'ose l'imiter. L'Avare surtout, dans lequel le vice détruit toute la piété qui unit le père et le fils, a une grandeur extraordinaire et est, à un haut degré, tragique. Dans les traductions faites en Allemagne pour la scène, on fait du fils un parent; tout est affaibli et perd son sens. On craint de voir apparaître le vice dans sa vraie nature... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de temps en temps je contemple des gravures d'après de grands maîtres italiens. Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions. »

Combien ce jugement sur Molière diffère en largeur et en sympathie de celui de Guillaume Schlegel, homme de tant d'érudition et de mérites si divers, mais fermé à quelques égards, auquel il ne fallait pas demander ce que ses horizons ne comportaient pas, et de qui Goethe disait finement après un entretien très instructif qu'il venait d'avoir avec lui: «Il n'y a qu'à ne pas chercher des raisins sur les épines et des figues sur les chardons, et alors tout . est parfait. » Schlegel, qui est tout raisin et toutes figues quand il nous parle de la Grèce, ne nous a guère offert à nous, Français, quand il a daigné s'occuper de nous et de notre grand siècle littéraire, que ses épines et ses chardons.

Il faut distinguer deux temps très différents, deux époques, dans les jugements de Goethe sur nous et dans l'attention si particulière qu'il prêta à la France : il ne s'en occupa guère que dans la première moitié et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. Goethe, à ses débuts, est un homme du xvrne siècle; il a vu jouer dans son enfance le Père de Famille de Diderot et les Philosophes de Palissot; il a lu nos auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son œuvre essentielle qui était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui apprendre à se bâtir une maison à elle, une maison du Xord, sur ses propres fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette littérature d'un siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais mieux défini Voltaire dans sa qualité d'esprit spécifique et toute française, qu'il ne l'a fait: on n'a jamais mieux saisi dans toute sa portée la conception buffonienne des Époques de la Nature ; on n'a jamais mieux respiré et rendu l'éloquente ivresse de Diderot ; il semble la partager quand il en parle: «Diderot, » s'écrie-t-il avec un enthousiasme égal à celui qu'il lui aurait lui-même inspiré, « Diderot est Diderot, un individu unique; celui qui cheicbe les taches de ses oeuvres est un philistin, et leur nombre est légion. Les hommes ne savent accepter avec reconnaissance ni de Dieu, ni de la Xature, ni d'un de leurs semblables, les trésors sans prix. » Mais ce ne Bont pas seulement nos grands auteurs qui l'occupent et qui fixent son attention; il va jusqu'à s'inquiéter des plus secondaires et des plus petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet, d'un abbé Trublet, d'un abbé Le Blanc, et de ce dernier il a mot (|i!' est bien à la française: « Ce Le Blanc

était un homme très médiocre, et pourtant il ne fut pas de l'Académie, w1

Cependant la France changeait; après les déchirements et les catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa métamorphose. Goethe, qui connut et ne goûta que médiocrement Mme de Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand, le grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. A cette époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar ne faisait pas grande attention à la France qui s'imposait à l'Allemagne par d'autres aspects. Et puis il y avait entre eux deux trop de causes d'antipathie. Gœthe reconnaissait toutefois à Chateaubriand un grand talent et une initiative rhétorico-poétique dont l'impulsion et l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les jeunes poètes venus depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de génies, que de ceux de la grande race, de ceux qui durent; dont l'influence vraiment féconde se prolonge, se perpétue au delà, de génération en génération, et continue de créer après eux. Les génies purement d'art et de forme, et de phrases, dénués de ce germe d'invention fertile, et doués d'une action simplement viagère, se trouvent en réalité bien moins grands qu'ils ne paraissent, et, le premier bruit tombé, ils ne revivent pas. Leur force d'enfantement est vite épuisée.

Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de Gœthe du côté de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le

1. L'exactitude m'oblige pourtant à remarquer que ce mot, tel que je le cite d'après un ancien traducteur, a été un peu arrangé en français. Ce que le tour a d'épigrammatique n'est pas dans le texte de Gœthe.

journal le Globe se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici Gœthe se montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par des Français pour la première fois : il se demandait d'où venait cette race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui les maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues ailleurs. Lui qui aimait assez la France, et qui n'avait jamais pu se résoudre à épouser contre elle les haines de ses compatriotes (ce dont il avait recueilli tant de reproches amers), il avait cependant un premier jugement sur les Français, qui n'était pas tout à fait à leur avantage:

«Les Français, disait-il en parlant des traductions allemandes qu'on faisait chez nous (novembre 1824), ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils n'ont pas de fonds et pas de piété. Ce qui leur sert dans le moment, ce qui peut aider à leur parti, voilà pour eux la justice. Aussi, quand ils nous louent, ce n'est jamais qu'ils reconnaissent nos mérites, mais c'est seulement parce que nos idées viennent augmenter les forces de leur parti. »

Il fut bientôt amené à réformer ce jugement et à le rétracter peu à peu:

« Il ne faut pas, disait-il moins d'un an après (11 juin 1825), prononcer de jugement sur l'époque actuelle de la littérature française. L'Allemagne, en y pénétrant, y produit une grande fermentation, et ce n'est que dans vingt ans que l'on verra les résultats qu'elle a donnés. »

Et l'année suivante, il n'hésite plus et se prononce (1er juin 1826):

« Gœthe m'a parlé du Globe. Les rédacteurs, a-t-il dit, sont des gens du monde, enjoués, nets, hardis au suprême degré. Ils ont une manière de blâmer fine et galante: au contraire, nos savants allemands croient toujours qu'il faut se dépêcher de haïr celui qui ne pense pas comme nous. Je mets le Globe parmi les journaux les plus intéressants, et je ne pourrais pas m'en passer. »

Il ne s'occupait guère de nous que « d'hier ou d'avant-hier », il l'avoue; mais il s'en occupait fort:

« (21 janvier 1827.) Les Français se développent aujourd'hui, dit-il, et ils valent la peine d'être étudiés. Je mets tous mes soins à me faire une idée nette de l'état de la littérature française contemporaine, et si je réussis, je veux un jour dire ce que j'en pense. Il est pour moi bien intéressant de voir commencer à agir chez eux ces éléments qui nous ont déjà depuis longtemps pénétrés. Les talents ordinaires sont toujours emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il renferme. Aussi tout chez eux est comme chez nous, même la nouvelle piété: seulement elle se montre chez eux un peu plus galante et plus spirituelle. »

Le mouvement romantique se confondait un peu alors, en France comme en Allemagne, avec le mouvement religieux et néo- catholique, bien que la liaison fût moins étroite.

Mais, si on l'interrogeait sur les vrais talents, sur Béranger, sur Mérimée, auteur dès lors du théâtre de Clara Gazul, Gœthe faisait aussitôt la distinction, et il reconnaissait en eux la vraie marque, l'originalité: «Je les excepte, disait-il: ce sont de vrais talents qui ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de la manière de penser du jour. »

Avoir sa base et son fondement en soi, c'était la chose qu'il estimait le plus; il a parlé quelque part de ces faux talents, qui n'en ont que le semblant et le premier jet:

« Nous vivons dans un temps, disait-il, où il y a tant de culture répandue qu'elle s'est, pour ainsi dire, mêlée à l'atmosphère qu'un jeune homme respire. Il sent vivre et s'éveiller en lui des pensées poétiques et philosophiques ; il les a bues avec l'air qui l'entoure, mais il s'imagine qu'elles lui appartiennent, et il les exprime comme siennes. Quand il a rendu à son temps ce qu'il en a reçu,

il est pauvre. Il ressemble à une source dont l'eau est empruntée; elle coule un certain temps, mais quand le réservoir est épuisé, elle s'arrête. »

Il n'y a de vrai génie ou talent que celui dont on ne peut jamais dire: Il a vidé son sac; car ce n'est pas un sac qu'il a: il est une source.

La visite que fit Ampère à Weimar en compagnie d'Albert Stapfer, au printemps de 1827, fut pour Gœthe une nouvelle et heureuse occasion de se mettre encore mieux au courant de la France et de chacun de ses écrivains en renom ou en promesse. Xous avons ici des deux côtés la confidence des impressions reçues. Dans une lettre adressée à Mme Eécamier le 9 mai 1827 et publiée quelques jours après dans le Globe par suite d'une indiscrétion non regrettable, le jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à rapprocher de ceux dans lesquels Eckermann va nous parler des mêmes entretiens:

« Gœthe, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de diner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits-enfants qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenus de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son souvenir: il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.

« Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire, parce qu'il est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible à tout ce qui se fait de bon partout et dans tous les genres. A genoux devant "Molière

et La Fontaine, il admire Athalie, goûte Bérénice, sait par cœur les chansons de Béranger, et raconte parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. A propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches, et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame récent . . . »

N'oublions pas que la lettre est adressée à Mme Kécamier, favorable à tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.

