IX
j^ai du les matériaux sur lesquels j'ai tra* vaille. Je n'ai omis ces indications essen* tielles que pour la vie de M. Leuduger ^ me réservant de réparer cette omission volontaire dans cette préface.
Pendant plusieurs années, j^ai poursuivi avec une persévérance que les échecs déconcertent difficilement , la recherche d'une monographie de M. Leuduger que M. Cormeaux avait très-certainement commencé à écrire. Il m'eût semblé essentiellement intéressant d'offrir au public la vie du premier missionnaire du diocèse de Saînt-Brieuc y écrite par le dernier de ses disciples ; mes recherches , aidées par l'active intervention de M. Tabbé Limon , secrétaire de Mgr l'Evêque de Saiiït-Brieuc et Tréguier, guidées par les indications de M. l'abbé Tresvaux et de M. l'abbé Moy y curé de Paimpol , n'ont malheureusement pas abouti à la découverte du moindre fragment des manuscrits laissés par M. Cormeaux. En revanche , je me suis procuré les documents ccHitempo-
jjn*»
raitis qui avaient servi à M. Cortiaeaux lui-même. Ces documents consistent prin« cipalement en une volumineuse vie de M. Leuduger , achevée en 1723 , c'est-àdire deux ans après la mort du saint prêtre et écrite par un des compagnons de son apostolat , qui Va intimement connu , mais qui a gardé un anonyme dont nous ne pouvons aujourd'hui soulever le voile (i). Cette biographie ne laisse donc rien à désirer sous le rapport de l'exactitude et de l'authenticité ; mais elle est sortie d'une plume mal habile et peu exercée et la fatigue qu'on éprouve à la
(i) Un docameDt publia par le P. G. Le Roux , dans son recueil des vertus du P. Maunoir , nous fiait connaître quelquesuns des compagnons de M. Leuduger ; c*est un honunage collectif rendu au P. Maunoir, en 1714, pai les missionnaires qui avaient milité sous ses ordres dans les diocèses de Quimper , Tréguier et Saint-Brieuc : on y voit figurer pour ce dernier diocèse , M. Jean Leuduger. — M. Jacques Lesnë , recteur de Saint-Martin, à Lamballe. — M. François Guérin, recteur de Oolo. — M. Jacques Gicquel , vicaire perpétuel de Plénest. — M. Claude L*hosteIlier , recteur de Saint-AltMin. — M. Guillaume de Guise , recteur de Pludual. — M. Olivier Le Qniniaty dePlouba.
*— xt — lire y en détruit l'intérêt. C'est pourtant le seul document qui nous fasse connaître M. Leuduger. M. Cormeaux, fuyant la Bretagne , devant la persécution révolutionnaire laissa ce manuscrit avec d'autres papiers de même nature , à Quintin , dans la maison de Mademoiselle Garnier, qui par sa piété et par son dévouement était digne d'être l'amie du recteur de Plaintel. M. Tresvaux trouva ces papiers chez Mademoiselle Garnier , s^en servit pour écrire la Notice qu'il a consacrée à M. Leuduger dans les P^ies des Saints de Bretagne , et en fit faire une copie , qu'il a bien voulu mettre à ma disposition.
Comme il m'était impossible de m'arréter un seul instant à l'idée de reproduire cette vie de M. Leuduger , et que M. Tresvaux avait du se resserrer dans des limites
trop étroites , j'ai entrepris d'offrir à mes compatriotes un portrait également fidèle et plus complet d'un prêtre qui tiendra toujours un des premiers rangs parmi les illustrations du Clergé de Saint- Brieuc.
lire y en détruit rintérét. Cest pourtant le seul document qui nous fasse connaître M. Leuduger. M. Cormeaux, fuyant la Bretagne , devant la persécution révolutionnaire laissa ce manuscrit avec d'autres papiers de même nature , à Quintin , dans la maison de Mademoiselle Garnier, qui par sa piété et par son dévouement était digne d'être l'amie du recteur de Plaintel. M. Tresvaux trouva ces papiers chez Mademoiselle Garnier , s'en servit pour écrire la Notice qu'il a consacrée à M. Leuduger dans les Vies des Saints de Bretagne , et en fit faire une copie , qu'il a bien voulu mettre à ma disposition.
