EUROPÉEN
C'est le destin du génie français de ne pas être assez français, s'il n'est aussi européen.
Goethe et Stendhal sont les premiers européens depuis la fin du moyen-âge. Car au temps de la chrétienté, les grands chrétiens furent hommes de l'Europe, si Europe il y avait : saint Bernard, je suppose. Chaque pays pourra continuer d'avoir ses bons serviteurs, qu'il appelle ses grands hommes ; mais il ny aura plus, en art ni en poésie, de grand homme qui ne soit européen. Il faut désormais porter l'esprit de l'Europe dans l'œuvre même où triomphe le génie d'un peuple ou d'une race.
Etre européen, ce n'est pas lire et parler cinq langues, pût on écrire avec talent dans toutes. Ni passer la vie à errer de pays en pays, être connu à Londres, avoir des amis à Berlin, la gloire à Genève et un lit à Rome. Ni paraître enfin sujet de toutes les nations, plus que citoyen de sa propre patrie. Il s'agit d'être libre citoyen de toutes, en esprit.
Je ne sais qu'une façon d'être bon européen :
avoir puissamment l'âme de sa nation, et la nourrir avec puissance de tout ce qu'il y a d'unique dans l'âme des autres nations, amies ou ennemies. Les plus ennemies nous sont amies en ce qu'elles ont de grand ; et si nous sommes à la beauté, leurs plus belles œuvres sont à nous. Il n'y a que des amitiés pour un vaste esprit.
Etre européen : être allemand avec Goethe et Wagner ; italien avec Dante et Michel Ange ; anglais avec Shakspeare ; Scandinave avec Ibsen ; russe avec Dostoïevski : prendre à soi toutes ces puissances, et ne point se perdre à force de s'y répandre. Mais d'abord, se rendre maître du trésor, et n'en pas être le gardien asservi ; en posséder les magies diverses et contraires, au lieu de s'y éparpiller au hasard : en un mot, y faire l'ordre. Voilà ce que j'appelle être européen; et c'est à quoi, de tous, l'homme de France est le plus propre. Car, s'il a le génie de sa langue, qui est un art, comme l'art même il est un ordre, et fait un ordre. Il n'y aura point d'Europe, si l'esprit français n'y préside. Ce ne serait pas la peine d'une Europe, si elle ne se constituait en mère et protectrice du genre humain. Il reste bien plus de l'Allemand dans Goethe et de sa province, que de Paris et de Grenoble dans Stendhal. Et combien notre Stendhal
est plus libre, moins docteur, moins timoré, plus homme enfin. Il ose à tout coup, et jamais il ne s'émerveille de son audace, comme font les Barbares. Les peuples moraux n'atteignent pas à la virilité. Ils passent de l'enfance niaise à la violence.
Stendhal est bien l'homme de la Révolution et l'artiste de la Grande Armée. Son œuvre est la chronique de l'intelligence française en Europe. Comme la Grande Armée elle même, il promène sa pensée de Cadix à Moscou, et de l'Ecosse en Sicile. On la trouve en Italie plus souvent qu'ailleurs, parce que Stendhal y a ses quartiers d'amour. Ce grand capitaine a conquis l'Italie passionnée, la musique, l'art et les mœurs étrangères ; et il a offert ces conquêtes à la prose française.
Comme il a voyagé dans toute l'Europe en voluptueux, il a goûté, sous tous les climats, à tous les fruits de la nature et de l'histoire. Il n'a jamais été plus lui même, qu'en faisant cet immense butin. Le don de voir et de sentir était égal en lui au don de comprendre. Toutes ses erreurs sont passionnées : il y a de la vie dans toutes. Ses sens l'ont enrichi de mille sentiments divers. Il n'a jamais repoussé un plaisir du cœur ni de l'intelligence. Il a pris sa volupté et sa peine partout. Et ce grand amoureux de la vie s'est saisi des âmes
étrangères, sans rien ôter à la force et à Tingénuité de la sienne.
Plus il semblait sacrifier la France et le caractère français aux passions étrangères, plus il réussissait à se les asservir. C'est l'amour qui fait les vraies conquêtes. On est maître le plus de ce que plus l'on aime. Je parle de l'esprit et de ces belles guerres, où le vainqueur cède amoureusement les armes au vaincu. Avec la bonté du terroir, et pareille au sol même de la France, la pensée de Stendhal s'est fécondée de tout l'Occident ; les plants du nord et du midi y purent croître en qualité, portant des parfums et des bouquets nouveaux à l'antique culture et au commun vignoble.
Voltaire et Rousseau avaient été des Français pour toute l'Europe. Stendhal le premier, depuis Montaigne, fut un Européen de France. Et lui seul, avec Goethe, jusqu'ici l'a été.