‹ Portraits après décèsChapitre 8 sur 11 · ANTENOR JOLY 2 I D · texte numérisé non relu

ANTENOR JOLY 2 I D

Pour peu qu'Anténor Joly conservât toutes les lettres qu'il recevait, son frère, à qui la collection en efl échue, y a dû trouver les vrais mémoires littéraires & secrets de notre temps; car il n'y a pas dans Paris un homme important ou simplement intelligent avec qui il n'ait échangé quelques lignes. C'était le véritable faiseur, celui-là, &. c'était surtout un faiseur d'hommes. J'ignore quels ont été ses procédés avec mes confrères ; avec moi, ils ont toujours été loyaux &. charmants. Peut-être était-il un peu brusque : cela provenait de sa surdité.

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Je suis heureux que ce livre me fournisse l'occasion de rassembler quelques notes sur un homme dont j'aimais le cœur autant que le talent, &. à côté de qui j'ai vécu pendant une huitaine d'années, rapprochés par une certaine conformité d'humeur & quelquefois aussi par les mêmes études. Jusqu'à présent, mû par un sentiment de douloureuse discrétion, j'avais fait taire mes souvenirs; aujourd'hui il m'eft permis de les évoquer^ de les grouper. Les cendres sont refroidies, la psychologie réclame ses droits.

C'eft en 1846, dans les bureaux ào.1 Artijîe^ que je connus Gérard de Nerval. Il y avait quelques mois seulement que je venais d'arriver à

Paris. Ce nom élégant, ces œuvres délicates, cette folie même dont le feuilleton de Janin m'avait apporté l'écho jusqu'au fond de la province, tout cela m'annonçait quelque jeune cavalier myftérieux- & pâle. Il me fallut rabattre un peu de mon idéal, ou du moins le modifier. Gérard de Nerval, modefte jusqu'à l'humilité, vêtu d'une redingote longue &. à petits boutons, la vue basse, les cheveux rares, me rappelait assez les professeurs des collèges départementaux. Plus tard seulement je me rendis compte de ce mélange de finesse &. de bonté qui était le cara&ère dominant de sa physionomie, &. qui était aussi le caractère de son talent. Jeune homme, il avait été charmant, me dit-on*, ses cheveux blonds bouclaient.

Avec ce respect, traditionnel % des débutants pour les célébrités & même pour les demicélébrités, j'étudiai pendant quelque temps Gérard de Nerval sans oser lui adresser la parole. Enfin un jour, sa timidité enhardissant la mienne, — il n'y avait que nous deux dans le salon du journal, — j'eus l'audace de l'inviter à dîner. Nous allâmes au reflaurant. Je ne me lassai pas de l'entendre; il aimait à causer, mais à ses heures &. à ses aises; un peu prolixe, amoureux des détails infinitésimaux, il avait dans la voix une lenteur &. un chant aux-

quels on se laissait agréablement accoutumer. Après le diner, — qui avait été très-ordinaire,

— Gérard me prit sous le bras, Se je commençai avec lui, dans Paris, une de ces promenades qu'il affectionnait tant. Il me fit faire une lieue pour aller boire de la bière sous une tonnelle de la barrière du Trône, nVaffirmant que ce n'était que là qu'on en buvait de bonne. Elle était servie dans des cruchons particuliers Se apportée par deux demoiselles dont les cheveux abondants Se roux faisaient l'admiration de Gérard de Nerval. Admiration toute paisible Se extatique.

— En revenant, il voulut que nous abrégeassions le chemin par une ftation au Petit Pot de la Porte Saint-Martin, où Ton prend des raisins de Malaga confits dans le sucre Se l'alcool. Il mettait un amour-propre enfantin Se une ardeur très-grande à la recherche de ces spécialités parisiennes; il savait où Ton débite la meilleure eau-de-vie de Dantzick, où l'on vend au verre la blanquette de Limoux. Cet épicier qui eft à côté de la Comédie-Française, au coin de la rue Montpensier, tient toujours chaud un excellent punch au thé. On ne peut savourer de délicieux chocolat qu'au carreau des halles, à deux heures du matin, dans un café où dormen.t des maraîchers Se des paysannes encapuchonnées. — Ainsi me disait Gérard de Nerval.

