Portraits antiques
Le portrait est généralement considéré comme .«un genre qui exige, avant tout, de l'artiste, la plus rigoureuse exactitude et une complète abstraction de toute conception personnelle.
Pour une collection de figures de cire, cette définition étroite semble le dernier mot de la sagesse '. Mais un portrait, en tant qu'œuvre d'art, est beaucoup plus que la copie servile d'un modèle. S'il doit être une reproduction résumée, expressive et fidèle de la nature, il doit être aussi la manifestation originale du génie de l'artiste. Car ce que nous lui demandons surtout, c'est que l'on nous montre, par le langage de formes, la vie morale; l'artiste doit nous faire voir la psychologie d'un homme dans les traits de son visage. Il soulève ainsi le voile de la nature et par delà les aspects extérieurs il nous fait deviner ce que les yeux ne peuvent voir. Naturellement, cette faculté créatrice varie suivant l'aspect physique du modèle et le tempérament de l'artiste. Il y a des visages qui, par leur caractère fortement marqué, dispensent l'artiste de dégager l'élément essentiel de leur portrait; comme nous ne pouvons nous appuyer, pour le prouver, sur des exemples tirés de l'antiquité, nous donnerons ceux de Bismarck et de Beethoven. Dans d'autres cas, au contraire, où le caractère ne se révèle pas d'une manière aussi évidente dans les traits, un champ beaucoup plus vaste s'offre à l'imagination de l'artiste. Le réaliste plat et sans fougue s'attachera consciencieusement à fixer la forme exacte des traits; mais le véritable artiste saura toujours donner à son œuvre une note personnelle. Son travail n'est point une altération de la vérité, mais une interprétation qui nous la fait mieux connaître. Pour chacun de ces genres, nous pouvons trouver de bons exemples dans l'antiquité; pour l'un, le portrait de Platon, pour l'autre la tête d'Alexandre de Pergame.
Il existe aussi des artistes extraordinaires, d'un génie impérieux, chez qui la représentation du monde extérieur se traduit avec une telle violence que l'obligation de rendre les formes individuelles leur semble une contrainte intolérable à laquelle ils refusent de se plier. Le portrait est donc le genre qu'ils évitent avant tout. Aussi Michel-Ange n'a-t-il jamais fait de portrait. Les artistes de cette sorte n'aiment à exécuter que des figures
idéales. Ils ne sont pas asservis à un modèle, et tirent de leur imagination le type qu'ils veulent faire revivre. Les figures d'autrefois acquièrent ainsi une vie nouvelle, sous une forme qu'elle doivent à l'art et qui ne reproduit en rien leur réalité passée. Tels sont le Brutus de Michel-Ange, les portraits de Ménippe et d'Esope de Velasquez, et la plus belle de toutes les figures idéales de l'antiquité, le portrait du vieil Homère.
Ces brèves remarques sur l'art du portrait sont nécessaires et importantes pour la suite de notre étude; le portrait n'a pas un intérêt purement iconographique, il doit aussi contribuer à l'histoire de la vision artistique. Ceci s'applique à presque tous les chefs-d'œuvre de la grande époque grecque.
„Une œuvre parfaite est une création de l'esprit humain, et en ce sens, une œuvre de la nature . . . Le véritable connaisseur ne considère pas seulement, dans l'œuvre d'art, la vérité du modèle, mais aussi l'ingéniosité de la composition, et le caractère surnaturel de ce petit univers qui est la création de l'art; il sent qu'il doit s'élever jusqu'à l'artiste pour jouir de son œuvre, qu'il doit s'isoler de la vie ordinaire, habiter avec l'œuvre d'art, la contempler souvent, et se faire ainsi une existence plus élevée." *
Que ces paroles de Goethe, éternellement vraies, accompagnent nos considérations sur le portrait dans l'antiquité.
Bien des gens ont encore cette idée fausse que l'art du portrait, dans l'antiquité, n'a atteint son apogée que chez les Romains. On oublie que l'art grec n'a pas seulement produit de sublimes statues de dieux, mais aussi d'admirables portraits d'hommes, et que les types splendides qu'il nous a laissés figurent parmi les meilleurs de ceux que l'art ait produits au cours des siècles.
Pendant longtemps, le seul intérêt d'un portrait fut de représenter une personne connue. C'est seulement depuis quelque temps que l'on accorde aussi aux portraits d'inconnus toute l'admiration due à la manifestation du génie artistique.
* Sur la vérité et la vraisemblance des œuvres d'art. Oeuvres de Goethe.
L'iconographie grecque, favorisée par d'heureuses circonstances, a fait de belles découvertes; elle peut d'ailleurs étudier le portrait en lui-même; mais la critique artistique étudie le portrait pour le rendre intelligible en le comparant avec les autres formes d'art, et en le mettant à sa place dans l'histoire générale de l'art.
Les études critiques sur les styles sont rendues très difficiles dans l'art du portrait, parce que le génie de l'artiste y est enchaîné par l'obligation de rendre une physionomie déterminée. 11 faut un œil exercé et perspicace pour faire la part du style exigé par l'époque, et celle de la ressemblance individuelle. Pour cela, il faut surtout étudier les détails, les particularités de manière dans lesquelles se révèle la signature personnelle de l'artiste.
Dans l'étude du portrait en Grèce, la critique a, outre les difficultés déjà signalées, à compter avec l'absence de documents, de renseignements écrits ou d'inscriptions. Les plus importants chefsd'œuvre de la peinture ont à jamais disparu, sans laisser de traces. C'est seulement pour les époques récentes que les portraits de momie découverts en Egypte nous donnent une notion approximative de la peinture grecque. On a été plus heureux avec les œuvres de sculpture. Des splendides originaux, le sort ne nous a, à vrai dire, laissé que peu de chose, mais nous avons des copies dues à la civilisation romaine. Pour ce travail de comparaison des styles, le point de départ, dans la plupart des cas, ne peut être qu'une critique des copies et des répliques. Le caractère propre de l'artiste créateur, la composition de l'œuvre initiale, sont parfois très difficiles à dégager, à travers les reproductions plus ou moins fidèles qui déforment ou transforment l'œuvre. Aussi doit-on traiter séparément la question de la fidélité du style et celle de la perfection du travail. Beaucoup d'œuvres sobres et simples, à l'origine, ont subi, de par la main des copistes, une transformation qui les a empreintes de réalisme, une sorte de modernisation.
Deux exemples significatifs, ceux des deux têtes de Lysias, nous montrent jusqu'où on a pu aller en ce sens. Et dans quelques têtes de la villa des Pisons, nous pouvons constater comment les copistes ont interprêté certains caractères antiques. Quand les portraits d'une même personnalité sont très différents de forme et de conception, on est tenté d'admettre, pour ne pas trop accuser les copistes de manquer de conscience, qu'il y a eu plusieurs originaux. Pour bien montrer combien
les portraits d'une même personne peuvent être différents, par suite de la divergence oe conception artistique, nous pourrons citer, outre les exemples tirés de l'antiquité, un exemple plus récent: on n'a qu'à étudier, à ce point de vue, les portraits de Goethe.
Il est évident que les documents historiques qui nous donnent des indications pour la recherche du style sont de la plus grande importance. Ce sont les bases de la critique. En première ligne viennent les inscriptions qui renseignent sur l'artiste ou sur le modèle; puis les indications sur l'endroit où l'œuvre a été découverte, qui permettent parfois de fixer une date; puis les données iconographiques, quand il s'agit de personnalités connues. Les différences dans la manière de porter les cheveux et la barbe sont aussi une indication très précieuse, en particulier pour la période romaine, de même que les changements dans la structure techtonique (Hermès, bustes1), comme dans les procédés techniques.
Enfin les monnaies et les gemmes, ces précieux trésors de l'art antique, doivent être considérées non pas seulement comme des documents historiques, mais aussi comme la source des plus profondes et pures jouissances artistiques. Rien ne peut mieux donner une idée de la grandeur de l'art grec que l'étude de ces merveilleuses têtes fixées sur les monnaies et les gemmes de l'époque hellénistique. Aucune autre époque ne peut rien nous offrir de comparable.
Les Grecs ont fait usage, pour représenter la figure humaine, de plusieurs formes différentes. La plus simple et la plus naturelle est la statue. Cette forme fut parmi les plus employées. Comme le prouvent les socles conservés, les places publiques, spécialement pendant la période hellénistique, étaient ornées de statues que l'on plaçait sur des piédestaux simples et bas.
De bonne heure, on s'efforça de représenter le visage humain, ce qui conduisit à la forme l'hermès. Ce genre de portrait qui a son origine dans la représentation du dieu Hermès, s'est peu à peu affranchi de ce lien religieux et fut employé à rendre la figure humaine. Sur une sorte de borne élevée se dresse, comme un couronnement magnifique , une tête humaine. Par sa forme architectonique, l'hermès rompt le cadre étroit du genre portrait; il met l'œuvre en communication
avec ce qui l'entoure; Thermes- portrait a un type. Les caractères particuliers que l'on donne puissant caractère décoratif. Il peut être utilisé, à un individu se bornent à des signes tout exnon seulement pour l'architecture, mais aussi pour teneurs et très marquants, comme le port de la la décoration d'un site. Pour l'emploi des her- barbe et de la chevelure. Cet art, à ses débuts, mes en architecture, ceux d'Athènes nous offrent ne fait pas non plus de vraie différence dans la les beaux exemples; les peintures murales de représentation des dieux et celle des humains. Pompeï (maison Lucretius Fronto ') prouvent qu'on L'homme ne se distingue du dieu que par sa les employait aussi comme motifs de décoration; chevelure courte. Dans les charmantes statuettes de tel aussi le grand hermès qui faisait partie de la jeunes filles de la belle période grecque archaïque, décoration des jardins d'une villa romaine (Trêves, le modèle représenté n'est plus particulièrement musée provincial1). Dans ces deux cas, les her- désigné que par l'inscription. Le rôle du modèle mes étaient placés auprès de la margelle d'un se borne à fournir des traits généraux, grand bassin. Il est important de remarquer, que chez les La troisième forme employée pour le portrait, Grecs, les premiers essais de portraits, contraile buste, apparaît au début de l'époque hellénisti- rement à ce qui s'est passé chez les Egyptiens et que, époque à laquelle on éprouva le besoin les Romains, n'ont pas été inspirés par les besoins d'alléger les grands et lourds hermès, afin de les religieux, mais par le désir de glorifier les supériorendre plus portatifs. Pour atteindre ce but, on rites humaines physiques ou intellectuelles. Pline raccourcit simplement le socle. Plus tard, alors nous apprend que ceux qui avaient été trois fois que le caractère originel de l'hermès aura, peu à vainqueurs à Olympie, recevaient, comme suprême peu, disparu complètement, le buste grec conser- honneur, le privilège de faire placer leur portrait vera toujours cette forme techtonique et ne de- dans le sanctuaire. Ce droit ne s'étendait pas, ainsi viendra jamais cette sorte de coupure du corps, que nous l'apprend un épigramme du socle de Xenomd'aspect déplaisant qui fut usitée par les Romains, brotos ', aux vainqueurs des courses de char ou lorsque ce genre prit, chez eux, un nouveau dé- de chevaux. Les statues des vainqueurs placées
veloppement.
Le portrait n'est pas une forme d'art primitive. Au début d'une civilisation artistique, on évite toujours de représenter les individualités. Le gé-
dans les sanctuaires ne doivent pas être considérées principalement comme des anathèmes; elles servaient bien plutôt à rendre publique leur gloire. On employait déjà au Ve siècle des portraits anathèmes privés pour des motifs particuliers. C'est au IV' siècle que l'on commence à ériger des statues honorifiques, et c'est pendant la période
nie des artistes s'essaie d'abord sur des abstractions, hellénistique que ces statues atteindront leur plus
Les premières tentatives faites pour rendre la haut degré de perfection. Les statues des princes
figure humaine sont, par conséquent, moins des déifiés furent placées sur de hautes colonnes avec
copies de la réalité que des créations idéales; elles l'intention „tolli supra ceteros mortales" (Pline),
doivent plus à l'imagination qu'à l'observation. L'art grec du Ve siècle av. J. C. n'a pas produit
Elles aboutissent à constituer un type général. de portrait proprement dit. Tout trait caractéristique
On ne s'intéresse aux individualités qu'aux aurait compromis la beauté du type idéal. Une
époques plus avancées, lorsque la culture plus tête de stratège barbu (pi. 1 b) dont on a plusieurs
affinée entraine une plus grande diversité dans répliques nous montre combien l'art, au temps des
les expressions physionomiques. On ne s'occupe guerres médiques, tendait peu à fixer la forme des
plus seulement de distinguer, dans les traits, les personnes; seul, un casque posé sur cette tête
conditions sociales, le type masculin s'éloigne da- indique que c'est celle d'un vaillant guerrier; la
vantage du type féminin; on distingue aussi les bouche grimaçante et tordue est l'unique trait ca-
individualités, car l'individualité, dans une société ractéristique et personnel. Pour la tête dite de
avancée, tient à se mettre de plus en plus au Pherekydès, à Madrid, l'artiste s'est borné à une
premier plan. Cette tendance de manifeste en simplification schématique des traits du visage,
toutes choses, philosophie, art, littérature. Il est regrettable que nous n'ayons aucun por-
II n'est donc pas surprenant que l'art grec trait authentique de Myron, le maître éminent de
archaïque n'ait pas produit de portraits. Les la caractéristique. Pour combler cette lacune, nous
figures d'hommes n'étaient conçues que selon un pouvons au moins citer deux portraits que l'on
attribue, avec raison, à l'école de Myron : une tête souci artistique que les individus sont toujours
de stratège, à la glyptothèque de Munich (PI. la) représentés dans la fleur de l'âge, avec une abon-
et une tête d'homme barbu de la villa Albani dante chevelure. Ainsi les Grecs se représen-
(pl. 2). Le stratège de Munich est un homme taient le grand poète lyrique Anacréon comme le
élégant et distingué; la tête de la villa Albani, d'une individualité plus caractéristique, avec ses lèvres minces, sa grande bouche étrange, décèle une nature plus brutale, plus athlétique.
Tous les exemples cités jusqu'ici ne présentent que des traces isolées de caractère individuel qui
type du vieillard „qui ne veut pas cesser de boire et d'aimer"; il est pourtant représenté, non pas avec les marques d'une vieillesse prochaine, mais dans tout l'éclat de la force et de la beauté (pi. 6 a). Il nous apparaît, jouant de la lyre, la tête inclinée sur le côté, comme dans une sorte d'ivresse. Aucun
passent presque inaperçues dans l'ensemble du por- des traits de son visage ne présente la moindre
trait (pi. 3 a et 3 b). Il est très délicat de décider si trace de ce que nous pourrions appeler son indi-
les œuvres ont été faites pour être des portraits, vidualité (pi. 6b). L'original a été exécuté en 440,
Ce n'est que pour le portrait de Périclès (pi. 4 a et est probablement identique à la statue d'Ana-
et 4 b) que nous sommes certains d'avoir un véri- créon deXantippe que Pausanias mentionne comme
table portrait, une inscription nous certifiant ici se trouvant sur l'Acropole.
l'authenticité de la reproduction d'une personnalité Si le portrait d'Anacréon, grâce à un souvenir
historique connue. L'auteur lui-même est connu. déjà presque effacé, a quelque rapport avec la
La tête de Périclès dont il reste quatre répliques figure vivante du modèle, il n'en est pas de même
remonte vraisemblablement à l'époque de la statue pour la tête d'Homère, (qui passa pour celle d'Eumé-
en bronze de Crésilas qui fut érigée, en dédicace nides) et dont nous avons plusieurs reproductions
privée, sur l'Acropole d'Athènes et dans laquelle (pi. 8 et 9 a).
on admirait comment l'artiste entendait ..représenter Le poète est représenté sous les traits d'un
les hommes nobles d'une manière encore plus noble" homme vénérable, avec une longue barbe. L'art
(Pline). L'inclinaison nonchalante et distinguée de de cette époque n'était pas encore capable de
la tête de l'original nous est rappelée par l'Hermès représenter pathologiquement la cécité qui est
de Londres (pi. 4a). Cette réplique révèle, par le seulement indiquée par des yeux clos, procédé
style adouci et comme plus coulant, le génie intel- qui sera employé plus tard par Raphaël dans les
lectuel du modèle. La réplique du Vatican est plus Stances du Vatican. Pour fixer la date de l'exé-
près du modèle original et en rend mieux la se- cution du portrait d'Homère, il faut prendre comme
vérité (pi. 4 b). Crésilas a représenté l'illustre point de repère la manière archaïque dont est traitée
homme d'état dans la dignité de sa fonction de la barbe lisse dans les exemplaires de Munich (pi. 8)
stratège, avec un casque sur la tête. Le visage et de la collection Barracco ''. Les détails supplé-
entouré d'une courte barbe soigneusement taillée révèle un caractère noble et bien équilibré. Les lèvres légèrement ouvertes, un peu épaisses, indiquent le don d'éloquence. Naturellement, ce portrait de Périclès ne peut rendre fidèlement sa physionomie. Le désir de se conformer à un type de
mentaires de la réplique du Vatican (pi. 9 a) sont dus à l'interprétation du copiste. Si l'on tient compte de cela, on ne peut pas placer avec vraisemblance l'exécution du portrait d'Homère à une époque plus avancée que le milieu du Ve siècle. Nous avons dans cette œuvre le premier
beauté triomphe encore du désir de rendre le et timide essai de ces figures idéales qui, plus
caractère individuel. Les traits sont dépouillés tard, deviendront si nombreuses et si parfaites et
de tout ce qui est peu harmonieux ou fortuit. Ce qui refléteront, dans le caractère des formes indi-
qui reste n'est guère que la quintessence de viduelles les progrès du développement artistique,
l'humanité noble et distinguée. De même, la tête II y a quelquechose de sublime et d'attachant
un peu plus récente d'un stratège que l'on croyait à observer comment, dans la plastique grecque,
autrefois, à tort, être celle de Thémistocle (pi. 5), la réalité luttant contre l'idéal physique formé par
n'est aussi qu'une personnification de l'idéal de la conception artistique, dut conquérir chaque
beauté attique, en une sorte de pureté cristalline, échelon d'un nouveau domaine en franchissant
pour ainsi dire. La forme rigoureuse du style de péniblement les étapes.
la barbe est conforme aux procédés de l'art au Pendant le siècle de Périclès, les hommes eurent
Ve siècle. de si hautes exigences éthiques et physiques que
Ce n'est point par hasard, mais bien par un la réalité ne pouvait se glisser dans l'art du por-
trait que d'une manière dérobée, pour ainsi dire. sont", s'applique aussi aux deux sculpteurs: en
La représentation d'êtres moitié animaux, satyres, peinture, nous ferons le même parallèle pour Po-
Silènes et Centaures, de masques de théâtre, de lygnote et Dionysos. Chez le premier, nous admi-
barbares étrangers offrit aux artistes une riche rons des figures d'un art sublime, et chez le second
occasion d'utiliser la laideur dans la nature. un réalisme plus conforme à la nature.