Gomme il m'était impossible de m'arréter un seul instant à l'idée de reproduire cette vie de M. Leuduger , et que M. Tresvaux avait dû se resserrer dans des limites trop étroites , j'ai entrepris d'offrir à mes compatriotes un portrait également fidèle et plus complet d'un prêtre qui tiendra toujours un des premiers rangs parmi les illustrations du Clergé de Saint- Brieuc.
M. LEUDUGER.
La ferme du PréJ^rno , au village de la Ville- Henri , en la paroisse de Plérin , du diocèse de Saint-Brieuc , était habitée , il y a deux cents ans y par Jean Leuduger et Louise Quinio sa compagne. C'étaient dlionnétes gens , vertueux et bons chrétiens, à Taise, sinon riches, parce que, ainsi que tous les hommes de la côte, le mari, tantôt laboureur et tantôt marin, exploitait tour à tour la terre et la mer, dont les flot» féconds baignaient ses champs fertiles.
Le 16 de Novembre 1649, Dieu envoya an fils
à Jean Lenduger. Cet enfant faillit coûter la vie à sa mère. Gomme les douleurs de l'enfantement étaient extrêmes, et mettaient les jours de Louise en danger, Anne Quinio , sa sœur, lui conseilla d'aller dans Tétable , pour honorer les humiliations du Dieu fait homme , et obtenir une heureuse délivrance. Louise suivit ce pieux avis ; elle se traîna dans Fétable, et à peine y était elle entrée, que> Dieu bénissant cet acte de foi naïve, elle mit au monde son fils, qu^elle prit tout d'abord entre ses bras pour Tofirir et le dédier à l'Enfant-Dieu, né dans la crèche.
Devenu homme, Tenfant ratifia la promesse de sa mère ; et , oc comme il avait imité le Sauveur dans sa naissance , il continua , dans sa vie apostolique , à suivre les traces bénies du divia Maître. »
Le nouveau-né reçut le baptême le jour même, et les registres de Plérin portent la mention suivante :
ce Jan Leuduger, fils Jan et Louise Quinio, sa compaigne, a esté baptisé en Téglise parochialle de Plérin, par moi soubsigné. Parain a esté Charles Fainel, maraine Françoise Gbatel. Le 9« jour de Novembres 1649.— Nicolas Burel, sous-curé. »
Jean Leuduger et Louise QMinio ne trouvèrent d'autre manière d'accomplir le voeu maternel , que d'initier leur fils au sacerdoce. Quand
le petit Jean eut atteint sa huitième année, il en. tra dans la classe d'un pauvre maître d*école , qui avait nom Edme Duval, et qui était venu, de je ne sais quel pays, se réfugier à la Ville-Hervi , où il gagnait humblement sa vie en montrant à lire et à écrire aux petits enfants. De chez Edme naval, notre écolier passa chez Julien Ruellan , qui faisait profession d'enseigner le latin. L'enfant avait Fesprit vif, Fentendement ouvert, la mémoire excellente ; c^était une nature grave et amoureuse du travail : les pédagogues de village n'eurent bientôt plus rien & lui montrer. Il fit^es humanités avec beaucoup d*éclat au collège de Saint-Brieuc, où il entra ft Tâge de douze ans. On put dès lors concevoir de grandes espérances qu*il réalisa amplement dans la suite, et ses parents, craignant de mettre obstacle à ses progrès et à son avenir , se résignèrent avec empressement à des* sacrifices pécuniaires, qui étaient rares alors, comme ils le sont aujourd'hui, cbe2 des gens qui mesurent la valeur de Targent à la peine qu'ils ont eue pour le gagner.
