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DE LA POESIE

Villon est le premier poëte à la moderne : le premier où l'on reconnaisse l'âme du poëte étonnant, tel que la France l'a conçu, tel que Paris Ta créé, tel qu'il est resté, et tel qu'il devait être depuis maître François. Les étrangers n'arrivent pas à le comprendre, si leur entendement ne s'est pas éclairé de la lumière antique.

Ailleurs, le pur sentiment fait le poëte, l'amour ou la haine, la prière ou l'invective. Ici, la passion qui roule comme une marée ; ou bien l'homme qui se perd dans la nature, sans autre élan que de s'y prêter. Là, celui qui décrit les objets, comme s'il faisait un inventaire, ou qu'ils fussent distincts de lui, et qu'il voulût en fournir la preuve. Ou encore, l'imagination toute puissante, qui s'efface des sentiments et des êtres, pour les reformer à sa propre image, sans même s'en douter.

Mais Villon n'est pas dupe. Non seulement il voit : il sait qu'il voit. Il se penche sur lui-même par vocation, sans le vouloir, sans y tâcher. Sa passion est celle-là, et voilà tout. Bien plus, sa

maîtresse passion est de les comprendre toutes, même les plus secrètes, de les saisir par l'esprit, et de les renouveler ainsi pour son plaisir et son tourment. Comme il bouffonne avec génie, il avait l'étoffe d'un grand poëte comique.

Voulant se connaître, tantôt il se possède à fond ; tantôt il s'égare : mais toujours il s'interroge et se prend à partie. Ce que les Grecs ont fait pour les actions et les objets, le poëte de France l'a fait pour soi-même et pour la vie intérieure. Même les plus païens, il n'est grand poëte, en France, qui ne soit chrétien, si l'essence de l'âme chrétienne est le regard intérieur, la confession des sentiments, les colloques de l'amour et du péché. J'appelle grand poëte, celui qui a un chant. L'éloquence n'est pas le chant.

Le poëte de France, à la Villon, est réaliste quoi qu'il en ait. La rhétorique seule vient à bout de la réalité. Je hais à ce point les orateurs, en vers ou en prose, que je n'y veux même pas penser. Les seuls vers de Villon, qui ne soient pas dignes de lui, sont un essai à l'éloquence. Pareillement, ce ton odieux a faussé deux ou trois fois les orgues de Baudelaire et la viole de Verlaine.

Ici, le cœur n'est jamais tout à fait la victime de l'esprit, ni son tyran. Ici, l'esprit n'est jamais tout

à fait le jouet du cœur. Dans les ténèbres les plus noires, dans le plus rouge égarement des passions, une lueur veille : le fond clair de l'intelligence. Et sur les ruines les plus funestes de la pensée, dans les plus cruels décombres de l'analyse, le cœur demeure vif, capable de jeu, capable de plaisir, capable d'espoir passionné.

La conscience est le fond de cette étrange poësie, que les autres peuples ont eu tant de peine à entendre ; tôt ou tard, ils y viendront pourtant. La conscience, et comme il sied à des hommes, la conscience qui se torture : le débat du corps et du cœur, comme dit Villon ; et l'esprit jugeant, tantôt en juge cruel qui raille, tantôt en père pitoyable : c'est k grande poësie de France, unique au monde par la vertu pensante, jusque dans l'abandon de toute pensée. Ce reste d'âme dans les ruines, c'est de là que s'élève ce ton humain et sans morgue, cette indulgence profonde qui préfère, peut-être, aux vertus médiocres les crimes chauds et les suprêmes péchés. Fors les rhéteurs, si nombreux d'ailleurs en français, les beaux poètes de France sont les pénitents de l'humanité.

Ils ne craignent donc rien. Ils osent peindre ce qu'ils voient. Ils osent confesser ce qu'ils sentent.

On ne le leur pardonne pas. Et parce qu'ils sont vrais, qui est la seule morale, on les dit sans morale.

Voilà le poëte français. L'intelligence mène toute la tête ; et le branle des sens, les bonds du cœur, les lèvres et les yeux, si libres qu'ils soient, et quelque licence qu'ils se donnent, tout est là dessous, comme les chevaux de l'attelage sous les rênes : le front porte pensée ; l'esprit tient les brides même aux sentiments les plus débridés. Enfin, jamais l'intelligence n'est muette.