La représentation d'une passion grossière qui Nous ne savons pas à quel degré de perfection eût été considérée comme vile et indigne dans le était arrivée la grande peinture de Polygnote et portrait d'un élégant Athénien, pouvait se déploy- de Mykon dans le rendu de la représentation er librement sur le visage des Silènes et des individuelle, vers le milieu du Ve siècle, mais il Centaures. Ces travaux servirent d'excellent en- faut se garder de croire que leurs figures étaient seignement préparatoire à la magnifique représen- des modèles de beauté. Nous sommes renseignés tation humaine de l'époque plus avancée où les sur ce point par un vase lécythe , à New-York, formes disgracieuses furent acceptées comme moyen sur lequel se trouve un portrait de guerrier barde rendre l'expression personnelle du caractère, bu ' extraordinaire de vérité saisissante. Le vi-
Cheveux hérissés et rudes, sourcils froncés, sage décharné, orné d'une longue barbe, le front
ces éléments caractéristiques des têtes de Silènes ridé, les sourcils froncés, la chevelure broussail-
et de Centaures, seront utilisés avec bonheur plus leuse, le vilain nez tordu font penser plutôt à un
tard, dans les portraits.
L'intérêt que l'on commençait à porter aux individualités fut favorisé par le puissant courant du mouvement artistique ionique, qui contrairement aux tendances traditionalistes de l'art dorique, s'efforçait de rendre l'aspect vivant des particularités individuelles. Le vigoureux réalisme des Ioniens ne pouvait toutefois plaire aux artistes attiques que sous une forme plus atténuée. Mieux que les explications, deux exemples de portraits attique et ionique, en pierre taillée, nous le feront comprendre.
L'œuvre ionienne a, par suite de son
Fig. 1.
Tête d'homme barbu.
Gemme, avec la signature de l'artiste Dexamenos.
professeur tatillon, sceptique, qu'à un vaillant guerrier.
L'activité de Démétrios se déploya depuis l'époque de la guerre du Péloponèse jusqu'aux dix premières années du IV' se. Il se consacra spécialement au portrait et passait aux yeux de ses contemporains pour un réaliste sans ménagements. „La ressemblance lui importait plus que la beauté" dit Pline pour caractériser son art. Démétrios a représenté le stratège Pellicho „abso- Iument semblable à l'homme", avec un ventre bombé, une barbe emmêlée, agitée par le vent, et un crâne chauve.
réalisme, quelque chose de rude, de tendu; au con- Démétrios ne dédaignait pas de rendre les formes
traire, l'œuvre de Dexamenos, ce maître de laglypti- flétries par la vieillesse, comme le prouve le portrait
que, respire une beauté et une sérénité harmonieuses de Lysimaque qui fut pendant soixante quatre ans
qui n'exclut pas le réalisme des traits. La gemme prêtresse d'Athènes.
de Dexamenos (figure 1) est le portrait le plus C'est une grande perte pour l'art qu'aucune
fidèle et le plus vivant d'un noble Athénien du œuvre certifiée de Démétrios ne nous soit par-
Ve siècle (environ 430). venue. Et si les documents permettent de soulever
Cette tendance au réalisme ne s'est pas manifestée par ci par là un peu du mystère qui entoure
seulement dans quelques œuvres des arts mineurs. Nous nous trouvons en face d'un vaste mouvement révolutionnaire qui s'empare de la pensée et du sentiment des hommes, et dont le plus sublime
cette illustre personnalité artistique, ce que l'on trouve ainsi n'a qu'une valeur très contestable. Une seule chose est certaine, c'est que les jugements des écrivains antiques sur le réalisme in-
représentant, en littérature, est Euripide, le plus flexible de Démétrios sont très exagérés. Nul
grand de tous les poètes attiques. ne peut dépasser les frontières de son temps.
L'Euripide de l'art plastique est Démétrios D'ailleurs les œuvres de Démétrios se mouvaient
d'Alopéké, que les textes nomment le premier encore dans les formes sévères du style de la
des véritables portraitistes. Il est à Crésilas ce grande époque. Démétrios, étant un novateur,
qu'Euripide est à Sophocle. La phrase d'Aristote: n'a certes pas échappé aux railleries de la co-
„SophocIe représente les hommes tels qu'ils de- médie attique, son génial contemporain Euripide
vraient être et Euripide les représente tels qu'ils fut aussi violemment attaqué. Et plus tard, les
rhéteurs puisèrent abondamment à cette source commode.
On attribue à Démétrios un portrait d'Euripide (pi. 10) exécuté vers 400 av. J. C. et on prétend aussi, non sans raison, que la tête de vieille femme du British Muséum s serait une copie de la tête de la statue de Lysimaque.
Nous avons vu tout récemment dans un morceau du „Trône Ludovisi" à Boston, de l'année 460 environ, un portrait de vieille femme" d'un réalisme frappant. La statue sur laquelle ont été copiées toutes les répliques qui nous sont parvenues du portrait d'Euripide'0, représentait le poète assis; un relief de Constantinople en fait foi. Le portrait d'Euripide est une oeuvre qui exprime avec une admirable clarté l'être moral. Par son exécution artistique extraordinaire, il est digne du roi des poètes. Le traits du visage maigre et barbu au nez mince, finement découpé, dénotent beaucoup de gravité et de noblesse. Les particularités ne sont pas d'une vérité absolue, mais sont stylisées. Ce n'est pas par leur lien avec la réalité qu'elles ont de la force, mais par leurs rapports mutuels, qui donnent au portrait son caractère; rien n'est accidentel ou fortuit.
Le crâne puissant s'élève, semblable à une coupole élevée, quelques boucles irrégulières ombragent le front. La chevelure tombe avec abondance, couvrant les oreilles, encadrant tout le visage. Les yeux profonds semblent pleins de pensée. Quand on contemple attentivement la tête de Naples, on évoque une personnalité puissante, mais on sent aussi que l'imagination artistique a répandu sur les formes individuelles comme une clarté et une évidence typiques. Cet Euripide est le sublime représentant de l'humanité, et non l'homme „à l'aspect chagrin que le vin même ne pouvait égayer". Dans un autre portrait du poète (pi. 89) exécuté quelques dizaines d'années plus tard, toute l'expression du visage accuse cette humeur farouche. De ce portrait, il sera parlé plus loin.
A l'époque du plus ancien de ces portraits d'Euripide appartiennent encore: une tête d'homme barbu, à Berlin (pi. 12 b), d'une manière douce et savante; l'Hermès d'Archidamos II à Naples (pi. 11) et un portrait de général connu par plusieurs répliques. Si toutes ces œuvres, sont loin d'égaler le portrait d'Euripide en intensité et en profondeur d'expression, cela tient à la différence physique et psychique des modèles représentés. Et pourtant on retrouve quelquechose de l'aspect sombre de la tête d'Euripide dans le portrait d'Archidamos.
La manière archaïque et minutieuse de traiter la chevelure est due au copiste. Le Pellicho de Demetrios est à peine plus savant et naturaliste que les figures de généraux que nous avons citées.
A cette époque, l'art grec ne craint plus de représenter la vieillesse, ainsi que nous le prouvent les documents et les œuvres littéraires. Il y apporte une réserve noble et un réalisme atténué. Une belle tête de vieillard barbu, à Naples, (pi. 13 a) est encore dans le style du portrait d'Euripide; quelques détails discrets, superficiels, le front plissé, quelques petites rides au coin de l'œil, indiquent la vieillesse. L'impression du déclin psychologique et psychique qui nous saisit devant cette figure est due surtout au contraste entre ces yeux fatigués, aux lourdes paupières baissées et l'abondance de la chevelure bouclée. L'artiste a tiré un parti merveilleux de ce contraste.
A côté de cette débonnaire figure de vieillard, les traits imposants et énergiques de la soi-disant tête d'Eschyle (pi. 14) prennent encore plus de puissance morale et intellectuelle. Les sombres sourcils froncés sous un front ridé, la masse de la barbe stylisée augmentent extraordinairement l'expression de fermeté. Cette superbe tête fut exécutée vraisemblablement vers 440.
II existe aussi, de cette époque, une œuvre importante dont l'authenticité est certifiée par des inscriptions, l'hermès double d'Hérodote et de Thucydide (pi. 15). Le portrait d'Hérodote n'offre pas de fidélité dans la physionomie, ayant été fait après sa mort. Par contre, il donne bien l'idée de l'historien crédule et ami du fantastique qui s'est immortalisé par ses dons de conteur. Combien différente est la tête de Thucydide (pi. 17)! Les traits, ici, ont été copiés sur le modèle. Le grand front, les yeux scrutateurs trahissent le labeur incessant et austère et rendent bien la physionomie de celui qui fut un des meilleurs historiens critiques. La comparaison de ce portrait de Thucydide avec le portrait de Dexamenos est des plus intéressante, surtout par la similitude dans la manière de traiter le front. On ignore si les têtes des deux historiens appartenaient primitivement à une statue ou à un hermès.
Ce n'est pas une raison psychologique, mais bien une cause toute extérieure qui donne un caractère particulier à une tête d'homme barbu (pi. 18 a) que l'on désigne, à tort, sous le nom de tête de Sophocle. Les reproductions en marbre ont conservé fidèlement le caractère du bronze original. Le rapport étroit qui existe, spécialement
dans la manière de boucler la chevelure, entre Le second type (pi. 20) dû à la main d'un grand
cette œuvre et une tête de Zeus-Ammon", du artiste du IV" siècle nous donne un portrait dont
Ve siècle, fait supposer que ce portrait de la beauté la laideur présente une extraordinaire force d'ex-
et de la noblesse humaine est l'œuvre du célèbre pression. On se trouve en présence d'un être
sculpteur Kalamis. moral supérieur, d'une humanité sereine; les yeux
Vers la fin du Ve siècle, l'art du portrait en pénétrants, et la grande bouche entr'ouverte indi-
Grèce, comme nous venons de le voir, s'éloignait quent le don de la conversation. On aimerait à
du type de beauté consacré pour se rapprocher attribuer au puissant génie de Lysippe ce portrait
d'une conception plus réaliste, plus individuelle. magistral de Socrate dont nous avons une descrip-
On cherche davantage à rendre les formes de la tion littéraire, et cette attribution ne présente pas
nature, voire ce qu'il y a de laid, d'irrégulier, dans le visage humain. Cette nouvelle tendance influera de plus en plus sur la manière de rendre les différentes expressions physionomiques et les caractères. L'harmonie dans la beauté et dans l'eurythmie n'est plus l'idéal têvé. „Le sculpteur doit faire passer dans les traits de celui qu'il représente, le reflet de l'âme". C'est la nouvelle théorie esthétique telle que l'a formulée Socrate.
Il est intéressant de voir comment l'art grec a triomphé d'une grosse difficulté: l'exécution du portrait de Socrate. „Le visage du philosophe, laid, bizarre, et pourtant si fascinant, fut pour les artistes un véritable problème consistant à rendre la laideur, ou plutôt la beauté sans la beauté des formes" (Wilamowitz). Le rude visage de Silène, au nez camard, cachait une âme noble et pure qui enseigna au monde étonné que le bien suprême était la connaissance de la vertu. Il
Fig. 2.
Tête en bronze de Socrate.
Munich, Glyptothèque.
d'impossibilité, surtout quand on considère la manière de traiter la barbe et la chevelure.
Plus tard, le visage de Silène de Socrate subit une dernière métamorphose, dans une tête de la villa Albani, qui porte l'empreinte (pi. 21) de l'époque hellénistique. Le sculpteur, sans se soucier de reproduire fidèlement les traits, s'est efforcé de rendre, avant tout la puissance démonique et la flamme brûlante de la pensée du martyr de la philosophie; il y a employé tous les procédés réalistes d'un art savant.
Le IVe siècle est pour le portrait, l'époque la plus florissante, ainsi que nous pouvons le constater d'après les documents littéraires et artistiques.
Après quelques remarques générales sur Cléon, Colotès, Apelle et Calliklès, qui ont fait des figures d'hommes vêtues cThimation, les écrits contemporains parlent de Silanion qui fit une grande quantité de por-
ne faut donc pas être surpris de voir que, plusieurs traits. On cite comme étant de lui, les statues
siècles durant, l'art grec ait été préoccupé par l'idée des poétesses Sapho et Corinne qui ne sont
de résoudre la difficulté artistique et physionomique pas, d'ailleurs, des portraits réels; le IV' siècle
que présente la tête de Socrate. Nous ne possé- ne portait pas encore grand intérêt à la person-
dons pas moins de trois types de portraits cor- nalité féminine. Pour le portrait d'Apollodore,
respondant à trois étapes du développement artis- Silanion, selon une épigramme de Pline, semble
tique. Le premier type, représenté par le buste avoir représenté non l'homme, en bronze, mais la
de Naples (pi. 19) et le petit bronze de Munich personnification de la colère (nec hominem ex aère
(fig. 2), est un portrait du Ve siècle, fidèle et sobre fecit sed iracundiam). Un portrait de Platon, du
qui rend à merveille l'expression physique, mais même artiste, fut placé en ex voto dans l'Aca-
non l'expression morale, intense, profonde. Le demie d'Athènes. Si les têtes que nous avons
visage conserve encore de la rudesse. La forme de pu identifier, grâce à l'hermès authentique de
la barbe rappelle celle de l'Homère du Vatican. Berlin, sont des portraits de Platon (427 — 347)
et doivent être attribués à Silanion (pi. 22, 23) — un peu profonde, intelligence, un tempérament
ce qui est très vraisemblable — nous avons de combatif.
