FIN
Voilà ce livre tout entier, — une des exprès ■=> sions les plus fidèles de l'orgie romancière. J'ai disséqué celui-là, afin d'être dispensé de disséquer les autres, — car il y en a d'autres. Il y a le Champavert, de Petrus Borel ; il y a les premières frénésies de Jules Lacroix. Il y en a de pires encore, auprès desquels les productions
clandestines du Directoire ne sont que des berquinades. — Rappelons souvent cela, afin d'innocenter les nouveaux venus de la littérature, dont les quelques écarts ont pu être incriminés par des ermites de la critique, dont la robe de bure ne cachait pas assez la queue frétillante des diables de 1 833.
Lassailly valait mieux que son livre, ce qui ne veut pas dire que son livre ne vaille absolument rien. Vous y aurez remarqué, comme moi, des formules attrayantes &. nouvelles, d'heureuses témérités, un certain esprit qui, loin de courir les rues, marche sur la crête des toits.
Ce qu'on ne trouve pas dans les Roueries de Triaîph, ce sont des roueries, — & je m'explique difficilement un pareil titre, à moins que le roman lui-même ne soit d'un bout à l'autre une myitifïcation, ce qui pourrait bien être, mais ce que j'hésite à croire : — Lassailly n'était pas si gouailleur !
Abrégeons *
li y a la beauté du diable, qui eit simplement la jeunesse £c la fraîcheur. Ne peut-on pas dire aussi qu'il y a la littérature du diable ?
La littérature du diable, — c'eit le délire, c'efl l'emportement, c'elt l'abandon, c'elt l'incohérence, c'eit tout ce qu'il ne faut pas.
C'eft tout ce qui plaît, sans avoir raison de plaire.
Lassailly appartenait, par ses premières feuilles noircies, à cette littérature maudite 8t chiffonnée, qui semble avoir fait un pacte avec la Mort (i)....
(i) Voici les titres de quelques nouvelles publiées par Lassailly dans le feuilleton du Siècle :
Le Dernier des Pétrarque.
Les Gouttes de digitale.
Grégorio Banchi.
Un Secrétaire du 18e siècle, ou le Griffon de la vicomtesse de Solanges.
La Trahison d'une fleur .
Chercher dans la collection du Monde illujlrè un article de M. Hippolyte Lucas sur Lassailly.
CH<24TEQAUrBcJ^lQ4'?<lcD (.)
Depuis longtemps, nous désirions parler de M. de Chateaubriand, un de ces grands cœurs qui rehaussent les lettres &. font que le plus humble d'entre les écrivains en marche plus fermement dans l'orgueil de sa profession. Pendant ces dix-huit ans de monarchie conftitutionnelle, la littérature a été tellement compromise par une nuée d'étourdis; on en a tellement fait une chose de bavardage &. de négoce; on s'eit tellement moqué, en le volant, du lecteur du dix-neuvième siècle, que nous avions besoin de remercier celui des littérateurs qui eft conitam-
(i) Cette étude a été publiée dans le journal la Presse, en guise d'introduftion aux Mémoires d'Outre-Tombe.
ment relié le plus digne, sans cesser d'être le plus renommé.
Il était l'honnête homme, il était le grand homme. Son nom remplissait la littérature &. l'inondait d'une lumière d'or. Un jour de république il s'en eft allé, doux &. trille, la main dans la main de ceux qui l'ont aimé. On a porté son corps en Bretagne, selon son dernier vœu, &. tout a été dit. — Passez maintenant devant cette maison silencieuse de la rue du Bac qui porte le n° 112; on vous montrera la chambre de Chateaubriand, la table de Chateaubriand, le lit où il eft mort.
Aujourd'hui, si nous allons essayer de rappeler quelques traits de cette figure vafte & mélancolique, si nous redescendons pas à pas dans son œuvre, c'eft donc moins pour remplir un devoir de critique que pour adresser un dernier hommage à celui qui fut pendant si longtemps la plus brillante expression de la France littéraire, — le dernier gentilhomme peut-être , le plus grand chrétien à coup sûr.
Chateaubriand appartient à cette famille de penseurs-colosses, devant lesquels on s'arrête deux fois avant d'entreprendre d'en faire le tour. L'ensemble de leurs travaux inspire un respect qu'ordonneraient au besoin leur caractère & Teftime radieuse qu'on leur a vouée. C'eft depuis
le Consulat que dure la gloire de Fauteur du Génie du Chrijlianisme; &., en France, si les succès d'une heure ont rarement raison, les succès d'un demi-siècle n'ont jamais tort. Qui a été grand homme pendant cinquante ans eft assuré de l'être toujours.
Ce qui nous frappe le plus dans l'œuvre de Chateaubriand, c'eft Chateaubriand. L'hiftoire d'une pensée eft parfois aussi remplie d'enseignements que cette pensée elle-même. L'auteur eft le premier de ses livres, — ou du moins celui qui donne la clef de tous les autres. Or, qu'on nous dise une plus belle hiftoire que celle de ce poète, de ce militaire, de ce voyageur, de ce miniftre, de cet ambassadeur, de ce pair de France. Pas un rivage qu'il n'ait connu, pas une renommée qu'il n'ait savourée, pas une misère qu'il n'ait soufferte.
Nous ne nous cachons pas la témérité 8c l'importance des lignes que nous allons tracer. Par la place qu'il occupe dans le siècle, Chateaubriand méritait peut-être qu'une plume mieux connue écrivît sa gloire 8c son génie. Nous n'appartenons pas à la génération qui Ta vu vivre : nous appartenons à celle qui l'a vu mourir-, mais nous appartiendrons surtout à celle qui le verra se survivre. Où donc serait le mal quand on demanderait quelquefois à la jeu-
nesse son opinion sur les hommes & les choses du temps? Il eft bon de s'inquiéter de ce que pensent du présent ceux qui seront l'avenir.
Un matin de juillet dernier, deux voitures noires gagnaient triflement les côtes de Bretagne. Dans Tune d'elles, il y avait le corps du grand auteur. Dans l'autre, il y avait un curé, un exécuteur teftamentaire, &. François, le valet de chambre. Ces deux voitures arrivèrent ainsi à une petite ville voisine d'Avranches. Pendant qu'elles ftationnaient sur la route en attendant des chevaux, une dame d'un certain âge, tenant • un modefte bouquet enveloppé dans du papier, s'approcha avec crainte. Elle déposa son présent sur la banquette intérieure en disant à voix basse : — Cejî pour M. de Chateaubriand ; c'eft tout ce que f ai pu me procurer.
Nous faisons comme la vieille dame. Voici notre bouquet.
CHATEAUBRIAND Cy
Chateaubriand entra dans la vie par la grande porte des forêts. Enfant de cette sombre Bretagne qui ne produit que des hommes-chênes ou des conscrits noftalgiques, il en garda toujours le double caractère de force 8c de mélancolie. Les fées aux harpes d'or, qui veillent dans ces antiques feuillages, descendirent sur son berceau pour lui nouer au front la verveine sacrée. On réleva dans un château noir d'où il entendait chanter la mer, — la mer, sa première &. sa dernière passion !
Mais sa jeunesse fut trifte comme un poème d'Ossian. Ne jetez pas vos enfants dans les bois. La nature toute seule eft un maître dangereux, qui fera d'eux des sauvages si elle n'en fait des poètes, des monftres si elle n'en fait des génies. Il vaut mieux d'abord se heurter contre la société que de se blesser aux troncs des arbres. Le mal qui vient des hommes se guérit plus facilement que celui qui vient de Dieu.
Alors, comme le Tambour Legrand , de Henri Heine, Chateaubriand avait des larmes qu'il ne pointait pas pleurer. Au château de Combourg, on ne connaissait ni les tendresses de la famille, ni les sourires du foyer; jamais il ne sentit deux bras jetés autour de son cou. Sa mère le poussait. à l'église, son père ne le poussait à rien. Hésitant &. délaissé, il se contentait de rimer de mauvais vers; lorsque, du fond de sa jeunesse, farouche comme celle de Rousseau, s'éleva ce myitérieux amour qui nous valut plus tard un chef-d'œuvre de douleur.
Ah ! le premier amour des poètes, c'eft là qu'il faut chercher le secret de leur vie! Énergie ou faiblesse, leur douceur ou leur cruauté, leur abaissement ou leur gloire, penser que tout cela tient en germe dans un coin du cœur de la première femme rencontrée! C'eft Manon qui nous dit les désordres &. les folles larmes de l'abbé Prévoft; c'eft Pimpette dont les baisers feront les éclats de rire de Voltaire; Frédérique délaissée explique le Fauft de Gœthe, Su le pâle sourire de Lucile ajoute une page à René.
Cette hiftoire qui ne ressemble à rien, pleine d'audace ténébreuse, cette grande tragédie en cinq ou six feuillets, où des filets de sang se sont mêlés sans doute à l'encre qui les a écrits, ce petit roman fatalifte contient Chateaubriand tout
entier. A d'autres les amours faits de sourires 8c d'aventures, le sonnet soupiré aux pieds de la femme en robe de bal, dans un boudoir odorant. En Bretagne, du côté de la mer, sous les arbres remplis d'une plainte éternelle, cela se passe autrement. L'amour eft fait d'une plus funefte essence. Il eft rare qu'on en guérisse; Chateaubriand n'en a pas guéri.
Pauvre gentilhomme breton ! enfant des solitudes mauvaises! Un jour, en te rappelant ta jeunesse désolée, tu devais écrire cet involontaire aveu : « Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur hiftoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre; 8c la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »
Elle s'appelait Lucile. Ce nom, il ne l'a jamais dit, il ne l'a jamais tracé. C'était moins une jeune fille qu'une ombre de jeune fille, glissant à peine sur terre 8c prête à se dissoudre en ondoyante vapeur, comme ces figures que les peintres montrent vaguement dans le lointain des forêts enchantées. Pour je ne sais quel motif, expliqué par la science médicale, un collier d'acier comprimait les ondulations de son cou flexible 8c long comme celui d'un cygne. Cette étrange enfant était consumée par une sensibilité nerveuse développée à l'excès; 8c l'on eût dit, à
la voir frêle, gracieuse & blanche, une de ces vierges, nées d'une larme, qui se trouvent au fond de quelques poèmes myftiqueâ. Tous deux, e frère &. la sœur, se promenaient souvent dans es landes, ou bien, assis sur la chaussée de Tétang, ils laissaient venir à eux la nuit étoilée, avec ses rumeurs confuses 8c ses chauds parfums qui gagnent imperceptiblement le cœur &. finissent par le submerger.
Pourquoi voulait-il se tuer? — Un jour, le fusil sous le bras, il descendit plus lentement que de coutume le perron du château •, il se dirigea vers le bois; parvenu à l'extrémité du grand mail, il se retourna pour regarder pardessus les arbres une petite tourelle*, — il disparut...
Et lui aussi, René, avait rêvé le suicide ; mais, entre la tombe &. lui, une voix s'était élevée : « Ingrat, tu veux mourir, &. ta sœur exifte ! Tu soupçonnes son cœur! Ne t'explique point, ne t'excuse point, je sais tout; j'ai tout compris, comme si j'avais été avec toi. Eft-ce moi que l'on trompe, moi qui ai vu naître tes premiers sentiments ? Voilà ton malheureux caractère, tes dégoûts, tes injuftices ! Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c'eft la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours! »
CHATEAU BRI AND ~j l
Chateaubriand tint le serment de René. Quelques heures après, calme en apparence, il rentrait au manoir de Combourg. Ce qui s'était passé dans son âme, Dieu seul le sait. Tous les hommes forts comptent un jour semblable à Tentrée de leur vie, un jour où ils se demandent s'il eft nécessaire d'aller plus loin &. s'il ne vaudrait pas mieux briser sa pensée que de se laisser briser par elle; si la mort innocente n'eft pas préférable à la vie coupable, & lequel eft le moins désespérant du jeune suicide de Chatterton ou du vieux suicide de Jean-Jacques? Ceux qui sortent de cette épreuve, ce sont les ambitieux 8c les chrétiens. Prêt à se noyer, celui-là regarde Teau avec un sourire &. rebrousse chemin : c'eft Napoléon. Celui-ci détourne le canon de son fusil, avec une larme : c'eft Chateaubriand.
J"ai dit qu'on voulait faire de lui un prêtre. Au collège où il fut envoyé à cette intention, on lui donna la chambre & la couchette de Parnv. Dans cette chambre &. sur cet oreiller, tiède de rimes libertines, Chateaubriand essaya vainement de devenir prêtre. Il ne trouva pas un froc à sa taille. Malgré lui, il se vit obligé de « rapetisser sa vie pour la mettre au niveau de la société, » & comme dans ce temps-là il fallait absolument être quelque chose en attendant de
devenir quelqu'un, il endossa le premier uniforme venu qui lui tomba sous la main.
Aussi bien, j'aime mieux voir Chateaubriand entrer dans son siècle avec une épée qu'avec une soutane. Partie d'un soldat &. d'un gentilhomme, la reftauration religieuse qu'il doit fonder un jour en sera plus importante 8c mieux assise. Il y a du sang de croisé dans ses veines; c'eft Tancrède revenu pour replanter une seconde fois la croix sur le tombeau de Dieu le Fils.
Qu'on se figure un jeune homme de petite taille, fort maigre, aux épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaires, selon une de ses expressions. Sa tournure eft inquiète, presque timide. Il penche habituellement la tête; mais c'eft une tête sculptée avec largeur comme la plupart des têtes bretonnes, épais cheveux, épais sourcils, regard habité par la pensée. Si c'eft particulièrement au front, blason vivant, que se reconnaissent les gentilshommes de Tintelligence, le chevalier de Chateaubriand porte sur le sien sa noblesse inscrite en lignes splendides. Pâle comme Bonaparte, de cette pâleur qui n'a rien à démêler avec la maladie, il y a sous l'accent profond de ses traits une teinte de mélancolie hautaine qui ne le quittera plus. Le nez eft long, insensiblement courbé
&. pincé vers son extrémité inférieure. La bouche elt petite, avec des lèvres minces qu'on sent aussi avares de paroles que le relie de la physionomie semble riche de pensées. En résumé, c'eit une tête d'un beau ityle, pleine de noblesse &. d'observation. Ce grand air d'ariitocratie qui prédomine &. doit plus tard se refléter dans ses œuvres ne peut évidemment appartenir qu'à un écrivain de la famille galonnée des Montesquieu &. des Buffbn.
Il avait alors vingt ans. Quand il entra dans Paris, le fameux dix-huitième siècle, gorgé de folies & de crimes, allait rendre le peu qu'il avait d'âme. Chateaubriand assifta aux derniers débattements du monltre sur le sable doré de la cour.
On allait chaudement en besogne de viee. Sentant que la mort la tirait par la jambe, la noblesse se dépêchait à boire la joie &. le luxe à double tasse. Chaque jour amenait son extravagance nouvelle.
Notre jeune & fier Breton passa brutalement à travers les toiles galantes des araignées de l'Opéra, sans y laisser ailes ni pattes. Tout le monde se rangea devant son amour ignoré*, &. par-dessus les haies de Trianon il put regarder, sans danger pour son cœur, les fêtes nocturnes de la reine autrichienne. On l'invita
une fois à monter dans les carrosses de Sa Majeilé, pour suivre la chasse. Peut-être fut-ce ce jour-là qu'il vit Louis XVI laisser tomber en riant un pavé sur le ventre d'un de ses gardes endormis.
Toute la société de ce temps, qui avait encore la tète sur les épaules, dérîla devant ses veux : les héros, les scélérats, les laquais, les bourgeois, tous les guillotinés de l'avenir. Il dîna avec Mirabeau, il trinqua avec Mirabeau. Et en revanche Mirabeau, le regardant en face, lui mit sa large main sur l'épaule. Le petit lieutenant faillit en être disloqué : « Je crus sentir. la grille de Satan, » dit-il. Mirabeau à table, bruyant, verveux, déchirant ses dentelles, valait presque Mirabeau à la tribune. Il buvait comme Bassompierre, il riait comme Borée. Chateaubriand ne le quittait pas du regard, & déjà sans doute se gravaient dans sa mémoire les lignes vigoureuses avec lesquelles il devait tracer le portrait de ce grand homme & de ce grand coquin^ comme disait M. de Condé :
« Mêlé par les désordres &. les hasards de sa vie aux plus grands événements Si. à Texiltence des repris de juflice, des ravisseurs 8c des aventuriers, Mirabeau, tribun de Tariitocratie , député de la démocratie, avait du Gracchus &. du Don Juan, du Catilina &. du Guzman d'Alfa-
rache, du cardinal de Richelieu & du cardinal de Retz, du roué de la Régence & du sauvage de la Révolution ; il avait de plus du Mirabeau... Sa laideur, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel- Ange. Les sillons creusés par la petite vérole sur son visage avaient plutôt Tair d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa patte & montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, laid &. immobile : il rappelait le Chaos de Milton, impassible Se sans forme au centre de la confusion. »
Ce portrait, qui tient plutôt du buite que du tableau, du marbre plutôt que de la toile, efl une des belles choses de Chateaubriand. Il donne une magnifique idée de sa manière Se de son ftyle(i).
(i) Dans son livre de Philosophie & littérature, M. Viftof Hugo a, lui aussi, esquissé cette grande figure de Mirabeau. Il efl peut-être curieux de comparer le choc de ces deux pensées sur le même homme, l'étincelle de ce fer rouge
j6 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Mais ce qu'il avait désir de voir, c'étaient principalement les cercles du beau langage, les salons à la mode, l'Académie 8c ses succursales. N'avait-il pas dans une des basques de son uniforme deux à trois milliers de rimes, oiseaux brillants qui n'aspiraient rien tant qu'aux délices de la volière ?
Compaclement rangés, entre les acteurs 8c les spectateurs, comme des musiciens dans un théâtre, les littérateurs continuaient à jouer vinfor\ando l'ouverture de la Révolution française, commencée depuis cinquante ans environ. La toile allait se lever. A la place du chef d'orcheftre
sous ces deux marteaux. Voici le texte de M. Victor Hugo : « Tout en lui (Mirabeau) était puissant. Son gefte brusque & saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules, comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent formidable & révolutionnaire qu'on démêlait dans l'Assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, cunda supercilio moventis. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui^avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose & fulgurante dont l'effet par moments était électrique & terrible. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke & de Rousseau, & avait mis la tête de Mirabeau au milieu. »
il y avait Beaumarchais, l'héritier direct de Yoltaire & qui, pour la société d'alors, valut une pefie, comme Chateaubriand valut plus tard une année pour la Reltau ration.
Chateaubriand ne vit pas apparemment le côté grave de tout cela. Ce n'était qu'un jeune homme. Au moment où le siècle craquait &. chancelait comme le Panthéon de Soufflot, il se faufilait entre deux paravents, sur la pointe du pied, dans la compagnie des infiniments petits de la littérature. « On parla de moi chez Lebrun & chez Flins des Oliviers. »
A la fin, pourtant, il commença par comprendre combien était puérile cette préoccupation de tous les mitants. Il y renonça. Ainsi dit René : « J'avais voulu me jeter dans un monde qui ne me disait rien & qui ne m'entendait pas : ce n'était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu'on demandait de moi. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses &. des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré. Je trouvai du plaisir dans cette vie obscure Sa indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule, vafte désert d'hommes ! »
Mais, sur ces entrefaites, la Révolution marchait. Elle vint droit à lui. Il en eut peur, Si il
recula. Son heure d'action n'était pas sonnée. Trop dédaigneux peut-être, il regarda se traîner dans les ruisseaux de Paris les vainqueurs de la BafHlle, &. détourna la tête de l'œuvre de fer qui s'apprêtait. La noblesse tout entière émigrait à Cohlentz. Chateaubriand émigra au Nouveau- Monde. Avant de connaître les hommes, il voulut connaître l'homme.
Toutefois, il ne partit pas sans dire à revoir. La Harpe, qui était le concierge de la littérature du dix-huitième siècle, lui présenta le Mercure pour qu'il y inscrivît son nom, comme c'était l'usage. Chateaubriand y mit je ne sais quels vers sur Y Amour de la campagne, une sorte d'idylle — au nez de laquelle il a dû bien rire plus tard, &. où l'on remarque ce diftique :
Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire, Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux.
C'était le contraire qu'il fallait dire. M. de Chateaubriand a été meilleur prophète sur la fin de ses jours.
CHATKAIBRIAXI) 7Q
« A'oici le plaqueminier; sous le plaqueminier il v a un gazon; sous ce gazon repose une femme. Moi, qui pleure sous le plaqueminier, je m'appelle Celuta -, je suis fille de la femme qui repose sous le gazon, elle était ma mère.
« Ma mère me dit en mourant : Travaille, sois fidèle à ton époux quand tu l'auras trouve. S'il elt heureux, sois humble &i timide; n'approche de lui que quand il te dira : Mens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.
