Portraits
" Hais tous maux ou quils soient^ très doux FilSy^ dit le saint roi mourant à Théritier du trône, Philippe le Hardi. Et encore, pour l'avertir de ne point abuser de son bonheur et de ses avantages, s'il en a : " On ne doit pas Dieu guerroyer de ses dons. " Enfin, ce roi qui a fondé inébranlablement dans la sainteté les droits de sa race au sceptre et à la couronne, veut que la vertu du monarque ne cesse jamais de les justifier : " Te doiz avoir et porter en tel manière^ que tes confesseurs et tes amis f osent reprendre de tes méjaits.''
Mots admirables, et qui sont aussi naturels dans Joinville qu'une statue sublime au porche des cathédrales, ou la beauté du grand ciel mouvant sur les tours et le clocher. Toute parole de Joinville est à sa place dans la simple grandeur d'âme et dans la gloire de servir, comme Joinville vivant est au côté de^s<2>n roi, ,si pur, si grand, et
le premier des serviteurs dans le service de la vie. C'est pourquoi, à quatre vingt onze ans, écrivant au petit fils de son roi, roi lui-même, Louis le Hutin, il l'appelle : " Chiers sire^ " comme il ferait d'un ami. Et il lui dit : " ISle vous desplaise de ce que je^ au premier parleir^ ne vous ai appeley que bon signour ; quar autremant ne F ai je fait a mes signours les autres roys qui ont estey devant vous^ cuy Diex absoyle ! "
Le livre de Joinville est si beau, qu'on n'y compare aucun autre. C'est l'idylle de l'honneur avec la sainteté, et de la chevalerie avec le roi : on ne sait quoi de mitoyen entre l'Evangile et Hérodote, entre les dits de Jeanne d'Arc et les portails de Chartres.
Il est plein de deux hommes admirables, le Roi et le Chevalier. Si nourri de cœur français, qu'il est de ces œuvres capitales par où une nation se révèle, et qui pourraient suffire à la bien faire aimer.
Le ton de ces Mémoires est digne de Notre- Dame en Vallage, et du ciel qui sourit aux bords de la Marne. S'il y avait une cour céleste, et qu'un Père du monde fût là, dans son château de Vin-
cennes, et dans sa chaire royale à causer avec ses enfants, les meilleurs et les plus fidèles ne sauraient parler autrement à leur Père et Seigneur que le bon Sénéchal avec son Roi. Le ton le plus libre et le plus tendre, autant de respect que de franchise ; une familiarité exquise qui ne fait pas tort d'une ligne à Thumble soumission de l'homme lige envers son suzerain : tout est égal dans Joinville, la mesure et la vigueur, la verdeur et la délicatesse du sentiment. Dans les passions ni dans les actes, dans le jugement ni dans le cœur, jamais une faute de goût. Son intime liaison avec saint Louis, les grandit l'un par l'autre : l'amitié n'ôte rien à la majesté du rang dans le souverain, et dans le vassal rien à la loyauté du caractère.
Sénéchal de Champagne, allié aux plus nobles maisons de France, Joinville n'était pas un petit seigneur. Il avait sept ou huit ans de moins que saint Louis, et il lui a survécu près d'un demi siècle. Ils furent amis de bonne heure : Saint Louis frêle, toujours malade, toujours rêveur; et Joinville, de corps puissant, infatigable, une santé à braver tous les maux et à vivre un siècle, comme il a vécu ; saint Louis sobre plus qu'un moine, d'une extrême sévérité en tous ses devoirs, fort singulier d'ailleurs, et fort divers, comme disait
de lui la reine Marguerite, sa femme; Joinville, tout acte et tout direct, profondément chrétien et nullement moine, riche de vie et d'amour pour ce monde ci en attendant l'autre, grand mangeur et fort buveur : grosse tête et ^^ froide fourcelle'\ raison nette et panse froide, il avoue qu'il ne peut s'enivrer : terrien qui porte sans roulis toute la toile de Champagne.
Et, après une jeunesse comble de batailles et d'actions, six ans passés avec son roi à la Croisade; après un âge fort qui semble n'avoir jam.ais fini, occupé à régir sa gent et à la défendre, à bâtir sur sa terre, à gouverner ses labours ; toujours prêt à la guerre, et dans la paix à visiter ses parents et ses amis, rendant ses devoirs aux princes dans leurs résidences royales, à Notre-Dame et aux saints dans les lieux de pèlerinage, Joinville est encore plus beau en son grand âge.
Quel vieillard c'est là ! Il a plus de nonante et un ans, qu'il veut marcher avec Louis le Hutin contre les bourgeois des Flandres. Quel vieux chêne blond ! Que sa majesté est innocente. J'en suis sûr : ses yeux à cent ans sont purs comme ceux des enfants ne le sont plus. Il est auguste comme un champ de blé, tout en épis, sur la pente d'une colline du Bassigny labourée jusqu'au faîte.
C'est son coteau de Joinville, qui trempe dans la
Marne, vignes, froment, bétail et prairie, tout ce
qu'il faut pour être de France et de Champagne,
ce terroir incomparable en églises, en architectes
et en hommes d'esprit. Car Joinville est un bon
Bragard de Marne, tout sévère qu'il soit aussi, et
pieux et incorruptible. Il aime trop son cru, il
tient de trop près à sa terre pour que je l'en
sépare. Pays à fortune changeante, heureux ici, et
là déjà âpre, mais non ingrat, qui doit presque tout
à l'homme, où il faut prendre de la peine ; sinon,
peu de terre et beaucoup de cailloux. Et le castel
de Joinville, sous Saint-Dizier, n'est pas à dix
lieues de Domremy, si l'on pouvait faire tout droit
devant soi, à travers bois, de l'une en l'autre vallée.
Geoffroy de Joinville, son frère puîné, est sire de
Vaucouleurs. On n'a point assez dit combien les
racines de la plus vieille Lorraine sont tressées
aux grands arbres de France.
Touchant à la cinquantaine, Joinville ne veut plus perdre de vue sa gent, ses abbayes et ses châteaux de Cheminon, de Saint-Urbain et de Blécourt. Je le trouve dans son oratoire ou dans sa salle d'armes, dictant les histoires du saint roy Looys. Il a les larmes promptes et faciles. Le souvenir est un pèlerin de Noël dans son cœur-
i6 PORTRAITS
Les pleurs du bon et magnifique vieillard ne démentent pas les larmes du jeune homme. Ils pleuraient volontiers, ces hommes puissants : la vertu de leur grand cœur s'épanchait sans honte dans ce flot, qui est le sang immaculé de la peine. Saint Louis et Joinville ont pleuré souvent ensemble : ils s'aimaient.
Certes, avec tant de bonhomie, il n'est pas fade. Il se rappelle tous les grands coups qu'il a frappés. Il pourrait peindre chaque Infidèle, comme il l'a occis, d'estoc ou de taille, et quelle grimace il fit en tombant, criant à Mahom. Tous ses chevaux, il les connaît par leur nom, à quel âge il les a montés, de quel élevage, où poulains ils furent, et où ils périrent, de vieillesse au vert ou de la lance en la bataille. Chacun de ses compagnons, hommes d'armes, sergents ou chevaliers, ses voisins de Champagne, ou ses alliés de Lorraine et de Bourgogne, sires et valets, il en sait l'origine, la figure, les actions, la famille, quelles tenures, quels fiefs, combien de bœufs, combien de charrues, tant de journées en vignes, et tant en froment.
O l'homme foncier, le vaillant seigneur, sage.
ardent, vif à rire et à pleurer, exact sur la terre et proche du ciel, en son fort esprit qui tient beaucoup et qui doute peu, accompli en toute prud'homie, honneur d'un temps et d'une race. Et sa pudeur à parler du mal en est le signe : toute forfaiture l'indigne ; mais il garde le silence là dessus, et il ne veut pas nommer ceux qu'il méprise. Il y avait aussi des lâches, en ce temps là\ Joinville omet leurs noms dans sa Chronique.
A l'égal de Saint Louis, Joinville sent bien qu'il est de France : quel abîme déjà entre ces chrétiens là et tous les autres. Ils ont été un peu partout, et partout ils régnent : car en dépit de l'avarice humaine, et de leur propre avidité, ils ont toujours moins voulu profiter et moins gaigné^ que servi.
Joinville est le propre nom de la fidélité : fidèle comme un clocher, fidèle comme un cep au coteau, fidèle comme l'espérance : fidèle comme l'homme de France.
1 Comme il le dit, les plus farauds n'étaient pas les plus braves. A la bataille de la Massoure, " il y eut moût de gens, et de grand bobant, qui s'en tinrent moût honteusement fuiant, et s'enfuirent effréement } et onques nen pûmes arrêter aucun dele'z. nous : dont f en nommerois bien desquels je me priverai ; car mort sont'' Joinville, 164 D.
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Or, il est aussi vrai qu'il est fidèle, et la merveille est plus rare. Il fallait toute la noblesse et toute la liberté des âmes alors, pour faire l'amitié d'un roi avec un homme aussi vrai que Joinville. Plus tard, les rois n'ont pas eu d'amis. L'amitié ne suppose pas l'égalité des rangs, mais que l'inégalité des rangs ne force pas, du moins, l'inégalité des âmes. En bien des occasions, contre l'opinion de tous, et contre son propre intérêt sans doute, Joinville a dit la vérité, cette vérité qui n'est pas bonne à dire, même à un roi comme Saint Louis. Jamais il ne lui mentit : " Et yV, qui onques ne H menti.'' En vain, le saint roi, voulant le tourner à sa pieuse guise, l'interroge comme un prêtre fait le catéchisme aux enfants. Non : Joinville aime mieux le péché mortel, et cent péchés, que la lèpre ; et il le dit. Il ne veut pas laver les pieds aux pauvres, le jour du Grand Jeudi : fi, fi, il en a mal au cœur ; et il le dit. Et le roi grave le reprend sur sa superbe : lui, le plus grand roi de la chrétienté, et qui n'en doute pas, non seulement le Jeudi saint il lave les pieds aux pauvres ; mais il les sert les premiers, chaque jour, avant de se mettre à table.
Si brave et de si haut parage, le bon Joinville ne craint pas d'avouer ses faiblesses. Il a eu peur.
et ne le cache pas. " Par la peu) que favois^ je commençai à trembler bien fort^ et par la maladie aussi, " Miroir d'honneur et de toute probité. Un tel homme parle mieux que toutes les victoires, et mieux que toutes il prouve le droit d'une nation à vaincre. Rien ne saurait arrêter sur ses lèvres les mots dont son cœur retentit, et qu'il a résolu de faire entendre. Trente ans après la mort de Saint Louis, il avertit sévèrement le roi régnant de se mieux conduire : " Donc^ y prenne garde le roy qui est ores : quil s amende de ses méfaits^ en telle manière que Dieu ne le frappe en lui et en ses biens. " Depuis Henri IV, les rois n'ont plus entendu un mot de vérité : car, même humiliée, enveloppée de cendres et voilée, la corde au cou, toute vérité eût paru une trahison ou un outrage \ Ils en sont morts. Joinville est si libre, qu'il blâme même son héros, là où le bon sens l'y force, quand Saint Louis agit moins en homme de ce monde, qu'en prêtre aux portes du paradis. Ainsi, il ne lui semble pas " bonne manière d'estre estrange de sa ^emme et de ses enfans ". En cinq ans. Saint Louis à la Croisade n'a pas parlé de la reine ni de ses fils à qui que ce fût. Non, Sire très cher, vous même ne lui ferez pas dire que la manière est bonne.
^ Témoin Retz, Vauban, Fénclon, Saint-Simon, et Colbert même.
C'est en quoi cet homme de diamant, Joinville, a modelé une image immortelle : on ne verra jamais Saint Louis que selon Joinville, et Joinville est à jamais visible en Saint Louis. Etant la fidélité même, la moindre de ses touches fait foi. Et lui seul, peut-être, a jamais pu écrire : " Je ne veux chose dire ni mettre en mon livre de quoy je ne soye certain.'' Avec une âme aussi claire, il faudrait aimer son objet autant que lui.
11 est vrai comme la lumière. Mentir, après tout, c'est toujours céder. Joinville, à qui ou à quoi le ferait on céder, s'il ne s'y plie pas tendrement, ou fortement, de son gré ? Toutes les vertus de l'homme éternellement libre sont en lui la respiration de la générosité naturelle. Rien de naïf, et la parfaite ingénuité.
Qu'on ne parle surtout pas de naïveté, sinon au sens de la pointe naïve, qui est celle du diamant au sortir de la mine, ou de la vertu non taillée qu'on apporte en naissant. La jeunesse de la langue fait illusion, ici, à ceux qui ne la parlent pas. Joinville a la force et la verte candeur des cathédrales. Mais les cathédrales ne sont pas naïves. La langue de ce grand siècle, dans la pierre et dans les mots, a sa perfection aussi. Les cathédrales sont les plus belles maisons, et de l'art le plus
savant, qu'aient élevées les hommes. Près de Notre-Dame, Versailles n'est qu'un hôtel meublé. Pas une cathédrale sans un architecte de génie, ou deux et trois souvent. Le génie a pullulé, en France, pendant deux siècles, au moins autant qu'en Grèce, et selon mon goût, beaucoup plus. Dans Joinville, chaque mot porte témoignage d'une civilisation complète. La première perfection de la langue est là ; mais bien plus, la plénitude dans un ordre de la pensée et du sentiment. Une malice délicieuse, et jamais une ombre mauvaise, où le fiel est répandu ; non pas l'ironie, mais ce bord où le sourire y touche ; un charme de courtoisie ; une familiarité spirituelle, et une exquise dignité ; une telle mesure, que le tact n'a jamais été plus fin ni plus délicat. La main de ce vieil homme, qui a tenu l'épée et la hache, pendant soixante-dix ans, a parfois la douceur d'une main de femme qui caresse le front d'un ami. Un mot en conte long sur l'admirable accord de ce temps là : dans Joinville, louer veut dire donner conseil aussi bien que donner louange. O sainte, et simple et sereine harmonie ! Jeune beauté accomplie, et perdue comme l'art des verrières.
Comme il fait de soi-même, je veux prendre congé de Joinville sur son amitié avec le roi.
Le roi lui est tout. " Si^ parlerons de nostre saint roy^ sanz plus'' Saint Louis est unique, et Joinville ne Test pas moins. Mais que penser de ce saint royaume, où Joinville sert un tel roi, et où le roi, sans rien exiger, est servi d'un tel Joinville ^ Les peuples remettent leurs causes entre les mains de ce monarque, et ils attendent son jugement. 11 est si près de Dieu, qu'il passe pour la même justice.
Solon, qui est si beau dans ses vers et dans Hérodote, paraît bien petit près de ces deux chrétiens sans tache. Il est sec et clair, il est admirable en sa ligne, comme les rochers de TAttique. Il n'a pas cette générosité profonde, cette abondance de l'âme, cette source sous bois, ce trésor dans le sol, qui jaillit de Joinville et de son roi, quand le fer de l'action touche ces cœurs où s'est enfin gonflé le fruit de la bonté humaine. Les Grecs sont un peu étroits.
Tous les deux, le roi et son chevalier, tant qu'ils peuvent, ils ne se quittent pas. Ils couchent parfois dans la même chambre. Ils mangent à la
même table. Ils s'entretiennent sans témoins. Non rarement, saint Louis prend à part Joinville, et le fait demeurer près de soi, jusqu'à ce que les princes et les grands du conseil aient quitté la salle. Ils sont tout seuls. Et Joinville, cet homme de guerre magnifique, est assis aux pieds du roi. Saint Louis se plaît à l'y voir. Et bien souvent, il lui met les mains sur la tête ; il lui parle à l'oreille. Oui, ils ont pleuré ensemble.
