Berlin
torique par trop littéraire, de retrouver l'homme et le roi dans l'écrivain, et de saluer en lui l'un des meilleurs historiens que nous possédions.
Je dis nous, car c'est en français que Frédéric a écrit, c'est en français qu'il a pensé, c'est aux Français encore qu'il songeait souvent et qu'il s'adressait pour être lu, même quand il écrivait des jugements et des récits d'actions qui étaient si peu faits pour leur être agréables. Écrivain en prose, Frédéric est un disciple de nos bons auteurs, et, en histoire, c'est un élève, et certes un élève original et unique, et par endroits passé maître, de l'historien du Siècle de Louis XIV.
La négligence et l'incorrection avec lesquelles avaient été imprimées jusqu'ici les Œuvres de Frédéric, étaient pour quelque chose dans le peu d'estime que semblaient en faire ceux qui ne sont pas accoutumés à se former un jugement par euxmêmes en toute matière. On ne saurait se figurer à quel point avaient été poussées à cet égard l'infidélité et la licence des éditeurs. Je n'en citerai qu'un seul exemple, resté secret jusqu'à ce jour. En France, en 1759, pendant la guerre de Sept ans, on eut l'idée d'imprimer les Œuvres du Philosophe de Sans-Souci (c'était le titre qu'avait pris Frédéric dans ses poésies et ses premiers essais littéraires). Or, M. de Choiseul, ministre, écrivait, à cette date, à M. de Malesherbes, directeur de la librairie, au sujet même de ce projet et de la demande qu'avaient faite des libraires de Paris d'imprimer le Eecueil qu'on s'était procuré des Œuvres de Frédéric1:
1. Ce Kecueil avait été imprimé en Prusse en 17 en 1T")2; mais ces deux premières éditions, toutes c-onielles, avaient été tirées à très peu d'exemplaires el destinées uniquement aux amis du roi.
À Marly, le 10 décembre.
11 est important. Monsieur, que le ministère du roi ne soit point compromis ni soupçonné d'avoir toléré l'édition des Œuvres du roi de Prusse. Ainsi, en cas que M. Darget (lecteur et secrétaire du roi de Prusse) vienne m'en parler, je l'assurerai fort que je n'ai nulle connaissance de cette impression, et que je vais prendre les ordres du roi pour empêcher qu'elle ne s'exécute en France. En attendant que je voie M. Darget, j'espère que l'édition sera faite et que tout sera dit . . . »
L'édition, à la fois protégée et clandestine, se fit donc; mais il est curieux de voir comment M. de Choiseul s'y prit pour la falsifier, allant jusqu'à dresser de sa main le détail des corrections et modifications à y introduire:
« On ne peut le tolérer (ce Recueil), écrivait -il encore à M. de Malesherbes, qu'en prenant les plus grandes précautions pour qu'il paraisse imprimé en pays étranger, et il ne faut pas perdre de vue cette considération, en exigeant des corrections.
« Par cette considération, je n'en ai proposé que de deux sortes: les unes qui peuvent être faites sans qu'on s'en aperçoive en lisant le texte. Comme ces changements n'ont pour objet que des impiétés du premier ordre ou des traits sur des puissances, on n'a pas à craindre que le roi de Prusse se plaigne qu'on a altéré son texte, et le public ne pourra pas le deviner. . . Mais, en faisant des retranchements, j'ai évité soigneusement de rien substituer au texte. Ce serait une infidélité condamnable.
« Les antres corrections sont des. suppressions «le noms propres, qu'on suppléera par des points on des étoiles. Ce n'est point là non plus ce qu'on appelle une infidélité. C'est peut-être même un égard pour le roi de Prusse ...»
On voit que le ministre qui chassa les Jésuites de France savait pratiquer au besoin l'escobar-
derie, et altérer sous main un texte en disant que ce n'était pas une infidélité. Plus tard, dans ia publication des écrits historiques posthumes du roi de Prusse, l'exactitude, pour mille raisons, n'avait pas été mieux observée, et l'on peut dire, en considérant l'édition qui se publie aujourd'hui à Berlin par les ordres du Gouvernement prussien, et en la comparant aux précédentes, que les Œuvres de Frédéric paraissent aujourd'hui pour la première fois dans un texte authentique et dignement reconnaissante.
L'édition entreprise par le Gouvernement prussien, et qui n'aura pas moins de trente volumes in-4°, est monumentale. C'est ainsi qu'il faudra un jour, et bientôt, que la France publie les Œuvres de Napoléon, œuvres aujourd'hui dispersées, ramassées sans méthode et sans suite, non falsifiées, mais en général presque aussi négligemment imprimées que l'avaient été jusqu'ici celles de Frédéric. Le monument du tombeau de Napoléon ne sera complet que lorsqu'on y aura joint l'édition nationale de ses Œuvres. Quoi qu'il en soit, le Gouvernement prussien et le roi régnant ont pensé qu'il y allait de leur honneur de publier un Ptecueil complet des écrits de l'homme qui fut tout ensemble le plus grand roi et le, premier historien de son pays. Des savants habiles ont été chargés de l'exécution de ce projet; M. Preuss, historiographe de Brandebourg, y préside. La portion historique des Œuvres de Frédéric a eu le pas, à bon droit, sur les autres écrits; elle forme sept volumes, dont cinq sont sous mes yeux. J'en ai pris connaissance, et je les ai examinés avec tout le soin dont je suis capable.
Et pour n'avoir pas à revenu* sur ces détails de l'édition, on me permettra tout d ieux ou
trois remarques. Le texte, typographiquement, est admirable; les titres sont d'un grand goût; les portraits sont beaux: je ne trouve à blâmer que les espèces de vignettes qui terminent les pages à la fin des chapitres, et qui font ressembler par moments ce volume royal à un livre d'illustrations: ces enjolivements, dont le sujet est souvent énigmatique, ne conviennent pas à la gravité monumentale de l'édition. Quant au texte, j'ai dit qu'il est pour la première fois exact et fidèle; on a rétabli bien des traits fermes, bien des phrases énergiques et vives que la prudence ou la pruderie littéraire des premiers éditeurs avait effacées ou adoucies. Je n'aurais pas voulu toutefois qu'on poussât le scrupule jusqu'à rétablir soigneusement des fautes de grammaire. A quoi bon faire dire au roi, par exemple, que M. de Lowendal était marché vers un point, au lien de dire qu'il avait marché ? Frédéric, avant de publier son livre, aurait fait corriger ces vétilles-là par quelqu'un de ses académiciens français de Berlin. Un autre défaut de cette édition, et un défaut grave, c'est de manquer de cartes stratégiques et de plans des lieux, ce qui rend la lecture de ces campagnes fastidieuse et stérile pour la plupart des lecteurs. Comment ne pas joindre à ces histoires de Frédéric un Atlas dressé exprès, du genre de celui que M. Thiers fait exécuter pour son Histoire de Napoléon! Enfin, s'il est permis d'entrer dans ces particularités, qui ne laissent pas d'avoir leur importance pour le lecteur, je me plaindrai, au nom de la France, qu'il n'existe pas à Paris uu seul exemplaire complet des volumes jusqu'ici publiés. La Bibliothèque nationale n'a que cinq volumes; la Bibliothèque de l'Institut n'en possède pas un. Le roi de Prusse, qui distribue cette édition magnifique, a oublié notre Institut de France dan
largesses. C'est par là que le grand Frédéric eût commencé1.
J'ai tout dit sur ces détails en quelque sorte extérieurs, et j'en viens au grand homme qu'on est heureux de pouvoir enfin étudier de près et avec certitude dans la. suite de ses actes et de ses écrits. Frédéric, malgré le tort qu'il s'est fait par certaines de ses rapsodies et de ses paroles, par le cynisme affiché de ses impiétés et de ses goguenarderies, et par cette manie de versifier qui fait toujours sourire, est un vrai grand homme, un de ces rares génies qui sont nés pour être manifestement les chefs et les conducteurs des peuples. Quand on dépouille sa personne de toutes ces drôleries anecdotiques qui sont le régal des esprits légers, et qu'on va droit à l'homme et au caractère, on s'arrête avec admiration, avec respect ; on reconnaît dès le premier instant, et à chaque pas qu'on fait avec lui, un supérieur et un maître, ferme, sensé, pratique, actif et infatigable, inventif au fur et à mesure des besoins, pénétrant, jamais dupe, trompant le moins possible, constant dans toutes les fortunes, dominant ses affections particulières et ses passions par le sentiment patriotique et par le zèle pour la grandeur et l'utilité de sa nation; amoureux de la gloire en la jugeant; soigneux avec vigilance et jaloux de l'amélioration, de l'honneur et du bien-être des populations qui lui sont confiées, alors même qu'il estime peu les hommes. Capitaine, il ne m'appartient pas de le juger; mais, si j'ai bien compris les observations que Napoléon a faites sur les campagnes de Frédéric, et les simples récits de Frédéric
1. A côté de la grande édition in- 4^, il s'en publie une en plus petit format, à l'usage du commun des lecteurs; cette petite édition, qui se vend, est plus facile à trouver.
lui-même, il me semble que ce n'était pas un guerrier avant tout. Il n'a rien, de ce côté, de bien brillant à première vue, ni de séduisant. Souvent battu, souvent en faute, sa grandeur est d'apprendre à force d'écoles, c'est surtout de réparer ses torts ou ceux de la fortune par le sang-froid, la ténacité et une égalité d'âme inébranlable. Quelque éloge que donnent les bons juges à sa bataille de Leuthen, et à quelques-unes de ses grandes manœuvres et de ses opérations, ils ont encore plus de critiques à faire en mainte et mainte occasion. « Il a été grand surtout dans les moments les plus critiques, a dit Napoléon; c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de son caractère. » Ce caractère moral est ce qui ressort encore chez Frédéric à travers le guerrier, et qui demeure bien au-dessus; c'a été une âme d'une forte trempe et un grand esprit qui s'est appliqué à la guerre parce qu'il le fallait, plutôt que ce n'était un guerrier-né. Il n'avait ni la valeur rapide et foudroyante d'un Gustave-Adolphe ou d'un Condé, ni cette faculté de géométrie transcendante qui caractérise Napoléon, et que ce génie puissant appliquait à la guerre avec la même aisance et la même ampleur que Monge l'appliquait à d'autres objets. Doué d'un esprit supérieur, d'un caractère et d'une volonté à l'unisson de son esprit, Frédéric s'est mis au militaire comme il s'est mis à bien d'autres choses, et il n'a pas tardé à y exceller, à en posséder, à en perfectionner dans sa main les instruments et les moyens, bien que ce ne fût peutêtre pas d'abord chez lui la vocation d'un génie propre et qu'il n'y fût pas d'abord comme dans son élément.
