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cela confient parfaitement à un riche particulier. Je n'ai point trouvé de luxe chez elle, dans tel sens qu'on veuille l'entendre; j'y ai vu du goût partout, & de l'élégance seulement dans un ou deux appartements. Une antichambre, deux salons de compagnie, une chambre à coucher, un cabinet, & une salle à manger, voilà tout son logement; & certainement une petite maîtresse allemande, qui serait aussi riche, ne se contenterait pas ainsi. Encore un trait, pour prouver combien peu madame Récamier cherche à éblouir par son luxe. Lorsque nous allâmes nous promener ensemble, comme je l'aï dit plus haut, nous montâmes dans une voiture trèspropre, mais simple, & attelée de deux chevaux ; nous trouvâmes à la barrière un joli phaéton avec un très-bel attelage, qui nous attendait. Je lui témoignai ma surprise; elle me dit : « Je n'aime pas à me montrer en ville dans cette voiture, on y attire trop l'attention. » Si c'eft là de la vanité, au moins elle eft cachée.
f Les journaux allemands assurent que, pendant que madame Récamier a été en Angleterre, son mari, qui était relié à Paris, disant un jour qu'il n'avait point de nouvelles de sa femme, une espèce de bel esprit lui demanda avec ironie s'il ne
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-lisait pas la gazette ? Quand cela serait^vrai, que peut-on en conclure? Madame Récamier peutelle empêcher que les journaliftes anglais ne sai« sissent les plus petites circonftances pour remplir leurs ifeuilles ? Eft-ce donc à elle seule que pareille chose eft arrivée ? Lisez le Morning Cbranichy vous y trouverez souvent des descriptions de la sensation qu^aura faite à un gala la parure de telle ou telle dame.
« Les journaliftes allemands ont encore reçu d'autres informations, Madame Récamier avait donné un jour un bal ; mais elle s'était couchée sur le minuit, & avait reçu dans sa chambre à coucher tous ceux qu'elle avait conviés à ce bal. Il y a quelque chose de vrai dans cette anecdote, La belle madame Récamier fut saisie à ce bal d'un mal subit & violent; mais elle eut la bonté de ne pas vouloir troubler la joie commune; elle se retira donc dans son appartement, & se coucha. Quelques amis particuliers vinrent savoir des nouvelles de son état ; & cette circonftance si simple, si naturelle, occasionna ce conte ridicule.
« Voici encore une anecdote que rapportent les journaliftes allemands. Un auteur dramatique, disent-ils, avait fait une pièce dans laquelle cette
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dame était tournée en ridicule; mais le mari a acheté la pièce pour, une somme assez forte. Je suis autorisé par cet auteur lui-même à démentir cette calomnie ; il ne lui ell jamais venu dans ridée d'écrire quelque chose contre madame Récamier : la vérité du fait eft qu'on s'eft permis, à la représentation de l'une de ses pièces, quelques applications ridicules qui paraissaient dirigées contre madame Récamier; & M***, pour faire cesser les mauvais propos, & sans aucune spéculation basse, sans même aucune sollicitation, a eu la délicatesse de retirer sa pièce.
« On avait fait à Paris une caricature sur cette dame; elle entra un jour dans un magasin de gravures , & on la lui offrit sans la connaître ; elle m'a elle-même raconté le fait. Elle fut surprise d'abord; mais elle regarda cette gravure de sang-froid. « Sans doute, dit-elle au marchand, cette personne a mauvaise réputation.
— Point du tout, répondit-il sur-le-champ ; c'efl une dame dont la réputation efl sans tache. » Et il continua de lui prodiguer des éloges qui, n'étant pas suspefts, la consolèrent de l'intention qu'on avait pu avoir en traçant la caricature qu'elle avait entre les mains.
« Je pourrais parler encore sur ce sujet, &.rap-
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porter des traits qui ne sont remarquables que pour l'observateur exercé, parce qu'ils font voir le fond du cœur; mais il ne convient pas d'en dire davantage : un ami n'a aucun droit de publier ce qui se passe dans l'intérieur de la mai- .son d'une femme bienfaisante. Je crois en avoir dit assez pour détruire les préjugés qu'on pourrait avoir sur madame Récamier. »
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A la tête des romanciers de deuxième ordre qui abondent dans notre époque, il faudra placer Edouard Ourliac. Cette opinion nous eft suscitée par la ledure que nous venons de faire de son œuvre, éparse dans les revues, dans les livres ornés d'eftampes & dans les journaux quotidiens. Edouard Ourliac, bien qu'il n'ait vécu que trente-cinq ans, a considérablement écrit ; & rien dans Tensemble de ses travaux ne trahit ce que nous appelons aujourd'hui les concessions au métier. Le métier^ nous devons le proclamer à la louange de quelques hommes, n'a d'ailleurs point été pratiqué dans la première période du mouvement romantique : il eft presque uniquement le produit du roman-feuilleton.
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Sans appartenir précisément à la légion des écrivains qui ont violemment guéri la littérature de ses pâles couleurs, Edouard Ourliaç a dû cependant à la fréquentation de plusieurs d'entre eux le souci de la conscience & de la dignité dans le travail. Il n'a jamais porté de défi à ses propres forces, &, dans Texercice des lettres il n'a pas vu autre chose que la satisfaction de ses inftinfts les plus chers.
La place qu'Edouard Ourliac occupa au milieu de ses contemporains fut, sinon une des plus éclatantes, du moins une des plus diftinguées &, graduellement, une des plus solides. Sur la fin de sa courte exiftence, il avait fini par obtenir ce respeâ; & cette autorité littéraires qui n'arrivent habituellement qu'après de longues années & à la suite d'œuvres importantes. Le sérieux, le pensé de ses dernières compositions faisaient concevoir dés espérances qu'il n'eût certainement pas trompées, si Dieu ne lui avait mesuré le temps d'une façon si parcimonieuse.
Mais Edouard Ourliac n'eft pas de ceux à qui la juftice doive arriver par la compassion. Son nom se passerait aisément de l'auréole funèbre •, nos lefteurs en conviendront, après que nous leur aurons fait traverser la galerie de ses ouvrages.
Auparavant, nous demandons la permission
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de placer quelques détails biographiques, qui expliqueront les différentes phases de son talent. Même si nous appuyons sur cq côté de notre étude, si nous développons avec une complaisance trop sympathique les espiègleries, les efforts, les triftesses, & finalement les tortures de cette exiftence diversement éprouvée, il ne^ faudra y voir que le désir de présenter, à propos d'un seul homme, un côté du grand tableau de la vie littéraire pendant la première période de ce siècle.
Edouard Ourliac naquit le 3i juillet i8i3, dans une ville du Midi, à Carcassonne, croyonsnous. Ses parents, demi-artisans, demi-bourgeois, firent des sacrifices pour son éducation, & l'envoyèrent d'abord chez les Lazariftes de Mont- Didier. Ce commencement d'éducation religieuse demeura toujours l'impression dominante de son enfance -, & quoique plus tard il ait accepté toutes les railleries philosophiques & trempé dans presque toutes les folies du monde, c'eft-en grande partie à la puissance de cette impression qu'on doit attribuer son retour à l'autorité ecclésiaftique. Il refta chez les Lazariftes jusqu'à sa première communion, époque à laquelle son père & sa mère vinrent habiter Paris.
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Là, on l'envoya au collège LouisJe^jrand, rue Saint-Jacques, où il se fit remarqqer par son aptitude pour les lettres. Ijïous tenons de ses condisciples de merveilleux récits sur sa facilité à composer, principalement des vers français. Ce n'eft cependant pas comme poëte qu'il devait compter, mais enfin il eft reconnu depuis long-temps que toutes les natures littéraines se laissent prendre plus ou moins dès l'aurore à cette musique peinte ; pour elles, en effet, c'efl ce qu'il y a de plus séduisant & de plus facile; de plus séduisant, puisque les grandes renommées se rattachent à ce mot magique de poésie; de plus facile, parce qu'on y trouve plus qu'ailleurs des sentiments notés, des enthousiasmes prévus^ une grammaire bienveillante & offrant des lisières aux bras débiles. Au jeune âge, la grande prose, la belle prosey comme disait Buffon, effiraye avec ses exigences de faits & de pensées, on ne l'aborde qu'en tremblant. & avec embarras ; ou bien on élude la dîfiiculté, on fait ce que l'on appelle de la prose poétique, c'cft-à-dire quelque cl\ose d'indécis, de puéril, & qui rappelle le Joseph de Bitaubé.
Le poëte Ourliac ne relia pas longtemps au collège; il entra dans l'adminiflration des hospices. J'ignore si ce fut un bon employé, mais j'en doute, à cause des relations littéraires qu'il
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noua immédiatement. Son premier protecteur fut M, Touchard-Lafosse, un homme qu'on a vite oublié, un compilateur, un romancier qui cherchait des peines, un entrepreneur de A/émoires; sous son inspiration direfte, il écrivit deux romans, qu'il orna de titres frénétiques, comme c'était alors la .mode dans l'école de M. Touchard-Lafosse, de M. le baron de Lamothe-Langon & de M. Horace de Saint-Aubin.
Le premier de ces romans était r Archevêque & la Protejtante, le second Jeanne la Noire; iU furent publiés à un an de diftance, en i832 & en i833. Nous venons de les relire sans trop d'ennui; il eft certain que cela ne vaut pas grand'chose, mais il y a des promesses, une gaieté un peu grosse qui dérive de Scarron & un penchant déjà très-accusé pour les scènes d'hôtellerie. Dans Jeanne la Noire surtout, Ourliac avoue nettement ses préférences; elles ne portent ni sur Shakespeare ni sur Dante, non plus que sur lord Byron, par qui cependant les esprits étaient fort remués; ses auteurs préférés, & il en parle le front haut, c'eft Le Sage, c'eft Walter Scott, c'eft madame Cotin elle-même, « qui, dit-il, avec une seule passion du cœur, développée & admirablement décrite, a fait des chefs-d^œuvre. » Il dévoile naïvement ses sympathies pour les épisodes de
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la Nonne sanglante dans le Moine de Lewis^ du Curieux impertinent dans Cervantes, de la Lodoïska de Louvet de Couvray, & surtout, -:- surtout! -— les admirables hijloires de don Raphaël & de Scipion dans Gil Blas.
Nous retrouverons fréquemment cette admi* ration pour Le Sage. Mais ce qu'il y a de plus caraftériftique dans cette sorte de déclaration de principes, par laquelle il termine le troisième volume de Jeanne la Noire^ c'eft l'hommage qu'il rend à Boileau, à ce même Boileau que récole nouvelle avait transformé en bouc émissaire : « Nous sonmies heureux, dit-il, de pouvoir conclure par une classique citation du judicieux Boileau, qu'il ne faut point trop haïr patce qu'il a dénigré le Tasse & Molière • c'eft en romans surtout que
Le secret eft d'abord de plaire & de toucher ; Inventez des ressorts qui puissent m'attacher. »
Edouard Ourliac indiquait franchement ainsi son point de départ. Je sais bien que l'exécution ne répondit pas d'abord à la promesse; mais n'importe, il y a un aâ;e de bonne volonté dont il faut lui tenir compte, en considérant qu'il n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivait ces deux ouvrages, aujourd'hui complètement ou-
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bliés, & dont il était le premier à rougir plus tard (i).
Sa jeunesse fut gaie, ou du moins elle revêtit toutes les apparences de la gaieté.
On cite de lui vingt traits. Ceft Edouard Ourliac qui, après les trois journées de juillet i83o, avait imaginé de se rendre sous les fenêtres du palais des Tuileries, un drapeau tricolore à la main, & suivi d'une bande de gamins recrutés sur son passage ; là, il appelait à grands cris le roi Louis-Philippe, & lorsque le r-oi Louis-Philippe paraissait au balcon, Ourliac le priait de chanter la Marseillaise. Le roi, que de récentes ovations populaires avaient rendu Tesclave de ses moindres sujets, accédait avec om gracieux sourire à l'invitation du jeune portedrapeau ; &, la main sur son cœur, les yeux au ciel, dans une pose que la peinture officielle a immortalisée, il répétait le chant de son adolescence, dont Ourliac & les siens entonnaient le refrain en chœur. Cela dégénéra tellement en scie, que le monarque-citoyen finit par s'en aper-
(i) L'Archevêque & la Proteftante & Jeanne la Noire parurent chez Lachapelle, un éditeur étrange, qui payait ses romanciers (quand il les payait) par les plus extravagants moyens^ avec des sacs db sable ou des charrettes de pavés^ par exemple» Lorsqu'on l'avait bien pressé^ il finissait par vous indiquer un acheteur, lequel ne manquait jamais d'habiter d'impossibles banlieues.
cevoir; au risque de s'aliéner le cœur de ses sujets, il consigna à la porte du palais Edouard ûurliac ^ sa cohorte,
En ce temps-là, un petit journal florissait à Tombre du souvenir de Beaumarchais : c'était le FigarOy qui a passé aux mains d'un grand nombre d'hommes* d'esprit, 8c qui, en politique, * a successivement brillé de toutes les couleurs de Tarc-en-cieL Ourliac trouva place dans ce petit journal : il y connut Balzac, qui se faisait alors la main; Alphonse Karr, qui appelait à l'aide de son talent toutes les originalités pratiques; Paul de Kock, Alexandre Dumas, Scribe, — mélange, confusion, bruit, renommée, Au Figaroy on se délassait un peu de la contrainte romantique; on n'était plus cosmopolite, on était Français; Dante & Shakespeare étaient oubliés un moment; on riait, & ce rire semblait être renouvelé des Aâes des ApôtreSy monument de l'esprit de la Révolution. Non pas que je-conseille à personne de relire la coUeftion du Figaro (d'abord on ne la trouverait pas aisément); ce rire a été usé, cet esprit a été dépassé; en pareil cas, il vaut mieux se souvenir que relire. Edouard Ourliac fit merveille dans ce recueil; il se débarrassa de ce que les leçons de M, Touchard-Lafosse avaient de trop vulgaire; 1 fut lui pour la première fois, c'eft-à-dire que
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sa verve de la rue passa entière dans le journal (i). Ce travail de chaque jour acheva de le rompre tout à fait au métier littéraire. A ce point de vue, Papprentissage par le petit journal, tant décrié, a des côtés réellement profitables.