justes raisons pour ne pas trop admirer le génie Dans ces têtes, les cheveux sont encore traités de ce maître. Il nous apparaît comme un réaliste selon une manière conventionnelle, tandis que dans sobre, mais qui ne s'attache pas à rendre la person- le portrait d'Antisthène (environ 440—370; (pi. 28) nalité morale. Au premier moment, cela nous les cheveux hirsutes contribuent à donner du semble une sorte de sacrilège que de représenter caractère et jouent un rôle essentiel. Leurs formes le plus grand penseur athénien par une image si capricieuses, ainsi que le front ridé et les sourcils insignifiante, si vide; le buste est une sèche repro- arqués accentuent le manque d'harmonie de la duction du modèle, mais n'a rien d'un portrait figure. Seule, la masse de la barbe offre un ascaractéristique, chose particulièrement regrettable pect tranquille, simple, afin que notre attention quand il s'agit d'une gloire intellectuelle comme ne soit pas détournée de la partie supérieure du Platon. L'exécution de cette tète de Platon remonte visage. Un léger mouvement de la tête accentue à la première moitié du IVe siècle. l'expression d'ardeur passionnée qui anime les
C'est à cette époque aussi que le réalisme in- traits du visage; l'individualité est particulièrement
troduisit le portrait individuel dans la plastique bien rendue dans ce portrait; la sagacité péné-
funéraire; seules les figures féminines sont encore trante et la force de volonté tenace du philosophe
représentées selon un type idéal. La tête de cynique, à qui manqua toujours la grandeur morale,
guerrier barbu du tombeau de Proclès et de Pro- transparaissent merveilleusement. Une autre réplique
cléide (pi. 24) présente de nombreux traits indi- de cette tête (pi. 30a) (Vatican, Galleria Geo-
viduels, mais, comme le portrait de Platon, la con- grafica) se rapproche davantage de l'original en
ception la plus vide et la plus inexpressive. bronze par la précision du travail, mais exagère
A cette série doit se rattacher le portrait de l'expression satirique du visage, l'orateur et avocat Lysias (f en 380) (pi. 25, 26). Dans le portrait de Grec inconnu de la villa Nous en possédons deux répliques dont la com- Albani, (pi. 32) brillent les plus pures qualités paraison nous renseigne bien sur la manière de morales et intellectuelles. Quel sentiment de calme copier dans l'antiquité. L'exemplaire du musée du et de sérénité est répandu sur tout le visage, Capitole (pi. 25) est la reproduction, de conception d'une si belle architecture! Les cheveux, dont les sobre et de formes simplifiées, d'un original exécuté boucles s'enroulent gracieusement, rejoignent la après la mort. La réplique de Naples (pi. 26) se barbe de manière à encadrer un visage triangulaire, distingue par une interprétation réaliste des traits Cette réduction à la simplicité d'une forme géodu visage. L'impression qu'elle produit est un peu métrique est assez significative; elle traduit mermesquine, mais on retrouve bien la physionomie veilleusement l'élégance et l'harmonie intellectuelles de cet avocat nourri de sophistique pour lequel et morales. On retrouve quelquechose de l'idéal les scrupules de conscience n'existaient point. La grec dans ces traits auxquels l'austère travail de tête de guerrier barbu un peu brutale, du Palais la pensée n'enlève rien de la grâce extérieure, des Conservateurs (pi. 27 a) se rapproche assez de Un détail nous montre combien l'art grec de cette cette tête de Lysias par l'exécution; une certaine époque apportait de délicatesse et de sagacité ressemblance physionomique existe entre elle et dans l'exécution des particularités individuelles, une tête de Grec barbu du musée du Capitole Dans le portrait si mordant d'Antisthène, les lèvres (pi. 27 b) que l'on doit placer à une époque plus sont complètement cachées par une longue moustardive (fin du IV1' siècle). L'étude de ce portrait tache mal soignée; chez le noble Athénien de la nous montre combien, à cette époque déjà, l'art villa Albani, au contraire, elles sont dessinées grec savait utiliser ses procédés. Que l'on regarde d'une manière nette.
seulement comment les yeux et les sourcils servent L'art grec a surtout abordé et traité, sous des
à rendre les traits de caractère. Dans la tête formes diverses, le problème physionomique qui
de Lysias, les sourcils presque droits ombrageant résulte du contraste entre la mobilité de la vie
des yeux bridés, allongés, donnent au regard spirituelle et la constance des qualités de nature,
de la gravité, de l'intelligence et de la puissance; soit dans les têtes où l'humeur malicieuse et joviale
au contraire, dans la tête du Palais des Conser- est enveloppée dans un masque de laideur sauvage
vateurs, les yeux grands ouverts, les sourcils ce qui constitue le type du Silène (pi. 31), soit
fortement arqués, les oreilles épaisses indiquent dans les portraits ~ et ceux-ci ne remontent pas
avant la fin du IV' siècle dont l'expression de fondeur de l'expression morale appartient certainemisanthropie hautaine et de tristesse souveraine ment à l'école de ces deux grands sculpteurs attiques. révèle la puissance vraiment tragique d'un esprit Parmi les œuvres de l'art funéraire se trouvent supérieure brisé dans les combats de la vie (pi. 34). aussi plusieurs portraits. Citons d'abord le tom- Dans d'autres œuvres, ces contrastes sont moins beau d'Aristonaute (pi. 47) et le vieillard barbu violents (pi. 29, 30b). La figure de Socrate, de du tombeau d'Ilissos1'. C'est précisément l'épola villa Albani, semble comme un compromis qui que où l'art du portrait s'étend à la plastique réussit à faire de la laideur physique le symbole du funéraire. Les portraits de femmes même, prémartyr de la raison, au moyen d'une expression sentent des traits personnels, des signes de vieilde vie intellectuelle ardente. Où trouver, à une lesse'3. Mais les lois somptuaires de Démétrius autre époque, une œuvre qui ne pâlisse auprès de Phalère arrêtèrent, vers 315, l'épanouissement de cette admirable figure? Malheureusement, nous artistique. Quelques années auparavant fut exécutée ignorons quelles sont, dans la plupart des cas, les une œuvre magnifique de la collection Barracco, personnalités représentées, et quels artistes ont un portrait d'homme barbu, (pi. 49a) remarquable exécuté les œuvres. par le modelé de l'épiderme ridé et flétri, caractères
Une œuvre grecque originale, de premier ordre, qui nous permettent de dater cette œuvre, exécutée dans la première moitié du IVe siècle, La statue de Mausole n'est pas l'unique por-
c'est la tête en bronze de Cyrène (pi. 36) qui trait d'homme vêtu, au IVe siècle. Nous possédons,
représente un Africain éclatant de force orgueil- dans le jeune homme d'Erétrie, (pi. 51) un original
leuse et de santé, mais sans fine culture intellec- grec; l'embonpoint de tout le corps semble bien
tuelle. Outre les caractères communs à la race, être un trait personnel; la figure, au regard lan-
elle présente des traits tout individuels dans l'exé- goureux, est conforme au style habituel. Si la
cution du profil, le modelé du front et l'asymétrie forme élevée du socle ne permet pas d'attribuer à
des yeux. La manière dont est traitée la chevelure cette œuvre une date plus ancienne que le deuxième
crépue est tout-à-fait remarquable. Les yeux étaient, siècle av. J. O, d'un autre côté, le type statuaire
à l'origine, en une matière colorée et contribuaient est évidemment la preuve d'un art archaïque, certainement à accentuer la vivacité de l'expression. La statue de Sophocle qui se trouve au Latran
La statue colossale connue sous le nom de Mausole (f 352) (pi. 37) représente aussi un étranger. La longue chevelure, le regard passionné caractérisent le barbare, d'une manière plus générale
(pi. 52) est caractérisée par sa tendance au théâtral; c'est vraisemblablement celle que Lycurgue fit placer, en 330, au théâtre de Dionysos, à Athènes. On a l'impression que le jeu de la draperie a été
qu'individuelle (pi. 38). La tête fort endommagée étudié devant une glace. La pose de la tête manque
désignée sous le nom d'Artémise et qui fut décou- aussi de simplicité. On regrette de ne pas trouver
verte en même temps que la précédente, n'est plus de personnalité dans cet élégant visage d'homme
certainement pas un portrait. Nous ignorons quel du monde (pi. 54). Les trait ne sont pas encore
fut, parmi les sculpteurs qui travaillèrent au Mau- assombris par la souffrance; une gravité douce et
solée, celui qui exécuta ces statues; Léocharès est un reflet d'enthousiasme illuminent le visage. C'est
celui d'entre eux qui semble avoir été particulière- le jeune poète d'Ajax. Nous avons une autre image
ment estimé comme portraitiste; plusieurs statues du vieux Sophocle, le poète d'Oedipe (pi. 97a).
lui sont attribuées; entre autres, celles d'Alexandre Celle-là nous montre un visage de vieillard sillonné
le Grand et de l'orateur Isocrate (436 — 338) (pi. 41 a). de rides profondes; les yeux sont éteints, les lèvres
La tête d'Isocrate certifiée par une inscription, et pendent, lourdes et fatiguées, l'homme est brisé.
qui se trouve à la villa Albani est vraisemblablement de Léocharès. Malheureusement , la copie est si mauvaise qu'elle ne donne guère l'idée du génie du maître. De Bryaxis, les textes littéraires ne mentionnent que la statue deSéleucus, et de Scopas
Quel contraste entre cette tête et celle de l'hermès d'Euripide, de Riéti (pi. 89)! Là, un vieillard à l'aspect doux et résigné, ici un révolutionnaire de la pensée, un vieillard morose qui n'a pas craint de se dresser contre les dieux même!
aucun portrait. Praxitèle a exécuté pour le Céra- Nous ne savons malheureusement pas pour quel mique d'Athènes plusieurs œuvres, parmi lesquelles usage fut exécuté cet hermès d'Euripide. Suppose trouvent bien des portraits. Nous possédons sons que ce sombre Euripide ait été sculpté pour au moins une tête d'une grande beauté (pi. 46) être placé, d'après les ordres de Lycurgue, dans le qui, par la puissance de la conception et la pro- théâtre de Dionysos, à Athènes, à côté du Sophocle
jeune du Latran. Comme le contraste devait être Si ton bras avait été fort comme ta pei sée, saisissant, et comme les Athéniens devaient être Jamais l Hellade n'eût subi le Joug du Mars ma-
édon
ien:
frappés par ces effigies de leurs deux grands tragiques! Involontairement, on songe à cette parole
de Goethe: „I1 semble que la figure d'un homme Telle est l'épigramme que les Athéniens avaient
est toujours le meilleur commentaire à ce que l'on placée sous sa statue.
peut dire et penser de lui." La meilleure réplique de cette tête (Munich,
La statue d'Eschine (pi. 53) est tout-à-fait Glyptothèque) donne bien l'idée de ce que devait
différente de la statue théâtrale de Sophocle; elle être le bronze original. La barbe est coupée
est sculptée avec une sobriété qui nous frappe courte, la physionomie empreinte d'une gravité
d'autant plus que l'artiste a employé la même pose sombre et d'une énergie concentrée. La bouche
pour la tête, et la même manière de draper la toge. Il est difficile de retrouver, d'après une copie assez peu fidèle, ce que fut réellement l'Eschine original. La simplicité et la rudesse de Thermes du Vatican sont certainement exagérées.
Le visage plein et charnu est celui d'un homme bien équilibré, mais la passion et l'enthousiasme ne sont point sa caractéristique.
Ces qualités, au contraire, sont celles de son grand adversaire politique, Démosthène, dont la statue fut exécutée par Polyeucte et érigée, en l'an 280, sur le marché d'Athènes; nous connaissons cette statue par une réplique du Vatican (pi. 56 a, b) que des découvertes heureuses ont permis de bien restaurer. Démosthène a les mains jointes, la tête légèrement inclinée, ce qui donne une vigueur extraordinaire à l'expression de tension intellectuelle. Tout son être est rempli d'énergie et
de travers semble rappeler le bégaiement de sa jeunesse.
La peau ridée, inégale, de ce visage maigre et vieilli est d'un modelé tout-à-fait remarquable (pi. 57 et fig. 3).
Ce perfectionnement du modelé est dû à l'influence d'une puissante personnalité artistique, le grand Lysippe qui travaillait dans la seconde moitié du IVe siècle à l'époque d'Alexandre le Grand, et dont le nom est intimement lié à celui du grand roi.
L essor magnifique de l'art du J portrait, au temps d'Alexandre le Grand tient, sans nul doute, au changement de régime politique. La démocratie athénienne était opposée à l'individualité, tandis que la royauté lui donnera une place de plus en plus grande. Toute cette époque est dominée par la personnalité si forte du grand de passion, mais roi dont la beauté et l'aspect de héros offrait à l'art le corps est faible et maladif. La pose révèle du portrait un champ nouveau d'activité. La manière de la gaucherie et de la maladresse. Cet homme réaliste, si froide avec Silanion, prend une ampleur n'a point la belle assurance qui donnait à son magnifique avec Lysippe et Lysistrate et s'applique adversaire, Eschine, une si grande influence sur désormais à rendre des figures idéales dont Alexles foules. Comme cette figure est loin de andre le Grand sera le principal modèle. Les l'élégance théâtrale du Sophocle du Latran! Quel artistes seront inspirés par le charme de sa physionocontraste, jusque dans la manière de draper le mie; la fierté léonine de son visage, son regard manteau! L'artiste a voulu nous montrer en Démos- fulgurant, son front élevé, la légère inflexion de thène l'homme que la nature a traité en marâtre son cou vers le côté gauche, tout cela forme un et qui a dû lutter péniblement pour conquérir sa ensemble digne d'inspirer un type magnifique qui supériorité. garde pourtant une certaine individualité.
Fig. 3.
Petit buste en bronze de Démosthène.
Naples, Musée National.
Presque tous les portraits d'Alexandre tendent respire l'énergie et la passion; une noble sérénité vers un type unique. Cela s'explique par ce fait anime les traits, que ne trouble aucune agitation; que le roi ne consentit à poser que devant trois on sent la force et la fermeté d'une jeunesse déartistes: le sculpteur Lysippe, le peintre Apelle bordante. Malgré la tendance à l'idéalisation, la et le graveur Pyrgotèle. Les autres artistes furent tête est un bon portrait; le nez, la bouche et le contraints de travailler sans avoir pu étudier suf- menton ont une forme très personnelle. La parenté fisamment leur modèle; ceux qui pouvaient le de cette tête avec l'Apollon du Belvédère fait voir s'aidaient de leur mémoire pour reproduire supposer que Léocharès en est l'auteur. Il a, ensuite ses traits; les autres se servirent des gem- d'ailleurs, fait plusieurs portraits d'Alexandre. Quelle mes et des monnaies qui le représentaient. Na- différence entre cette tête et celle de l'Alexandre turellement, dans ces œuvres, l'exactitude est la du Capitule, si pompeuse, si théâtrale! Alexandre moindre des qualités et la science iconographi- est représenté sous les traits d'Hélios; l'expression que éprouve de grandes difficultés pour distinguer toute conventionnelle de ce visage manque de vie les innombrables reproductions d'Alexandre; les et de puissance.
différents artistes ont, en effet, représenté Alexandre Le type de l'Alexandre dit d'Erbach est in-
avec les physionomies les plus diverses. Les por- finiment plus réaliste (pi. 63), surtout dans la répli-
traits exécutés par Lysippe, Léocharès ou Euphranor que d'Athènes, mais le copiste a mal rendu l'expres-
n'ont pas, entre eux, plus de ressemblance que sion à laquelle il a donné trop de douceur et de
les portraits de Goethe par Trippel, Schadow ou sentimentalité. Rauch. Outre ces œuvres qui nous sont connues par
Malheureusement, on n'a pas encore pu iden- des copies romaines, il existe encore deux œuvres tifier un seul des portraits d'Alexandre dont il est dues à des artistes grecs, et qui reproduisent les question dans les textes littéraires. Par contre, traits d'Alexandre: le magnifique sarcophage de il est facile de reconnaître, dans la magnifique Sidon, exécuté sous Alexandre, où le roi est retête d'Alexandre, de Pergame (Constantinople) présenté deux fois, dans tout l'éclat de la jeunesse (pi. 59) et dans celle de Dresde (PI. 60), les élé- et de la beauté, et la statue de Magnésie (pi. 64) ments dus à Lysippe. On a trouvé récemment de la période hellénistique, où il est représenté de magnifiques médailles d'or, à Aboukir (pi. 310, à demi vêtu, tenant une épée. La tête manque n" 2) du temps de Caracalla; les têtes reproduites d'originalité, le nez et la bouche sont communs,
sur ces médailles sont vraisemblablement des copies de la célèbre statue d'Alexandre à la lance, de Lysippe, que nous connaissons par plusieurs gemmes et par un superbe bronze du musée national. La
le visage est mou et rond, et pourtant il n'est pas douteux que ce ne soit celui d'Alexandre.