« S'il eft infortuné, sois prodigue de tes caresses; que ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents &L aux douleurs. Moi, qui m'appelle Celuta, je pleure maintenant sous le plaqueminier; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon. »
Ainsi chante une jeune fille couronnée de fleurs' de magnolia &. vêtue d'une robe blanche d'écorce de mûrier. Assise au milieu des Indiens, sur l'herbe semée de verveine empourprée
8o PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
8c de ruelles d'or, René l'écoute 8c la regarde d'un air attendri.
Le voilà bien loin du pays 'breton. Cette soif de solitude qui le tourmente comme tous les génies aultères, il peut l'assouvir maintenant. Entre Dieu 8c lui la civilisation ne tend plus ses voiles. Son cœur souffre toujours, mais sa pensée grandit 8c se dégage. Laissez faire : peu à peu le soleil du désert dissipera sur son front l'ombre des bois de Combourg.
Il eft probable que, sans le voyage en Amérique, Chateaubriand n'eût jamais été qu'un timide élève de La Harpe 8c de Ginguené, — un pob'te de salon tenu perpétuellement en bride par les guirlandes artificielles de la coterie académique. Tout au plus se fût-il élevé un jour à la bien innocente réputation d'Esménard ou de Fauteur du Printemps d'un Proscrit.
Au contraire, Chateaubriand, jeté en plein Nouveau-Monde, chair blanche au milieu des chairs peintes, Chateaubriand égaré sous la lune de feu, mangeant des tripes de roche 8c respirant l'odeur d'ambre qu'exhalent les crocodiles dans les glaïeuls ; le jeune officier du régiment de Navarre chassant le caftor avec le sachem des Onondagas, après avoir couru le cerf avec Louis XVI ; le rimeur de VAlmanach des Muses enfin, chez les Iroquois, devait se transformer
invinciblement, &, parti avec l'idylle sur V Amour de la campagne, revenir avec le Génie du Christianisme.
Le voyage en Amérique fut toute une révélation pour lui. Ses convictions classiques, entaillées à la racine, ne devaient jamais bien se remettre ; et le Cours de Littérature commença à s'évanouir à ses regards dans la poussière humide du Niagara. Qu'on s'imagine, en effet, Tétonnement d'un littérateur du dix-huitième siècle à l'aspect de cette nature géante, vivace, inconnue, gracieusement terrible-, &. quel puissant soufflet Dieu ne donnait-il pas devant lui au jardinier Le Nôtre ! Tombé au milieu des hérons bleus, des flamants roses, des piverts rouges, Chateaubriand dut sourire en songeant à ce vieil oiseau français — Philoméle — sur lequel nous vivons uniquement depuis l'ère mythologique. Le souvenir encore plein des héros de Racine &. de Voltaire, n'ayant vu de sauvages que dans la tragédie d'Aigre, eft-ce qu'il ne recula pas à la vue du premier Siminole qui se dressa devant lui, la perle pendante au nez, les oreilles en découpures, &. portant un hibou empaillé sur la tête?...
Le mal elt peut-être qu'il n'y demeura pas assez longtemps pour l'anéantissement complet de sa rhétorique. Deux ans de plus, Si Château-
briand eût tout à fait noyé ses vieilles formules dans TOhio. Son passage trop rapide à travers la campagne ardente a produit un ftyle mixte, où le sauvage &. le gentilhomme apparaissent à intervalles égaux.
Pourquoi partit-il si brusquement? quel souci lui fit déserter Tajoupa &. renoncer aux splendeurs des nuits américaines ? On l'ignore, Su luimême sans doute l'ignorait aussi. Il y avait alors dans Pair un tourbillon brûlant qui dispersait aux quatre coins du monde la plupart des homm.es de ce siècle : l'abbé Maury à Rome, Louis-Philippe à Elseneur, M. de Jouy à la cour de Tippoo-Saèb &. Chateaubriand partout.
Peut-être entendit-il, comme René, une voix qui lui disait : « Que faites-vous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant vos devoirs ? Des saints, direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts ! Ils y étaient avec leurs larmes &. employaient à éteindre leurs passions Je temps que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables. » Chateaubriand écouta cette voix &. repassa les mers.
Il a dit plus tard que son but était de rejoindre l'armée de Condé. Cela eft possible. Mais à peine en France, — alors que la Révolution fait de
Paris un vafte centre de fermentation sociale, alors que les clubs discutent, que le peuple tonne, que Mirabeau expire-, pendant que la Monarchie se sauve par une porte dérobée 8c que la République la ramène par l'oreille ; lorsque Sanson se pavane le matin sur son trône de Grève 8c va le soir, les mains lavées, au théâtre du Vaudeville; à l'heure où tout frémit,. où tout pâlit, où tout se glace, — Chateaubriand, lui, s'en va tranquillement trouver une jeune fille qu'il a deux ou trois fois entrevue; il lui parle, elle lui sourit; il lui offre de l'épouser 8c il l'épouse. René se marie.
Une fois marié, — alors il émigra.
C'eft de ce moment que date sa véritable misère 8c son noviciat d'homme. Jusqu'à présent, ce n'a guère été qu'un poétique, élégant 8c douloureux rêveur; aujourd'hui le voilà qui saute à pieds joints dans la vie prosaïque 8c affamée, qui souffre du corps, qui eit jeté dans un fossé comme un chien, qui n'a pas le sou, qui eit mis à la porte par les filles d'auberge, couvert de plaies, souillé de fange, contagié 8c la cuisse entortillée de paille, ainsi que les gueux des plus implacables eaux- fort es. — Mourant, il se traîne sur les mains; on le pose dans un fourgon, la moitié du corps pendant en dehors; on rembarque à fond de cale 8c on le rejette de nouveau
à terre. Quelqu'un passant par hasard, — un bon Samaritain de Guernesey, — lui tourne le visage vers le soleil &. l'adosse contre un mur. Puis il s'éloigne.
Mais le génie a la vie dure. Quelques mois plus tard, M. de Chateaubriand était à Londres. Retiré dans un faubourg, au fond d'une maison vieille, devant une table branlante, il commençait l'Essai sur les Révolutions, &. traduisait de l'anglais, aux gages d'un libraire. Pendant huit ans, il mangea du grenier, pour parler le langage des artiftes. Son habit était râpé; il ne sortait que le soir. Dans ses marches mélancoliques, on le voyait traverser le village de Harrow, à l'époque où une tête d'enfant vive &. bouclée, — celle de lord Byron, — se montrait souvent aux fenêtres de l'école.
J'aime cette misère de Chateaubriand Se jusqu'à ce pauvre habit nocturne que j'eusse voulu jui voir conserver toujours, comme fit le visir des Contes, jadis gardeur de troupeaux. M. M'" lui avait dit un jour : — « Il n'y a qu'une infortune réelle, celle de manquer de pain. » Et souvent l'auteur de René eut l'occasion de se trouver réellement malheureux. Il parle en maint endroit du droguifte 8c du marchand de poignards qui demeuraient à sa porte. Mais ce ne sont que des déboires passagers, après lesquels,
résigné &L rêvant, nous le retrouvons par les rues de Londres, allant au hasard, les yeux dans les étoiles, ou bien occupé
Devant quelque palais, regorgeant de richesses, A regarder entrer & sortir les duchesses.
« Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs \ leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise, comme des devants d'autel-, elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leurs ceintures, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guines & le duc de Lauzun avaient adoré les mères : &. ces filles étaient, en 1822, les mères & les grand'mères des petitesfilles qui dansaient chez moi en robes courtes au son du galoubet de Collinet. »
L'Essai terminé, il le vendit à un brave éditeur de Gerrard-Street. C'eft un ouvrage sans tète ni queue, triite, fou, anglais enfin, où le ityle vagabonde en compagnie de la pensée. On y trouve des pages éclatantes 8c des absurdités énormes, un parallèle entre Alexandre & Pichegru, — des fragments d'un poè'me sanscrit,
— la négation de l'authenticité du Nouveau- Teftament ; &., par dessus le marché, une fable de Mancini-Nivernois, intitulée Le Papillon & l'Amour. Tout cela eut beaucoup de succès en Angleterre.
Plus tard, c'eft-à-dire trente ans après, Chateaubriand s'eft prononcé lui-même sur cette production avec une brutalité sans exemple. Les notes qu'il y a ajoutées dans l'édition de ses œuvres complètes concourent à faire de ce livre un des monuments les plus singuliers de la littérature. « Je ne saurais trop souffrir pour avoir écrit YEssaiy » dit-il en commençant; cène sont qu'idiotismes & sottes impiétés; une rage, une impertinence. « Qu'eft-ce que je veux dire? En vérité, je n'en sais rien; je me crois sans doute profond! Comme j'arrangeais la langue! quel barbare! » Tantôt, c'eft une approbation ironique : « Pas trop mal pour un petit philosophe en jaquette, » Se mille autres épithètes, qui font qu'on se sent ému de pitié malgré soi Se prêt à demander grâce pour lui-même à M. de Chateaubriand. Mais, la discipline à la main, l'auteur de V Essai se retourne Se vous répond comme cette femme dans Molière : — Eh ! si c'eft mon plaisir, à moi, d'être battu ?
Chateaubriand vécut sur V Essai jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, époque
à laquelle il rentra en France clandeftinement &l sous un faux nom, — comme s'il se fût agi de passer son talent en contrebande.
« Encore des romans en A! J'ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries! » s'était écrié le premier consul, un jour que sa sœur, madame Bacciochi, était venue le trouver, un petit volume à la main. Ce petit volume était YAtala de Chateaubriand.
Dire la clameur assourdissante qui se fit autour de ce livre, c'eft difficile. Son auteur marcha dans la gloire, &. fut reçu dans tous les salons. On le traduisit à son tour, lui qui avait tant traduit ; de son œuvre on fit des tableaux, des parodies, des caricatures, des éloges, des épigrammes. L'Europe entière en fut remuée. Voyageant plus tard en Turquie, à la porte d'une mosquée où il avait décliné son nom, Chateaubriand vit accourir vers lui, les bras ouverts, un musulman qui l'accueillit par cette
exclamation : Ah ! ma chère René & mon cher Atala! — Ce n'était pas correct, mais c'était flatteur.
Atala eft reftée au fond de notre jeunesse comme un souvenir charmant, mêlé aux choses les plus intimes du catholicisme &. de l'amour, comme un lointain bruissement d'orgue. La génération actuelle l'a lu au sortir de sa première communion, sur le coin d:\m forte -piano, alors que tout Paris allait admirer les tableaux de Gérard, après une revue passée par le général Molitor. Aujourd'hui, en tout temps, sous tous les points de vue, Atala demeure une fantaisie délicieuse, un roman-curiosité, plein dé chatoiements bizarres, &. qui, pour la fidélité locale du ftyle, sinon pour l'attendrissement profond du sujet, laisse en arrière Paul & Virginie. Tel chapitre eft colorié, criard Su gracieux comme un plumage d'ara. C'eft le premier roman travaillé de forme; car Chateaubriand eft le premier qui ait fait de sa plume un outil &. de sa phrase une matière solide.
Mais ce n'était rien qu'un frivole prélude au Génie du Chriftianisme, un petit cantique avant une grand'messe. Dépouillé maintenant de ses idées de philosophe, Chateaubriand aspirait de toutes ses forces vives à l'initiative d'une réaction religieuse. On ne pouvait mieux choisir le mo-
CHATEAUBRIAND 8t}
ment. La France, abrutie de sang sous la Terreur, abrutie de vin sous le Directoire, hier furie, aujourd'hui bacchante, s'anéantissait tout entière dans les orgies du Palais-Royal. Après avoir mangé la salade d'anchois dans le saint ciboire, elle allait chez le traiteur Méot s'enivrer d'un vin dont il n'eût pas donné une bouteille pour tous les assignats de la terre. Puis elle s'attardait avec les nymphes empanachées du Perron. Ainsi Bonaparte l'avait-il rencontrée, ainsi Chateaubriand l'avait-il surprise. Un soir, tous les deux la prirent, chacun par un bras, 8c. la remirent dans son chemin honnête. Le lendemain, quand elle fut réveillée, l'un lui fit signer le Concordat, l'autre lui mit sur les genoux le Génie du Chriftianisme.
Imaginez un vase de myrrhe renversé sur les marches d'un autel sanglant, &. vous aurez l'impression produite par l'apparition de ce livre saint. Des larmes de joie en vinrent aux yeux de toutes les mères. Peu s'en fallut qu'on ne décorât le devant des maisons & qu'on ne jetât des fleurs sur le pavé des rues, comme pour l'entrée à Jérusalem. Quel eft donc ce jeune homme, se demandait-on, qui ramène pieusement le Dieu de ses pères dans un pan de son manteau ?
La France aime Dieu ; on ne peut lui ôter cela.
Famille 8c religion, vous êtes invincibles; car vous êtes les deux sources d'honnêteté &. d'amour; en vous eft la poésie, grande &. petite; vous ne serez pas supprimées par les fous. Rêves frémissants de jeunesse, flammes myftiques mal éteintes, tendresse grave des parents, branches de buis accrochées au foyer domeftique, pleurs silencieux qui tombez journellement sur les tombes, vous êtes plus forts que tous les philosophes !
J'ai relu le Génie du Chriflianisme ; c'eft encore le livre de notre époque, — le livre d'un lendemain de révolution. Il a des baumes pour toutes les plaies, des consolations pour toutes les souffrances. Il prouve Su il émeut, il raisonne Se il chante ; c'eft l'enthousiasme du prophète dans la logique de l'hiftorien.
Dans ce panorama chrétien, les scènes touchantes Se grandioses se succèdent avec une éblouissante diversité. Fénelon ne décrivait pas autrement; Bossuet n'avait pas de plus magnifiques éclairs. La phrase tombe sur l'idée à plis amples Sa riches. On admire. Ce qu'il y a de bon aussi quelquefois, c'eft que du milieu de cette majefté, tout à coup s'échappe un cri naïf qui vient vous frapper le cœur. C'eft un géant qui, sur le rocher sublime où il rêve, s'eft baissé pour ramasser une pauvre herbe.
Elt-ce que Félicien David, lorsqu'il composait la Danse des Afires, n'avait pas lu le morceau suivant, écrit d'une main formidable, &. qui n'a d'équivalent que dans les entassements à la fois lumineux &L sombres du peintre Martinn :
« Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature, si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs. L'inirant d'après, l'atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes. La lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme célefte. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipsé en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige, ce ne serait plus qu'une suite de conjonctions effrayantes : là, des aftres passeraient avec la rapidité de l'éclair; ici, ils pendraient, immobiles ; quelquefois se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle voie lactée; puis, disparaissant tous ensemble &. déchirant le rideau des mondes, suivant l'expression de Tertullien, ils
laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité ! »
Ce sont de telles pages répandues à profusion, qui font du Génie du Chriflianisme un chefd'œuvre incontefté, jeune 8c vivant sous toutes les littératures. Il n'en fallut pas davantage pour placer son auteur à la tête du mouvement intellectuel, 8c baser sa réputation d'une manière solide.
Voyez-le ! Une fois lancé dans la gloire comme dans un char de feu, il ira jusqu'au bout. Après avoir lutté avec la Bible dansle'Gé/nV du Christianisme, il luttera avec Homère dans les Martyrs. Ses poé'mes, contre-poids des. batailles, feront, eux aussi, le tour du monde, passant là où le canon aura passé. Bientôt il n'aura plus qu'un seul rival en renommée : l'Empereur.
L'Empereur ! — Voilà le nom qui fait pâlir &. rêver Chateaubriand.
Chateaubriand ! — Voilà le mur d'airain devant lequel s'arrête l'Empereur, étonné.
On a souvent apprécié, &. toujours diversement, la lutte de ces deux hommes. « En échangeant l'insulte, a dit un écrivain, ces deux ouvriers sublimes d'une même œuvre se mentaient à eux-mêmes. » Cela eft vrai. Mais séparés tous deux, ils n'en ont pas moins travaillé à l'œuvre commune. Le conquérant militaire &. le conquérant religieux suivaient un sillon parai-
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lèle, &. plus souvent qu'eux-mêmes leurs idées se sont rencontrées face à face.
Appelez cela orgueil, appelez cela conviction, toutefois eft-il qu'au milieu de cette époque éperdue, devant cet empereur qui s'eit fait un pavé de fronts courbés, il eft beau de voir un front debout, unique. Cela eit grand, juftement parce que c'en: insensé. Cette plume aussi haute que ce glaive ! cette démission éclatante qui arrive à cet homme un lendemain de meurtre ! cette voix qui le poursuit sous sa pourpre neuve! ce gentilhomme qui brave ce soldat! On sait presque gré à Chateaubriand de son audace foudroyante; &. ceux mêmes qui suivaient le plus aveuglément la fortune impériale, s'oubliaient quelquefois à admirer ce courage solitaire !
Idéologues ! idéologues ! voilà le mot que la rage arrache à l'empereur. C'eft le mot désespéré d'un homme qui sent malgré lui que la plume a toujours raison contre le sabre, même Wsque la plume a tort. Idéologues ! Et lui qui n'a jamais pardonné, mais qui devine vaguement que l'écrivain pèsera plus tard de toute sa faiblesse contre la force de l'empereur, le voilà qui cherche à étouffer sa haine &. à tendre, sans qu^n le voie, une main furtive à l'auteur du Génie du Chrijîianisme. Mais vainement.
Dès lors, toutes les avances du Corse auprès
C)4 PORTRAITS APRES DECES
du Breton relieront inutiles. Colères, ordres, menaces, rien ne fera sur lui. Au retour d'un voyage en Grèce, Chateaubriand cingle Napoléon d'un coup d'article au visage; il le peint dans les Martyrs sous les traits de Galérius; il le frappe à travers l'ombre du régicide Chénier, il le menace même dans l'avenir. Puis, lorsque le colosse impérial git à terre, il arrive avec sa fameuse brochure : Buonaparte & les Bourbons, &. pose son pied sur la poitrine de celui qui avait voulu le faire sabrer sur les marches de son trône.
La plume ne pardonne pas.
Quelques mois plus tard, Chateaubriand suivait Louis XVIII dans la seconde émigration. René était miniftre.
Miniftre! e'eft maintenant le rêve de tous ceux qui portent une plume au coté, l'épilogue obligé des exiltences illultres', c'eft l'apothéose & le mart3Te. Chateaubriand eft arrivé au gouverne-
ment par la force de son nom, de ses œuvres, de son caractère. Il eit arrivé tout naturellement, Se parce qu'il devait y arriver. Il était né mininre, comme il était né académicien.
En politique, La Fayette a engendré Chateaubriand, qui a engendré M. de Lamartine. Sous la même oriflamme azurée s'abritent ces trois hommes. Mais la tâche de Chateaubriand fut moins rude que celle de tout autre. Il venait après une époque de secousse, il entra dans une période de lassitude. La France haletait sur un lit de lauriers mouillés de sang. Il n'eut absolument qu'à organiser le repos, après lequel aspirait le monde. Du haut de la Reftauration on le voit donc rayonner à son aise, — mais c'ett sur une nation déjà aveuglée par quinze ans de tonnerre & d'éclairs continus.
Aussi bien peut-être vaut-il mieux que la politique n'ait été qu'un intermède dans sa vie. L'homme de lettres en demeure plus entier de la sorte; ses faiblesses d'action se perdent dans l'éclat unique de sa pensée. Un portefeuille n'elt plus alors qu'une conséquence toute simple, & qui fait que Chateaubriand miniftre complète seulement Chateaubriand gentilhomme & soldat.
Sa devise dans les affaires fut celle-ci : Fais ce que dois, advienne que pourra. Il eft advenu sa chutej comme on sait. « J'ai cru voir le salut de
la patrie dans l'union des anciennes mœurs 8c des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères 8c des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin 8c de la nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l'alliance de la religion 8c de la liberté. Si c'eft là une chimère, les cœurs nobles ne me la reprocheront pas. »
Non, sans doute, jamais il ne lui sera fait un crime du bien qu'il a voulu 8c qu'il n'a pas pu. Ses contradictions apparentes s'effacent dans la loyauté de ses intentions. « Le peuple ne lit pas les lois, a-t-il dit un jour; il lit les hommes, 8c c'efl dans ce code vivant qu'il s'inftruit.» Eh bien ! en lisant Chateaubriand, le peuple a lu un bon 8c beau livre, écrit seulement avec trop de lyrisme, ce qui fait qu'il ne l'a pas compris à toutes les pages.
Le malheur eft aussi que Louis XVIII ne Tait pas gardé assez longtemps, quoiqu'il eût pu se donner avec lui 8c par lui des airs de libéralisme mitigé. Mais il était jaloux de M. de Chateaubriand, cet excellent monarque ! jaloux de ses talents, jaloux de sa popularité. Si bien qu'il prit aux cheveux la première occasion venue pour se débarrasser de ce miniftre qui cachait trop le roi .
