D HAMLET A PROSPERO
Hamlet est Shakspeare lui-même, si jamais héros d'un poème fut l'image du poète. Toutes les passions le hantent et lui sont familières ; mais en se livrant à la splendeur du chant, il est maître de l'orgue, et souvent il en joue, comme s'il offrait ce concert à un musicien invisible. L'esprit le plus vaste, l'imagination la plus belle font le plus grand cœur d'homme. Son analyse est une intuition des créatures. Sa première démarche est d'entrer au principe de tout objet vivant, et d'être au cœur de chaque vie, comme de la sienne. Il y va si profondément qu'il en a pris une vue désespérée
et amoureuse. Du moins, je le sens ainsi. Il est aussi pessimiste qu'il est noble. Sa grâce est infinie dans la compassion spirituelle. Sa pitié, il me semble, est une contemplation sous l'angle du destin.
Il est un peu replet. Il se fatigue vite. Il dort peu, à petits coups. Il sue d'abondance, et sent la feuille de sauge. Il a le poil chaud, et l'œil aigu du marin. Ses blanches maigres mains disent, avec concision, ce qu'exige d'intelligence l'extrême délicatesse.
Il se tait, et sourit. Il est prince comme le calme, et il a la puissance soudaine des tempêtes. Il aime la paix, et il comprend toutes les guerres. Toutes les folies de l'homme lui sont connues, et il en sait les excuses. Il n'est pas complice de ses plus violents dégoûts. Il n'y a rien de plus tendre que lui et de moins dupe.
Dur d'esprit à toutes les femmes, sauf aux jeunes filles et aux amantes ; et plein de douceur pour toutes, dans le train ordinaire des jours. Sa courtoisie est égale à son impatience. Il est cruel aux mères : car il leur pardonne et les juge. Son exquise gentillesse n'ôte rien à la rigueur de son jugement. La vie est l'unique objet qui vaille notre indulgence, et qu'elle lasse sans parvenir à la
décourager. Il prend toujours parti pour cette folle reine, pour cette folle esclave.
Hamlet est le même homme que Prospéro, lequel a fui le monde et les villes. Mais peut être dans le pardon de Prospéro y a-t-il plus de dédain et de détachement que dans la douleur d'Hamlet et les tourments de sa conscience. Il faut croire encore à la vie pour la condamner. Qui pardonne à tout, de tout est bien dépris. Prospéro n'a plus qu'à mourir : Hamlet ne veut pas la mort : il la subit. Prospéro l'invente ; et pour mieux s'y coucher, pour en goûter plus solitairement le repos, il met les nuages de la fantaisie et les ailes du rêve entre le monde et lui. Les fureurs et l'amertume d'Hamlet sont encore un combat. Prospéro se fait un linceul de son divin sourire.
Comme il meurt à trente ans, Hamlet annonce le silence. Prospéro s'y range et s'y réfugie. Plein de poèmes sublimes, il les garde pour lui seul : il choisit le thème de la mort, et consacre ses chants à l'adieu. Il prive les hommes de sa musique, pour les épargner peut être plus que pour leur nuire. Il se réserve la suprême harmonie du sourire et du pardon.
Non, la vie ne fait pas banqueroute à la grande âme. Ce n'est que la faillite du bonheur. Mais
toutes les offenses du destin et la mort même, rien ne peut diminuer d'un atome l'ardeur de notre peine, et la beauté de notre douleur.