Ils se disent : vous. Ils ont le ton le plus simple et le plus pur. La plus belle courtoisie, sans apprêt et sans hauteur. On les voit sourire, saint Louis au visage émacié et si blanc, Joinville large et haut, plein de feu et de sang, blond de poil, le teint fauve. En public, ils se comprennent à demi mot, et même du regard, l'œil riant. Il arrive au roi, si juste et si sévère, qu'il se serve de Joinville contre ses prélats et ses grands barons au conseil. Il sait que Joinville sera toujours pour la justice, comme il l'entend lui-même. Et dans Joinville, il trouve toujours ce qu'il souhaite : le conseil de l'homme vrai et le trait de l'âme toute droite.
Saint Louis toujours avec son Dieu, Joinville toujours avec son Roi. Il le bien aime en tous ses gestes, en toutes ses pensées, en tous ses silences. C'est l'ami qui ne veut rien perdre de la présence
préférée : il ne se lasse pas de saint Louis, que ses propres frères délaissent un peu bien souvent, n'étant pas à leur gré de compagnie assez gaie ni légère. Et saint Louis, il est vrai, si Ton joue aux dés, prend les tables de jeu et les jette à la mer avec les mises. Le roi, " un chapel de coton en sa teste ", fait asseoir Joinville à son côté, comme son propre fils. Ils comparent l'étoffe de leurs surcots; ils la tâtent; et ils font réflexion, d'humeur enjouée, sur le luxe et sur la mode. Dans les regards et les propos de saint Louis à Joinville, il y a toujours une douce et grave inflexion, l'imperceptible raillerie d'une mère qui contemple la large vie d'un grand fils, bien fort et docile. Et dans Joinville avec son roi, la tendre compassion de l'homme puissant pour une faiblesse sublime, un sourire qui tempère le respect de tous les moments. Même dans le péril de guerre, même dans la captivité, quand ils sont à payer rançon de la mort toute proche, Joinville joue quelques fois avec le roi : il le taquine doucement, pour le plaisir de voir cette majesté sainte dépouiller l'homme, et paraître en sa seule clarté. Là ou ailleurs, le ton jamais ne change : la même simplicité, la même noblesse empenne les paroles. Sénéchal, dit le roi à Joinville. Et lui répond: Sire, qui est seulement : Seigneur.
La sainteté a couronné naturellement, dans Saint Louis, le caractère sacré du roi de France. La justice du roi était austère. Le peuple est alors mené comme une religion. Joinville, si grand seigneur qu'il pût être et si homme de guerre, ne résiste point à la séduction du saint homme ; et si fort qu'il soit des deux pieds en terre, l'attrait du ciel se fait toujours sentir en lui. 11 est profondément pieux. Il jeûne ; il prie ; il est soumis aux pratiques ; il les suit avec rigueur. On jure beaucoup en France. Saint Louis lui a donné son horreur du blasphème : en vingt deux ans, Joinville n'a pas ouï une seule fois Louis IX jurer Dieu, ni sa Mère, ni ses saints. A Joinville même et à Blécourt, qui jure, le paie donc incontinent d'une tape sur les doigts ou, à la joue, d'une bonne bufe.
Joinville fait des vœux en tout péril, à genoux soudain au milieu de la bataille. Il les accomplit, pieds nus, sur bien des lieues. Il fait peindre en sa chapelle les miracles qu'il a vus, et les fait monter en verrières à Blécourt. Le chrétien porte tout le chevalier, comme il porte la monarchie de Saint Louis. Ils sont vraiment, l'un et l'autre, le bras de
TEglise. La parfaite certitude a mis en eux cette droite force de vie ; ou si elle ne l'y met, elle la garde ; elle la préserve de toute chute. Le lien religieux ne serre pas moins que le lien féodal cette incomparable amitié de Joinville avec son roi.
Ils s'aiment tendrement, et par delà toute absence. Mais voici l'heure de la séparation. A cinquante cinq ans, Louis IX presque mourant, veut partir pour une seconde croisade, où Joinville refuse de le suivre. Il ne s'excuse pas ; et le roi, point ne l'accuse. Saint Louis l'appelle, le presse, et ne le convainc pas. " Sa faiblesse étoit telle, qu'il souffrit que je le portasse, dès l'hôtel au comte d'Ausserre, où je pris congé de lui, jusques aux Cordeliers entre mes bras."
Voilà ce fort Joinville, portant son roi entre ses bras. Il baisse sur le visage chéri, sur la figure sacrée il baisse des yeux tristes. Contre sa poitrine, pleine de l'amitié virile, il serre ce corps d'homme défait. Et sa grande âme ne cède pas. Pourquoi ne vous point croiser } pourquoi ne partez vous pas, Joinville ^ Il laisse aller son roi où la volonté de Dieu le destine ; et lui même, il demeure où la volonté de Dieu le retient. Ce qu'ils appellent la volonté de Dieu, et que nous appelons le Destin, a la même voix profonde de conscience.
Un terrible jour d'hiver, dans le propre palais de Saint Louis, à deux pas de la Sainte Chapelle, on est venu quérir son dernier petit fils, pour le mener au supplice. On Ta hissé sur une sale charrette ; on Ta traîné le long du quai, jusqu'à la place rouge, où l'autel est de deux bras sanglants qui lâchent une hostie de fer, taillée en couteau ; et on lui a coupé la tête. Si Joinville eût été là, le roi ne fût pas mort, et jamais la Révolution n'aurait pu se produire. Mais Joinville ny pouvait pas être. Et qu'aurait-il fait à Versailles ? L'amitié de Joinville est avec Saint Louis et non avec Louis XVL
Cinq cent vingt ans séparent la mort des deux Louis. Le chêne de Vincennes, où était-il pourtant, cinq cent vingt ans après la mort du saint juge à Tunis ? Et toutes ses branches de chevalerie étaient mortes aussi.
Il fallait que cette fleur de seigneurie devînt, au cours des siècles, un prodige d'élégance légère et de vanité polie. Il fallait que le baron de France, ami du roi, tournât au prince de cour ; et que le roi lui-même, au lieu d'être le premier
entre les nobles hommes, fût une idole dans un temple de secs courtisans à genoux. L'honneur des marquis, leur fidélité, leur plus beau courage même n'ont pas la vigueur première de la foi. Par ce qu'il fut, ce qui a été ne peut plus être. Mourir pour une cause est plus facile que d'y croire. Les saints Louis et les Joinville se font les uns les autres ; et le temps les défait ensemble. Joinville, paraissant soudain à Versailles, il eût été seul, et personne ne l'eût compris. Si on l'eût laissé faire, Soufflot eût mis un portique et des colonnes à la façade de Notre Dame.
L'œuvre des siècles est égale sur les hommes au travail des millénaires sur les formes de la nature. Le delta du Nil n'est plus semblable à ce qu'il fut : où il y eut la mer, il y a des plaines, des levées fertiles et des moissons. Le Pharaon n'en croirait pas ses yeux. Mais quoi ? Saint Louis ne pourrait plus prendre la mer à Aiguës Mortes. Le limon du temps, ou bien sa dent de rat et sa cruelle lime, change les lieux et modifie les caractères. Un grand seigneur à Versailles n'a presque plus rien de commun avec Joinville sous la tente de saint Louis. Et pourtant, sans Joinville et saint Louis, on n'aurait point connu la majesté pompeuse de Louis XIV, ni la grâce princière, ni
rélégance et Tesprit supérieur des ducs et pairs. L'honneur seul demeure : l'honneur, la seule tradition toujours vivante. Ce fut une beauté, et c'en est une autre. Il faut se donner l'avantage de les admirer toutes deux, quelle que soit des deux celle que l'on préfère.
Cependant, la Marne coule au large des blonds coteaux, et tous les fonds sont frémissants de tendres et sensibles peupliers. La riante vallée est heureuse de ses vignes : terre meuble, aux assises de roc, non pas de craie ; et la belle pierre abonde à Chevillon, qui fut à Joinville. Les croupes rondes et les bois se mirent dans la rivière. Le canal étale sa glace d'eau, où chuchotent les feuilles. Là vivait Joinville. Longtemps après la mort du roi, il voyait saint Louis dans ses songes. Le roi, de visage merveilleusement gai, visitait le bon Sénéchal en son château. Et même le roi lui dit: "Je ne bé mie si tost à partir de ci. " En vertu de quoi Joinville l'héberge dévotement en sa chapelle, et lui consacre un autel. O vieil homme, je ne le puis voir, même en son âge de patriarche, jouxte les cent ans, je ne le puis voir se faisant cadavre,
comme sont les vieillards, quand le cou n'est plus qu'un paquet de cordes, les jambes deux os dans un sac de peau blême tavelée de lichen, et les ongles des pieds plus ridés et plus durs que la corne des chèvres. Mais lui, Joinville, a les yeux bien frais, jusques à son dernier matin. Ses lèvres ne sont pas desséchées : la pureté du cœur pour jamais y réside, et la vie même enfin. Tel il fut, tel est encore ce grand chêne humain, ce chevalier de Champagne, ce loyal serviteur du saint service, le français Joinville.
Vieilli avant l'âge, sombre et naïf, méfiant et crédule, douloureux surtout, je le vois dans son costume arménien, sur un chemin fleuri, à l'entrée d'un village. Les enfants se moquent de lui, et les passants haussent les épaules. Il porte le caftan et la robe noire, avec une ceinture. Sur sa tête ronde et forte, il a le bonnet persan ; la coiffe fourrée et pointue du derviche affaisse encore le front triste, sous les cheveux noirs, çà et là frangés d'argent, et donne un air de nécromant au visage taciturne. Il a répudié la perruque et la poudre. Il est bizarre et craintif, bourru et doux. Je vois son teint brun, sa figure pleine et grêlée, sa peau tannée par les voyages à pied, et cuite par les nuits à la belle étoile. Et ces grands yeux noirs, pleins de feu, luisent aux aguets, dans les créneaux des orbites, si vifs, si ardents, toujours mobiles,
toujours inquiets, comme ceux de la bête prise au gîte, et qui auraient pu être si gais.
Il sent un peu l'urine, les sondes et la prostate. Il a l'aigre odeur du pauvre et de l'apothicaire ; il fleure l'onguent du frère Corne et la queue de cerise. Il a les mains populaires, larges et brunies. Nulle élégance ; beaucoup d'abandon, quand il est seul, et un brusque retrait, dès qu'on l'approche. Il est un peu court. Il a le dos large. Il marche d'un pas embarrassé et infatigable. Il va et vient, affairé et lourd, nerveux et lent. Puis, il s'arrête, et se perd dans une réflexion profonde, d'où il s'éveille en sursaut, tout effaré, jetant des regards douloureux et rapides, de tous côtés.
Il a la voix forte et claire des êtres passionnés, qui succombent, sans jamais être vieux, à l'immense vieillesse de l'infortune. Et pas une femme, tout de même, n'a plus d'enfance que lui dans les sanglots.
Il pleure à flots, et sans contrainte. Il boit fort ses larmes. Il les laisse couler, jusqu'à ce que le sel lui cuise aux lèvres, et lui fasse faire la grimace. Et sa voix est encore plus chantante, quand, levant les yeux au ciel, il murmure quelque oraison désespérée, cherchant là-haut du secours contre le destin et contre les hommes. Enfin, il se gour-
mande, et pour sécher ses pleurs, il se met les poings aux yeux. Il gronde contre lui-même, il se prend à partie. Il rajuste son bonnet fourré qui branle, et une douceur se répand sur toute sa face, comme pour répéter cent fois : " pourtant^ pourtant ! " et : " tout de même ! " Il finit par rire bonnement ; et plus paisible, sa voix traîne un peu sur les mots ; il a l'accent de Saint-Gervais, où Ton ne parle pas le chinois ni l'arabe, mais le français, comme à Metz, je vous prie, ou comme à Strasbourg, ceux qui le parlent : en tout cas, mieux qu'à Nîmes.
C'est Jean-Jacques, nom populaire qui dit tout.
Enfant, j'ai connu de très vieilles gens, en province, en Italie ; d'autres, qui avaient voyagé en Russie, en Suède, en Grèce, en Orient. Plus que Montaigne, plus même que Molière, pour tous, Rousseau et Voltaire étaient la France, étaient Paris : la pensée dans ce qu'elle a de plus hardi et de plus humain, le refuge contre toute barbarie, l'espoir et la patrie pour tous les esprits en exil de la vie libre. Qu'on en rie, au besoin ; mais on ne sait ce qu'on fait, si on le nie.
Grandes ou petites bibliothèques, n'eût-on que deux cents volumes, Voltaire et Rousseau en faisaient le fonds. Ces trois rayons de livres étaient vraiment, par tous pays, le soleil de l'esprit et la lumière française. On savait le français pour les lire. Les hommes même se distinguaient par la préférence qu'ils donnaient à Rousseau sur Voltaire, ou à Voltaire sur Rousseau. On peut les haïr ensemble, aujourd'hui ; mais il faut être bien imprudent, ou bien injuste, pour les séparer de la France.
Nous avons des censeurs bien difficiles. La vertu de Rousseau les irrite ; et ils maudissent le mensonge de sa vie, parce qu'ils ont la haine de sa politique. Mais la politique de Rousseau n'est qu'un roman : comme toute politique écrite. Sur le papier, les constitutions sont des romans. Bons ou mauvais, selon que l'auteur a ou n'a pas du talent. Romans, où quel que soit l'auteur, il semble toujours que Pécuchet collabore. M. de Maistre n'y échappe pas. Et, quant à Auguste Comte, ils sont trois : Bouvard en est aussi. Ils s'y sont mis ensemble l'onzième année que ces Sisyphes de la raison avaient recommencé de copier, copier, copier.
De la Chine à Tlslande, et d'Athènes à Paris, Tesprit s'est toujours plu au roman politique. Le ridicule est souverain d'imputer à Socrate la ruine d'Athènes, et à Rousseau la Révolution. Au temps que Socrate prêchait, Aristophane le déchirait sur la scène devant tous les Athéniens. Tandis que Rousseau dressait des contrats entre l'homme et la nature, Montesquieu expliquait les lois. Voltaire flattait les coutumes, cent autres disputaient du gouvernement des états, en France et en Angleterre, Fénelon, l'abbé de Saint Pierre, le philosophe inconnu, et Turgot et Quesnay, et l'imperturbable Bossuet hier encore. Le point sera toujours de savoir pourquoi les Athéniens ont voulu suivre Socrate plutôt qu'Aristophane, et n'ont pas suivi Platon. Pourquoi la France, plutôt que de Montesquieu ou de Boulainvilliers, a voulu s'inspirer de Jean-Jacques. Car elle l'a voulu. A tout le moins, elle n'a pas voulu le contraire. Et si elle s'est reconnue, tête et cœur, dans l'un et non dans l'autre, il est souverainement ridicule de lui prouver qu'elle ny entend rien, qu'elle a fait erreur sur sa pensée et sur ses sentiments. En effet, la théorie n'est rien ici, où tout est de l'action. Il n'est point de plus vaine nuée, que ces buées de radoterie dans l'air froid de l'événement.
Trop de vertu, en vérité, et trop de certitude. Nos théologiens de la pure et unique doctrine en demandent trop à ceux qui ne sont pas de leur village. Et peut-être, ces hommes intègres n'eussent-ils pas mal fait d'obtenir un peu de soi-même ce qu'ils exigent si rudement d'autrui. Non, il ne fait pas bon servir, aujourd'hui, la beauté de la France, en français, si l'on a le malheur de ne point plaire à ces juges sans péché, et de n'avoir point leur accent. Tel qui parle du nez, comme un serpent d'église, et je ne dis pas Basile, trouve du juif dans le ton de Montaigne ; et peu s'en faut, là-dessus, qu'il ne le renvoie au bûcher. Le mépris est un bûcher.