Sorti pauvre du gouvernement 8c forcé de vendre ses livres, Chateaubriand se réfugia sous
CHATEAUBRIAND qj
la tente du journal. Il fonda le Conservateur en opposition à la Minerve. Ses collaborateurs c'étaient MM. de Bonald, Lamennais, de Corbières &. de Caftelbajac. On y vivait dans la haine de M. Decazes, Se tous les actes du miniftère y étaient passés chaque matin au crible de l'esprit le plus serré. C'eft de cette époque que datent les premières dents de la presse, muselée par Napoléon, démuselée par Chateaubriand. On peut le regarder avec raison comme le père du nouveau journalisme politique. Il eit redevenu jeune pour cette guerre à bras raccourci Se de tous les jours, jeune comme il ne l'avait jamais peut-être tant été. Sur ce terrain qui brûle, son flyle même acquiert une netteté nouvelle. Ce n'eft plus seulement cette épée de parade richement ciselée à la poignée ; c'eft un glaive robufte, beau de sa nudité. Tancrède eit ici remplacé par Roland.
« La poésie eft belle, dit-il quelque part ; mais il faut éviter d'en mettre dans les affaires. » A défaut de poésie, M. le vicomte se rabat sur l'esprit, Se alors il s'en donne à cœur joie. Talleyrand a dû lui envier ce mot : « Ce serait une chose utile de savoir combien il faudrait de sots miniitres pour composer un miniftère d'esprit • nous savons à merveille combien il faut de miniitres d'esprit pour former un pauvre ministère.»
Toute sa polémique eft dans ce goût. C'eit une merveille de raillerie, de fougue, de témérité. On chercha vainement à l'étouffer sous deux ambassades, sous des honneurs, sous une pluie d1or. Impossible. Il allait son chemin, discutant les hommes &. les choses avec cette passion fière qui eft un des signes difl.inct.ifs de sa phase politique. S'il lui arrivait de pencher l'oreille &L d'écouter ce qui se disait de lui autour de lui, sa réponse avait de ces hauts dédains qui font le respect autour d'eux. Tout se taisait sur le parcours de son regard. « Nous le savons, les vérités que nous disons blessent. On veut dormir au bord de l'abîme. Après tant de révolutions, on regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille eft importune • 8c il eft reconnu qu'il n'y a que des hommes passionnés ou trompés dans leur ambition, .qui trouvent que tout va mal, lorsqu'il eft évident que tout va bien. »
Il ne faut pas s'étonner après cela si l'dn fut obligé de lui ouvrir bientôt laporte de Y hôtellerie des Capucines^ — comme il l'appelait, — Se s'il revint une seconde fois éclipser Lous XVIII sur son trône.
Chateaubriand miniftre a ses côtés sympathiques comme Chateaubriand écrivain. En politique comme en littérature, on elt sûr de le re-
trouver à la tête de toutes les initiatives généreuses. C'en: ainsi que pamphlétaire ou gouvernant, il n'a jamais cessé de réclamer pour la liberté de la presse. A sa voix, Milton se lève Si dit : « Tuer un homme, c'eft tuer une créature raisonnable; tuer un livre, c'eft tuer la raison, c'eft tuer l'immortalité plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée, Si faute de laquelle les nations entières souffrent éternellement. »
D'autres fois, Chateaubriand parle en son nom : « Qui souffre donc de la liberté de la presse? La médiocrité &. quelques amourspropres irascibles. Mais, dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve- unie au talent, c'eft encore un bien pour l'Etat que cette susceptibilité, mise à l'épreuve, s'aguerrisse par le combat. »
Puis suit la leçon, leçon sévère, tombée de haut : « L'abîme appelle l'abîme : le mal qu'on a fait oblige à faire un nouveau mal, on soutient par amour-propre les ignorances où l'on eft tombé par défaut de lumière... »
Et enfin l'arrêt, l'arrêt sans appel : « Tout considéré, nous ne voyons que le crime, la bassesse Si la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse -, le crime la repousse comme un échafaud, la bassesse comme une flétrissure.
la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui efl sans talent recherche l'abri de la censure ; les tempéraments faibles aiment l'ombre. »
Ne dirait-on pas ces lignes écrites d'hier, d'aujourd'hui, de ce matin ?
Considéré comme homme d'État, Chateaubriand se dérobe à tout jugement. Sa politique eft variable comme sa vie. L'honnêteté eft son principe. Il ne sait que cela. Ne lui demandez donc point ce qu'il eft, où il va, ce qu'il veut. Je ne crois pas qu'il le sache bien lui-même. Dans sa brochure sur le Bannissement de Charles X & de sa famille, il dit qu'il eft « monarchifte par raison, bourbonifte par honneur Se républicain par nature. »
Une lettre particulière, que M. Auguftin Thierry a bien voulu me faire communiquer (i), montre également cette sympathie pour une république possible, — république qu'il voyait s'avancer vers lui à grands pas, république qui l'effraie Se qui l'attire. Déjà il écrivait, lors de l'assassinat du duc de Berry : « Il s'élève derrière nous une génération impatiente de tous les
(i) « Si la France s'était formée en république, je l'aurais suivie, car il y aurait eu raison & conséquence dans le fait; mais échanger une couronne conservée au trésor de Saint- Denis contre une couronne ramassée... cela ne vaut pas la peine d'un parjure. »
CHATEAUBRIAND IOI
jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la république... Elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse ; bientôt elle va prendre notre place ! » Cinq ans plus tard, son implacable doigt traçait le même avertissement : « Le monde chancelle, on le mène, il va à la république ; nous L'avons dit, nous le répétons ! » A cet endroit, je me suis rappelé Horatio dans Hamlet, lorsqu'il s'écrie : Le fantôme ! le fantôme !. . .
L'écroulement du trône des Bourbons fut pour Chateaubriand le signal de la retraite. Dès lors, isolé du mouvement politique, il ne laissa plus échapper de ses lèvres, à des intervalles lointains, que ces sombres prédictions qui tombaient sur notre époque avec le bruit sec & persiflant d'une goutte d'eau qui creuse une pierre. — Il ne faut pas s'y tromper, ces prédictions ont réellement un caractère de merveilleux qui fait rêver. C'eft de la seconde vue, mais dégagée des ténèbres de la phrase.
Ce phénomène s'eft représenté à diverses époques de son exiftence ; 8c c'eft ainsi qu'on le voit, à travers vingt-neuf ans de diftance, prédire avec une effrayante exactitude les choses de 1848 : « Nous ne doutons point que l'Europe ne soit menacée d'une révolution générale. Mais les insensés qui poussent à cette deftruclion se flattent peut-être en vain d'atteindre à leurs chi-
mères républicaines. Les peuples européens, comme tous les peuples corrompus, passeront sous le joug militaire : un sabre remplacera partout le sceptre légitime. »
Cette même idée revient dans la Réponse aux journaux sur son refus de servir le nouveau gouvernement : « Il ne peut résulter, dit-il, des journées de juillet, à une époque plus ou moins reculée, que des républiques permanentes ou des gouvernements militaires passagers que remplacerait le chaos. »
Avertissements étranges ! voix éloquente &, siniftre, que Ton n'a pas assez écoutée !
Arrêtons-nous. Ces fragments portent avec eux trop de découragement &. une triftesse trop profonde. La plume se glace enfin à transcrire ce perpétuel Enfer de l'âge attuel ; &. plutôt que de continuer à le suivre à travers ses innombrables cercles de souffrance & de terreur, nous préférons revenir à ce qu'il disait en 1 83o : « Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n'importe par qui &. comment, je bénirai le ciel ! »
Lorsqu'il fut de retour de cette campagne à travers la politique, il s'enferma à double tour dans la publication de ses œuvres complètes, &. n'en bougea plus. Nous ne prendrons pas corps à corps chacun de ses livres pour en discuter le mérite. Ce travail demanderait, pour être développé suffisamment, une trop vafte échelle. Nous tacherons de rappeler seulement en quelques mots les principaux titres de Chateaubriand.
L 'Itinéraire de Paris à Jérusalem eft un bon livre qui va à tout le monde, parce qu'il eft rempli de poésie &. de science, &. qu'au bout du compte il apprend une grande quantité de faits intéressants. Ces livres-là, où il y a de tout &. où chacun trouve ce qui lui plaît, ne doivent pas être dédaignés, quoiqu'ils soient écrits sans aucune sorte de plan, avec des réminiscences &. au hasard de la compilation. L'Itinéraire nous semblerait encore meilleur si, trop souvent, — &. ceci eft un reproche grave, — Chateaubriand
ne se laissait influencer par les souvenirs hiftoriques. Un paysage n'a de prix à ses yeux que lorsqu'il a été célébré dans un poëme \ &. lorsqu'il parcourt le monde, il le fait trop évidemment comme un gentleman, son Guide à la main, Xénophon ou Josèphe, après avoir averti le conducteur de le réveiller à la page marquée d'une corne. Ne lui parlez pas des Cévennes, elles n'ont rien qui l'émerveille, ce sont des montagnes qu'on ne rencontre guère dans la Bible &. dans la mythologie, elles sont belles seulement par elles-mêmes; cela ne suffit point. Passez, chaumières inconnues, saules tordus sur des abîmes sans nom, ruisseaux qui n'avez inspiré personne ; Chateaubriand ne tient pas à vous voir !
C'eft mal. La nature ne tire pas sa beauté rien que des hommes. Il devrait mieux s'en souvenir, l'auteur de René. Dans son voyage à Jérusalem, le hasard lui a joué des tours malins &. qui auraient dû reftreindre son amour pour le pompeux. La vie ordinaire ne perd jamais ses droits, &. malgré lui on la voit qui perce &. qui jure au milieu de son lyrisme prévu. Déjà chez les Iroquois il avait rencontré un marmiton qui faisait danser le menuet à ces messieurs sauvages & a ces dames sauvagesses. Dans une des Cyclades, à une noce de village où il assifta, il entendit chanter en grec, par mademoiselle Pengali, fille
du vice-consul de Zéa, la fameuse romance : Ah! vous dirai-je, maman! Peu de temps après, il tombe à Tunis, au milieu du carnaval, dans une folle compagnie d'officiers qui l'entraînent au bal 8c qui le forcent à s'habiller en Turc. — Chateaubriand en Turc! Qu'a dû en penser M. de Fontanes, jufte ciel!
Les Natche^ ont eu le tort d'arriver après les Martyrs, quoiqu'ils fussent composés bien antérieurement. Ils complètent, avec le Voyage en Amérique, la série des précieuses études de l'écrivain sur le Nouveau-Monde, &. renferment des descriptions", malheureusement mêlées à des discours de Satan &. à des dissertations sur l'impôt. C'eft du sauvage un peu à la manière de Saint-Lambert, dans le conte des Deux Amis, &. de Parny, dans ses poésies madécasses (Y.
(i) Le voyage à la cour de Louis XIV & surtout l'épisode du Natchez à une représentation de la Comédie-Française, seront toujours difficilement approuvés des critiques. — Le Natchez entre au théâtre, un soir que l'on joue Phèdre. Il s'assied, & voici comment il traduit ses impressions au lever du rideau :
« Une cabane, soutenue par des colonnes, se découvre à mes regards. La musique se tait; un profond silence règne dans l'assemblée. Djux guerriers (Hippolyte & Théramène\ l'un jeune, l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent sous le portique. Je ne suis qu'un sauvage; mais malgré ma rudesse native, je ne saurais dire quel fut mon étonnement lorsque les deux héro i vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la cahutte muette. Je crus entendre la musique du ciel ;
D'autres tableaux cependant, celui de la moisson de la folle avoine &. celui de la mort de René, révèlent la touche du maître.
Un peu moins de sécheresse dans les lignes eût peut-être assuré un succès durable au Dernier des Abencef rages, qui pèche juitement par des défauts inusités à son auteur, c'eft-à-dire par la sobriété 8c par l'absence de description. De la part de Chateaubriand, on s'attendait à mieux que Gon-alve de Cordoue, — 8c il faut croire sans doute qu'il plein ait à Grenade le jour qu'il y eft passé.
Publiés à de plus rares dillances, les Etudes hi/loriques, célèbres par leur préface, Y Essai sur la littérature anglaise, 8c Thiitoire de Rancéj achèvent l'ensemble de ses travaux.
Composé aux heures sereines de sa vieillesse, VEssaï sur la littérature anglaise contient des fragments intimes 8c des retours de la plus délicieuse rêverie. Il semble que ce ne soit plus le même homme qui parle. Les côtés inconnus de son talent se dévoilent; 8c, abandonné comme à la dérive de son inspiration, il raconte les
c'était quelque chose qui ressemblait à des airs divins. Vaincu par mes souvenirs, par la vérité' des peintures, par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux. Mon désordre devint si grand qu'il troubla la cabane entière... »
CHATEAUBRIAND • ÎOJ
choses les plus familières de sa tète &. de son cœur, avec un sourire attendri. Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce passage sur les correspondances d'amour, vrai, ému, pris sur nature, &. qui eft autant en dehors de son itvle habituel que les Martyrs, par exemple, le sont du ftyle de madame de Sévigné :
« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées, le jour n'y suffit pas, on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chafte, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'eft quitté à l'aube; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que Ton croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore : mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil. Pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.
a Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle Se le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise s'alanguit le soir sur des fleurs : on s'en aperçoit, &. l'on ne veut pas se l'avouer.
IOO PORTRAITS AEPÈS DÉCÈS
Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères*, quelques-unes ont retardé, mais on elt moins inquiet; sûr d'aimer &. d'être aimé, on elt devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à l'absence. Les serments vont toujours leur train*, ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts : l'âme y manque. Je vous aime n'eft plus là qu'une expression d'habitude, un protocole obligé, le J'ai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le ltyle se glace ou s'arrête. Le jour de polie n'elt plus impatiemment attendu, il ell redouté; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier, on voudrait pouvoir retirer ses lettres &. les jeter au feu. Qu'elf-il survenu? Elt-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N'importe; c'elt l'amour qui meurt avant l'objet aimé. »
CHATEAUBRIAND ICQ
Rien de calme &. de beau comme le poëme de ses dernières années. Un fauteuil au coin de la cheminée de madame Récamier, la solitude de son jardin, quelques voyages à Holyrood & à Venise, c'eft tout. Et puis aussi cet autre grand voyage en lui-même, à travers son passé & dans ses œuvres, ce voyage appelé les Mémoires d Outre-Tombe.
G'eft à ce dernier ouvrage, couronnement de son édifice, qu'il a consacré le relie de ses jours. Rien n'a pu désormais le faire rentrer dans les affaires publiques, ni les prières de ses amis, ni cette chanson de Béranger, que toute la France a sue par cœur (i). Sans doute qu'il sentait
(t) Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins? N'entends-tu pas la France qui s'écrie:
Mon beau ciel pleure une étoile de moins!
Va, sers le peuple, en butte à leurs bravade?, Ce peuple humain, des grands hommes épris,
alors venir vers lui les temps d'orage que nous traversons, &. que, n'ayant plus d'espoir que dans le Chrift, il désespérait de toutes forces humaines, — même des siennes.
Aussi quelquefois, du fond de sa vieillesse, il lui prend de singulières amertumes, des accès de goutte littéraire pour ainsi dire ; il gémit, il se désole, parce que la démocratie ejl entrée enfin dans la littérature , ainsi que dans le rejle de la société. Or, lui ne veut pas de la démocratie. « On ne reconnaît plus de maîtres &. d'autorités, on n'accepte plus d'opinions faites, le libre examen eft reçu au Parnasse. » Or, lui ne veut pas du libre examen. Il se plaint de l'envie qui s'attache aux grands noms, des gloires que l'on déprécie, des réputations qu'on dénigre, — injufle en cela pour toute une époque qui l'a entouré d'un respett vraiment unique. Il raille Técole de i83o, il se moque trop cruellement peut-être des jeunes gens qui se tuent pour attirer V attention publique. Mais ce ne sont là, par bonheur, que des ombres momentanées
Qui t'emportait vainqueur aux barricades^ Comme un trophée, entre ses bras meurtris.
Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un trille adieu ; Sa cause eft sainte ; il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple eft envoyé de Dieu.
sur son talent 8c sur son noble caractère.
La vieillesse, pas plus que la maladie, n'a pu mordre sur ce génie robufte. Il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. Dans une préface, il parle de l'opiniâtreté particulière à sa nature. « Lors de ma jeunesse, dit-il, j'ai souvent écrit douze &. quinze heures sans quitter la table où j'étais assis. L'âge ne m'a point fait perdre cette obftination au travail. Ma correspondance diplomatique au miniftère eft presque toute de ma main. »
A qui le regarde bien en face, Chateaubriand apparaît dans le dix-neuvième siècle comme le contre-poids de Voltaire dans le dix-huitième. Même universalité dans le travail, même courage dans la lutte. Chacun des ouvrages de Chateaubriand attaque , serre de près &. souffleté un ouvrage correspondant de Voltaire. Depuis cinquante ans, en effet, pas un pouce de terrain que l'auteur du Génie du Christianisme n'ait disputé à l'auteur du Diâionnaire philosophique, pas un sentier dans lequel il ne se soit engagé avec lui. C'eftun duel de toutes les heures à travers l'hifloire, le roman &. la philosophie.
Il eft un des quatre grands hommes qui ouvrent l'époque moderne. Plus enthousiafte que Walter Scott, moins exclusif que Byron, il eft presque de la taille de Gœthe. Il a remis en
I I 2 PORTRAITS APRES DECES
honneur la littérature à images*, Sa c'eft de lui que datent ces romans artifles où le ftyle cherche à rivaliser avec la peinture Sa la sculpture, voire même avec la musique, curieuses productions, signées Balzac- Rubens , Gautier- Canova ou Liszt-Janin.
Mais notre travail serait incomplet si , après avoir détaché d'un fond d'or la tête pensive du grand vieillard, après l'avoir assis sur un nuage d'encens, l'avoir salué éternel Sa sublime, nous ne dévoilions également ses côtés humains , ses erreurs &. ses défaillances. Peser sur le coup de ciseau hasardeux donné à l'Apollon du Vatican, c'eft encore une manière de louer l'harmonie inaltérable du refte du corps. Tout génie doit sa dîme à la critique, si rayonnant que soit l'un, si modefte que soit l'autre-, — Sa l'ombre illuftre que j'évoque aujourd'hui serait elle-même la première à s'indigner d'un éloge qui ne saurait marcher que sur les genoux.
D'ailleurs la critique ne sera pas pour lui chose nouvelle. Il eft un de ceux qui ont le plus entendu grincer de plumes autour de leur renommée. Ses ennemis littéraires lui font cortège-, Sa avec cette naïveté de grandeur qui le caractérise, lui-même a voulu leur donner accès dans l'édition de ses oeuvres complètes.
A leur tête, le plus fougueux Se le premier, je
diftingue le grand républicain de l1 Empire, Marie Chénier. Vers &. prose, analyse &. satire, tout lui a été bon pour accabler Chateaubriand-, il n'eft pas une page de ses œuvres où il ne le frappe malicieusement, le plus souvent sans raison, comme dans son Tableau de la Littérature, quelquefois avec esprit, comme dans les Nouveaux Saints :
J'irai, je reverrai tes paisibles rivages, Riant Meschacebé, Permesse des sauvages; J'entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. O sensible Atala ! tous deux avec ivresse Courons goûter encor les plaisirs... de la messe !
On sait que Chateaubriand ne lui a pas paiv donné ses plaisanteries. Aussi Marie Chénier eft-il - le seul académicien de ces temps modernes à qui son successeur ait refusé l'aumône d'un regret. — Peut-être eft-ce pousser la rancune un peu loin.
Soit dédain, soit tout autre sentiment, Byron n'a jamais soufflé mot de l'auteur de René. De la part du noble lord, c'eft au moins étrange. Chateaubriand n'en a pu complètement dissimuler son dépit. « Lord Byron, dit-il, peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ? n'a-t-il jamais entendu parler de moi ? »
Paul-Louis Courier, — ce Meissonier de la politique, — ne l'aimait pas non plus, &. il lui a plusieurs fois enfoncé dans les chairs de méchants petits coups de poignard à tête d'épingle.
II a appelé ses romans du galimatias, &. il s'eft moqué de son minittère. De Fauteur du Pamphlet des pamphlets à Fauteur des Martyrs, cela se conçoit-, c'eft une guerre de colibri à lion.
Mais M. Guitare Planche a été plus brutal que cela. Voici comment il parle de Chateaubriand dans son livre des Portraits : « Critique de second ordre dans le Génie du Chr\ftianisme, voyageur inexact &. verbeux dans Y Itinéraire, imitateur patient, mais inutile, de Virgile &. d'Homère dans les Martyrs &i les Natche^. » M. Planche ne reconnaît que René Se l'épisode de Velléda. — Juger de la'sorte, n'eft-ce pas. faire le procès aux gens avec une massue?
Telles sont, je crois, les critiques principales qui sont venues l'atteindre dans sa gloire (i). Si maintenant nous cherchons une réponse à leur
(i) Depuis la composition de ce travail, & depuis la publication des Mémoires d'Outre-Tombe, bien des critiques nouvelles sont venues s'ajouter à ces critiques. On s'eft déchaîné avec un acharnement inconcevable contre ces immortels Mémoires, le livre le plus jeune, le plus magnifique, le plus profond qui ait éclaté sur ces dernières années. On n'a pas voulu excuser beaucoup de vanité en faveur de beaucoup de génie.
faire, c'eft dans Chateaubriand même que nous allons la trouver, — &. la voici : « On renie souvent les maîtres suprêmes, on se révolte contre eux, on compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant &. en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug: tout se teint de leurs couleurs, partout s'impriment leurs traces; ils inventent des mots &. des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs dires 8c leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoir &. lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent ûc-s imaginations, des sujets, des ftyles à tous les arts. Leurs ouvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain. »
Cela posé, — qu'on .nous permette maintenant de subftituer notre opinion à celle de nos devanciers.