« La première fois que j'ai rencontré Ourliac, — a écrit M. Arsène Houssaye^ — c'était durant le carnaval de i835, au bal de l'Opéra-Comique. On faisait cercle pour le voir danser. Il avait imaginé de représenter en dansant Napoléon à toutes les périodes suprêmes de sa vie : aux Pyramides^ à Waterloo, à Sainte-Hélène. Il menait en laisse une femme qui ressemblait à un mélancolique paftel de Landbergj une de ces femmes qui vivent le plus honnêtement possible en deçà du mariage & hors du célibat. Nous fûmes du même souper; je m'aperçus que sous le danseur il y avait un poëte
Il avait écrit deux romans de pacotille. C'était son désespoir. Il ne savait comment racheter ses premiers péchés littéraires. Il vivait avec son père & sa mère, rue Saint-Rocb. Il habitait une petite chambre bleue, si j'ai bonne mémoire, tapissée de quelques paftiches de Watteau & de Boucher; sa bibliothèque renfermait presque autant de pipes que d'in-o6tavo. On ne l'y voyait que le soir ou le dimanche, car il était attelé à un petit emploi de douze cents francs aux Enfaftts-Trouvés. Il avait beaucoup de camarades & peu d^amis. C'était dans
(i) M. Alphonse Karr s'eft plusieurs fois souvenu des traits èi des mots d'Edouard Ourliac. On lit fréquemment dans les Guêpes : a E, O. disait,,, »
notre poétique Bohème de l'impasse du Doyenné que nous vivions en familiarité avec ce charmant esprit. Edouard Ourliac venait tous les matins nous voir dans ce royaume de la fantaisie. C'était
son chemin pour aller aux Enfants-Trouvés
Nous n'avions pas d'argent, mais nous vivions en grands seigneurs; nous donnions la comédie; ces dames de l'Opéra soupaient chez nous^ vaille que vaille, & daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Edouard Ourliac surtout donnait^ la comédie. C'était le Molière de la bande. Il était autei>r & a£leur avec la même verve & la même gaieté. A une de nos fêtes ces dames le noyèrent, à. plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets, »
La vérité eft qu'avec la vive tournure de son esprit .&. de son corps, il excellait surtout dans la représentation des arlequins. Ce n'était pas que de plus sérieuses tentatives ne se fissent jour à travers ces folies : on a le souvenir d'une tragédie en un ade &. en vers, composée par Edouard Ourliac pour le théâtre intime de la rue du Doyenné; cette tragédie, reliée inédite, avait devancé &. deviné le Ruy Blas de M. Victor Hugo, car elle mettait en scène la passion d'un domeftique pour une grande dame.
Malgré les bals & les femmes menées en laisse, Edouard Ouriiac n'a pas laissé la mémoire d'un don Juan littéraire. Ses. amours un peu vaga-
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bondes peuvent se résumer en cinq ou six aventures, dont quelques-unes avec des aftrices des petits théâtres. Eft-ce chez une de ces aftrices qu'il aura rencontré le type séduisant ^ de Suzanne? J'avoue que j'en doute; je préfère supposer que l'une d'elles a posé devant lui, comme posent devant l'artifte ces créatures banales transformées à leur insu en Mignon ou en Sapho. Le modèle eft indispensable à l'écrivain comme au peintre; tantôt c'eft la femme qu'on désire, tantôt la femme qu'on regrette; d'autres fois c'eft un vice myflérieux & caressé que l'on extrait du fond de son cœur pour en doter publiquement lehéros de son livre. Molière, l'abbé Prévoft, Beaumarchais n'ont pas fait autrement. Et Balzac donc! vous le meniez dans votre famille, parmi vos frères, vos sœurs, votre père, votre mère, vos oncles & vos tantes; Balzac n'avait l'air de rien, il riait, causait & faisait la partie au coin du feu; seulement, au bout de trois jours, il vous racontait l'hiftoire de votre famille entière, sans vous faire grâce d'un cousin. Il avait pris ses notes; en d'autres termes, tous ces gens-là avaient été autant de modèles pour lui.
Je ne sais comment Edouard Ourliac se trouva amené à écrire dans le Journal des Enfants.
Toutefois eft-il qu'il en devint bientôt un des
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collaborateurs les plus assidus & les plus aimés i Une ou deux parades qu'il avait écrites sans y prendre garde eurent un Succès inespéré ; on lui en demanda d'autres; &. une véritable vogue s'attacha dès lors à ces petites compositions scéniques.
L'une d'elles, la Première Tragédie de Goethe^ contient un prologue en vers débité par le seigneur Croquignole :
Pennettez-moi, Messieurs, en mouchant mes chandelles,
De causer un inftant de ce qu'on joue ici ;
Ce ne sont, il est vrai, que farces, bagatelles,
Mais si l'on cft content, je le suis fort aussi.
Ma foi ! vive la joie et les parades folles
Où le héros survient, la perruque à l'envers,
Un bras gris, l'autre bleu, le chapeau de travers^
Et débute, s'il veut, par quelque cabriole.
Ma cataftrophe, à moi, c'eftuncoup de bâton;
Mon poignard. Arlequin le porte à sa ceinture ;
Nos sabres sont de bois, nos noirceurs en peinture,
Et si le dénoûment nous touche d'aventure^
C'eft qu'on doit immoler un pâté de carton.
Voilà son programme tout entier.. On aime à découvrir ce coin de naïveté inattendu chez un auteur déjà aguerri aux malices du Figaro^' cet amour des enfants chez un journaliftè accoutumé à tirer profit des passions des hommes. Mais qu'on ' ne s'abuse pas cependant : le théâtre d'Edouard Ourliac grocède moins de Berquin que de Gherardi; la tradition qu'il suiteft celle
des Janot, des Grippe-Soleil, dfes Funambules, du tréteau. Il ne danse pas, il gambade; il ne mange pas, il s'empiffre; il ne rit pas, il tombe, en épilepsie. Mais comme après tout il ne cherche pas à dissimuler son paftiche, qu'au contraire il Pétale franchement, on le lit sans prévention, & on se laisse -volontiers prendre au rire qu'il sait exciter. Parmi les pièces de ce spedacle dans une chaise, V Hôpital des fous eft basé sur une idée fort plaisante. La scène se passe dans la cour d'un établissement d'aliénés ; un poète pensionnaire du lieu entre avec quatre de ses camarades :
a Le POETE. — Ma foi, messieurs, voua me voyez fort embarrassé. J 'ai composé pour ce soir un grand ouvrage de théâtre (car vous savez que c'eft mon métier), & je n*en connais pas encore le sujet. Mon drame^ s'il vous plaît, doit être précisément ce qui va se passer aujourd'hui ici même; belle pièce, je vous jure, & oti l'on verra s'agiter toutes les passions qui gouvernent la deftinée humaine. Nous y jouerons tous notre rôle. On nous recommande de peindre les hommes; mais, que diable ! nous sommes des hommes» Au lieu d'une copie de la nature, nous donnons l'original. Çà, l'heure approche^ le théâtre eft tout prêt* On entrera par cette porte, on sortira par cette autre. Je vous prie aussi de considérer comme nos décors sont bien peints, que ces arbres sont de vrais arbres, & que cette cour eft une cour véritable. Je suis fort curieux de
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connaître mon œuvre^ & si le héros eft laid^ & si l'héroïne chante bien, si cela eft sérieux^ si cela eft comique. Il serait temps de commencer. Mais je ne vois point arriver d'afteurs. »
Le poëte se dépite pendant quelque temps; enfin, il aperçoit un homme qui escalade le mur de rhospice & saute dans la cour.
« Le POETE. — N'en doutez plus, la scène s'ouvre^ Ceft le héros du poëme. Allons, la musique! ferme, tenez bon^ soufflez fort.
Pascariel. — Ouf! pefte soit des gens qui m'ont valu ce saut I Je cours après mon maître comme il court après la raison, & je perdrai mes jambes comme il a perdu son esprit. Je vais m'informer à ces gens que voilà. — Au poëte : Monsieur, je cherche ici mon maître.
Le POETE. — Je le sais, vous entrez par la gauche du théâtre; c'eft fort bien, je l'avais pensé ainsi. Mais que m'allez-vous dire à cette heure? Qui vous envoie? Qui vous attrifte ou vous égayé? Êtes-vous le messager funèbre de la fatalité, où le héraut bouffon d'une trame burlesque? Venez-vous nouer une a£lion tragique ou n'êtes-vous qu'un valet de comédie ? Allez- vous rire ou pleurer, donner des coups de poignard ou recevoir des coups de bâton?-
Pascariel. — Mon ami, vous tenez vous-même sur la nuque un assez joli coup de marteau, & je donnais dans une fière bourde. Je ne suis point un valet de comédie, entendez-vous, & si je vous donne à pleurer, je jure en tout cas que vous me faites rire.
Le POETE. — Parlez plus gravement, & exposez moi voire conte.
Pascariel. — Je ne demande pas mieux, soyez donc raisonnable.
Le POETE. — Soyez vous-même plus réservé; le ton doux, la voix claire, le gefte mesuré, allez.
Pascariel. -^ Eh bien! oui^ soit^ je veux bien.
Le POETE. — Vous entrez par là?
Pascariel. — Sans doute, j'entre par là, & je vais vous dire pourquoi. Mon maître a perdu ces joursci sa raison au jeu. J'entends qu'il a perdu sa raison, parce qu'il a perdu son argent. L'esprit lui a tourné.
Le POETE. — C'eft grand dommage, & vous m'intéressez au dernier point. Continuez. .
Pascariel. — Oh a conduit mon maître dans cette maison. Sa famille eft désolée. J'apporte ici une lettre de son oncle^ pour qu'on ait à le bien soigner. Or, je voulais le voir par la même occasion, car je l'aime tendrement; on a eu la barbarie de s'y opposer; les guichetiers m'ont barré le passage. Heureusement, je suis garçon avisé autant que fidèle, j'ai du cœur & de l'esprit : je vous ai planté une grande échelle au pied de ce mur^ & me voici en deux sauts.
Le POETE. — A merveille ! L'hiftoire paraît vraisemblable & s'expose naturellement. Tout me fait présumer un dénoûment heureux.
Pascariel. — Indiquez-moi d'abord oîi je trouverai mon maître, si vous le connaissez. C'eft un grand brun^ bien fait, l'œil bleu^ le nez de travers & une verrue sur la joue.
Le POETE. — Soignez votre ftyle surtout. Ne vous intimidez pas. Bonjour. (// sort,) »
Cela, comme nous Tavons dit il y a quelques lignes plus haut, n'eft pas en effet dans la manière du Bordelais Berquin, mais cela n'en vaut pas moins sous le rapport littéraire. — A la même époque, nous assure-t-on, Ourliac, que le démon des vers n^avait pas encore abandonné, insérait des fragments poétiques dans les recueils de madame Janet, la providence des poètes d'alors (les poètes d'à présent n'ont plus de providence). On veut aussi qu'il ait passé par le feuilleton du Conjiitutionnely mais pour s'y moquer des propriétaires & des leéleurs. De ce moment, &. par suite de cette multiplicité de travaux, il commença à compter dans les rangs littéraires; aussi croyons-nous devoir placer là une esquisse de sa personne.
C'était un petit homme; il avait le teint un peu bilieux; le sang-froid & le pétillement se succédaient sans transition sur sa physionomie, inconteftablement marquée du sceau de l'intelligence ( I ). A le voir, à l'écouter surtout, on aurait dit un neveu de Voltaire. C'était bien là le jour-
(i) Nous ne connaissons pas de portrait d'Edouard Ourliac. Seulement, dans une série de trois planches intitulée ♦ Grande course au clocher académiquey Grandville Ta repré* sente derrière Balzac.
nalifte endiablé, Thomme du coup de griffe; c'était bien là l'esprit parisien dans sa person^ nification la plus téméraire, tantôt babillant Tin- . solence d'un vêtement de gravité, tantôt faisant traîner à la raison toutes les fanfreluches & toutes les casseroles de la Courtille, M, Arsène Houssaye a dit vrai : Ourliac avait beaucoup decamarades & peu d'amis. La faute en était à son cara6lère trop exclusivement ^ surtout trop brillamment tourne vers la goguenardise. Il était le feu, Tentrain d'un repas d'hommes de lettres; il en était aussi l'inquiétude. Il tirait ses pétards dans les jambes de tout le monde, ou bien, comme Musson le myftificateur, il choisissait une viftime, & dès qu'il l'avait choisie il ne la lâchait plus. Il était acerbe, quoique turbulent, & certains de ses bons mots produisaient une sensation de froid, comparable à celle d'un acier entamant l'épiderme. L'étude des parades lui avait donné un goût réel pour la cruauté dans le comique; il ne parlait qu'avec délices des coups de "bâton pleuvant dru sur l'échiné, des côtes fracassées, des médecines amères, de la noyade & de la pendaison ; il se plaisait à faire frissonner son auditoire avec des détails chirurgicaux. Pour tout dire enfin, son esprit n'aimait qu'à travailler sur le vif. Aussi toutes ses plaisanteries n'avaient-elles pas le même succès; quelques-
unes ressemblaient trop à ces bourrades que se donnent les paysans dans les fêtes de village, ou à ces espiègleries funèbres qui consiftent à se revêtir d^uii long drap blanc & à venir agiter des chaînes dans la chambre d'un ami qui dort. Lui-même en eft convenu de bonne for :
Je l'avoue, un soufflet qui se trompe de face.
Au fort de son courroux Cassandre qu'on fait choir,
Un coup de pied qu'on donne ou reçoit avec grâce,
Un grand plat de bouillie en un manteau bien noir ; * j
Gille,- en fouillant au pot, qui se brûle à la braise, 1
Et qui lèche en hurlanf ses doigts enfarinés ; 1
Quand celui-ci s'assied, l'autre tirant la chaise,
Et les portes toujours se fermant sur les nez,
Sont divertissements qui me font pâmer d'aise (i). |
Tout cela contribuait à le faire redouter de ses collègues, spirituels autant que lui peut-être, mais moins doués de spontanéité. Quoi qu'il en soit, de là au méchant homme qu'on a voulu faire d'Edouard Ourliac, il y a loin, très-loin. Son cœur était sain & bon/ S'il n'a pas contracté d'amitiés dans les lettres, il a rencontré dans la vie privée &. partagé de douces affections.