Ce n'était cependant pas un buveur, surtout dans P acception brutale du mot. Il entrait beaucoup plus de littérature que d'autre chose dans cet amour du cabaret Se des mœurs de la rue. C'était l'influence d'Hoffmann, le ressouvenir des Porcherons, la lecture de Rétif de la Bretonne. Comme tous les promoteurs de la Renaissance de i83o, Gérard de Nerval voyait avec les yeux des peintres -, il aimait lès intérieurs populaires pour leurs couleurs étranges Se leur énergique harmonie. C'était Jean Steen.

En ce temps-là, Gérard de Nerval travaillait beaucoup. Il revenait d'Orient, il écrivait son voyage ; il rendait compte des premières représentations dans l'Arti/le, Se parfois il remplaçait Théophile Gautier à la Presse. Je me souviens d'un très-joli Su très-savant feuilleton, signé de lui, sur les Indiens O-jib-be-was, Se dans lequel il développait le syftème de Joseph de Maiftre, qui veut que les sauvages ne soient nullement des hommes primitifs, mais au contraire les représentants d'une civilisation dégradée Se abolie. C'étaient de telles queftions qui séduisaient Gérard de Nerval.

Je puis affirmer qu'il était alors parfaitement sain d'esprit, heureux de vivre Se d'exercer sa profession, qu'il aimait par-dessus tout. C'eft à cette époque, M. de Rémusat étant au minis-

tère, qu'il fut queftion de lui pour la croix d'honneur. Gérard n'y avait jamais pensé, il fut embarrassé &. demanda à réfléchir; il se dit que le ruban allait l'entraîner dans des frais de costume, l'obliger à reftreindre ses pérégrinations nocturnes. Je crois aussi qu'il se regardait un peu comme républicain. L'affaire en refta là.

La Révolution de 1848 ne le surprit pas, mais elle le trouva sans argent. Au mois de juillet, Alphonse Karr fonda le Journal; il y appela Gérard de Nerval, qui fut invefli des fonctions de secrétaire de la réda&ion. Le Journal se vendait un sou -, il ne dura guère. — Gérard se retourna vers le théâtre; il signa du pseudonyme de Bosquillon une parade représentée à l'Odéon, la Nuit blanche. C'était un tableau de la cour de l'empereur Soulouque; on y voyait paraître un Basile tout blanc. Longtemps retardée par des obllacles de plusieurs natures, &. défendue après quelques représentations, la Nuit blanche n'était qu'un fragment d'une grande revue embrassant les cinq parties du monde, &. commandée par le directeur de l'Odéon à Gérard de Nerval, Méry &. Paul Bocage. La pièce avait été faite, refaite, abandonnée. Bref, on n'en avait sauvé que l'acle de la cour d'Haïti, — où, par parenthèse, Lambert Thibouft, alors comédien, jouait

un bout de rôle avec infiniment de verve. Gérard de Nerval demeurait au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, dans une maison habitée par les demoiselles Brohan. Il avait le spectacle de la place du Musée, occupée, comme on se le rappelle, par des brocanteurs 8c des marchands d'oiseaux. Combien Gérard devait se plaire dans un pareil lieu ! Tous les matins il descendait sur la place 8t y passait des heures entières ; il s'était pris surtout d'un véritable attachement pour un remarquable kakatoès, plein de grandesse 8c d'éclat, attaché par une chaîne de cuivre à son juchoir. Au milieu du groupe de militaires 8c d'enfants qui ne cessaient de l'environner, ce kakatoès gardait la gravité d'un magiftrat irréprochable ; mais faisait-on mine de l'agacer, il se hérissait, poussait un cri aigre, battait des ailes, 8c roulait sa langue épaisse dans son bec entr'ouvert. Il n'était accessible que pour Gérard de Nerval qui, rempli de façons aimables 8c d'attentions délicates, ne manquait jamais de venir chaque matin partager avec lui une demi-livre de cerises qu'il apportait dans son mouchoir. Quand les cerises étaient mangées, le kakatoès, pour manifefter sa reconnaissance, se suspendait par le bec à l'un des bâtons 8c se balançait longtemps dans cette posture acrobatique, ou bien il mordillait le doigt

de Gérard, ou il posait la patte sur son collet d'habit. Heureux kakatoès ! heureux Gérard !