Selon nous, c'eft surtout comme figure que Chateaubriand resplendit sur son siècle. La grandeur de sa vie apparaît avant celle de son talent, son nom vient avant ses livres. Il eft luimême un homme-épopée. On l'aperçoit de trèsloin , &. le respect lui arrive avant l'admiration.
Aussi, longtemps encore peut-être sera-ce M. de Chateaubriand, avant d'être Chateaubriand tout court. Longtemps encore peut-être ce sera la majefté, avant d'être la force.
La majefté ! — voilà son grand &. superbe crime. Génie épique &. théâtral, il lasse l'admiration. Pour lui, la rue du Bac n'a pas de ruisseau. C'eft un Murât, ce pouvait être un Napoléon.
Il n'a guère innové qu'à demi. Sa littérature eft la littérature du dix-huitième siècle retrempée chez les sauvages. Les Incas avaient déjà frayé le chemin, &. l'on se souvient trop peut-être que Chadas a vu Versailles &. qu'il a assifté aux tragédies de Racine.
Ce n'eft pas avec peu de chose que Chateaubriand compose son paysage; Poussin lui a donné des leçons. Il lui faut des colonnes à demi brisées, un clair de lune, des urnes cinéraires; 8c, par-dessus tout cela, le génie des souvenirs, assis pensif à ses côtés.
Cette recherche du grandiose le conduit quelquefois à des excès contre lesquels on ne saurait trop se tenir en garde. Je n'en veux pour seul &. funefte exemple que ce coucher de soleil : « L'astre enflammant les vapeurs de la cité semblait osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles ! » Evidem-
ment les poètes extravagants du seizième siècle n'auraient pas mieux dit.
« Peu m'importe Faction, écrit-il dans la préface des Martyrs; elle n'eft qu'un prétexte à description. » — Hélas! pourquoi le ciel mit-il La Harpe sur sa route, ainsi que M. de Fontanes, le Simonide français?
Il n'eft pas de l'avis de Voltaire, qui disait que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. « Les vraies larmes, dit Chateaubriand, sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s1y mêle autant d'admiration que de douleur. » Ce malheureux syftème apparaît jusque dans René, au moment où le frère d'Amélie, qui vient de recevoir comme un coup de foudre l'aveu d'un amour criminel, trouve encore assez de force pour arrondir immédiatement la période suivante : « Chafte épouse du Chrift, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas 8c les profondeurs de l'éternité cjui te séparent déjà de ton frère! »
La majefté! Chateaubriand lui a tout sacrifié-, aussi son génie, spécial &. confiant dans sa pompe, n'eft-il pas de ceux qui vont à tous, comme Shakespeare par exemple, l'homme des palais &. des tavernes, des rois &. des ivrognes, grand avec les grands, familier avec les petits,
puissant avec chacun ; — Shakespeare, dieu qui parle le langage des hommes; Chateaubriand, homme qui parle le langage des dieux.
Chateaubriand appelait H ami et — cette tragédie des aliénés.
Comment Shakespeare eût-il appelé Moïse, cette tragédie de Chateaubriand?
Car il faut bien le dire, comme poète, Chateaubriand eft nul ou à peu près. Sauf une cinquantaine de vers, je ne crois pas qu'il lui soit jamais tenu compte de son pindarique bagage. Pourrait-il en être autrement, lorsqu'on le voit slappuyer sur une théorie aussi fausse que celle qu'il développe dans les lignes suivantes : « La poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle eft écrite 8c chantée : on peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux. » Voici pourtant quelques ftrophes peu connues de Moïse, ses meilleures inconteftablement, bien qu'il les ait supprimées plus tard par un sentiment de décence : •
Que dit à son amant, de plaisir transporté,
Cette prêtresse d'Aftarté Qui voudrait attirer le jeune homme auprès d'elle, Et lui percer le cœur d'une flèche mortelle ?
— Beau jeune homme, dit-elle, arrête donc les )-eux Sur la tendre Abigail, que ta froideur opprime.
Je viens d'immoler la victime,
Et d'implorer la faveur de nos dieux.
CHATEAUBRIAND 1 iq
Viens, que je sois ta bien-aimée.
J'ai suspendu ma couche en souvenir de toi ;
D'aloès je l'ai parfumée :
Sur un riche tapis je recevrai mon roi. Dans l'albâtre e'clatant la lampe eft allumée; Un bain voluptueux eft préparé pour moi.
L'époux qu'on m'a choisi, mais qui n'a pas mon âme, Eft parti ce matin pour ses plans d'oliviers ;
Il veut écouler ses viviers;
Sa vigne ensuite le réclame.
Il a pris dans sa main son bâton de palmier, Et mis deux sicles d'or dans sa large ceinture ; Il ne reviendra point que de son orbe entier
L'aftre des nuits n'ait rempli la mesure.
« Quand rame eft élevée, dit le fier vicomte, les paroles tombent d'en haut, &. l'expression noble suit toujours la noble pensée. » Certes, ce n'eft pas nous qui protefterons contre cette admirable poétique en trois lignes- mais là où la pensée n'a que faire, alors que le récit ou la description suit doucement sa pente naturelle, à quoi bon la solennité de la phrase, l'éternelle ariftocratie du mot? Quoi! toujours le marinier pour le marin, l'astre des jours pour le soleil? L'auteur des Natche^, que son grand respect pour la rhétorique oblige à reconnaître les trois ftyles, oublie donc que le premier d'entre eux eft précisément le ftyle simple, &. que c'eft là surtout le ftyle fort, parce que c'eft le ftyle vrai?
Mon Dieu! de ce qu'il n'a pas fait de littérature avec les notaires, les femmes publiques ou les escrocs, nous ne lui en voulons pas. Nous lui en voulons uniquement de ce que, chantant le marbre &. la Grèce, il ne Tait pas fait en iîyle d'autant plus simple que le sujet était plus riche. Poétisez la réalité, c'eft bon ; mais alors réalisez la poésie. Il en eft du génie comme d'Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.
Aussi rien de plus adorable que les haltes rares de Chateaubriand dans le simple &. dans le naïf. Combien de pages ne donnerais-je pas pour ce bout de chanson composé entre deux chapitres des Ma rtrvs, petite fantaisie gracieuse, perle ramassée au pied d'un dolmen :
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours De France !
Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux, Ma jchère?
Pour moi, Chateaubriand exifte surtout dans ses préfaces, c'eft-à-dire presque en dehors de ses livres, dans ses lettres intimes, &., comme nous l'avons dit déjà, dans son ftyle politique (i),
(i) Sur ce terrain il a àe très-beaux mots. Ainsi, dans ses
partout enfin où il n'a pas le temps de boucler sa phrase, où il oublie Ariftote &. Boileau, où il improvise, où il se surprend à être lui malgré lui.
Pour l'avenir, il exiflera surtout dans ses Memoires.
Au couchant de sa vie, une grave transformation s'eft opérée dans son talent. Je dis grave &. curieuse. C'eft à soixante ans que lui eft venue la jeunesse. C'eft au bord de la tombe que cet auftère penseur qui, à coup sûr, n'a jamais souri, s'eft pris soudainement à rire aux éclats, du grand rire de Callot, de Montaigne, de Le Sage, 8c quelquefois aussi de Voltaire. Sa muse, au sortir de quelque fontaine de Jouvence inconnue, tout à l'heure déesse, nous eft réapparue jeune fille couronnée de bleuets. C'était Junon ; ce n'eft plus que Lydie ou Camille, une nymphe quelconque, la première venue.
Entre son œuvre passée &. son œuvre actuelle, entre les Martyrs &i les Mémoires, je vois une grande différence.
L'œuvre passée de Chateaubriand, ensemble harmonieux, m'apparaît comme un palais de
attaques contre les terrorises, il les nomme des architectes en ossements. Et un peu plus loin : «Manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté! »
marbre au milieu d'une forêt. Tout y eft enchantement Se magnificence. Des voix myftérieuses résonnent au dedans, des parfums enivrants s'exhalent au dehors. Chaque fenêtre ouvre sur un horizon de feuillage brûlant, sur un parc profond Se rempli de ftatues, sur un coteau qui ploie sous les pampres. C'eft un très-beau palais. Seulement un cercle de grilles l'emprisonne, des sentinelles en défendent l'approche à plus d'une demi-lieue à la ronde, Se, pour y pénétrer, il ne faut pas moins de sept ou huit quartiers de noblesse.
L'œuvre pofthume de Chateaubriand, — c'eftà-dire les Mémoires, — offrent bien encore, si l'on veut, l'aspect, d'un palais -, mais déjà ce n1eft plus du marbre, c'eft bel Se bonnement de la pierre. La splendeur froide de l'architecture grecque a fait place à l'épanouissement original de l'art gothique. Un pan de la forêt a été abattu, &. de ce côté le regard plonge dans le dédale fourmillant des rues de la ville. Les grilles rebelles se sont ouvertes, les gardes ont reçu une autre consigne; Se bourgeois, paysans, peuple, femmes, ceux qui sont des gentilshommes & ceux qui ne sont que des hommes, les savants Se les écoliers, tout le monde enfin entre librement. Lazare lui-même eft assis sur la plus haute marche du portail.
Chateaubriand nous a dévoilé l'avenir de la politique-, — essayons de jeter un coup d'œil sur l'avenir des lettres. Pour tout homme qui se met sur la trace du mouvement intellectuel depuis quelques années, il eft évident que nous touchons à une crise littéraire &. à une transformation importante des opinions reçues.
Voilà que notre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé par les cribles successifs de trois révolutions. La première, la grande de 1789, a donné des résultats d'une puissance inconteftable &. souvent effrayante. D'abord elle a fait descendre quatre à quatre aux écrivains les degrés de l'Encyclopédie, &. elle les a logés dans la rue, où bientôt, ahuris & chétifs, ils sont morts sans poflérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autres hommes. Littérateurs fauves, on ne sait d'où venus, sans tradition, jouant de la guitare sous la potence ou décrivant avec amour des scènes d'égorgement dans des châteaux, ils ont fait école neuve.
Si bien qu'il y a eu pour eux lecture &i succès, même aux jours les plus affreux. Ceux-là ont parlé au peuple ; seulement, ils lui ont mal parlé; mais la tendance était bonne. Ils ont compris que jusqu'à présent on n'avait pas pris garde à la plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s'adresser à tous, écrits comme le Bonheur de M. Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, & ils se sont mis à procéder d'autre façon. Malheureusement, ils ont dépassé le but : au lieu d'être simple, leur ftyle a été bas. Ils sont entrés chez le peuple, non par la porte, mais par l'égout.
Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répandre certaines idées vives, qui étaient encore dans l'œuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiefs de l'imagination : on a percé des chemins &. ouvert de nouvelles séries aux hommes de lettres, par l'adjonction d'éléments nouveaux. La plume dès lors n'a plus bronché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendre son drame de la Brouette du Vinaigrier. Tout ce fumier, largement étendu sur le champ littéraire, devait produire tôt ou tard un épanouissement de hautes plantes.
Cet épanouissement eft advenu aux environs de la deuxième révolution, — celle de juillet i83o — qui reliera comme une date brillante dans l'hiiïoire de l'art en général. Le sol s'elt mis à pousser des fleurs très-curieuses, d'extraordinaires enlacements de lianes 8c quelques arbres phénomènes pour lesquels on eut besoin d'inventer une serre romantique. Les poètes étaient tous des jeunes gens, décidés &. convaincus, la plupart exclusivement passionnés, qui marchaient serrés dans leurs folies, avec l'insolence de la verve &. le courage né des circonflances politiques. Ils ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne pas se rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette & qui affiche son talent sur tous les murs en lettres doréesi II y avait d'ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie copieuse &. flambante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakespeare, Mathurin Régnier, Goya & Sterne ; cela replaçait la littérature dans un milieu seigneuriale. bruyant, à l'écart de la philosophie sur les autels de qui s'étaient succédé précédemment de trop nombreux sacrifices.
La révolution de i83o a surtout grandi le roman. Il y a eu progrès sur l'école de la République, progrès 8t complément. La forme s'eft purifiée, tout en gardant sa franchise, Si a
conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens sont arrivés, tels que Balzac, Soulié 8c George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres; d'où eft venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus par des œuvres douces, en apparence vulgaires, comme César Birott'eau, l'hiftoire d'un parfumeur; comme André, où un père eft sur le point de donner des coups de pied dans le ventre à une fleurifte; comme encore le Lion amoureux, baliverne pleine de larmes. Quelques-uns de ces succès ont été lents Se souterrains, mais l'effet n'en demeure • pas moins très-grand.
D'autres succès, plus retentissants mais plus passagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c'eft affaire de curiosité ou d'a£tualité pour ces énormes machines en tant de volumes, montées sur l'affût de quelque queftion à l'ordre du jour. Là-dedans, rien n'a jamais inquiété la littérature vraie.
La troisième révolution eft celle par où nous passons aujourd'hui. Elle n'a pas encore donné sa formule littéraire. Attendons ( i). Les résultats qu'elle prépare seront importants &. mieux dé-
(i) Encore une fois, qu'on me permette de rappeler la date déjà ancienne de cette publication.
cisifs. Certainement il eft impossible d'exclure les genres en littérature &. de ne pas admettre les tempéraments -, insensé eft l'absolutisme en pareille matière. Tel romancier a raison de se vouer à des récits d'Espagne &. de Cordoue, si sa nature l'y porte avec irrésiftibilité ; tel autre fait bien de ne voir qu'éléphants &. tigres sur la surface du globe, s'il sait mal décrire une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c'eft le manque total de sérieux ; on connaît maintenant leurs procédés, & tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux ! Hoffmann ne l'a jamais perdu dans ses belles extravagances.
Nous ne savons pas au jufte ce que sera la nouvelle génération littéraire; mais par les leçons que lui font les événements &L par les exemples de grandeur &. de décadence qu'elle a sous les yeux, il eft permis d'espérer qu'elle se présentera avec des qualités saines &. un sens droit.
En littérature, — la première révolution a donné la force. La seconde révolution, l'éclat. La troisième révolution donnera peut-être la vérité.
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Après lui, elle.
Rue de Sèvres, à l'ancien couvent de l'Abbaye-au-Bois, il y a deuil &. grand désert. Les arbres ont beau pousser des feuilles, les feuilles ont beau pousser des oiseaux, rien ne répond plus à cette gaieté du printemps. Un souffle funefte a passé sur le monaftère. Demeurez closes, fenêtres ombragées ; rideaux bleuâtres, ne vous écartez plus sous une belle main-, porte, relie fermée impitoyablement! Il faut désapprendre le chemin de cette maison. Déjà la rampe de l'escalier se couvre de poussière, 8c tout se taira bientôt dans cette solitude célèbre autrefois, Ignorée demain. Madame Récamier eft morte.
Elle eft morte, on s'en souvient, pendant
^e choléra de 1849. C'était alors une débâcle générale. Chacun émigrait vers le cimetière du Père-Lachaise, ce Coblentz de tous les partis. Chaque jour les églises se tendaient de noir &. pleuraient des larmes d'argent. Sur les boulevards, sur les quais, on ne rencontrait plus que des croque-morts, des tambours aux baguettes entortillées d'un crêpej des compagnies de gardes nationaux qui portaient mélancoliquement le canon de leur fusil incliné vers la terre. Ah ! le vilain spectacle ! Tout le monde nous abandonnait au moment de notre révolution. Lespersonnes les plus illustrés par leurs talents ou par leurs grâces s'empressaient de nous dire brusquement adieu, lorsque nous avions le plus besoin de grâce &. de talents •, &. parce que nous nous étions un infiant absentés des salons, les salons se barricadaient sans pitié derrière nous.
C'était un autre champ d'asile, cette Abbayeau-Bois, un nid de poè'tes &. de belles femmes, où dans ces derniers temps, après avoir vécu de la vie ambitieuse, bruyante, romanesque, les uns 8c les autres finissaient tous par revenir s'abriter, traînant l'aile, comme dans la fable des Deux Pigeons. C'eft au fond d'un des plus modeftes appartements de l'Abbaye-au-Bois que la duchesse d'Abrantès, ruinée par la chute de
MADAME RKCAMIER IDJ)
r Empire, commença à écrire ses fougueux &. spirituels Mémoires, — noble femme, tuée par le travail &. la misère.
Ce n'eft pas la misère qui a tué madame Récamier ; c'eft l'âge, c'eft le souvenir, c'eft le spectacle des événements, peut-être. Toutefois eft-il que madame Récamier restera comme une des ligures les plus touchantes, comme un des esprits les plus singulièrement attractifs de notre époque. Elle a rallié à elle les sympathies de tout un siècle. Elle a été le centre de tout ce qui était beau, bon, généreux, facile. Principalement trois hommes, Chateaubriand, Benjamin Confiant & Ballanche, se sont groupés autour de cette femme adorée. Plus heureuse que la Béatrix de Florence, la Béatrix de Paris a pu voir trois Dante à ses genoux.
Sa vie eft un beau livre. Commencée dans une révolution, dans une révolution elle s'eft achevée, sans y avoir perdu un seul rayon de son auréole. Indulgent cette fois pour une de ses plus ravissantes créatures, le ciel ne lui a pas refusé l'élément pour lequel il l'avait créée : elle a vu s'écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse; l'hommage lui faisait escorte, &. le malheur ne s'eft approché d'elle qu'à respectueuse diltance.
Elles étaient trois sous le Directoire, trois
l34 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
femmes admirablement belles, les trois Grâces, selon les madrigaux du temps, — madame Tallien, Joséphine de Beauharnais & madame Récamier. — A elles trois, ces femmes ont affolé Paris &. vu tomber les personnages les plus illuftres à leurs pieds, ces beaux pieds qu'elles portaient nus 8c seulement chaussés de cothurnes, avec des émeraudes aux doigts. On les rencontrait en tous lieux, aux concerts où chantait Garât, aux bals où dansait Trénitz, — ce pauvre Trénitz, mort fou à Charenton ! — Elles étaient Târne du plaisir, &. on les avait vues apparaître le lendemain de Thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d'un volcan éteint. Toutes les trois avaient leur mission politique ; elles régnaient &. elles gouvernaient, de par la grâce d'elles-mêmes. Voici comment celle qui devait bientôt régner autrement &. sous le nom d'impératrice, écrivait à madame Tallien, en lui donnant rendez-vous à une fête éblouissante de l'hôtel Thélusson : — « Venez avec votre dessous de robe fleur-de-pêcher, il faut que nos toilettes soient les mêmes : j'aurai Un mouchoir rouge noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ce qui eft naturel pour Vous eft bien hardi pour tuoij vous plus jetme$ peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche. Il s'agit d'éclipser Se de désespérer
des rivales, c'efl Un coup de parti. » Seule des trois, madame Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.
C'étaient alors des luttes d'élégance &. de frivolité, dont notre époque semble avoir perdu la tradition. Tant pis pour notre époque. Après la révolution des mœurs, venait la révolution des coftumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l'athénienne, la tunique transparente &. collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus purs, les onyx &. les agates les plus superbes, pour les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour, madame Récamier introduisit le voile. Le voile! chafte invention, nuage tissé, eftompe idéale, qui irrite juftement assez pour fixer le désir, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu'humaine &. presque myftcrieuse. Toute l'hiftoire de madame Récamier n'eft-clle pas dans ce voile ? Le voile ne nous ditil pas sa vie reposée, sa beauté blanche ?
En 1800, madame Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château de Clichyla-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit l'auteur des Salons de Paris, il eft impossible, à moins de l'avoir vue, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé. C'était
une création à part que madame Récamiër, à cet âge de dix-huit ans, 8c jamais je n'ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beautés, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé le portrait de madame Récamiër, la plus jolie femme de l'Europe ! » Rien ne manquait d'ailleurs à son éducation; elle touchait admirablement du. piano 8c dansait à merveille en s'accompagnant du tambour de basque, — ce qui était la grande fureur du jour. C'eft dans ce château de Clichy, 8c quelque temps après dans ses magnifiques salons de la rue du Mont-Blanc, que madame Récamiër a reçu presque toute l'Europe princière. Son mari était riche alors, richissime-, il pouvait réaliser des miracles, 8c tenir tête aux Sardanapales en carrick de ce temps-là. L'architecte Berthaut avait transformé cet hôtel en féerie; c'était un conte de Galland solidifié. Demandez à madame Lehon, qui en eft devenue plus tard propriétaire. . Les bals de madame Récamiër ne tardèrent pas à conquérir une vogue immense. De là s'élancèrent les gavottes nouvelles, les morceaux de clavecin deftinés à devenir populaires, les toilettes égyptiennes, Spartiates, romaines, turques 8c françaises. Ce fut un délire, un triomphe dont rien n'approcha. Madame Hamelin, — une
MADAME RÉCAMIER l3j
héroïne de ces fêtes, — madame Hamelin, au pied de Cendrillon, aurait pu seule raconter un de ces soirs magiques auxquels il n'a manqué qu'un peintre comme Watteau, qu'un poè'te comme Lattaignant ou Voisenon, l'abbé Fusée !