Dans un croquis très-littérairement tracé, MM. Edmond & Jules de Goncourt ont admis peut-être avec une facilité trop prompte cer-
(i) Prologue du Seifmeur Croquignole,
EDOUARD OURLIAC lyS
tains renseignements sur les habitudes très-priyées d'Ourliaç ; ils lui ont presque fait un crime ' du peu d'argent dont il pouvait disposer dans les
I parties de plaisir (i). On peut répondre, à la
décharge de ce pauvre garçon, qu'il ne possédait aucune espèce de patrimoine, & que la littérature telle qu'il la pratiquait pouvait suffire tout au plus aux exigences premières de la vie. Qu'il ait conçu quelque honte de sa pauvreté & qu'il i l'ait exhalée ensuite dans des romans, tels que
Collinet .et Suianne^ cela eft tout naturel. Mais nous ne nous avancerons pas davantage sur ce terrain.
(i) « Quand rompant sa chaîne de fjimille, & parti tout un jour de la maison paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande d*amis, des artiftes et des écrivains de son âge, il lâchait toute bride à sa verve. 11 improvisait des chansons burlesques :
Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien, En culotte de peau, Qui voulait tout savoir !
> « A CCS petites fêtes sous la treille de banlieue, quand il
* s'agissait d'en payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que qua-
rante sous dans sa poche ; c'était le nec plus ultra de son appoint. » Autre part, MM. de Concourt disent encore : « Au milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il reftait grave & blême, presque humilié d'une galerie, comme un Deburau sur une chaise curule; &, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la face,^il avait aussi les mignons vices; il. eût très-bien passé par les sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux, etc., etc. »
Pour donner à la fois une idée précise de son caraftère & des tendances de sa littérature, à répoque de sa collaboration au Figaro^ nous allons prendre une composition publiée, en 1 837, dans les livraisons de ce journal : la Jeunesse du temps, ou le Temps de la jeunesse , parade bourgeoise. Elle eft peu connue, & elle eft réjouissante. — M. Vidalot eft un marchand de Saint-Quentin, un honnête drapier. Il attend son fils Joseph, qui doit revenir ce jour même de Paris, après quatre années passées dang rétude du droit. Un inconnu de mauvaise mine se présente en déclinant le nom de Joséphin \Yidarlof. Il embrasse la bonne, il embrasse la cousine Canélia; c*eft lui, c'eft l'enfant prodigue.
u Ah! s'écrie-t-il, comme il eft doux de revoir sa vieille maison^ le clos, le verger oU Pon a joué tout enfant, les volets verts, la vigne grimpante, la mare aux canardsj le dindon qui glousse, & vous, mon vénérable père, & vous ! O jardin paternel! Tiens, il faudra que je fasse des vers là-dessus; j*en ai de fameux dans ma malle, vous verrez ça.
Le père. — Ce sont là des occupations secondaires, mon fils, nous en parlerons à leur tour.
Joséphin. — O papa, qu'avez- vous dit.'^ l'art, des occupations secondaires! toute la vie d'un homme 1 l'art, cette doublure de Dieu ! ce culte, cette religion! Écoutez ceci :
Le premier château fort qu*on rencontre quand on.
EDOUARD OURUAC 176
Débouche par le plus joli bois du canton, Efl celui du seigneur de Couci, le beau sire...
Comment trouvez-vous ce début?
Le père, — Ça coule^ ça coule bien. Tu as de la facilité. Mais patle-moi d'abord de tes études.
JosÉPHiN. — Inutile. Je n'ai pas de diplôme. Injuftice criante ! Je n'ai pas été reçu. Il eft vrai que je ne me suis pas présenté. »
A cts paroles, la désolation du père commence. Joséphin ne fait qu'en rire. Il caresse sa grande barbe, il demande du feu pour allumer son cigare, il secoue ses manchettes & pirouette avec des façons débraillées,
« Palsambleu ! ma jolie cousine, il eft fâcheux que vous ne soyez pas une femme du bel air avec le manteletj les mules & les mouches^ & mon père un vieux roué avec la bourse & Pépée; je me serais cru, au milieu de ces meubles du temps^ en partie fine, dans une petite maison du faubourg Saint- Jacques.
Le père. — Mon fils, tu m'assassines ! Et tes inscriptions payées chaque mois, & tes livres^ & ta pension de douze cents francs, le revenu d'une famille I
Joséphin. — Et mes poésies! mon romani Croyez-vous qu'il n'en coûte rien pour vendre ses livres au li braire .î^
Le père. — Et l'argent de votre parrain ?
Joséphin — Je m'en suis fait une redingote.
Le père. — Et mes étrenncs ?
JosÉPHiN. — J'en ai soulagé l'indigence... où je me trouvais.
Le PÈRE. — Seigneur du ciel ! il me manquait cela sur mes vieux jours. C'eft fini^ je n'ai plus de fils; car je rougirais d'appeler ainsi un mauvais sujet, qui faisait mon orgueil & ma consolation. C'eft ainsi que vous reconnaissez les sacrifices que j'ai faits pour vous : je me privais des aliments les plus grossiers^ & Monsieur dissipait mon avoir dans la capitale avec ces femmes légères, l'opprobre de leur sexe ! Vous avez fréquenté ces repaires oîi l'on commence par être dupe & où l'on finit par être fripon. Le chemin du vice eft rapide,* de là à l'échafaud il n'y a qu'un pas. Grand Dieu 1 un Vidalot sur l'échafaud! Retirez- vous de ma présence^ montez dans votre chambre jusqu'à nouvel ordre ; je vous chasse !
JosÉPHiN, tendant la main. — Vous me donnerez ma pension?
Le père. — Vous levez la main sur moi ! Frappez, frappez le sein de votre père! frappez les entrailles qui vous ont portée les mamelles qui vous ont allaité !
JosÉPHiN. — Papa, calmez-vous, songez qu'il y a des dames.
Le père. — Cela m'eft bien égal, je ne me connais plus. Ahl vous m'injuriez! Battre son père, vil passe-temps! indigne d'un bon fils! »
Ici la parodie eft complète; elle dérive de Robert Macaire^ cette pièce monftrueuse qui a exercé autant d'influence sur les mœurs du dix-
neuvième siècle que le Mariage de Figaro sur celles du dix-huitième. La raillerie étourdie du jeune Ourliac ne s'arrête devant aucune sottise, pas mêpne devant la sottise paternelle. Il se moque des cheveux blancs, quand ces cheveux sont ceux de Jocrisse. Tout principe, toute moralité s'envole devant sa téméraire épigramme. Il amuse, c'eft vrai, mais à des conditions inacceptables; & plus tard, Edouard Ourliac devait être le premier à regretter tant de verve employée si mal à propos. La gouaillerie littéraire reprend le dessus. — « Demain, je vous ferai embarquer ! s'écrie le père, »
a JosÉPHiN. — Embarquer! ça va. Couleur marirtime. Oh ! les heures de quart, par les belles nuits du tropique ! Thorizon bleu^ le bercement des huniers^ les mœurs tranchées, l'agile corvette qui file dix nœudsj les pays nouveaux, les brunes filles de Madras, de l'or^ du grog & du tafia !
Le père. — Tu ne t'embarqueras pas; je te ferai mettre à la tour de Saint-Quentin.
JosÉPHiN. — La tour ! Couleur moyen âge, Tête- Dieu! messeigneurs les hauts barons n'ont pas' tel fief dans leur apanage : quatre donjons avec mâchicoulis & barbacanesj haute & basse juftice dans le canton, cent bonnes lances & trois cents gens de pied! Vous êtes insensé, maître^ si vous croyez que cela me contrarie! Holà! Pasque-Dieu ! varlets & manants, mon haubert, ma cuirasse & ma bonne lame de Tolède !
Le pèhe. — Tu réitéras ici, & dès demain tu tiendras la boutique.
JosÉpHiN. — Oh! pAur cela, impossible, papal Couleur garde national, couleur épicier, couleur tricolore. Impossible ! a
Aucune nuance, paa même la nuance politique, ne manque à ce petit tableau, où repassent tous les livres orgiaques d'alors, la Salamandre^ le bibliophile Jacob, les romans intimes de Drouineau & la république du National.
Edouard Ourliac s'attaque à toutes les aftualités, à la colonne Vendôme, aux briquets phosphoriques, aux mythes, à la paltngénésie, au parapluie, à tout ce qui eft relief ou trait caractériftique. Il y a même un personnage mûr, Balloche, qui eft imité de M, Prudhomme, De tous ces éléments, il résulte quelque chose de fort drolatique, certes. Le mot éclate sous les pieds, la phrase cherche l'impossible dans le joyeux; le rire s'y déploie, exagéré & grimaçant, comme sur les masques antiques où la bouche déchire la joue. Mais, j'ai quelque regret aie dire, ce n'eft pas du comique, dans le sens large & humain de ce mot ; ce n'eft pas même de la caricature, quoique cela y ressemble d'abord. C'eft quelque chose à côté, un sous-genre qui apprête bien des supplices aux linguiftes de l'avenir, une nouvelle langue d'argot spécialement
EDOUARD OURUAC I 79
empruntée aux mœurs artiftiques, & comme qui dirait les balayures des ateliers de peinture & des cabinets littéraires. L'expression^ recrutée dans le vagabondage des entretiens les plus intimes, s'y montre sous un déshabillé dissolu, comme ces courtisanes qui hasardent tout dans leur demi-coftume. C'eft la folie organisée en rhétorique & rencontrant, à travers ses écarts, d'incroyables bonnes fortunes de pensée Si de forme. Un mot créé sous le dix-neuvième siècle, mais trop souvent détourné de sa vraie signification, — la blague^ — pourrait servir à qualifier certains aspefts de cet idiome, si difficile à baptiser. L'auteur de la Jeunesse du Temps a, un des premiers, popularisé l'école de la blague^ à une époque où la bourgeoisie rebelle eftimait qu'elle avait déjà bien assez à Jaire avec le romantisme sur les bras. En même temps qu'Ourliac, on remarquait dans 'ce sillon moqueur l'auteur des Jeune-France, Théophile Gautier, & ces deux vaudevilliftes qui ont souvent approché de la comédie : MM. Duvert & Lauzanne. Le petit journal fit le refte; & aujourd'hui, quoique cette école bâtarde ne nous semble réunir aucune condition de vitalité, partant de durée, ne l'en voilà pas moins inflallée & même fortifiée dans ses retranchements. Elle compte déjà des succès; on peut considérer comme deux de ses types les plus
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diftinélifs, & comme deux exemples de ce qu'elle a fourni de déteftable & de supérieur, la création de Jérôme Paturot & la série des Scènes de la Bohème. Tout ce que nous pourrions écrire pour & contre la blague se trouve contenu dans ces deux ouvrages, si différents & si pareils; nous n'irons pas chercher nos arguments ailleurs. Chez M. Reybaud, c'eft la bourgeoisie qui se venge de la littérature; chez M. Miirger, c'eft la littérature qui se venge de la littérature elle-même. Le but eft commun dans Tun & llautre livre, les moyens sont semblables aussi; piais combien leur mise en œuvre diflere, ^ quelle énorme diftance sépare ce Paturot si lourd, si vulgaire, des Scènes d^ la Bohème^ si vives, si folles & si brillantes dans leur immoralité !
Revenons au proverbe d'Edouard Ourliac, pour en dire la conclusion. Chassé par son père, Joséphin lui écrit une lettre :
« Je ne puis vivre éloigné de vous, mon père ; il ne me refte plus un liard. D'ailleurs, j'ai tout vu, tout usé, tout approfondi. Je suis las de la terre où l'on se crotte^ des hommes à qui l'on- doit de l'argent, des libraires qui n'en donnent pas^ des maîtresses qui en demandent^ des dîners à dix-huit sous, des bottes percées & des portiers. Vous m'avez donné la vie^ père voluptueux & cruel, je tous la* rends pour n'avoir rien à vous. Je prends
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donc la liberté de m'asphyxier sous la tonnelle de votre jardin. Ré}ouissez-vous : à trois heures trèsprécises votre polisson de fils aura cessé de vivre. »
On va au jardin, où on le trouve à demi renversé dans une pofture vaporeuse. — Quelle tête volcanique ! s'écrie le père-, 8c il court après un dodeur, laissant Joséphin en tête-à-tête avec Canélia, sa cousine.
a Canéua. -— Pauvre cousin ! Tiens^ il eft gentil comme cela; on dirait qu'il dort. Si je lui faisais ' respirer des sels? {Elle va chercher un flacon,)
Joséphin, à part. — Qu'il eft doux de voit* ainsi planer au-dessus de soi un ange à laToix de femme, une blanche vision! Au fait, cette enfant-là n'eft pas si laide qu'elle en a l'air; dans mon ardeur de fuir l'auteur de mes jours, je ne l'avais pas remarquée. Et puis, je lui ai fait un certain effet, — je le crois bien ! — un beau front pâle, — de longs cheveux épars, — jeune poëte mourant !
Canéua, revenant, — Tenez, beau cousin, respirez.
Joséphin, feignant V égarement, — Euh! eh!
ah!... la muse passe avec une étoile au front; elle pose ses pieds nus sur des nuages d'or... Canélia!
Canélia. — Il m'appelle? Oh! pauvre jeune homnîe !
Joséphin. — Canélia ! c'eft toi que j'ai rêvée, c'eft toi qui passes dans ma sombre nuit...
Canélia. — Il pense à moi. Joséphin !
Joséphin. — Laisse tes beaux cheveux pleuvoir
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sur mon front; laisse tomber un baiser sur ma lèvre, comme une rosée sur la fleur flétrie.
Canélia. — On ne peut rien refuser à un malade. Souffrez-vous encore^ mon cousin?
JosÉPHiN. — Au contraire, belle cousine; encore un baiser & j'irai à ravir.
Canélia. —Si mon oncle nous voyait... Finissez ! »
Joséphin ne finit pas, & Toncle les voit; il ne sait trop, cet oncle, s'il doit se fâcher ou rire, mais sa bonté l'emporte. De son côté, Joséphin prononce en ces termes son abdication poétique :
« Joséphin. — Je renonce à Satan, à ses pompes & à mes œuvres. Je n'ai pas dtné^ je n'ai pas un sou^ j'aime ma cousine^ & je me fais drapier, marguillier, allumeur de réverbères, s'il vous plaît. O figure symbolique de l'induftrie, que tu es enchanteresse ! ô sirène fallacieuse^ qui nages dans le vert-de-gris des gros sous, que tes charmes sont puissants sur un poëte à jeun!