Cette félicité innocente eut cependant une fin, comme toutes les félicités. Un matin, Gérard de Nerval, arrivant avec ses cerises, ne trouva plus le kakatoès- il apprit qu'un étranger l'avait acheté très-cher. Cette nouvelle le pétrifia : il s'était habitué à considérer l'oiseau comme son bien, comme sa propriété ; il ne pouvait concevoir qu'on l'en eût séparé.

— Que ne l'achetiez-vous ? lui dit le marchand.

— Ah ! répondit Gérard, cela n'aurait plus été la même chose !

Fouillant une fois dans mon humble bibliothèque, Gérard poussa un cri de joie. Il venait de s'emparer d'un livre intitulé : Les Aventures du douleur Faufl & sa descente aux Enfers, traduction de l'allemand, avec figures. Il y avait plus de trente ans que Gérard de Nerval cherchait ce livre ; c'était pour lui un souvenir &. un désir d'enfance. La première fois qu'il l'avait vu, c'était sur les rayons en plein air d'un étalagifte du boulevard Beaumarchais \ les figures l'avaient attiré par leur étrangeté : l'une d'elles représentait un Léviathan énorme, les cheveux chassés par le vent, les yeux &. la bouche vomissant des flammes, habillé du refte comme un

bourgeois, c'eft-à-dire en juftaucorps &. en culotte courte, chaussé de gros souliers. Ce Léviathan tenait du bout des doigts, entre l'index 8c le pouce, la dépouille humaine de Fauft, ployé en deux, mort. — Gérard de Nerval, alors écolier, avait marchandé le livre; mais le bouquiniste, petit vieillard aussi étrange que son livre, avait demandé un prix exorbitant, quinze ou vingt francs, je crois. Gérard s'étonna 8c soupira, comprenant qu'il devait y renoncer.

Mais la fatalité le ramenait presque tous les jours devant ce Fanjî inconnu; il en avait lu quelques pages, il voulait lire tout. Le bouquinifte inquiet mit le livre dans une vitrine qui fermait à clef. Alors Gérard se détermina à amasser sur ses économies la somme indispensable; mais lorsqu'au bout de quinze jours il reprit le chemin du boulevard Beaumarchais, l'étalage 8c l'étalagifte avaient disparu. Il repassa le lendemain, même absence. Il s'informa de la demeure du vieux libraire, on l'envoya à la rotonde du Temple ; là, après avoir visité plusieurs galetas, il finit par apprendre que le bouquinifte était mort subitement; les livres avaient été envoyés à l'hôtel Bullion 8c vendus par lots.

Depuis lors, Gérard de Nerval n'avait jamais complètement oublié les Aventures du docleur Fauft 8c le Léviathan en pourpoint allemand;

parmi les nombreux Fauft qui ont précédé Se suivi le type définitif de Goethe, celui-là lui tenait particulièrement au coeur. C'était un Fauft marié, père de famille, voyageur.* C'était aussi un Fauft politique. Nous en reparlerons tout à l'heure. En retrouvant ce livre chez moi, Gérard assouvissait un de ces premiers désirs, un de ces .désirs d'adolescent, les plus impérieux de tous ; on comprend sa joie. Il me demanda la permission de l'emporter; je fis mieux, le lui donnai, &. c'eft avec les Aventures du douleur Faujl & sa descente aux Enfers qu'il écrivit peu de temps après% son drame de V Imagier de Harlem.