A côté de ces œuvres importantes, il faut citer les nombreuses gemmes et monnaies sur lesquelles
tête d'Alexandre de Pergame représente le roi, sont reproduits les traits d'Alexandre. Outre les non plus dans la fleur de sa jeunesse rayonnante, médailles de Lysimaque (pi. 310, n" 1) qui furent mais dans un âge plus avancé, avec une expression gravées environ vingt ans après la mort du roi,
de résignation douloureuse. Le front ridé, et les cheveux tombant accentuent l'expression des yeux noyés d'ombre et profondément enfoncés. La tête d'Alexandre, de Dressel offre, au contraire, une impression de jeunesse et de fraîcheur et présente,
et qui le représentent sous les traits d'Ammon, avec des cornes de bélier, citons surtout les deux camées de Vienne (fig. 4) et de Saint-Pétersbourg qui sont de véritables chefs d'œuvre. Ici, Alexandre est représenté avec Olympias; les visages
ainsi que celle de Lysippe, une parenté évidente sont idéalisés. Les médailles et les pierres gravées
avec l'Apoxyomène de Lysippe. Nous possédons ont une grande importance dans l'histoire du por-
aussi l'hermès du chevalier Azara (Louvre) (pi. 62 b) trait pendant la période hellénistique (pi. 310,
qui, d'après l'inscription gravée sur le socle, serait n" 1 — 9); on y trouve d'excellents portraits de
un portrait d'Alexandre. Mais, même en tenant personnages historiques connus ou inconnus. Les
compte du mauvais état de cette œuvre, nous portraits de princes ressemblent souvent à celui
devons reconnaître qu'elle manque de profondeur d'Alexandre, non seulement par le visage imberbe,
et d'intensité d'expression. mais par la coiffure et la manière d'idéaliser les
La belle statue d'Alexandre qui se trouve à la traits. Il est de mode, dorénavant, de ne plus
Glyptothèque de Munich est d'une conception bien porter la barbe; seuls les philosophes refusent de
différente, et comme romantique (pi. 61). Le visage suivre la mode; les princes d'Orient aussi sont
souvent représentés avec leur barbe. Il suffit de sont bien connues, grâce aux médailles, avec leurs
jeter un rapide coup d'ceil sur les médailles des visages gras et leurs grands yeux largemen ouverts.
Séleucides et des Ptolémées pour voir combien On trouve également des têtes d'une beauté plus
le type d'Alexandre a influé sur la manière de idéale mais beaucoup ont un caractère individuel,
concevoir et d'exécuter les portraits. Cela se Quel charme possède, entre autres, le profil de
remarque en particulier dans la manière de traiter jeune fille si espiègle, d'une gemme de St. Péters-
les yeux en renforçant la puissance d'expression bourg (fig. 9 et 10)!
par des sourcils épais et des paupières largement Les statues féminines du même temps qui se
ouvertes, et dans le désordre de la chevelure. conforment toujours au type de Praxitèle et de
A côté de têtes remarquables par leur expression Scopas sont d'une individualité beaucoup moins
d'intelligence, de noblesse ou d'énergie (Démétrius marquée. L'interprétation individuelle des traits
Poliorketès 306 — 283, Philétaire, Antiochus Ier du visage n'a, à proprement parler, pas été tentée
281 — 261, Ptolémée Ier 305 — 285, Ptolémée II une seule fois. Sans doute, les tentatives de por-
Philadelphos 283 — 247, Persée 178 — 168, il existe traits qui recherchait le plus la ressemblance indi-
une nombreuse série de portraits où la nature viduelle conservent pourtant quelquechose du type
humaine est rendue avec plus de simplicité, plus de naturel. Quel portrait merveilleux que celui de Mithridate IV (220—185) (pi. 310, n° 7) avec sa physionomie de rude barbare , et sa sauvage hardiesse! Quelle passion contenue et quelle sombre énergie animent les traits de Mithridate le Grand (120 — 63) sous une chevelure épaisse et mal peignée!
(pi. 310, n° 8). Ce visage est empreint d'une grandeur saisissante; l'implacable ennemi des Romains a été magistralement portraituré par l'artiste grec. Ces figures respirent l'intelligence, la force, la santé;
Fig. 4.
Alexandre le Grand et Olympias.
Camée de Vienne.
grec général. Les Grecs ont, pour l'exécution des portraits d'hommes et de femmes une conception bien différente; à ces dernières, ils attribuent presque toujours l'expression de leurs qualités propres, la grâce et la beauté dans tout leur éclat. La personnalité psychique est faiblement rendue, même chez les femmes d'une intelligence supérieure. Les visages des statues de poétesses de Silanion, Lysippe, Céphisodote, Nicératos etc., ont une expression assez semblable à celle de la belle tête de Catajo avec la couronne de lierre14. La tête
il en est d'autres, de personnalités inconnues, de Florence (pi. 65 a) caractérise particulièrement
mais qui ont une grande valeur par la manière bien l'art du portrait féminin pendant la période
dont sont rendues l'humeur chagrine, l'inquiétude, hellénistique.
la nervosité maladive. Il serait intéressant d'ap- Ce n'est pas seulement jusque sous Alexandre
profondir l'étude des physionomies dans les por- le Grand que l'on a fait des portraits selon un
traits de la période hellénistique, afin de montrer type conventionnel; on a continué longtemps sous
quelle richesse de procédés a possédée l'art grec la période hellénistique. Dans le portrait de prince
pour rendre, non seulement les attitudes du corps, qui se trouve à Naples (pi. 69) et dont l'attribution
mais toute la vie psychologique et intellectuelle n'est pas certaine, la physionomie enthousiaste et
(fig. 5, 6, 7, 8). la distinction s'allient à la corpulence physique.
La grande quantité de portraits féminins sur Dans la tête de bronze de Séleucus Nicator Ier
les médailles et les gemmes s'explique par la (pi. 68) l'énergie indomptable est poussée jusqu'à
place que tiennent les femmes à la cour des princes. la cruauté sombre et implacable , en particulier
C'est l'époque des femmes célèbres, Bérénice I!ère, dans l'exécution des sourcils froncés et des yeux
Arsinoé II, Laodice, Cléopatre. Les têtes très qui semblent lancer des éclairs. Le menton saillant
caractéristiques de Bérénice Iière et Arsinoé II nous est un trait tout-à-fait individuel. Le bronze de
Naples (pi. 74), révèle une nature efféminée, mélancolique; il a longtemps passé pour une tête de femme, à cause des boucles en tire-bouchon qui ont d'ailleurs été restaurées. La tête de marbre d'Herculanum (pi. 70) que l'on croit être celle de Philétaire de Pergame est remarquable par l'expression dédaigneuse des lèvres. Toute la physionomie de ce prince exprime la passion; le crâne court, le visage large et charnu, les petits yeux perçants, la courbure du nez, le cou puissant, trahissent un caractère décidé, dont la force de volonté et l'opiniâtreté confinent à la brutalité.
sion est pourtant différente; au lieu de la passion, nous avons ici l'image de la résignation, de la gravité pensive, une nature de contemplateur. Cette tête se rapproche de celles de Lysippe et de celles de toute la période hellénistique qui dénotent une tendance importante dans l'art du portrait; tendance qui consiste à rendre, de la manière la plus exacte, la réalité apparente, plutôt que les grands mouvements de l'âme.
Déjà le génie de Lysippe avait brisé les barrières qui entravaient l'art grec. A l'époque de la philosophie d'Aristote et de la poétique de
Fig. 5. Fig. 6.
Gemmes hellénistiques avec portraits romains.
Fig. 7.
Fig. 8. Sextus Pompée.
Gemme portant la signature de l'artiste Agathang-elos.
Nous avons déjà eu souvent l'occasion de remarquer comment l'art grec a su se servir de la chevelure pour accentuer l'expression des physionomies. La tête d'Attale I" de Pergame (pi. 75) en est un exemple excellent.
Dans la composition originale , cette tête avait des cheveux lisses et tombants; (pi. 75 a) plus tard on ajouta autour du front une
Fig. 9.
Arsinoé III (?).
Gemme hellénistique.
Paris, Cabinet des médailles.
Ménandre, l'art aussi devient plus réaliste. Nous avons déjà parlé des portraits d'Alexandre , de Socrate, de Lysippe. Les portraits conventionnels des sept sages qui, d'après certains documents seraient attribués à Lysippe, n'ont encore pu être identifiés. Il en est de même pour l'hermès de Bias (pi. 77) à l'aspect robuste, rude, à la phy-
Fig. 10.
Grecque inconnue.
Gemme hellénistique
Saint-Pétersbourg", Ermitag-i
couronne de boucles. L'aspect primitif, agréable sionomie pessimiste, et pour l'hermès de Périanet un peu mou, acquiert ainsi une vigueur dre (pi. 78) qui rend si parfaitement l'expression
puissante, une grandeur imposante, et en même temps, les marques de vieillesse disparaissent. Cet exemple est fort instructif, il nous renseigne sur les procédés artistiques des Grecs; ce n'est point pour suivre un caprice de la mode, mais par un sentiment artistique très fin que ce changement de coiffure a été exécuté.
d'une nature nerveuse aristocratique. De toutes les statues d'athlète de ce maître, à Olympie, on n'a conservé que le socle orné de reliefs de la statue de Polydamas. Citons encore deux œuvres magnifiques: la tête en bronze d'un lutteur d'Olympie (pi. 79) et un marbre de Copenhague. La tête en bronze d'Olympie est un original grec de
Le magnifique portrait de Vienne (pi. 76) prouve premier ordre qui unit une exécution soignée à
aussi l'importance de la chevelure dans la défini- l'observation très exacte de la nature. Notons
tion d'une personnalité. Les cheveux tombent de en particulier la richesse de forme dans le modelé
chaque côté et encadrent un front ridé; l'ensemble des yeux, des sourcils froncés, des lèvres charnues,
rappelle la tête d'Alexandre de Pergame. L'exprès- et des plissures de la peau aux coins des yeux.
Nous constatons aussi une conception nouvelle Rien que dans la manière d'asseoir sa figure et de
dans la manière de traiter la chevelure embrous- lui faire tourner la tête d'un air stupide l'artiste
saillée, hirsute. La physionomie entière réfléchit fait preuve d'une remarquable faculté d'observation.
la force physique brutale. On croit voir un ath- Les détails sont rendus avec une fidélité scrupu-
lète en exercice, avec les yeux injectés de sang, leuse; la musculature puissante du corps, les grands
le visage couvert de sueur, le nez tuméfié. On pieds disgracieux, trahissent la profession de l'ath-
peut aussi ranger parmi les portraits du style de lète, de même que les égratignures et les traînées
Lysippe une copie d'après un bronze original, à de sang du visage meurtri par les coups de poing;
Delphes (pi. 80). les oreilles sont tuméfiées au point d'en être in-
C'est Lysistrate, frère et élève de Lysippe, qui formes et les lèvres s'ouvrent pour respirer avec
a poussé jusqu'aux limites extrêmes la tendance force, comme après un travail fatigant (pi. 86).
croissante au réalisme. Ainsi que l'a dit Pline, il Malgré la forte personnalité, la parenté avec cer-
considère que le but du portrait est de rendre tains types d'Héraclès est évidente dans le visage,
exactement la ressemblance en ne négligeant au- Les cheveux sont traités à la manière de Lysippe.
cune particularité; il s'est servi de l'art du moulage Ces statues montrent clairement que les tenta-
pour rendre les traits du visage avec une plus tives réalistes de Lysistrate ne présentaient aucun
rigoureuse exactitude, perfectionnant ensuite les danger pour la plastique grecque, la tradition con-
détails de la copie ainsi obtenue. Par ce pro- trebalançait leur influence. D'ailleurs grâce à la
cédé, le travail de l'artiste se borne, pour ainsi justesse incomparable de leur vision, les artistes
dire, à la retouche. Les formes sont représentées grecs comprirent que la copie de la réalité ne
avec une objectivité sèche, consciencieuse, mais doit pas chercher seulement l'exactitude extérieure,
le visage n'est plus l'instrument merveilleux sur mais le caractère individuel. Des têtes de philo-
lequel se jouent et se reflètent les sentiments de sophes et de poètes de la période hellénistique qui
l'âme; il n'est que l'assemblage fidèle des formes allient le rendu de l'expression intellectuelle à
physiques. l'exactitude des traits nous en fournissent de nou-
La tête de bronze découverte à Antikythera velles preuves; ils nous offrent des œuvres où la
(pi. 81) est un bon exemple de la nouvelle manière beauté est composée avec des éléments de laideur,
artistique. Les traits du visage ne nous montrent chose qui paraissait inconciliable. Les types de
que la laideur du vieux philosophe; les cheveux professeurs et de philosophes grecs étaient bien
aux boucles embrouillées qui pendent sur le front, loin d'avoir la beauté d'Apollon. 11 suffit, pour
sont particulièrement remarquables; malgré tant de s'en convaincre, de regarder les portraits du musée
réalisme, les particularités individuelles sont traitées de Naples et du musée du Capitole. Malgré la
d'une manière vivante, ingénieuse; c'est du vrai laideur des traits, ces têtes seront éternellement
art grec, et combien différent de l'art romain, malgré l'incarnation magnifique de l'humanité pensante et
son réalisme et sa sincérité! cette tête devrait se agissante; la puissance intellectuelle anime les traits
trouver dans tous les recueils d'art pour répondre fanés et les visages fatigués. On a souvent donné
victorieusement à ceux qui pensent encore que le nom d'idéalisation à cette manière des artistes
l'importance de la plastique grecque s'est épuisée grecs qui inclinait toujours à ramener l'individualité
avec son grand type artistique. à une physionomie générale, au lieu de se borner
Après Lysippe, la représentation des formes à rendre des traits particuliers. Mais les incom-
individuelles ne se borne plus au visage, mais parables chefs-d'œuvre de l'art grec sont là pour
s'étend à tout le corps. Que de personnalité, par s'opposer à cet axiome suranné. Le portrait de
exemple, dans le corps puissant et si vivant de la caractère est la plus belle manifestation de l'art
statue d'un prince hellénistique du Musée National du portrait.
de Rome (pi. 82) et comme le visage rempli de Les quelques portraits hellénistiques qui nous
jeunesse ardente et de force contenue, couronne sont parvenus et qui représentent des philosophes
magnifiquement ce beau corps (pi. 83, 84)! Il et des poètes connus nous montrent avec quelle
se dégage une impression non moins profonde de maîtrise l'art grec a su parcourir la gamme si variée
la statue en bronze d'un lutteur au repos, assis des expressions physionomiques. Dans ces por-
(pl. 85) qui se trouve dans la même salle du Musée traits dont l'expression est si parlante qu'elle
National, ce qui facilite la comparaison. L'œuvre équivaut à une analyse littéraire, on trouve certains
tout entière est dominée par la brutalité du modèle, traits, certains accidents qui prouvent que les Grecs
comprenaient parfaitement le charme pénétrant des exécutés. Le mouvement de la chevelure qui
discordances de la nature. ombrage la figure trahit un effort visible pour
Le portrait d'Aristote (384 — 322) (pi. 87, 88) atteindre un effet impressionniste,
réalise magnifiquement le véritable type de savant. L'art grec a immortalisé les traits de personnalités
La structure du crâne puissant qui saille des deux moins sympathiques. Au musée du Capitole se
côtés révèle un grand talent d'organisation; le trouve une tête d'homme barbu (pi. 35) où se lit
visage aux petits yeux pétillants, la barbe courte une cruauté féroce, impitoyable. Quel contraste
et soignée, les cheveux qui couvrent une grande avec la tête fine et pensive d'Epicure ou avec le
partie du front annoncent l'esprit critique et la visage grave et doux, l'élégance nonchalante d'Her-
tendance à l'ironie. „Nous croyons facilement que marchos (pi. 102 et fig. 14)!
cette grande bouche mobile qui semble ne se taire Le portrait du stoïcien Zenon a un caractère
qu'à regret, fut capable de prononcer les propos de grandeur extraordinaire (pi. 104 et gravure 13).
mordants que Platon dut essuyer. C'est une vraie Les yeux profonds semblent lire au loin; le visage
bouche de professeur, alerte, prête à la dispute, amaigri, les joues flétries trahissent un esprit qui
raisonneuse, la bouche qui convient au maître de cherche avec passion la vérité et ne la trouve que
la dialectique; le menton proéminant trahit l'obsti- dans la douleur; nous voyons un mélange de sensi-
nation; au dessus de ces traits humains, s'élève bilité et d'inquiétude chagrine, expression que nous
majestueusement la puissante coupole, siège du observons, de nos jours, sur bien des physionomies.