Les émotions de Villon sont violentes et profondes. Mais elles ne le privent pas de raison, si elles le privent de volonté. Elles ne l'aveuglent pas, même si elles l'atterrent. Elles peuvent le perdre, mais non pas le tromper. Son esprit est si perçant, qu'il passe au travers de sa passion. Ce qu'il ne sait pas, il le devine. Une si bonne tête, ha, ne me la hissez pas au bec des corbeaux.

Sa mémoire, qui retient les formes avec fidélité, les transmet toutes à la faculté qui discerne, et qui est impatiente de connaître. Si le Dieu est intelligence, il a son beau jardin en terre, au royaume de France ; et maître François est de ses petits jardiniers.

Qui, avant lui, Dante seul excepté, a dominé la

vie comme Villon ? N'en fait-on pas une sorte d'enfant ? Mais, au contraire, tous les poëtes semblent puérils, qui l'ont précédé, et la plupart de ceux qui l'ont suivi.

Il domine sur les malheurs de sa vie. Et le plus fort, c'est qu'il règne sur cette vie mauvaise en s'y livrant, en s'y noyant. Il se perd, mais non à son insu. Il se juge, comme s'il n'était pas question de lui. Tel est le pouvoir de l'intelligence. Villon est sans pareil pour l'épreuve qu'il a faite de ses crimes. C'est la racine de cette cruelle mélancolie, qui est comme le fond du cercueil où il se couche, pour chanter sa misère, riant sourdement sur la basse des glas, et d'où il se dresse pour lâcher ses facéties. Or, c'est lui même, et lui seul, qui soulève le couvercle.

De là, qu'il voit tout en peinture, et tout peut être sur les murs du charnier, lui même et son destin, les grandeurs du passé, les puissances du présent, les hasards et les vicissitudes. Il hausse les épaules ; il rit, il semble se plaire aux bons mots, et aux tours de bateleur ; mais il place toutes gens à leur rang, dans la danse macabre, et toutes choses.

Gai pourtant, gai merle de Paris, en dépit de

ce vaste front, parce que le vin est bon, et friandes les repues franches, parce que la chair est suave des folles femmes, Villon pare la morne ronde en carnaval, et à tous ces morts il met un masque.

Le sincère Villon. Si vrai même, que personne ne le fut jamais comme lui. Plutôt que fourbe, il est cynique.

Le génie de Villon est la clairvoyance. Il est admirable pour voir soi-même et les autres ; surprenant ensuite, pour peindre ce qu'il voit. Avant Baudelaire, il est le plus réaliste et le plus confident des poètes.

Comme il se connaît, lui qui s'inquiète toujours de se connaître ! Et la preuve, qu'il dit : " Je ne me connais pas. " Son doute sur lui-même est à la racine de sa double nature. Tout ce qu'il tente contre les autres, il l'achève contre lui. Ses mots sont vrais ; et plus qu'il n'est ordinaire aux poètes. Il n'accommode pas la vérité à l'opinion qu'il veut donner de soi : il ne s'en fait pas une parure. Il n'avoue pas une faiblesse, pour s'orner de cent vertus. Sa misère, ses péchés ; ses besoins, ses amours patibulaires ; ses plaisirs prostitués, son

repentir et ses rechutes ; ses chaudes lippées dans la fange, et toujours sans vergogne ; ses terreurs et ses sueurs froides, tout le mal qu'on peut dire de lui, c'est de lui qu'on le sait. Il ne s'épargne pas.

D'où vient le charme unique de Villon ? Il est la rose parlante de sa sincérité, l'ail dur et le coquelicot aussi. Sa langue n'est pas la plus belle de France ; et elle plaît, comme si elle avait plus de beauté qu'une autre. Il n'a pas d'images éclatantes ; il n'en a presque pas du tout. Il ne fait rien de la nature. Pour lui, il n'est paysage que de la ville. Le cimetière est sa campagne ; ses couchers de soleil, les rixes dans la rue.

Cette langue plaît par la saveur incroyable du mot à côté du mot. Et le mot jaillit de la chose, comme source du rocher sous bois. La courte phrase est un mets simple, de qualité parfaite, assaisonné de parfaites épices. Toute la bouche en est enchantée. Le palais se parfume. La saveur se répand dans toute la tête. On goûte ce qu'il dit. On l'a, on le sent avec lui : on y est.

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