Et pour tel autre, modèle de pureté, sans doute âme si neuve à toutes les misères de l'homme, qu'elle s'en étonne encore plus qu'elle ne s'indigne, Rousseau tient sa folie de Genève, et de Calvin ses vices et sa fourbe. Il faudrait pourtant s'accorder avec soi-même, et savoir si Calvin est un Pétrone de l'enter, un Giton, une courtisane secrète, un suppôt de morale ou un héros de tous péchés.
Jean-Jacques ne ment pas. Môme dans le mensonge, c'est la vérité qu'il veut dire ; c'est elle
qu'il préfère, elle qu'il cherche avec folie. Il croit à la vérité, comme un enfant : sa vérité, non pas la vôtre. Et je ne comparerai pas l'une à l'autre, même pour rire. Je vais jusque là : même s'il ment, c'est la vérité qu'il veut servir. Vous, la plupart, même quand vous dites vrai, vous servez votre mensonge, le principe de négation qui est en vous, et que vous répandez si cruellement sur les autres. Le mensonge, mes bons Seigneurs, c'est de n'être pas. Il est, lui, ce Rousseau, ce pauvre homme, ce Jean-Jacques, Jacques comme Bonhomme, et Jean comme le tendre disciple. Il est. Et vous, point. Jamais, vous ne serez ; jamais, vous ne fûtes.
Il vit, lui, le chemineau, le vagabond, le métèque. Il a quelque grande parole à dire, qu'un peuple lui demande, puisqu'un peuple l'écoute. Il a quelque secret à donner, qui vous ruinera, et qui vous jettera contre terre, avec votre ordre prétendu et votre immobile superbe. Comme, si un ordre de quatre jours, et qui sent déjà, jam fœtet^ pouvait s'égaler au désordre de la vie jaillie de source, et même au chaos qui sent frais les racines, la verdure et les bois.
Je préfère l'injustice au désordre. Mais j'aime encore mieux l'injustice que la mort. Et la ques-
tion sera toujours de savoir si le pire désordre n'est pas dans Tinjustice.
Les Confessions sont un des plus grands livres qu'il y ait, dans l'art de tous les temps. Et peutêtre, les deux livres les plus étonnants et les plus riches, qui soient jamais sortis de l'homme pour la connaissance de l'homme, sont-ce en effet les Essais de Montaigne et les Confessions.
Dans les Essais ^ la vie même est intelligence.
Dans les Confessions^ la pensée même est sentiment.
Les Essais sont presque en tout d'un ancien dans le monde moderne. Les Confessions sont d'un homme moderne, et chrétien jusque dans l'utopie et le rêve social à la mode antique.
Mais, ici et là, deux hommes se dépouillent et mettent toute leur puissance à nous montrer, dans son nu et son écorché, ce que c'est qu'un esprit, ce que c'est que le cœur d'un homme.
Le génie de l'un est à s'éprouver sans relâche, et le génie de l'autre à se connaître.
Rousseau se connaît mal ; mais il s'éprouve homme à tel point, qu'il se crée à mesure sous
nos yeux. Montaigne se connaît si bien, qu'il ne se trompe jamais sur ce qu'il nous donne, et qu'il veut, en lui seul, nous faire saisir l'essentiel de nous. Plus Jean-Jacques s'abuse, et plus il se livre. Plus Montaigne se discerne, et moins il se trahit. La vérité de Montaigne nous convainc de penser et de n'être pas dupe, là même où il nous plaît de nous duper. Et toutes les erreurs de Rousseau nous persuadent de vivre.
La beauté de Montaigne est celle du diamant et de ses mille lumières croisées en une clarté unique. La beauté de Rousseau est celle de la créature sanglante, ouverte comme la terre au labour, toute retournée en ses racines, avec ses humeurs, ses maux étalés, ses excréments mêmes, et cette douloureuse ingénuité de la victime offerte, sur le bois où elle-même s'est fait clouer.
Cet homme qui ne voit rien comme un savant, fait tout voir comme un poète et comme un musicien. Il est plein de sentiments, plein d'émotions nouvelles, plein de voix mystérieuses et de paysages. Son âme est une fontaine originale, qui coule du rocher, sous le pic de la peine.
Chateaubriand, qui lui doit tant, ne modèle que lui-même, dans ses Mémoires admirables. Mais dans les Confessions de Rousseau, il y a de tous les
hommes en passion. Et ceux même qui le calomnient, à présent, ceux aussi qui le méprisent, ils ont tous de Rousseau, dès que leur sécheresse se détrempe, et quand leur cœur se détend, ils tiennent tous de lui.
Souvent, il me répugne ; et toujours, je le plains. Je le trouve ridicule, et plus touchant encore. Je voudrais le secourir, et je sais le secours inutile. Il faut que vie se passe. O tourments d'une vie énorme! Torrents où le plus pur cristal, et la goutte d'eau céleste se mêlent à la boue ; où la corruption des rives résiste aux plus chaudes larmes ; où la pourpre du sang se perd dans le limon, plus qu'elle ne le lave ! Et pourtant cette vase est généreuse ; cette fange est féconde et le laboureur le sait bien, qui dans la terre grasse, n'écrase pas les vers, laboureurs eux aussi, et nourriciers.
Il est insupportable. Son impudeur me blesse ; mais bien moins par les détails qu'elle donne, que par la façon de les produire. Et, quand il est bas, la grandeur de l'aveu en rachète la bassesse. Il ose vous montrer sa vermine et sa pourriture, méchants que vous êtes. Et tandis que vous
comptez ses plaies, en vous bouchant le nez, vous feignez de ne pas voir les vôtres.
Il mérite qu'on l'aime ; et on ne le sent jamais si bien, qu'au moment où on le repousse. Il y a un homme là dessous.
Un homme, et non pas seulement un malade, un pauvre infirme, un malheureux qui délire, un forcené qui souffre : un homme, un grand cœur, une force pour la vie ; un être qui se donne, et qui prend, et qui se rend au centuple ; une nature enfin, une passion, une personne ; un fils de la femme, pour qui le ciel et les eaux ont un langage; pour qui tout existe, les plantes et les bêtes, les hommes et les femmes ; et qui, voyant tout vivre, participe à toute cette vie. La puissance de Jean- Jacques sur son temps vient de là : il portait nouvelles de la vie à un monde tout machiné d'artifice. Où la vie paraît, soleil matinal, la raison froide s'efface. On ne se chauffe pas avec le plan d'une forêt, fût-il le mieux aménagé du monde, et n'y manquât-il pas un baliveau. La vie est la raison des raisons. Il est, en elle, une force de persuasion à nulle autre pareille. Cette force de Rousseau, comme celle de Beethoven, est un amour qui s'épanche.
Il n'est pas Thomme de ses livres, disent-ils. Qu'est-ce qu'ils en savent ? et si, au contraire, l'homme de la vie n'était pas le pis aller du poète ? L'écart est tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. 11 y a des hommes que leurs livres trahissent, et d'autres qui trahissent leurs livres. Pour nous, qui vivons avec les livres immortels, et non avec les hommes morts, ils sont vrais s'ils nous forcent à les croire. Il ne faut que nousmêmes pour discerner s'ils nous ont menti. Je sens dans Chateaubriand la perpétuelle illusion qu'il veut nous faire, et qu'il s'est faite. Chateaubriand danse en vain, sur son rocher, le pas du sublime et de la majesté. Jean-Jacques est plus direct à l'homme, dans son chemin creux et ses ornières. Le plus homme est le plus sûr de régner. 11 est aussi le plus vrai.
Beethoven est tout entier dans ce qu'il veut être. Les Quatuors, les Symphonies et les Sonates, ces méditations sans égales, ces combats et ces victoires magnifiques, ces effusions d'amour et de lumière, voilà Beethoven, et non ce petit bourgeois bruyant et quinteux, à Thumeur noueuse, aux caprices violents, négligé et presque sale, dédaigné des femmes, et ridicule amant.
Tout de même, Rousseau. Il est, vraiment.
bien plus ce qu'il veut être que ce qu'il est. L'homme premier, en lui, n'est pas l'enfant vicieux, ni le petit laquais fripon, ni le greluchon des vieilles veuves, ni rien de bas, ni rien de mauvais ; mais au contraire, dans le vieillard même, un simple enfant persiste, avec son duvet, un être plein de foi et de bonté, une âme éprise d'union, qui ne saurait respirer sans croire à la bonté des hommes.
Son tourment et sa folie sont les fruits de sa véracité. Rousseau ne peut jamais accorder son expérience avec les élans et les certitudes de sa vie intérieure. A la longue, contrariété qui affole son jugement.
Le procès de Jean-Jacques est celui que l'on fait à tous les grands poètes, ou peu s'en faut. Bien plus, à tout idéal. Beethoven n'est pas cette vie étroite, dans une chambre de Vienne, sans jour sur le miracle du monde.
On ne me salira pas Jean-Jacques ; car il n'arrive pas à se salir, tout à fait, lui-même. Plus souillé il est, plus il aspire à la pureté. Salubre haleine. Plus déchu, plus contraint il est, plus il ahane à la liberté, et rêve de vertu. Quel idéal n'est pas nourri de rêves ? Quel idéaliste en est repu ? Et, sinon en politique, qui s'avise de reprocher ses
rêves à l'artiste ? L'ordre et la vertu, Rousseau les veut faire régner, d'autant qu'il s'accuse de les enfreindre. Il pense au peuple dans la société des grands. Les a-t-il tués ? ou n'étaient-ils pas déjà un peu morts, eux, qui n'ont même pas pu sauver leur tête ?
Oui, il est ce qu'il veut être ; et il veut être luimême. Il n'est pas d'autre droit, plus confondu dans le devoir. Un grand homme, je veux me rendre infiniment moins sensible aux saletés de sa conduite, qu'à son éternel appétit de s'accomplir. On paie chèrement le droit fatal d'être soi-même.
On le compare à Chateaubriand ; mais c'est Chateaubriand qu'il faut comparer à Jean-Jacques. L'un et l'autre, de tout ce qu'ils ont produit, il ne reste qu'un livre. Et ce livre est l'homme même, chacun de sa propre main. Mais je doute que Chateaubriand eût jamais été ce qu'il est, sans Jean-Jacques. Il n'eût pas écrit les Mémoires d'outre tombe ^ s'il n'avait lu les Confessions^ du temps qu'elles parurent. L'imitation est partout, et même dans le contraste. Tout est ingénu dans Jean- Jacques ; tout est concerté dans Chateaubriand.
Celui-ci se compose sur un modèle, qu'il veut faire oublier. Et l'autre invente.
Chateaubriand est le fils de Jean-Jacques, comme si sa grande dame de mère eût été violée par ce musicien d'aventure, quelque trouvère enivré, un soir d'orage et de rouge crépuscule, au bord d'un étang mélancolique, sous un couvert de chênes frémissants. Qui parle de laquais ? Ici, l'honneur est pour elle, et il n'est pas dit que le plaisir fût pour lui.
L'immense différence de Chateaubriand à Jean- Jacques est justement de l'amour. Or, l'amour est la valeur positive entre toutes. Chateaubriand est toute négation.
Chateaubriand est un Rousseau qui nie : parce qu'en tout, monde, cité, passé, présent, politique et nature, il ne voit que soi, il n'aime que lui. Chateaubriand modèle son personnage ; il porte un masque ; il ne le quitte jamais ; il ne cesse de le polir et de l'orner ; il joue toute sa vie le rôle qui lui semble le plus digne de lui, devant la postérité.
Jean-Jacques est nu. Plus il se pare, plus il y est malhabile. Ses prétentions même décèlent sa nudité. Il ne se quitte jamais tant, que s'il tourne le dos à tous les hommes. Il les chérit, en les
maudissant. Plus il s'élève au dessus d'eux, plus il s'abaisse lui-même en pleurant. Il se déteste à la mesure où il se vante. Parce qu'il en rabâche, on croit qu'il s'enorgueillit de ses vertus ; mais c'est le moment qu'il s'accuse de tous les péchés et de tous les crimes. Enfin, il ne donne tort aux autres, que pour pleurer d'avoir raison ; et s'il invective contre tous les hommes, c'est de la voix passionnée qui implore leur pardon.
Rousseau a été le premier poète à porter, dans les lettres de la France, la complexion et les sentiments d'un musicien.
11 était né pour cette musique, et non pour la serinette qu'il fit, d'abord, entendre à l'Opéra Comique. Homme nouveau par là, et d'une extrême conséquence. Avec la musique, la rêverie, la nature, le don amoureux de soi-même sont entrés dans l'art d'écrire, et nen sont plus sortis. Une certaine langueur, un besoin d'effusion et de confidence ; une ardeur tendre, une pensée qui caresse et qui appelle les baisers de l'assentiment ; une sorte d'invitation à recueillir les idées sur le frémissement des lèvres : une tristesse et une joie
également trempées d'émotion sensuelle ; un doux aveu de la chair, comme si le cœur et l'esprit ne pouvaient plus être séparés.
Qu'est-ce enfin cette nature, qu'il invoque sans cesse, et si amoureusement ? Le plus souvent, et en toute candeur, la campagne opposée à la ville. La nature, c'est la vie moins la conscience : la vie moins l'homme, puisque l'homme est la conscience. Pour Rousseau, l'homme est surtout la conscience sociale. Je dirais qu'à son oreille, l'homme est un texte de loi, et la nature un chant. Il rêve que l'homme chante, et qu'il tienne sa partie dans le chœur.
Les musiciens semblent toujours ou fous ou femmes, aux gens de lettres qui sont philosophes, haineux et politiques.
Comme aux yeux de Jean-Jacques la nature est surtout la campagne, dans le peuple il aime les paysans et les petites gens de village. Ce solitaire, pourquoi fait-il toujours crédit à l'assemblée des hommes ? Les fêtes populaires lui semblent les seules fêtes. 11 pense là-dessus comme le peuple qui n'a point de joies, sinon communes. La vertu
n'est, après tout, que la simplicité des mœurs. Et la douce manie de Jean-Jacques imagine des mœurs aimantes et fraternelles.
Rousseau est un prophète. Il parle naturellement pour les pauvres contre les riches, pour les petits contre les grands. Il est nourri de TEvangile. Que Voltaire s'en moque.
Il a fort bien vu que l'amour et la joie des assemblées sont les deux instincts de la fête populaire. Ces amours brutes, mais sans fard, et plus honnêtes que grossières, il les compare aux intrigues des grands. Dans les salons, l'amour n'est qu'un passe-temps. La perfidie est une figure de la danse. Le plaisir seul est en cause ; et peutêtre est il vrai que le plaisir est aussi loin de l'amour que le duel de la vie héroïque.
Jouir de la vie et de l'amour sans nuire à personne, Jean-Jacques se fait cette idée de la vertu et de la bonté populaires. Il veut décidément que l'homme soit bon. Il veut, il sait que la nature est bonne. Et il la loue d'être simple. Il croit donc au peuple. Le peuple est la forme de sa charité. Il n'est pas peuple en tous ses instincts. Loin de là, comme tout artiste, il cache un aristocrate. Thérèse est son infirmière ; mais toutes les femmes, dont il a été tenté de s'éprendre, sont du
beau monde ; et il ne quitte sa solitude que pour la compagnie des grandes dames. Là aussi, plus semblable à Beethoven que personne.
Tous ses goûts ne sont donc pas populaires, en dépit de la simplicité. Mais ses rêves sont peuple: parce qu'il rêve d'union entre tous les hommes. Au fond, ce misanthrope, ce loup-garou, ce malheureux qui fuit le monde, croit à la bonté de la vie. Les gens de son siècle ne croyaient qu'au plaisir et à l'ennui.