Il fut donc décida que Jean , âgé de seize ans environ, irait à Rennes pour étudier la logique au collège des Jésuites, qui était célèbre dans toute la province. Il eut pour maître le R. P. François ^ et fit des progrès soutenus. Il n'avait pas vingt ans, que toutes ses études étaient terminées. Il prenait quelques teintures prépa^
ratoires de théologie : maître de son temps ,. il accepta les leçons partieulières qni lui forent offertes et bientôt il eut dans tonte la ville de Rennes une réputation sans égale comme répétiteur de littérature et de philosophie.
Cette réputation parvint aux oreilles des religieux Prémontrés de Tabbaye de Lieu-Dieu-en- Jard, au diocèse de Luçon. Ils convoitèrent un sujet de ce mérite , et ils réussirent à Tattîrer chez eux et à lui donner l*habit de leur ordre ; mais au bout de quelques mois, le novice comprit que sa vocation ne rappelait pa» dans le cloître, et il s'échappa secrètement pour revenir en Bretagne. Il trouva en chemin ses parents , qui, ayant découvert sa retraite, venaient le réclamer.
M. Leuduger, sorti du cloître, n'avait point Fàge d'entrer au grand séminaire ; il résolut , par piété et pour échapper à la vie oisive qui lui était comme forcément imposée pour quelques années, de visiter, en pèlerin, le tombeau des saints Apôtres, à Rome.
Il partit donc, à pieds, le bâton d'une main, le chapelet de l'autre, sans un sou dans son escarcelle, se fiant uniquement à la Providence du souci de chaque jour et de chaque étape. Dans les lieux où il y avait une université' ou un collège, il mettait à profit sa science et sa mémoire ;
de^Iandait la permission dé soutenir uino
thèse, et l^dmiration des régents et des écoliers se tradaisiût en abondantes largesses^ que le pieux voyageur partageait avec les pauvres , et de préférence avec les autres pèlerins. La gran« de aisance avec laquelle il parlait le latin lui rendit encore des services d'un autre genre : les routes étaient sillonnées en tous sens par des troupes de gens de guerre ; M. Leuduger était d'une haute stature et d'une force peu commune : il se vit plusieurs fois en danger d'être en*rôlé malgré lui dans les milices ; il était, il est vrai, vêtu d'une espèce de soutanelle , et portait un gros livre, en guise de bréviaire, sous le bras; mais beaucoup d'autres avaient le même costume^ et ce n'était qu'en l'entendant parler latin, que les capitaines demeuraient convaincus qu'ils avaient affaire à un prêtre et le laissaient respectueusement passer. C'est ainsi qu'il parvint à Rome et qu'il put, agenouillé près des tombeaux que l'univers entier vénère , demander aux Princes des Apôtres de bénir et de protéger l'apostolat dévoué dont il sentait déjà la sainte vocation dans son cœur. Ge voyage fut en effet pour lui comme un essai des fatigues de son sacerdoce, de ses longues courses à pieds , de ses privations de toutes sortesf de ses travaux et de ses veilles^ de cette absorption continuelle en Dieu dont sa pensée ne se détachait pas. Il ra- <;ontait souvent^ avec un charme infini, les dévo-
tes impressions de ce pèlerinage. II avait été témoin du miracle de saint Janvier, à Naples ; il avait visité le tombeau de saint Nicolas^ à Bari , et celui de sainte Glaire , à Montefalcone ; il avait vénéré la statue miraculeuse de la Vierge, à Hall , car il était sorti dltalie par le Tyrol et une partie de l'Allemagne. Il rentra en France par l'Alsace , parcourut la Touraine et l'Anjou , et vint enfin terminer son voyage au Mont-Saint- Michel. Quelques jours après, il arrivait chez ses parents , méconnaissable , amaigri par les chaleurs et par les fatigues qu'il avait endurées, par les privations auxquelles sa résolution de ne vivre que d'aumônes l'avait souvent con* damné , et surtout par la fièvre qui l'avait fortement incommodé depuis plusieurs semaines.