La nature l'avait fait avant tout pour régner, pour être roi avec toutes les parties que ce haut emploi commande; et la guerre étant une de ces parties les
plus indispen sables, il s'y voua et il la maîtrisa. « H faut prendre l'esprit de son état, » écrivait-il en riant à Voltaire du milieu de la guerre de Sept ans. Cela n'a l'air que d'une plaisanterie, et cela est vrai. Chez Frédéric, la volonté et le caractère dirigèrent en tout l'esprit.
En général, on n'aperçoit dans aucune des qualités de Frédéric cette fraîcheur première qui est le signe brillant des dons singuliers de la nature et de Dieu. Tout, chez lui, semble la conquête de la volonté et de la réflexion agissant sur une capacité universelle, qu'elles déterminent ici ou là, selon les nécessités diverses. Il est bien le grand roi de son temps; il a le cachet du siècle de l'analyse.
On a cherché à établir une contradiction entre les paroles et les écrits de Frédéric, adepte de la philosophie, et ses actions comme roi et comme conquérant. Je ne trouve pas cette contradiction aussi grande qu'on l'a voulu faire. Je laisse de côté quelques essais et quelques saillies de Frédéric très jeune et prince royal; mais, du moment qu'il conçut son rôle de roi, je trouve tout l'homme d'accord avec lui-même, je le trouve vrai. Et, par exemple, je ne vois pas, dans les histoires qu'il a écrites, un mot qu'il n'ait justifié dans sa conduite et dans sa vie:
« Un prince, disait-il et pensait-il, est le premier serviteur et le premier magistrat de l'État; il lui doit compte de l'usage qu'il fait des impôts; il les lève, afin de pouvoir défendre l'État par le moyen des troupes qu'il entretient; afin de soutenir la dignité dont il est revêtu, de récompenser les services et le mérite, d'établir en quelque sorte im équilibre entre les riches et les obérés, de soulager les malheureux en tout genre et de toute espèce; afin de mettre de la magnificence en tout co qui int le corps de l'État en général. Si le souverain a l'esprit éclairé et le cœur droit, il dirigera toutes ses dépenses à
l'utilité du public et au plus grand avantage de Bdfl peuples. »
C'est ce que fit réellement Frédéric, en paix, en guerre, presque en tout temps, et il y dérogea le moins possible. Quand on a fait le décompte de ses fautes, de ses ambitions et de ses torts personnels, la somme et le fond de sa politique restent encore ce qu'on vient de voir et qu'il a si bien retracé. Pour le juger comme politique, il convient de se dégager du point de vue français, des illusions françaises, et de ce qui nous est resté de l'atmosphère du ministère de Choiseul. Ouvrez, encore une fois, les Mémoires de Frédéric; il ne cherche point, en les écrivant, à farder la vérité. Je ne sais pas d'homme qui, plume en main, soit moins charlatan que lui; il dit ses raisons et ne les colore en rien: « Un rôle d'emprunt est difficile à soutenir, pensaitil; on n'est jamais bien que soi-même. » En écrivant l'histoire de sa maison sous le titre de Mémoires de Brandebourg, il nous donne le sens, l'inspiration première et la clef de ses actions. La Prusse n'était arrivée véritablement à compter pour quelque chose dans le monde et à mettre, comme il dit, son grain dans la balance politique de l'Europe, que du temps du Grand-Électeur, contemporain des beaux jours de Louis XIV. En racontant l'histoire de ce souverain habile et brave, qui « à la fortune médiocre d'un électeur sut unir le cœur et les mérites d'un grand roi, » en nous parlant de ce prince, « l'honneur et la gloire de sa maison, le défenseur et le restaurateur de la patrie, » plus grand que son cadre, et de qui date sa postérité, on sent que Frédéric a trouvé son idéal et son modèle: ce que le Grand-Électeur a été comme simple prince et membre de l'Empire, lui il le sera comme roi. Ce titre, cette qualification de roi qui ne fut donnée qu'au fils du Grand-Élec-
teur, et comme par grâce, semblait plutôt avoir diminué le nom prussien qu'elle ne l'avait rehaussa. Le premier Frédéric qui l'avait porté, esclave du cérémonial et de l'étiquette, avait rendu ce titr»; de Majesté presque ridicule en sa personne; il en était écrasé. Ce premier roi de Prusse, par toute sa vie de vaine pompe et d'apparat, disait, sans le savoir, à sa postérité: « J'ai acquis le titre, et j'en suis fier; c'est à vous de vous en rendre dignes. » Le père de Frédéric, dont son fils, si maltraité par lui, a si admirablement parlé, et dans un sentiment non pas filial, mais vraiment royal et magnanime, ce père grossier, économe, avare, bourreau des siens et idolâtre de la discipline, cet homme de mérite pourtant, qui « avait une âme laborieuse dans un corps robuste, » avait rendu à l'État prussien la solidité que l'enflure et la vanité du premier roi lui avaient fait perdre. Mais ce n'était pas assez : le père de Frédéric, estimable de près à bien des égards, n'était pas respecté de loin; sa modération même et la simplicité de ses mœurs lui avaient nui. On considérait ses quatre- vingt mille hommes de troupes comme une montre de parade, et comme une marne grandiose de caporal. La Prusse n; était pas comptée parmi les puissances, et quand Frédéric monta à vingt-huit ans (1740) sur ce trône qu'il devait occuper durant quarante- six ans, il avait tout à faire pour l'honneur de sa nation et pour le sien ; il avait à créer l'honneur prussien, il avait à gagner ses éperons comme roi. Sa première pensée « fut qu'un prince doit faire respecter sa personne, surtout sa nation ; que la modération est une vertu que les hommes d'État ne doivent pas toujours pratiquer à la rigueur, à cause de la corruption du siècle, et que, dans un changement de règne, il est plus convenable de donner des marques de fermeté
que de douceur. » Il se dit encore, et il nous dit avec franchise, « que Frédéric Ier (son grand-père), en érigeant la Prusse en royaume, avait, par cett<> vaine grandeur, mis un germe d'ambition dans sa postérité, qui devait fructifier tôt ou tard. La monarchie qu'il avait laissée à ses descendants était, s'il m'est permis de m'expliquer ainsi (c'est toujours Frédéric qui parle), une espèce d'hermaphrodite, qui tenait plus de l'électorat que du royaume. Il y avait de la gloire à décider cet être; et ce sentiment fut sûrement un de ceux qui fortifièrent le roi dans les grandes entreprises où tant de motifs l'engageaient. » Il nous dit ces motifs, et pourquoi il prévint la maison d'Autriche au lieu de l'attendre et de se laisser frapper ou humilier. Il expliquera avec la même netteté et la même franchise les motifs qui lui firent prendre les devants sur ses ennemis au début de la guerre de Sept ans, et qui le décidèrent à paraître agresseur sans l'être. Ces motifs, tous puisés dans l'intérêt de sa cause et de sa nation, n'ont rien qui semble en désaccord avec les maximes de Frédéric et avec ses idées favorites, en tant que philosophe et écrivain. Connaissant, comme il faisait, les hommes et les choses de ce monde, il sentait bien qu'il n'est permis d'être un peu philosophe sur le trône qu'après qu'on a prouvé qu'on sait être autre chose encore. Il n'était pas d'humeur à jouer le rôle débonnaire d'un Stanislas. Pour être plus sûrement pasteur de ses peuples, il commença par montrer aux autres qu'il était lion. Tout ce qu'il voulait, il le fit ; il dégagea hautement la position et la fonction de la Prusse, créa un contre-poids à la maison d'Autriche, établit dans l'Allemagne du nord un foyer de civilisation, un centre de culture et de tolérance. C'est à ses successeurs de le maintenir et d'être fidèles, s'ils le peuvent, à son esprit.
Tous ceux qui ont loué Frédéric ont toujours fait une réserve en ce qui est de la Pologne et du partage de 1773, qu'il provoqua et dont il profita. Ici je demanderai à me taire, la question de Pologne n'étant pas de celles qui se peuvent traiter commodément et avec une entière impartialité. Il y a, dans ce nom polonais et dans les malheurs qui s'y rattachent, un reste de magie qui enflamme. Frédéric, du reste, ne varia jamais dans son opinion sur le caractère des Polonais comme peuple: cette opinion est énergiquement exprimée en dix endroits de ses histoires, et bien avant que l'idée de partage fût née.