Il se cache des hommes, pour ne pas les juger. Il les fuit, pour ne pas les haïr. Tout ce qu'il a de méchanceté est en eux, et vient d'eux. En luimême, tout ce qu'il leur suppose de bonté. S'ils étaient tous comme lui, la vie serait aussi bonne que la nature est belle. Or, ils pourraient être comme il est ; et ils ne le veulent pas. Voilà son désespoir, et voilà sa prophétie, pleine d'une douloureuse espérance. Soyez enfin ce que vous devriez être. Rentrez dans la nature. Reprenez en elle votre vertu oubliée. Soyez frères, ô fils de la même mère.
Telle est sa foi, si ardente et si pareille dans Beethoven et dans Tolstoï. On en peut rire. Mais jamais cette parole ne viendra aux oreilles des hommes sans les émouvoir et leur retourner le
cœur. Quand elle chante passionnément, cette voix toujours enchante. Les grands du dix-huitième siècle, et les philosophes même l'ont écoutée avec ravissement. L'homme aime son cœur : il jouit qu'on le lui rende ; il bénit qui le lui touche. Ils ont jugé que ce malade était sain, et qu'il y avait dans ce fou plus de raison que dans les plus raisonnables. Jean-Jacques les ragoûte à la passion et à l'espérance : à eux-mêmes enfin, au fort de la vie, qui exige toujours quelque foi, en soi-même, en autrui, en n'importe quoi, mais du moins à quelque chose.
Homme nouveau en tout, Jean-Jacques est de la plus vieille France. L'irrésistible nouveauté est le réveil d'un sentiment silencieux, et retiré depuis plus de cent années dans le château de la Belle au bois dormant. Rousseau arrive de l'antique province, comme si Paris, la vie de cour et le Grand Roi d'Orient n'avaient pas façonné des mœurs, où la verdeur première de la nation est contrainte, sinon flétrie. Rousseau, prophète d'Occident chez les satrapes, est le seul artiste chrétien de son siècle. Voyez-y sa puissance. Il n'est d'aucune église, et il est de toutes. Il est religieux. Il a cette force du lien entre les hommes. La religion est la culture primitive, celle de tout le monde, et
même des peuples incultes. Car la religion est un rite universel de Tamour.
Il faut bien convenir que la France n'est si humaine, que d'avoir été si religieuse. Le livre de Joinville est sans égal, on ne sait quoi d'éternel et de jeune, de vrai et d'idéal, de mitoyen à l'Evangile, à Hérodote et aux Confessions mêmes. Le génie chrétien a fait l'Europe. Et si l'Europe, malgré tout, est française en ce qu'elle a de vraiment européen, c'est que la France a été très chrétienne. Elle l'est encore, et précisément à la façon de Rousseau. Romaine en son esprit juridique, la Révolution est chrétienne dans son fond populaire. Le sang et les massacres sont du diable, si l'on veut. L'accent chrétien fait la puissance de Jean-Jacques, et l'immense retentissement de sa parole en Europe : ce Français de Genève parle chrétiennement.
" L'ancien petit ami de la grosse Warrens, l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. "
Injustice qui fait horreur. Lignes meurtrières.
Tout donne à croire que les enfants n'étaient
pas de lui. Fussent-ils de lui, il ne les a pas tués. En retour, Pascal parle quelque part de ceux qui tuent en conscience, par opinions probables. Tout le monde ne peut pas doter ses bâtards de duchés pairies, ni les élever pour en faire des princes du sang, sous Toeil de Bossuet. J'ai avec moi Saint- Simon.
La grosse Warrens n'avait que trente-trois ans, quand le petit Rousseau fut son amant, à vingtdeux. Plaise au ciel que tous les jeunes hommes ne fussent jamais déniaisés plus salement. Et plût à Dieu que tous les gens de lettres ne fussent jamais nourris par de plus vieilles femmes. Le roi, le Grand Roi, quand il a fallu le dégourdir, on Ta fait coucher avec une espèce de gouvernante nourrice, qui allait sur les quarante ans. Et le spectacle de toute cette cour qui épie la coucherie, qui ne pense qu'à la coucherie, qui mange et boit de la coucherie, faisant la haie derrière les portes, l'illumination de toutes ces belles âmes en chandelles, spectacle plein d'honneur en vérité, ou plutôt immonde bergerie. Un autre roi, le Bien Aimé, a été déniaisé, faut-il vous dire par qui ? J'aurai plus de pudeur.
Genève, toujours Genève ! Calvin, toujours Calvin ! Et il faut que Rousseau paie pour Calvin
et Calvin pour Rousseau. Mais d'abord, Calvin n*est pas de Genève : il est de Noyon, en France, et aussi bon Français qu'on puisse Têtre. Noyon est plus en France même que Paris. C'est la banlieue de rile, une grange du grenier, un anneau à la double ceinture qui passe par Beauvais, et par Chartres, par Château Thierry et par Soissons. Les grands labours sont là, et les fermes mérovingiennes. Pays des fères et des fertés. La terre de Beaumanoir et du Grand Ferré, qui a tant broyé de Goddons entre ses bras d'Hercule gaulois. Le climat de La Fontaine et de Racine, ne vous déplaise ; et l'on disait autrefois que Charlemagne était de Noyon. Enfin, on voit à Noyon la mère cathédrale de toutes les églises, une dame des champs qui a eu Notre-Dame, et trente reines pour filles.
Je dirai donc deux mots de Calvin, en passant. Je n'en fais pas ma petite pâture de volupté, ni mon divertissement, les nuits d'été. Mais d'aventure. Descartes ou Malebranche, Pascal et Bossuet, sont-ils reliés en veau pour nous souffler à rire ? ou saint Thomas ? ou saint Bernard ? ou Aristote ? Sont-ce là des bouflFons, et perdus d'honneur, s'ils ne bouflFonnent ? Deux ou trois siècles plus tôt, Calvin eût fait un Suger, un grand évêque, peut-
être un saint. Forte tête de France, logique implacable et génie de l'action, c'est l'espèce terrible du théologien qui a l'empire, et qui vit pour le gouvernement. Ceux qui l'attaquent, devraient être à ses genoux : Calvin est la raison d'Etat incarnée, et il eût fait brûler Jean-Jacques.
Quoi encore ? Jean-Jacques ne paie pas toujours son loyer ; il en laisse parfois le soin à ses amis. Il vit un peu d'aumônes, et il a vécu souvent chez les autres. Il n'a jamais le sou. Il ne sait faire argent de rien. Et M. de Voltaire tire de ses œuvres cent mille livres de rente. Jean-Jacques, mon ami, vous êtes un auteur de raccroc ; vous gâtez le métier ; vous êtes un impudent. Vous manquez d'honneur. Il ny a d'honneur, entendezvous, qu'à une pension sur la cassette ; ou à la grosse dot ; ou à l'héritage. Et il convient d'être né, d'abord, pour penser et pour écrire. Apprenez les bonnes manières, l'avarice honorable et la chaste intrigue. Sachez enfin, sur l'aveu même des auteurs, que la plus digne fortune leur vient du mariage, ou en rampant. Mariez-vous, mon ami, et rampez. Rampez, ou mariez-vous.
Allons, croyons en ceux qui le diffament ; et prenons Rousseau avec ses crimes. Je le prends
avec ses péchés, et je vous laisse avec vos vertus. Il méprise l'argent. Il ne fait rien par intérêt. Il est pauvre et doux, sobre et patient. Il travaille, ce vieux. Il fait le mieux qu'il peut, tout ce qu'il fait. Il soigne son écriture; il copie de la musique, à dix sous la page, et ses copies sont de la plus belle main : il sourit à ses rondes bien pleines, et à ses croches bien aiguës, avec puérilité. Ce malade gagne son pain.
Plus il souffre, plus il devient indulgent. Plus il s'imagine menacé par la conspiration de ses ennemis, plus il se résigne. Sans doute, ils ne conspiraient pas ; mais ils l'aimaient peu : façon de conspirer propre aux amis.
Il fait la charité, fort au delà de ses moyens. Il est aumônier de son cœur et de ses larmes, autant que de sa bourse. Il est poli avec tout le monde. Il ne se fâche plus. Il n'envie rien. C'est alors qu'on le dit tout à fait fou. Il n'a pas de fiel. Il est riche de bons pleurs sans amertume. Dès cinquante ans, il vit aussi purement qu'une religieuse, aussi simplement qu'un religieux. Il ne mange que des légumes. Il ne boit guère que de l'eau et du lait. Il ne fait ni le mal ni la mort. Il a un cœur pour les feuilles et pour les bêtes. Il aime la prière. Il prie avec une entière simplicité.
Pauvre Jean-Jacques ! Où est ta jeune allégresse, et ces joues rondes, gonflées d'heureuse vanité ? Pauvre Rousseau ! Misère à base de grandeur ! puérilité pleine de sève ! Sainte maladresse ! Impudique, épris d'une impossible pudeur !
Par amour propre d'homme, et comme on met le manteau d'un vice pour cacher une plaie secrète, il s'est donné des enfants, qu'il n'a pas eus. Dénué de tout, il les a laissé jeter à la crèche, dans la nuit où vagissent les orphelins. Mais il ne veut pas se le pardonner ; il veut s'en vanter et s'en blâmer du même coup. Il brave, parce qu'il souffre des reproches qu'il se fait ; et il cherche le mépris des autres, pour se laver du sien propre, et de la condamnation qu'il porte sur lui. Il aime qu'on le condamne, parce qu'alors il s'absout. Aux outrages qu'il réclame, à la boue qu'on lui lance, il rentre en lui-même, et retrouve les feux de sa clarté intérieure. Car, ils auront tous beau faire : Jean-Jacques sait bien qu'il vaut mieux qu'eux. Et ils le savent aussi. Il en atteste le ciel : il pourrait les en attester eux-mêmes. On ne compare pas un cœur de cette fibre indestructible à toute cette charpie d'hommes, presque morts, presque vivants.
Et il souiFre si cruellement, qu'il se tue.
Ils ne savent pas tout ce qu'il peut y avoir d'héroïque dans la grande souffrance. Ils ne sont attentifs qu'aux faiblesses du patient.
On s'offre parfois à des douleurs, qu'on refuse d'accepter: comme si une volonté immortelle nous imposait ce que toute notre chair repousse en sa mortalité. C'est déjà beaucoup de ne pas nous soustraire à ce qui nous déchire. Mais quoi ? on ne se dérobe pas à soi-même.
Il n'est pas donné à tout le monde, il n'est pas permis à tous de grandement souffrir. Il y a plus d'inégalité dans la douleur des hommes qu'entre toutes leurs joies. Une grande souffrance, et qui est féconde, devrait être un titre éternel au respect.
Jean-Jacques s'est contredit, à l'égal de tous ceux que la passion gouverne et que la peine excède. Les dieux mêmes, quand ils voient la mort, se renient au moins une fois.
Heureux ceux qui ont accordé leurs actes et leur doctrine. Mais ils n'y sont pour rien, selon moi. Heureux ceux qui ne se contredirent pas :
c'est que la fortune ne les a pas contredits. Qu'on admire leur bonheur, qu'on adore leur succès, si on l'envie : Qu'on ne leur en fasse pas une vertu, ni un si beau mérite.
D'un pauvre petit garçon, à l'œil vif, gamin qui polissonne dans les rues de Genève, tirer fibre par fibre, au dévidoir d'un demi-siècle de souffrances, le grand cœur des Confessions^ voilà ce qu'il convient d'admirer, au lieu de reprendre le petit garçon sur le ruban volé, et l'homme sur les enfants de Thérèse. Généreux Jean-Jacques qui, lui seul, a fourni ses ennemis des pires armes qu'ils tournent contre sa poitrine, pour l'en assassiner.
Jean-Jacques, faible en tout, est un héros de souffrance. Tous les poisons de la vie n'ont pu l'empoisonner. 11 souffre de tout son cœur. Il aime et ne hait pas. Et il a du génie. Pour moi, c'est assez.
Presque morts, disais-je, ou presque vivants : la plupart ne sont rien de plus, selon le biais où on les prend. Mais lui, Jean-Jacques, il a vécu, et il vit, avec ses fautes et son délire, avec sa bonté et sa magie, immortellement. Il a tant souffert, qu'il est quitte. Elles sont là, ces Confessions^ qui font de la lumière avec la fange même ; qui respirent un tel air de santé, jusque dans les hontes
de la maladie, et tant d'innocence jusque dans les plus sales péchés. Il avait raison, Jean-Jacques, de se sentir pardonné. Il n'est rien d'impardonnable que de rester le cœur sec à de telles larmes.
Le chant de cette douleur et de ces rêveries est entré dans la nature comme une mélodie éternelle. Le désespoir même y regarde, à travers les pleurs, une espérance que la bonté de l'âme, seule, peut donner. Moins pur en ses mœurs, mais non pas en ses intentions peut-être ; plus faible, plus malade, et plus malheureux aussi ; bien moins héroïque, mais non moins neuf, ni moins ardent, ni moins sincère ; également humain, Rousseau, c'est Beethoven à Paris.
ni
Ce Suétone ! Comme il m'appelle, du plus loin qu'il me souvienne, et comme il me semble n'avoir jamais été vu, ni même soupçonné de personne ! Je ris de plaisir à me figurer Suétone écrivant son fameux livre. Un notable commis aux écritures, un fonctionnaire scrupuleux, bien docile à la règle, et de bon renom dans les bureaux, — je veux qu'il prenne grand soin à mouler ses lettres et à former les capitales, — on le croit occupé, même chez lui, à tenir des registres ou à copier des minutes : et il fixe pour l'éternité la figure de l'Empire. Il peint les empereurs, et on ne pourra jamais plus les voir sans lui. Que cette idée est admirable pour l'esprit : elle réjouit sa faim de conquête ; et elle contente ce besoin du rire intérieur, qui est sa vengeance : L'esprit a beaucoup à se venger, et grandement. De quoi ? de tout :
des faits, de la force, de la brute, des hommes, et de l'esprit même.
Un homme froid, et qui paraît sans intérêt aux affaires de TEtat ; un tempérament rassis, la mie charnue et savoureuse sous la croûte un peu grise ; une vue des plus claires ; des habitudes exactes ; une âme peut-être passionnée, peut-être ironique, mais qui prend surtout plaisir à dissimuler sa passion, et à cacher l'ironie jusqu'à la rendre presque insensible : en tout cas, un esprit curieux, dont la curiosité est la passion, en plus d'un ordre : et d'abord, comme il en a le flair, il ne quitte pas la piste des secrets ; il est toujours en quête de l'homme nu ; il veut le surprendre dans ses goûts profonds, et ses fonctions nocturnes.
Il est mêlé aux mystères des grands, et nul ne s'en doute. Il est prudent avec les princes. On ne se méfie pas de sa fidélité ni de son exactitude. Il ne brave ni ne rampe. Il donne, peut-être, pleine confiance par le soin qu'il met à faire son office ; sans plus de mollesse que de zèle, il mérite la bonne opinion qu'on a de lui.
Il a servi ; il a été capitaine. Il sait son métier de soldat, comme un autre. Il a vu du pays. Il administre avec probité. Pline, parlant de Suétone à Trajan, l'appelle un très honnête homme.
Scrupuleux dans les fonctions publiques, il n'a pas fait fortune. D'ailleurs, il a du bien, et vivant sur sa terre. Tété, il peut vivre, Thiver, à Rome. Sa condition est ordinaire. A ne le juger que sur ses mœurs et sa conduite, c'est un homme distingué, comme il y en a tant. Très érudit, et passant pour l'être, épris de recherches curieuses sur les origines, un savant enfin : il écrit, on le sait ; il paperasse beaucoup ; et les meilleurs auteurs du temps, sans trop savoir pour quoi, l'estiment. Il publie peu, ou pas. On dirait même que le second Pline le craint ; et il me semble, en effet, que les écrivains de l'époque ont dû sentir avec Suétone une sorte de gêne, faite de révérence et de soupçon.