Son absence atait duré treize mois. Après s'être un peu refait au foyer paternel , il revint à Rennes où il étudia la Géologie sous les Pères Jam«n et Hervin, de l'ordre de saint Dominique. On dit que ses succès dans cette science divine fiirent tels qu'on lui proposa de l'enseigner & son tour ; mais l'humilité et la modestie étaient dès lors les vertus favorites du saint écolier ; et après deux années passées sous la discipline des Frères prêcheurs , étant alors Agé de plus de vingt-quatre ans , il vint se présenter à Messire Denis de la Barde , évéque de Saint-Brieuc. Le Prélat le reçut avec effusion et lui ouvrit le
séminaiye qu*il avait fondé dans sa ville épiçcopale, eâa 1664, et dont il avait confié la direction h la congrégation de Saint-Lazare. M. Lenduger entra dans cette maison avec les sentiments quinspire une véritable vocation ecclésiastique ft un esprit supérieur , mûri par la méditation et Texpérience. Bientôt ses directeurs , admirant sa modestie, son zèle, son amour du travail ^ de la prière , son goût pour les choses de Dieu, annoncèrent hautement que le nouveau séminariste était réservé à de grandes destinées^ Une maladie grave , quil éprouva peu après son entrée au séminaire , interrompit pour un peu de temps le cours de ses études cléricales; mais il eut bientôt réparé ce temps perdu, et, en 4674, il était ordonné prêtre par Mgr Le Sénéchal , évéque de Tréguier , ayant reçu las ordres moindres et les ordres majeurs , aux intervalles voulus par la discipline de TEglise.
Aussitôt après son ordination, M. Leùduger quitta le séminaire et vint demeurer chez ses parents à Plérin,où on le pourvut de la chapelU
de Saint-Laurent. Il y avait, à cette époque, une grande quantité de prêtres qui hahitaiest ainsi la campagne , pourvus de chapellenies rurales , ou d'autres bénéfices de même nature, en attendant , au milieu des respects de leurs parents et de leurs voisins (1) que leur mérite, ou la faveur des seigneurs coUateurs , leur procurassent des bénéfices plus considérables. Mais loin de laisser, comme tant d'autres, son esprit et son corps sliébéter et s'alourdir dans cette oisive sinécure, M. Leuduger se donna tout entier, avec la double ardeur de la jeunesse et du zèle, à l'étude et à l'apostolat. Il approfondit surtout les deux livres souverains de la science ecclésiastique, la sainte Bible et la Somme de saint Thomas. Il y joignit la lecture des Conciles et des Pères ; et il apportait à son trafVail un esprit si attentif et une méthode si sûre que de tout le reste de sa vie il n'oublia aucune des décisions conte* nues dans ces codes divins du dogme et de la morale catholiques , dont il citait les textes littéralement et sans hésitation.
(1) Souvent encore on retrouve dans un coin des fermes, un réduit mieux éclairé, blanchi à la chaux, pourvu d'un lit et de quelques rayons de bibliothèque vides : çà été la chambre d*un prêtre ; quelquefois on voit un calice grossièrement sculpté sur le linteau de la porte d'une maison : c'est que la maison a été bâtie par un prêtre ; et il n'y a pas de paroisse en Basse-Bretagne qui n'ait un village de Kep-BeUe, < le viUagt du prê^ ire)
Puis le jeune apôtre travaillait au salut àek 'âmes , but suprême de la vocation sacerdotale. Il rassembla les enfants de la paroisse et leut* fit Técole tous les jours : il était allé de porte en porte les demander à leurs parents, et chaque visite avait été une prédication , de sorte que bientôt, avec l'agrément du curé, il joignit à sa clas^ , nn catécbisme régulier , où se rendaient non-^^eulement les enfants , mais les jeunes gens et les domestiques ; il prit sur t;et auditoire impiressionnable un tel ascendant , qu^il abolit dans la paroisse de Plérin les assemblées nocturnes, les