En cette circonstance toutefois, et quelle que fût la réalité des motifs qu'il a exposés lui-même en toute nudité, il viola ce que les anciens appelaient la conscience du genre humain, et il coopéra à l'un de ces scandales qui ébranlent toujours la confiance des peuples dans le droit protecteur des sociétés. Il oublia sa propre maxime : « La réputation de fourbe est aussi flétrissante pour le prince même, que désavantageuse à ses intérêts. » Mais ici l'intérêt considérable du moment et de l'avenir, l'instinct de l'accroissement naturel, l'emporta. Et en cela encore il ne fut pas aussi inconséquent qu'on le croirait. Sa délicatesse comme philosophe n'était pas telle qu'elle ne pût s'accommoder de ces procédés du politique. Avec des sentiments de justice relative et même d'humanité, Frédéric manquait absolument d'idéal, comme tout son siècle: il ne croyait pas à quelque chose qui valût mieux que lui. Il conduisait et soignait énergiquement les hommes qui étaient confiés à sa garde; il mettait son honneur et sa dignité dans ce devoir: mais il ne le fondait pas plus haut. Xous touchons là au vice radical de cette sagesse de Frédéric, je veux dire l'irrévérence, Y irréligion. On sait les railleries cyni-
qnefl de ses entretiens et de ses lettres: il avait le travers capital, pour un roi, de plaisanter, de goguenarder de tout, même de Dieu. L'amour de la gloire était la seule chose dont il ne plaisantait jamais1. Inconséquence bizarre et protestation d'une noble nature! car si l'espèce humaine est si sotte et si digne de mépris, et s'il n'y a rien ni personne audessus d'elle, pourquoi s'aller dévouer corps et âme à l'idée de gloire, qui n'est autre que le désir et l'attente de la plus haute estime parmi les hommes % Il est inconcevable qu'envisageant tout, comme il le faisait, au point de vue supérieur de l'État et de l'intérêt social, Frédéric ait considéré la religion comme un de ces terrains neutres où l'on peut se donner rendez-vous pour le passe-temps et la plaisanterie des après-dîners. Il oubliait que lui-même, écrivant à Voltaire, lui avait dit : « Tout homme a une bête féroce en soi; peu savent l'enchaîner, la plupart lui lâchent le frein lorsque la terreur des lois ne les retient pas. » Son neveu, Guillaume de Brunswick, se permit un jour de lui faire sentir l'inconséquence qu'il y avait à relâcher ainsi les liens religieux qui retiennent la bête féroce, a Oh ! contre les scélérats, répondit Frédéric, j'ai le bourreau, et c'est bien assez.» Non, ce n'est pas assez; quand on n'a que le bourreau seul, il ne suffit pas. C'est en ce point surtout que périclite et manque l'établissement de Frédéric: il put être un grand
1. Un juge des plus compétents, un des collaborateurs de M. Preuss dans l'édition des Œuvres de Frédéric, M. Charles de La Harpe, m'écrit au sujet de cette phrase: « 11 est deux autres choses encore dont il ne plaisantait jamais: Y amour de la patrie et Y amitié. Ce héros goguenard est l'ami le plus tendre et le plus fidèle, et l'on sait que sa passion pour son pays était telle, qu'il se privait de tout pour avoir de quoi soulager les misères de ses sujet» ou doter la Prusse d'institutions utiles. »
9 LU. Sainte-Beuve, Portraits allemands. 129
organisateur, il ne fut pas un législateur. Mais, même l'intéiêt du souverain mis de côté, il répugne de voir un grand homme se salir à des plaisanteries de ce genre contre des objets respectables aux yeux du grand nombre; c'était jusqu'à un certain point violer cette tolérance hospitalière dont il se faisait gloire, que de mépriser ainsi tout haut ce qu'il prétendait accueillir et tolérer. Cela sent un reste de mauvais goût natif et de grossièreté septentrionale, et l'on a pu dire, avec une juste sévérité, des lettres de Frédéric: « Il y a de fortes et grandes pensées, mais tout à côté il se voit des taches de bière et de tabac sur ces pages de Marc-Aurèle. » Frédéric, qui avait du moins le respect des héros, a dit: « Depuis le pieux Ënée, depuis les croisades de saint Louis, nous ne voyons dans l'histoire aucun exemple de héros dévots. » Dévots, c'est possible, en prenant le mot dans le sens étroit; mais religieux, on peut dire que les héros l'ont presque tous été; et Jean Muller, l'illustre historien, qui appréciait si bien les mérites et les grandes qualités de Frédéric, a eu raison de conclure sur lui en ces mots: «Il ne manquait à Frédéric que le plus haut degré de culture, la religion, qui accomplit l'humanité et humanise toute grandeur1.
1. M. Henry, pasteur de l'Église française à Berlin, a écrit une Dissertation où il traite de l'irréligion de Frédéric ; sans prétendre l'absoudre sur ce point, le digne écrivain croit qu'on a fort exagéré ce côté français de Frédéric, par lequel il regardait et flattait les philosophes du XVIIIe siècle; il cherche à démontrer que Frédéric, avec une sorte de fanfaronnade, s'est plu à l'exagérer lui-même. M. Henry estime que cette moquerie irréligieuse de Frédéric se passait surtout à lu surface de son âme; qu'en s'y livrant, il s'abandonnait surtout à un mauvais ton de société, dans la pensée que cela n'arriverait jamais à la connaissance du public; mais que le fond de sa
Je ne veux plus parler aujourd'hui que de Fréhistorien. Ses histoires se composent des Mée8 de Brandebourg, qui renferment tout ce qifil importe de savoir des annales de la Prusse antérieures à son avènement, et de quatre autres ouvrages qui contiennent l'histoire de son temps et de son règne depuis 1740 jusqu'en 1778. L'histoire de la guerre de Sept ans est une de ces quatre compositions, celle par laquelle il se place naturellement entre Xapoléon et César.
Les Mémoires de Brandebourg sont la seule partie qui ait paru de son vivant. Dès l'avant-propos il est manifeste qu'on a affaire à un esprit élevé et ferme, qui a les plus nobles et les plus saines idées sur le genre qu'il traite. « Un homme qui ne se croit pas tombé du ciel, dit-il, qui ne date pas l'époque du monde du jour de sa naissance, doit être curieux d'apprendre ce qui s'est passé dans tous les temps et dans tous les pays. » Tout homme doit au moins se soucier de ce qui s'est passé avant lui dans le pays qu'il habite. Pour que cette connaissance profite réellement, une condition est indispensable, la vérité. Frédéric veut la vérité dans l'histoire: « Un ouvrage écrit sans liberté ne peut être que médiocre ou mauvais. » Il dira donc la vérité sur les personnes, sur les ancêtres d'autrui comme sur les siens propres. Mais il ne croit devoir consigner en toute chose que ce qui est mémorable et utile. Il ne vise en rien aux curiosités. Il laisse aux professeurs en us, épris de minuties érudites, de savoir
royale nature était sérieux, méditatif, et digne d'un législateur qui embrasse et veut les choses fondamentales de toute société et de toute nation. Dans une appréciation complète et impartiale de Frédéric, il convient de tenir compte des faits sur lesquels M. Henry appelle l'attention, et du point de vue auquel il les rapporte.
de quelle étoffe était l'habit d'Albert surnommé l'Achille. Il est fermement de l'opinion « qu'une chose ne mérite d'être écrite qu'autant qu'elle mérite d'être retenue. » Il court rapidement sur les temps barbares et stériles, et sur ceux de ses ancêtres dont on ne sait que les noms ou quelques traits insignifiants : « Il en est, dit-il, des histoires comme des rivières, qui ne deviennent importantes que de l'endroit où elles commencent à être navigables. » Il choisit le français de préférence à toute autre langue, parce que « c'est, dit-il, la langue la plus polie et la plus répandue en Europe, et qu'elle paraît en quelque façon fixée par les bons auteurs du siècle de Louis XIV. » Il aurait pu ajouter: parce qu'elle est la plus propre à rendre les pensées d'un génie net, ferme, sensé et résolu.