Cet homme, qui vit comme tout le monde, silencieux, un peu effacé, sans aucun éclat, il a, sans doute, un regard perçant et de longues paupières. Avec son air de baisser les yeux, il vous regarde sous la peau ; il vous dépouille un passant dans la rue, et le suit de l'œil, plus loin qu'au tournant de l'épaule ou de la route. S'il est assis à la même table, il vous déshabille le convive ; et pour ceux qu'il rencontre familièrement, il les fouille jusqu'au creux de Tos. Silencieusement.
On pourrait n'y pas prendre garde. Mais, sous les paupières lourdes, ce clair regard à l'aiguillon rapide ramène, comme Fhameçon bien lancé et bien courbe, le poisson du secret, la pièce rare, à Tabri des feuilles mortes et des roseaux, méconnaissable dans le flot trouble ou invisible, dans Teau croupie de la mare.
Or, Suétone a été le secrétaire d'Adrien, le grand empereur du second siècle. Chef des secrétaires, et non pas seulement un scribe entre plusieurs. 11 a beaucoup vécu au palais. Silencieux, certes, toujours silencieux, comme il convient à la plume de l'Empereur. Bien plus que familier de la demeure impériale, l'oreille du mur et le miroir du cabinet. On espère, peut-être, que le miroir, à mesure qu'il reflète les images, ne les retient pas. Ou bien ne se soucie-t-on pas d'y penser. Ici, l'oreille est aux écoutes, et fait collection de toutes les paroles entendues ; le nez et l'œil aux aguets, un complice inconnu tient registre des odeurs, des mouvements et de tous les gestes.
Etre complice ! J'imagine les voluptés de ce secrétaire sans paroles. Toujours froid, toujours
SUETONE 6s
muet, bouche close, rhomme même qu'il faut à un prince, tel qu'Adrien ; non pas en confiance avec son maître, mais en accord avec une volonté précise. Suétone s'acquitte parfaitement de sa besogne, et l'Empereur nen demande pas plus. Le zèle, un soupçon d'amitié seraient désagréables à ce grand prince, plein d'action et de paresse ; plus voyageur et plus curieux que pas un autre ; souverainement moqueur et dédaigneux, égoïste profond ; de goût précieux ; de volonté longue et puissante ; familier avec froideur, et distant sans morgue, mais sans laisser même le moyen de mesurer la distance ; raffiné et peu sensible, c'est l'homme le plus indifférent à toute innocence, ce quart de Jules César, le grand Adrien, l'empereur civil qui bâtit les villes et qui administre ; le sceptique accompli, l'étant aussi en corruption ; le maître qui ne croit à rien dans le monde et dans la vie, si ce n'est à soi-même et à son plaisir, dont le premier sans doute est d'exercer la puissance, pour tuer le temps ; un mélange de Léon X et de Talleyrand, du grand Frédéric et de Mazarin ; mais le composé est incomparable aux éléments qui y entrent ; et le monde moderne n'a pas encore eu son Adrien.
Suétone au Palatin, on goûte ses voluptés taciturnes. Il passe dans les couloirs, d'un pied sûr et sans hâte ! On ne l'entend point, et il ne glisse pas sur les dalles. Entre les décrets et les lettres qu'il minute, il traque le monstre tapi dans l'enfer de la conscience et le recès des cœurs.
Il visite ces chambres, qui ont retenti de mots inouïs, de cris forcenés, où les râles du plaisir et les hoquets de la mort sont encore suspendus comme des ramiers à l'agonie, dans une cage ; il veut en parcourir les vicissitudes, depuis cent ans. Il en écoute les échos. Il en sonde les parois. Il en flaire les tentures. Sur les degrés, il cherche telle tache de sang, telle éclaboussure sur la plinthe, et le bord de ce marbre écorné dans une atroce lutte. Ces murailles qui suent toutes les tragédies et les farces lugubres du destin, il les presse de la main ; il en recueille les sueurs scélérates, et les vénéneuses essences. Il coule ces poisons splendides dans ses fioles. Nul ne le surprend, et il emporte sous sa toge l'odeur de Tibère à Caprée, et le rire meurtrier de Caligula. Demain, il va ranger ces flacons dans son armoire ; et chaque
bouteille contient beaucoup plus que Thomoncule du magicien : un césar de pied en cap, un monstre d'humanité ou un prodige.
Il sait entrer dans les lieux interdits. Il est habile à faire parler les eunuques plissés par la rancune, à confesser les vieux esclaves et les vieilles femmes tristes. Il n'y a plus d'horreur, ni de honte, ni d'épouvante pour lui : la curiosité emporte tout. Et après deux mille ans, la nôtre le suit. La même avidité de connaître nous anime. Je ne veux pas distinguer entre les diamants, les sanglants rubis et les opales funestes de ce trésor : s'il fallait perdre un chapitre de Caligula, ou une page de Jules César, j'en serais au même regret. Mais nous ne perdrons rien, je vous dis.
Gaïus Suetonius Tranquillus, calme et sérieux, impénétrable, ayant travaillé avec l'Empereur, sort du cabinet, comme tous les soirs, à la même heure. Du même pas, du même air assuré, il se rend à l'office des postes, et transmet les ordres attendus. Il confie aux courriers les dépêches qu'il vient de libeller, touchant l'impôt d'une province, les mouvements d'une légion, ou seulement l'achat d'une statue, la recherche de quelque manuscrit rare. Et l'on pense qu'il a fini sa journée. Elle commence au contraire.
Un des temps les plus féconds, les plus riches en caractères, c'est Tempire. Les empereurs, qu'on en fasse des monstres ou des héros, sont au nombre des plus hommes. On ne connaîtrait pas bien l'humanité, si jon ne les avait pas vus régner sur le monde ; et on ne saurait pas de quoi ils sont tous capables, eux, les princes, d'être, de faire et d'oser ; les hommes, de subir et d'accepter. Sans ce petit commis de Suétone, sans ce^ digne homme gris, quelle idée aurait-on de ces somptueux tyrans, qui ont si bien gouverné le monde, que le monde obéit encore à leur gouvernement, et qui ont si fortement méprisé la plèbe, que le mépris est inné au grand nombre pour toujours ? Mais il y avait, dans Rome, au flanc de TEsquilin, une maison modeste, où un honnête homme employé de l'Etat, un style à la main, traçait pour les siècles ces formidables scènes et ces figures cruelles.
Je ne me lasse pas plus de Suétone que de Plutarque. Sans y être pour rien, Plutarque est le plus beau. Mais Suétone a bien plus de trait et de force. Il n'est pas moral. Il n'est pas ironique. Il
n'est pas avocat. Il est impassible. Il réfère. Il mire. Il dessine d'après nature.
Le courage de Suétone n'est pas de braver les Césars, au temps des Antonins, ni au profit d'une dynastie régnante de condamner une dynastie morte. Il n'est même pas de mettre à nu les ressorts de la toute puissance, et ces fonctions de la souveraineté que tout le monde cache. Il est d'oser les voir.
Suétone est un des seuls hommes qui aient eu Taudace de peindre sur le modèle vivant. Il ose regarder la nature ; il est capable, il a le front de la voir. Combien d'artistes, combien de poètes ont ce courage ? Cent mille bouches éloquentes, et pas un fort regard.
Le courage de Suétone, qu'en sais-je, après tout ? Pour être juge du courage, il faut connaître tout le risque de l'homme. Le courage de Suétone semble sans égal : il n'est pas du tout oratoire. Et il n'est pas assez moral, pour être cynique. Ce courage est de l'œil et de l'esprit. Il dit ce que Tacite n'ose pas dire. Bien moins peintre que Tacite, il est plus précieux, peut-être. Je ne croirai jamais que Suétone marque des traits si hardis, si rares, si forts, sans savoir ce qu'il fait.
Où Suétone est sans prix.
La mort de Néron : en deux chapitres, c'est le sublime du faux sublime. 11 n'y a pas de comédie plus étonnante : comme toute bonne comédie, elle finit par un mariage : le prince des comédiens se marie avec la mort ; et l'épithalame est digne de ces deux époux. Tous les cabots de la terre sont là, éternellement : les plus graves, les grands premiers rôles, encore plus que les autres : les comédiens de la foi, du génie, de l'art, de la haute poHtique : tous les faussaires qui ne savent pas l'être, ceux dont la nature a fait un faux dès la naissance, et où elle a imité sa propre signature, en ricanant; ceux qui étudient leur dernier soupir dans un miroir, et tous ceux qui voudraient chanter le : Qualis artifex pereo^ quel artiste va mourir ! N'estce pas depuis ce chapitre, et dès ce mot là, que le nom d'artiste est la menue monnaie à Teffigie du cabotin ? Presque tous les souverains se pourraient ceindre de ce laurier et de cette devise : Quel prince vous allez perdre !
Les six derniers chapitres de Vitellius : rien n'en approche pour l'ignominie sèche et bonne
fille. L'opprobre bonhomme, plus qu'un autre est opprobre.
Tibère, crayon inoubliable \ L'ironie des tigres est ici, elle miaule et ronronne. Et ces lentes mâchoires, qui sucent en broyant longuement la victime.
Domitien disant aux sénateurs : " Mon caractère et mon visage vous ont plu jusqu'ici ^" L'insomnie de Domitien, seul, dans un lieu secret, marchant de long en large, jusqu'à ce que le sommeil arrive, me fait grincer des dents. Et cette chambre close, ce hideux abattoir à coprophores, où un empereur de trente ans, passe le temps à tuer des mouches. Et tant d'autres traits inimitables, où l'on retrouve le génie inventif de la vie, et l'ondoyante variété de la détente humaine, sagesse ou folie. Aux mots formidables de Caligula et de Tibère, la dérision des hommes va plus loin que le respect ne fut jamais, peut-être. Elle s'élève jusqu'à ce soupir magnifique de César, pareil au sourcil dégoûté de Jupiter : " Je suis le belluaire lassé de cet empire. " C'est dans Suétone surtout qu'on sent la grandeur de César, et l'épouvantable méchanceté d'Auguste, ce Robespierre maître du monde.
* Surtout, le chap. Lxviii.
* Chap. XVIII.
Plus que Tallemant, et moins que Saint-Simon, lui-même toutefois, à cause de cet air attentif, de cet œil rentré sous la paupière, et de son ton tranquille, Suétone est tragique ; tel qu'un autre Tallemant l'eût été, s'il y en avait eu un au seizième siècle, avec une sorte d'instinct et d'appétit insatiable pour les mots du fond et les actions terribles. Ce goût est royal.
Suétone n'a pas l'esprit à rire. Il est le plus impassible des témoins, le plus froid en apparence. Il conte les faits de la puissance, comme Hippocrate ceux de la peste. La Rome des Césars respire une force immense ; et un immense mépris de l'homme. Les anecdotes de la souveraineté font sa charnelle haleine. L'excès en tout est la mesure ordinaire de Rome impériale.
Il n'est pas vrai que Suétone soit d'une petite vérité ou suspect. C'est avec Suétone que l'on critique toutes les histoires. Cet homme voit et a vu. Il fait voir aussi. Il a bien plus de pointe que Plutarque. 11 a le besoin de l'exactitude : il la poursuit où elle est, dans le secret des passions. Il est certain qu'il fouille les archives, les maisons et
les lieux. Il prend des notes. Il est chasseur de mystères. Il s'informe, et se décide. Le dessin de ses Vies me semble bien solide. Le Jeune Pline paraît de très faible portée, avec toute son élégance d'avocat célèbre, près de cet esprit si avide, si nourri de la vie, et si peu borné aux livres.
Suétone est le premier et le plus grand des admirables chroniqueurs de l'Italie. Il est le Villani de l'Empire. Il a vécu au meilleur moment. Son style est celui de la grande chronique. Il est nerveux et bref, aigu et un peu roide, moins souple que coupant : affilé, avant tout. Sur ceux de Florence, il a l'avantage du latin, toujours plus énergique. Enfin, vertu de l'ordre le plus rare, il varie ses couleurs avec les personnages.
Je vais le mettre plus haut encore : Il a inventé le portrait historique ; et c'est une plus belle gloire, à mon gré, que d'avoir écrit la plus éloquente des histoires. Au bout du compte, la vie des hommes nous intéresse bien plus que la vie des Etats ; surtout des hommes qui ont régné sur les autres hommes, à un titre quelconque. Car on peut arriver à peindre un homme ; et on ne peint
vraiment ni ne raconte la vie des Etats : la politique ou une fausse science, les deux ensemble le plus souvent, y ont toute la part que Fart n'a pas.
Les historiens nous sont bien moins précieux que les peintres de portraits : tant bien que mal, les Etats et le monde durent ; et les hommes s'en vont. Le beau peintre fait la grande histoire, qui est aussi le maître roman : il évoque une vie d'homme, il la ressuscite. Les beaux portraits ou les belles vies sont les plus belles histoires.
Il faut peindre des hommes. Le reste ne nous touche guère : parce que nous n'y saurions croire. L'histoire ne doit pas être faite, puisqu'elle ne peut jamais être faite. On le sait un peu, quand on a vécu en des temps troublés, et qu'on a vu, non seulement comme l'histoire est faite, mais ceux qui la font. Je sais dix historiens de grand bobant, comme dit Joinville : à dix ans d'intervalle, avec la même science, et le même don imperturbable de certitude, ils eussent fait la même histoire en deux sens totalement contraires : c'eût été assez de donner à l'un la maîtresse de l'autre. Voilà le Sinaï, d'où ils lancent aux peuples leur Nunc erudimini. Monsieur Taine, s'il se fût mis à l'histoire avant Sedan, il eût conclu à la République. Il n'a écrit ses Origines que par horreur de la
Commune. Quelle science est-ce là ? Tous les historiens ensemble, on les oublie de vingt en vingt ans, les uns aux dépens des autres. Suétone dure, et Saint-Simon dure. Que ne donnerait-on pas pour avoir un Suétone en chaque siècle, et un Saint-Simon, tout le long des temps ? Précisément, tous les historiens et toutes les histoires.
Avant Suétone, on s'occupe des grands hommes, non pas dans le fait de leur vie, et tels qu'ils ont été pour soi-même ; mais dans l'idée qu'on peut avoir de leur action, et la morale qu'on en tire. Suétone, sans prétendre à la psychologie, est un autre amateur d'âmes. Il a si fort le sens des caractères, que son modèle tout sec ne lui suffit pas. Ses portraits ne vont jamais sans la parenté de l'homme. Il n'oublie ni ses habitudes, ni ses vices; la personne charnelle ne l'attire pas moins que le rôle public. Suétone peint son homme dans ses traits et ses goûts singuliers, comme dans ses actions, dans ce qu'il montre et dans ce qu'il cache. Il ne se tait que sur ce qu'il ne sait pas. Il ôte la chemise au prince. Il tâte ce corps cruel, misérable et souverain. Il remarque les beautés ; il prend l'empreinte des tares ; il essaie les muscles, et il décrit les ulcères. Il tente les mots au griffon de
l'instinct ; il les puise sur la bouche même de ces bouffons terribles. Presque tous les souverains sont bouffons, dans Tordre temporel ; et j'ai toujours pensé que les rois sont les fous et les Triboulets des dieux. C'est pourquoi chaque dieu a sa dynastie qu'il protège.
Ce grand curieux des caractères l'est surtout, comme il est juste, des hommes puissants et presque uniques par le rang ou par le génie. Il a reçu de Vulcain un croc irrésistible à happer les mystères de la puissance, à en retourner les superbes haillons, à démêler la doublure de soie et de chair, de velours et de peau vive.
