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SECRETS

Les uns veulent qu'Hamlet soit tout mystère, et les autres qu'il n'en ait aucun. Tantôt on en fait un héros de la plus touchante simplicité ; tantôt on s'amuse à en faire une espèce de chiffre, où les astrologues seuls trouvent un sens, se vantant d'en avoir reçu la grille d'Hermès Trismégiste en personne ; mais à l'ordinaire des astrologues, la grille de Paracelse est la prison des imposteurs où Nostradamus l'enferme.

Comme toutes les créatures vraiment vivantes, Hamlet est à la fois très simple et profondément complexe. Il faut rire des beaux esprits qui insinuent qu'on voit à présent dans Hamlet beaucoup plus que Shakspeare n'y a mis. Quoi de plus évident ? Shakspeare ne savait pas tout à fait ce qu'il voulait dire, quand il parlait la langue des idées les plus rares et des passions qui ne pardonnent pas ; tandis que Potachon de la Mirandole, journaliste c/e omni re scibili^ à la bonne heure : quand il écoute

les débats d'Hamlet avec sa propre conscience, il y ajoute tout le génie de Poil de Carotte ; et voilà certes une cacade, dont Shakspeare ne se fût pas avisé sans lui. Comme il faut toujours un clown à Shakspeare, il est maintenant dans la salle.

Toute grandeur d'art est simple en son effet, et complexe en sa nature. Le trait est direct, mais il ne vient pas de si près qu'on pense. Les moyens ne sont pas compliqués, et les causes le sont étrangement.

En art et dans la vie intérieure, la vraie force n'est qu'une apparence, si elle n'est pas profonde. L'âme est sise dans la profondeur. Elle s'y nourrit non moins qu'elle s'y cache. Dans le sens de la profondeur, pour une seule tige qui pousse sa flèche, cent racines s'enlacent, tracent des chemins sous la terre et puisent la sève en des lieux différents.

La plus simple vie est un prodige d'intrigue et de complication. Les grandes œuvres d'art tiennent de la nature par cette analogie encore. La fable d'Hamlet est sans détours et sans replis. Le trait principal de l'action n'a pas moins de force que de simplicité : un fils qui venge le meurtre de son père, et qui passe du soupçon à la certitude, puis à la vengeance. Mais ce qui serait fort simple dans

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un fils ordinaire cesse de Têtre dans un caractère profond. L'Oreste antique est tout uni : deux sentiments le partagent, l'un même étant de Faction plutôt que du caractère, puisqu'enfin le destin arme le héros pour la vengeance et l'oblige à l'accomplir malgré lui.

Il se trouve que le prince de Danemark est un poète, riche de toute la pensée humaine. Le fils d'Agamemnon ne serait, tout au plus, que le capitaine de ses gardes. Il n'y saurait même pas prétendre : Hamlet n'a que faire de hallebardiers. Il est contraint d'agir, non par l'événement, mais par la conscience qu'il en a prise. Il y est conduit et plié par l'amour même : la loi ni la coutume n'y sont pour rien. Hamlet aimait et vénérait son père : Oreste n'a pas connu le sien. Toute sa complexion pensante, tout le sens intime qu'il a de la vie et du monde l'empêchent de passer à l'acte, l'entravent dans sa marche, lui retiennent le bras et lui lient les mains. Mais une volonté plus puissante le courbe et le domine : celle qui naît de la conscience contre la nature. Il ne prie pas ; on ne le surprend pas à genoux, dans le coin d'une église. Ha, ce n'est pas de croire à l'âme immortelle, à l'enfer et au péché qu'Hamlet est chrétien : c'est qu'il a conscience.

Et tel est l'abîme entre notre univers et le petit monde antique. Qui réconciliera la nature avec notre conscience ?

Voilà donc celui qu'une fatalité double, celle des événements et celle de la pensée, précipite dans l'action. Quel supplice de comparer le tumulte de la vie à la méditation de la mort.

Hamlet n'est chrétien qu'à demi : car il n'a pas à demi le sentiment de la vanité universelle.

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