vovç, qui semble vouloir jaillir du crâne trop étroit." Les cheveux plats et la baibe lisse conviennent bien
(Studniczka.) La tête d'Euripide de Riéti, à l'aspect à cette tête. La manière est maintenant bien diffé-
renfrogné et chagrin, ne peut se séparer de celle rente de celle employée dans têtes précédemment
d'Aristote, au point de vue du style (pi. 89). Ces étudies: les nouveaux problèmes inspirent aux
deux portraits datent certainement de la même artistes de nouveaux procédés qui seront employés
époque, environ la seconde moitié du IVe siècle. avec la même perfection. Les artistes grecs ont
La manière énergique dont est traité l'épiderme, reproduit aussi les traits de personnalités plus dans le portrait de Théophraste (environ 372 — 287) effacées, avec la même maîtrise. Quelle cxpresde la villa Albani (pi. 96 a) fait penser qu'il est sion débonnaire, placide et satisfaite que celle du aussi de l'époque d'Alexandre. La physionomie vieillard qui se trouve à Copenhague (pi. 90)! Le épanouie ne donne certes pas l'impression d'une modelé de l'épiderme graisseux, ridé, des plissures intellectualité bien profonde; il semble plutôt que au coin des yeux témoigne d'une excellente obl'homme n'a point pris la vie trop au sérieux. Au servation et d'une grande habileté (cf. pi. 91 a), contraire, sur le portrait du philosophe Epicure La physionomie de Chrysippe, le plus grand (342 — 270) (pi. 100, 101a et fig. 11) nous lisons représentant de la philosophie stoïcienne, nous a les signes du plus austère travail de la pensée et été conservée dans plusieurs répliques (pi. 116). d'une grande maîtrise de soi, acquise après de rudes Nous nous trouvons en présence d'un excellent combats intérieurs. Le philosophe est représenté portrait qui rend à la fois la physionomie du savant dans un âge fort avancé. Le crâne est d'une Ion- subtil, qui a produit une œuvre considérable et gueur élégante, le nez finement découpé; le visage la faiblesse de l'homme. On a tenté d'identifier mince, les yeux creux, le contour irrégulier des des statues de Chrysippe en se servant d'une sourcils donnent à la physionomie un aspect souf- description de Sidoine Apollinaire qui le représente freteux et débile. Nous savons d'ailleurs combien „les doigts rapprochés comme pour indiquer un Epicure était faible, physiquement. Mais sur ces nombre" (digiti propter numerorum indicia contrats fatigués, on voit une sérénité résignée, apaisée, stricti). Une statue qui représente le philosophe pleine d'une gravité indulgente; tout est dominé assis, la main tendue, serait l'œuvre du sculpteur par cette harmonie morale qu'Epicure considérait Eubulides, et la statue d'un philosophe assis, du comme le seul moyen d'atteindre le bonheur. Louvre, restaurée avec une tête étrangère, qui
Nous possédons aussi une tête anonyme, au correspond à cette description, serait la copie de
Louvre (pi. 103) qu'il est intéressant de comparer cette œuvre. Le projet de restauration de Milch-
à la précédente parce qu'elle donne bien l'image hôffer la donne une idée approximative de l'ori-
d'un philosophe cynique à l'extérieur négligé, ginal perdu.
hirsute. Les yeux, les boucles qui tombent en Le portrait du célèbre orateur et dialecticien
masse épaisse sur le front sont magistralement Carnéade"' date du IIe siècle av. J. C. On n'en
Fig. 11. Petit buste en bronze d'Epicure.
Naples. Musée National.
possède qu'un moulage; l'original fut perdu au début du XIXe siècle. La tête, légèrement tournée de côté et un peu levée, faisait originellement partie d'une statue assise. Carnéade est représenté dans sa vieillesse, avec le front ridé et les yeux creusés; son visage dénote un esprit actif dont la vivacité et l'ardeur ne sont point éteintes par le poids des ans. Les lèvres éloquentes qui semblent prêtes à parler ont un caractère tout individuel. Cette œuvre est remarquable par une certaine sécheresse de conception et de modelé, ainsi que par un effort visible de simplification. La série des portraits de poètes hellénistiques qui nous ont été conservés s'ouvre brillamment, au début du IIIe siècle par une œuvre de premier ordre. A l'aide de médaillons en marbre d'une époque postérieure on a pu identifier un portrait, dont nous possédons plusieurs répliques, celui du grand poète attique Ménandre, à la physionomie d'une si merveilleuse finesse (pi. 105 — 107). En contemplant cette œuvre due à une main extraordinairement habile, on songerait volontiers à la statue de Ménandre exécutée par les deux fils de Praxitèle, Céphisodote et Timarque, qui, d'après les documents littéraires, avait été placée au théâtre
d'Athènes. Mais l'exécution de la tête indique plutôt, comme auteur de ce portrait, ur artiste de l'école de Lysippe. Nous n'avons point ici la figure d'un travailleur acharné, d'un savant sec et renfermé; au contraire, nous voyons un homme à la physionomie ouverte, intelligente, au port distingué, élégant. Les paupières se baissent, comme fatiguées, l'épiderme a le frémissement de la vie ; tout donne l'impression d'une vive sensibilité. Il n'est pas jusqu'à la chevelure négligemment rejetée sur le côté qui ne contribue à accentuer l'expression générale. Toute la physionomie est empreinte de noblesse et de distinction, qualités qui furent au plus haut point celles de Ménandre. Ce n'est point là l'homme aux épigrammes mordantes, le caricaturiste plaisant et agressif tel que l'on se représente volontiers le poète comique. , .Ménandre représente l'éternelle folie humaine non point par la grimace qui se reflète comme dans un miroir, mais par le sourire résigné d'un esprit supérieur" (Wilamovitz). Il y a comme une teinte de misanthropie répandue sur la physionomie de ce poète.
On possède aussi un portrait de Ménandre sur
Fig-. 12. Petit buste en bronze de Métrodore.
Naples, Musée National.
un bas-relief du Latran (pi. 108). Il est représenté au centre du bas-relief, dans le recueillement de son cabinet de travail, à côté de sa bien-aimée Glycère.
La passion des lettres qui allait grandissant, à l'époque hellénistique, et le besoin nouveau de peupler les bibliothèques de statues d'écrivains et de poètes du passé ont beaucoup contribué à la nombreuse production de portraits conventionnels. Très souvent, l'artiste ne possédait aucun renseignement iconographique sur celui qu'il lui fallait représenter. Il était donc réduit à créer son modèle. Ces portraits n'ont, par conséquent, aucune valeur documentaire historique, ils nous donnent seulement l'impression, le caractère, et comme la synthèse morale du portrait de l'écrivain ou du poète. Il en est ainsi pour le portrait du vieil Homère (pi. 117, 118 a). La tête est le symbole, en quelque sorte, du génie poétique, et l'expression générale caractérise si merveilleusement le vieillard aveugle qu'il est impossible, lorsqu'on a vu cette œuvre, de se représenter Homère sous d'autres traits. Cette tête date d'une époque où l'art grec savait rendre à la perfection toutes les formes extérieures
I'hût. Bro*
Fig. 14. Petit buste en bronze d'Hermarchos.
Naples, Musée National.
Fig\ 13. Petit buste en bronze de Zenon.
Naples. Musée National.
(second siècle environ av. J. C). Que l'on remarque avec quelle maîtrise est rendue l'infirmité du vieil aveugle. Le poète dont les yeux sont éteints et la bouche entr'ouverte semble ébloui par une vision intérieure.
Un portrait idéal dont la conception rappelle celle du portrait d'Homère, est celui du soi-disant Sénèque (pi. 118b, 119, 120). Le buste de poète couronné de lierre qui se trouve au musée national nous prouve que c'est bien un poète que l'artiste a voulu représenter en sculptant cet homme à l'aspect morose, souffreteux, mal soigné. Hypothèse qui est encore renforcée par ce fait que la même image se trouve jointe à celle de Ménandre, en un hermès double de la villa Albani (pi. 105 a). Mais on n'a pas pu, prouver cette identification. Le visage avec ses lèvres ouvertes et ses yeux douloureusement levés donne une impression de sécheresse, de petitesse morale, quand on le compare à celui d'Homère. Au lieu de la grandeur intellectuelle et morale, nous voyons ici le mécontentement chagrin et déplaisant. Nous admirons l'artiste pour le modelé réaliste et magistral de la figure, mais nous avons quelque peine à placer ce poète, sous de tels traits, parmi les gloires du
genre humain. Son extérieur inspire vraiment trop sincérité que d'élégance et de raffinement; le
peu de sympathie. visage ridé dont le front est couvert de boucles
L'art grec, aux quatrième et troisième siècles en désordre, l'expression dure, un peu sauvage,
av. J.-C, ne s'est pas borné à représenter fidèlement sont remarquables. Le vêtement que la main retient
les visages. Les quelques statues qui nous sont d'un geste brusque, sans chercher l'élégance des
parvenues nous montrent que les formes du corps plis, contribue à donner une expression de force
ont été traitées avec exactitude et d'une manière et, pour ainsi dire, de pesanteur, à toute la figure,
tout individuelle. Déjà la façon dont les figures Burckhardt a bien raison de dire que cette statue
sont posées, ou se meuvent, est une indication est un bon spécimen de la manière dont les Grecs
du caractère. Que l'on compare, à ce point savaient ramener les traits d'une figure à l'ex-
de vue, la statue assise d'un poète chantant (à pression d'un caractère.
Copenhague) (pi. 109 a) et la magnifique statue La statuette de Diogène, le fondateur de l'école
de philosophe assis (Aristippe? — tète étrangère, cynique (414 -323) (pi. 113) est presque une statue
romaine) du palais Spada (pi. 109 b). Quel con- de genre réaliste. Cette sculpture n'a pas été exé-
traste saisissant dans les poses qui expriment ad- cutée du vivant du philosophe proscrit et a probable-
mirablement, l'une l'exaltation sentimentale du poète ment orné, à l'origine, la galerie de quelque Grec
et l'autre la puissance de réflexion, rien que par enthousiaste de la doctrine cynique. Aussi ne faut-il
la manière d'asseoir le personnage. Le mouvement pas lui accorder de valeur d'authenticité. Diogène
de tête du poète accompagne le mouvement des est représenté complètement nu, c'est un vieillard
bras; le philosophe, au contraire, est assis, le corps courbé, disgracieux, dont le visage à la longue
courbé, la tête appuyée sur la main, dans une barbe s'incline sur la poitrine. Le manque systé-
attitude simple et naturelle. Ces deux figures sont matique de soins, l'insuffisance de nourriture ont
pleines de richesses plastiques. complètement déformé le corps. Les traits du
La statue du poète comique Posidippe (pi. 110a) visage reflètent l'intelligence et l'humeur chagrine,
est une excellente figure assise du troisième siècle, Par son style, et par la conception, cette statuette
„une reproduction fidèle de la nature et non une de Diogène appartient aux portraits de genre de
copie réussie par hasard, car chaque trait est l'époque hellénistique. En se fondant sur une
plein de la plus fine individualité. L'attitude vague ressemblance avec la tête de cette sta-
disgracieuse et affaissée, la draperie négligée et tuette, on a identifié comme étant des portraits
sans apprêt, le mouvement gauche du pied qui de Diogène deux autres têtes (pi. 114a, b). L'une
se retire en arrière, tout indique une nature simple serait, si l'on accepte cette attribution, un portrait
et sincère." Les cheveux sont coupés courts sur contemporain du philosophe, de la deuxième moitié
le front (pi. 111a); la physionomie amère est celle du quatrième siècle (pi. 114 a) qui a une parenté
d'un homme d'une cinquantaine d'années qui a assez étroite avec un magnifique portrait (autrefois
souffert moralement et physiquement et qui a con- dit portrait d'Aratos) qui se trouve à la villa Albani
centré toute son énergie sur le travail de la pen- (pi. 99).
sée. „Au premier moment nous pouvons être Toute une série d'œuvres que l'on avait attri-
surpris d'apprendre que celui qui est représenté buées aux Romains sont, en réalité, des œuvres
avec cette expression d'amertume et ces yeux de la période hellénistique. Citons entre autres
abattus est le célèbre poète comique Posidippe; le splendide portrait du Louvre que l'on a cru
mais les études iconographiques, nous apprennent longtemps être celui de César et qui est celui
combien il est fréquent que la physionomie d'un d'Antiochus 111 (pi. 123). Toute la force de volonté,
homme soit en contradiction absolue avec l'image la nervosité, la nature violente et impulsive du
que nous nous formons de lui, d'après ses œuvres" modèle sont admirablement rendues dans les traits
(Amelung). fins et amaigris. De même, à une figure couronnée
La magnifique statue dite de Zenon, qui se de laurier (124b) dont le visage jovial est celui
trouve au musée du Capitole diffère beaucoup de d'un brave homme débonnaire, il faut retirer le
la précédente (pi. 112 b). La puissance de con- nom d'Auguste pour lui donner celui d'un prêtre
ception et l'habileté de l'exécution sont les qua- de Dionysos.
lités qui distinguent l'œuvre grecque originale. La Lorsque Sylla conquit Athènes, la civilisation
structure du corps trapu, la raideur de la pose romaine pénétra en Grèce. De nouveaux devoirs
révèlent un homme qui a plus de droiture et de s'imposèrent alors à l'art grec; les artistes se mirent
au service des riches conquérants romains, mais leur art resta essentiellement grec-hellénistique, même lorsqu'il fut transplanté en Italie. Ce n'est donc point par hasard que la soi-disant tête de Junius Brutus, du Palais des Conservateurs (pi. 128a) semble apparentée au portrait du stoïcien Posidonius, d'Apamea (135 — 46), de la même époque, par le style et le retour aux antiques formes simplifiées. C'est dans ces conditions que furent exécutés le portrait de Junius Brutus (pi. 128 a) au Palais des Conservateurs et le portrait du stoïcien Posidonius (pi. 126).
Nous manquons malheureusement de documents
un grand intérêt. La gravité de l'expression s'explique, pour les portraits romains, par la nature morale de ce peuple puissant, sain et énergique. Ceux que nous voyons ainsi représentés sont de vrais types de Romains; par contre, le modelé, le sentiment plastique, la clarté, la perfection de l'exécution, sont des éléments grecs. Le portrait romain se rattache étroitement au portrait hellénistique; entre eux, aucune cassure, rien que le développement continu.
Sans doute, l'Italie possédait les éléments nécessaires pour qu'un art national du portrait pût se développer, mais il lui manquait les conditions
authentiques pour une étude approfondie sur les intérieures qui déterminent une puissante éclosion œuvres du dernier siècle av. J. Ch., ce qui nous em- artistique autonome. C'est la force féconde de pêche de savoir exactement ce que l'art romain doit l'hellénisme qui donne un tour artistique aux à l'art grec et comment les traditions hellénistiques œuvres grossières inspirées par le sentiment relis'implantèrent en Italie. Dans l'art du portrait, les gieux. Les masques de cire, appelés portraits Grecs ont préparé la voie aux Romains; nous en d'ancêtres, que les Romains conservaient dans avons la preuve dans quelques figures de marbre leurs atriums, dans de petits temples de bois, d'Athènes, dont il serait difficile de dire si elles n'étaient, aux premiers temps de la république, représentent des Grecs ou des Romains; et jusque que des moulages grossiers et primitifs. On y redans la composition du vrai type romain, le génie connaît le goût des détails, des particularités, qui grec a prononcé la première et décisive formule, se concilie avec une conception d'ensemble de la car les plus anciens et peut-être les plus beaux figure. Les portraits d'ancêtres des Romains, à cette portraits romains qui furent jamais exécutés sont époque, ne devaient guère différer des figures de
sarcophages étrusques qui, malgré leur grossièreté d'exécution, rendent avec beaucoup de vérité et de réalisme les traits du visage. La conception différente de la figure féminine qui correspond à l'esprit bourgeois, un peu vulgaire, des Etrusques, a produit d'intéressants portraits. Citons avant
ceux qui furent gravés sur les gemmes hellénistiques (figures 5, 6, 7, 8).
Entre la plastique romaine du temps de la république, et celle de l'art hellénistique, il y a une tout le magnifique groupe du monument funéraire différence essentielle. Pour l'expliquer il faut de Volterre (fig. 15) qui représente deux époux; étudier un problème de la plus grande importance l'homme, à l'aspect débonnaire, paisible, est reau point de vue de l'histoire de l'art: quel est présenté face à sa femme; celle-ci n'est plus toute l'élément romain dans l'art du portrait sous la repu- jeune, ses traits sont fanés, on la sent prompte à la blique? Les œuvres de cette époque sont elles, dispute, vive, acariâtre, et tous ces traits de caracen quelque sorte, les avant postes de l'art occi- tère sont fort bien rendus. Le plus ancien pordental nouveau en opposition à l'art oriental trait romain qui nous soit parvenu, la soi-disant hellénistique? Faut-il chercher là, ou ailleurs les tête d'Ennius, provenant du tombeau des Scipion 1', sources de l'art romain? Autant de questions à sur la voie appienne, est plus récent; il date du
résoudre pour pouvoir juger en connaissance de cause l'art du portrait à Rome.