Toutes les petites biographies des Électeurs primitifs, de qui il n'y a pas grand'chose à dire, sont esquissées avec sobriété et dans un goût sévère. Quelques sarcasmes jetés en passant, quelques sorties philosophiques dénotent l'élève de Voltaire; mais ces plaisanteries sont rapides et ne dérogent pas ici au ton général. Ce ton est mâle, simple, et la narration s'y nourrit de réflexions rares, mais fortes, qui révèlent l'enchaînement des causes. Quand il en vient aux époques de la Eéforme, de la guerre de Trente ans, l 'historien-roi définit en peu de mots ces grands événements par leurs traits généraux et dans leurs principes réels; toujours et partout il démêle le fond d'avec les accessoires. Quand il rencontre les horreurs et les dévastations qui signalèrent ces tristes périodes de l'histoire, il témoigne des sentiments d'humanité et d'ordre, des sentiments de bonne administration qui n'ont rien d'affecté et qu'il justifiera. J'ai dit que le type qu'il se propose, l'homme dont il fait dater à bon droit
la grandeur de sa maison, est Frédéric- Guillaume, dit le Grand-Électeur, celui qui prit en main le Brandebourg, au sortir de cette désastreuse guerre de Trente ans « qui avait fait de l'Électorat un désert affreux, où l'on ne reconnaissait les villages que par des monceaux de cendres qui empêchaient l'herbe d'y croître. » Il s'étend sur ce règne avec complaisance; il va même jusqu'à oser établir un parallèle entre ce petit prince du Xord et Louis XIV dans sa gloire: sauf deux ou trois traits un peu fleuris et trop mythologiques, sauf un léger accent oratoire qui perce çà et là, cette comparaison fournit à une belle page historique et d'une véritable élévation. Il est à noter que Frédéric, plume en main, tout en restant sévère, est moins sobre que César et même que Napoléon; il ne s'interdit pas le talent proprement dit, surtout dans cette première histoire dont Gibbon a pu dire qu'elle est bien écrite. Ayant à raconter la campagne de 1679, où le Grand-Électeur chassa, en plein hiver, les Suédois qui avaient envahi la Prusse, il dira: «La retraite des Suédois ressemblait à une déroute; de seize mille qu'ils étaient, à peine trois mille retournèrentils en Livonie. Ils étaient entrés en Prusse comme des Eomains, ils en sortirent comme des Tartares. »
Il a de ces mots qui résument tout un jugement sur les hommes et sur les nations. Dans le portrait de son aïeul, le premier Frédéric, fils du Grand- Électeur, et si peu semblable à son père, il dira pour marquer le faste de ce roi de la veille, qui n'avait pas moins de cent chambellans: « Ses ambassades étaient aussi magnifiques que celles des Portugais. »
Son jugement des hommes est profond et décisif. Il a pour les héros un attrait visible; il ne parle
qu'avec respect et avec un instinct de haute fraternité, des Gustave-Adolphe, des Marlborough, des Eugène; mais il ne se méprend pas à la grandeur, et n'en prodigue pas le mot : la reine Christine, avec son abdication par caprice, ne lui paraît que bizarre ; le duel de Charles XII et de Pierre-le- Grand à Poltawa lui paraît celui des deux hommes les plus singuliers de leur siècle. Tout étranger qu'il est, il sait choisir ses expressions en esprit juste qui mesure ou plie la langue à sa pensée. De ce même Pierre-le- Grand il dira ailleurs énergiquement : « Pierre Ier, pour policer sa nation, travailla sur elle comme l'eau-forte sur le fer. »
Pour peindre les hommes d'État, les ministres, il a de ces mots de haute pratique et d'autorité, de ces mots qui sont d'avance historiques et qui se gravent. Voulant caractériser le génie trop vaste, trop remuant, du cardinal Alberoni, et son imagination trop fougueuse: «Qu'on eût donné deux mondes comme le nôtre, dit-il, à bouleverser au cardinal Alberoni, il en aurait encore demandé un troisième. » Les portraits des personnages qu'il a connus et maniés sont emportés de main de maître, et comme par un homme qui était habile ou même enclin à saisir les vices ou les ridicules. Pour donner une idée du général de Seckendorff, qui servait en même temps l'Empereur et la £axe: «Il était, dit-il, d'un intérêt sordide; ses manières étaient grossières et rustres; le mensonge lui était si habituel, qu'il en avait perdu l'usage de la vérité1. C'était l'âme d'un usurier qui passait tantôt dans le corps d'un militaire, tantôt dans celui d'un négo-
1. Ce trait rappelle le portrait que Xénophon, en sa Retraite des dix mille, a tracé de Ménon, qui eu était venu, dans la voie du mensonge, ju qu'à regarder les gens vrais comme des gens niai élevés et sans éducation.
dateur. » Et remarquez que tout cela n*est pas à l'état de portrait comme dans les histoires plus ou moins littéraires, où l'historien se pose devant son modèle: c'est dit en courant, comme par un homme du métier qui pense tout haut et qui cause.
Quand il aborde les affaires de son temps, celles qu'il a dirigées et auxquelles il a coopéré, Frédéric garde le même ton, ou plutôt il en prend un encore plus simple que dans son Histoire du Brandebourg. En parlant de lui, il n'est ni fier ni modeste: il est vrai. En parlant des autres, même de ses plus grands ennemis, il est juste. Au début de son règne, racontant cette conquête de Silésie qui souleva tant de colères et qui lui réussit d'emblée si à souhait, il expose nûment ses motifs; il indique ses fautes et ses écoles à la guerre. Tout à côté des mesures et des calculs dictés par une hardiesse prévoyante, il reconnaît ce qu'il doit à « l'occasion, cette mère des grands événements, » et il est soigneux de faire en toute rencontre la part de la fortune :
o Ce qui contribua le plus à cette conquête, dit-il, c'était une armée qui s'était formée pendant vingt-deux ans par une admirable discipline, et supérieure au reste du militaire de l'Europe (remarquez Vhommage à son père); des généraux vrais citoyens, des ministres sages et incorruptibles, et enfin un certain bonheur qui accompagne souvent la jeunesse et se refuse à Vâge avancé. Si cette grande entreprise avait manqué, le roi aurait passé pour un prince inconsidéré, qui avait entrepris au delà de ses forces: le succès le fit regarder comme habile autant qu'heureux. Réellement, ce n'est que la fortune qui décide de la réputation: celui qu'elle favorise est applaudi; celui qu'elle dédaigne est blâmé. »
L'histoire de la guerre de Sept ans est admirable de simplicité et de vérité. L'auteur ne s'y borne pas à l'ensemble des opérations stratégiques, il em-
brasse le tableau des Cours de l'Europe durant ce laps de temps. Dans le récit des événements de guerre, il est sobre, rapide, n'entrant pas dans les détails particuliers, sauf en un petit nombre de cas où il ne peut s'empêcher de payer un tribut de reconnaissance à ses braves troupes ou à quelque vaillant compagnon d'armes. Je recommande la lecture du chapitre VI, qui traite de la campagne de 1757, cette campagne si pleine de vicissitudes et de retours, et dans laquelle Frédéric, réduit aux abois, eut sa victoire facile et brillante de Eosbach, sa victoire savante et classique de Leuthen. Si l'on joint à cette narration si noble et si unie les lettres qu'il écrivait à Voltaire durant le même temps, on assistera au plus beau moment de Frédéric, à la crise d'où il sortit avec la persévérance la plus héroïque et la plus glorieuse. C'est là qu'on reconnaît vraiment le philosophe et le stoïcien dans le guerrier. Le plus grave reproche qu'il fasse de tout temps à la Cour d'Autriche, c'est • de suivre les impressions brutes de la nature: enflée dans la bonne fortune et rampante dans l'tidversité, elle n'a jamais pu parvenir à cette sage modération qui rend les hommes impassibles aux biens et aux maux que le hasard dispense. » Pour lui, il est résolu, dans les plus grandes extrémités, de ne jamais céder au hasard ni à la nature brute, et de persévérer si bien dans la voie des grandes âmes, qu'il fasse à la fin rougir de honte la Fortune.
Au sortir de cette guerre où coula tant de sang, et après laquelle toutes choses furent remises en Allemagne sur le même pied que devant, sauf les dévastations et les ruines, Frédéric se plaît à faire sentir la faiblesse et l'inanité des projets humains: « Ne paraît-il pas étonnant, dit-il, que ce qu'il y a de plus raffiné dans la prudence humaine jointe
à la force soit si souvent la dupe d'événements inattendus ou des coups de la fortune ? et ne paraît-il pas qu'il y a un certain je ne^ sais quoi qui se joue avec mépris des projets des hommes % » On reconnaît là un ressouvenir de Lucrèce en quelquesuns de ses plus beaux vers: TJsque adeo res humanas vis abdita quœdam... Xapoléon, entreprenant la campagne de 1812, écrivait à l'empereur Alexandre: « J'ai compris que le sort en était jeté, et que cette Providence invisible, dont je reconnais les droits et l'empire, avait décidé de cette affaire comme de tant d'autres. » C'est la même pensée; mais il y a dans l'expression de Xapoléon un éclair de plus, il y a comme un reflet mystérieux rapporté du Thabor, et que la pensée de Frédéric n'a jamais. Il a manqué à ce roi consommé de monter un degré de plus sur la hauteur pour recevoir au front le rayon qui dore et aussi celui qui éblouit.
Frédéric est d'ailleurs dans le vrai du cœur humain, dans la réalité de l'observation morale et de la prophétie pratique, quand il ajoute:
«Le temps, qui guérit et qui efface tous les maux, rendra dans peu sans doute aux États prussiens leur abondance, leur prospérité et leur première splendeur; les autres puissances se rétabliront de même; ensuite d'autres ambitieux exciteront de nouvelles guerres et causeront de nouveaux désastres; car c'est là le propre de l'esprit humain, que les exemples ne corrigent personne; les sottises des pères sont perdues pour leurs enfants; il faut que chaque génération fasse les siennes. »
Peut-être, un autre jour, parlerai-je de Frédéric dilettante, amateur des beaux-esprits et des Belles- Lettres. J'ai même là-dessus quelques détails inédits qui, au besoin, me serviraient de prétexte.
Lundi 2 décembre 1850. (Causeries du lundi III.)
LITTÉKATEUK
J'ai essayé précédemment de dégager le Frédéric roi et politique dans sa forme la plus haute et la plus vraie, le Frédéric historique et non anecdotique. C'est ainsi que lui-même il pensait qu'il faut, en définitive, juger les grands hommes, sans s'amuser aux accessoires, et en s'élevant jusqu'au point qui domine en eux les contradictions et les travers. Pourtant la vie intérieure et privée de Frédéric est entièrement connue ; toutes les parties de son caractère sont éclairées; on a ses lettres, ses vers, ses pamphlets, boutades et facéties, ses confidences de toutes sortes ; il n'a rien fait pour les supprimer, et il est impossible de ne pas reconnaître en lui un autre personnage bien essentiel, et qui est au cœur même de l'homme. On peut dire que, chez Frédéric, si le grand roi était comme doublé d'un philosophe, il était compliqué aussi d'un homme de Lettres.