Quant aux habitués de tous les jours, les intimes des causeries du matin, c'étaient Lucien Bonaparte, M. Fox, madame Visconti, le général Moreau, Mathieu de Montmorency, — cette maigre, blonde & pâle madame de Krùdner, — &. ce joyeux vivant qui se nommait Ouvrard, personnage plein de verve &. de gaie science, qui avait le fafte d'un homme de cour, l'esprit d'un homme de lettres &. l'argent d'un homme d'affaires.
La troisième résidence de madame Récamier, la plus affectionnée peut-être, c'était Saint-Brice, avec son paysage lumineux, ses eaux courantes, ses épaisses charmilles-, Saint-Brice, où elle eut le bonheur &. l'audace de donner asile à madame de Staël poursuivie par l'empereur. On a dit que cette conduite honorable valut à madame Récamier une parole haineuse de Napoléon. — Haïr madame Récamier! cela eft-il possible? Cela peut-il seulement se comprendre ?
Elle visita madame de Staël dans son exil, qu'elle partagea volontairement; mais lorsqu'elle revint à Paris, la fortune de son mari s'était
écroulée. Plus de somptueux hôtels, plus de châteaux féodaux, rien, — rien que la médiocrité latine, dorée encore d'un rayon de sa beauté !
Elle se trouvait aux bains de Dieppe, en noble compagnie de Fauteur dCAtala, lorsque la révolution de Juillet vint la surprendre. Ses efforts furent impuissants à retenir M. de Chateaubriand, qui partit pour Paris, où, reconnu bientôt à la porte du Journal des Débats par des élèves de 1' Ecole polytechnique, il se vit enlevé dans leurs bras &. promené en triomphe par-dessus les barricades.
Depuis cette date, madame Récamier n'a pas cessé d'habiter l'Abbaye-au-Bois. C'a été son Versailles, son Trianon; elle y tenait cour plénière au coin de son feu; elle avait hérité directement — c'eft-à-dire en ligne spirituelle — de madame Geoffrin, cette bonne dame d'autrefois, chez qui toute la littérature &. toute la philosophie d'un siècle étaient avec soin passées au filtre. Elle faisait la pluie Se le beau temps du monde de l'intelligence, — plutôt le beau temps que la pluie, — car les orages passaient rarement sur ces auguftes ombrages de l'Abbayeau-Bois. Pas un homme supérieur qui n'ait brigué Tentrée de ce cénacle, lequel tiendra dans Phiftoire artiftique de la France une place aussi
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importante que Port-Royal dans l'hiftoire religieuse; pas une renommée, haute ou petite, qui n'ait franchi ce seuil, depuis Luce de Lancival, professeur d'éloquence au Prytanée français, jusqu'à Victor Hugo, sacré chez elle enfant sublime; depuis le baron Gérard, peintre ordinaire de l'Abbaye, — ce qui était un titre, — jusqu'à M. Ingres, l'artifte inquiet &. misanthrope; depuis l'auteur de la Veflale, couvert de cheveux blancs &. bardé de décorations, jusqu'à l'auteur du Prophète, noir &. simple, mais étrange comme un enfant de Germanie. Là-bas, Stendhal , qui venait d'écrire son livre De l'Amour, a bien souvent rêvé devant ce bufte de Canova, placé sur la cheminée; Mérimée, bien jeune, a coudoyé Ballanche, bien vieux ; M. de Bonald, bien grave, a salué Rossini, bien rieur. Ce salon bleu 8c blanc a vu tout à la fois la simarre de M. Pasquier, le cordon de M. le duc de Doudeauville, la tonsure de M. de Lamennais, les palmes de M. de Barante, &. l'épée de M. de Vigny, — tout un pan de la galerie des portraits de Versailles dans cinquante ans!
Il y avait aussi à l'Abbaye un accueil doux, presque maternel, pour ces jeunes muses qui commençaient à s'épanouir, vives 8c attrayantes, mais faibles &. délicates comme ces roses sauvages perdues dans les buissons & qui naissent
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à demi effeuillées. — Vous les connaissez tous, ces muses faciles. — L'une aux yeux noirs, aux cheveux noirs, à la mante noire, se cache derrière la jalousie sévillane, épiant le majo qui passe, Se laissant tomber un poignard dans un bouquet. L'autre, trifte Se belle, assise sur quelque débris de temple écroulé, les pieds au fil de l'eau, la tête au soleil, berce un enfant souffreteux devant la treille d'une maison du Pausilippe. Celle-ci se pare des vieilles dentelles 8c des vieux falbalas de la vieille cour de France; elle danse à l'Opéra, elle soupe à Bagatelle Se à Vaucresson. Celle-là, toute récente Se toute éplorée, erre au bord des lacs, se couronne de nénuphars 8c soupire ses peines d'amour aux aulnes de la rive. D'autres rient aux éclats, Se ce sont les plus rares; elles courent toutes décoiffées, sautant à travers haies Se champs, poursuivies par les gardes champêtres, Se chantant à grand bruit la chanson à madame de Chérubin !
Si bien qu'avec son chœur de muses modernes, l'Abbaye - au - Bois apparaissait dans le bleu du lointain comme un autre Parnasse, un sacré vallon, disaient les derniers preux de la Mythologie.
Ne nous y trompons pas, l'Abbaye-au-Bois formait une coterie littéraire aussi puissante que l'Université &. que la Revue des Deux Mondes.
Elle distribuait des brevets de gloire & nommait des académiciens, entre autres M. Ampère &. l'auteur du Théâtre de Clara Ga\ul. Une lecture à l'Abbaye -au -Bois équivalait à un ordre de représentation à la Comédie-Française. Madame Casa-Major n'eft pas arrivée autrement.
Mais n'oublions-nous pas un peu trop madame Récamier pour l'Abbaye ? Ne délaissonsnous pas un peu trop la maîtresse de maison pour la maison elle-même ? Causons encore, causons de cette femme sans rivale, l'orgueil de notee nation, — qui n'a pas tous les jours une si bonne occasion de se montrer orgueilleuse !
Elle aimait à se vêtir de blanc, gazes, mousselines, étoffes tendres. Cela lui allait on ne peut mieux. Son portrait, qui efl au Louvre, a été gravé maintes fois. C'eft bien là ce visage candide, sans rigueur, qui arrivait parfois à des effets de naïveté incomparable, souvent songeur, profondément diftingué toujours. Je retrouve ce regard pénétrant dont bien peu de ceux qui l'entourèrent ont pu guérir. Madame de Tessé disait d'une femme littéraire : « Si j'étais roi, j'ordonnerais à madame... de me parler toujours. » Moi, je ferai une variante à ce mot : Si j'avais été roi, j'aurais ordonné à madame Récamier de me regarder sans cesse.
Elle avait surtout cette coquette amabilité qui eft à la. beauté ce qu'eft le relief au monument. Car je suis un peu de l'avis de ce vieil auteur de la comédie de la Thèse des dames, qui disait : a S'il n'entrait dans la composition d'une femme quelque pincée du sel de la coquetterie, elle deviendrait le ragoût du monde le plus insipide ; c'eft ce qui la rend piquante 8c qui jette dans ses yeux tous ces traits de flamme dont le moindre cartilage du cœur ne saurait échapper; 8c les femmes qui sont autrement sont de vraies femmes au bain-marie. »
Mademoiselle Mars était peut-être celle qui approchait le plus de madame Récamier pour l'exquise souveraineté des manières. Elle savait le regard, comme la châtelaine de l'Abbaye-au- Bois , ainsi que le sien, son langage était empreint de suavités particulières 8c d'harmonie nonchalante, — voix d'or, lumière parlée, — suivant l'expression hardie d'un grand écrivain.
C'eft qu'il faut le dire aussi, madame Récamier faisait des élèves à son insu. Une soirée passée à l'Abbaye-au-Bois Valait mieux pour une comédienne que dix années de Conservatoire. Mademoiselle Mante y avait appris à faire craquer l'éventail de Célimène, à marcher, à sourire, à s'asseoir dans le goût suprême. La juive Rachel y a passé, elle aussi, & peut-être
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au fond du rôle d1 'Aérienne Lecouvreur retrou* verait-on quelques réminiscences brillantes du salon de la rue de Sèvres.
Madame Récamier ne déteftait pas raconter quelques anecdotes du temps révolutionnaire. Sa mémoire était comme un livre curieux, qu'elle ouvrait devant quelques intimes, &. où elle lisait les yeux fermés, — car depuis quelques années sa vue s'était beaucoup affaiblie. Nous voudrions avoir souvenir de tous les traits charmants qu'on tient de sa bouche. — La foule se pressait un matin, rue du Mont-Blanc, devant l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne. Sur le seuil, le roi d'Etrurie, qui allait monter en voiture, causait avec madame Récamier & M. Beffroy de Rcigny, cet écrivain qui s'elt fait une excentrique réputation sous le nom du Cousin Jacques. — « Le prince baisait galamment ma main, nous disait madame Récamier, lorsque j'entendis tout à coup une voix bruyante à mon oreille, Je me retournai. C'était un militaire de planton qui s'écriait de toutes ses forces : Citoyen, votre voiture eft prête; quand Votre Majefté voudra y monter... »
Peut-être connaît-on mieux cette aventure d'un homme qui, se trouvant placé entre madame de Staël &. madame Récamier, eut la maladresse de dire : — Me voilà entre- l'esprit &
la beauté! — Sans posséder ni Tune ni l'autre, répondit madame de Staël.
Une Anglaise, madame Trollope, qui pouvait avoir beaucoup d'esprit en anglais, mais qui, en français, se contentait simplement de déraisonner, a consacré dans son livre de Paris & les Parisiens quelques pages à madame Récamier, qu'elle avait déjà vue à Londres (i). Mais où il faut chercher des détails, plutôt que dans les écrits anecdotiques, c'eft, ainsi que nous Pavons fait, dans la mémoire religieuse de plusieurs contemporains.
On dit que madame Récamier laisse des Mémoires. Nous voudrions le croire, nous n'osons l'espérer. — Ce qu'elle laisse plus sûrement, c'eft le célèbre tableau de Corinne, qui ornait son salon- son bulle, par Canova; le dessin original de VAtala de Girodet, &. quelques toiles remarquables dont il ne nous relie plus souvenir bien précis.
Au fait, voici ces notes de Kotzebue sur madame Récamier. Elles compléteront & ac-
(i) Kotzebue, dans ses Souvenirs de Paris, édités en ï8o5 par le libraire Barba (avec des annotations ftupides, par parenthèse;, a également parlé d'elle, — en des termes assez cavaliers, toutefois. •
centueront mon ébauche. L'assassiné de Karl Sand fait montre, en de certains endroits, d'une indiscrétion qui frôle la fatuité. Après cela, peut-être eft-ce la faute du traducteur, — qui aura voulu mettre sur les i des points plus gros que les i eux-mêmes.
« J'avais des préjugés contre madame Récamier lorsque j'arrivai à Paris*, je m'imaginais voir une coquette enivrée des hommages qu'on lui rendait-, j'ajoutais foi à toutes les calomnies que les journaliftes allemands avaient débitées sur son compte. Je désirais la voir, mais non pas la connaître. Ce fut à l'Opéra que je satisfis ma curiosité pour la première fois. « Voilà madame Récamier, » me dit un de mes voisins, &L naturellement je m'avançai pour regarder dans la loge qu'il me désignait. Ses cheveux étaient sans ornements; vêtue d'une simple robe blanche, elle paraissait rougir d'être si belle.
« Cette première vue produisit sur moi une impression agréable, &. j'acceptai avec plaisir la proposition qu'on me fit de me présenter chez elle. Quoiqu'elle fut au milieu d'une société bril-
lante, elle avait la mise la plus simple. Presque toujours madame Récamier se met en blanc, & très-décemment. Elle n'a sur la tête d'autre ornement que ses cheveux châtains, quelquefois tressés, ou tombant en boucles; d'autres fois relevés négligemment, &. retenus par un peigne. Je l'ai vue presque tous les jours pendant plusieurs semaines, sans qu'elle ait jamais eu de parure de diamants.
« Au milieu du tourbillon de Paris, elle remplit tous les devoirs d'une épouse sage> quoique son mari soit d'âge à être son père. La calomnie même ne l'a jamais attaquée de ce côté. Elle n'a point d'enfants, mais elle soigné avec une tendresse vraiment maternelle ceux d'une de ses parentes, auxquels elle tient lieu de mère.1
« Je n'oublierai jamais ce beau jour où je la trouvai seule avec une jeune fille sourde 8c muette qu'elle avait recueillie en allant se promener dans je ne sais quel village. Cette enfant avait été élevée à ses frais pendant quelque temps ; elle lui avait ensuite procuré une place à l'excellent inftitut des Sourds- Muets-, dans ce moment elle venait de la faire habillera neuf, & se l'était fait amener pour la conduire elle-même à l'abbé Sieard. Elle faisait déjeuner cette en-
fant dans son salon de compagnie, sur une table de marbre, &. près d'un miroir dans lequel cette petite fille pouvait se voir des pieds à la tête, probablement pour la première fois. L'émotion de la charmante bienfaitrice en voyant la joie &. Tétonnement de cette petite fille, les larmes de la pitié qui coulaient de ses yeux en la baisant au front, la bonté maternelle avec laquelle elle l'engageait à manger, &. lui mettait dans les poches ce qui reftait dans le sucrier; les remerciements inarticulés de l'enfant, qu'il exprimait par une sorte de cri qui me remplissait d'émotion, seront longtemps présents à ma mémoire...
« Quand les envieux ne peuvent faire croire à leurs accusations contre la vertu &. la moralité d'une femme aimable^ ils finissent par dire qu'elle n'a point d'esprit. Si la connaissance des vérités naturelles Se des produits des beaux-arts peu^vent donner à une dame des prétentions à l'esprit, madame Récamier doit en avoir plus que bien d'autres.
« On me demandera peut-être comment on peut juger de l'esprit d'une femme. On peut se fier d'autant plus au jugement que je porte, que non-seulement je vis madame Récamier presque
tous les jours, mais qu'en outre une circonftance particulière me mit à portée de juger de son esprit; circonftance dans laquelle ni homme ni femme n'aurait pu dissimuler son insuffisance. Je fus promener en voiture avec madame Récamier pendant quatre ou cinq heures, sans autre compagnie que celle des enfants dont elle prend soin, &. qui, certainement, ne se mêlèrent point de la conversation. Il n'y a pas de moyen plus sûr pour connaître le degré d'esprit d'un homme qu'une conversation suivie en voiture (à moins que le sommeil ne s'en mêle}-, c'eft là qu'il doit se développer -, Se si les personnes qui sont renfermées dans une voiture étroite ont l'une pour l'autre un sentiment d'amitié, c'eft là que la confiance eft plus grande ; Se cette femme, que l'on dit sans esprit, m'a fait voir, pendant quatre heures, qu'elle en avait.
« Le dernier reproche que l'on fait à madame Récamier, & qui elt insignifiant, c'eft son amour pour la magnificence. Les escaliers de sa maison ressemblent à un jardin, c'eft affaire dé goût ; les tentures de ses appartements sont en soie, les cheminées sont de marbre blanc, les pendules &. autres meubles ont des ornements en bronze doré, les glaces sont très-grandes; mais tout
cela confient parfaitement à un riche particulier. Je n'ai point trouvé de luxe chez elle, dans tel sens qu'on veuille l'entendre; j'y ai vu du goût partout, &. de l'élégance seulement dans un ou deux appartements. Une antichambre, deux salons de compagnie, une chambre à coucher, un cabinet, & une salle à manger, voilà tout son logement ; 8c certainement une petite maîtresse allemande, qui serait aussi riche, ne se contenterait pas ainsi. Encore un trait, pour prouver combien peu madame Récamier cherche à éblouir par son luxe. Lorsque nous allâmes nous promener ensemble, comme je l'ai dit plus haut, nous montâmes dans une voiture trèspropre, mais simple, Se attelée de deux chevaux ; nous trouvâmes à la barrière un joli phaéton avec un très-bel attelage, qui nous attendait. Je lui témoignai ma surprise; elle me dit : a Je n'aime pas à me montrer en ville dans cette voiture, on 3^ attire trop l'attention. » Si c'eit là de la vanité, au moins elle eft cachée.
« Les journaux allemands assurent que, pendant que madame Récamier a été en Angleterre, son mari, qui était refté à Paris, disant un jour qu'il n'avait point de nouvelles de sa femme, une espèce de bel esprit lui demanda avec ironie s'il ne
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lisait pas la gazette ? Quand cela serait vrai, que peut-on en conclure? Madame Récamier peutelle empêcher que les journaliftes anglais ne saisissent les plus petites circonftances pour remplir leurs feuilles? Elt-ce donc à elle seule que pareille chose eu arrivée? Lisez le Morning Chronicle, vous y trouverez souvent des descriptions de la sensation qu'aura faite à un gala la parure de telle ou telle dame.
« Les journaliftes allemands ont encore reçu d'autres informations. Madame Récamier avait donné un jour un bal ; mais elle s'était couchée sur le minuit, &. avait reçu dans sa chambre à coucher tous ceux qu'elle avait conviés à ce bal. Il y a quelque chose de vrai dans cette anecdote. La belle madame Récamier fut saisie à ce bal d'un mal subit Se violent; mais elle eut la bonté de ne pas vouloir troubler la joie commune-, elle se retira donc dans son appartement, &. se coucha. Quelques amis particuliers vinrent savoir des nouvelles de son état; &. cette circonftance si simple, si naturelle, occasionna ce conte ridicule.
« Voici encore une anecdote que rapportent les journaliftes allemands. Un auteur dramatique, disent-ils, avait fait une pièce dans laquelle cette
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dame était tournée en ridicule; mais le mari a acheté la pièce pour une somme assez forte. Je suis autorisé par cet auteur lui-même à démentir cette calomnie; il ne lui eft jamais venu dans l'idée d'écrire quelque chose contre madame Récamier : la vérité du fait eft qu'on s'eft permis, à la représentation de Tune de ses pièces, quelques applications ridicules qui paraissaient dirigées contre madame Récamier; &. M"*, pour faire cesser les mauvais propos, &. sans aucune spéculation basse, sans même aucune sollicitation, a eu la délicatesse de retirer sa pièce.
« On avait fait à Paris une caricature sur cette dame; elle entra un jour dans un magasin de gravures , & on la lui offrit sans la connaître ; elle m'a elle-même raconté le fait. Elle fut surprise d'abord; mais elle regarda cette gravure de sang-froid. « Sans doute, dit-elle au marchand, cette personne a mauvaise réputation. — Point du tout, répondit-il sur-le-champ ; c1 eft une dame dont la réputation eft sans tache. » Et il continua de lui prodiguer des éloges qui, n'étant pas suspects, la consolèrent de l'intention qu'on avait pu avoir en traçant la caricature qu'elle avait entre les mains.
« Je pourrais parler encore sur ce sujet, &.rap-
porter des traits qui ne sont remarquables que pour l'observateur exercé, parce qu'ils font voir le fond du cœur; mais il ne convient pas d'en dire davantage : un ami n'a aucun droit de publier ce qui se passe dans l'intérieur de la maison d'une femme bienfaisante. Je crois en avoir dit assez pour détruire les préjugés qu'on pourrait avoir sur madame Récamier. »
EDOUARD OURLTAC
ErDOUQ^cRSD OUTiLlQAC
A la tête des romanciers de deuxième ordre qui abondent dans notre époque, il faudra placer Edouard Ourliac. Cette opinion nous eft suscitée par la lecture que nous venons de faire de son œuvre, éparse dans les revues, dans les livres ornés d'eftampes &. dans les journaux quotidiens. Edouard Ourliac, bien qu'il n'ait vécu que trente-cinq ans, a considérablement écrit -, &. rien dans l'ensemble de ses travaux ne trahit ce que nous appelons aujourd'hui les concessions au métier. Le métier, nous devons le proclamer à la louange de quelques hommes, n'a d'ailleurs point été pratiqué dans la première période du mouvement romantique : il eft presque uniquement le produit du roman-feuilleton.
Sans appartenir précisément à la légion des écrivains qui ont violemment guéri la littérature de ses pâles couleurs, Edouard Ourliac a dû cependant à la fréquentation de plusieurs d'entre eux le souci de la conscience &. de la dignité dans le travail. Il n'a jamais porté de défi à ses propres forces, &., dans l'exercice des lettres il n'a pas vu autre chose que la satisfaction de ses inftincrs les plus chers.
La place qu'Edouard Ourliac occupa au milieu de ses contemporains fut, sinon une des plus éclatantes, du moins une des plus diftinguées Se, graduellement, une des plus solides. Sur la fin de sa courte exiftence, il avait fini par obtenir ce respect. Se cette autorité littéraires qui n'arrivent habituellement qu'après de longues années &. à la suite d'oeuvres importantes. Le sérieux, le pensé de ses dernières compositions faisaient concevoir des espérances qu'il n'eût certainement pas trompées, si Dieu ne lui avait mesuré le temps d'une façon si parcimonieuse.