Dans VImagier de Harlem ou la Découverte de l Imprimerie , drame légendaire en cinq actes &. en dix tableaux, Gérard de Nerval a subftitué Laurent Cofter au docteur Fauft. Ce point de départ excepté, la fable eft la même que dans le bouquin du boulevard Beaumarchais. Le diable conduit successivement Laurent Cofter à la cour de l'archiduc Frédéric III, en France chez Louis XI, en Italie chez les Borgia. Les lamentations de sa femme 8c de ses enfants suivent Cofter dans ses pérégrinations, comme elles suivent Fauft dans les siennes. Gérard de Nerval, dont la métempsycose &. l'illuminisme se partageaient continuellement l'imagination, n'a-

vait ajouté qu'un personnage, incompréhensible, il eft vrai : c'était Aspasie, la courtisane Aspasie, qui s'incarnait à son tour dans la dame de Beaujeu, dans Impéria, &. enfin dans une Muse.- Ce drame, d'une contexture bizarre, bâti sur cette idée : le diable s'emparant de l'imprimerie &. en faisant une de ses armes, écrit tantôt en vers &. tantôt en prose, appelant à son aide les pompes de la danse &. du chant, ce drame, qui n'eut d'ailleurs qu'un succès d'étonnement, accusait trois collaborations bien tranchées : celle de M. Méry, celle de M. Bernard Lopez &L celle du directeur du théâtre qui le fit représenter, M. Marc Fournier.

Le Faufl dont Gérard de Nerval s'eft inspiré eft connu en Allemagne sous la désignation de Faujî de Klinger* il fut publié vers 1792, 8c obtint un succès de plusieurs éditions. Malgré l'époque favorable aux licences écrites, Maximilien Klinger crut devoir garder l'anonyme-,

comme tous les Allemands spirituels, il était tombé à bras raccourci sur l'Allemagne, principalement sur les souverains &. le clergé. Son livre est moins un roman qu'un pamphlet corrosif, un tableau de l'Europe à vol de démon. Une première traduction française en parut six ans après, à Amilerdam, avec six gravures 8c un portrait de Fauft en médaillon sur le titre. Les traducteurs (MM. de Saur &. Saint-Geniès) gardèrent d'abord l'anonyme, comme l'auteur -, leur version, reproduite plusieurs fois à Paris 8c à Reims, semble être un mot à mot ; elle eft précieuse à cet égard.

Les Aventures du doâeur Fauji & sa descente aux enfers forment deux volumes in- 12, 8c comprennent cinq livres, divisés eux-mêmes en petits chapitres. Nous allons essayer d'en donner une analyse, qui mettra en évidence les points de rapprochement avec les situations principales de V Imagier de Harlem. Dans le premier livre, le docteur Fauft se rend de Mayence à Francfort avec le dessein de vendre au conseil de cette ville une Bible latine imprimée par lui. Il en demande deux cents ducats. Par malheur, on a acheté quelques semaines auparavant cinq foudres de vieux vin du Rhin, 8c sa requête refle sans effet. G'eft vainement qu'il s'adresse aux échevins, au maire, aux se-

nateurs &. à l'orgueilleux conseiller du corps de métier de saint Crépin. Fauft, le cœur gonflé d'amertume, revient chez lui Se se décide à tracer le cercle terrible qui va" le séparer à jamais de Dieu. Au moment où il étend le bras, une figure confuse lui apparaît & lui crie : « Fauft ! Fauft!

« Faust. — Qui es-tu, pour venir m'interrompre dans mon audacieux ouvrage?

« La Figure. — Je suis le génie de l'humanité, &. je veux te sauver, s'il eft possible encore.

« Faust. — Que peux-tu me donner pour apaiser la soif de la science &. mon penchant invincible pour la jouissance &. la liberté?

« La Figure. — L'humilité, la résignation dans les souffrances, la modération, le noble sentiment de toi-même, une mort douce &. la lumière après cette vie.