danses, les pardons, les fileries, les aires neuves. Ce fut un motif de jalousie amère pour quelques vieux prêtres, dont ce zèle dans un tout jeune homme condamnait Tignorance et Tapathie ; mais ce fut aussi une grande édification pour les gens de bien. Et ,. comme Plérin n'est distant de Saînt-Brieuc que d'une forte lieue de Bretagne , la réputation de M, Leuduger fit bruit dans la ville épiscopale, si bien que le dévot prêtre , qui avait été approuvé pour les confessions , dès quHl quitta le séminaire, reçut de l'Evêque le mandement de prêcher le carême de 1675 dans les paroisses de Cesson , Làngueux et Ploufragan , qui sont toutes trois comme les faubourgs de Saint- Brieuc. Quelques mois après, il fut appelé à travailler à une Mission que M. l'abbé de La
tHnsonniëre (l)allait donner à LanvoUon, parois' se du diocèse de Dol, enclavée dans celui dé Saint-Brieuc. Le prosélytisme qui remplissait son cœur était si ardent qu'il reçut cette nouvelle avec une joie extraordinaire. Les lettres lui furent remises le dimanche matin, au moment où il allait célébrer la messe dans la chapelle de Saint- Laurent. Il en fit part aux habitants du village assemblés dans le lieu saint ; il leur fit comprendre Futilité des Missions et le besoin qu'ils en avaient tous ; . il leur dit le firuit qulls en pourraient retirer ; il les supplia de prier pour lui, et engagea fortement tous ceux qui seraient libres à le suivre. Puis , il dit la messe, et> tout aussitôt, ayant sur les épaules une besace qui renfermait son bréviaire et quelques autres livres de dévotion, il prit son bâton, se déchaussa , entonna au pied de Tautel un cantique pieux, et se mit en route. Le peuple comme électrisé, le suivit en foule ; et il arriva ainsi à LanvoUon , distant de quatre lieues , à jeun , pieds et tète nus , chantant et priant le long du chemin, à la tête d'une troupe nombreuse de
(1) Cet abbé de La Piosonnière, qtii était étraoger à la Bre« tagne et y avait été attiré par la réputatioa du P. Bfaunoir et le désir de se joindre à lui dans les Blissions, parait avoir eu dans ces temps là un renom considérable. Le P. Boschet et D. Lobineau, dans la vie du P. Maunoir, disent, en parlant de lui, !e fameux M. de La Pinsonniére.
paysans chantant et priant comme lui. À ce trait senl , il n*y avait pas à se tromper : la vocation de ce jeune homme apparaissait aux moins clairvoyants , et du premier coup M. Leuduger se rangeait parmi les apdtres de la Bretagne , à c6té de H. Le Nobletz et du P. Maunoir.
Mais il n'y a pas do vocation , si manifeste qifelle soit, que lliomme puisse suivre sans contradictions et sans luttes. L'abbé Lenduger éprouva ces agitations et ces hésitations douloureuses de Tesprit et du cœur. Quelquefois il se sentait attiré tout entier vers les livres, Fétnde et la méditation ; et il lui semblait que cette vie solitaire était le plus sûr chemin pour aller à Dieu ; d'autrefois , il se sentait tout em-» brasé de la soif des âmes , et la Bretagne , et l'Europe lui semblaient des horizons trop étroits x il songait aux rivages illustrés par les sueurs de saint François Xavier, et depuis le grand Apôtre, par le sang de ses successeurs. Souvent, en contemplant les flots de la mer, il pensait aux populations hérétiques qui habitent les grandes tles voisines de l'Armorique, et il versait des lai^ mes sur leur sort et arrêtait dans son cœur le projet de rejoindre les missionnaires qui s'y glis^ saieot secrètement, malgré les prohibitions sanguinaires des Henri YIII et des Elisabeth. Parfois encore, il lui venait le désir de se faire succès- ^vement étudiant dans les universités dltalie^
^^Âllem&gne et d'Espagne, et d'apprendre là lat^ gue de chacun de ces différents peuples, pour pouvoir les é^angéliser.