Mais Edouard Ourliac n'eft pas de ceux à qui la juftice doive arriver par la compassion. Son nom se passerait aisément de l'auréole funèbre ; nos lecteurs en conviendront, après que nous leur aurons fait traverser la galerie de ses ouvrages.
Auparavant, nous demandons la permission
de placer quelques détails biographiques, qui expliqueront les différentes phases de son talent. Même si nous appuyons sur ce côté de notre étude, si nous développons avec une complaisance trop sympathique les espiègleries, les efforts, les triftesses, &. finalement les tortures de cette exiftence diversement éprouvée, il ne faudra y voir que le désir de présenter, à propos d'un seul homme, un côté du grand tableau de la vie littéraire pendant la première période de ce siècle.
Edouard Ourliac naquit le 3i juillet i8i3, dans une ville du Midi, à Carcassonne, croyonsnous. Ses parents, demi-artisans, demi-bourgeois, firent des sacrifices pour son éducation, Se l'envoyèrent d'abord chez les Lazariftes de Mont- Didier. Ce commencement d'éducation religieuse demeura toujours l'impression dominante de son enfance; & quoique plus tard il ait accepté toutes les railleries philosophiques Se trempé dans presque toutes les folies du monde, c'eft en grande partie à la puissance de cette impression qu'on doit attribuer son retour à l'autorité ecclésiaftique. Il refta chez les Lazariftes jusqu'à sa première communion, époque à laquelle son père Se sa mère vinrent habiter Paris.
Là, on l'envoya au collège Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques, où il se fit remarquer par son aptitude pour les lettres. Nous tenons de ses condisciples de merveilleux récits sur sa facilité à composer, principalement des vers français. Ce n'eft cependant pas comme poè'te qu'il devait compter, mais enfin il eft reconnu depuis longtemps que toutes les natures littéraires se laissent prendre plus ou moins dès l'aurore à cette musique peinte ; pour elles, en effet, c'eft ce qu'il y a de plus séduisant £t de plus facile*, de plus séduisant, puisque les grandes renommées se rattachent à ce mot magique de poésie ; de plus facile, parce qu'on y trouve plus qu'ailleurs des sentiments notés, des enthousiasmes prévus, une grammaire bienveillante &. offrant des lisières aux bras débiles. Au jeune âge, la grande prose, la belle prose, comme disait Buffon, effraye avec ses exigences de faits &. de pensées, on ne l'aborde qu'en tremblant &. avec embarras ; ou bien on élude la difficulté, on fait ce que l'on appelle de la prose poétique, c'eft-à-dire quelque chose d'indécis, de puéril, &. qui rappelle le Joseph de Bitaubé.
Le poète Ourliac ne refta pas longtemps au collège-, il entra dans l'adminiflration des hospices. J'ignore si ce fut un bon employé, mais j'en doute, à cause des relations littéraires qu'il
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noua immédiatement. Son premier protecteur fut M. Touchard-Lafosse, un homme qu'on a vite oublié, un compilateur, un romancier qui cherchait des veines, un entrepreneur de Mé~ moires; sous son inspiration directe, il écrivit deux romans, qu'il orna de titres frénétiques, comme c'était alors la mode dans l'école de M. Touchard-Lafosse, de M. le baron de Lamothe-Langon &. de M. Horace de Saint- Aubin. Le premier de ces romans était l 'Archevêque & la Proteflante, le "second Jeanne la Noire; ils furent publiés à un an de diftance, en i832 & en 1 833. Nous venons de les relire sans trop d'ennui; il eft certain que cela ne vaut pas grand chose, mais il y a des promesses, une gaieté un peu grosse qui dérive de Scarron &. un penchant déjà très-accusé pour les scènes d'hôtellerie. Dans Jeanne la Noire surtout, Ourliac avoue nettement ses préférences; elles ne portent ni sur Shakespeare ni sur Dante, non plus que sur lord Byron, par qui cependant les esprits étaient fort remués; ses auteurs préférés, &. il en parle le front haut, c'eft Le Sage, c'eft Walter Scott, c'eft madame Cotin elle-même, « qui, dit-il, avec une seule passion du cœur, développée &. admirablement décrite, a fait des chefs-d'œuvre. » Il dévoile naïvement ses sympathies pour les épisodes de
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la Nonne sanglante dans le Moine de Lewis, du Curieux impertinent dans Cervantes, de la Lodoïska de Louvet de Couvray, &. surtout, — surtout! — les admirables hijtoires de don Raphaël & de Scipion dans Gil Blas. Nous retrouverons fréquemment cette admiration pour Le Sage. Mais ce qu'il y a de plus caractériftique dans cette sorte de déclaration de principes, par laquelle il termine le troisième volume de Jeanne la Noire, c'eft l'hommage qu'il rend à Boileau, à ce même Boileau que l'école nouvelle avait transformé en bouc émissaire : « Nous sommes heureux, dit-il, de pouvoir conclure par une classique citation du judicieux Boileau, qu'il ne faut point trop haïr parce qu'il a dénigré le Tasse &. Molière ■ c'eft en romans surtout que
Le secret eft d'abord de plaire & de toucher ; Inventez des ressorts qui puissent m'attacher. »
Edouard Ourliac indiquait franchement ainsi son point de départ. Je sais bien que l'exécution ne répondit pas d'abord à la promesse-, mais n'importe, il y a un acte de bonne volonté dont il faut lui tenir compte, en considérant qu'il n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivait ces deux ouvrages, aujourd'hui complètement ou-
bliés, &. dont il était le premier à rougir plus tard (i).
Sa jeunesse fut gaie, ou du moins elle revêtit toutes les apparences de la gaieté.
On cite de lui vingt traits. C'eft Edouard Ourliac qui, après les trois journées de juillet i83o, avait imaginé de se rendre sous les fenêtres du palais des Tuileries, un drapeau tricolore à la main, & suivi d'une bande de gamins recrutés sur son passage ; là, il appelait à grands cris le roi Louis-Philippe, &. lorsque le roi Louis-Philippe paraissait au balcon, Ourliac le priait de chanter la Marseillaise. Le roi, que de récentes ovations populaires avaient rendu l'esclave de ses moindres sujets, accédait avec un gracieux sourire à l'invitation du jeune portedrapeau ; 8c, la main sur son cœur, les yeux au ciel, dans une pose que la peinture officielle a immortalisée, il répétait le chant de son adolescence, dont Ourliac &. les siens entonnaient le refrain en chœur. Cela dégénéra tellement en scie, que le monarque-citoyen finit par s'en aper-
(i) L'Archevêque & la Protejlante & Jeanne la Noire parurent chez Lachapelle, un éditeur étrange, qui payait ses romanciers (quand il les payait) par les plus extravagants moyens, avec des sacs de sable ou des chsrrettes de pavés, par exemple. Lorsqu'on l'avait bien pressé, il finissait par vous indiquer un acheteur, lequel ne manquait jamais d'habiter d'impossibles banlieues.
cevoir; au risque de s'aliéner le cœur de ses sujets, il consigna à la porte du palais Edouard Ourliac &. sa cohorte.
En ce temps-là, un petit journal florissait à l'ombre du souvenir de Beaumarchais : c'était le Figaro, qui a passé aux mains d'un grand nombre d'hommes d'esprit, 8c qui, en politique, a successivement brillé de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ourliac trouva place dans ce petit journal : il y connut Balzac, qui se faisait alors la main-, Alphonse Karr, qui appelait à l'aide de son talent toutes les originalités pratiques; Paul de Kock, Alexandre Dumas, Scribe, — mélange, confusion, bruit, renommée, Au Figaro, on se délassait un peu de la contrainte romantique \ on n'était plus cosmopolite, on était Français-, Dante Sa Shakespeare étaient oubliés un moment; on riait, &. ce rire semblait être renouvelé des Aâes des Apôtres, monument de l'esprit de la Révolution. Non pas que je conseille à personne de relire la collection du Figaro (d'abord on ne la trouverait pas aisément); ce rire a été usé, cet esprit a été dépassé; en pareil cas, il vaut mieux se souvenir que relire. Edouard Ourliac fit merveille dans ce recueil; il se débarrassa de ce que les leçons de M. ToUchard-Lafosse avaient de trop vulgaire; 1 fut lui pour la première fois, c'eft-à-dire que
sa verve de la rue passa entière dans le jour-' nal (i). Ce travail de chaque jour acheva de le rompre tout à fait au métier littéraire. A ce point de vue, l'apprentissage par le petit journal, tant décrié, a des côtés réellement profitables.
« La première fois que j'ai rencontré Ourliac, — a écrit M. Arsène Houssaye, — c'était durant le carnaval de i835, au bal de l'Opéra-Comique. On faisait cercle pour le voir danser. Il avait imaginé de représenter en dansant Napoléon à toutes les périodes suprêmes de sa vie : aux Pyramides, à Waterloo, à Sainte-Hélène. Il menait en laisse une femme qui ressemblait à un mélancolique paftel de Landberg, une de ces femmes qui vivent le plus honnêtement possible en deçà du mariage & hors du célibat. Nous fûmes du même souper; je m'aperçus que sous le danseur il y avait un poëte
Il avait écrit deux romans de pacotille. C'était son désespoir. Il ne savait comment racheter ses premiers péchés littéraires. Il vivait avec son père & sa mère, rue Saint-Roch. Il habitait une petite chambre bleue, si j'ai bonne mémoire, tapissée de quelques paftiches de Watteau & de Boucher; sa bibliothèque renfermait presque autant de pipes que d'in-oétavo. On ne l'y voyait que le soir ou le dimanche, car il était attelé à un petit emploi de douze cents francs aux Enfants-Trouvés. Il avait beaucoup de camarades Si. peu d'amis. C'était dans
(i) M. Alphonse Karr s'en: plusieurs fois souvenu des traits & des mots d'Edouard Ourliac. On lit fréquemment dans les Guêpes : « E. O. disait... »
notre poétique Bohème de l'impasse du Doyenné que nous vivions en familiarité avec ce charmant esprit. Edouard Ourliac venait tous les matins nous voir dans ce royaume de la fantaisie. C'était
son chemin pour aller aux Enfants-Trouvés
Nous n'avions pas d'argent, mais nous vivions en grands seigneurs; nous donnions la comédie; ces dames de l'Opéra soupaient chez nous^ vaille que vaille, & daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Edouard Ourliac surtout donnait la comédie. C'était le Molière de la bande. Il était auteur & acteur avec la même verve & la même gaieté. A une de nos fêtes ces dames le noyèrent, à plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets. »
La vérité eft qu'avec la vive tournure de son esprit 8c de son corps, il excellait surtout dans la" représentation des arlequins. Ce n'était pas que de plus sérieuses tentatives ne se fissent jour à travers ces folies : on a le souvenir d'une tragédie en un acte 8c en vers, composée par Edouard Ourliac pour le théâtre intime de la rue du Doyenné; cette tragédie, reftée inédite,' avait devancé 8c deviné le Ruy Blas de M. Victor Hugo, car elle mettait en scène la passion d'un domeftique pour une grande dame.
Malgré les bals 8c les femmes menées en laisse, Edouard Ourliac n'a pas laissé la mémoire d'un don Juan littéraire. Ses amours un peu vaga-
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bondes peuvent se résumer en cinq ou six aventures, dont quelques-unes avec des actrices des petits théâtres. Eft-ce chez une de ces actrices qu'il aura rencontré le type séduisant de Suzanne? J'avoue que j'en doute; je préfère supposer que l'une d'elles a posé devant lui, comme posent devant l'artiite ces créatures banales transformées à leur insu en Mignon ou en Sapho. Le modèle eft indispensable à l'écrivain comme au peintre; tantôt c'elt la femme qu'on désire, tantôt la femme qu'on regrette; d'autres fois c'eft un vice myftérieux &. caressé que l'on extrait du fond de son cœur pour en doter publiquement le héros de son livre. Molière, l'abbé Prévolt, Beaumarchais n'ont pas fait autrement. Et Balzac donc ! vous le meniez dans votre famille, parmi vos frères, vos sœurs, votre père, votre mère, vos oncles & vos tantes; Balzac n'avait l'air de rien, il riait, causait &. faisait la partie au coin du feu; seulement, au bout de trois jours, il vous racontait l'hiltoire de votre famille entière, sans vous faire grâce d'un cousin. 11 avait pris ses notes ; en d'autres termes, tous ces gens-là avaient été autant de modèles pour lui.
Je ne sais comment Edouard Ourliac se trouva amené à écrire dans le Journal des Enfants. Toutefois eft-il qu'il en devint bientôt un des
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collaborateurs les plus assidus 8c les plus aimés. Une ou deux parades qu'il avait écrites sans y prendre garde eurent un succès inespéré ; on lui en demanda d'autres *, Se une véritable vogue s'attacha dès lors à ces petites compositions sceniques.
L'une d'elles, la Première Tragédie de Gœthe, contient un prologue en vers débité par le seigneur Croquignole :
Permettez-moi, Messieurs, en mouchant mes chandelles,
De causer un inftant de ce qu'on joue ici ;
Ce ne sont, il est vrai, que farces, bagatelles,
Mais si l'on eft content, je le suis fort aussi.
Ma foi ! vive la joie et les parades folles
Où le he'ros survient, la perruque à l'envers,
Un bras gris, l'autre bleu, le chapeau de travers,
Et débute, s'il veut, par quelque cabriole.
Ma cataftrophe, à moi, c'eft un coup de bâton;
Mon poignard, Arlequin le porte à sa ceinture ;
Nos sabres sont de bois, nos noirceurs en peinture,
Et si le dénoûment nous touche d'aventure,
C'eft qu'on doit immoler un pâté de canon.
Voilà son programme tout entier. On aime à découvrir ce coin de naïveté inattendu chez un auteur déjà aguerri aux malices du Figaro, cet, amour des enfants chez un journalifte accoutumé à tirer profit des passions des hommes. Mais qu'on ne s'abuse pas cependant : ie théâtre d'Edouard Ourliac procède moins de Berquin que de Gherardi • la tradition qu'il suit eit celle
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4es Janot, des Grippe-Soleil, des Funambules, du tréteau. Il ne danse pas, il gambade; il ne mange pas, il s'empiffre; il ne rit pas, il tombe en épilepsie. Mais comme après tout il ne cherche pas à dissimuler son paitiche, qu'au contraire il l'étalé franchement, on le lit sans prévention, &. on se laisse volontiers prendre au rire qu'il sait exciter. Parmi les pièces de ce spectacle dans une chaise, l'Hôpital des fous eft basé sur une idée fort plaisante. La scène se passe dans la cour d'un établissement d'aliénés; un poète pensionnaire du lieu entre avec quatre de ses camarades :
« Le poète. — Ma foi, messieurs, vous me vovez fort embarrassé. J'ai composé pour ce soir un grand ouvrage de théâtre (car vous savez que c'eft mon métier), & je n'en connais pas encore le sujet. Mon drame, s'il vous plaît, doit être précisément ce qui va se passer aujourd'hui ici même; belle pièce, je vous jure, & où l'on verra s'agiter toutes les passions qui gouvernent la deftinée humaine. Nous y jouerons tous notre rôle. On nous recommande de peindre les hommes; mais, que diable ! nous sommes des hommes. Au lieu d'une copie de la nature, nous donnons l'original. Çà, l'heure approche, le théâtre eft tout prêt. On entrera par cette porte, on sortira par cette autre. Je vous prie aussi de considérer comme nos décors sont bien peints, que ces arbres sont de vrais arbres, & que cette cour eft une cour véritable. Je suis fort curieux de
connaître mon œuvre, & si le héros eft laid, & si l'héroïne chante bien, si cela eft sérieux, si cela encomique. Il serait temps de commencer. Mais je ne vois point arriver d'acteurs. »
Le poète se dépite pendant quelque temps*, enfin, il aperçoit un homme qui escalade le mur de l'hospice & saute dans la cour.
« Le poète. — N'en doutez plus, la scène s'ouvre. C'eft le héros du poè'me. Allons, la musique ! ferme, tenez bon, soufflez fort.
Pascariel. — Ouf! pefte soit des gens qui m'ont valu ce saut! Je cours après mon maître comme il court après la raison, & je perdrai mes jambes comme il a perdu son esprit. Je vais m'informer à ces gens que voilà. — An poète : Monsieur, je cherche ici mon maître.
Le poète. — Je le sais, vous entrez par la gauche du théâtre; c'eft fort bien, je l'avais pensé ainsi. Mais que m'allez-vous dire à cette heure? Qui vous envoie? Qui vous attrifle ou vous égayé? Etes-vous le messager funèbre de la fatalité où le héraut bouffon d'une trame burlesque? Venez-vous nouer une action tragique ou n'êtes-vous qu'un valet de comédie ? Allez- vous rire ou pleurer, donner des coups de poignard ou recevoir des coups de bâton ?
Pascariel. — Mon ami, vous tenez vous-même sur la nuque un assez joli coup de marteau, & je donnais dans une Aère bourde. Je ne suis point un valet de comédie, entendez-vous, & si je'vous donne à pleurer, je jure en tout cas que vous me faites rire.
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Le poète. — Parlez plus gravement, & exposezmoi votre conte.
Pascariel. — Je ne demande pas mieux, soyez donc raisonnable.
Le poète. — Soyez vous-même plus réservé; le ton doux, la voix claire, le gefte mesuré, allez.
Pascariel. — Eh bien! oui, soit, je veux bien.
Le poète. — Vous entrez par là?
Pascariel. — Sans doute, j'entre par là, & je vais vous dire pourquoi. Mon maître a perdu ces joursci sa raison au jeu. J'entends qu'il a perdu sa raison, parce qu'il a perdu son argent. L'esprit lui a tourné.
Le poète. — C'eft grand dommage, & vous m'intéressez au dernier point. Continuez.
Pascariel. — On a conduit mon maitre dans cette maison. Sa famille eft désolée. J'apporte ici une lettre de son onck, pour qu'on ait à le bien soigner. Or, je voulais le voir par la même occasion, car je l'aime tendrement; on a eu la barbarie de s'y opposer; les guichetiers m'ont barré le passage. Heureusement, je suis garçon avisé autant que fidèle, j'ai du cœur & de l'esprit : je vous ai planté une grande échelle au pied de ce mur, & me voici en deux sauts.
Le poète. — A merveille! L'hiftoire parait vraisemblable & s'expose naturellement. Tout me fait présumer un dénoûment heureux.
Pascariel. — Indiquez-moi d'abord où je trouverai mon maiire, si vous le connaissez. C'eft un grand brun, bien fait, l'œil bleu, le nez de travers &. une verrue sur la joue.
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Le poète. — Soignez votre ftyle surtout. Ne vous intimidez pas. Bonjour. (77 sort.) »
Cela, comme nous Pavons dit il y a quelques lignes plus Haut, n'eit pas en effet dans la manière du Bordelais Berquin, mais cela n'en vaut pas moins sous le rapport littéraire. — A la même époque, nous assure-t-on, Ourliac, que le démon des vers n'avait pas encore abandonné, insérait des fragments poétiques dans les recueils de madame Janet, la providence des poètes d'alors (les poètes d'à présent n'ont plus de providence). On veut aussi qu'il ait passé par le feuilleton du Conjîitutionnel, mais pour s'y moquer des propriétaires & des lecteurs. De ce moment, &. par suite de cette multiplicité de travaux, il commença à compter dans les rangs littéraires; aussi croyons-nous devoir placer là une esquisse de sa personne.
C'était un petit homme-, il avait le teint un peu bilieux; le sang-froid 8c le pétillement se succédaient sans transition sur sa physionomie, inconteltablement marquée du sceau de l'intelligence Y . A le voii'j à l'écouter surtout, on aurait dit un neveu de Voltaire. C'était bien là le jour-
(i) Nous ne connaissons pas de portrait d'Edouard Ourliac. Seulement, dans une série de trois planches intitulée : Grande course au clocher académique, Grandville l'a représenté derrière Balzac.