Le grand cardinal de Kichelieu était de même: faire une belle tragédie eût été une chose presque aussi douce à sod cœur et lui eût paru une œuvre presque aussi glorieuse que de triompher des Espagnols et de maintenir les alliés de la France en Allemagne: les lauriers du Cid l'empêchaient de dormir. Au sortir de la guerre de Sept ans, quand d'Alembert alla visiter Frédéric à Potsdam et qu'il lui parlait
de sa gloire: Il m'a dit avec la plus grande simplicité, écrit d'Alembert, qu'il y avait furieusement à rabattre de cette gloire; que le hasard y était presque pour tout, et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre. » H y a certes du philosophe dans cette manière de juger les triomphes militaires ; mais il y a aussi de l'homme de Lettres dans cette préférence donnée à Athalie. Je ne sais si Frédéric ne se fût pas dédit, au cas qu'un malin Génie l'eût pris au mot et qu'il lui eût fallu opter tout de bon entre la guerre de Sept ans et Athalie, ou plutôt je suis bien sûr que le roi, en définitive, l'eût emporté: mais le cœur du poète aurait saigné au dedans de lui, et il nous suffit, pour le qualifier comme nous faisons, qu'il eût pu hésiter un seul instant.
Lorsqu'on étudie Frédéric dans ses écrits, dans sa Correspondance, principalement dans celle qu'il eut avec Voltaire, on reconnaît, ce me semble, un fait avec évidence: il y avait en lui un homme de Lettres préexistant à tout, même au roi. Ce qu'il était peut-être avant toute chose par nature, et le plus naïvement, si l'on peut dire, et le plus primitivement, c'était encore homme de Lettres, dilettante, virtuose, avec le goût vif des arts, avec la passion et le culte surtout de l'esprit. Il n'avait qu'à s'abandonner à lui-même pour se répandre de ce côté. Sa condition de roi, son amour de la noble gloire, et le grand caractère dont il était doué, le dirigèrent à d'autres applications qui avaient pour but l'utilité sociale et la grandeur de sa nation: il estimait « qu'un bon esprit est susceptible de toutes sortes de formes, qu'il apporte des dispositions à tout ce qu'il veut entreprendre. Il est tel qu'un Protée qui change sans peine de jormes, et qui paraît réellement l'objet qu'il représente. » Ainsi,
il parut né pour tout ce qu'il eut à faire comme roi ; il fut à la hauteur de sa tâche. « La force des Étal s, pensait-il, consiste dans les grands hommes que la nature y fait naître à propos. » Il voulut être et il fut un de ces grands hommes ; il remplit dignement sa fonction de héros. Cette nation qu'avait ébauchée avant lui le Grand- Électeur, il acheva de la former, de lui donner un corps, de lui imprimer l'unité d'esprit: la Prusse n'exista réellement qu'au sortir de ses mains. Tel est le rôle du grand Frédéric dans l'histoire ; mais, au fond, ses goûts secrets ou même très peu secrets, ses réelles délices étaient de raisonner en toute matière, de suivre ses pensées de philosophe, et aussi de les jeter sur le papier, soit au sérieux, soit en badinant, comme rimeur et comme écrivain.
Il avait été élevé par un Français, homme de mérite, appelé Duhan, qui lui avait inspiré l'amour de notre langue et de notre littérature. Il avait été initié à une sorte de tradition assez directe par les Français réfugiés à Berlin. Ce désir de gloire que nourrissait la jeune âme de Frédéric et qui cherchait encore son objet, lui faisait tourner naturellement ses regards vers la France. Le siècle de Louis XIV, désormais accompli, étendait graduellement son influence sur toute l'Europe. Le Brandebourg retardait sur les autres nations; il n'y avait là rien d'étonnant; mais Frédéric s'en trouvait humilié, et il se disait que c'était à lui d'inaugurer cette nouvelle ère de Kenaissance dans le Xord. Tant que vécut son père, ce désir purement littéraire de Frédéric prévalut sur ses autres pensées et l'engagea à des démarches, à des avances où le futur roi s'oubliait un peu. Il était Prince royal et il avait vingtquatre ans quand il entama la Correspondance avec Voltaire (1736). Voltaire vivait alors à Cirey, auprès
de Mme Du Châtelet. Il reçnt du jeune Prino
Prusse, non pas une lettre de compliments, mais une véritable déclaration passionnée On peut rire aujourd'hui de cette première lettre toute gauche encore et plus qu'à demi tudesque, dans laquelle Frédéric mêle son admiration pour Wolff à celle qu'il a pour Voltaire, et où il parle à celui-ci au nom de la douceur et du support « que vous marquez, lui dit -il, pour tous ceux qui se vouent aux arts et aux sciences. A travers ce singulier style des premières lettres de Frédéric, la plus noble pensée se fait jour. Considérant Voltaire de loin et d'apre seuls ouvrages, l'embrassant avec
cet enthousiasme de la jeunesse qu'il est honorable d'avoir ressenti au moins une fois dans sa vie. Frédéric le proclame l'unique héritier du grand siècle qui vient de finir, « le plus grand homme de la. France et un mortel qui fait honneur à la parole. » Il l'admire et le salue, comme Vauvenargues bientôt également le saluera, sans rien entrevoir encore des défauts de l'homme, et d'après les seules beautés de son esprit et les grâces de son langage.' Il se déclare en conséquence son disciple, son disciple non seulement dans ses écrits, mais dans ses actions; car, trompé par la distance et par le nuage doré de la jeunesse, il voit en lui presque un Lycurgue et un Solon, un législateur et un sage. Xe souriez trop cependant. Jamais on n'a mieux senti que ce jeune prince ce que les Lettres pourraient être dans leur plus haute inspiration, ce qu'elles ont en elles d'élevé et d'utile, ce que leur gloire a de durable et d'immortel. « Je compte pour un des plus grands bonheurs de ma vie d'être né contemporain d'un homme d'un mérite aussi distingué que le vôtre ... , Ce sentiment éclate dans toute de la Correspondance. Voltaire
charmé, Voltaire est flatteur; il remercie, il loue, il enchante; on ne dirait pas vraiment qu'il se moque tout bas, et sans doute alors il ne se moquait pas trop, en effet, des quelques "solécismes et des «bosseurs de ton qui accompagnaient souvent ces hommages du Nord. A l'entendre, ce jeune prince fait des vers comme Catulle du temps de César; il joue de la flûte comme Télémaque ; c'est Auguste- Frédéric-Virgile. — Assez, lui dit Frédéric, qui reprend ici l'avantage du bon sens et du bon goût au moral: « Je ne suis, je vous assure, ni une espèce ni un candidat de grand homme; je ne suis qu'un simple individu qui n'est connu que d'une petite partie du continent, et dont le nom, selon toutes les apparences, ne servira jamais qu'à décorer quelque arbre de généalogie, pour tomber ensuite dans l'obscurité et dans l'oubli. » Voilà comme il se juge, et il avait raison à cette date; cet homme de vingt cinq ans sent qu'il n'est rien encore et qu'il n'a pas même commencé : « Quand des personnes d'un certain rang, fait-il remarquer, remplissent la moitié d'une carrière, on leur adjuge le prix que les autres ne reçoivent qu'après l'avoir achevée. » Et il s'indigne de cette différence de mesure, comme si l'on jugeait les princes d'une nature moindre que les autres hommes, et moins capables d'une action entière.
Un jour, Voltaire a le front de lui dire que lui, Frédéric, écrit mieux le français que Louis XIV, que Louis XIV ne savait pas l'orthographe, et autres misères de ce genre; comme si Louis XIV n'avait pas été un des hommes de son royaume qui parlât le mieux, et comme si l'une des plus grandes louanges à donner à l'excellent écrivain Pellisson, ce n'était pas d'avoir été en plus d'un cas le digne secrétaire de Louis XIV. Ici encore Frédéric arrête
Voltaire et lui donne une leçon de tact: « Louis XIV, dit-il, était un ru'ince grand par une infinité d'endroits; un solécisme, une faute d'orthographe, ne pouvaient ternir en rien l'éclat de sa réputation, établie par tant d'actions qui l'ont immortalisé. Il lui convenait en tout sens de dire: Cœsar est supra grammaiicam . . . Je ne suis grand par rien. Il n'y a que mon application qui pourra peut-être un jour me rendre utile à ma patrie; et c'est là toute la gloire que j'ambitionne. » On aime à rencontrer, au milieu des fadeurs et des exagérations parfois ridicules de ce début de Correspondance, plus d'un de ces endroits où perce déjà le roi futur, l'homme supérieur qui, bien qu'il ait la fureur de rimer et de produire ses premiers ouvrages, saura en triompher par une passion plus haute, et qui ne sera jamais un rhéteur sur le trône. En tout, même dans ces jeux de l'esprit, Frédéric finit toujours par donner le dernier mot à l'action, à l'utilité sociale et à celle de la patrie: c'est un génie qui s'amuse en attendant mieux, qui continuera de s'amuser et de s'égayer dans les intervalles des plus rudes travaux, mais qui aspirera en tout temps, à force de fermeté, à se réaliser en grandeur pratique et utile. Il y a temps pour lui de rire, de jouer de la flûte, de faire des vers, et temps de régner. L'homme de Lettres peut balancer quelque temps le roi et s'ébattre audevant, mais pour lui céder le pas chaque fois qu'il le faut, à l'heure précise. On peut dire de lui que jamais un de ses talents, jamais une de ses passions ni même de ses manies, ne fit invasion dans un de ses devoirs.