Le pÈJiE. — Mes chers enfants ^ je vous unîsj allons nous livrer à la joie.
JosÉBHW prend un bonnet de coton des mains de son père & s'en couvre la tête, — O sacré flambeau du genre, étouffe-toi sous l'éteignoir ! »
Cette fin a été imitée très-visiblem€nt dans Jérôme Paturot.
Le même journal ayant publié. C^^ar BirotteaUi un des chefs-d'œuvre de Balzac, Edouard
EDOUARD OURLIAC l83
Ourliac eut Thonneur d'écrire pour ce roman une préface qui ne ressemble à aucune préface connue. C'eft de cet épisode sans doute qu'il faut dater la liaison de ces deux hommes, qui ont plusieurs points de contad dans le talent. Lorsque Balzac fut saisi tout à coup d'une fantaisie de collaboration, principalement en vue du théâtre, il songea d'abord à Edouard Ourliac. Le deuxième ade de Vautrin passe pour être presque en entier de ce dernier.
Les occasions de se produire ne lui manquèrent plus; il mit son aom dans la série des Français peints par eux-^mêmes, dans la nouvelle Caricature, dans \di Presse^ où il imprima la Confession de Naiarille^ œuvre assez faible, selon moi, & qui cependant souleva les susceptibilités morales des abonnés. Ceft qu'Ourliac était alors pluâ que Jamais engagé dans la voie du scepticisme. Un puissant effort sur lui-même Tentira subitement; un premier cri de douleur s'échappa de cette jeune poitrine : il fit le volume intitulé Suzanne.
On a dît — & c'eft l'éloge désespéré que tous les beaux romans arrachent à la critique — qu'il avait mis sa propre hiftoire dans Su!(anne. Notis croyons plutôt que c'eft liné manière' perfide de liii attribuer les traits souvent odieux dont il s'eft servi pour peindre le piersonnage de La
Reynie. Il faut avouer qu'il eût été ou bien maladroit ou bien cynique en hasardant de lui un tel portrait; son esprit de mortification, qui se développa par la suite, n'allait pas encore jusque-là. Accordons qu'il eft singulièrement entré pour quelques inftants dans la peau de son héros, si nous pouvons nous servir de cette expression récente, mais n'allons pas plus loin ; ce serait méconnaître de la façon la plus outrageuse les privilèges de la composition littéraire. Quand on dit que l'abbé Prévoft s'eft peint dans Desgrieux, George ^nd dans Indiana, & Edouard Ourliac dans La Reynie, on se trompe-, ne dites pas qu'ils se sont peints, dites qu'ils se sont rêvés.
Suzanne donna la vraie mesure de son auteur, dont elle dévoila tout à coup une des facultés les plus inattendues : celle des larmes.
Madame de Girardin, à propos des parades du Journal des Enfants^ avait signalé ce talent plein d'hilarité. Balzac, dans sa Revue parisienne (n** du 25 août 1840), annonça Suzanne & la Confession de Na^arille en ces termes :
« Je m'occuperai de M. Ourliac dans ma prochaine lettre, parce que je connais de lui des fragments pleins de comique & recommandables par une certaine puissance de dialogue. » Le numéro suivant de la Revue contient, en effet, le
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compte rendu de Suianne; comme tout ce qui émane de la critique trop rare de Balzac, ce morceau eft un modèle d'appréciation philosophique & grammaticale ; il y indique les points de ressemblance entre Suzanne Si Ceci ne/i pas un conte, de Diderot, tout en rendant juftice à l'intérêt poignant qui domine dans Suzanne.
a M. Ourliac, dit-il, a l'entente des délicatesses de la femme. On sera content d'avoir lu un volume bu l'on rencontre des scènes comme celle où Suzanne ruinée, sans asile & sans pain^ trouve de l'argent pour apporter des fleurs, dans deux pots de porcelaine, à La Reynie qui les casse; comme celle où La Reynie^ par un de ces éclairs de vigueur si fréquents chez 'les Méridionaux, vient souper chez la cantatrice sans invitation, insulte les convives^ compromet Suzanne, si chafte, si pure, & si belle jusque-là^ & finit par devoir à cette lueur d'énergie qui simule l'amour, la récompense refusée à l'amour vrai de M, d'Haubertchamp. Ces deux scènesj entre autres, annoncent un vrai talent. Elles ne sont pas dans Diderot. »
Plus loin, M. de Balzac analyse le ftyle d'Edouard Ourliac :
<K A part quelques emmêlements dans le fil des îdéesj sa phrase eft nette, vive, précise. M. Ourliac peut devenir un écrivain; mais il n'a pas encore étudié le travail que demande la langue française, & dont les secrets sont surtout dans l'admirable
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prose de Charles Nodier. Il entasse imparfait sur imparfait pendant trois ou quatre pages, ce qui fatigue & l'œil & l'oreille & l'entendement; quand il a trop de l'imparfait il se sert du verbe au prétérit. Il ne sait pas encore varier la forme de la phrase, il ignore les ciselures patientes que veulent les phrases inQdentes & la manière de les grouper. Entre la force qui marche, à l'inilar de Bossuet & de Corneille, par la seule puissance du verbe & du subftantif, & le ftyle ample, fleuri, qui donne de la valeur aux ad)e<5lifs, il y a 1 ecueil de la monotonie des temps du verbe. Cet écueil, M. Ourliac ne l'a même pas soupçonné. Néanmoins, il y a en lui les rudiments d'un flyle particulier, sans ampleur, mais suffisant. »
On voit que Balzac n'épargne pas la vérité à l'auteur de Suzanne, C'eft que Balzac Teftiniaît Si le traitait, non pas en père, non pas en ami, mais en confrère, c'eft-à-dire presque d'égal à égal.
Subissant TefFet de ces encouragements, Ourliac ne devait plus s'arrêter dans sa transformation. Aux réminiscences religieuses qui devenaient de plus en plus fréquentes en lui^ se joignirent — on ne sait par quelle succession d'idées — des aspirations légitimiftes, qui se traduisirent par une étude de la Vendée & de sa chouannerie. Les buissons, qu'il interrogea avec une pieuse patience, lui racontèrent des drames héroïques, de plaintives anecdotes. Mademot-
EDOUARD ÔURLIAC 187
selle de la Charnaye, insérée dans la Revue des Deux Mondes^ eft Texpression la plus complète de cette phase -, &, vraisemblablement, s'il nous eût donné beaucoup de nouvelles comparables à celle-ci pour Témotion & la vérité, ce n'eft pas au second rang, mais bien au premier, que nous aurions aujourd'hui à placer Edouard Ourliac. Mademoiselle de la Charnaye donne à regretter que, trop peu confiant en ses forces, il n'ait pas accordé plus de développements â ses récits; alors, nous aurions eu mieux qu'un romancier de chevalet. N'a-t-il pas voulu ou n'a-t-il pas pu? Son ambition était-elle uniquement de se créer une place isolée dans un genre où il avait l'espoir de devenir maître? S'il en fut ainsi, on ne lui refusera pas d'avoir atteint en partie son but; car de son vivant il fut le plus habile écrivain de nouvelles, à côté de Gozlan, & c'eft pourquoi sans doute il ne crut pas devoir être ingrat envers une spécialité à laquelle il devait sa fortune littéraire.
Cette période, la plus décisive pour son talent, & employée en outre aux réflexions les plus sa-* lutaires, aux retours les plus graves (il s'était mis à la ledure de MM. de Bonald &de Maiftre), peut être regardée comme la plus heureuse de sa vie. Il gagnait son pain avec sa plume, il se sentait dans une excellente voie morale, il était
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jeune. Bien qu'il n'eût pas trente ans, il se sentait déjà fatigué de la vie au jour le jour. On le conduisit dans la maison d'un chef de bureau au miniftère de la guerre; il plut; on le savait spirituel, on le maria. Ces choses se passaient en avril 1842.
Edouard Ourliac vit s'accroître son talent dans les deux années qui suivirent son mariage. Tout en cédant encore, par intervalles, aux sollicitations des direfteurs de journaux qui lui demandaient, comme à M. Galland, quelquesuns de ces contes légers qu'il contait si bien, il accorda une part plus large à la veine de sensibilité qu'il s'était ouverte. Brigitte & les Gar- 7iachesy deux œuvres étendues & dont nous parlerons plus tard, sont de cette époque.
On doit attribuer à cette recrudescence de travail le rapide développement d'une maladie des bronches qui se manifef^a chez Edouard Ourliac. Cette maladie inspira de graves inquiétudes à ses amis.
Le mal d'Edouard Ourliac empirait de jour ;en jour. Il chercha un refuge dans la pratique de la religion catholique; ce fut un nouveau sujet d'étonnement; il laissa s'étonner, & toussant, crachant, amaigri, pâli, il prit le chemin qui monte à la rue des Polies, chez les Pères Jésuites. Là on le consola comme on put. Sur
ces entrefaites, V Univers lui fit des propositions de collaboration qu'il accepta. On le vit alors publiquement & courageusement brûler ce qu'il avait adoré, & relever Tétendard des doctrines du dix-septième siècle. Il ne faudrait pas croire cependant qu'une fois acquis au catholicisme militant, il abdiquât ce que nous appellerons les côtés agressifs de son talent. Au contraire, il retira de cette volte-face une verve nouvelle, qu'il mit au service d'une guerre à outrance contre son ancien parti. Nous devons à la vérité de déclarer qu'il ne put s'y défendre d'une pointe de fanatisme; ses premières adorations- pour Boileau reparurent, plus exclusives que jamais. D'un autre côté, il épousait ses nouvelles amitiés avec trop de similitude dans la façon d'écrire; il prenait là brutalité pour la vigueur. Heureusement pour lui, il ne continua pas la revue littéraire & dramatique qu'il avait commencée dans V Univers; il revint à ses nouvelles, qu'il inclina dorénavant dans le sens de sa conversion, sans rien leur faire perdre pour cela de leur essence incorrigiblement comique. Ce fut pour le coup qu'il « retourna l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire, » mot de Balzac, qui définit Ourliac.
Pour mieux travailler, 'un matin, il fit un petit paquet & s'en alla habiter une maisonnette dans
la Touraîne, Il a daté de là plusieurs lettres charmantes; quelques-unes d'entre elles trahissent d'involontaires retours vers la vie mondaine :
a Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de diftance. J'ai visité avant-hier le château d'Azay^ sur l'Indre. La vallée d'Azay eft celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont furieux contre Pauteur qui a trouvé leurs femmes laides. C'eft une belle chose que Paris^ mais je n'en persifle pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir ont bien leur mérite. Rajouterai quHly a ici de certains vins qui valent le Champagne. »
Cette lettre était adressée à un ami mondain. En voici une autre de la même époque à un ami religieux ; l'esprit en eft le même, il n'y a que le ton de changé — & le vin de supprimé.
« O mon cher ami! que nous pourrions vivre doucement quelque jour en pareil endroit & ensemble. Il ne me manque qu'un ami comme vous. C'eft la pensée de Dieu qui console & détache de tout, & nulle part elle ne peut être plus présente. J'ai trouvé quelques livres, de ceux que vous n^aime:{ guère*, mais ils me servent. Je suis ramené aux pieds du bon Dieu par Jean-Jacques & le Vicaire savoyard,., »
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Nous nous imaginons qu^à cet endroit Tami religieux a dû légèrement froncer le sourcil. Ourliac continue :
« J'ai vu une petite annonce des Contes. Sachez si le libraire eft content; mandez-moi aussi le peu que vous pourrez voir dans les journaux. J'attends surtout votre article... Je m'excuse de vous paraître si âpre à cette littérature. C'eft mon gagne-pain^ & que sais-je encore toutes les bonnes raisons que pourrait me souffler la vanité de mon métier misérable & tant aimé! Il faut la mettre un peu en dehors, de peur qu'elle ne nous dévore en dedans. Laissez-moi donc être un peu ridicule. Je ne le suis aux yeux de personne autant qu'aux miens propres. Je ne me lasse point d'admirer ceci : on écrit une misère qui n'eft rien, qui ne vaut rien, on n'en eft pas content^ on le dit^ on le pense^ mais l'on s'en inquiète, & l'on veut qu'elle soit approuvée, comme si le public était obligé d'être plus sot que vous. J'ai beau gratter la plaie, je doute qu'on la gué-* risse... »
C'eft bien dit, c'eft simple, c'eft touchant. Il parlait de ses Contes du Bocage, qui venaient alors de paraître. Ce livre força en quelque sorte le succès par les sentiments élevés qui y dominent. Il le fit suivre de Nouvelles diverses; mais ce recueil qui, par sa forme enjouée, s'adressait plus diredement à la foule, n'y arriva cependant point. Personne n'en parla dans la presse;
il prit son parti de cette petite vengeance & s'arrangea pour que son exiftence littéraire n'en souffrît pastrop. Malgré ses douleurs de toute espèce, malgré la mort de sa mère, sa meilleure amie & la confidente de tous ses chagrins, — bon cœur de femme du peuple, esprit clairvoyant & droit, — il redoubla d'adivité & fournit de toutes mains aux journaux. Il fut héroïque à ce moment- là, & Ton a pu dire de lui avec Juftesse : « Il travaillait avec ardeur, plus encore pour se diftraire que pour subvenir aux nécessités assez lourdes de sa vie ; plus encore pour se plaindre que pour se diftraire; plus encore pour produire & pour obéir à l'impétueux inftinél de sa vocation, que pour se plaindre. »
Les médecins ne savaient trop où l'envoyer»
De Tours il alla rfu Mans; toute ville lui convenait, pourvu que ce ne fût pas Paris. Au fait, l'auteur des Naiarille devait aller au Mans, la ville de Ragotin, de la Rancune, de mademoiselle de l'Étoile, de tous ces types, amis & parents des siens. Mais. qu'il était loin du Roman comique à l'heure où nous parlons !