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nalifte endiablé, l'homme du coup de griffe; c'était bien là l'esprit parisien dans sa personnification la plus téméraire, tantôt habillant l'insolence d'un vêtement de gravité, tantôt faisant traîner à la raison toutes les fanfreluches &. toutes les casseroles de la Gourtille. M. Arsène Houssaye a dit vrai : Ourliac avait beaucoup de camarades £c peu d'amis. La faute en était à son caractère trop exclusivement &. surtout trop brillamment tourné vers la goguenardise. Il était le feu, l'entrain d'un repas d'hommes de lettres; il en était aussi l'inquiétude. Il tirait ses pétards dans les jambes de tout le monde, ou bien, comme Musson le myftifkateur, il choisissait une victime, &. dès qu'il l'avait choisie il ne la lâchait plus. Il était acerbe, quoique turbulent, &. certains de ses bons mots produisaient une sensation de froid, comparable à celle d'un acier entamant l'épiderme. L'étude des parades lui avait donné un goût réel pour la cruauté dans le comique; il ne parlait qu'avec délices des coups de bâton pleuvant dru sur l'échiné, des côtes fracassées, dés médecines amères, de la noyade & de la pendaison ; il se plaisait à faire frissonner son auditoire avec des détails chirurgicaux. Pour tout dire enfin, son esprit n'aimait qu'à travailler sur le vif. Aussi toutes ses plaisanteries n'avaient-elles pas le même succès; quelques-
unes ressemblaient trop à ces bourrades que se donnent les paysans dans les fêtes de village, ou à ces espiègleries funèbres qui consiftent à se revêtir d'un long drap blanc & à venir agiter des chaînes dans la chambre d'un ami qui dort. Lui-même en eft convenu de bonne foi :
Je l'avoue, un soufflet qui se trompe de face, Au fort de son courroux Cassandre qu'on fait choir, Un coup de pied qu'on donne ou reçoit avec grâce, Un grand plat de bouillie en un manteau bien noir; Gille, en fouillant au pot, qui se brûle à la braise, Et qui lèche en hurlant ses doigts enfarinés ; Quand celui-ci s'assied, l'autre tirant la chaise, Et les portes toujours se fermant sur les nez, Sont divertissements qui me font pâmer d'aise (1).
Tout cela contribuait à le faire redouter de ses collègues, spirituels autant que lui peut-être, mais moins doués de spontanéité. Quoi qu'il en soit, de là au méchant homme qu'on a voulu faire d'Edouard Ourliac, il y a loin, très-loin. Son cœur était sain 8c bon. S'il n'a pas contracté d'amitiés dans les lettres, il a rencontré dans la vie privée 8c partagé de douces affections.
Dans un croquis très-littérairement tracé, MM. Edmond &L Jules de Goncourt ont admis peut-être avec une facilité trop prompte cer-
(1) Prologue du Seigneur Croquignole.
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tains renseignements sur les habitudes très-privées cTOurliac ; ils lui ont presque fait un crime du peu d'argent dont il pouvait disposer dans les parties de plaisir (i). On peut répondre, à la décharge de ce pauvre garçon, qu'il ne possédait aucune espèce de patrimoine, Se que la littérature telle qu'il la pratiquait pouvait suffire tout au plus aux exigences premières de la vie. Qu'il ait conçu quelque honte de sa pauvreté Se qu'il l'ait exhalée ensuite dans des romans, tels que Collinet et Suzanne, cela eft tout naturel. Mais nous ne nous avancerons pas davantage sur ce terrain.
(i) « Quand rompant sa chaîne de famille, & parti tout un jour de la maison paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande d'amis, des artiftes et des écrivains de son âge, il lâchait toute bride à sa verve. Il improvisait des chansons burlesques :
Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien, En culotte de peau, Qui voulait tout savoir !
« A ces petites fêtes sous la treille de banlieue, quand il s'agissait d'en payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche; c'était le nec plus ultra de son appoint. » Autre part, MM. de Goncourt disent encore : « Au milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il reftait grave & blême, presque humilié d'une galerie, comme un Dehurau sur une chaise curule; &, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la face, il avait aussi les mignons vices; il eût très-bien passé par les sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux, etc., etc. »
Pour donner à la fois une idée précise de son caractère &. des tendances de sa littérature, à l'époque de sa collaboration au Figaro, nous allons prendre une composition publiée, en 1 837, dans les livraisons de ce journal : la Jeunesse du temps, ou le Temps de la jeunesse , parade bourgeoise. Elle eft peu connue, 8c elle eft réjouissante. — M. Vidalot eft un marchand de Saint-Quentin, un honnête drapier. Il attend son fils Joseph, qui doit revenir ce jour même de Paris, après quatre années passées dans Tétude du droit. Un inconnu de mauvaise mine se présente en déclinant le nom de Joséphin Widarlof. Il embrasse la bonne, il embrasse la cousine Canélia*, c'eft lui, c'eft l'enfant prodigue.
« Ah! s'écrie-t-il, comme il eft doux de revoir sa vieille maison, le clos, le verger où l'on a joué tout enfant, les volets verts, la vigne grimpante, la mare aux canards, le dindon qui glousse, & vous, mon vénérable père, & vous ! O jardin paternel! Tiens, il faudra que je fasse des vers là-dessus; j'en ai de fameux dans ma malle, vous verrez ca.
Le père. — Ce sont là des occupations secondaires, mon fils, nous en parlerons à leur tour.
Joséphin. — O papa, qu'avez-vous dit? l'art, des occupations secondaires! toute la vie d'un homme! l'art, cette doublure de Dieu! ce culte, cette religion ! Écoutez ceci :
Le premier château fort qu'on rencontre quand on
EDOUARD OUELIAC 1~D
Débouche par le plus joli bois du canton, Eft celui du seigneur de Couci, le beau sire...
Comment trouvez-vous ce début?
Le père. — Ça coule, ça coule bien. Tu as de la facilité. Mais parle-moi d'abord de tes études.
Joséphin. — Inutile. Je n'ai pas de diplôme. Injuftice criante! Je n'ai pas été reçu. Il eft vrai que je ne me suis pas présenté. »
A ces paroles, la désolation du père commence. Joséphin ne fait qu'en rire. Il caresse sa grande barbe, il demande du feu pour allumer son cigare, il secoue ses manchettes &. pirouette avec des façons débraillées.
« Palsambleu ! ma jolie cousine, il eft fâcheux que vous ne soyez pas une femme du bel air avec le mantelet, les mules & les mouches, & mon père un vieux roué avec la bourse & l'épée; je me serais cru, au milieu de ces meubles du temps, en partie fine, dans une petite maison du faubourg Saint- Jacques.
Le père. — Mon fils, tu m'assassines ! Et tes inscriptions payées chaque mois, & tes livres, & ta pension de douze cents francs, le revenu d'une famille!
Joséphin. — Et mes poésies! mon roman!
Croyez-vous qu'il n'en coûte rien pour vendre ses livres au libraire?
Le père. — Et l'argent de votre parrain ?
Joséphin — Je m'en suis fait une redingote.
Le père. — Et mes étrennes?
Joséphin. — J'en ai soulagé l'indigence... où je me trouvais.
Le père. — Seigneur du ciel! il me manquait cela sur mes vieux jours. C'eft fini, je n'ai plus de fils; car je rougirais d'appeler ainsi un mauvais sujet, qui faisait mon orgueil & ma consolation. C'eft ainsi que vous reconnaissez les sacrifices que» j'ai faits pour vous : je. me privais des aliments les plus grossiers, & Monsieur dissipait mon avoir dans la capitale avec ces femmes légères, l'opprobre de leur sexe ! Vous avez fréquenté ces repaires où l'on commence par être dupe & où l'on finit par être fripon. Le chemin du vice eft rapide,- de là à l'échafaud il n'y a qu'un pas. Grand Dieu ! un Vidalot sur l'échafaud ! Retirez- vous de ma présence, montez dans votre chambre jusqu'à nouvel ordre ', je vous chasse !
Joséphin, tendant la main. — Vous me donnerez ma pension?
Le père. — Vous levez la main sur moi ! Frappez, frappez le sein de votre père! frappez les entrailles qui vous ont porté, les mamelles qui vous ont allaité !
Joséphin. — Papa, calmez-vous, songez qu'il y a des dames.
Le père. — Cela m'eft bien égal, je ne me connais plus. Ah! vous m'injuriez! Battre son père, vil passe-temps! indigne d'un bon fils! »
Ici la parodie eft complète; elle dérive de Robert Macaire, cette pièce monftrueuse qui a exercé autant d'influence sur les mœurs du dix-
neuvième siècle que le Mariage de Figaro sur celles du dix-huitième. La raillerie étourdie du jeune Ourliac ne s'arrête devant aucune sottise, pas même devant la sottise paternelle. Il se moque des cheveux blancs, quand ces cheveux sont ceux de Jocrisse. Tout principe, toute moralité s'envole devant sa téméraire épigramme. Il amuse, c'eft vrai, mais à des conditions inacceptables; &. plus tard, Edouard Ourliac devait être le premier à regretter tant de verve employée si mal à propos. La gouaillerie littéraire reprend le dessus. — « Demain, je vous ferai embarquer ! s'écrie le père. »
« Joséphin. — Embarquer ! ça va. Couleur maritime. Oh ! les heures de quart, par les belles nuits du tropique ! l'horizon bleu, le bercement des huniers, les mœurs tranchées, l'agile corvette qui file dix nœuds, les pays nouveaux, les brunes filles de Madras, de l'or, du grog & du tafia !
Le père. — Tu ne t'embarqueras pas; je te ferai mettre à la tour de Saint-Quentin.
Joséphin. — La tour! Couleur moyen âge. Tête- Dieu ! messeigneurs les hauts barons n'ont pas tel fief dans leur apanage : quatre donjons avec mâchicoulis & barbacanes, haute & basse juftice dans le canton, cent bonnes lances & trois cents gens de pied! Vous êtes insensé, maître, si vous croyez que cela me contrarie! Holà! Pasque-Dieu ! varlets & manants, mon haubert, ma cuirasse & ma bonne lame de Tolède !
Le père. — Tu relieras ici, & dès demain tu tiendras la boutique.
Joséphin. — Oh! pour cela, impossible, papa! Couleur garde national, couleur épicier, couleur tricolore. Impossible!»
Aucune nuance, pas même la nuance politique, ne manque à ce petit tableau, où repassent tous les livres orgiaques d'alors, la Salamandre, le bibliophile Jacob, les romans intimes de Drouineau &L la république du National.
Edouard Ourliac s'attaque à toutes les actualités, à la colonne Vendôme, aux briquets phosphoiïques, aux mythes, à la palingénésie, au parapluie, à tout ce qui eft relief ou trait caractéristique. Il y a même un personnage mûr, Balloche, qui eft imité de M. Prudhomme. De tous ces éléments, il résulte quelque chose de fort drolatique, certes. Le mot éclate sous les pieds, la phrase cherche l'impossible dans le joyeux; le rire s'y déploie, exagéré &. grimaçant, comme sur les masques antiques où la bouche déchire la joue. Mais, j'ai quelque regret à le dire, ce n'eft pas du comique, dans le sens large & humain de ce mot -, ce n'eft pas même de la caricature, quoique cela y ressemble d'abord. G'eft quelque chose à côté, un sous-genre qui apprête bien des supplices aux linguiftes de l'avenir, une nouvelle langue d'argot spécialement
empruntée aux mœurs artiltiques, 8c comme qui dirait les balayures des ateliers de peinture 8c des cabinets littéraires. L'expression, recrutée dans le vagabondage des entretiens les plus intimes, s'y montre sous un déshabillé dissolu, comme ces courtisanes qui hasardent tout dans leur demi-coitume. C'eft la folie organisée en rhétorique &. rencontrant, à travers ses écarts, d'incroyables bonnes fortunes de pensée &. de forme. Un mot créé sous le dix-neuvième siècle, mais trop souvent détourné de sa vraie signification, — la blague, — pourrait servir à qualifier certains aspects de cet idiome, si difficile à baptiser. L'auteur de la Jeunesse du Temps a, un des premiers, popularisé l'école de la blague^ à une époque où la bourgeoisie rebelle eftimait qu'elle avait déjà bien assez à faire avec le romantisme sur les bras. En même temps qu'Ourliac, on remarquait dans ce sillon moqueur l'auteur des Jeune-France, Théophile Gautier, &: ces deux vaudevilliites qui ont souvent approché de la comédie : MM. Duvert 8c Lauzanne. Le petit journal fit le relie ; 8c aujourd'hui, quoique cette école bâtarde ne nous semble réunir aucune condition de vitalité, partant de durée, ne l'en voilà pas moins inftallée 8c même fortifiée dans ses retranchements. Elle compte déjà des succès; on peut considérer comme deux de ses types les plus
diftinctifs, &L comme deux exemples de ce qu'elle a fourni de déteftable &. de supérieur, la création de Jérôme Paturot &. la série des Scènes de la Bohême. Tout ce que nous pourrions écrire pour Se contre la blague se trouve contenu dans ces deux ouvrages, si différents Se si pareils-, nous n'irons pas chercher nos arguments ailleurs. Chez M. Reybaud, c'eft la bourgeoisie qui se venge de la littérature; chez M. Mùrger, c'eft la littérature qui se venge de la littérature elle-même. Le but efl commun dans l'un &. l'autre livre, les moyens sont semblables aussi; mais combien leur mise en œuvre diffère, &. quelle énorme diftance sépare ce Paturot* û lourd, si vulgaire, des Scènes de la Bohème, si vives, si folles &. si brillantes dans leur immoralité !
Revenons au proverbe d'Edouard Ourliac, pour en dire la conclusion. Chassé par son père, Joséphin lui écrit une lettre :
« Je ne puis vivre éloigné de vous, mon père ; il ne me refte plus un liard. D'ailleurs, j'ai tout vu, tout usé, tout approfondi. Je suis las de la terre où l'on se crotte, des hommes à qui l'on doit de l'argent, des libraires qui n'en donnent pas, des maîtresses qui en demandent, des dîners à dix-huit sous, des bottes percées & des portiers. Vous m'avez donné la vie, père voluptueux & cruel, je vous la rends pour n'avoir rien à vous. Je prends
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donc la liberté de m'asphyxier sous la tonnelle de votre jardin. Réjouissez-vous : à trois heures trèsprécises votre polisson de fils aura cessé de vivre. »
On va au jardin, où on le trouve à demi renversé dans une pofture vaporeuse. — Quelle tête volcanique ! s'écrie le père • 8c il court après un docteur, laissant Joséphin en tête-à-tète avec Canélia, sa cousine.
« Canélia. — Pauvre cousin! Tiens, il eft gentil comme cela; on dirait qu'il dort. Si je lui faisais respirer des sels? {Elle va chercher un flacon.)
Joséphin, à part. — Qu'il eft doux de voir ainsi planer au-dessus de soi un ange à la voix de femme, une blanche vision ! Au fait, cette enfant-là . n'eft pas si laide qu'elle en a l'air; dans mon ardeur de fuir l'auteur de mes jours, je ne l'avais pas remarquée. Et puis, je lui ai fait un certain effet, — je le crois bien! — un beau front pâle, — de longs cheveux épars, — jeune poëte mourant !
Canélia, revenant. — Tenez, beau cousin, respirez.
Joséphin, feignant V égarement. — Euh! eh!
ah!... la muse passe avec une étoile au front; elle
pose ses pieds nus sur des nuages d'or... Canélia!
Canélia. — Il m'appelle? Oh! pauvre jeune
homme !
Joséphin. — Canélia ! c'elt toi que j'ai rêvée, c'eft toi qui passes dans ma sombre nuit...
Canélia. — Il pense à moi. Joséphin ! Joséphin. — Laisse tes beaux cheveux pleuvoir
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sur mon front; laisse tomber un baiser sur ma lèvre, comme une rosée sur la fleur flétrie.
Canélia. — On ne peut rien refuser à un malade. Souffrez-vous encore, mon cousin?
Joséphin. — Au contraire, belle cousine; encore un baiser & j'irai à ravir.
Canélia. — Si mon oncle nous voyait... Finissez ! »
Joséphin ne finit pas, 8c Poncle les voit; il ne sait trop, cet oncle, s'il doit se fâcher ou rire, mais sa bonté remporte. De son côté, Joséphin prononce en ces termes son abdication poétique :
« Joséphin. — Je renonce à Satan, à ses pompes & à mes œuvres. Je n'ai pas dîné, je n'ai pas un sou, j'aime ma cousine, & je me fais drapier, marguillier, allumeur de réverbères, s'il vous plaît. O figure symbolique de l'induftrie, que tu es enchanteresse! ô sirène fallacieuse, qui nages dans le vert-de-gris des gros sous, que tes charmes sont puissants sur un poète à jeun!
Le père. — Mes chers enfants, je vous unis; allons nous livrer à la joie.
Joséphin prend un bonnet de coton des mains de son père & s'en couvre la tête. — O sacré flambeau du genre, étouffe-toi sous l'éteignoir! »
Cette fin a été imitée très-visiblement dans Jérôme Patarot.
Le même journal ayant publié César Birotteau, un des chefs-d'œuvre de Balzac, Edouard
Ourliac eut l'honneur d'écrire pour ce roman une préface qui ne ressemble à aucune préface connue. C'eft de cet épisode sans doute qu'il faut dater la liaison de ces deux hommes, qui ont plusieurs points de contact dans le talent. Lorsque Balzac fut saisi tout à coup d'une fantaisie de collaboration, principalement en vue du théâtre, il songea d'abord à Edouard Ourliac. Le deuxième acte de Vautrin passe pour être presque en entier de ce dernier.
Les occasions de se produire ne lui manquèrent plus; il mit son nom dans la série des Français peints par eux-mêmes, dans la nouvelle Caricature, dans la Presse, où il imprima la Confession de Na^arille, œuvre assez faible, selon moi, &. qui cependant souleva les susceptibilités morales des abonnés. C'eft qu'Ourliac était alors plus que jamais engagé dans la voie du scepticisme. Un puissant effort sur lui-même l'en tira subitement ; un premier cri de douleur s'échappa de cette jeune poitrine : il fit le volume intitulé Suzanne.
On a dit — &. c'eft l'éloge désespéré que tous les beaux romans arrachent à la critique — qu'il avait mis sa propre hiftoire dans Suzanne. Nous croyons plutôt que c'eft une manière perfide de lui attribuer les traits souvent odieux dont il s'eft servi pour peindre le personnage de La
Reynie. Il faut avouer qu'il eût été ou bien maladroit ou bien cynique en hasardant de lui . un tel portrait; son esprit de mortification, qui se développa par la suite, n'allait pas encore jusque-là. Accordons qu'il eft singulièrement entré pour quelques inftants dans la peau de son héros, si nous pouvons nous servir de cette expression récente, mais n'allons pas plus loin ; ce serait méconnaître de la façon la plus outrageuse les privilèges de la composition littéraire. Quand on dit que l'abbé Prévoit s'eft peint dans Desgrieux, George Sand dans Indiana, &.
Edouard Ourliac dans La Reynie, on se trompe*, ne dites pas qu'ils se sont peints, dites qu'ils se sont rêvés.
Suzanne donna la vraie mesure de son auteur, dont elle dévoila tout à coup une des facultés les plus inattendues : celle des larmes.
Madame de Girardin, à propos des parades du Journal des Enfants, avait signalé ce talent plein d'hilarité. Balzac, dans sa Revue parisienne (n° du 25 août 1840), annonça Suzanne Se la Confession de Na^arille en ces termes : « Je m'occuperai de M. Ourliac dans ma prochaine lettre, parce que je connais de lui des fragments pleins de comique &. recommandables par une certaine puissance de dialogue. » Le numéro suivant de la Revue contient, en effet, le
compte rendu de Suzanne; comme tout ce qui émane de la critique trop rare de Balzac, ce morceau eft un modèle d'appréciation philosophique & grammaticale ; il y indique les points de ressemblance entre Suzanne &. Ceci ri eft pas un conte, de Diderot, tout en rendant juftice à l'intérêt poignant qui domine dans Suzanne.
« M. Ourliac, dit-il, a l'entente des délicatesses de la femme. On sera content d'avoir lu un volume où l'on rencontre des scènes comme celle où Suzanne ruinée, sans asile & sans pain, trouve de l'argent pour apporter des fleurs, dans deux pots de porcelaine, à La Reynie qui les casse; comme celle où La Reynie, par un de ces éclairs de vigueur si fréquents chez les Méridionaux, vient souper chez la cantatrice sans invitation, insulte les convivesj compromet Suzanne, si charte^ si pure, & si belle jusque-là, & finit par devoir à cette lueur d'énergie qui simule l'amour, la récompense refusée à l'amour vrai de M. d'Haubertchamp. Ces deux scènes^ entre autres, annoncent un vrai talent. Elles ne sont pas dans Diderot. »
Plus loin, M. de Balzac analyse le ftyle d'Edouard Ourliac :
« A part quelques emmêlements dans le fil des idées, sa phrase eft nette, vive, précise. M. Ourliac peut devenir un écrivain; mais il n'a pas encore étudié le travail que demande la langue française, & dont les secrets sont surtout dans l'admirable
l86 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
prose de Charles Nodier. Il entasse imparfait sur imparfait pendant trois ou quatre pages, ce qui fatigue & l'œil & l'oreille & l'entendement; quand il a trop de l'imparfait il se sert du verbe au prétérit. Il ne sait pas encore varier la forme de la phrase, il ignore les ciselures patientes que veulent les phrases incidentes & la manière de les grouper. Entre la force qui marche, à Pinftar de Bossuet & de Corneille, par la seule puissance du verbe & du subftantif, & le ftyle ample, fleuri, qui donne de la valeur aux adje&ifs, il y a l'écueil de la monotonie des temps du verbe. Cet écueil, M. Ourliac ne l'a même pas soupçonné. Néanmoins, il y a en lui les rudiments d'un ftyle particulier, sans ampleur, mais suffisant. »
On voit que Balzac n'épargne pas la vérité à l'auteur de Suzanne. C'eft que Balzac reflimait 8c le traitait, non pas en père, non pas en ami, mais en confrère, c'eft-à-dire presque d'égal à égal.