Au point de vue du goût, il y aurait bien des choses à remarquer. La nature rude et un peu grossière du Vandale se fait sentir chez Frédéric jusqu'à travers l'homme d'esprit et le dilettante
avide de s'instruire et de plaire. Ce n'est pas seulement la langue ici et l'expression qui lui fait faute et qui résiste, c'est souvent le tact délicat qui est absent. Toutes les fois qu'il parle à Voltaire de Mme Du Châtelet, il a bien de la peine à ne pas être grossier ou ridicule : « Je respecte trop les liens de l'amitié, lui éciit-il à Cirey, pour vouloir vous arracher des bras cV Emilie. . . » Quand il veut être galant, il l'est avec cette légèreté. Frédéric ne trouve rien de plus gracieux que d'envoyer en présent à Voltaire un buste de Socrate, le sage patient par excellence; ce qui aurait pu paraître une épigramme, si alors il avait mieux connu son poète. Mais ce Socrate rappelle à Frédéric Alcibiade, et, de là, plus d'une allusion équivoque et hasardeuse, dans laquelle Voltaire d'ailleurs ne dédaigne -pas d'entrer. Tout cela sent le Goth et l'Hérule de grand esprit, mais dont le poli n'est encore qu'à la surface, et dont plus d'un coin même n'est pas poli du tout. Il faut quelque temps à ce diamant brut pour se dégager de sa gangue.
Pourtant Frédéric se forma vite; il se forme à vue d'œil dans cette Correspondance, et il vient un moment où il possède et manie sa prose française de manière à tenir tête vraiment à Voltaire. Quant aux vers, il faut en désespérer avec lui: sur ce point son gosier restera toujours rauque et dur, et il ne se corrigera jamais. Il dira par exemple sans difficulté:
Les myrtes, les lauriers, soignés dans ces cantons, Attendent que, cueillis par les mains d'Emilie. . .
ou bien encore:
Que vous dirai- je, ô tendre Ovide?
Vous dédiâtes V Art d'aimer. . .
Ce sont là de ses moindres défauts. Sur ce cha-
10 LU Sainte-Beuve, Portraits allemands. 145
pitre des vers, finissons-en avec Frédéric. Il savait très bien que cette manie était chez lui un faible et presque un ridicule, qu'on le louait en face pour l'appeler Cotin par derrière. « Cet homme-là, disait un jour Voltaire en montrant un tas de paperasses du roi, voyez-vous ? c'est César et l'abbé Cotin. » Un éminent historien anglais, M. Macaulay, renchérissant là-dessus, a appelé Frédéric un composé de Mithridate et de Trissotin. Frédéric savait ou pressentait tout cela, et il cédait pourtant à son ardeur de rimer. Très amoureux dans sa première jeunesse d'une jeune fille qui aimait les vers, il avait été piqué de la tarentule, et, très bien guéri d'un mal (du mal d'aimer les jeunes filles), il ne s'était jamais guéri de l'autre. On ne saurait rien lui opposer ni lui reprocher à cet égard qu'il ne se fût dit cent fois à lui-même: « J'ai le malheur, écrivait-il, d'aimer les vers, et d'en faire souvent de très mauvais. Ce qui devrait m'en dégoûter et rebuterait toute personne raisonnable, est justement l'aiguillon qui m'anime le plus. Je me dis: Petit malheureux! tu n'as pu réussir jusqu'à présent; courage! ...» Il se dira encore: « Quiconque n'est pas poète à vingt ans ne le deviendra de sa vie . . . Tout homme qui n'est pas né Français, ou habitué depuis longtemps à Paris, ne saurait posséder la langue au degré de perfection si nécessaire pour faire de bons vers ou de la prose élégante. » Il se comparera aux vignes « qui se ressentent toujours du terroir où elles sont plantées. » Mais enfin cela l'amuse, cela le dissipe et le délasse dans l 'entre-deux des grandes affaires, et jusqu'à la fin il rimera. Il composait également de la musique dans le goût italien, des solos par centaines, et il jouait, dit-on, de la flûte en perfection; ce qui n'empêcha pas Diderot de dire: «C'est grand dommage que l'embouchure de
cette belle flûte soit gâtée par quelques grains de sable de Brandebourg. »
En Allemagne, où l'on disserte de tout, on a disserté sur les livres et les bibliothèques de Frédéric, sur les auteurs qu'il préférait, et on en a tiré des conséquences sur la nature et la qualité de ses goûts. De ce qu'il appelle dans ses lettres d'Alembert mon cher Anaxagoras, on est allé jusqu'à supposer, par exemple, qu'il avait une certaine prédilection pour la philosophie d'Anaxagoras. Ce sont là des raffinements et des subtilités de commentateurs. Il suffit, pour être informé des vrais goûts intellectuels de Frédéric, de l'entendre lui-même au naturel dans ses diverses Correspondances. Il ne connaissait l'antiquité que par des traductions, et par les traductions françaises; il ne jugeait donc bien que le gros des choses qui résistent à ce genre de transport d'une langue dans une autre. La beauté poétique des anciens lui échappait entièrement ; il ne la soupçonnait même pas. Il jugeait bien des historiens, qui étaient proprement sa matière d'étude et de méditation: pourtant, quand on le voit prodiguer le titre de Thucydide à Eollin ou même à Voltaire, on est forcé d'avouer qu'il ne paraît pas se douter de la forme particulière qui constitue l'originalité de ce grand historien. Il devait juger mieux de Polybe, chez qui le fond l'emporte ; un critique d'un vrai mérite (M. Egger) me fait remarquer qu'il y a entre Frédéric historien et Polybe des rapports réels et assez frappants. Les réflexions par lesquelles Frédéric termine son récit de la guerre de Sept ans ressemblent très bien à une page de Polybe : « A deux mille ans de distance, c'est la même façon de juger les vicissitudes humaines, et de les expliquer par des jeux d'habileté mêlés à des jeux de fortune. » Seulement 1: historien-roi est, en général,
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pins sobre de réflexions. Frédéric jugeait bien encore des moralistes et philosophes anciens, ou même des poètes philosophes en qui la pensée domine, tels que Lucrèce: «Lorsque je suis affligé, disait-il, je lis le troisième livre de Lucrèce, et cela me soulage. » Pourtant, même dans ce qui faisait l'objet de ses lectures familières, il y regardait si peu de près quant à l'érudition, qn'il lui est arrivé de ranger par mégarde Épictète et Marc-Aurèle au nombre des auteurs latins. Parmi les modernes, il faisait surtout cas de Locke, de Bayle, de ces philosophes à hauteur d'appui, qu'il était tenté de placer un peu trop près ou même au-dessus des grands inventeurs un peu Imaginatifs, comme Leibniz ou Descartes, dont les erreurs l'offusquaient. Il raillait volontiers la géométrie transcendante comme inutile, et il se luisait rappeler à l'ordre sur ce point par d'Alembert. Son instruction était le plus volontiers tournée à la morale pratique et à l'application sociale; en cela il se rapprochait de Voltaire, qui était aussi Xjratique lui-même qu'un écrivain peut l'être, et il aurait pu dire comme lui: «Je vais au fait, c'est ma devise. >
De la littérature allemande, il en est- à peine question avec Frédéric; il en sent très bien les défauts, qui étaient encore sans compensation à cette date, la pesanteur, la diffusion, le morcellement des dialectes, et il indique quelques-uns des remèdes. Il présage pourtant à cette littérature nationale de prochains beaux jours, et il les prédit: "Je vous les annonce Us vont paraître!» Il ne semble pas se douter qu'ils ont, en effet, commencé de hure vers la fin de sa vie, et que Gœthe déjà est venu. Mais peut -on s "étonner que Frédéric n'ait pas senti Werthei
En Bomme, tout ce qui était p< usée maie et ferme
US
allait droit à son esprit sensé et vigoureux. Pour le reste, on s'aperçoit trop qu'il y est plus ou moins dépaysé; dans tout ce qu'on peut appeler invention ou poésie, il n'avait que de brillantes ébauches, des saillies natives qui se répandaient surtout dans la conversation, mais qui s'amortissaient sous sa plume ou qui tournaient lourdement à l'imitation et presque au pastiche. Dans son admiration pour Voltaire, il y avait une part de vérité et de justice, et il entrait aussi une part d'erreur et d'illusion. Il sentait à ravir la gaieté de cette imagination brillante. Il jouissait de ce génie vif, familier, enjoué. « Il n'est pas donné à tout le monde, lui disait-il, de faire rire V esprit. » On ne saurait mieux rendre cette espèce d'attrait, de don lumineux et jaillissant particulier à Voltaire. Vers la fin, et tout en lui souhaitant des sentiments plus doux, il le saluait encore « comme le plus bel organe de la raison et de la vérité. » Tout cela est aussi bien senti que justement exprimé. Mais quand Frédéric admirait dans Voltaire le grand poète par excellence, quand il voyait dans la Henriade le nec plus ultra des épopées, et qu'il la mettait bien au-dessus des Iliade et des itnèide, il prouvait seulement son manque d"idéal, et à quel point il avait borné de ce côté ses horizons. Les grands objets de comparaison étaient restés hors de sa portée et de sa vue: il parlait en cette matière tout à fait en homme qui n'avait vu ni conçu à aucun jour la beauté suprême et véritable. « Quels plaisirs surpassent ceux de l'esprit ! a s'écriait Frédéric à vingt-cinq ans, — l'esprit, c'està-dire la raison brillante, la raison enjouée et vive. Il pensa toujours de même, et tout le secret de sa passion pour Voltaire est là. Cette passion (c'est bien le mot) fut d'ailleurs réciproque: Voltaire ne peut le dissimuler; lui-même, la grande coquette, il