« Me voilà établi^ comme un vieux de province^ dans un grand fauteuil^ derrière un carreau tranquille. Je bois trois pintes de lait par jour; j'habite une rue oti il n'eft passé depuis ce matin qu'un homme en paletot bleu, qui semblait s*étre trompé
EDOUARD OURLIAG igS
de route. Je demeure chez un professeur de l'Université^ M. P. 5 qui professe la quatrième au collège; mais nous nous sommes montré nos chapelets ^ &, le soir, j'entendais les petits enfants qui récitaient en cadence :' Afn, mn, mn^ Orapro nobis; mn, mn^ mny mn^ Ora pro nobis, etc.; je me suis endormi là-dessus. »
Toute cette lettre eft des plus singulières, elle peint à la fois Tétat de son âme & Tétat de son esprit ; il y parle d'épreuves à renvoyer à M. Hetzel & à la Revue de Paris; il a dîné avec révêque, un aimable & admirable homme, dit-il, qui Ta conftammentappeléd'Ourillacou d'Houriaque. Puis, le vieux caradère reprend le dessus, & voici les farces qui arrivent : il annonce qu'on va éclairer la campagne aux bougies, spécialité du Mans, Et finalement : « En somme, je ne vais pas mieux; je ne souffre point, ma poitrine eft bonne, nulle oppression; mais je tousse, je crache, je suis faible; rien n'y fait. »
Une autre fois (on comprendra que nous le laissions raconter lui-même ses années d'adieu) il écrivait à M. Louis Veuillot, toujours de la ville du Mans :
« Je voudrais pouvoir vous dire que je vais mieux, je voudrais le croire, je le dis souvent; mais je voudrais que ce mieux finît, car il m'assomme; mes crachements & mes enrouements ne me lâchent
pas. Dix paroles détraquent mon appareil... Savezvous que je suis tout voisin des Visitandines ? Ces bonnes sœurs m'ont accablé de prévenances & de confitures. Elle ont un sirop peâôral infaillible qu'on finira par me faire prendre^ quoique je ne croie à aucun sirop, à aucune eau, à aucune tisane, mais seulement au bon régime & à la grâce de Dieu... Que vous dirai-je encore de ce benoît pays? que j'y prends la mesure d'une retraite, sinon d'une bière. »
De vîUe en ville, il se traîna de la sorte jusqu'en Italie; il passa Thiver de 1846 à Pise, mais il était condamné, il. le savait, & il s'en revint. Dans les rues de Paris, on vit alors passer Tombre d'Edouard Ourliac : un corps fiévreux, une voix éteinte. Quoique marié, il ne vivait plus qu'avec son père, un vieillard de soixante-dix ans; pour le faire vivre, il accepta une petite place dans les bureaux de la marine, car il commençait à manquer de force pour le métier littéraire. Il s'était limité à deux feuilletons par mois. Miséricorde ! nous avons à peine lecouraeede continuer. Dans ce bureau de la marine, Edouard Ourliac restait quelquefois des heures entières sans pouvoir lever le bras. Il employa sa dernière énergie à réconcilier son père avec Dieu ; grâce à ses exhortations, le vieillard, quelques joqrs avfent sa mort, fît sa première communion. Alors, dégagé de tous devoirs envers les autres hommes, Our-
EDOUARD OURLIAC IQS.
liac alla demander un refuge à la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet, où il expira saintement le 3i juillet 1848,
Chacune.des phases de la vie d'Edouard Ourliac a son reflet dans sa littérature. En cela, il possède un -mérite de sincérité qui fait sa force principale. Nous ne reviendrons pas sur ses diverses aptitudes : nous les avons indiquées, sinon appréciées, à leur moment & dans leurs manifeftations les plus importantes ; nous préférons aller tout de suite & tout droit vers le point où paraît se déterminer sa supériorité réelle. Ce point, c'eft l'étude de la vie intime en province. Là, ce qu'on a pu quelquefois reprocher d'étroit à son esprit s'ajufte & demeure harmonieusement encadré. Il a le caquet du faubourg, la connaissance des petites choses bourgeoises, la m'alice du clerc, & mieux qu'ailleurs cette espèce de comique qui s'attache à des personnes véritablement à plaindre, ou qui ressort d'événements fâcheux. Dans cette série, les Garna^ ches tiennent, à notre. avis, la place d'honneur; le héros eft ce même Nàzarille, dans lequel Edouard Ourliac nous semblé s'être personnifié bien plus visiblement que dans La Reynie.* Il y a là des figures allongées, d'antiques maisons, de
grandes armoires, des parties de campagne, des sérénades, qui sont décrites d'une souveraine façon. Brigitte^ avec plus de sensibilité & de vraie morale, appartient au même syftème ; mais le relief y eft moins puissant & le début a de la lenteur. Dans le volume des Nouvelles diverses^ nous signalerons Vlngénieux Thibault^ chefd'œuvre de cinquante pages.
On nous accuserait d'injuftice si nous allions oublier, entre tant de productions, la Physiologie de r écolier y le plus petit de ses livres & le plus grand de ses succès peut-être, du moins le plus unanime (i). Nous sommes convaincu qu'un libraire ne perdrait ni sa peine ni son argent à le réimprimer. Nous croyons également qu'il y aurait les éléments d'un succès en rassemblant les épisodes de l'odyssée de Nazarille, éparpillée àdsisldi Revue de Paris & dans VArtiJle. Ce Na2[arille ne marche jamais sans un acolyte fort amusant, aussi lui, nommé Pelloquin. G'eft encore un des traits
(i) Cotait la mode des physiologies, en 1841. Nous relevons sur le Journal de ^imprimerie & de la librairie^ à cette date, les physiologies : ~ du Rat d'église, du Prédeftiné, du Franc-Maçon, du Chicard, du Prêtre, du Sédu6fceur, du Macaire des Macaires, du Bas-Bleu, du Troupier, du Député, du Débardeur, de la Femme la plus malheureuse du monde, du Poêle, du Chasseur, du Bourgeois, du Provincial, du Célibataire, de la Grisette, etc.; — du Gant, du Parapluie, de l'Argent, du Soleil, du Parterre, du Jour de l'an, du Recensement, des Champs Élysées, etc. — O folie 1
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caradériftiques d'Edouard Ourliac que cette préoccupation du grotesque dans les noms : de là les personnages de LafrimboUe, de Paillenlœil, de Croquoie, de Parpignolle, de Laflèche, de Montgazon, de Ledrôle, etc., etc. Une des aventures de Nazarille a pour titre : le Souverain de Ka^akaba; elle fut, lors de son apparition, Tobjet de critiques ' assez dures, car elle agitait à la fois des queftions philosophiques, politiques & religieuses. On y voit Nazarille débarquant sur une terre sauvage, & proclamé roi par les naturels sous le nom de Las-Sou-Po- Chou. Des parallèles entre Tétat de nature & l'extrême civilisation découlent de ce thème, joyeusement abordé. Les réclamations furent telles que, dans la dernière livraison du Souverain de Ka^akaba^ Edouard Ourliac se crut obligé d'ouvrir une parenthèse au milieu de son récit :
« Je vous* entends, baudets soucieux. — Quoi ! c'eft lui qui écrit cela! peccaïré! Il a tant d'esprit d*ordînaire. Combien c'eft regrettable, j'en suis tout contrifté; hi han! hi han! — Encore un coup, merci ! Mais quoi, mes frères, quand des milliers de faquins inondent la France de leurs inepties; quand les cochers ivres lie daignent plus charbonner les murs, puisqu'ils ont sous la main le papier des gazettes; quand nous voyons en plein soleil les trésors de génie^ d'esprit & d'invention, que l'af*
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freux despotisme tenait jadis sous clef; qUand la sottise humaine a rompu ses écluses & déborde majeftueusement sur le monde, je ne pourrai points moi chétîf, vider en un coin mon petit pot noir ! Votre égoutj dites-moi^ en sentira-t-il plus mauvais? etc., etc. »
Quoi qu'il en soit, nous sommes forcé de convenir que le Souverain de Ka^akaba n'eft pas une des oeuvres d'Ourliac qui nous plaisent le plus ; le paftiche y déborde à toutes les pages : paftiches de Cervantes, paftiche de Svvift & de Foë; la gouaillerie y eft poussée jusqu'à une gaminerie souvent intolérable.
Le Collier de sequins eft une de ses bonnes hiftoires; il y a encore un peu de La Reynie dans son personnage de Loisel, jeune homme fantasque & pauvre, issu d'une honnête faniille du Roussillon, spirituel, mais facile à entraîner, sans exaftitude, rêveur, & ne s'obftinant qu'à des riens. Loisel fait le diable à quatre pour offrir à celle qu'il aime un collier de sequîns, tel qu'elle en a vu un sur les épaules d'une demoiselle du monde ; &, à bout de moyens, il finit par le voler.
Nous sommes plus sévère que M. de Balzac, lorsqu'il affirme que la prose d'Ourliac eft suffisante. Nous la trouvons, nous, négligée à l'excès, ne tenant aucun compte des répétitions de
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mots ; & cela nous étonne d'autant plus, qu'il ne laissait passer aucune occasion d'afficher ses sympathies pour les littérateurs du dix-septième siècle, pour Racine, pour La Bruyère, pour Fénelon. Ce n'était pas cependant de la sorte qu'écrivaient ces maîtres du ftyle français : la correftion, le scrupule & le perpétuel souci de Péloquence, voilà ce qui frappe d'abord dans leurs ouvrages; d'où vient que cela n'a pas frappé Edouard Ourliac? Nous savons bien que, par son affeélation de simplicité, il a voulu réagir contre les adorateurs exclusifs de la forme ; mais, à son tour, il a été excessif, comme la plupart des réactionnaires, & il a franchi l'espace qui sépare la simplicité de l'insouciance absolue. Quelquefois il eft réellement trop bonhomme dans son ftyle -, passe encore quand il place un récit dans la bouche d'une personne du peuple ; mais quand c'eft lui-même qui raconte, il perd beaucoup de cette autorité que doit toujours garder un narrateur. Telle eft pourtant la force du fait & du sentiment, que ses nouvelles, bien que dépourvues de cette fleur de littérature qui eft depuis plusieurs siècles notre genre de supériorité, se lisent avec un intérêt soutenu.
Sous ce rapport, il serait.possible de le considérer comme le précurseur de l'école de la réalité, qui cherche à s'imposer depuis quelque temps.
A rinftar des écrivains réaliftes, Ourliac réduit la description aux proportions les plus ftriâ:es & les plus naïves; il supprime presque le portrait ou il Terichâsse au milieu d'un incident, & ce lui eft affaire d'une ligne ou deux.
Ce n'eft que dans le paftiche que son ftyle acquiert de la preftesse & de la lumière ; prenons pour modèle le début d'Aurore & Point-dU" Jour^ légende de corps-de-garde :
<k Le régiment du roi était alors en garnison â Nancy, en Lorraine, la plus jolie ville de France^ alignée comme un bataillon sous les armes, de bon séjour & d'agréable vie au soldat, sinon que le vin y eft'un peu cher. Et, de ménife que les grenadiers de ce régiment l'emportaient sur toute l'armée, le plus fier^ le plus beau^ le plus glorieux de ces grenadiers était Desœillets, dit VAurore^ grand garçon du Languedoc, tenant bien du cru^ hardi comme un page, brave comme un sabre, menteur comme un arracheur de dents, bel esprit^ dansant bien^ jouant du fifre, prévôt d'armes, tirant l'espadon^ la pointe, la contre-pointe, faisant des contes à tenir un corps-de-garde éveillé toute la nuit, & en état de chanter chansons, marches, romances & complaintes d'ici à demain, sans dianterla même. »
Nous ne croyons pas qu'il soit possible de tirer un enseignement quelconque de l'exiftence & de l'œuvre d'Edouard Ourliac. Où le malheur passe, si précoce & si brutal, l'analyse perd la
moitié de ses droits. On ne commence guère à savoir vivre & à savoir penser qu'à l'âge où il eft mort. La morale & la critique seraient donc mal venues à s'armer de rigueurs élevées vis-àvis de lui. Quelle logique demander à une carrière sitôt brisée? Fallait-il voir dans les amertumes & dans les souffrances de ses derniers jours l'expiation d'une jeunesse qui avait éveillé autour d'elle tant d'éclats de rire? nous ne le* croyons pas. Fallait-il rattacher au charmant & délicat faisceau de ses nouvelles un corps de doftrines antiphilosophiques, & ériger en sys- tème ce qui ne fut chez lui que boutade passagère? ce n'en était guère la peine* Son aimable frivolité sur ce terrain nous a souvent rendu la tâche facile, & nous a permis d'éviter ces hautes & graves queftions pour lesquelles nous ne nous sentons nous-même ni assez mûr ni assez préparé.
Le seul but que nous nous sommes proposé en commençant, & que nous nous eftimerions heureux d'avoir atteint, c'eft de ramener un inttant l'attention du public vers les œuvres d'un jeune homme à qui sa trop courte exiftence n'a permis d'avoir que du talent, du bon sens, de la passion & de l'esprit.
ÀNTENOR JOLY
Q^t^TÉVSQO'Ii, JOLY
Je connus Anténor Joly dans les bureaux dû journal VÉpoque, où il était diredeur du feuilleton. C'était alors un homme entre quarantesix & quarante-sept ans, brun, grand, sec, & sourd comme un pot. Il portait toujours sur lui une foule de crayons taillés & de petits carrés de papier blanc, à l'aide desquels il vous invitait à lui transmettre votre pensée par les procédés de Cadmus. Me voyant jeune & résolu, il me prit en affedion; &, grâce à lui, je fis mes premières armes dans les colonnes du plus grand journal dont Paris ait gardé la mémoire.
Parmi tous les petits-fils de Beaumarchais, de qui la descendance eft si nombreuse, Anténor
Joly eft un de ceux dont la physionomie mérite le mieux d'être conservée. Dans cette bataille de la vie, où il fut jeté presque nu, il se battit à toutes armes, à toutes heures, perpétuellement. Moi, qui n'ai pu assifter qu'au speélacle de sa décadence, j'en ai gardé une impression inouïe & qui souvent me décourage.
Trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis ma première visite, qu'il m'écrivait déjà pour me demander le plan d'un roman en deux volumes, & quelques menus articles d'hiftoire, de religion & d'aftualité pour le Livre des familles^ journal de M. le Curé (sic). Mon plan fait, il crut y voir une pièce de théâtre. Il alla trouver tour à tour Mélesville, Gabriel, Carmouche & Eugène Guinot, avec qui il avait collaboré autrefois dans un vaudeville intitulé Suzanne, — un rôle de muette pour mademoiselle Déjazet ! Pendant ce tempS) VÉpoque tomba avec fracas* VÉpoque était la création suprême d'Anténor Joly; pour VÉpoque, il avait inventé des affiches dont la tenetir eft devenue proverbiale, des banquets auxquels les aftiontiaires n'avaient pas le droit d'aâsifter, des porteurs habillés comme des teiiniftres-, pour VÉpoque, il avait ressuscité Grimm & découvert un jôurnalifte qui s'appelait Demain; pour VÉpoque, il avait fait le voyagé dé Londres & il en avait ramené^ à force d'ex-
plorations, de génie & d'argent, une incomparable créature qu'il plaça un beau jour, diadème en tête & la gorge découverte, sur un char doré qui parcourut les boulevards, traîné par des cavaliers habillés de rouge flamboyant.
U^ Époque tomba. Anténor Joly fut trifte pendant trois jours; le quatrième, il était chez moi, ses crayons & ses papiers à la main. Je demeurais alors sur la place du Carrousel. « — Mon cher ami, me dit-il, il n'y a plus rien à faire en littérature. Prenez-en votre parti ! Vous êtes venu trop tard. Ah ! si je vous avais connu du temps de Vert-Vert, que j'ai fondé, ou du Afoniteur du soir, ou du Courrier Français^ votre affaire serait faite maintenant. Aujourd'hui ne comptez ptus sur rien ; toutes les positions sont prises ; & puis, qu'eft-ce que vous vous sentez dans le ventre, là, bien franchement ? Que diable ! vous ne ferez jamais mieux en roman que Balzac & Eugène Sue, en critique que Sainte-Beuve & Guftave Planche, en poésie que Lamartine & Viftor Hugo. Laissez-là votre littérature. Il n'y a plus que l'induftrie aujourd'hui. Vive l'induftrie ! »
Pendant une demi-heure, il me parla ainsi de l'induflrie sur tous les tons. Je l'écoutais en faisant la grimace, & très-intrigué de savoir où il voulait en venir. Enfin, il termina en m'invitant
à me lever & à le suivre^ & il m'emmena au Jardin d'Hiver, dont il organisait la publicité. Ce fut là que, placé sous ses ordres, j'appris à tourner de cent mille façons la fameuse phrase : « Tout Paris voudra se trouver demain à la brillante fête du Jardin d'Hiver. * Anténor Joly se brisait la tête à trouver de nouveaux caraftères d'affiche. Sur ces entrefaites, la révolution de février éclata : je vis mettre le feu aux poftes des Champs-Elysées. Anténor arriva, pavoisé de rubans rouges; il était radieux, la République allait le sauver. En effet, il organisa coup sur coup des fêtes à l'armée, au peuple, à la garde nationale, aux écoles; il fit réciter par l'afteur Montdidier des ftrophes de Viftor Hugo & composer par Félicien David une cantate intitulée : Honneur au brave qui succombe !
L'été suivant, il passa au Château des Fleurs. Je le suivis. Le Château des Fleurs venait d'être fondé par M. Bohain. Anténor Joly y inftalla des chanteurs, des marionnettes, des montagnes russes, des singes, des pâtissiers, des escarpolettes, des danseurs de corde, des artificiers, & jusqu'à des fleurs. Moi, j'étais, comme au Jardin d'Hiver, l'hiftoriographe, le bibliothécaire, l'archivifte : toutes ces merveilles se transformaient sous ma plume en feuilletons enthousiaftes que le Conjtitutionnel insérait, & en réclames in-
candescentes qu'Anténor Jôly envoyait à tous les journaux.
Le Château des Fleurs s'écroula comme un simple château de cartes. Je retrouvai Anténor Joly, quelque temps après, à VÉvénement, où j'avais été appelé. Il y faisait tout, il imprimait même quelquefois le journal, car il avait commencé par être t3qx)graphe. Le soir il soupait avec Méry ; & je n'ai jamais compris la fréquence des relations de ces deux hommes, car enfin quel bénéfice ce dernier pouvait-il retirer de sa conversation avec un sourd ?
J'ai oublié de dire que, le lendemain des journées de juin, Anténor m'avait demandé en toute hâte un récit de l'insurreftion. Je pris immédiatement un cabriolet : je fis le tour des barrières, je comptai les barricades, & je passai la nuit à écrire mon résumé, qui parut trois jours après, avec un plan gravé sur bois. On n'en trouverait pas aujourd'hui un seul exemplaire.
Anténor me renvoya pour le payement à M. Bohain, qui me renvoya à un marchand de vin du coin de la rue Trévise, lequel me paya très-gracieusement. Je raconte tout cela un peu à la diable & comme cela me vient, uniquement pour initier le ledeur bourgeois à l'une de ces exîftences parisiennes qui touchent à tout & qui vivent de tout.
210 PPRTRAITS APRÈS DÉCÈS
Anténor Joly ne perdait pas de vue le théâtre. En même temps qu'il mettait à flot VÉvénement, il passait avec le direfteur des Variétés un traité pour une revue qui devait s'appeler le Journal du Diable. Nous étions cinq ou six pour écrire cette revue : Charles Hugo avait composé le prologue en vers; Henry Monnier & Champfleury faisaient un Priidhomme socialijte; la Californie & les banquets à cinq sous m'étaient échus. Tout cela tomba dans l'eau comme tant d'autres choses. Anténor Joly cria, tempêta, accusa notre paresse, accusa le direfteur & tout le monde.
Il occupait aux Italiens je ne sais quel vague emploi qu'il a toujours conservé. J'allais l'y trouver quelquefois aux heures des répétitions. Un jour que je le croyais absorbé par des choses d'art & de littérature, il me dît : « Venez chez moi, je veux vous montrer un prodige. * C'était une casse d'imprimerie qu'il avait inventée, une casse magique, où les lettres, symétriquement alignées, tpmbaient d'elles-mêmes dans le compojfeur, sans qu'il fût besoin de les aller chercher avec les doigts. Malgré cet inconteftable mérite de propreté, personne ne voulut de son invention, qui lui avait coûté beaucoup de temps, beaucoup de peine, & sur laquelle il avait placé de grands es-
poirs(i). Il s'en consolait en imprimant tout seul des prospeftus, des spécimens, des pro« grammes; car c'était là sa manie suprême.
Lancer une affaire! il ne vivait que pour cela; aussi, que d'affaires il a lancées : affaire de la Renaissance, affaire du troisième Théâtre- Lyrique, affaire des Mystères de Londres, affaires de librairie ! Mais, hélas ! il ne faisait que les lancer, & d'autres s'en emparaient au bond lorsqu'elles ne tombaient pas par terre.
Lorsque VOrdre se fonda, il fut chargé de composer la rédadion littéraire. Ses triftesses commençaient déjà, mais elles ne ralentissaient pas son ardeur pour la lutte. Il me dit : « Amenez-moi de vos amis ; il faut des écrivains nouveaux maintenant; on -ne s'enquiert plus des signatures. Je lui amenai Henri Mlirger, André Thomas, Philippe de Chennevières, Angelo de Sorr, Théodore de Banville, etc. Le front de M. ChamboUe se plissa lorsqu'il vit s'épanouir tous ces noms dans les graves colonnes de VOrdre. Par contre-coup, lorsque je rencontrai Anténor, il était soucieux. <r — Vous ne m'aviez pas dit que vos amis étaient tous des bohèmes ! »
(i) M. Delcambre, imprimeur à Paris, a repris cette idée en sous-œuvre ; & aujourd'hui le piano typographique, entrevu par Anténor, eft plus qu'une vérité, c'eft une réalité fon6lîon|iantet
Je me pris à rire d'abord, & puis ensuite je me fâchai pour tout de bon. Les papiers furent tirés : Je griffonnai pendant une demi-heure; j'expliquai ce que c'eft que les bohèmes, & pourquoi les romantiques ont voulu traîtreusement affubler de ce nom les hommes plus jeunes qu'eux; je lui prouvai que nous portion^ les clTeveux aussi courts que possible, que nous n'avions que très-peu de dettes, que d'ordinaire nous étions couchés à minuit, & que nous faisions, sinon la gloire, du moins le bonheur de nos parents. Ce jour-là, j'eus trois crayons de tués sous moi. Anténor Joly parut se rendre à mes raisons; il les communiqua à M. GhamboUe, d'après ce que j'ai su depuis, & le front de M. Chambolle recouvra sa sérénité accoutumée.
Anténor Joly demeurait rue des Martyrs, 47, dans cette vafte maison qui ressemblé à une cité phalanflérienne. J'allais l'y voir au moins une fois par semaine. J'entends encore sa voix criarde & haute, me répétant : « — ^^Vous n'arriverez à rien! vous ne travaillez pas assez ! Lés gens qui arrivent sont ceux qui se lèvent à cinq heures du matin, qui écrivent jusqu'à midi, & qui emploient le refte de leur journée à assiéger les bureaux de journaux & les bureaux de théâtres. Que venez-vous me dire? que vous n'êtes pas en
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train & que vous attendez linspiration. Des sottises! il faut prendre votre parti des coutumes de notre temps, ou vous résoudre à laisser aux autres votre part de gâteau. Vous êtes de drôles de corps, vous & vos amis : vous critiquez tout le monde, & vous n'accouchez pas seulement d'un pauvre petit roman en huit volumes. Ensuite, vous voulez que je vous lance! Mais voyez donc les vieux, ceux qui ont leur réputation bien établie : ils travaillent du matin au soir, ils font un métier de forçat ; & vous, qui devriez lutter avec eux d'énergie et d'aftivité, vous vous croisez les bras tranquillement, vous les regardez faire; ou bien, si, par un miraculeux effort de volonté, vous vous décidez à prendre la plume, c'eft pour cracher une nouvelle en quatre feuilletons. Belle misère ! je vous dis que vous n'arriverez jamais! »
Il entra au Pays, avec M. de Lamartine.
Auparavant, il avait passé par V Union & par V Assemblée nationale, ou M. Mallac lui était intimement connu. Au Pays y il rencontra des influences qui le gênèrent; son caraftère en prit de l'aigreur : il ploya, lui, toujours habitué à rompre; & dès cette époque, il eut le pressentiment des cataftrophes qui devaient l'assaillir. Le 7 février r852, je reçus cette lettre : « Mon . cher ami, je vous écrivais mercredi dernier, en
attendant chez mon dodeur. Une heure après, je me cassais la jambe dans son escalier! Je suis entre les mains des praticiens & entre les serres des appareils chirurgicaux. Plaignez-moi, & venez me voir quand vous aurez un moment.
Mieux vaut mardj ou mercredi, je serai plus dispos pour causer. Ne faites pas de cérémonies, je sais toute la part que vous prendrez à mon accident; je sais combien vous êtes occupé, & je voudrais que vous en eussiez fini avec... pour passer à autre chose. Mes amitiés. Anténor. » Ainsi, la jambe brisée & le corps entre les mains des chirurgiens, c'était à de nouvelles combinaisons quUl songeait! Rien que la mort pouvait abattre cet homme; elle Tabattit trop tôt,— avant qu'il eût réalisé la millième partie de ses rêves. Il guérit de sa jambe cependant. La convalescence fut longue; mais à partir de ce moment, il n'alla plus guère que cahin-caha. Au dernier déjeuner que nous fîmes chez Vachette, il se trouva mal, & je fus obligé de le ramener chez lui en voiture. Quelques mois après, il tombait . dans sa chambre, frappé d'un coup de sang. Anténor Joly était né à Savone, en Italie, à la suite des armées françaises, où son père occupait, je crois, un emploi dans le département des fourrages. Il ne comptait que cinquante-trois ans lorsque la mort vint le surprendre.
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Pour peu qu'Anténor Joly conservât toutes les lettres qu'il recevait, son frère, à qui la colleffion en eft échue,^ y a dû trouver les vrais mémoires littéraires & secrets de notre temps-, car il n'y a pas dans Paris un homme important ou simplement intelligent avec qui il n'ait échangé quelques lignes. C'était le véritable faiseur, celui-là, & c'était surtout un faiseur d'hommes. J'ignore quels ont été ses procédés avec mes confrères; avec moi, ils ont toujours été loyaux & charmants. Peut-être était-il un peu brusque : cela provenait de sa surdité.
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Jç 8uia beur^ia que e» livre me feumiase Voerr casion de rassembler quelques aatea sur un hommt dont j'aimais le ce^w autant que le talent, & à côté 4e qui i'ai^^récu pendant une huitaine d^aanées^ rappreehés pap une certaine eot^fonnitft d^humeur & quelquefois aussi par les mâmes études. Jusqu^à présent, mû par un sentiment de douloureuse discrétion, j'avais &it taire mes sauvenirsi au|eurd'hui il m'eft permis de lesivequeF^ de les grouper. Les cendres sont refroidies, la psychologie réclame ses droits^
G'eft en 1846, dans les bureaux àtVArtifte^ que je eonnus Gérard de Nerval. Il y avait quelques mois seulement que je venais d'arriver à
Paris. Ce nom élégant, ces œuvres délicates, cette folie même dont le feuilleton de Janin m'avait apporté l'écho jusqu'au fond de la province, tout cela m'annonçait quelque jeune cavalier myftérieux & pâle. Il me fallut rabattre un peu de nlon idéal, ou du moins le modifier. Gérard de Nerval, modefte jusqu'à l'humilité, vêtu d'une redingote longue & à petits boutons, la vue basse, les cheveux rares, me rappelait assez les profçsseurs des collèges départementaux. Plus tard seulement je me rendis compte de ce mélange de finesse & de bonté qui était le caradère dominant de sa physionomie, & qui était aussi le caraélère de son talent. Jeune homme, il avait été charmant, me dit-on ; ses cheveux blonds bouclaient.