Il n'est pas content, s'il n'a pas pénétré le mensonge de la chambre à coucher ; et l'arcane du lit. Car la chambre d'homme, et tout lit, ont une couverture de menterie, et gardent une vérité que la pudeur défend, et que la conscience même ne s'avoue pas. Suétone, lui, se glisse derrière les tentures et il soulève les courtines. Il ouvre les draps. Il écoute le silence, et sur l'oreiller l'écho des paroles froidies. Il pique au plus épais des matelas, et il en tire telle touffe de laine, tel lambeau enfoui, où la marque des dormeurs est encore vive, et où subsiste leur odeur. Nul ne s'en doute, et il est là, dans le coin d'ombre, à surprendre les
soupirs de la volupté, les aveux de la fièvre ou du sommeil, les rides de la passion sans masque et les grimaces de la haine.
Il est sans complaisance, même à ce qui lui plaît; et, je crois, sans scandale. Homme singulier par l'avide présence du regard, et par Teffacement de la personne.
Il est vraiment le peintre qui témoigne, et sans parti. L'homme qui ne craint pas de voir, c'est donc lui, Suétone Tranquille, le bien nommé, vaste et tranquille miroir, en effet, qui réfléchit sans un frisson, sans une ride, les incendies de Rome, les Sodomes de marbre et les Gomorrhes du Palatin, les cloaques de la plèbe, les lâches académies du Sénat, les drames les plus violents et les farces les plus sanglantes que le monde ait encore vus, avec les masques des acteurs, leur son de voix, le fard des visages, les maîtres mots de l'action et les couleurs de l'événement.
Je me rappelle ce jour étouffant, couleur de plomb, à Vérone, où, sur le tard de raprès-midi, je connus une si belle heure de pourpre, dans les Jardins de l'Alouette, au palais Giusti, inondés par le soleil couchant.
J'errais dans la torpeur et le vide du palais Pompéi à la Victoire. Là, est le Musée. C'est une prison qui porte un ordre de colonnes, à la manière de San Micheli, ingénieur et architecte, le premier Romain de son temps. Et il me semble que les sénateurs de la République, entre Sylla et Caton d'Utique, auraient aimé des façades dans ce goût solide, lourd, indestructible. Mais ces fenêtres en arcs de triomphe, et ces murs sont trop militaires pour les œuvres d'art : elles y sont au cachot.
L'ennui du musée, où l'on ne trouve rien, est pareil au début d'une maladie : surtout, par une sèche chaleur d'enfer, comme ce jour là. L'air
8o PORTRAITS
était d'ouate. Les pierres et les briques de la ville semblaient brûler de fièvre, sur un grabat. En vain, je me promettais de revoir la délicieuse Loge de Fra Giocondo, et les jardins de Juliette, ou telle maison gothique, comme le petit palais de la Banque, dont une seule fenêtre, placée à miracle dans le doux visage de la façade, vaut toutes les splendeurs concertées de la Renaissance classique. Je ne pouvais rien chérir dans ces salles à la clarté égale et crue, où pesait Todeur funeste de la viande orageuse. L'ennui au musée est plus mortel qu'un autre. Il épuise le cœur. Il me fait connaître l'odieuse sécheresse, climat de la méchanceté.
Quand rien ne plaît aux yeux, et qu'on reste indifférent aux œuvres, elles sont mornes comme un mensonge politique. Elles attendent la vie, qu'on leur refuse ; et elles ne nous donnent rien, parce qu'on ne leur prête pas. On se traîne d'un pied sur l'autre, en bourreau nonchalant ; et l'on voudrait, d'un bâillement, anéantir la ville étrangère, où l'on se sent de hasard, où tout nous reste étranger, puisqu'on n'y aime pas. Il en est alors des œuvres et de l'art, comme d'un amour usé : la lassitude est le dernier manteau que l'irritation supporte ; et si ce velours sombre, aux plis lourds, tombait tout à coup, quelle cruauté nue ! La lassi-
SUR VERONESE 8i
tude, et TefFort plus rude encore, de feindre un goût qu'on a perdu. Rien dans ce musée ! La déception me coupait les jarrets. Rien de Tâpre Pisanello, si nerveux et si aigu, ce Véronais issu d'exilés florentins peut-être, le demi Machiavel de la peinture, et de qui les dessins sont dignes des Japonais. Un crucifix de Jacques Bellin criait misère, trois et quatre fois renié par les coquins qui l'ont repeint à leur guise.
J'étouffe, quand mon âme est déçue. J'allais sortir, et me replonger dans l'étuve du quai, le long de l'Adige, sous la laine du ciel gris, çà et là traversé de rayons, pareils à de pesantes flèches de mercure. Mais soudain un tableau m'arrêta, comme une mélodie. Peint à la fresque, je le restitue à Paul Véronèse, en dépit des savants qui le lui ont ôté, à leur mode, pour faire croire qu'ils en ont le droit, ou qu'ils servent à quelque chose. Et, retenu par un charme, comme au bord d'une eau magique, je demeurai.
O magnifique et misérable Véronèse : un tel
talent et si peu d'âme ! Quel peintre, si seulement
il était un peu plus homme, et s'il se souciait de
ce qu'il peint. Jamais je ne me sens moins du Midi qu'avec lui, comme jamais moins du Nord qu'avec Rubens.
Ici, Ton voit qu'il est un don supérieur à tous les dons, et que le peintre seul ne fait pas un grand artiste : il y faut le poète. Nul ne peint comme cet homme là. Il n'y a ni difficulté, ni obstacle pour lui. Rien ne l'arrête : il est propre à peindre un mur de cent mètres et un portrait, une église entière et une salle de bains, une bataille et un vase de fleurs. Il est égal à toutes les entreprises. Mais il peut aussi peindre à miracle ce qui ne vaut pas la peine d'être vu. Tout lui est apparence, et il ne va jamais plus loin que l'apparence. Il s'amuse fastueusement de tout. Le luxe est son empire. En tout, il ne connaît que des fêtes ; et même moins : le spectacle. Que la joie est donc peu féconde ! Et combien son domaine est mince : quand il couvrirait tout l'espace de la terre, ce n'est jamais qu'une peau ; elle ne supporte que le plus léger labour. Et, d'ailleurs, Véronèse n'a pas tant de joie qu'on pense : toutes ses fêtes sont publiques. Et qu'est-ce qu'une joie qui ne se cache pas, qui ne cherche pas l'ombre ? Elle n'est point du cœur, ni de l'esprit, cette joie indiscrète. Véronèse lance sur les murailles le troupeau de
ses patriciens : car un tas de princes, c'est toujours un troupeau. Ils sont tous de brocart, comme toutes ces femmes sont trop charnues et trop grasses. Princes en liesse ne diffèrent pas du populaire.
Le Martyre de Saint Georges^ à S. Giorgio in Braïda, est un Rubens supérieur, élégant, léger, d'une facilité prodigieuse, d'un rhythme aisé et victorieux. Mais Saint Georges en extase est un ténor bellâtre, gras et mou ; il a même perdu beaucoup de cheveux. Le lieu du supplice est encadré de chevaux bien faits pour un arc de triomphe. Au fond, des palais, des statues, des tours, des balcons, des terrasses de marbre. Où donc est-on, si l'on est quelque part ^ Une seconde scène se joue dans les nuages, au dessus de la première: tout un peuple de dieux gras et de saints bien en chair s'évertue des quatre membres. Une magnifique femme est assise sur la nuée : elle offre à la lumière sa nuque de nacre et ses rondes épaules, comme Véronèse s'acharne à montrer ses jeunes femmes ; elle tient un ange sous chaque bras : en vérité, femme ou déesse, elle est trop forte à faire ainsi des poids. Elle tourne avec eux aux pieds de Dieu le Père, pareil à un prince du Sénat. Il est entouré de trois ou quatre autres belles femmes. Entre les deux groupes, un ange vole des deux
jambes, une palme dans une main, dans l'autre une couronne ; et des deux ailes étendues, il fait la roue. Il est machine de théâtre, à tel point, qu'on ne croit plus à rien, dès qu'on l'a vu ; et il finit de gâter tout. Même au théâtre, il faut oublier le théâtre. Une fois de plus, le décor tue le drame.
Je ne fais rien d'un tableau si célèbre, ni d'un tel peintre : il ne me ravit pas à moi même. Rubens enfin est à Véronèse, ce que Lebrun est à Rubens. Véronèse est un Rubens qui a du goût ; et dans Tordre des orateurs, pas un des plus grands n'est de sa taille. Mais si l'on hait l'éloquence, et qu'on ne se soucie pas d'orateurs ? Le roi du décor est le roi des peintres qui ne pensent pas. Il faut convenir que pour un peintre, voir profondément la nature, c'est penser. Certaine profondeur est nécessaire. Un portrait de Vélasquès est plein de pensée. L'excès de la sensation est pensée ; et là où la vie est intense, où elle éclate, par le mystère de la couleur, je dirais que la nature pense.
S'il arrive qu'on prenne Véronèse tel qu'il est, comme un jour de fête, il est alors un maître suprême de ballet, dans un Olympe de théâtre, et l'on assiste avec lui aux noces argentées du Doge et de l'Adriatique. Je ferais faire, pourtant, à Tombre de Watteau le voyage de Vérone, pour
qu'il pût assister à l'admirable Concert du Musée. Cette fresque n'a pas gardé la fraîcheur première, sans doute, ni l'ardeur et l'élan de ses tons ; mais unique dans Véronèse, c'est une œuvre de poète : la joie des princes y chante, et le luxe, et la féerie de la vie heureuse.
Un parc dans une contrée sereine.
Un massif d'arbres touffus, d'yeuses et de chênes font un abri contre le vent. Ce rideau profond sépare du monde une prairie vouée au calme. Et, de part et d'autre, une double perspective de campagne descend avec douceur vers les lointains horizons. Un lac se devine, là-bas, à son léger miroitement d'eau endormie. Plus loin encore, des hauteurs boisées, et les flancs apaisés de mystérieuses collines. C'est peut-être l'été, ou peut-être l'automne. Ici, la nature est soumise à l'art.
Elles sont neuf dans la sombre prairie, toutes jeunes, toutes femmes, grandes, fières, aimables et nobles. Les plus fines d'entre elles sont encore robustes. Saines comme une race sans péché, et non mortelle. Calmes, comme jamais femmes ne le furent.
Ni elles, ni leurs mères n'ont jamais connu la loi du travail et de la nécessité. Elles sont nées dans les palais ; elles ont grandi dans les jardins sans désordre, qu'ont dessinés de sages architectes. Sur les terrasses d'arbres toujours verts, l'hiver n'a pas attristé leurs yeux, qui se sont instruits, dès la naissance, à la simple majesté des grandes lignes ; et pour élever leur goût, les fleurs mêmes des parterres ont été réparties en figures.
Toutes sont coiff^ées avec soin, selon leur rang, qui est auguste. L'or et les perles retiennent leurs chignons enroulés. Elles sont toutes blondes, et pas une n'a les cheveux dénoués. Elles ont les bras nus, sauf une ou deux. La plupart sont nues aussi sous d'amples manteaux ouverts, qui laissent voir la gorge, et qui se ferment sur le ventre, au point où se rassemblent toutes les courbes frémissantes de la chair, toutes les pentes de la vallée. La plus nue, la tête penchée, chante, et un bracelet de pierres précieuses brille à son poignet. Ses seins tendus reçoivent la caresse de son souffle.
Nul délire, nulle extase. La jouissance pure anime ces beaux corps. La volupté d'être soi, quand on est jeune et femme, et belle et noble. Leur gorge se gonfle, à ces belles, pour ellesmêmes se chanter. (Et derrière la toile, je distingue
la volupté de les peindre, et de les posséder ainsi, comme l'artiste seul possède.)
Des trois plus séductrices. Tune, au fond, est assise, et pince du théorbe. Près d'elle, la plus belle, debout, chante en lisant le texte dans un livre, qu'elle appuyé sur son beau ventre d'ambre. Elle est longue, fine, et ses tendres seins ronds ont le galbe de la coupe et la fermeté souple du fruit.
La plus charmante, au premier plan, vêtue de brocart à ramages d'or et de soie changeante plus étroitement que toutes les autres, joue d'une viole couchée sur ses genoux. Elle tourne le dos ; mais sa figure ravissante regarde, en souriant à peine, de profil ; et à qui sourit-elle, cette Vénitienne d'Athènes et de Paris ? Elle a les traits les plus délicats et les plus nobles, une ligne exquise de long calice, un port d'anémone et de candide iris. Et sa chair, parce qu'elle est voilée, est celle que l'on désire.
Ce sont les neuf Muses, je pense, toutes musiciennes pour leur plus cher délassement, toutes reines autour de leur sœur aînée à l'orgue. Elégantes à l'égal d'une chanson à neuf strophes parfaites, il n'y a point de mièvrerie en elles, ni même de mélancolie. Leur grâce est simple, leur
grâce est forte, comme celle des plus beaux arbres, les pins de Pamphili et les cyprès de Giusti. Ni morgue, ni orgueil, elles sont fières et souriantes, ces princesses. Elles ignorent le mal autant que le malheur. Tout est sain en elles, et rien n'est vulgaire : on voit bien que ces femmes sont des déesses. Le parc de leur concert n'est pas loin de l'Olympe.
Je ne veux pas savoir si le paysage est terni par le temps, si ces blondes Muses ont bruni, et si des mains obscures ont fait le deuil sur les robes de ces patriciennes. Et peut-être que je rêve ce tableau, plus que je ne le vois. Mais quoi ? La vie est l'invitation au rêve, comme la mort en est la fin. Et les œuvres mortes sont celles qui nous empêchent de rêver.
Tout un siècle est plein de son nom. Mais ce siècle sonne peut-être le vide, quand il retentit de Chateaubriand.
Il est en secret le contraire de ce qu'il passe pour être avec le plus d'éclat. Il tient de deux âges et de deux mondes, sans tenir fortement à rien, toutefois. Il a beau faire : plus il regarde vers le passé, et plus on sent qu'il rêve de l'avenir. Il est du temps qui vient, plutôt que du monde qu'il quitte. On admire la mélodie de ses plaintes, et l'on n'en croit pas ses regrets. Il se plaît à ce qu'il condamne ; et il ne serait peut-être pas fidèle au parti contraire, s'il ne le savait condamné. Quand il réside, il voudrait voyager ; et il envie de résider quand il voyage. Il n'est bien, qu'où il n'est pas. Il donne son cœur à la cause qui le flatte, plutôt qu'à celle qu'il préfère. Il n'est d'accord avec lui même que dans la contradiction. Et il ne comprend
pas toujours ce qu'il enseigne ; qui est la pire façon de se contredire. Il a le ton souverain, sans avoir l'âme souveraine. Il dut la gloire à des œuvres toutes mortes, aujourd'hui, que personne ne peut lire ; et il ne vit que dans un livre admirable, que personne n'a lu de son vivant.
Il a pensé longtemps en disciple de Voltaire, et il sent en neveu de Rousseau. Moins loin de tous les deux qu'on ne croit et qu'il ne veut le dire, on ne sait trop que faire de son église, quand il la restaure. Il prêche dans la chaire de Saint Bernard, un évangile doucereux et poétique. Il donne des images pour des raisons, et de menues dévotions pour l'éternelle discipline. Il s'adresse aux peuples, mais avec la fadeur qui séduit les petites colombes au couvent des Oiseaux. Sa théologie mielleuse est une politique. Plus magnifiquement il la décore de principes, et plus sa propre nature y contredit. Il découvre aux autres hommes des règles qu'il ne suit jamais. Et toute sa vie, pleine d'orgueil païen, jusqu'à la puérilité, est lavée des vertus chrétiennes qu'il vante. Il veut rétablir l'ordre royal sur l'ordre chrétien ; et, au bout du compte, il méprise les rois, et du christianisme il ne retient guère qu'une machine poëtique.
C'était un petit homme assez court, nerveux et sans largeur ; une grosse tête enfoncée dans les épaules frêles, la peau tannée et trouée par la petite vérole, avec un air de hauteur. Et Ton a dit qu'il était le plus beau du monde.