fut pris par Frédéric, et dans le spirituel mais si misérable libelle, et si peu digne de confiance, qu'il écrivit après sa fuite de Berlin pour se venger du roi, il ne peut s'empêcher de dire, en parlant des soupers de Potsdam : « Les soupers étaient très agréables. Je ne sais si je me trompe, il me semble qu'il y avait bien de V esprit; le roi en avait et en faisait avoir. » Xotez bien l'attrait jusque dans la colère. Voilà la séduction irrésistible qu'ils exerçaient l'un sur l'autre, et qui survécut même à l'amitié. Dans la seconde partie de la Correspondance, lorsqu'ils la renouèrent après la brouille, on trouve un tout autre caractère que dans la première moitié. Toute illusion a cessé, et il ne reste plus que ce goût vif de l'esprit qui se manifeste encore. D'ailleurs, le Frédéric primitif et juvénilement enthousiaste a disparu; il a fait place au philosophe, à l'homme supérieur expérimenté qui ne tâtonne plus en rien. Le roi aussi se fait plus souvent sentir. On se dit de part et d'autre des vérités, et (chose rare) on les supporte. Voltaire en dit quelques-unes au roi, et Frédéric les lui rend: «Vous avez eu les plus grands torts envers moi, écrit-il à Voltaire. . . Je vous ai tout pardonné, et même je veux tout oublier. Mais si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre. . . » Cependant, après ces paroles sévères et trop fermes pour ne pas être justes, après ces paroles de roi, comme le fou, amoureux du brillant esprit, se 1 voir encore aisément, quand il ajoute:
« Vous faut-il des douceurs? à la bonne heure: je vous dirai des vérités. J'estime en vous le plus beau génie que les siècles aient porté; j'admire [ vos vers, j'aime votre prose, surtout ces petites pièces détachées de vos Mélanges de littérature. Jamais aucun auteur avant vous
n'a eu le tact aussi fin, ni le goût aussi sûr, aussi délicat que vous l'avez. Vous êtes charmant dans la conversation; vous savez instruire et amuser en même temps. Vous êtes la créature la plus séduisante que je connaisse, capable de vous faire aimer de tout le monde quand vous le voulez. Voies avez tant de grâces dans V esprit, que vous pouvez offenser et mériter en même temps Vindulgence de ceux qui vous connaissent. Enfin vous seriez parfait si vous n'étiez pas homme. »
Qu'on dise à présent si celui qui sentait à ce degré Voltaire, et qui trouvait de ces façons françaises pour lui insinuer les douceurs après l'amertume, n'était pas l'homme de son temps qui avait le plus d'esprit à côté et en face de Voltaire!
Quand on a lu certain Portrait de Voltaire par Frédéric (1756), Portrait tracé de main de maître en toute sûreté de coup d'œil et en toute nudité, on entre mieux encore dans le sens de cette phrase où il vient de dire que ce génie de séduction a de telles grâces, qu'il ressaisit bientôt ceux-là même qu'il a offensés et qui le connaissent1.
Je crois être plutôt resté en deçà du vrai, quand j'ai dit que l'attrait de l'esprit entre ces deux hommes survécut même à l'amitié; car il est évident, à lire de bonne foi toute la suite et la fin de cette Correspondance, que l'amitié elle-même n'est pas morte entre eux, qu'elle a repris avec un reste de charme mêlé de raison, et qu'elle se fonde, non pas seulement sur l'amusement, mais sur les côtés sérieux et élevés de leur nature. En même temps qu'il combat les instincts toujours irascibles et colériques de Voltaire vieilli, Frédéric exalte et favorise
1. Il paraît prouvé aujourd'hui que ce remarquable Portrait de Voltaire, trouvé dans les papiers de Frédéric, n'est pas de lui: il se borna, en le copiant de sa main, à en ratifier la justesse.
tant qu'il peut ses tendances bienfaitrices et humaines. Il se plaît à louer, à encourager en lui le défenseur de l'humanité, de la tolérance, celui qui défriche et repeuple la terre i>resque déserte de Ferney, comme lui-même il a peuplé les sables du Brandebourg; en un mot, il reconnaît et il embrasse dans le grand poète pratique son collaborateur en œuvre sociale et en civilisation. Par un reste de culte et, si l'on veut, d'idolâtrie encore touchante, dans toutes les comparaisons qu'il établit outre eux deux, toujours il donne l'avantage à Voltaire, et d'un ton senti dont la sincérité n'est pas suspecte. Parlant de cet avenir de raison perfectionnée, dont il aperçoit à peine l'aurore, et dont, tout sceptique qu'il est, il ne désespère pas tout à fait pour l'avenir de l'humanité: a Tout dépend pour l'homme, dit-il, du temps où il vient au monde. Quoique je sois venu trop tôt, je ne le regrette pas: j'ai vu Voltaire; et, si je ne le vois plus, je le lis et il m'écrit. » A de tels accents on devinerait, quand il ne le dirait pas, la passion qui était encore la plus profonde et la plus fondamentale chez Frédéric, celle que Voltaire vivant personnifiait à ses yeux : « Ma dernière passion sera celle des Lettres! » Elle avait été la première aussi.
La relation de Frédéric avec d'Alembert fut d'une tout autre nature que sa liaison avec Voltaire; elle ne fut jamais aussi vive, mais elle eut durée et solidité. Ce n'était pas seulement un goût naturel qui portait Frédéric vers d'Alembert: « Xous autres princes, nous avons tous l'âme intéressée, disait Frédéric, et nous ne faisons jamais de connaissances que nous n'ayons quelques vues particulière qui regardent directement notre profit. » Frédéric avait songé de bonne heure à attirer d'Alembert à Berlin pour le faire président de son Académie.
Ce projet devint tout à fait .sérieux après la mort de Maupertuis, et quand Frédéric fut sorti de la guerre de Sept ans. J'ai sous les yeux le Eecueil manuscrit et inédit des Lettres écrites par d'Alembert à Mlle de Lespinasse pendant son séjour auprès du roi de Prusse1. En juin 1763, d'Alembert alla trouver Frédéric, qui était alors dans ses États de Westphalie; il le joignit à Gueldres, et fit à sa suite le voyage jusqu'à Potsdam. D'Alembert avait déjà vu Frédéric plusieurs années auparavant; en le revoyant, il est frappé de le retrouver supérieur à sa gloire même. Frédéric avait ce caractère propre aux grands hommes, qu'avec lui la première vue surpassait encore l'attente. Il commence par causer quatre heures de suite avec d'Alembert : il lui parle avec simplicité, avec modestie, de la philosophie, des Lettres, de la paix, de la guerre, de toute chose A cette date, c'est-à-dire trois mois seulement après la conclusion de la paix, Frédéric avait déjà rebâti 4,500 maisons dans les villages ruinés: deux ans après (octobre 1765), il n'en aura pas rebâti moins de 14,500. On remarque tout d'abord avec d'Alembert ce côté organisateur et même pacifique chez le guerrier. Le côté aimable, familier et séduisant de Frédéric est parfaitement indiqué dans ce Eécit de notre voyageur: l'hôte prudent et modeste n'a pas eu le temps ou le désir de s'apercevoir des défauts qui altéraient souvent ce fonds de sagesse et d'agrément. Les honneurs d'ailleurs ne tournent point la tête à d'Alembert: il est touché, mais non enivré. Il a dîné, en passant dans les États de Brunswick, à la table de la famille ducale, et on l'a qualifié de marquis : il s'est soumis au titre après
1. Ce recueil est actuellement aux Manuscrits de la Bibliothèque nationale.
une légère réclamation. Apparemment, dit-il, c'était l'étiquette. Avec Frédéric il n'y a point d'étiquette, et tout se passe comme avec un particulier, homme de génie. D'Alembert aurait peu à faire pour devenir nécessaire à Frédéric par sa conversation, de même que Frédéric le serait à d'Alembert. Le temps n'était plus des soupers brillants de Potsdam, dont Voltaire avait vu et avait fait les derniers beaux jours: les convives familiers d'alors, les amis de jeunesse du roi étaient morts à cette seconde époque ou avaient vieilli. Le roi n'était pas seulement l'homme le x>lus aimable de son royaume; si l'on excepte le Milord Maréchal, il était le seul: « Il est presque la seule personne de son royaume, dit d'Alembert, avec qui on puisse converser, du moins de ce genre de conversation qu'on ne connaît guère qu'en France, et qui est devenu nécessaire quand on le connaît une fois. » D'Alembert ne tarit pas sur l'affabilité, la gaieté du roi, les lumières qu'il porte en tout sujet, sa bonne administration, son application au bien des peuples, la justice et la justesse qui se marquent en tous ses jugements. Sur Jean- Jacques, par exemple: « Le roi parle, ce me semble, très bien sur les ouvrages de Eousseau; il y trouve de la chaleur et de la force, mais peu de logique et de vérité; il prétend qu'il ne lit que pour s'instruire, et que les ouvrages de Eousseau ne lui apprennent rien ou peu de chose. » Avec d'Alembert, dont il apprécia tout d'abord le caractère estimable, Frédéric se montre purement en philosophe; on le voit tel qu'il aurait aimé à être dans la seconde moitié de sa vie, quand la goutte et l'humeur ne l'aigrissaient pas trop, et s'il avait eu autour de lui quelqu'un de digne avec qui s'entendre: « Sa conversation roule tantôt sur la littérature, tantôt sur la philosophie, assez souvent même sur
la guerre et sur la politique, et quelquefois sur le mépris de la vie, de la gloire et des honneurs. « Voilà le cercle des sujets humains qu'il aimait à traiter habituellement, sincèrement, et en moralisant toujours; mais la littérature et la philosophie étaient encore ce dont il aimait à causer par-dessus tout pour se détendre, quand il avait fait son métier de roi. Tous les bons côtés de Frédéric sont mis en saillie dans ce Eécit, et d'Alembert, circonspect d'ailleurs, n'a garde de voir autre chose durant ces trois mois de séjour. Il sait résister pourtant aux caresses et aux offres délicates du roi. Un jour qu'il se promenait avec lui dans les jardins de Sans- Souci, Frédéric cueille une rose et la lui présente en disant : « Je voudrais bien vous donner mieux ». Ce mieux, c'était la Présidence de son Académie: il est singulier de voir ainsi rapprochées une Présidence d'Académie et une rose. D'Alembert reste sage, il reste philosophe et ami jusqu'au bout, et fidèle à Mlle de Lespinasse. Il revient en France reconnaissant, conquis à jamais de cœur à Frédéric, mais non vaincu.