Avec ce respeft traditionnel des débutants pour les célébrités & même pour les demicélébrités, j'étudiai pendant quelque temps Gérard de Nerval sans oser lui adresser la parole. Enfin un jour, sa timidité enhardissant la mienne, — il n'y avait que nous deux dans le salon du journal, — j'eus l'audace de l'inviter à dîner. Nous allâmes au reftaurant. Je ne me lassai pas de l'entendre; il aimait à causer, mais à ses heures & à ses aises; un peu prolixe, amoureux des détails infinitésimaux, il avait dans la vobc une lenteur & un chant aux-
quels on se laissait agréablement accoutumer. Après le dîner, — qui avait été très-ordinaire, - — Gérard me prit sous le bras, & je commençai avec lui, dans Paris, une de ces promenades qu'il âfFedionnait tant. Il me fit faire une lieue pour aller boire de la bière sous une tonnelle de la barrière du Trône, m'affirmant que ce n était qw là qu'on en buvait dç bonne. Elle était servie dans des cruchons particuliers & apportée, par deux demoiselles dont les cheveux abondants & roux faisaient l'admiration de Gérard de Nerval. Admiration toute paisible & extatique. — En revenant, il voulut que nous abrégeassions.le chemin par une ftation au Petit Pot de la Porte Saint-Martin^ où l'on prend des raisins de Malaga confits dans le sucre & Talcool, Il mettait un amour-propre enfantin & une ardeur très-grande à la recherche de ces spécialités parisiennes; il savait où l'on débite la meilleure eau-de-vie de Dantzick, où l'on vend au verre la blanquette de Limoux, Cet épicier qui eft à côté de la Comédie-Française, au coin de la rue Montpensier, tient toujours chaud un excellent punch au thé. On ne peut savourer de délicieux chocolat qu'au, carreau des halles, à deuxheures du matin, dans un café où dorment des maraîchers & des paysannes encapuchonnées. — Ainsi me disait Gérard de Nerval.
iii PORtfeAifS AP!iE§ faêÈÊS
Gé h'éïéit ee^jetidant J>às titi bllvéur^ sùiefdat dans ràcception brutale du motî II entrait beautoup plus de littérature 4ùè d'âûtî^é éhosè dans cet dtttôur du eabâret fc des inoèUfs de la f Ue* C'était rihfltteHfcé d'Hoffmânh, le ressoureflit des Porcherohs^ la lefture de Rétif de la Bretbhne; Gomme tous leà prorilôteUrë de là Rfetiàis- §ânce de i83o, Gérard dé NèrVal Voyait aVeé lés yeux des peintres \ il aimait les intérieurs populaires pour leurs couleurs étranges K. leur énéfgique hàrmôtile. C'était Jean Steen.
Eti ce tempâJâj Géf àf d de Net-vâl tratàillait bfeâtièt)Up, Il teVetiait d'Orient, il écrivait son voyage -, il fendait ëômptë des pf emièf eë représentations daris VArtiftèy & parfois il rertiplâçâit Théophile Gautier à là Pf^sse^ Je ihe souviens d'un tfès^joli & tfèê^savàhl feuilleton^ signé de lui, ëUlr lès Ihdieft§ O-jîb-bé-Wàâ^ et dafiS lé^Uel il dévelop^it ié syftèitie dé Jbséph de Mâiftl-e, qui Veut que léë sauvages né soient îiulkmeht des hoihm^ primitifs^ niais au cDtitrÉuf e les rèprésentants d'Uné èiVîlisatioti dégradée & abôUe* C'étaieUt de telles tJUëftioris qui Séduisaietit Gé-» tard de Nerval.
Je puis affirmer qu'il était alors pàrfeitéffléM sain d'esprit, heUfeUx de vivre & d'eiefcer sa profession, qu'il âiiftait paf-déssus tout; G'eft à cette époque, M. de Rêttlusat étâtlt au mitiis-
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tèrej qu'il fut queftion de lui pour la croix d'honneur. Gérard n'y avait jamais pensé, il fut embarrassé Se demanda à réfléchir; il se* dit que le ruban allait Tentraîner dans des frais de costumcj l'obliger à reftreindre ses pérégrinations nodurnes. Je crois aussi qu'il se regardait un peu comme républicain* L'affaire en refla là.
La Révolution de 1848 ne le surprit pas, mais elle le trouva sans argent* Au mois de juillet j Alphonse Karr fonda le Journal; Il / y appela Gérard de Nerval, qui fut invéfti des / fondions de secrétaire de la rédaâion. Le Jour^^ ' nal se vendait un sou \ il ne dura guère* ~ Gérard se retourna vers le théâtre; il signa du pseudonyme de Bosquillon une parade représentée àl'Odéon, là Nuit blanche. C'était un tableau de la cour de l'empereur Soulouque; cm y voyait paraître un Basile tout blanCi Longtemps retardée par det obftacles de plusieurs natures j & défendue après quelques représentations, la Nuit blanche n'était qu'un fragment d'une grande revue embrassant les cinq parties du monde, & commandée par le direâieur de l'Odéon à Gérard de Nerval, Méry & Paul Bocage. La pièce avait été faite, refaite, abandonnée* Bref, on n'en avait sauvé que l'afte de la cour d'Haïti, — où, par parenthèse, Lambert Thibouft, alors comédien, jouait
un bout de rôle avec infiniment de verve.
Gérard de Nerval demeurait au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, dans une maison habitée par les demoiselles Brohan. Il avait le spedacle de la place du Musée, occupée, comme on se le rappelle, par des brocanteurs & des marchands d'oiseaux. Combien Gérard devait se plaire dans un pareil lieu! Tous les matins il descendait sur la place & y passait des heures entières ; 41 s'était pris surtout d'un véritable attachement pour un remarquable kakatoès, plein de grandesse & d'éclat, attaché par une chaîne de cuivre à son juchoir. Au milieu du groupe de militaires & d'enfants qui ne cessaient de l'environner, ce kakatoès gardait la gravité d'un magiftrat irréprochable; mais faisait-on mine de l'agacer, il se hérissait, poussait un cri aigre, battait des ailes, & roulait sa langue épaisse dans son bec entr'ouvert. Il n'était accessible que pour Gérard de Nerval qui, rempli de façons aimables & d'attentions délicates, ne manquait jamais de venir chaque matin partager avec lui une demi-livre de cerises qu'il apportait dans son mouchoir. Quand les cerises étaient mangées, le kakatoès, pour manifefter sa reconnaissance, se suspendait par le bec à l'un des bâtons & se balançait longtemps dans cette posture acrobatique, ou bien il. mordillait le doigt
de Gérard, ou il posait la patte sur son collet d'habit. Heureux kakatoès ! heureux GéraM !
Cette félicité innocente eut cependant une fin, comnae toutes les félicités. Un matin, Gérard de Nerval, arrivant avec ses cerises, ne trouva plus le kakatoès; il apprit qu'un étranger l'avait acheté très-cher. Cette nouvelle le pétrifia : il $'était habitué à coçsidérer l'oiseau comme son bien, comme sa propriété ; il ne pouvait concevoir qu'on l'en eût séparé.
— Que ne l'achetiez-vous ? lui dit le marchand.
— Ah! répondit Gérard, cela n'aurait plus été la même chose ! - •
Fouillant une fois dans mon humble bibliothèque, Gérard poussa un cri de joie. Il venait de s'emparer d'un livre intitulé : Les Aventures du doâteur Fauji & sa descente aux Enfers^ traduftion de l'allemand, avec figures. Il y avait plus de trente ans que Gérard de Nerval cherchait ce livre ; c'était pour lui un souvenir & un désir d'enfance. La première fois qu'il l'avait vu, c'était sur les rayons en plein air d'un étalagifte du boulevard Beaumarchais ; les Jigures Tavaient attiré par leur étrangeté : l'une d'elles représentait un Léviathan énorme, les cheveux chassés par le vent, les yeux & la bouche vomissant des flammes, habillé du relie comme un
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bourgeois, c'èft-â-dire en juftaucôfps 8t ètt culotte courte, chaussé de gros feduliers. Ce Lèvla= than tenait du bôlit des doigts, entre Tindéx & le pouce, la dépouille huihaine de FàUft, ployé eti deux, tnoft. — Gétard de NérVâl, âlofs écolier, avait marchandé le livre J mais le bouquinifte, petit vieillaf d âlissi étrange que son liVfe, avait dernandé liti prix è^dtbitant, quinze ÔU viilgt francs, je trois. Géràtd s'étotitlà et ëoUpira, comprenant qu'il devait y renbîièét.
Mais la fatalité le taménâît presque tous les jours devant ce Fauji inconnu; il en avait lii quelques pages, il voulait lire tôUt. Lé bôU<îuinifle inquiet mit le livre dans Uhé Vitrine qui fermait à clef. Alors Gérard se dètérmiha à amasset sur se^ écohotnies la sommé Indispett» sable ;.itials lorsqu'au bout de quinae Jours il rë= prit le chemin du boulevard BeaurtiârthalS, rétalage & Pétalagifte avaient dispatu. Il fe« passa le lendemain, même absence. Il feHiifofrtiâ de la demeure du vieux libraire, on l'envoya â la rotonde du Temple; là, après avoir Visité plU* sieurs galetas, il finit par apprendre que lé boU-» quinifte était itlort subitement; les liV^és âVaietit été envoyés à l'hôtel BuUion et Vendus par lots.
Depuis lors, Gérard de Nerval n'avait jamais complètement oublié les Aventures du doâeur FauJi Se le Léviathan en pourpoint allemand;
parmi les nombreux Fauft qui ont précédé & suivi le type définitif de Goethe^ celui-là lui tenait particulièrement au cœur. C'était un Fauft marié, père de famille, voyageuri C'était aussi un Fauft politique. Nous en reparlerons tout à l'heure. En retrouvant ce livre chez moi, Gérard assouvissait un de ces premiers désirs, un de ces désirs d'adolescent, les plus impérieux dp tous ; on comprend sa joie. Il me demanda la permission de l'emporter; je fis mieux, le lui donnai,
6 c'eft avec le$ Aventures du doâeur Fauji & sa descente aux Enfers qu'il écrivit peu de
temps aprèsr son drame de Vlmaaier de Har-
7 f te '^ : ' '
Dans Vlmagier de Harlem ou la Décou-r verte de l'Imprimerie, drame légendaire en cinq aftes & en dix tableaux, Gérard de Nerval a subftitué Laurent Cofter au dodeur Fauft. Ce point de départ excepté, la fable eft la même que dans le bouquin du boulevard Beaumarchais.
Le diable conduit successivement Laurent Cofter à la cour de l'archiduc Frédéric III, en France chez Louis XI, en Italie chez les Borgia. Les lamentations de sa femme & de ses enfants suivent Cofter dans ses pérégrinations, comme elles suivent Fauft dans les siennes. Gérard de Nerval, dont la métempsycose & l'illuminisme se partageaient continuellement l'imagination, n'a-
vait ajouté qu'un personnage, incompréhensible, il eft vrai : c'était Aspasie, la courtisane Aspasie, qui s'incarnait à son tour dans la dame de Beaujeu, dans Impéria, & enfin dans une Muse. Ce drame, d'une contexture bizarre, bâti sur cette idée : le diable s'emparant de l'imprimerie & en faisant une de ses armes , écrit tantôt en vers & tantôt en prose, appelant à son aide les pompes de la danse & du chant, ce drame, qui n'eut d'ailleurs qu'un succès d'étonnement, accusait trois collaborations bien tranchées : celle de M. Méry, celle de M. Bernard Lopez & celle du direâteur du théâtre qui le fit représenter, M. Marc Fournier.
Le Fauji dont Gérard de Nerval s'eft inspiré y eft connu en Allemagne sous la désignation de Faujî de Klinger; il fut publié vers ^792, & obtint un succès de plusieurs éditions. Malgré, l'époque favorable aux licences écrites, Maximilien Klinger crut devoir garder l'anonyme;
comme tous les Allemands spirituels, il était tombé à bras raccourci sur l'Allemagne, principalement sur les souverains & le clergé. Son livre est moins un roman qu'un pamphlet corrosif, un tableau de TEurope à vol de démon.
Une première trad.udiion française en parut six ans après, à Amflerdam, avec six gravures & un portrait de Fauft en médaillon sur le titre. Les tradudeurs (MM. de Saur & Saint-Geniès) gardèrent d'abord l'anonyme, comme l'auteur ; leur version, reproduite plusieurs fois à Paris & à Reims, semble être un mot à mot ; elle eft précieuse à cet égard.
Les Aventures du doâeur Fauji & sa âes-cente aux enfers forment deux volumes in- 12, & comprennent cinq livres, divisés eux-mêmes en petits chapitres. Nous allons essayer d'en donner une analyse, qui mettra en évidence les points de rapprochement avec les sitiiations principales de Vlmagier de Harlem. Dans le premier livre, le doéleur Fauft se rend de Mayence à Francfort avec le dessein de vendre au conseil de cette ville une Bible latine imprimée par lui. Il en demande deux cents ducats. Par malheur, on a acheté quelques semaines auparavant cinq foudres de vieux vin du Rhin, & sa requête refte sans effet. C'eft vainement qu'il s'adresse aux échevins, au maire, aux se-
nateurs & à l'orgueilleux conseiller du corps de métier de saint Crépin. Fauft, le cœur gonflé d'amertume, revient chez lui & se décide à tracer le cercle terrible qui va le séparer à jamais de Dieu. Au moment où il étend le bras, une figure confuse lui apparaît èi lui crie : t Fauft ! Fauft!
« Faust. — Qui es-tu, pour venir m'interrompre dans mon audacieux ouvrage?
« La Figure. — Je suis le génie de l'humanité, & je veux te sauver, s'il eft possible encore.
« Faust. — Que peux-tu me donner pour apaiser la soif de la science & mon penchant invincible pour la jouissance & la liberté?
a La Figure^ — L'humilité, la résignation dans les souffrances, la modération, le noble sentiment de toi-même, une mort douce & la lumière après cette vie»
« Faust. — Disparais, fantôme ! Je te reconnais aux ruses avec lesquelles tu trompes les misérables. Va faire tes momefies devant le mendiant, l'esclave, le moine; adresse-toi à ceux qui ont enchaîné leurs âmes, à ceux qui ont renoncé à eux-mêmes pour échapper aux griffes du désespoir. Mes forces veulent de l'espace : que celui qui me les a -données réponde d'elles!»