« Faust. — Disparais, fantôme! Je te reconnais aux ruses avec lesquelles tu trompes les misérables. Va faire tes momeries devant le mendiant, l'esclave, le moine; adresse-toi à ceux qui ont enchaîné leurs âmes, à ceux qui ont renoncé à eux-mêmes pour échapper aux griffes du désespoir. Mes forces veulent de l'espace : que celui qui me les a données réponde d'elles! »

Ayant dit, Fauft. se précipite au milieu du cercle &. prononce la formule magique. La porte s'ouvre, livrant passage à un personnage majestueux : c'eft Léviathan, un des princes de l'enfer. Fauft s'irrite de cette forme : « Suis-je donc condamné à trouver l'homme partout? » murmure-t-il. Ensuite il ordonne à Léviathan de lui dévoiler le principe de toutes les choses, de mettre à nu devant lui les ressorts du monde physique &. du monde moral, enfin de lui faire connaître l'essence du Très-Haut. « Insatiable ! dit le démon ; sache donc que depuis que nous sommes exterminés, nous avons perdu l'idée de ces secrets céleftes, & même oublié la langue dans laquelle ils s'expriment. » Bref, supplié ou menacé, Léviathan ne consent qu'à promener le docteur Fauft à travers l'univers. Son pouvoir eft borné là. « Je prends un grand homme par la main, Se je suis fier d'être son serviteur, » ditil. Ce respect du diable pour le génie eft un des traits caractériftiques &. louables de l'ouvrage.

En guise d'intermède, on assifte à un banquet donné dans l'enfer par Satan pour célébrer la découverte de l'imprimerie. Il s'agit d'un repas d'âmes fraîchement arrivées le matin : âmes de conquérants, de philosophes, de visirs. Les marmitons les font cuire ou rôtir en les arrosant avec des coulis combuftibles. Les vins deviennent

l'objet de soins tout particuliers ; certaines bouteilles sont remplies avec les pleurs des collatéraux, des médecins & des veuves; les flacons d'entremets contiennent les larmes précieuses des jeunes filles auxquelles la misère eft venue passer autour du corps la ceinture dorée. Pour Satan &. ses intimes, il y a, dans des coupes à part, un plus noble & surtout un plus rare breuvage : ce sont des larmes de rois &. de miniftres. Après avoir dressé les tables, les cabaretiers du noir séjour se rendent au marais des damnés, en chassent les âmes brûlantes, Se les font voler au plafond de la salle pour éclairer le banquet. Tous les diables saisis d'allégresse élèvent leurs verres en répétant à plusieurs reprises : « — Vive Faufl! Vive l'empoisonneur des fils de la poussière ! »

L'horrible &. l'ingénieux se mêlent dans ce chapitre, qui se termine par un ballet allégorique tout à fait dans le goût allemand. On voit le Crime danser avec l'Orgueil, pendant que l'Imagination joue de la flûte ; puis c'eft un menuet dont la Flatterie dessine les figures; l'Impofture donne du cor de chasse. Survient la Discorde qui se jette entre les groupes. « La Théologie, s'apercevant que tous embrassaient avec ardeur la voluptueuse Poésie, brûla par derrière, avec sa torche enflammée, l'idolâtrée déesse de la

rime. Celle-ci poussa des hurlements effroyables; le Charlatanisme s'avança pour panser la blessure; mais l'Hiftoire eut pitié d'elle, &. lui appliqua sur la partie lésée une feuille encore humide d'un roman sentimental. La Politique finit par les atteler tous à son char &. les emmena en triomphe. »

Les livres deuxième 8c troisième sont consacrés aux récits des excursions de Faufl 8c du prince Léviathan par toute l'Allemagne : ils tentent les évêques, les ermites, les religieuses; ils corrompent les juges 8c les bourgmeftres. Et la corruption a toujours raison; 8c la tentation ne rencontre que des âmes sans résiftance. Faufl détourne la tête avec triftesse. — « Ramène-moi à Mayence! » dit-il au diable. Dans sa nouvelle fortune, Fauft avait oublié sa famille ; il la retrouve affamée 8c en haillons; ses enfants tâtent ses poches avec avidité pour y chercher du pain ; son vieux père s'approche, les genoux tremblants.; sa femme sanglote en l'entourant de ses bras amaigris. Fauft, ému, tire un sac plein d'or, 8c le jette sur la table. A cette vue, la joie renaît sur les physionomies; seul, le vieillard hoche la tête 8c soupire :

« Le vieux Faust. — Mon fils, refte dans ton pays 8c nourris-toi honnêtement, dit l'Ecriture.