On est tenté de croire que ce qui caractérise l'art romain, c'est un réalisme plus sec, plus mi-
deuxième siècle av. J O, mais ne présente guère de caractère individuel et se rapproche beaucoup des œuvres de l'art étrusque. Pour l'étude de l'art romain national, indigène, à l'époque où la Grèce
nutieux, et une gravité sobre dans l'expression; le n'influe pas encore sur lui, cette œuvre primitive,
caractère de l'art est plutôt ethnique que psychique maladroite, est un excellent document, et personnel; mais il s'agit ici de représenter les Lorsque l'hellénisme s'empara triomphalement
fondateurs d'un peuple nouveau dont les physiono- de l'art romain, au premier siècle av. J. C, l'art
mies, bien que très différentes des figures grecques étrusque disparut presque aussitôt. L'art romain se
si vivantes et si spirituelles, présentent aussi perfectionne si rapidement qu'il se trouve bientôt
en mesure de résoudre victorieusement les plus leur maintien grave et digne. La tête de l'orateur difficiles problèmes de la plastique. Les procédés (pi. 131) a, malgré l'habileté de l'exécuticn, quelles plus parfaits de l'art hellénistique sont adoptés que chose de mesquin et de superficiel. Par contre, par l'art romain et c'est ainsi que l'art occidental le portrait de l'acteur Norbanus Sorix (pi. 130) de romain-national s'affirme comme vraiment grec. Pompei, exécuté vers 80 av. J. C. a une expression
Nous connaissons les masques de cire des bien plus calme et noble; une simplification intelancêtres autrement que par les descriptions de ligente rend merveilleusement claire et pénétrante Polybe; parmi les monuments qui ont subsisté, la structure intérieure et extérieure de la charcitons d'abord une statue en toge du palais Bar- pente du visage.
berini, à Rome (pi. 127 a) qui tient dans chaque La tête de bronze du palais des Conservateurs,
main un buste en cire d'ancêtres défunts. La forme à Rome (pi. 128 a) désignée à tort sous le nom des petits temples en bois se voit dans les niches de junius Brutus est l'image frappante d'un Romain où étaient placées les deux portraits du tombeau honnête, prudent et froid, à l'aspect un peu rustique. des Hatériens (pi. 225a, 237a). C est dans les Le visage barbu, vieilli, le front couvert de chebas-reliefs des tombeaux que nous pouvons le veux plats, les sourcils rudes, les grandes oreilles, mieux voir quelle fut l'influence des masques de tout dans cette figure parle d'existence laborieuse cire sur l'art du portrait romain (pi. 133, 134). et de soucis. Combien sont expressifs les traits Même dans les cas où les motifs des draperies âpres, austères et les yeux au regard triste! Les
formes précises, le style de la chevelure font tellement penser aux œuvres grecques du IVe siècle, que l'on peut croire que cette tête est une sculpture grecque , opinion qui ne semble point autorisée par des arguments physionomiques.
A l'époque où fut exécutée cette œuvre, au premier siècle av. J. C, on constate un retour
Fia. 15.
Figures d'un sarcophage étrusque à Volterre.
féminines sont empruntés à la manière grecque (pi. 134, la femme de Vibius, motif de la Pudicité) l'expression dure et sèche, la fixité des traits trahissent le travail d'après moulage.
Nous avons ici le type caractéristique de la petite bourgeoisie romaine. L'influence hellénistique eut comme première conséquence, de changer la forme des images d'ancêtres, à partir du premier siècle av. J. C. ; nous vers les anciennes formes, une protestation contre voyons dorénavant toute une série de bustes, les excès de l'art hellénistique. Cette transformédaillons (imago clipeata), hermès, où les gens mation ne se remarque pas seulement dans des sont représentés habillés, demi vêtus, ou nus. œuvres isolées, mais dans tout un groupe de pro- On imite les types grecs, jusque dans la ma- ductions artistiques; par exemple, dans la tête de nière de draper la toge. De même, les statues Posidonius et la tête d'homme barbu du musée en cuirasse et les statues équestres (pi. 152, 153, de Naples (pi. 128 b) que l'on a pu prendre pour 156 a, 184 a, 246 a) ont une origine hellénistique. une tête de Grec aussi bien que pour une tête
La belle statue de bronze de Métilius (dit Ar- de Romain, et dont la physionomie a une proche ringatore) à Florence (pi. 129b) date de l'époque parenté avec celle de la figure en bronze du Palais des guerres puniques et malgré son inscription des Conservateurs; la manière de porter la barbe étrusque, elle marque la transition entre l'art étrus- est celle du Ier siècle avant J. C. et conforme aux que et l'art romain. Elle représente un homme anciennes modes. C'est vers 300 que les premières âgé qui accompagne ses paroles d'un geste animé frisures firent leur apparition à Rome et à partir de la main droite IS. La pose un peu maladroite, du deuxième siècle environ, que la mode de se la gaucherie de la draperie du vêtement trahissent raser devint générale.
une certaine pauvreté de conception et un sentiment A la glyptothèque de Munich se trouvent deux
réaliste vigoureux. Il manque à cette œuvre la belle portraits de Romains dont l'expression est plus allure que possèdent les statues romaines en toge forte, plus pénétrante que dans celle de Naples de la bonne époque, avec leurs nobles draperies et (pi. 135, 136). L'épiderme est rendu selon les
procédés les plus raffinés de l'art hellénistique; La plastique romaine, à cette époque, évite
dans le portrait que l'on croyait être celui de Sylla, presque toujours d'accentuer fortement l'expression,
le modelé vigoureux des cheveux en désordre con- C'est tout au plus si le caractère moral est parfois
traste avec les œuvres purement romaines. Comme rendu avec quelque vivacité; c'est le cas pour une
la gemme d'Agathangelos, avec le portrait de Sextus figure de vieillard laid, chauve, à l'air mauvais, qui
Pompée1' (figure 8) semble composée d'une ma- se trouve au Vatican (pi. 142a), la grande bouche,
nière moins vigoureuse, plus adoucie! les cheveux le visage aux traits froncés, les sourcils déformés
sont plats, le regard terne et languissant. Le senti- par une verrue, ne sont rien moins que plaisants,
ment y est tout d'élégance, et dépourvu de puissance. Un autre portrait (pi. 142b) (Copenhague) est l'image
Les portraits séduisants sont des exceptions fidèle de l'ennui, de la mauvaise humeur. Il est
au temps de la Rome républicaine. Les artistes intéressant de remarquer que, dans ce portrait, ce
ont surtout à représenter des petits bourgeois pai- qui donne le plus d'expression au visage, ce sont
sibles et des types de paysans calmes et sensés; les sourcils levés; il offre une évidente parenté avec
ils ont d'ailleurs parfaitement réussi. On est surpris certains portraits grecs, par exemple celui d'An-
de constater avec quelle application, quel inlassable tisthène. Malgré tout le luxe des procédés, la tête
intérêt, et quelle puissance d'observation, ils ont romaine présente un aspect beaucoup plus sec.
rendu les traits physionomiques des braves paysans On en peut dire autant d'un portrait excellent,
italiens (pi. 136 — 141). Les visages un peu naïfs très réaliste, de vieillard édenté à physionomie
et rudes de ces hommes offraient naturellement rusée (pi. 138) qui se trouve à l'AIbertine de
d'autres problèmes plastiques que les visages ner- Dresde. Le modelé de la peau ridée et flasque
veux, spirituels des Grecs. La forte culture intellec- est particulièrement bien réussi. La bouche très
tuelle n'était pas encore assez répandue à Rome. droite, le menton fuyant qui paraît exagérément
A peine distingue-t-on sur les visages la différenc court auprès du dessus de la lèvre si large sont
des classes sociales. Au lieu de s'efforcer de des particularités fort bien observées. Ce qu'il y
rendre l'expression psychique, on cherche sur- a de plus frappant dans tous les visages des gens
tout à rendre la structure osseuse, le modelé des ainsi représentés, c'est la simplicité, la gravité de
chairs et de l'épiderme. Le fait que les Romains ces paysans italiens; ces qualités reviennent, comme
portaient les cheveux courts et le visage rasé con- un leitmotiv dans toutes les productions artistiques
tribue encore à accentuer le genre d'impression du temps de la république, parfois poussées à un
que nous font ces portraits, impression que nous degré d'extrême austérité (pi. 137) parfois plus
pouvons avoir aujourd'hui encore en regardant les adoucies (pi. 140, 141b). Nous ne pouvons na-
visages des acteurs. Ce qui nous permet d'affirmer turellement passer en revue ici toutes ces pro-
que le jeu des muscles du visage sert beaucup ductions, il nous suffira de citer quelques exemples
plus à rendre les mouvements de la volonté que caractéristiques. La tête d'homme chauve, au crâne
l'expression de la vie intellectuelle et morale. Ici puissant, de la glyptothèque de Copenhague nous
encore, citons l'exemple des acteurs. Pour la montre une large figure paisible, médiocre. Le
peinture des aptitudes personnelles et psychiques, vieillard maigre et osseux dont le portrait se trouve
la disposition de la chevelure est un moyen d'ex- à Naples (pi. 141 a) a le regard calme et fatigué,
pression important, comme le prouve l'art du mais sournois, rusé. Il est d'autres têtes qui, par
portrait grec de la belle période. C'est pourquoi leur impassibilité froide, rappellent celles des Amé-
les Grecs, au sentiment artistique si fin, ne vou- ricains de notre époque. Par exemple, le buste en
lurent jamais renoncer à se servir de ce moyen terre cuite de Boston (pi. 144, 145) si caractéris-
fourni par la nature et d'un effet si puissant. La tique, qui semble comme une forme perfectionnée
caractéristique du portrait romain, au temps de la des portraits d'ancêtres. Son clair regard scrutateur
république, est d'avoir immortalisé les qualités éthi- révèle une personnalité sensée prête à faire face
ques essentielles des paysans romains, la diver- à tous les événements ou aux contre-temps de la
site de leurs physionomies. Malgré la plus destinée. Le portrait de Vilonius pi. 143 b) avec
grande variété dans les traits physiques, ils tra- sa tête orgueilleusement levée présente un carac-
duisent bien plutôt le caractère général de la race tère de grandeur imposante; ses traits durs et
que l'individualité; en sorte qu'ils conservent tou- marqués annoncent une volonté de fer et une
jours, pour ainsi dire, un élément typique, malgré inébranlable décision. C'est le type de ces citoyens
la fidélité et l'exactitude des traits. dévoués à leur patrie qui ont fait d'elle, par leur
force de volonté et leur grandeur morale, la maîtresse revenons à l'étude des œuvres exécutées dans les du monde. La culture raffinée et le goût artistique, derniers temps de la république qui, par leur inà l'époque des empereurs, détruiront rapidement spiration et leur composition artistique, ont précette race d'hommes saine et rude et son héroïque paré celles du temps d'Auguste. Les progrès de énergie. Les physionomies du temps d'Auguste la culture hellénistique littéraire et artistique, à ont un aspect bien différent. Rome, dans les dernières années de la république, Nous possédons la statue en pied d'un Romain transformèrent naturellement le caractère des phy- (pl. 129 a) qui, par son caractère général, peut être sionomies dans les hautes classes de la société, comparée au buste de Vilonius. Ce n'est pas L'expression rustique disparaît pour faire place à uniquement la magnifique tête, mais toute la per- l'intelligence et à la finesse du goût. A cette sonne, la draperie aux plis bien tendus dont catégorie appartient un excellent buste du Vatican
l'ensemble est remarquable. La manière de draper le vêtement est incontestablement empruntée aux Grecs; son ordonnance a une grande importance au point de vue de l'impression d'ensemble; ce vêtement n'est point un jeu d'étoffe décoratif; il
(pi. 151) dont les yeux de myope clignent; c'est un portrait de vieillard spirituel, sceptique, épicurien; on y sent en même temps le vrai Romain de race et l'homme affiné par la culture grecque. Les fondateurs du peuple romain étaient de
a une fonction, il participe, en quelque sorte, au simples paysans; les hommes de la fin de la récaractère général. L'art romain a conservé la tra- publique allient maintenant la conduite des affaires dition grecque pour les draperies féminines jusqu'à politiques à la culture intellectuelle. On ne conçoit une époque avancée de l'empire (pi. 204, 205, 289), pas Pompée et César sans l'éducation grecque, et mais la forme des draperies, dans les statues cela se lit sur leurs physionomies. Les traits d'indid'homme, a changé pour s'adapter à la forme vidualité manquent dans le visage de Pompée nouvelle de la toge. (106 — 48 av. J. C.) (pi. 155 a); les chairs grasses,
Parmi les premières productions de ce genre, comme spongieuses, les petits yeux, révèlent une citons une statue de sacrificateur romain, du Vatican nature douce, efféminée, un peu timorée. Le regard (pi. 129 c). Le corps est enveloppé d'une lourde n'a ni l'acuité ni la fermeté qui indiquent un caracmasse bouffante. L'impression d'ensemble, malgré tère inébranlable; le front bas trahit une médiocre le naturalisme sec, rigoureux, est empreinte de intelligence. Rien ne montre mieux la frivolité, la prégrandeur, de gravité pesante et de raideur. Ces somption sans mesure de Pompée, que la manière de œuvres rudes mais grandioses feront place, dès se friser selon la mode du temps d'Alexandre. Le les premiers temps de l'empire, à une élégance portrait de César (100 — 44 av. J.-C.) empreint d'une froide et compassée. Les figures en toge nous si noble majesté, d'une simplicité sans recherche est montrent bien avec quelle minutie, quelle impec- tout différent (pi. 156 — 158). Sous les traits graves, cable habileté, les artistes disposaient les lourdes pensifs, on devine une puissance de volonté, un esprit masses d'étoffe de la manière la plus gracieuse, tendu, toujours en éveil. Ce portrait exprime la mais l'élégance ne pouvait remplacer la grandeur perspicacité sans défaillance, la volonté d'accomplir morale. Toutes ces statues en toge sont d'exé- son devoir et la sagesse profonde de l'homme; le cution sèche, et combien elles sont dépassées par visage est voilé, assombri, comme par un pressentila magnifique statue d'Auguste, au Louvre (pi. 164) ment tragique. L'artiste qui a exécuté la tête en qui révèle une personnalité artistique puissante basalte maigre, sarcastique, amère, de Berlin qui se donne un but nouveau et l'exécute avec (pi. 158 a) a accentué cette expression tragique une maîtrise incomparable. Nous voyons ici une jusqu'à la nervosité maladive. Citons encore deux tendance tout-à-fait nouvelle, qui s'affranchit de statues de César, l'une de Cléomènes, au Louvre la tradition grecque. La splendeur des draperies, (pi. 156 b) qui, pour la forme du corps, est copiée cette masse d'étoffe retombant en plis artistement sur l'Hermès Ludovisi de Myron, et la statue plus disposés sont d'un effet extraordinaire et donnent grande que nature de César en cuirasse qui se à la figure un air de réalité noble et comme sur- trouve sous le porche du Palais des Conservateurs humaine; la puissance poétique de l'imagination (pi. 156a) et qui fut érigée quelques dizaines et du sentiment fait involontairement penser à la d'années après la mort du grand homme d'état, délicatesse des portraits de Rembrandt. De toutes les têtes qui, soi-disant, représentent
Après cette courte incursion qui nous a conduit Cicéron, celle de Londres (pi. 159) seule est certi-
à jeter un coup d'ceil jusque sur l'époque d'Auguste, fiée par une inscription, mais la belle tête du
Vatican peut être considérée aussi comme un por- de noble famille, délicate et choyée. Dans son trait authentique (pi. 161 b); les autres représentent regard franc, on lit le contentement de soi et une personnalité contemporaine de Cicéron qui l'innocence; la petite bouche est charmante, avec nous est inconnue. Loin de ressembler aux hommes ses fossettes dans les coins. Les artistes, préocrudes, secs ou ironiques dont nous avons déjà cupés d'autres soucis, renoncent maintenant à la présenté les portraits, Cicéron, d'après ses por- minutie sèche du rendu; il suffit, pour s'en contrats, semble une nature aimable, d'une éloquence vaincre, d'observer la différence de coiffure; le captivante, d'une intelligence grave et cultivée. nœud de cheveux du front n'a plus la sécheresse Malgré la finesse et la vivacité des physionomies, archaïque (cf. 208a), c'est maintenant une mèche tous ces portraits ont je ne sais quoi de pesant bouffante, souple et bouclée.