Il montrait volontiers son pied, comme Lamartine, petit, la cheville fine, la plante arquée. Alerte en sa taille médiocre, la maigreur Ta gardé longtemps jeune et toujours élégant.
Il avait les traits naturellement gais, et il ne riait jamais en public. Entre tant d'images, toutes aussi fausses que les portraits de Goethe, j'en sais une qui paraît ressemblante, singulière pourtant. Il a quelque vingt cinq ans : le peintre ne craignait pas encore d'être vrai. Là, refrogné mais non douloureux, attentif et boudant à l'ombre de gros sourcils, le front modéré, les cheveux épais et abondants, la bouche forte et sensuelle, tout le visage moins ardent qu'un peu lourd et dense, le chevalier de Chateaubriand, ni fin, ni spirituel, ni mélancolique même, a comme un air de Rousseau précoce et de Marat adolescent.
Perdant du poil, il a pris du front en vieillissant.
Son crâne a paru haut et long, noblement taillé en murailles abruptes aux tempes. 11 s'est beaucoup affiné. Sa maigreur vive s'est appuyée solidement à la terre, et il a eu de la majesté. Sa bouche, comme d'un dédaigneux qui mord souvent ses lèvres et les cargue sur ses dents, était désabusée et bien amère. Mais son sourire, comme épris de plaire, a toujours été charmant. Les grands hommes exceptés, et d'abord Napoléon, Chateaubriand a gagné tous ceux qu'il s'est donné la peine de séduire.
Homme sans souffi-ance, sinon de la vanité. Il est vrai que cette incurable maladie de peau cause des maux intolérables, et l'insomnie. Chateaubriand n'a jamais connu la douleur que d'être le second. Il ne vit donc que pour paraître le premier. Je ne suis pas fort sûr qu'il voulût plus que le paraître. Il borne à dessein son horizon, pour n'y pas être gêné par de trop larges ombres. Ainsi, il ne parle de Gœthe qu'en passant, d'un ton surpris et détaché : c'est à peine si Werther est connu de René. Quant à Byron, il l'expédie assez cavalièrement ; à bon droit, il me semble :
Byron est un Chateaubriand aventurier et sans style, un René qui n'a pas réussi son fait.
Un géant couvrait la France et TEurope. Voilà Tenvie et la vraie douleur de Chateaubriand. Napoléon n'a pas eu d'ennemi plus profond, ni plus farouche, ni d'ailleurs moins dangereux. L'amour propre est meurtrier ; mais non pas celui qui tue avec une plume. Chateaubriand ne haïssait que dans l'encre. Il peut noircir un rival ; il ne peut pas agir contre lui. Il ne peut pas faire la guerre au dieu de la guerre.
D'orgueil plus égoïste que celui de Chateaubriand, on nen trouverait pas. Il en est sot, il en est bête. Il se compare à Napoléon, jour par jour et action pour action. Il consacre tout un volume à ce parallèle. Il le poursuit jusque dans l'homme de guerre. Bonaparte et moi : tel est son absurde refrain. Il se donne l'immense avantage d'un U sur Napoléon ; et il l'appelle Buonaparte, obstinément. Il ne veut même pas être l'aîné de Buonaparte sinon par le génie ; et il cherche à prouver que Buonaparte est né comme lui en 68. Il admire là dessus les constellations, et son air d'astrologue modeste est impayable. Moi et Buonaparte : il veut dire qu'à trente cinq ans, René et le Génie du Christianisme valent bien les deux campagnes
d'Italie, Rivoli, l'Egypte, le traité d'Amiens et Austerlitz. Buonaparte et moi: léna et les Natchez; Wagram, l'Europe conquise et les Martyrs ; la Grande Armée, prenant ses quartiers d'hiver pour la gloire des siècles, dans toutes les capitales, de Lisbonne à Moscou, et V Itinéraire de Paris à Jérusalem : quoi ? n'est-ce pas aussi un beau voyage ?
Stendhal meurt de rire à cette idée. Sans avoir lu les Mémoires^ il perce les bulles de cette rhétorique sentimentale et de cette folle vanité. Quand elle aurait le diamètre de la terre, serait-ce moins du savon ? Il est naturel aux poètes d'avoir une opinion sublime de leurs ouvrages et de vouloir l'imposer. Mais il se trouve que Chateaubriand ne peut pas être jugé en poëte et sur ses œuvres. Car, n'y ayant que lui dans ses œuvres, c'est toujours lui qu'on juge. La pensée et les caractères manquent par trop dans la musique de René.
La vanité de René n'est pas moins ingénue en amour. Et peut-être ne marque-t-elle pas une moindre impuissance. Quand il dit aux femmes : " Ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme ; ne croyez pas que
de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René ! " quelle fatuité, quel ton exécrable, quel ridicule ! De votre âme ? Il y a de quoi rendre Henri Brulard cynique, en vérité.
Pour suivre les métaphores de Tardeur et du foyer, je pense que Chateaubriand allumait plus de feux qu'il nen pouvait nourrir. Toutes ses amours laissent le doute, qu'il y ait daigné beaucoup répondre. Il appelle, on vient et il s'en va. Ses femmes ont un air de biche enivrée, qui a perdu les voies du noble daim. Toutes, elles ont des raisons pour se prêter plus qu'elles ne se donnent. René allume et ne chauffe pas. Il est apparemment tout ce qu'il fallait à la Mère de l'Abbaye au Bois. Leur union était prédestinée. Elle fut heureuse. Les mariages sont écrits dans le ciel.
Grand seigneur, il s'en donne infatigablement les mœurs et le titre, comme s'il n'y avait pas tous les droits.
Homme de cour, et bientôt même des plus poussés en raffinement, nullement solitaire, si ce n'est dans le mariage, il est éloquent comme un cadet né d'hier, au moins comme un bourgeois. 11
a tous les dons pour plaire au peuple, jusqu'à manquer d'esprit. Il est un peu bien pesant, quand il raille. Il met le pied dans la moquerie, plutôt que Tongle du petit doigt. Il est magnifique dans l'invective. Il a plus de mépris que de dédain, et plus de dédain que d'ironie. Il ne croit pas à ce qu'il fait, ni aux autres hommes ; mais bizarrement il croit à ce qu'il dit. Il n'est pas fâché de laisser voir son doute, touchant l'univers et tous les ordres de la foi ; mais il n'entend pas qu'on mesure le crédit à ses ouvrages, ni une suprême estime. Peu de princes sont nés auteurs plus que lui.
A tout moment, il donne l'idée d'un revenu, si Ton peut dire, enfin d'un parvenu à rebours. On dirait du noble vicomte qu'il est son propre descendant, qu'il ne s'en lasse pas, qu'il s'en doit enorgueillir par vocation, mais qu'il lui souvient pourtant d'avoir été anobli avec gloire. Sa vieillesse est belle : il est tout à fait dans son rôle. Il a pris l'habitude de régner, à tort et à travers. Pour un roi, qui reçoit dans une chambre, il est bienveillant. Il est noble. Il a sa juste hauteur. Il est un peu sourd. Il n'écoute pas les autres : il les tolère ou les protège. Et il ne parle presque plus.
Il n'est pas si plaisant, après tout, qu'on ne trouve plus Chateaubriand ni assez chrétien, ni assez royaliste. Plus royaliste que le roi, plus catholique que l'Eglise, Chateaubriand n'est pas homme à servir les deux institutions, en s'oubliant. A Rheims ou à Rome, c'est toujours lui qu'il voit, faisant le pape et portant le roi légitime.
Chateaubriand n'a de foi à rien. Croit-il ? Je ne puis m'en persuader. Et qu'importe, s'il éloigne de croire. Mais bien mieux, lui-même il ne se fait pas croire.
Qu'il y met peu du sien. Que de profonds désordres, en cet homme d'ordre. Que ce héraut du pouvoir absolu est rebelle à toute autorité. Que son âme tient donc de l'anarchie, au fort du combat contre l'anarchie. Et sa fidélité même est anarchique. Fidèle comme un mari qui n'aime plus, et qui, peut-être même, enveloppe de politesse son dégoût.
Il a trop de vigueur dans l'esprit, pour croire si petitement. La foi de Chateaubriand est assez pareille à la conviction d'un acteur héroïque : c'est un héros, tant qu'il en joue le rôle ; et,
comme on sait, ils le jouent parfois à la ville. Pourtant, ils ne se dévouent et ne meurent qu'en scène seulement. Pour Chateaubriand, la renommée est son théâtre ; il ne quitte presque jamais la rampe. Commue il vit sur la scène, il mourra fort bien dans son rôle, s'il faut : rôle, toutefois.
Joseph de Maistre croit. Si l'Eglise admet la foi de Chateaubriand, on ne peut que s'incliner devant le jugement de l'Eglise. Or, il ne s'agit pas du fait : je cherche le fond du cœur. Il faut voir que la foi de Chateaubriand a l'accent de la fausseté, et tous les accents. Nulle hypocrisie, du reste : René n'est pas assez profond. Elle sonne le creux du pis aller. Le Génie du Christianisme est un livre de toute fausseté, et le faux style en est la marque : faux, comme la voix est fausse. Là enfin, la religion est une mode. Qu'est-ce qu'une religion, moins la nécessité '^. Chateaubriand est à l'origine de toutes les modes politiques et littéraires.
A lire Benjamin Constant, on s'aperçoit que Brumaire s'est fait aussi contre Rousseau : mais Chateaubriand lui a rendu l'empire ; dix fois plus étendu, il lui livre des provinces nouvelles, et l'une des plus belles, la religion. Chateaubriand l'émigré est bien l'homme de la Révolution en
poësie. Quand il serait pape et premier prince du sang, quand il aurait la langue d'un roi et la bouche de Montmorency, il est parlement, il est bourgeois en ce qu'il dit ; il fait du sentiment, il est petit prêtre.
Ha, il est auteur. 11 écrit pour qu'on l'applaudisse. Il ne cherche qu'à plaire, ce dédaigneux que tout ennuie. Beaucoup d'auteurs, dit-on, sont ainsi. Surtout, quand ils font les hautains par le monde. Tour à tour pour le Roi et pour Napoléon, pour l'Eglise et pour la République, Chateaubriand n'est constamment fidèle qu'à sa propre gloire. Il vante l'ordre catholique et l'homme de la nature. Sa religion est pleine de fétiches ; et sa politique aussi. Il ne le cache même pas. Au contraire, il a l'air de rire en secret d'être si grave. On dirait parfois d'un grand prêtre, qui voudrait bien être surpris, ne fût-ce qu'un instant, dans son déshabillé de négation et de blasphèmes.
La vanité exclut la foi, en somme. La profonde vanité est nihiliste : elle vient du vide, et elle le crée. Partout, dans Chateaubriand, je sens ce souffle de la tombe. Son chef-d'œuvre est au sépulcre. Magnifique et sans second, ce discours seul retient notre audience ; et la voix sort du tombeau.
loo PORTRAITS
Jamais on ne fut si peu mystique, avec plus de prétention au mystère. Jamais un tel parti pris de sublime : pour lui, c'est un trope, un outil ; on Ta sous la main ; il n'est que de s'en servir. On peut bien dire du faux sublime, qu'il est le comble du néant. Il l'est aussi de l'ennui. Qui veut lire la Nouvelle Héloïse ou les livres de Chateaubriand jusqu'au bout } Les traits sublimes, dans la poësie et dans l'action, sont le jet le plus haut, le plus droit du caractère, ce qui vient du plus profond et qui va le plus loin. Ils sont la sincérité même, je dirai presque la fatale nécessité d'une grande âme. On ne sera jamais sublime sans y aller de tout soi même. On l'est sans le vouloir, enfin. Le sublime d'imitation ou sublime de vanité est le faux sublime.
L'émotion d'un cœur puissant et d'une volonté héroïque ne s'imite point. L'occasion s'imite moins encore. Les haillons de l'histoire et de l'épopée, masques et mascarade. Peut-être, l'ennui sans bornes de Chateaubriand s'explique-t-il par la résolution qu'il avait prise d'écrire des livres sublimes. Un homme qui, bout à bout, passe vingt ans de sa vie à combiner, à préparer et à perpétrer les vingt mille pages des Natchez^ de V Itinéraire^ du Génie^ et des Martyrs^ a dû souffrir toutes les
CHATEAUBRIAND loi
tortures d'un ennui inexorable. Nous, du moins, nous pouvons échapper au tourment de les lire.
D'ailleurs, il imite toujours ; et même dans ses merveilleux Mémoires^ il suit Napoléon pas à pas. Ha, je ne puis croire à un homme qui en imite un autre, jusqu'en sa vie.
Il n'est éloquence, il n'est couleur, il n'est imagination qui tienne. La fausseté finit toujours par se trahir dans le faux style. René est ridicule aussi souvent qu'il est admirable. Il abonde en allégories de carton, et en apostrophes burlesques. Matamore du sentiment, son comique est bien noir. Il dit vous à la nature, tant il est poli. Il lui fait monologue comme à Céluta, à Ondouré, à Outougamiz et au duc des Muscogulges. Ces noms même ne sont-ils pas d'une niaiserie lugubre ? Chaque mot est affligé d'une épithète, et chaque épithète est prévue. Une vigueur incroyable soutient la pauvreté d'un style sensible à la Rousseau et à la Florian. Non, il n'y a que la pensée pour inspirer la vie à une œuvre, et pour la rendre, d'âge en âge, toujours nouvelle.
Admirable, quand il est vrai, quand il nie, quand il méprise, quand il déchire, quand il se plaint, quand il se peint, enfin quand il est luimême. Si on lui ôtait ses Mémoires^ il n^n resterait
rien. Mais les Mémoires^ sont une étonnante réussite. C'est la beauté de René, qu'il lui arrive d'écrire comme Chateaubriand. Il a inventé la grande phrase de la prose poétique, avec ses résonances d'émotion et ses échos pour tous les sens ; la période pleine d'images et de parfums, où les objets de la nature ont trouvé le modelé et la ligne ; où les pensées, rendues sensibles, ont, comme des formes vivantes, leur nombre, leur harmonie et leur couleur.
Chateaubriand est impuissant à rien aimer. Voilà le désert de René, et sa soif incurable. C'est le même homme que Benjamin Constant, la raison en moins. Mais que d'imagination ! tous les rêves du mirage.
Chateaubriand, pauvre de cœur. Il veut toute la vie, et ntn peut rien faire. Il veut ce qu'il n'a pas, et ne fait rien de ce qu'il a.
Il lui faut avoir beaucoup de dettes, pour prendre plaisir à les avoir faites. Et surtout, pour se vanter d'être sans argent. Il emprunte de toutes mains, et souvent sans délicatesse. Moins généreux
que prodigue. 11 n'agit^ il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour soi.
Son amour pour sa sœur et sa passion de l'honneur, Chateaubriand n'a pas de sentiments plus sincères.
L'orgueil, fondement de l'honneur. Toute la race a eu de l'honneur. Elle a bien fait son service. Ainsi l'honneur est à servir. Les vieilles mœurs, fondées sur le service, sont nourries par l'instinct de la gloire. Et cet instinct a l'orgueil pour racine. Il s'agit de valoir et de prévaloir : aux yeux de tous, aux yeux du roi et de la ville, et plus profondément à ses propres yeux, à soi. Hors le service, tendre vers une image sublime de soi-même, ou quelque idée d'un triomphe qui vaut la peine de vivre. Tout pour la gloire. Mais peut-être la gloire est-elle une corruption de l'incorruptible honneur.