Au milieu de toutes ces perplexités, Fabbé Leuduger se rendit à Vannes pour consulter le célèbre P. Huby, que toute la Bretagne regardait avec raison comme un saint. Le vieux jésuite et le jeune prêtre passèrent plusieurs jours à s'entretenir ensemble. Le P. Huby avait une grande expérience des Missions, auxquelles il s'était adonné avec le P. Rigoleu, avant de se vouer à l'œuvre des Retraites, dont il est le pre-mier fondateur. Le résultat de ces conférences fut que M. Leuduger, pour obéir à la vocation divine, devait se consacrer aux Missions de Bretagne, sans entrer dans aucun ordre religieux , mais acbeptant au contraire les bénéfices à charge d'âmes qui pourraient lui être confiés. C'est ainsi que le P. Mauhoir était entouré d'une foule de prêtres^ recteurs ou vicaires de paroisses, depuis M. Galerne^icuré de Mûr, qui vint à lui le premier et que, pour cette raison, il ap^ pelait son fils atné. Il semble, en vérité, qu'un esprit prophétique éclairait ces grands hommes lorsqu'ils confiaient de préférence leur œuvre des Missions en Bretagne à des membres du clergé séculier : le jour n'était déjà plus éloigné où les Jésuites , et après eux lès autres ordres religieux, allaient être frappés d'une pros^
cri^lion contre laquelle ropinion revient à peine après trois-quarts de siècle.
Lliumiliié^qui fut toujours 1^ grande vertu de M. Leuduger, fitqull restreignit en ce temps-là, aux peuples des campagnes, rengagement for»mel que le P. Huby exigea de lui, d'annoncer en tonte occurrence la parole de Dieu , ne se trouvant pas capable de prêcher aux populations des villes.
Le P. Huby enseigna ensuite à son docile disciple la manière de vivre avec les prêtres qu'il s'adjoindrait comme collaborateurs , avec le clergé 9 les nobles et les paysans des paroisses , durant les Missions ; il lui donna des méthodes sûres pour la prédication, les conférences, les catéchismes et la confession. Il lui montra le parti que l'on pourrait tirer pour l^nseignement des simples, des tableaux mystiques dont Michel Le Nobletz avait été le premier inventeur et que le P. Maunoir, M. de Kerdu et le P. Huby lui-même avaient singulièrement perfectionnés (1), et rinitia enfin à toutes les pieuses
(1) On se servait encore de ces tableaux en Bas^e-Bretagoe, 3 y a une quinzaine d*années. Je me souviens de les avoir vus moi-même exposés dans Féglise Notre-Dame de Guingamp. Au haut de la grande nef, on suspendait une Ggure immense représentant un squelette ailé, armé d*une feux : c*était la Morty le grand orateur de cette prédication fantastique ; les autres cartons avaient la forme û'm cœur gigantesque, au milieu duquel
pratiques qnll mettait en usage pour arriver à Tâme du peuple , en frappant ses yeux et seK sens (1).
oa voyait s'agiter des boucs , des ccapauds , des cooIeuTres et d'autres animaux, persoimificatioDS hidleuses des différeuts vices. Un prêtre expRquait ces emblèmes dans la langue bretonne, qui a gardé les énergiques licences des langues primitives t la foule écoutait haletante, et bien souvent la terreur et le repentir ^dataient en sanglots. On a cru sans doute que toute cette poésie populaire ne serait plus comprise des lettrés des écoles municipales : ainsi va le progrès.
M. de Kerdu, recteur de Servel, avait appris à Fébole.dB P: Uaunoir la puissance de ces emblèmes, et il s*en était servi, pour son ouvrage intitulé YOratoire du CceuVy qui (ut honoré du snfihige du Cardinal Bona et des Souverains Pontifes Alexandre Vn et Clément IX. Ce petit livre a été réimprimé plusieurs fois et notamment ea 1844 ; mais le progrès à aussi gâté cette édition : ou a etnbeUi les images tant et si bien qu'elles ne signifient plus rien.