qui est propre au génie romain; il serait impossible Ces deux dernières œuvres sont déjà conçues
de les confondre avec des figures grecques. selon le goût de l'époque d'Auguste, époque qui
Malgré quelques essais isolés chez les Etrusques, tient une place importante dans l'art du portrait
on peut dire que le portrait réaliste féminin a été romain. La passion que l'on éprouve pour l'art
créé par les Romains à l'époque républicaine. Sans et l'esprit grec, ainsi que la noblesse froide et
doute l'art grec avait cherché à rendre les carac- réservée d'Auguste, impriment un caractère parti-
tères individuels de la physionomie féminine, dans culier à toute cette période. Le goût classique qui
les portraits de poétesses, de femme célèbres, ou caractérise la poétique d'Horace règne aussi dans
de princesses, mais les artistes romains, sous Fin- le domaine artistique. II s'ensuit, dans la plastique
fluence des procédés et de la conception étrusque, du portrait, une conception plus noble, plus idéale;
suivirent une voie toute différente. Ils nous sur- il semble que, dans l'expression des figures, brille
prennent, dès l'abord, par la finesse d'observation une étincelle de cet esprit qu'Horace a peint dans
que l'on trouve dans les portraits de femmes de la son Chant séculaire. Les saines et vigoureuses
bourgeoisie romaine: les types de visage vigoureux têtes de paysans ont à tout jamais disparu de
et sains expriment fidèlement la droiture, l'intelli- l'horizon romain ; la période d'Auguste amène de
gence un peu bornée, la simplicité. Sous le rude nouveaux types de physionomie: des visages fins,
fardeau des devoirs maternels et des devoirs de aristocratiques, qui manifestent une culture intel-
maîtresse de maison, le charme et la beauté de lectuelle très forte.
la femme ont vite fait de disparaître. Au point Le grand César qui donna à Rome la paix tant
de vue historique et biologique, ces types de souhaitée ne fut pas célébré seulement par les
femmes saines, solides et fortement charpentées, poètes, mais aussi par les artistes. Il fut portrai-
sont tout-à-fait caractéristiques; il ne leur manque turé un nombre de fois incalculable, jusque dans
que la grâce féminine. les points les plus reculés de l'empire romain,
La tête de vieille femme de Copenhague (pi. 201) comme l'on avait fait autrefois pour Alexandre le
rend admirablement l'expression de bonté un peu Grand. De même que ce dernier avait été l'inspi-
morose répandue sur tout ce laid visage si vivant, rateur du portrait romantique pathétique, de même
Un autre buste, également à Copenhague, repré- l'aspect d'Auguste détermina le style du por-
sente une femme âgée, pleine de simplicité. Les trait historique. Le jeune Octave ne possédait
joues charnues et épaisses, les cheveux bien lis- point le génie fougueux de son oncle, mais il
ses, avec la mèche nouée sur le front, sont modelés avait toutes les qualités qui sont nécessaires pour
avec une précision sèche et minutieuse. Cette gouverner les masses, une sagesse prudente et
coiffure plate et disgracieuse fut portée par les réfléchie, un jugement sensé, une grande distinction,
romaines pendant quelques dizaines d'années; on Son tempérament ne le porta jamais aux déci-
la retrouve sur les médailles de Fulvie, la seconde sions trop promptes; son esprit infatigable ne se
femme de Marc-Antoine; et Livie, (38 av. J. C. — 29 confiait jamais entièrement à personne; ses amis
ap. J. C.) femme d'Auguste n'a point dédaigné de les plus intimes ne purent pénétrer certains mys-
se laisser représenter ainsi coiffée. Nous en avons tères de ses pensées, ce qui prêtait à son carac-
la preuve dans un buste du Louvre qui, pourtant, tère un air de grandeur inaccessible. Toutes ces
contient de nouveaux éléments dans l'expression qualités d'une nature née pour gouverner se de-
et l'exécution. vinent déjà dans un portrait de jeunesse du
La ravissante tête de jeune fille de Copenhague Vatican (pi. 163) qui représente Auguste (63
(pi. 208 b) représente évidemment une jeune romaine av. — 14 ap. J. C.) adolescent. Le prudent jeune
homme a la physionomie déjà mûrie. L'ex- motif qui se trouve en relief sur le milieu de la
pression est dominée par une sévère maîtrise cuirasse, la reddition des étendards, est un épi-
de soi qui réprime tout sentiment intime; une sodé historique de la campagne victorieuse contre
intelligence extraordinaire et une volonté iné- les Parthes. Toute la décoration, les allégories,
branlable se trouvent cachées, comme sous un glorifient la puissance de Rome, sa domination
voile de noblesse et de prudence. Le modelé sur le monde, et le rôle de ses empereurs. Le
affiné et l'exactitude rigoureuse de la compo- visage, modelé avec une élégance sobre et froide,
sition conviennent parfaitement à la psychologie exprime une noble sérénité, une gravité impériale
de ce caractère. Cette œuvre est un excellent sûre de soi. Certes, cette âme avait aussi des
exemple de portrait de cour au temps d'Auguste. mouvements d'emportement, de violence, mais une
Auguste a conservé jusque dans sa vieillesse cette intelligence supérieure en réglait et réprimait les
coiffure avec le partage si caractéristique des manifestations.
boucles sur le front et le mouvement lisse et plat Dans une statue d'Auguste nouvellement découde la chevelure sur les tempes et sur les oreilles, verte (pi. 172, 173), les marques de l'âge sont Nous la retrouverons identique dans presque tous plus accentuées que dans la statue de Primaporta. les portraits de lui qui nous ont été conservés. L'empereur est revêtu de la toge des grands Seule, la tête de Boston (pi. 167, 168) fait une prêtres, qui enveloppe la tête. L'exécution de la exception remarquable par la disposition tout-à-fait tête est infiniment supérieure à celle du torse qui différente de la chevelure. Au lieu des ondu- n'est qu' une œuvre, en quelque sorte, mécanique, lations légères, presque lisses, qui, dans tous les Mais la peinture donnait l'impression d'unité à autres portraits d'Auguste, suivent exactement le cet ensemble disparate. Le visage fatigué, abattu, contour de la tête, nous voyons ici des boucles le regard terne, la forme des yeux aux paupières épaisses, courtes et capricieuses. Le partage des fines, trahissent la souffrance. Autour de lèvres, cheveux en trois mèches sur le front, perd de sa un pli douloureux s'est creusé. Il y a quelquechose netteté, de sa précision; sur les oreilles, les che- d'impressionnant à observer comment la force du veux, au lieu de tomber plats (cf. 170 b, 171, 173) destin a lentement détruit l'aspect sublime et forment des boucles gracieuses dont le désordre majestueux de l'empereur.
est charmant. Cette manière de disposer les che- Dans le domaine de la gravure sur pierre, il
veux n'a plus rien de l'exactitude un peu sèche nous faut déplorer la disparition d'un portrait fait par
que nous voyons aux autres portraits d'Auguste, Dioscuride, décrit dans une notice de Pline et de
ni du désordre hirsute de la tête de Marius. La Suétone, qui représentait Auguste dans ses dernières,
figure de Boston est certainement inspirée de la années. Heureusement nous possédons, de cet
tradition grecque et d'une interprétation académi- artiste, d'autres œuvres de glyptique. La magni-
que de l'école de Pasitelès. Il est facile de le fique gemme d'Auguste11 doit certainement être
prouver en comparant la manière dont sont traités classée parmi les œuvres de Dioscuride. les cheveux ici et dans la figure de Ménélas, au Nous possédons deux portraits de M. Vipsianus
palais Doria"". La physionomie de la tête d'Auguste Agrippa, le général toujours victorieux (pi. 174)
de Boston est admirable par l'expression de mé- (Paris et Florence). Une ardeur belliqueuse brille
lancolie douce qui, dans les portraits exécutés plus dans le regard dur des yeux sombres; les lèvres
tard, deviendra maladive. Nous ne possédons pas serrées, le menton proéminent caractérisent l'homme
de portrait qui nous représente avec autant de actif, audacieux, prompt à l'action, mais sage et
profondeur et de sentiment la gravité et l'intel- réfléchi quand il s'agit d'élaborer un plan ; ce sont
ligence d'Auguste; il y a de fortes présomptions précisément les qualités militaires qui manquaient
pour que cette œuvre magnifique soit d'origine à Auguste. On chercherait vainement plus tard,
grecque. , parmi les nobles romains, une nature aussi mar-
La célèbre statue de Primaporta (pi. 170 — 171) tiale que celle d'Agrippa. représente l'empereur à un âge plus avancé, la Après l'âge d'or du siècle d'Auguste, une funeste
quarantaine environ; il apparaît dans tout l'éclat période s'ouvrit pour Rome; le trône impérial fut
du costume militaire, sur le point d'adresser une occupé par ses descendants, race dégénérée, faible,
allocution à ses troupes, motif d'un effet heureux d'esprit mal équilibré, dont la folie remplit le
et sublime. Lorsque cette figure fut découverte, monde d'horreur et d'épouvante, elle était encore peinte de riches couleurs. Le Les portraits nous donnent de précieuses indi-
cations sur la psychologie intérieure de ces hommes, nombreux bustes et têtes dont quelques-uns de-
ils font revivre fidèlement les caractères, car la vaient appartenir à des statues. La science icono-
main de l'artiste pénètre mieux et plus profondé- graphique a permis d'identifier presque avec certi-
ment l'être de celui qu'il représente que ne le fait la tude les portraits de C. César (pi. 184 a), Ger-
plume de l'historien. Les portraits de Tibère, manicus et Drusus le Jeune (pi. 186, 187). Au
Caligula, Claude et Néron nous transportent mieux point de vue artistique, ces portraits de princes
dans cette atmosphère de cruauté et de terreur n'ont que peu de valeur, les physionomies, pour
que les descriptions détaillées des écrivains. Ce la plupart, sont inexpressives; les traits révèlent
que nous voyons nous frappe directement. la bestialité ou une sorte de noblesse indifférente
Dans une statue du Vatican, Tibère jeune (pi. 176) et morne; les yeux largement ouverts ont le reest représenté assis, sous la forme idéalisée de gard terne et sans vie. Il n'y a guère que dans Jupiter. L'orgueil et un excès de santé qui con- la figure du jeune fils d'Agrippa que brillent fine à la brutalité se lisent sur son visage. Le buste l'intelligence et la chaleur; on y sent l'héritage de Tibère, au Louvre (pi. 177), est pour nous une moral du grand Agrippa. La belle tête de Drusorte de document pathologique. Nous y retrouvons sus, à Naples (pi. 187) est très caractéristique par les particularités physionomiques de Tibère, mais le l'exécution serrée, sèche, dure et mesurée; œuvre sentiment de sa dignité a disparu. C'est l'empereur remarquable dans son genre. L'abondance de vieilli, que l'expérience a rendu misanthrope et détails y est soigneusement évitée. Comme le méfiant et qui se réfugie dans la solitude de Capri. profil élégant et sévère a bien un aspect tout On ne peut accorder de pitié à ce visage terne, individuel ! On pourrait y deviner l'absence de flétri, à ces yeux angoissés; l'impression est encore toute sensibilité.
renforcée par la sécheresse consciencieuse et Les portraits de personnes inconnues offrent, au
minutieuse du modelé. L'artiste a accompli son point de vue artistique et physionomique, un bien
œuvre avec une gravité froide et impitoyable. plus grand intérêt. Là, les scupteurs ont donné le
Dans le portrait de Caligula (pi. 182 b), ce qu'il y meilleur de leur talent. Le portrait de jeune homme, a de plus antipathique ne réside pas tant dans l'en- de la collection Barracco (pi. 188 a) est un exemple semble des traits que dans l'énergie dure et cruelle du très caractéristique de la manière précise, dure et regard. Un air de ruse et de démence redoutable est minutieuse; ce qui est remarquable, c'est l'exactirépandu sur cette physionomie. Les joues amai- tude extrême avec laquelle l'ossature est modelée gries et les yeux fixes sont ceux d'un poitrinaire, sous la peau; la manière consciencieuse et pré- Quant au portrait de Claude (pi. 180 — 181), c'est cise de traiter la chevelure est aussi très signifiune véritable caricature de souverain. Les cheveux cative. L'expression est plus vivante dans une tombant très bas sur le front, les petits yeux ren- autre figure de l'époque de Claude (pi. 188b) foncés, les oreilles écartées font un triste en- qui se trouve à Madrid; les yeux et les lèvres semble; la sottise et la méchanceté s'allient, sur expriment une nature nerveuse, un pessimisme ce visage, à la brutalité et l'emportement. La maladif. Le désordre charmant des petites boucles, tête de Néron, à Rome (pi. 183), produit la sur le front, convient tout-à-fait à cette figure, même impression avec sa physionomie si exprès- Un beau portrait du musée du Capitole (pi. 189 b) sive, ses traits tourmentés qui visent au pathétique. que l'on a désigné, sans raison suffisante, sous le Celle en basalte, de Florence (pi. 182a) a la nom de M. Junius Brutus ou Virgile a une exphysionomie plus ouverte, mais elle respire la dé- pression intelligente, mais triste et souffreteuse; la bauche. Le regard langoureux, exalté, les lèvres manière d'ombrager la partie du front, sous les épaisses qui se relèvent donnent une expression boucles est très spéciale, on la retrouve dans un sensuelle, maladive. Cette tête de comédien est groupe de portraits de la famille des Claudiens encadrée d'une couronne de boucles, coiffure (pi. 190, 195 a).
caractéristique de l'époque néronienne, qui con- En ces temps où la manière de modeler les
traste avec la coiffure tombant sur le front du portraits est sèche et précise, une autre manière
temps de Claude. plus douce, plus grasse, moins sommaire, commence
Nous possédons les portraits, non seulement à s'imposer. Les cheveux deviennent plus légers;
des empereurs, mais aussi des princes de la famille l'épiderme est rendu dans toute sa souplesse, ainsi
de Claudiens: des statues en cuirasse (pi. 184a), que les mouvements, les ombres du visage. Si
des statues héroïques, ou demi-vêtues (184 b), de l'on compare le portrait de la collection Barracco
aux deux bustes de Naples (pi. 191, 192) ce ne extraordinaire la finesse et la profondeur de la sont pas seulement des contrastes physionomiques vie intellectuelle. Les cheveux sont disposés en qu'on y remarque, mais aussi des divergences boucles qui se superposent sur les ;empes. Le considérables dans la tendance artistique. Cette visage est voilé d'une silencieuse et douloureuse transformation se retrouve aussi dans les autres résignation, le regard trahit une sensibilité prodomaines de l'art sous Claude, particulièrement fonde, dans les bas-reliefs en marbre. Au temps de Néron (60 — 70 ap. J. C), un
De l'époque de Néron, il nous reste deux changement de modes subit introduit de nouvelles portraits (cf. 195 b und 197) de la plus variations dans la coiffure féminine. Les cheveux grande valeur. Celui du général Domitius Cor- sont partagés en trois rangées de boucles séparées bulon (pi. 199) si souvent vainqueur et qui par un intervalle mesuré (pi. 215 b). Bientôt on mourut si tragiquement, nous montre un visage les disposera en étage sur le front, et nous retrouvenoble et loyal, celui d'un des derniers représen- rons cette coiffure dans quelques portraits mastants de la vieille Rome. Combien différente est culins de cette époque.