« Faust. — Et meurs de faim, sans que personne ait pitié de toi, dit l'Expérience. »

Fauft repart. Il veut visiter la France, alors gouvernée par Louis XI -, dès son arrivée, il assifte à la double mort du duc de Berry &. de sa maîtresse, occasionnée par une pêche empoisonnée, envoi du roi très-chrétien. A Paris, il se heurte à Téchafaud de Nemours; dans le château de Plessis, il n'échappe qu'avec peine au lacet de Triftan ; les prisonniers de la galerie des cages de fer le poursuivent de leurs prières 8c de leurs cris. — « Eh quoi ! s'écrie Fauft avec ftupeur, c'eft par un squelette vêtu de pourpre que les nerveux habitants des Gaules se laissent égorger! Qui comprend quelque chose à cela? Tout ce que je vois, tout ce que je sens en moi &. hors de moi n'eft qu'un tissu de contradictions. Des idées affreuses errent dans mon cerveau, & souvent il me semble que le monde moral n'eft régi que par une espèce de tyran, pareil à ce malheureux! »

Le diable sourit, &. tous deux vont en Angleterre. Ils aperçoivent sur les degrés du trône une sorte de monftre, bossu, tordu, sanglant, hautain; ils reconnaissent en lui le protecteur du royaume, le duc de Glocefter, qui sera bientôt Richard III; ils pénètrent à la Tour &. sont témoins de l'assassinat du jeune roi légitime &

de son frère, qu'on enterre sous une dalle de cachot. Jamais Fauft n'avait vu commettre de tels crimes avec autant de sang-froid-, il n'en veut pas voir davantage. Sur le point de s'embarquer, Léviathan lui dit avec une adorable insouciance : — « Au refte, en enfer, on ne fait pas grand cas de ces triftes insulaires, qui suceraient la moelle de tous les cadavres peftiférés du globe, s'ils croyaient trouver de l'or dans leurs os. Ce peuple, qui méprise les autres nations, se joue de tout ce que tu nommes sentiment, ne conclut aucun traité que dans l'intention de le rompre dès qu'il y a un terrain à gagner. Si les habitants de la terre ferme savaient se passer de sucre & de café, les enfants de la vaine Albion redeviendraient ce qu'ils étaient lorsque Jules César, Canut, roi de Danemark, &. Guillaume de Normandie s'amusèrent successivement à y faire une descente. »

Le vent les pousse en Espagne. Un auto-da-fé a rassemblé sur une grande place des cavaliers en habits magnifiques & des femmes éclatantes de beauté 8c de sourires. Là, Fatfft entend le fameux inquisiteur Torquemada se vanter auprès d'Isabelle &. de Ferdinand de ce que le tribunal a jusqu'à présent fait le procès à quatrevingt mille personnes, 8c immolé dans les flammes six mille hérétiques. Fauft commence à

croire que toutes ces horreurs appartiennent essentiellement à la nature de l'homme, qui, en sa qualité d'animal, doit ou déchirer ses semblables ou être déchiré par eux. Il enveloppe sa figure dans son manteau, qu'il baigne de larmes.

D'autres scènes non moins atroces l'attendent cependant en Italie. A Milan, c'eft le meurtre du duc Galéas Sforce, dans la cathédrale; à Florence, c'eft l'assassinat du neveu du grand Corne, ordonné par l'archevêque Salviati. Enfin Fauft & Léviathan mettent le pied dans Rome. Le cadre s'agrandit. Un livre entier dépeint la ville éternelle, courbée sous l'effroyable & somptueuse domination d'Alexandre VI.