Il est certain que Chateaubriand n'avait pas le cœur assez humble pour servir dans les petits emplois. Mais il est fort possible qu'il eût été digne des grandes charges. Chateaubriand n'est pas un aventurier en politique. Il aime la gloire de la France partout où elle est. Il discerne les intérêts de la nation et ceux de la monarchie. Le souci de
la gloire pouvait mettre un frein aux ruades impatientes de cette imagination. Ses vues étaient grandes ; même en ce qu'elles ont de chimérique, elles ne méconnaissent pas la tradition de la France. 11 avait l'intelligence des marées humaines et le sens des peuples. Son idée de l'alliance russe avait de la force, et il en a connu toute la fécondité. Il faut être fou, pour comparer seulement un homme de cette trempe aux misérables valets de chambre et aux coquines qui ont mené les affaires de la France, après Colbert et Louvois.
Il ne dit jamais la vérité. Mais quoi ? l'art n'estil pas qu'illusion ? Et la vérité importe-t-elle si fort à l'artiste ?
Il n'est pas question de la vérité, au sens des savants. Il s'agit d'être vrai avec soi-même, vrai avec sa propre émotion, vrai avec son expérience. En art, ce qu'on fait, c'est ce qu'on est.
La fiction de l'art est une réalité supérieure. La vie de l'imagination n'est pas une vie de mensonge. C'est pourquoi il n'y aura pas de grand artiste, sans l'amour et le respect de la vérité intérieure. Ce qu'on appelle la sincérité est la pureté de
rémotion. Celui qui n'est pas sincère avec ses propres passions, ne parle que par ouï dire, et il ne peint que sur le dessin d'autrui. Que sera ce, s'il est l'unique objet de ses peintures, comme Chateaubriand ?
Lui le premier en France, il a passé sa vie à feindre la vie, à jouer un rôle et à sculpter sa statue. Il n'a vécu que pour l'opinion des autres, tout en ne sortant jamais de soi.
Avant lui, Rousseau et Goethe ont tenté le même art de vivre. Mais la nature avait choisi pour Rousseau, et elle lui avait imposé le seul rôle où il fût propre : il l'a subi, même en s'en flattant ; il en a souffert ; il en est mort. Et Gœthe, en jouant plus d'un personnage, a plus d'une fois tenu le rôle que la nature lui avait prescrit. Peu de vanité en celui là, et d'immenses ressources. Il n'est pas dupe. Sa volonté et même son caprice s'accordent le plus souvent avec l'ordre immuable. Il avait déjà franchi les bornes d'une vie ordinaire, quand il s'est consacré à modeler son marbre. Cette grande vieillesse, tout entière vouée à polir l'image d'un poëte souverain et d'une intelligence universelle, rachète
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par le calme, par l'étendue du regard et Tabondance des moissons bien des duplicités à Tallemande, bien des mensonges involontaires et la fréquente mesquinerie du goût, l'épopée chez l'apothicaire et cette grosse Minerve bavaroise d'Iphigénie. Le magnifique intérêt que ce vieillard porte à la vie, en tous les sens, nous gagne même à ses erreurs, aux menues impostures de son caractère et aux défaillances de son esprit. La dignité de l'intelligence ne le cède à aucune autre.
Pour Chateaubriand, il est mille fois moins René qu'il ne l'a voulu faire. Il soutient son personnage pendant cinquante ans. Il le promène dans la politique, comme dans les bois ; dans les affaires, comme dans les sables de la Floride, où il n'a jamais mis le pied ; et dans l'amour même. Il veut tout tenter, pour tout lâcher de ses mains impuissantes, en faisant croire qu'il dédaigne de rien tenir.
Ce culte de soi-même, on ne l'avait pas exercé en France, jusque-là ; on n'en avait jamais accepté ni l'audace, ni le ridicule, encore moins l'idolâtrie. Il allait avec les temps nouveaux, où chacun s'adore, faute de mieux, faute d'imagination surtout. Il devait être la religion du siècle. Ce ne sont pas les plus belles phrases de Chateaubriand qui ont conquis tous les esprits, pendant près de cent ans.
C*est l'abus du moi, le droit fatal de l'amour propre, la préférence du péché personnel à toute vertu, et non pas la passion d'une grande âme, mais le goût malheureux d'une sensibilité sans frein pour ses pires faiblesses contre l'ordre souverain, et pour ses caprices contre toute raison.
Bien loin que la passion soit le fond de Chateaubriand, elle lui fait défaut comme à toute sa descendance. Car, dans la passion, il n'y va pas d'un livre, mais de la vie. La force de Chateaubriand n'est pourtant pas ordinaire : il a fini, ayant vécu pour des livres, par mettre sa vie dans un livre, et par être aux yeux du temps ce qu'il voulait qu'on se souvînt qu'il fut. D'un ciseau prodigieux, il s'est taillé une statue d'un style hardi et de proportions admirables, tandis que ses neveux n'ont laissé que de misérables simulacres en terre ou en boue ; et plus ils y veulent donner des formes colossales, mieux on voit que ce ne sont que des figurines. C'est que Chateaubriand avait l'imagination à la hauteur de son amour propre.
Plein de désir, toujours déçu ; se vidant comme un mort de tout ce qui le comble ; aspirant à la
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passion et à la vie bien plus qu'il n'était capable d'en jouir et de vivre ; retranché en soi, ramenant tout à soi ; d'une complaisance à soi-même sans limites et d'ailleurs sans bonheur ; ne goûtant tout à fait de soi que sa victoire sur les autres ; l'un des hommes qui se comparent le plus pour vaincre, et qui, dans le secret du cœur, se dessèchent le plus sur leur propre triomphe ; d'un orgueil insatiable dans le mépris des autres, et rassasié de se connaître jusqu'au plus profond ennui ; moins égoïste même que solitaire du néant. Chateaubriand devait porter le sentiment de la mort à cet excès de présence, où il touche d'un bord à la passion, et de l'autre à la manie.
Impossible à satisfaire, étant si personnel et d'un si dur noyau, ce moi que rien n'entame et qui demeure seul dans le torrent universel de la nature, il goûte pourtant à sa source de cendres : c'est la forte singularité de Chateaubriand que la mort l'enivre autant qu'elle l'obsède.
Dans Pascal, la mort est le ressort du drame. Pascal se mesure sans cesse à la mort. Il faut vaincre. Pascal se fait une idée égale de l'horreur qui attend la défaite et du salut éternel promis à la victoire. Dans Chateaubriand, la question est résolue. 11 ne s'agit plus de la mort possible.
mais de la mort certaine. On ne peut vaincre : Thomme est toujours vaincu. La mort de Chateaubriand est le néant même. Et tout est dans le néant, pour lui. Avec tant de sentiment, il a si peu de cœur !
Sa religion, et tout ce qu'on en peut dire, masque à la peine de mourir. Et masque à porter dans le carnaval de la société humaine. Or, quoi de plus réel, le masque ou la figure de la mort ?
Le goût du néant se mêle à tout ce qu'il pense, à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il sent. C'est pourquoi il a beau se goûter : c'est son néant qu'il goûte. De là sa monotonie, et ses plus beaux accents.
N'aimant rien, il ne croit rien. Il ne croit à lui même que dans l'image qu'il s'en forme, et qu'il admire. Ainsi, son mensonge est sa nécessité. René, je comprends vos noirs ennuis.
Même mort, il faut qu'il se retire et qu'il se place au foyer d'un sublime mirage. Ayant vécu de bruit et de vaine gloire, il s'est fait coucher sur la mer, dans un tombeau, non pas perdu au milieu de l'océan, mais à l'entrée d'une rade. Au murmure éternel du flot, séparé de la paix et du large, c'est là qu'il dort. Chateaubriand, l'éternel Narcisse au miroir du néant.
Je ris en pleurs.
Bonnes gens, qui Tirez sans doute voir pendre à Montfaucon, voyez le mauvais garçon se promener, ce soir, au Cimetière des Innocents. Vous riez, et il rit plus que vous. Vous buvez, et il boit. Il court la fille ; et peut-être, glissant un billet dans la main de la jeune voisine, il fait la bourse au bourgeois son père. Il est fertile en bons tours. Il passe entre la chaperonnière et son vieux mari, et il trouve moyen de baiser Jeannette aux lèvres ; même, il lui tire un peu la langue entre les dents. 11 est connu pour poète, le bon folâtre; mais beaucoup plus comme fameux écornifleur. Et toutefois, maître François n'est pas un ribleur ordinaire: il est savant, presque d'Eglise ; il sera peut-être docteur, ou grand juge, ou évêque, ou qui sait quoi ? En attendant, il fait le ribaud et l'espiègle.
Au Cimetière des Innocents, tout le monde tourne et tourne entre les tombes : c'est le jardin de Paris, en ces vieux temps. On y va humer Tair frais. Ici, Ton chante et l'on s'amuse. On y danse même, on s'y poursuit; on s'y pince et l'on se baise.
Cependant, jour même de juin n'est pas si long qu'il ne s'achève ; et le crépuscule vient, qui fait le lit pour la très chaude nuit.
Tous les vivants s'en vont souper, et quittent les morts qui sont là, depuis quinze cents ans, par millions et millions plus que par milliers. Là sont enfouis les quinze siècles de la Ville, toutes ces myriades de pauvres gens, qui ont bien ri, eux aussi, on ne sait plus quand. Et s'ils avaient des yeux encore, ils verraient leurs enfants, cette foule qu'ils portent, qui les a quittés pour se mettre à table, pour dormir tout à l'heure et pour se caresser d'amour, jusqu'à demain, où ce sera leur tour d'être couchés là-dessous, tout servis à la table des vers, bien accotés les uns aux autres, tête à tête et riant de terreur ou de mortel dépit.
Ils sont sortis du cimetière, pour quelques jours ou quelques saisons, ne pensant pas à la longue visite, qu'on fait les pieds devant. Mais lui, le mauvais garçon, le pauvre écolier, François Villon
demeure. Le Charnier des Innocents est son oratoire, sa taverne de sagesse, son Louvre, sa grand'salle de réunion. Les tombes fraîches se pressent sous ses pas, tête queue, tête bêche, les cent mille brebis qui dorment contre terre, blêmes et tondues. Et pas une ne rêve.
Quatre galeries font le tour du jardin, à plus d'un étage. Et sous les arcs, les foules défuntes et les millions de jours qui furent le peuple de Paris, font des montagnes de débris. Les derniers venus sont encore des squelettes ; mais comme dans la forêt les plus basses branches tombent en miettes et se confondent avec les feuilles mortes, sous les pantins d'hommes, c'est une carrière d'ossements disjoints, tout un sable jauni, où les cailloux furent vivants, le tibia dans le vomer, le fémur dans la bouche, les dents dans l'ischion, les tarses et les carpes dans la sébile iliaque, et les beaux osselets du cou pour jouer, la nuit, quand la peine et l'oubli font leur partie sur un tapis de funérailles.
Voilà pourtant le corps suave des jeunes femmes ; et le père très bon qui a vieilli dans le travail, pour nourrir la maison ; et la très douce mère, qui a porté ses petits dans ce ventre qui souiFre et qui, le premier, pourrit. Voilà les frères et les sœurs. Voilà les amants enivrés pour qui le
monde n'est point monde, sinon la bouche qu'ils pressent et les yeux qu'ils chérissent. Où sont les lèvres de l'amour ? Où la forte main de l'homme, qui donne, qui accueille et qui redresse ? Où le sein de la mère ? et la joue des enfants, comme la première pomme rouge entre les feuilles, et la rieuse Aubépine ?
Villon, ce fils de fée, il va et vient dans les galeries. Il convoque par devers lui ce peuple des peuples : ceux qui furent et ceux qui sont, certes bien égaux et pareils dans leurs os. Là, les filles folles ; et les rois, et les reines ; et les riches, toujours avares ; et les pauvres, toujours avides ; et les magistrats qui jugent, et qui trichent toujours avec le juste ; et les violents qui font le mal, et les faibles qui le subissent. Et les poètes, puisqu'il en est enfin, qui sont tout, à la fois, violents et faibles, riches et pauvres, reines et rois ; et même juges, quand la manie les prend.
La mort en tout, et partout, et elle seule. C'est ici que Villon apprend à lire, et qu'il raille. Ici, il pleure. Son école est ici, et son église. Puis, soudain, pensant aux soucis et aux larmes de sa vieille femme de mère, la pauvrette, qui ne sait rien que bien aimer et prier Notre Dame, pour soimême et son fils, en grande peur de l'enfer bouil-
lant, et en vive espérance du doux paradis, il frémit, et ses yeux se brouillent ; et lui aussi, François Villon, plus que douteur, esprit qui nie, il se tourne vers Jésus et la Vierge, perdu s'il ne les craint, perdu s'il ne les croit, et par trop mort dans cette vie horrible et délicieuse, où vivre est rêve vain, et l'universelle mort le réveil éternel sur le bord de l'abîme prédit.
Mais quoi, pauvre âme d'homme ? Plus la mort t'environne et t'assiège, plus le désir de la vie te presse. Et l'amour t'aiguillonne.
La volupté est le lit du rêve, si tout est rêve. Et l'ardent désir se lève de la tristesse, comme la lune sort de la nuit pluvieuse. Et le pauvre Villon, d'un élan que rien ne modère, quittant sa pleine eau de la mort, nage à cœur joie vers l'enchantement de vivre, le vin, les dés, les filles, les lippées à la taverne, l'ivresse, et toujours la plus folle, le délice qui est au cher corps des femmes comme le us parfumé de tout l'été à la pulpe des pêches.
A quelques jours près, et peut-être le jour même où les Anglais brûlèrent Jehanne, la bonne
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Lorraine, à Rouen, François Villon naissait à Paris, près Pontoise.
Ses parents étaient pauvres. Sa bonne mère toute simple, pieuse et sans lettres. La famille était de petite bourgeoisie. Il a été élevé par un maître en droit canon, le bon prêtre Guillaume de Villon, " son plus que père ". Il a pris ses grades jusqu'à maître es arts. Il aurait pu faire un docteur, un homme de loi ou d'Eglise. Mais le plus écolier des écoliers, en un temps d'anarchie générale, où la sédition était continuelle à Paris, et le pays latin un chaos dans le chaos, Villon a vécu follement, sans frein ni règles, toujours aux tavernes, avec les turbulents, les escrocs et les filles.
Il a volé ; il a été ruffian ; il a pris rang dans la pègre. Il a connu les Coquillards, la plus fameuse troupe de ce siècle, en fait de ribauds, de voleurs et de mauvais larrons. A Paris et en province, il a été de la bande.
Il est condamné deux ou trois fois à mort. Il passe des mois au cachot, sur la paille, dans les prisons de Meung-sur-Loire et de Paris. La potence le guette, où il a vu hisser plusieurs de ses amis. A trente-trois ans, il disparaît, qu'il soit mort de maladie, qu'il ait fait retraite, ou autrement.
Plus près de nous que pas un autre, Villon n'est sorti de la légende que pour nous. Les trois derniers siècles ont pu le lire : ils ne l'ont pas senti. Il fallait un monde qui meurt, et le désordre universel pour nous le rendre : alors, l'individu a toute sa force. Comme nous au milieu d'un genre humain qui se déchire pour faire peau neuve, Villon a poussé dans l'agonie du moyen âge, entre les bras d'une France demi morte, qui se préparait dans les convulsions à ressusciter sous une forme nouvelle.
Enfin, il a fallu Verlaine. Le Pauvre Lélian, né comme Villon, à la même heure du siècle, lui a succédé de toutes les manières, puisqu'il semble avoir commencé sa vraie vie de poëte vagabond et sacré, à l'âge où Villon termina la sienne. Et, en vérité, c'est bien selon cet ordre qu'ils se succèdent. Villon est un Verlaine, bien plus mâle et plus vert, qui s'en va, tout jeune homme, à trente ans ; tandis que Verlaine, bien plus tendre et plus défait, errant dans les parcs de l'automne pluvieuse, et pleurant sous le porche de l'église, est un Villon de la trentième année à la cinquantième.
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