la physionomie du banquier pompéien Ccecilius Tandis que les Grecs, même pendant la période
Jucundus (pi. 200) ; on y lit toute la finesse et la hellénistique, n'avaient pas exécuté de portraits d'en-
ruse de l'usurier. Le visage est d'une laideur fants, les artistes romains, dès les premiers temps de
rustique; l'artiste n'a même pas omis une grosse la république s'appliquent à rendre, selon leur ma-
verrue sur la joue gauche. nière réaliste, le charme individuel des têtes enfan-
La manière noble et la minutie précieuse de tines. Mais les enfants ne sont pas représentés l'exécution, que nous avons observées dans toute comme de beaux bébés rieurs, aux joues rondes, une série de portraits d'hommes caractérise aussi au petit nez retroussé; l'atmosphère où vivent les les portraits féminins de la période de Claude; jeunes romains n'est point ensoleillée; elle est la délicatesse raffinée et l'élégance des formes pesante, grave et morose. Nous voyons des enaccusent encore le manque de vie intérieure, de fants de quatre on cinq ans d'aspect souffreteux, personnalité psychique. Comparée à la coiffure tel que celui dont la tête se trouve au Musée compliquée des derniers temps de l'empire, la de Berlin et que l'on a, à tort, dénommé Marcoiffure féminine paraît encore assez simple;2" les cellus (pi. 217). L'aspect souffreteux, triste, de cheveux, séparés sur le milieu du front, tombent l'enfant que guette une mort prochaine est rendu en ondes légères sur le côté, puis sont ramassés sur avec une grande vérité. Les artistes ont même la nuque en un chignon tressé, ainsi que nous le excellé dans l'art de portraiturer les nouveaux-nés, voyons à la ravissante tête de jeune fille de l'Anti- ainsi que nous pouvons le constater dans une petite quarium à Rome (pi. 203 b). Plus tard, les che- tête de marbre de la glyptothèque de Munich, veux bouclés descendent le long des tempes qui représente un nouveau-né débile et souffreteux qu'elles entourent d'une auréole de petites bou- (pi. 216 a, b). „I1 est surprenant de voir comment clés. Dans un portrait de Livie âgée, à Copen- l'artiste a su modeler les formes indécises, si difhague, nous voyons un acheminement vers cette ficiles à rendre de ce visage en quelque sorte mode (pi. 209). Une figure de jeune fille insou- inachevé." (Furtwangler). Quelle différence de ciante et heureuse (pi. 211) qui se trouve au Musée conception entre ce petit être triste, et les têtes National de Rome, contraste avec la figure morose, d'enfants rieurs, joufflus, pleins de vie et de joie grave et renfermée de Livie. Le mouvement de du quattrocento! C'est en vain que l'on cherche la tête est empreint d'une grâce jeune et délicate le rire et la gaîté de l'enfance insouciante dans qui donne bien l'impression d'une jeune fille de les portraits de jeunes romains. Ce qui s'explique noble famille, élégante et choyée. Par contre, ce par le rapport étroit de l'art du portrait avec le qui manque à cette œuvre, c'est l'expression intel- culte des morts, lectuelle ou morale. Les femmes de cette époque ne semblent pas s'être encore élevées à un \7ïl niveau de culture bien avancé. Agrippine l'Ancienne elle-même (pi. 212 b) n'a pas une physionomie jj époque des Flaviens et deTrajan fut une ère de
intelligente; son expression est toute d'orgueil J jgrande prospérité, non seulement dans l'histoire
hautain. Il y a pourtant un portrait d'elle, à politique, mais aussi au point de vue du dévelop-
Copenhague (pi. 213) qui exprime d'une manière pement artistique. En sculpture, la forme des
bustes se modifie, elle comprend maintenant viens, fait de véritables progrès dans la manière
les épaules et la poitrine ; mais ce n'est pas le de traiter les chairs et les chevelures frisées, ainsi
seul indice des tendances nouvelles. Les artistes que nous pouvons le constater dans les bustes
changent complètement leur manière de concevoir d'empereurs; (cf. la manière de rendre les cheveux,
et de modeler, et cela dans tous les domaines de dans la tête colossale de Vespasien et celle de
l'art; une vie nouvelle anime le monde intellectuel. Titus à Naples, pi. 218b, 220a); mais les meilleurs
Les portraits du début de l'empire ont une expression exemples nous sont fournis par les bustes d'in-
froide, calme et un peu guindée; désormais, ils connus, infiniment supérieurs, au point de vue
expriment une vie intérieure intense, ardente. La artistique, à ceux des empereurs. Pour la plus
manière presque impressionniste de modeler les grande partie de ces portraits, nous ne pouvons
chevelures bouclées et les chairs souples et ner- établir de chronologie qu'au moyen de la critique
veuses produit un grand effet. Le règne de la des styles. Comme la forme des bustes est la
virtuosité qui a exercé une si grande influence même sous Néron, sous les Flaviens, et sous
sur l'art du portrait, au IIe siècle ap. J. C, com- quelques-uns de leurs successeurs, il est difficile
mence à cette époque. de les dater avec certitude.
Ce n'est point parmi les bustes d'empereurs La superbe tête du musée national, à Rome
qu'il faut chercher les plus brillants représentants (pi. 222), date certainement de l'époque flavienne;
de la plastique du portrait, sous les Flaviens; par le style et le modelé, elle se rapproche du
d'un autre côté, il ne faut pas oublier que ceux portrait de Domitien (Antiquarium de Rome)
là seuls nous ont laissé une donnée sur le déve- (pi. 220 b). Comparons seulement la chevelure
loppement du style; c'est pourquoi nous commen- et le modelé des lèvres. L'exécution souple, ferme,
cerons par établir quelles sont les principales est bien différente du modelé rude des portraits
formes nouvelles qu'ils offrent. de César et d'Auguste. Au point de vue physio-
Déjà par leur physionomie, les empereurs flaviens nomique, il révèle une nature plus élégante, plus
offrent un type bien différent de celui des Clau- sensée, que celle que prête à Domitien son por-
diens débiles et poitrinaires. Quelle vraie figure trait si brutal.
de paysan que celle de Vespasien (78 — 81) avec ses Une sculpture à laquelle on n'a point accordé,
joues grasses et son regard désagréable (pi. 218)! jusqu'ici, l'attention qu'elle mérite est un bronze
Il semble que tous les soucis du pouvoir se reflè- d'Herculanum (pi. 225 b) qui remonte à une date
tent sur la physionomie de ce parvenu; la finesse antérieure à 79 ap. J. C, puisqu'il fut enseveli
intellectuelle y fait défaut, mais on y devine une lors de la destruction de la ville. Il représente
saine raison, un esprit droit et le sentiment du un homme barbu, âgé, à l'expression amère et
devoir. Nous voyons ici un citoyen loyal et dé- sarcastique. La forme des joues tombantes, les
voué, bien plus capable d'assurer la prospérité sourcils froncés, le dessin énergique des rides du
d'une nation que ne le fut la race égoïste et né- front sont fort bien observés. La barbe courte
faste des Jules et des Claude. La chute est qui n'était pas encore de mode courante sous les
grande, de la figure honnête et sincère de Ves- Flaviens, est rendue par des lignes serrées, légè-
pasien à celle de Domitien, dont l'arrogance froide, rement gravées. Il est intéressant de comparer
antipathique, se dissimule sous un air de majesté. cette tête d'Herculanum aux traits si expressifs
Son visage trahit un orgueil sans borne (pi. 220 b). avec la tête réaliste, mal articulée d'un Romain de
Le front, d'une hauteur extraordinaire, orné de l'époque républicaine, qui se trouve au Palais des
petites boucles soigneusement disposées, le nez Conservateurs (pi. 128a). Cela nous fait mieux
recourbé et épais, les joues pleines dont on devine comprendre la manière de concevoir et de modeler
la "pâleur féminine" (femineus pallor) décrite des deux époques. Il est aussi instructif de comparer
par les historiens, sont autant de traits carac- ce buste avec la magnifique tête grecque de Catajo,
téristiques. Nous voyons déjà, dans ce buste à Vienne (pi. 76). Malgré la parenté physionomi-
d'empereur la conception nouvelle de l'époque que et la similitude des procédés artistiques, les
flavienne. Dans la composition, comme dans deux hommes représentés nous apparaissent com-
l'exécution, on admire une vivacité, une verve et me les fondateurs de deux races différentes. Ici,
un sens réaliste bien différents de la sécheresse le Grec intelligent, personnification de la profon-
rigoureuse et de la réserve froide des portraits deur et de la beauté, de la poésie et de l'art;
des Jules et des Claude. L'art, sous les Fia- là, une figure raide et sarcastique de vrai Romain.
Et quelle différence dans l'exécution, principalement froide et d'impérieuse volonté. Le stvle se fait dans la manière de rendre les cheveux! Ces deux plus rude, plus tranchant, les transiticns moins têtes s'opposent l'une à l'autre, comme la prose adoucies et les grandes lignes fortement accentuées, à la poésie. Une similitude d'expression et d'exé- Les effets de lumière et d'ombre, les formes nercution rapproche le Romain chauve des Offices veuses des sculptures flaviennes sont désormais (pi. 226) du bronze d'Herculanum ; la forme du bannis. De même, les cheveux plats coupés très buste confirme la supposition que ces deux œuvres bas sur le front, coiffure très caractéristique de l'ésoient de même date, ainsi que le modelé analogue poque de Trajan — révèlent, par le modelé sec des petites boucles au-dessus des oreilles et la le changement du goût. (cf. pi. 236 a.) manière de sculpter les rides. Dans un autre Une belle œuvre de cette période trajane est magnifique portrait du musée des Offices (pi. 227), le buste de Naples (pi. 233) qui doit être conla barbe au poil rude et la chevelure bouclée sidéré comme une des productions les plus resont encore bien mieux rendues (cf. le buste du marquables par leur réalisme sobre. Les chairs tombeau des Hatériens). Cette œuvre n'est pas non molles du visage aux rides profondes, le regard plus postérieure à l'époque flavienne-trajane. Nous éteint, fatigué, sont rendus d'une façon magistrale, pourrions faire le même parallèle pour les portraits Dans les lèvres minces et serrées, on devine l'orgueil de femmes; qu'on se rappelle seulement la magni- et le caractère taciturne du modèle. Comparée ficence des échafaudages de boucles. à ce vieillard mélancolique et fier, combien la physio-
La coiffure en boucles très frisées telle que nomie du cocher de cirque nous paraît vulgaire!
nous l'avons déjà vue à la tête colossale de Titus, à (pi. 234 b). C'est un type semblable à certaines
Naples, est encore plus caractéristique et mieux têtes de jockeys que l'on rencontre sur nos champs
rendue dans le beau buste de jeune homme du de courses modernes. Les liens noués autour de
Vatican (pi. 228 b); le portrait dit de Trébonianus sa poitrine font partie de l'équipement des con-
Gallus (pi. 228 a) au musée du Capitole et le ma- ducteurs de chars romains.
gistral portrait de Boston (pi. 229) datent cer- Le Vatican possède deux excellents portraits
tainement du début de l'époque d'Hadrien et de d'enfants de l'époque de Trajan (pi. 235). Non
Trajan; il suffit, pour s'en convaincre, de les com- seulement la coiffure, mais aussi la forme du buste
parer à la tête d'Antonin le Pieux du musée national qui comprend les épaules, nous renseignent sur
de Rome (pi. 264 b). Le soi-disant Trébonianus la date de ces œuvres. Une ressemblance très
Gallus a une barbe rude et porte une couronne frappante nous prouve que ces deux enfants
dans les cheveux (peut-être est-ce un poète?), appartiennent à la même famille, mais la différence
La tête de Boston, au contraire, est imberbe. d'expression indique une personnalité très diffé-
L'expression amère et sarcastique de ce portrait rente; l'un des deux regarde droit devant lui d'un
est celle que l'on voit aux figures de la période air sombre et hébété; le \isage de l'autre légère-
flavienne; mais la manière de traiter la chevelure ment tourné, sa coiffure mieux disposée font un
et de modeler les prunelles sont d'une époque ensemble plus jeune, d'une fraîcheur enfantine
plus avancée; ce n'est que sous Hadrien que les charmante.
artistes commencent à modeler les pupilles. La Les portraits de femme de l'époque flavienne-
tête de Boston et le buste du Capitole marquent trajane sont reconnaissables, entre autres particu-
donc la transition entre l'art du temps d'Hadrien larités de style, au changement de la coiffure,
et le style flavien. La tête de Boston présente Pourtant, on trouve encore la coiffure plus simple
une parenté évidente, surtout dans l'expression du de l'époque flavienne dans les portraits de la
profil, avec le portrait n° 11 de l'arc de Con- fille de l'empereur Titus, la belle Julie aux mœurs si
stantin21. déréglées (pi. 238). Le front est entouré d'une
Dans ces portraits de personnes privées de la quantité de boucles dont la gracieuse auréole
période flavienne-trajane, nous voyons apparaître rend plus vif le charme piquant de ce jeune visage;
une manière impressionniste, réaliste qui dans les portraits de l'époque trajane se transformera en une sobriété académique de conception et d'exécution. L'expression, particulièrement dans les portraits de Trajan (98 — 117) (pi. 232) est tendue,
les cheveux sont réunis en nattes, par derrière et roulés en une torsade ronde. C'est dans les portraits de Domitia (pi. 239) que nous voyons, pour la première fois, le toupet de boucles disposé en un massif échafaudage; les cheveux frisés, serrés,
Peu
préoccupée, les traits sont empreints de gravité sont assez semblables à une éponge sèche
à peu, les modes devinrent encore plus compli- de Naples (pi. 250 b) et de Rome, sont inspirées
quées (pi. 240, 241). Pourtant, nous trouvons par- d'œuvres grecques. Il n'est pas jusqu'aux têtes
fois, comme déjà à l'époque de Claude, des d'Antinous qui ne rappellent le beau type de
coiffures d'une simplicité exceptionnelle (pi. 237 a) Phidias. Mais il est une chose que ne purent en-
qui sont, en partie, inspirées de l'art grec. Pen- seigner les grands maîtres grecs aux artistes
dant la période de transition entre les Flaviens romains, c'est la vie et la fraîcheur dans l'exécution,
et les Trajans, la coiffure est déjà devenue ce Les formes des corps manquent de puissance et de
„monument à plusieurs étages, composé d'arcs et finesse, le modelé est froid, mou, et sans nerf,
de spirales qui excitait les railleries des satiriques" Hadrien est le premier empereur cjui laissa
(Steininger). (pi. 236 b, 243, 244 a.) On voit ap- pousser sa barbe, selon la mode des philosophes
paraître des enchevêtrements de rouleaux et de qui devint alors la mode de la cour. Le port de
boucles durs, compacts, qui dissimulent complète- la barbe sera dès lors en usage pendant des
ment la souplesse et l'éclat des cheveux; si bien siècles, de même qu'on avait jadis l'habitude de
que l'on pourrait croire que les masses de boucles se raser. Les principales nouveautés dans l'art
des dames romaines sont plutôt en métal qu'en du portrait sous Hadrien sont l'agrandissement du
cheveux ou même en faux cheveux. Plotine(pl.245 b) buste qui comprend dorénavant le haut des bras,
Marciana, Matidia (pi. 245 a) et leurs contemporaines et le modelé plus fouillé, plus creusé de la chevelure
portèrent, en effet, des perruques artistement bou- et des yeux.
clées. Parmi les trésors les plus précieux de Parmi les portraits d'Hadrien qui nous sont par-
l'art, sous les Flaviens et les Trajans, il faut compter venus, il faut distinguer deux types principaux;
le magnifique buste, dit de Julie, du musée du l'un est plus généralisé, idéalisé, avec l'aspect no-
Capitole (pi. 244 b); la tête se tourne d'un mouvement ble , distingué; l'autre, au contraire, rend bien
capricieux et charmant, les boucles, savamment tra- l'expression d'agitation nerveuse et méfiante de
vaillées, forment un diadème gracieux. Dans cette cette nature d'une inlassable activité (pi. 247, 248 b).
manière impressionniste qui donne à l'exécution La coiffure caractéristique d'Hadrien, avec les bou-
une ampleur inconnue, on devine le style plus clés bien frisées sur le front, trahit la frivolité de
riche et plus perfectionné du temps d'Antonine. l'empereur.
En Hadrien (117 — 138) „s'est incarné d'une Les portraits du beau jeune homme Bithynien
manière impérissable" le Janus de l'empire grec et Antinous sont exécutés dans un style classique
romain (Domaszewski). Cette pensée, d'une grande et idéalisé. Ce favori de l'empereur Hadrien qui,
portée historique, est confirmée par les statues d'Ha- à la suite d'un oracle, se jeta dans le Nil pour
drien en cuirasse qui furent érigées en son honneur à son maître, fut honoré comme un Dieu, après
Olympie (pi. 246a) en Crète et à Cyrène; les sa mort; on lui éleva d'innombrables statues
motifs en reliefs de la cuirasse représentent l'union (pi. 250 — 256). L'art antique s'est encore une
du Palladion grec et de la louve romaine. L'art fois élevé à un magnifique idéal dans l'exécution
grec avait marqué d'une empreinte profonde l'âme de ce visage pensif et mélancolique dont les yeux
de ce Romain si voyageur. Il montra pour la tristes sont animés par la flamme d'une vision
Grèce une grande prédilection et attira à la cour mystique; les traits sont dépouillés de toute réa-
impériale une foule d'artistes grecs. Apollodore lité vulgaire ou mesquine; le regard a quelque
fut son architecte préféré et ce n'est point par chose de voilé, de contenu, la poésie sombre
hasard que l'un des meilleurs bustes du temps d'une résignation à la fatalité. Et derrière le
d'Hadrien est signé d'un nom grec. („Zenas, voile de ces yeux „on croît pressentir l'insondable
musée du Capitole, salle des bustes d'empereurs profondeur d'une précieuse vie intérieure" (Justi).
n" 49). Dans plus d'une tête d'Antinous, on est surpris
L'admiration pour la brillante époque de l'art de trouver une expression de physionomie à la
grec dirigea l'art, au temps d'Hadrien, vers un Giorgione. Dans la statue colossale du Vatican
classicisme académique; nous le constatons dans (pi. 255) le jeune homme est représenté sous les
tous les portraits. L'artiste qui a exécuté la statue traits de Dionysos, tandis que l'artiste qui a créé
héroïque d'Hadrien en Mars (pi. 246 b) s'est inspiré le type du musée du Capitole a voulu l'immor-
de la statue dite de Mars Borghèse, et l'Antinous taliser sous les traits d'Hermès (pi. 254). Le
de Delphes (pi. 250a) est inspiré de l'Apollon du travail est toujours élégant et soigné; les formes
musée des Thermes; de même, les statues d'Antinous, sont inspirées par l'éducation académique plus que