Subissant l'effet de ces encouragements, Ourliac ne devait plus s'arrêter dans sa transformation. Aux réminiscences religieuses qui devenaient de plus en plus fréquentes en lui, se joignirent — on ne sait par quelle succession d'idées — des aspirations légitimités, qui se traduisirent par une étude de la Vendée &. de sa chouannerie. Les buissons, quHl interrogea avec une pieuse patience, lui racontèrent des drames héroïques, de plaintives anecdotes. Mademoi-
selle de la Charnaye, insérée dans la Revue des Deux Mondes, eft l'expression la plus complète de cette phase -, 8c, vraisemblablement, s'il nous eût donné beaucoup de nouvelles comparables à celle-ci pour l'émotion 8c la vérité, ce n'eft pas au second rang, mais bien au premier, que nous aurions aujourd'hui à placer Edouard Ourliac. Mademoiselle de la Charnaye donne à regretter que, trop peu confiant en ses forces, il n'ait pas accordé plus de développements à ses récits; alors, nous aurions eu mieux qu'un romancier de chevalet. N'a-t-il pas voulu ou n'a-t-il pas pu? Son ambition était-elle uniquement de se créer une place isolée dans un genre où il avait l'espoir de devenir maître? S'il en fut ainsi, on ne lui refusera pas d'avoir atteint en partie son but; car de son vivant il fut le plus habile écrivain de nouvelles, à côté de Gozlan, 8c c'eft pourquoi sans doute il ne crut pas devoir être ingrat envers une spécialité à laquelle il devait sa fortune littéraire.
Cette période, la plus décisive pour son talent, 8c employée en outre aux réflexions les plus salutaires, aux retours les plus graves (il s'était mis à la lecture de MM. de Bonald8cde Maiftre), peut être regardée comme la plus heureuse de sa vie. Il gagnait son pain avec sa plume, il se sentait dans une excellente voie morale, il était
jeune. Bien qu'il n'eût pas trente ans, il se sentait déjà fatigué de la vie au jour le jour. On le conduisit dans la maison d'un chef de bureau au minifrère de la guerre; il plut; on le savait spirituel, on le maria. Ces choses se passaient en avril 1842.
Edouard Ourliac vit s'accroître son talent dans les deux années qui suivirent son mariage. Tout en cédant encore, par intervalles, aux sollicitations des directeurs de journaux qui lui demandaient, comme à M. Galland, quelquesuns de ces contes légers qu'il contait si bien, il accorda une part plus large à la veine.de sensibilité qu'il s'était ouverte. Brigitte &. les Garnaches, deux œuvres étendues &. dont nous parlerons plus tard, sont de cette époque.
On doit attribuer à cette recrudescence de travail le rapide développement d'une maladie des bronches qui se manifefta chez Edouard Ourliac. Cette maladie inspira de graves inquiétudes à ses amis.
Le mal d'Edouard Ourliac empirait de jour en jour. Il chercha un refuge dans la pratique de la religion catholique-, ce lut un nouveau sujet d'étonnement; il laissa s'étonner, &. toussant, crachant, amaigri, pâli, il prit le chemin qui monte à la rue des Polies, chez les Pères Jésuites. Là on le consola comme on put. Sur
ces entrefaites, Y Univers lui fît des propositions de collaboration qu'il accepta. On le vit alors publiquement &. courageusement brûler ce qu'il avait adoré, &. relever l'étendard des doctrines du dix-septième siècle. Il ne faudrait pas croire cependant qu'une fois acquis au catholicisme militant, il abdiquât ce que nous appellerons les côtés agressifs de son talent. Au contraire, il retira de cette volte-face une verve nouvelle, qu'il mit au service d'une guerre à outrance contre son ancien parti. Nous devons à la vérité de déclarer qu'il ne put s'y défendre d'une pointe de fanatisme; ses premières adorations pour Boileau reparurent, plus exclusives que jamais. D'un autre côté, il épousait ses nouvelles amitiés avec trop de similitude dans la façon d'écrire; il prenait la brutalité pour la vigueur. Heureusement pour lui, il ne continua pas la revue littéraire &L dramatique qu'il avait commencée dans Y Univers ; il revint à ses nouvelles, qu'il inclina dorénavant dans le sens de sa conversion, sans rien leur faire perdre pour cela de leur essence incorrigiblement comique. Ce fut pour le coup qu'il « retourna l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire, » mot de Balzac, qui définit Ouiiiac.
Pour mieux travailler, un matin, il fit un petit paquet &. s'en alla habiter une maisonnette dans
igO PORTRAITS APRES DECES
la Touraine. Il a daté de là plusieurs lettres charmantes; quelques-unes d'entre elles trahissent d'involontaires retours vers la vie mondaine :
« Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de diftance. J'ai visité avant-hier le château d'Azay, sur l'Indre. La vallée d'Azay eft celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes laides. C'eft une belle chose que Paris^ mais je n'en persifle pas moins à croire que nous ferions bien^ sur le retour, de nous en venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir ont bien leur mérite. J'ajouterai qiCily a ici de certains vins qui valent le Champagne. »
Cette lettre était adressée à un ami mondain. En voici une autre de la même époque à un ami religieux ; l'esprit en eft le même, il n'y a que le ton de changé — & le vin de supprimé.
« O mon cher ami! que nous pourrions vivre doucement quelque jour en pareil endroit & ensemble. Il ne me manque qu'un ami comme vous. C'eft la pensée de Dieu qui console & détache de tout, & nulle part elle ne peut être plus présente. J'ai trouvé quelques livres, de ceux que vous rfaime\ guère ; mais ils me servent. Je suis ramené aux pieds du bon Dieu par Jean-Jacques & le Vicaire savoyard... »
Nous nous imaginons qu'à cet endroit l'ami religieux a dû légèrement froncer le sourcil. Ourliac continue :
« J'ai vu une petite annonce des Contes. Sachez si le libraire eft content; mandez-moi aussi le peu que vous pourrez voir dans les journaux. J'attends surtout votre article... Je m'excuse de vous paraître si âpre à cette littérature. C'eft mon gagne-pain, & que sais-je encore toutes les bonnes raisons que pourrait me souffler la vanité de mon métier misérable & tant aimé! Il faut la mettre un peu en dehors, de peur qu'elle ne nous dévore en dedans. Laissez-moi donc être un peu ridicule. Je ne le suis aux yeux de personne autant qu'aux miens propres. Je ne me lasse point d'admirer ceci : on écrit une misère qui n'eft rien, qui ne vaut rien, on n'en eft pas content, on le dit, on le pense, mais l'on s'en inquiète, & l'on veut qu'elle soit approuvée, comme si le public était obligé d'être plus sot que vous. J'ai beau gratter la plaie, je doute qu'on la guérisse... »
C'eft bien dit, c'eft simple, c'eft touchant. Il parlait de ses Contes du Bocage, qui venaient alors de paraître. Ce livre força en quelque sorte le succès par les sentiments élevés qui y dominent. Il le fît suivre de Nouvelles diverses; mais ce recueil qui, par sa forme enjouée, s'adressait plus directement à la foule, n'y arriva cependant point. Personne n'en parla dans la presse;
il prit son parti de cette petite vengeance Se s'arrangea pour que son exiltence littéraire n'en souffrît pas trop. Malgré ses douleurs de toute espèce, malgré la mort de sa mère, sa meilleure amie Se la confidente de tous ses chagrins, — bon cœur de femme du peuple, esprit clairvoyant Se droit, — il redoubla d'activité Se fournit de toutes mains aux journaux. Il fut héroïque à ce moment-là, Se l'on a pu dire de lui avec juftesse : « Il travaillait avec ardeur, plus encore pour se diftraire que pour subvenir aux nécessités assez lourdes de sa vie •, plus encore pour se plaindre que pour se diftraire; plus encore pour produire & pour obéir à l'impétueux inftincr. de sa vocation, que pour se plaindre. »
Les médecins ne savaient trop où l'envoyer. De Tours il alla au Mans; toute ville lui convenait, pourvu que ce ne fût pas Paris. Au fait, l'auteur des Na^arille devait aller au Mans, la ville de Ragotin, de la Rancune, de mademoiselle de l'Etoile, de tous ces types, amis 8c parents des siens. Mais qu'il était loin du Roman comique à l'heure où nous parlons !
« Me voilà établi,, comme un vieux de province^ dans un grand fauteuil,, derrière un carreau tranquille. Je bois trois pintes de lait par jour; j'habite une rue où il n'eft passé depuis ce matin qu'un homme en paletot bleu, qui semblait s'être trompé
de route. Je demeure chez un professeur de l'Université, M. P., qui professe la quatrième au collège; mais noies nous sommes montré nos chapelets, &, le soir, j'entendais les petits enfants qui récitaient en cadence : Mn, mn, mn, Ora pro nobis ; mn, mn, mn, mn, Ora pro nobis, etc.; je me suis endormi là-dessus. »
Toute cette lettre eft des plus singulières, elle peint à la fois l'état de son âme & l'état de son esprit ; il y parle d'épreuves à renvoyer à M. Hetzel & à la Revue de Paris; il a dîné avec l'évêque, un aimable cv admirable homme, dit-il, qui Ta conftamment appelé d'Ourillac ou d'Houriaque. Puis, le vieux caractère reprend le dessus, Se voici les farces qui arrivent : il annonce qu'on va éclairer la campagne aux bougies, spécialité du Mans. Et finalement : « En somme, je ne vais pas mieux; je ne souffre point, ma poitrine elt bonne, nulle oppression-, mais je tousse, je crache, je suis faible; rien n'y fait. »
Une autre fois on comprendra que nous le laissions raconter lui-même ses années d'adieu) il écrivait à M. Louis Yeuillot, toujours de la ville du Mans :
« Je voudrais pouvoir vous dire que je vais mieux, je voudrais le croire, je le dis souvent; mais je voudrais que ce mieux finît, car il m'assomme; mes crachements & mes enrouements ne me lâchent
pas. Dix paroles détraquent mon appareil... Savezvous que je suis tout voisin des Visitandines? Ces bonnes sœurs m'ont accablé de prévenances & de confitures. Elle ont un sirop pectoral infaillible qu'on finira par me faire prendre, quoique je ne croie à aucun sirop, à aucune eau, à aucune tisane, mais seulement au bon régime & à la grâce de Dieu... Que vous dirai-je encore de ce benoît pays? que j'y prends la mesure d'une retraite, sinon d'une bière. »
De ville en ville, il se traîna de la sorte jusqu'en Italie \ il passa l'hiver de 1 846 à Pise, mais il était condamné, il le savait, Se il s'en revint. Dans les rues de Paris, on vit alors passer l'ombre d'Edouard Ourliac : un corps fiévreux, une voix éteinte. Quoique marié, il ne vivait plus qu'avec son père, un vieillard de soixante-dix ans; pour le faire vivre, il accepta une petite place dans les bureaux de la marine, car il commençait à manquer de force pour le métier littéraire. Il s'était limité à deux feuilletons par mois. Miséricorde! nous avons à peine le courage de continuer. Dans ce bureau de la marine, Edouard Ourliac restait quelquefois des heures entières sans pouvoir lever le bras. Il employa sa dernière énergie à réconcilier son père avec Dieu -, grâce à ses exhortations, le vieillard, quelques jours avant sa mort, fit sa première communion. Alors, dégagé de tous devoirs envers les autres hommes, Our-
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liac alla demander un refuge à la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet, où il expira saintement le 3 i juillet 1848.
Chacune des phases de la vie d'Edouard Ourliac a son reflet dans sa littérature. En cela, il possède un mérite de sincérité qui fait sa force principale. Nous ne reviendrons pas sur ses diverses aptitudes : nous les avons indiquées, sinon appréciées, à leur moment &. dans leurs • manifeftations les plus importantes -, nous préférons aller tout de suite &. tout droit vers le point où paraît se déterminer sa supériorité réelle. Ce point, c'eft l'étude de la vie intime en province. Là, ce qu'on a pu quelquefois reprocher d'étroit à son esprit s'ajufte &. demeure harmonieusement encadré. Il a le caquet du faubourg, la connaissance des petites choses bourgeoises, la malice du clerc, 8c mieux qu'ailleurs cette espèce de comique qui s'attache à des personnes véritablement à plaindre, ou qui ressort d'événements fâcheux. Dans cette série, les Garnaches tiennent, à notre avis, la place d'honneur; le héros eft ce même Nazarille, dans lequel Edouard Ourliac nous semble s'être personnifié bien plus visiblement que dans La Reynie. Il y a là des figures allongées, d'antiques maisons, de
grandes armoires, des parties de campagne, des sérénades, qui sont décrites d'une souveraine façon. Brigitte, avec plus de sensibilité &. de vraie morale, appartient au même syftème •, mais le relief y eft moins puissant &. le début a de la lenteur. Dans le volume des Nouvelles diverses, nous signalerons V Ingénieux Thibault, chefd'œuvre de cinquante pages.
Oh nous accuserait d'injuftice si nous allions oublier, entre tant de productions, la Physiologie de l'écolier, le plus petit de ses livres &L le plus grand de ses succès peut-être, du moins le plus una- • nime \). Nous sommes convaincu qu'un libraire ne perdrait ni sa peine ni son argent à le réimprimer. Nous croyons également qu'il y aurait les éléments d'un succès en rassemblant les épisodes de l'odyssée de Nazarille, éparpillée dansla Revue de Paris &. dans Y Artijîe. Ce Nazarille ne marche jamais sans un acolyte fort amusant, aussi lui, nommé Pelloquin. C'eft encore un des traits
(i) C'était la mode des physiolqgies, en 1841. Nous relevons sur le Journal de l'imprimerie & de la librairie, à cette date, les physiologies : — du Rat d'église, du Prédefliné, du Franc-Maçon, du Chicard, du Prêtre, du Séducteur, du Macaire des Macaires, du Bas-Bleu, du Troupier, du Député, du Débardeur, de la Femme la plus malheureuse du monde, du Poëte, du Chasseur, du Bourgeois, du Provincial, du Célibataire, de la Grisette, etc.; — du Gant, du Parapluie, de l'Argent, du Soleil, du Parterre, du Jour de l'an, du Recensement, des Champs Elysées, etc. — O folie I
EDOUARD OURLIAC IQJ
caractériftiques d'Edouard Ourliac que cette préoccupation du grotesque dans les noms : de là les personnages de Lafrimbolle, de Paillenlœil, de Croquoie, de Parpignolle, de Larlèche, de Montgazon, de Ledrôle, etc., etc. Une des aventures de Nazarille a pour titre : le Souverain de Ka\akaba; elle fut, lors de son apparition, l'objet de critiques assez dures, car elle agitait à la fois des queftions philosophiques, politiques &. religieuses. On y voit Nazarille débarquant sur une terre sauvage, &. proclamé roi par- les naturels sous le nom de Las-Sou-Po- Chou. Des parallèles entre l'état de nature & l'extrême civilisation découlent de ce thème, joyeusement abordé. Les réclamations furent telles que, dans la dernière livraison du Souverain de Ka\akaba, Edouard Ourliac se crut obligé d'ouvrir une parenthèse au milieu de son récit :
« Je vous entends, baudets soucieux. — Quoi ! c'eft lui qui écrit cela! peccaïré! Il a tant d'esprit d'ordinaire. Combien c'eft regrettable , j'en suis tout contrifté; hi han! hi han! — Encore un coup, merci! Mais quoi, mes frères, quand des milliers de faquins inondent la France de leurs inepties; quand les cochers ivres ne daignent plus charbonner les murs, puisqu'ils ont sous la main le papier des gazettes; quand nous voyons en plein soleil les trésors de génie, d'esprit & d'invention, que l'af-
freux despotisme tenait jadis sous clef) quand la sottise humaine a rompu ses écluses & déborde majeftueusement sur le monde, je ne pourrai point, moi chétif, vider en un coin mon petit pot noir! Votre égout, dites-moi, en sentira-t-il plus mauvais ? etc., etc. »
Quoi qu'il en soit, nous sommes forcé de convenir que le Souverain de Kar^akaba n'cft pas une des œuvres cTOurliac qui nous plaisent le plus; le pafliche y déborde à toutes les pages : partielles de Cervantes, paftiche de Swift 8c de Foe -, la gouaillerie y eft poussée jusqu'à une gaminerie souvent intolérable.
Le Collier de setjains eft une de ses bonnes hiftoires; il y a encore un peu de La Reynie dans son personnage de Loisel, jeune homme fantasque 8c pauvre, issu d'une honnête famille du Roussillon, spirituel, mais facile à entraîner, sans exactitude, rêveur, &. ne s'obftinant qu'à des riens. Loisel fait le diable à quatre pour offrir à celle qu'il aime un collier de sequins, tel qu'elle en a vu un sur les épaules d'une demoiselle du monde ; &., à bout de moyens, il finit par le voler.
Nous sommes plus sévère que M. de Balzac, lorsqu'il affirme que la prose d'Ourliac eft suffisante. Nous la trouvons, nous, négligée à l'excès, ne tenant aucun compte des répétitions de
mots; Se cela nous étonne d'autant plus, qu'il ne laissait passer aucune occasion d'afficher ses sympathies pour les littérateurs du dix-septième siècle, pour Racine, pour La Bruyère, pour Fénelon. Ce n'était pas cependant de la sorte qu'écrivaient ces maîtres du ftyle français : la correction, le scrupule &. le perpétuel souci de l'éloquence, voilà ce qui frappe d'abord dans leurs ouvrages; d'où vient que cela n'a pas frappé Edouard Ourliac? Nous savons bien que, par son affectation de simplicité, il a voulu réagir contre les adorateurs exclusifs de la forme ; mais, à son tour, il a été excessif, comme la plupart des réactionnaires, Se il a franchi l'espace qui sépare la simplicité de l'insouciance absolue. Quelquefois il eft réellement trop bonhomme dans son ftyle ; passe encore quand il place un récit dans la bouche d'une personne du peuple ; mais quand c'eft lui-même qui raconte, il perd beaucoup de cette autorité que doit toujours garder un narrateur. Telle eft pourtant la force du fait Se du sentiment, que ses nouvelles, bien que dépourvues de cette fleur de littérature qui eft depuis plusieurs siècles notre genre de supériorité, se lisent avec un intérêt soutenu.
Sous ce rapport, il serait possible de le considérer comme le précurseur de l'école de la réalité, qui cherche à s'imposer depuis quelque temps.
A l'inftar des écrivains réaliftes, Ourliac réduit la description aux proportions les plus ftri<5tes & les plus naïves; il supprime presque le portrait ou il Penchasse au milieu d'un incident, Se ce lui eft affaire d'une ligne ou deux.
Ce n'elt que dans le paftiche que son ftyle acquiert de la preftesse 8c de la lumière ; prenons pour modèle le début d'Aurore & Point-du- Jour, légende de corps-de-garde :
a Le régiment du roi était alors en garnison à Nancy, en Lorraine, la plus jolie ville de France, alignée' comme un bataillon sous les armes, de bon séjour & d'agréable vie au soldat, sinon que le vin y eft un peu cher. Et, de même que les grenadiers de ce régiment l'emportaient sur toute l'armée, le plus fier, le plus beau, le plus glorieux de ces grenadiers était Desœillets, dit l'Aurore, grand garçon du Languedoc, tenant bien du cru, hardi comme un page, brave comme un sabre, menteur comme un arracheur de dents, bel esprit, dansant bien, jouant du fifre, prévôt d'armes, tirant l'espadon, la pointe, la contre-pointe, faisant des contes à tenir un corps-de-garde éveillé toute la nuit, & en état de chanter chansons, marches, romances & complaintes d'ici à demain, sans chanter la même. »
Nous ne croyons pas qu'il soit possible de tirer un enseignement quelconque de l'exiflence &. de l'oeuvre d'Edouard Ourliac. Où le malheur passe, si précoce Su si brutal, l'analyse perd la
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moitié de ses droits. On ne commence guère à savoir vivre &. à savoir penser qu'à l'âge où il efl mort. La morale & la critique seraient donc mal venues à s'armer de rigueurs élevées vis-àvis de lui. Quelle logique demander à une carrière sitôt brisée? Fallait-il voir dans les amertumes & dans les souffrances de ses derniers jours l'expiation d'une jeunesse qui avait éveillé autour d'elle tant d'éclats de rire? nous ne le croyons pas. Fallait-il rattacher au charmant Se délicat faisceau de ses nouvelles un corps de doctrines antiphilosophiques, &. ériger en système ce qui ne fut chez lui que boutade passagère? ce n'en était guère la peine. Son aimable frivolité sur ce terrain nous a souvent rendu la tâche facile, &. nous a permis d'éviter ces hautes &. graves queftions pour lesquelles nous ne nous sentons nous-même ni assez mûr ni assez préparé.
Le seul bût que nous nous sommes proposé en commençant, &. que nous nous eftimerions heureux d'avoir atteint, c'eft de ramener un inftant l'attention du public vers les œuvres d'un jeune homme à qui sa trop courte exiftence n'a permis d'avoir que du talent, du bon sens, de la passion &. de l'esprit.