Il faut tout dire: quelques années après, Frédéric communiquait, un soir, de ses vers au professeur Thiébault, bon grammairien et académicien que lui avait procuré d'Alembert, et il se laissa aller par mégarde à montrer une épigramme très mordante qu'il avait faite contre d'Alembert lui-même: ce roi caustique n'avait pu se refuser au malin plaisir de noter quelque ridicule qu'il avait saisi dans ce caractère honorable. C'était là un défaut capital de Frédéric ; il se privait difficilement de dire aux gens des choses désobligeantes ou d'en écrire de piquantes. Dans le cas présent il se repentit vite d'avoir montré son épigramme à Thiébault, et il lui imposa la discrétion; le bon d'Alembert n'en
sut jamais rien. Mais, entouré, comme il l'était dans son intérieur, de beaux-esprits courtisans et tous plus ou moins plats, Frédéric était moins scrupuleux à leur égard. Dès qu'il avait découvert leur côté faible, il les piquait sans pitié par ce défaut de la cuirasse; il faisait d'eux ses plastrons, il s'exerçait à mépriser l'humanité en leur personne, et il s'acquit ainsi une réputation de méchant, quand ce n'était au fond qu'un terrible satirique de société. Les plus spirituels de ces plats courtisans et de ces faux amis, tels que l'abbé Bastiani, se vengeaient sous main du roi en le dénigrant auprès des étrangers. M. de Guibert nous a rapporté dans son Journal de Voyage une de ces confidences pleines de noirceur et de perfidie, et à laquelle il se montre trop crédule. Le malheur de Frédéric fut de n'être entouré de tout temps, et surtout vers la fin, que de gens de Lettres secondaires, et dont le caractère peu élevé se prêtait trop à ses jeux de prince. Des hommes dignes et ayant le respect d'eux-mêmes, tels que d'Alembert, l'eussent forcé à son tour de les respecter. L'estimable Thiébault, dans sa mesure modeste, sut bien y parvenir.
Eevenu en France. d'Alembert continua de correspondre avec Frédéric; et (si l'on oublie l'épigramme qui ne fut jamais connue) cette Correspondance atteste des deux parts bien de la raison, de la philosophie véritable, et même de l'amitié, autant qu'il en pouvait exister alors entre un particulier et un monarque. D'Alembert aussi, ne l'oublions pi ses faiblesses; nous Bavons déjà que les philosophes du XVIIIe siècle n'aimaient guère la liberté de la e que quand elle était à leur usage: un jour d'Alembert est insulté par je no sais quel gazetier qui rédigeait le Courrier <l« Bas-Rhin dans les États mêmes de Frédéric; il le dénonce au roi. Ici,
Frédéric qui est lo vrai philosophe, le vrai citoyen de la société moderre, et qui lui répond: Je sais qu'un Français, votre compatriote, barbouille régulièrement par semaine deux feuilles de papier à Clèves; je sais qu'on achète ses feuilles, et qu'un sot trouve toujours un plus sot pour le lire; mais j'ai bien de la peine à me persuader qu'un écrivain de cette trempe puisse porter préjudice à votre réputation. Ah! mon bon d'Alembert, si vous étiez "roi d'Angleterre, vous essuieriez bien d'autres brocards, que vos très fidèles sujets vous fourniraient pour exercer votre patience. Si vous saviez quel nombre d'écrits infâmes vos chers compatriotes ont publiés contre moi pendant la guerre, vous ririez de ce misérable folliculaire. Je n'ai pas daigné lire tous ces ouvrages de la haine et de l'envie de mes ennemis, et je me suis rappelé cette belle Ode d'Horace: Le Sage demeure inébranlable... »
Et il continue de lui paraphraser le Justum et tenacem. . . On reconnaît dans cette admirable leçon le disciple de Bayle sur le trône. Un autre jour, ce sera le disciple de Lucrèce. D'Alembert est dans la douleur, dans une douleur profonde et bien légitime: il a perdu Mlle de Lespinasse; il va perdre Mme Geoffrin. Ce cœur de géomètre, si sensible à l'amitié, ne craint pas de s'épancher dans l'âme de Frédéric, d'y verser son affliction et presque ses sanglots, et le roi lui répond en ami et en sage, par deux ou trois lettres de consolation philosophique, qu'il faudrait citer tout entières. Un haut et tendre épicuréisme y respire, celui d'un Lucrèce parlant à son ami :
« Je compatis au malheur qui vous est arrivé de perdre une personne à laquelle vous vous étiez attaché. Les plaies du cœur sont les plus sensibles de toutes, et, malgré 1rs belles maximes des philosophes, il n'y a que le temps qui les guérisse. L'homme est un animal plus sensible que raisonnable. Je n'ai que trop, pour mon malheur,
expérimenté ce qu'on souffre de telles pertes. Le meilleur remède est de se faire violence, pour se distraire d'une idée douloureuse qui s'enracine trop dans l'esprit. Il faut choisir quelque occupation géométrique qui demandebeaucoup d'application, pour écarter autant que l'on peut des idées funestes qui se renouvellent sans cesse, et qu'il faut éloigner le plus possible. Je vous proposerais de meilleurs remèdes si j'en connaissais. Cicéron, pour se consoler de la mort de sa chère Tullie, se jeta dans la composition, et fit plusieurs traités, dont quelques-uns nous sont parvenus. Xotre raison est trop faible pour vaincre la douleur d'une blessure mortelle; il faut donner quelque chose à la nature, et se dire surtout qu'à votre âge comme au mien on doit plutôt se consoler, parce que nous ne tarderons guère de nous rejoindre aux objets de nos regrets. »
Et il l'engage à venir passer quelques mois avec lui dès qu'il le pourra: « Xous philosopherons ensemble sur le néant de la vie, sur la philosophie des hommes, sur la vanité du stoïcisme et de tout notre être. » Et il ajoute avec ce mélange de roi-guerrier et de philosophe, qui semblerait contradictoire s'il n'était ici touchant, « qu'il ressentira autant de joie de le tranquilliser que s'il avait gagné une bataille. » De telles lettres rachètent bien quelques brusqueries de ton qu'on trouverait tout à côté et qui rappellent par accès la présence du maître; elles répondent à ceux qui, ne prenant Frédéric que par ses duretés et par ses épigrammes, lui refusent d'avoir ressenti jusqu'à la fin des sentiments d'affection, d'humanité et, j'ose dire, de bonté, de même qu'il avait ressenti de vives et vraies amitiés dans sa jeunesse. Pour moi, de quelque côté que je le prenne, et jusque dans les années où ses défauts se marquèrent le plus, je ne puis que conclure en somme à son avantage, et dire comme Bolingbroke disait de Marlborough: «C'était un si grand homme, que j'ai
oublié ses vices. » Dans le cas présent, le grand homme avait, malgré tout, du bon et de l'humain et un fonds de cœur en lui.
Dans une Édition choisie des Œuvres de Frédéric qui se ferait à l'usage des bons esprits et des gens de goût, pour ne pas tomber dans le fatras dont le voisinage gâte toujours les meilleures choses, je voudrais n'admettre que ses Histoires, deux ou trois de ses Dissertations tout au plus, et ses Correspondances: ce serait déjà bien assez des vers qui se trouvent mêlés à ses Lettres, sans y ajouter les autres. On aurait ainsi en tout une dizaine de volumes d'une lecture forte, saine, agréable et tout à fait instructive. Laissons, au sujet de Frédéric, ces noms tant redits et qui veulent être injurieux ou flatteurs, ces noms trop contestables de l'empereur Julien et de Marc-Aurèle; n'allons pas, d'un autre côté, chercher le nom de Lucien, dont il n'offrirait que des parodies et des travestissements étranges; et, si nous voulons le désigner classiquement, définissons-le dans ses meilleures parties un écrivain du plus grand caractère, dont la trempe n'est qu'à lui, mais qui, par l'habitude et le tour de la pensée, tient à la fois de Polybe, de Lucrèce et de Bayle.
Lundi 16 décembre 1850. (Causeries du lundi III.)