GÉRARD DE NERVAL a3ï
Ayant dit, Fauit se précipite au milieu du cettld & prononce la formule magique^ La porte s'ouvre^ livrant passage à un personnage majestueux : c'eft Léviathan, un des princes de Tenfer. Fauft s'irrite de cette forme t t Suis-je donc condamné à trouver l'homme partout? » mur* inure-^t-iL Ensuite il ordonne à Léviathan de lui dévoiler le principe de toutes les choses, de mettre à nu devant lui les ressorts du monde physique fie du monde moral, enfin de lui faire connaître l'essence du Très-Haut» « Insatiable ! dit le démon ; sache donc que depuis que nous sommes exterminés, nous avons perdu l'idée de ces feecrets céleftes, & même oublié la langue dans laquelle ils s'expriment. » Bref, supplié ou menacé, Lévîatbah ne consent qu'à promener le dofteur Fauft à travers l'univers. Son pouvoir eft bortîé IL « Je prends un grand homme par la main, & je suis fier d'être son serviteur, » ditil. Ge respeft du diable pour le génie êft un dès traits caraftériftiques & louables de l'ouvrage.
En guise d'intermède, on assifte à un banquet donné dans l'enfer par Satan pour célébrer là découverte de l'imprimerie. Il s'agit d'un repas d'âmes fraîchement arrivées le matin : âmes de conquérants, de philosophes, de visirs. Les marmitons les font cuire ou rôtir en les arrosant avec des coulis combuftibles* Les vins devienne
Tobjet de soins tout particuliers ; certaines bouteilles sont remplies avec les pleurs des collatéraux, des médecins & des veuves; les flacons d'entremets contiennent les larmes précieuses des jeunes filles auxquelles la misère eft venue passer autour du corps la ceinture dorée. Pour Satan & ses intimes, il y a, dans des coupes à part, un plus noble & surtout un plus rare breuvage : ce sont des larmes de rois & de miniftres. Après avoir dressé les tables, les cabaretiers du noir séjour se rendent au marais des damnés, en chassent les âmes brûlantes, & les font voler au plafond de la salle pour éclairer le banquet. Tous les diables saisis d'allégresse élèvent leurs verres en répétant à plusieurs reprises : « — ^Vive Fauft! Vive l'empoisonneur des fils de la poussière! »
L'horrible & l'ingénieux se mêlent dans ce chapitre, qui se termine par un ballet allégorique tout à fait dans le goût allemand. On voit le Grime danser avec l'Orgueil, pendant que l'Imagination joue de la flûte ; puis c'eft un menuet dont la Flatterie dessine les figures ; l'Impofture donne du cor de chasse. Survient la Discorde qui se jette entre les groupes. « La Théologie, s'apercevant que tous embrassaient avec ardeur la voluptueuse Poésie, brûla par derrière, avec sa torche enflammée, l'idolâtrée déesse de la
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rime. Celle-ci poussa des hurlements effroyables; le Charlatanisme s'avança pour panser la blessure; mais THiftoire eut pitié d'elle, & lui appliqua sur la partie lésée une feuille encore humide d'un roman sentimental. La Politique finit par les atteler tous à son char & les emmena en triomphe. »
Les livres deuxième & troisième sont consacrés aux récits des excursions de Fauft & du prince Léviathan par toute l'Allemagne : ils tentent les évêques, les ermites, les religieuses; ils corrompent les juges & les bourgmeftres. Et la corruption a toujours raison; & la tentation ne rencontre que des âmes sans résiftance. F^uft détourne la tête avec triftesse. — « Ramène-moi à Mayence! » dit-il au diable. Dans sa nouvelle fortune, Fauft avait oublié sa famille ; il' la retrouve affamée & en haillons; ses enfants tâtent ses poches avec avidité pour y chercher du pain ; son vieux père s'approche, les genoux tremblants ; sa femme sanglote en l'entourant de ses bras amaigris. Fauft, ému, tire un sac plein d'or, & le jette sur la table. A cette vue, la joie renaît sur les physionomies; seul, le vieillard hoche la tête & soupire :
« Le vieux Faust. — Mon fils, refte dans ton pays & nourris-toi honnêtement, dit l'Ecriture.
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t FAust. =-*• Et nrifeurs de faini, sans que per* sonne ait pitié de toi, dit l'Expérience» »
Fauft repart* Il veut visiter la France, alors gouvernée par Louîs XI ; dès son arrivée, il assifte â la double mort du dud de Bef ry 6c de sa maîtresse, occasionnée par une pêche empoisonnée, envoi du roi très-chrétien. A Paris, il se heurte à réchafaud de Nemours ; dans le château de Plessis, il n'échappe qu'avec peine au lacet de Trillan ; les prisonniers de la galerie des cages de fer le poursuivent de leurs prières & de leurs cris. — « Eh quoi ! s'écrie Fauft avec ftupeur, c'eft par un squelette vêtu de pourpre que les nerveux habitants des Gaules se laissent égorger! Qui comprend quelque chose à cela? Tout ce que je vois, tout ce que je sens en moi & hors de moi n'eft qu'un tissu de contradiâions. Des idées affreuses errent dans mon cerveau, & souvent il me semble que le monde moral n'eft régi que par une espèce de tyran, pareil à ce malheureux! »
Le diable sourit^ & tous deux vont en Angleterre* Ils aperçoivent sur les degrés du trône une sorte de monftre, bossu, tordu, sanglant^ hautain; ils reconnaissent en lui le protecteur du royaume, le duc de Gloceftf r, qui sera bientôt Richard III; ils pénètrent à la Tour Si sont témoins de l'assassinat du jeune roi légitime 8c
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âé ëon frère, qii'oil enterre soiis uhë dâllè de éachôt; Jamais Fauft n'avait vu commettre de tels trimes avec autant de sang-froid ; il n'en veut |jaë voir davantage. Sut le point de s'embarquef $ Léviathan lui dit avec une adorable insouciance : ^ — « Au refte, en enfer, on ne fait pas gf àtid êas de ces trifteë insulaires, qui suceraient là tïioèlte dé tous les cadavres peftîférés du globe, s'ils croyaient trouver de l'or dans leurs os. Ce peuple^ qui mépHsé les autres nations, se joue de tout té que tu nommés sentiment, ne conclut àucuti traité que dans l'intention de le rompre des qu'il y à uii terrain à gagner. Si les habitants de la terre fermé savaient se passer de sucre & de caféj les enfants dé là vaine Albion fedéVietldf aient ce qu'ils étaient lorsque Jules Césàt'y CanUtj toi de Danemark, & Guillaume dé Noritlandié ^'amusèrent successivement à y faire une descente. »
Le véht les pousse en Espagne. Un auto-da-fé a rassemblé sur une grande place des cavaliers éh habits magnifiques & des femmes éclatantes dé beauté & de sourires. Là, FaUft entend le îkmeux inquisiteur Torquemada se vanter auprès d'Isabelle & dé Fet*dinand de ce que le tribunal a jusqu'à présent fait le procès à quatrevingt înille personnes, & immolé danâ les flammes six mille hérétiques. Fauft commence à
croire que toutes ces horreurs appartiennent essentiellement à la nature de l'homme, qui, en sa qualité d'animal, doit ou déchirer ses semblables ou être déchiré par eux. Il enveloppe sa figure dans son manteau, qu'il baigne de larmes.
D'autres scènes non moins atroces l'attendent cependant en Italie. A Milan, c'eft le meurtre du duc Galéas Sforce, dans la cathédrale; à Florence, c'eft l'assassinat du neveu du grand Côme, ordonné par l'archevêque Salviati. Enfin Fauft & Léviathan mettent le pied dans Rome. Le cadre s'agrandit. Un livre entier dépeint la ville éternelle, courbée sous l'effroyable & somptueuse domination d'Alexandre yi.
Après avoir satisfait à la coutume du baisement de la mule papale, — Léviathan s'exécute sans trop faire la grimace, — ils sont reçus dans les petits appartements du Vatican, où une représentation de la Mandragore^ de Machiavel, a été organisée. Ils lient connaissance avec Lucrèce Borgia, qu'accompagnent ses deux frères François & César. Des fêtes se succèdent, alternant avec des meurtres; dans une partie de chasse à Oftie, le pape, afin d'augmenter les revenus du saint-siége, trouve ingénieux de taxer les péché» & d'échanger les dispenses contre des florins d'or. Fauft devient l'amant de Lucrèce.
Toute cette série de peintures de fantaisie & d'hiftoire respire une incroyable chaleur, & eft soutenue par une progression de vices qui fait ' quelquefois trembler le livre aux mains du lecteur. Plus que dans les autres Faujl^ on sent qu'un souffle vraiment diabolique a passé parla.
Le livre cinquième commence. Ils ont fui Rome. « Muet, sombre & rêveur, Faufi était à cheval à côté du diable. Celui-ci le laissait avec plaisir livré à ses réflexions, & riait par Pespérance flatteuse de respirer bientôt avec lui les douces vapeurs de l'enfer. Ils aperçurent Worms dans la plaine ; lorsqu'ils n'en furent plus éloignés que de quelques jets de pierre, ils virent une potence à laquelle était attaché un Jeune homme grand & bien fait. Fauft leva les yeux. Un vent frais qui soufflait à travers les blonds cheveux du pendu, & qui poussait son corps en avant & en arrière, permit à Fauft de remarquer une taille élégante. Ce coup d'œil lui fit verser des larmes, & il s'écria d'une voix tremblante :
« — Pauvre jeune homme ! quoi ! dans la fleur de ton âge, déjà ici, à ce fatal poteau ! « Le Diable. — Fauft, c'eft ton ouvrage.
« Faust. — Mon ouvrage ?
« Le Diable. — Considère attentivement $^ jeune homme, c'eft ton fils aîné.
ff Fauft regarda en Tair, reconnut son fils te tomba de cheval. »
Rien de plus, C'eft seç & affrev^j^ pomm; \^ réalité. L'or que Fauft a jeté dans sa fan^lje g dépravé son fils, tué son vieux père; s^ fempae, couverte de lambeg^x, va s'asseoir toi|s lesjour^ devant la porte du couvent de^ Franciscains, attendant les reftes du souper de ces mpings, Fauft, revenu à lui, appelle la mort, $ Kh bi^nl s'écrie-t-il, que mon sa^g fumç devant Twtel du Formidable! qu'il se réjouisse de m^s swà^ glots, je Tai atteint. Déchire la chair qui enver loppe mon âme incertaine & douteuse! Romps le charme, je ne t'échapperai pas; ^ quand même je le pourrais, je ne le voudrais pas, gar les tourments de Tenfer ne dpivent être riim en comparaison de ce qu^ j'éprouve niaint^ant!
-f- Ton courage, Fauft, me fait plaisir, répond Léviathan; j'ainie mieux entendre ce que tu dis que les hurlements & les sifflements sur lesquels je comptais. »
Mais le diable de Klinger eft un ergoteur, & il ne veuf pas abandonner à si bon compte sa viélime : forcé d'admirer son courage, il lui contefte sa logigue ; il veut que Fauft ait mal vu^
mal [ugé, & c'eft là une thèse au moins étrange dans une pareille bouche : « Insensé! dit-il à Fauft, tu te vanter d'avoir étudié Thomme & de le connaître ! A&tu comparé les besoins & les défauts résultant de sa nature avec ceux qu'il doit à la civilisation & à une volonté qui n'eft plus la sienne? Tu n'as fréquenté que les palais & les -cours. Peux-tu dire que tu connais rhonune, puisque tu ne Tas cherché que dans la lie du crime Su de la volupté ? Tu as passé avec dédain devant la cabane de Thommemodefte...»
Encore un peu, & ce diable deviendrait tout à fait un diable de Vécole du bon sensy si Fauft ne l'interrompait brusquement en ces termes :
« Égorge-moi, & ne m'assassine pas par ton bavardage, qui tue mon cœur sans convaincre mon e^rit. Vois, mes yeux sont fixes & secs.
Diable, écris dans ces nuages obscurs, avec les bouillons de mon sang, la belle théodieée que tu viens de me prêcher ! »
Le dénoûment eft prévu. Toutefois Léviathan permet à Fauft de détacher son fils de U potence & de l'enterrer dans un champ voisin, récem* ment ouvert par la charrue. Ce devoir accompli, Fauft revient vers lui en disant : — « Ma tristesse & mon malheur sont à leur comble; brise le vase qui ne peut plus les contenir. »
Alors s'exécute cette scène qui a fourni le su-
jet de la gravure que nous avons décrite. Léviathan saisit Fauft avec un rire moqueur, dépouille son âme de son corps comme on dépouille une anguille de sa peau, déchire ses membres & les disperse dans la plaine. Puis il emporte Tàme en enfer.
Dans tout cela, on le voit, il eft peu queftion de rimprimerie, ou il n'en eft queftion que secondairement. La satire passe à côté. Mais en somme l'ouvrage eft curieux : il accuse de l'ampleur & de l'ardeur; il ne marchande pas avec l'horrible, il a des pages séduisantes comme le Moine & des pages libres comme Jacques le Fataliste ; c'eft bien le roman d'un Allemand mordu par la Révolution.
Gérard de Nerval a laissé de côté l'épisode du voyage en Angleterre. Il a supposé avec raison queGlocefter était usé sur la scène; en revanche, il a cherché à développer le drame du ménage de Fauft, & il a agrandi l'importance philosophique de la découverte de Timprimerie. Cette dernière préoccupation n'a eu &ne pouvait avoir qu'une aélion médiocre sur le public. Néanmoins il eft refté un assez puissant reflet du roman sur le drame; & nul n'était plus propre que Gérard de Nerval à diftribuer cette lumière étrange sur les diverses parties d'une œuvre théâtrale.
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Gérard m'engageait quelquefois à collaborer avec lui pour le théâtre • Il s'occupait depuis très-longtemps d'un drame sur Nicolas Flamelj qu'il me raconta pendant une soirée. Une autre fois, il m'apporta un petit cahier tout écrit de sa main, intitulé : la Forêt Noire. « Lisez-le, me dit-il, vous me direz demain si nous pouvons en faire quelque chose. » Le lendemain, Gérard' de Nerval ne vint pas. Il était parti pour La Haye, pour Senlis ou pour Saint-Germain. Nous oubliâmes tous les deux le petit cahier. Je l'ai retrouvé dans ces derniers temps, et Je le transcris ici. On y retrouvera ce type de Brisacier qu'ij affectionnait particulièrement, et qu'il a reproduit dans plusieurs de ses ouvrages.
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