C'est Gœthe maintenant qu'il nous faut interroger à son tour. La jeunesse d'Ampère le frappa et contrastait en effet avec l'étendue et l'impartialité de ses jugements. Nous étions alors, ou du moins quelques-uns, plus impartiaux dans notre jeunesse que nous ne le sommes devenus depuis. Goethe prit sujet de là pour discourir de Paris et des avantages de cette civilisation active et condensée où tout mûrit vite, et où l'on se forme en si peu de temps:

« Vous, disait-il à Eckermann, dans votre pays, vous n'avez rien acquis si facilement, et nous aussi, dans notre Allemagne centrale, il a fallu que nous achetions assez cher notre petite sagesse. Mais c'est que nous tous, en réalité, nous menons une misérable vie d'isolement! Ce qui s'appelle vraiment le peuple ne sert que fort peu à notre développement, et tous les hommes de talent, toutes les bonnes têtes sont parsemées à travers toute l'Allemagne. L'un reste à Vienne, un autre à Berlin, un autre à Kœnigsberg, un autre à Bonn ou à Dusseldorf, tous séparés les uns des autres par cinquante, par cent milles, et le contact personnel, l'échange personnel de pensées sont des raretés. Je sens ce qui pourrait exister, lorsque des hommes comme Alexandre de Humboldt passent par Weimar et en un seul jour me font

7 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 97

plus avancer dans mes recherches, dans ce qu'il me faut savoir, que je ne pourrais y réussir par des années de marche isolée sur ma route solitaire. Imaginez-vous maintenant une ville comme Paris où les meilleures têtes d'un grand empire sont toutes réunies dans un même espace, et par des relations, des luttes, par l'émulation de chaque jour, s'instruisent et s'élèvent mutuellement; où ce que tous les règnes de la nature, ce que l'art de toutes les parties de la terre peuvent offrir de rjlus remarquable est accessible chaque jour à l'étude: imaginez-vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s'est déroulé un fragment d'histoire. Et encore ne vous imaginez pas le Paris d'un siècle borné et fade, mais le Paris du XIXe siècle, dans lequel, depuis trois âges d'hommes, des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d'idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies, et alors vous concevrez comment une tête bien faite, grandissant au milieu de cette richesse, peut être quelque chose à vingt -quatre ans. »

Certes, de tels témoignages rendus avec cette magnificence, et venant de quelqu'un qui s'est toujours passé de Paris, ne sont pas humiliants pour cette noble tête de la France!

Et Gœthe faisait l'aprjlication de son idée à des talents en vue, à Mérimée qui montrait tant de maturité dans cette première œuvTe de Clara Gazul ; et il cherchait un autre exemple saillant dans Béranger, non plus jeune, mais plein de grâce, d'esprit, d'ironie fine, bien que sorti d'une classe vulgaire. Il le supposait né dans une condition pareille, de parents tailleurs, à Weimar ou à Iéna, soumis à des traverses plus ou moins analogues, et il se demandait « quels fruits aurait portés ce même arbre, croissant dans un tel terrain, dans une autre atmosphère. » Gœthe rendait donc toute justice à l'air vif de Paris.

Ce n'est pas qu'il méconnût le prix de ce calme Elysée de Weimar et d'une vie plus recueillie, lui qui disait: «On peut s'instruire en compagnie, on n'est inspiré que dans la solitude. »

En nous voyant repasser en France par les mêmes querelles, les mêmes discussions dont on était depuis longtemps délivré en Allemagne, sur les unités et les règles artificielles, et en retrouvant les qualifications de classique et de romantique employées à tort et à travers, il s'impatientait un peu:

« Qu'est-ce que nous veut, disait-il aujourd'hui (17 octobre 1828), tout le fatras de ces règles d'une époque vieillie et guindée? Qu'est-ce que signifie tout ce bruit sur le classique et le romantique? Il s'agit de faire des œuvres qui soient vraiment bonnes et solides, et ce seront aussi des œuvres classiques! »

Sur MM. Cousin, Villemain, Guizot, alors dans tout l'éclat de leur enseignement, il avait les jugements les mieux fondés et les plus équitables; il reconnaissait l'éminent mérite de tous les trois, mais il l'accordait particulièrement au dernier. Il lisait en ce même temps les Mémoires de Saint- Simon. Il embrassait les grandes et les moindres choses. La traduction de son Faust par l'aimable et gentil Gérard de Xerval lui avait fait un vrai plaisir, et il la louait comme très bien réussie: « En allemand, disait-il, je ne peux plus lire le Faust, mais dans cette traduction française, chaque trait me frappe comme s'il était tout nouveau pour moi. » Il vérifiait ainsi ce qu'il avait dit autrefois dans une poésie charmante:

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