Après avoir satisfait à la coutume du baise ment de la mule papale, — Léviathan s'exécute sans trop faire la grimace, — ils sont reçus dans les petits appartements du Vatican, où une représentation de la Mandragore y de Machiavel, a été organisée. Ils lient connaissance avec Lucrèce Borgia, qu'accompagnent ses deux frères François &. César. Des fêtes se succèdent, alternant avec des meurtres; dans une partie de chasse à Oftie, le pape, afin d'augmenter les revenus du saint-siége, trouve ingénieux de taxer les péchés & d'échanger les dispenses contre des florins d'or. Fauft devient l'amant de Lucrèce.

Toute cette série de peintures de fantaisie Se d'hiltoire respire une incroyable chaleur, Se eit soutenue par une progression de vices qui fait quelquefois trembler le livre aux mains du lecteur. Plus que dans les autres Faujï, on sent qu'un souffle vraiment diabolique a passé parla.

Le livre cinquième commence. Us ont fui Rome. « Muet, sombre Se rêveur, Fauft était à cheval à côté du diable. Celui-ci le laissait avec plaisir livré à ses réflexions, Se riait par l'espérance flatteuse de respirer bientôt avec lui les douces vapeurs de l'enfer. Ils aperçurent Worms dans la plaine; lorsqu'ils n'en furent plus éloignés que de quelques jets de pierre, ils virent une potence à laquelle était attaché un jeune homme grand Se bien fait. Fauft leva les yeux. Un vent frais qui soufflait à travers les blonds cheveux du pendu, Se qui poussait son corps en avant Se en arrière, permit à Fauft de remarquer une taille élégante. Ce coup d'oeil lui fit verser des larmes, Se il s'écria d'une voix tremblante :

« — Pauvre jeune homme ! quoi ! dans la fleur de ton âge, déjà ici, à ce fatal poteau î « Le Diable. — Fauft, c'eft ton ouvrage. « Faust. — Mon ouvrage ?

« Le Diable. — Considère attentivement ce jeune homme, c'eft ton fils aîné.

« Fauft regarda en l'air, reconnut son fils 8c tomba de cheval. »

Rien de plus. C'eft sec &i affreux comme la réalité. L'or que Fauft a jeté dans sa famille a dépravé son fils, tué son vieux père -, sa femme, couverte de lambeaux, va s'asseoir tous les jours devant la porte du couvent des Franciscains, attendant les reftes du souper de ces moines. Fauft, revenu à lui, appelle la mort. « Eh bien! s'écrie-t-il, que mon sang fume devant l'autel du Formidable! qu'il se réjouisse de mes sanglots, je l'ai atteint. Déchire la chair qui enveloppe mon âme incertaine &. douteuse ! Romps le charme, je ne t'échapperai pas; &. quand même je le pourrais, je ne le voudrais pas, car les tourments de l'enfer ne doivent être rien en comparaison de ce que j'éprouve maintenant! — Ton courage, Fauft, me fait plaisir, répond Léviathan; j'aime mieux entendre ce que tu dis que les hurlements 8c les sifflements sur lesquels je comptais. »

Mais le diable de Klinger eft un ergoteur, & il ne veut pas abandonner à si bon compte sa victime : forcé d'admirer son courage, il lui contefte sa logigue ; il veut que Fauft ait mal vu,

GÉRARD DE NERVAL 2 3g

mal jugé, 8c c'eft là une thèse au moins étrange dans une pareille bouche : « Insensé! dit-il à Fauft, tu te vantes d'avoir étudié l'homme 8c de le connaître ! As-tu comparé les besoins 8c les défauts résultant de sa nature avec ceux qu'il doit à la civilisation 8c à une volonté qui n'eft plus la sienne? Tu n'as fréquenté que les palais 8c les cours. Peux-tu dire que tu connais l'homme, puisque tu ne Tas cherché que dans la lie du crime 8c de la volupté ? Tu as passé avec dédain devant la cabane de l'homme modefte...» Encore un peu, 8c ce diable deviendrait tout à fait un diable de Y école du bon sens, si Fauft ne l'interrompait brusquement en ces termes : « Égorge-moi, 8c ne m'assassine pas par ton bavardage, qui tue mon cœur sans convaincre mon esprit. Vois, mes yeux sont fixes 8c secs. Diable, écris dans ces nuages obscurs, avec les bouillons de mon sang, la belle théodicée que tu viens de me prêcher ! »

Le dénoûment eft prévu. Toutefois Léviathan permet à Fauft de détacher son fils de la potence 8c de l'enterrer dans un champ voisin, récemment ouvert par la charrue. Ce devoir accompli, Fauft revient vers lui en disant : — « Ma tristesse 8c mon malheur sont à leur comble ; brise le vase qui ne peut plus les contenir. »

Alors s'exécute cette scène qui a fourni, le su-

jet de la gravure que nous avons décrite. Léviathan saisit Fauft avec un rire moqueur, dépouille son âme de son corps comme on dépouille une anguille de sa peau, déchire ses membres &. les disperse dans la plaine. Puis il emporte l'àme en enfer.

Dans tout cela, on le voit, il eft peu queftion de rimprimerie, ou il n'en eft queftion que secondairement. La satire passe à côté. Mais en somme l'ouvrage eft curieux : il accuse de l'ampleur &. de l'ardeur ; il ne marchande pas avec l'horrible, il a des pages séduisantes comme le Moine Se des pages libres comme Jacques le Fataliste ; c'eft bien le roman d'un Allemand mordu par la Révolution.

Gérard de Nerval a laissé de côté l'épisode du voyage en Angleterre. Il a supposé avec raison que Giocefter était usé sur la scène; en revanche, il a cherché à développer le drame du ménage de Fauft, & il a agrandi l'importance philosophique de la découverte de l'imprimerie. Cette dernière préoccupation n'a eu &.ne pouvait avoir qu'une action médiocre sur le public. Néanmoins il eft refté un assez puissant reflet du roman sur le drame; &. nul n'était plus propre que Gérard de Nerval à diftribuer cette lumière étrange sur les diverses parties d'une œuvre théâtrale.

Gérard m'engageait quelquefois à collaborer avec lui pour le théâtre. Il s'occupait depuis très-longtemps d'un drame sur Nicolas Flamel, qu'il me raconta pendant une soirée. Une autre fois, il m'apporta un petit cahier tout écrit de sa main, intitulé : la Forêt Noire. « Lisez-le, me dit-il, vous me direz demain si nous pouvons en faire quelque chose. » Le lendemain, Gérard de Nerval ne vint pas. Il était parti pour La Haye, pour Senlis ou pour Saint-Germain. Nous oubliâmes tous les deux le petit cahier. Je l'ai retrouvé dans ces derniers temps, et je le transcris ici. On y retrouvera ce type de Brisacier qu"i| affectionnait particulièrement, et qu'il a reproduit dans plusieurs de ses ouvrages.

LA FORET NOIRE 'Donnée historique

L'action se passe en 1702, à l'époque où Louis XIV luttait contre l'empereur d'Allemagne dans le Palatinat. L'électeur de Bavière &. celui de Cologne étaient alors les alliés de la France &. Villars commandait les armées réunies. On venait de prendre Neubourg, &. Villars occupait la ville sous les murs de laquelle on devait le surlendemain livrer une bataille définitive. Les troupes de Louis XIV 8c des électeurs s'étaient établies dans les principaux édifices, sur les places, &. des détachements gardaient les portes. avec ordre de ne laisser sortir personne de suspect, car on avait espéré s'emparer de plusieurs proteftants réfugiés après les guerres des camisards, auxquels le margrave de Bade avait donné asile, Se qu'on soupçonnait d'aider les ennemis de leurs talents &. de leurs richesses.

L'incendie des châteaux du Palatinat avait eu principalement le motif de détruire les principaux lieux d'asile qu'ils avaient trouvés. Les ordres de Louis XIV étaient impitoyables sur ce point.

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