(1) Le P. Huby propagea beaucoup la coutume de porter sur la manche de Thahit une croix ou une image du Sacré- Cœur , brodé en soie ; cet usage, qui se conserva en Bretagne et dans les provinces limitrophes , devint , on le sait, le signe de ralliement des Vendéens et des Chouans. — La dévotion du Sacré^œur pénétra , vers la même époque , en Bretagne, par une autre voie : je veux parier des Eudiites et des Damet de la Chariié du Refuge , filles aussi du célèbre P. Eudes. Ces deux Congrégations eurent de très-bonne heure des maisons dans la province, et j'ai sous les yeux un petit livre réimprimé à Trégmer , chez le sieur de Ploêsquellec, imprimeur de Monseigneur et du Diocèse, 1711, et dont le titre porte : TlnstitutioB de k sainte Confrérie et société des Sacrez Cœurs de
M. Leuduger revenait de Vannes, repassant dans son cœur toutes les paroles du P. Huby, lorsqu'il apprit que Monseigneur de la Hoguette, qui avait succédé à Monseigneur de La Barde sur le siège épiscopal de Saint-Brieuo , l'avait nommé recteur de Plouguenast.
Le précédent recteur, prêtre très-docte et fart homme de bien , avait fait beaucoup de fruits par son enseignement et ses bons exemples. M. Leuduger,autant par humilité que par prudence, résolut tout d'abord de ne montrer d'autre zèle que de se faire en tout l'imitateur et comme le disciple de son prédécesseur ; en toute occur-
Jésus et de Marie, érigée en Fégiise des Religieuses de Noire- Dame de Charité de Guingamp , faubourg de Montbareil, contenaot les Indulgences concédées par N. S. P. le Pape (1705)) les prières nécessaires pour les gagner , la manière de se conduire divinement dans ladite Confrérie, avec un abrégé de la vie du H. P. Jean Eudes. Revu , corrigé et augmenté des deux petits offices des diiins Cœurs de Jésus et de Marie. — in-18.
iréïice , il disait : — Gomment faisait le défunt ^uré ? — puis il ajoutait : Nous ferons comme lui.
Mais Tamour du bien, dans les âmes dévouées, n'a pas de pareilles limites , ^t après s'être concilié la confiance et Faffection de ses ouailles par ces débuts humbles et sans éclat, H. Leuduger donna libre cours à son zèle.
On raconte de sa charité des traits merveilleux. Un jour, en visitant les lieux les plus retirés de sa paroisse , il trouva dans une sorte de hutte, comme on en voit sur le bord des landes, ou sur la lisière des bois , une famille de mendiants, composée de quatre ou cinq personnes. La maladie avait visité ces malheureux et les avait retenus dans leur cabane , de sorte qu'ils étaient là*, étendus sûr de la fougère transformée en fumier, pourrissant dans la fange , la misère et la souffrance.
Le charitable prêtre, à cette vue> ne put retenir ses larmes ; il nettoya de ses propres mains ce bouge infecte et s'armant d'une faucille , il alla lui-même dans les champs voisins couper du glé et de la paille , pour faire à ces misérables une couche fraîche, et il ne les abandonna plus qu'il ne les vit guéris et dans un sort aisé.
Une autre fois, il se cacha dans un chemin creux pour tirer sa chemise et en revêtir uA pauvre.
Tout était distribué en aumônes, revenus de son bénéfice y produits des oblations et quêtes , blé , pain , vêtements : souvent il donnait les mets servis sur sa table , si un malheureux se présentait au moment du repas. Sa mère et sa sœur étaient venues demeurer avec lui et te* naient sa maison. Sa mère, effrayée de ces pro* digalités évangéliques, lui disait qu'il fallait être plus ménager. — « Bon , bon , ma mère, répondait le recteur , pour deux ou trois jours que nous avons à vivre, n*avons*nous pas du bien assez ?» Et à quelque temps de là, il donnait à une vieille femme la meilleure jupe de sa mère; les habits de sa sœur n'étaient pas plus épargnés, si elle n'avait pas soin de les mettre sous clef.
Il ne se contenta pas de faire la charité luimême : il voulut régulariser Taumêne dans toute sa paroisse. Il rassembla au bourg de Plouguenast quelques filles vertueuses , dont il forma comme une sorte de communauté : il ré* gla remploi de leurs heures et les partagea entre la prière et le travail ; il pourvut de son propre fonds à leur subsistance et les chargea de la propreté de Téglise, de l'éducation des petites filles, de la visite et du soin des malades, et de la recherche des pauvres honteux, qu'elles devaient ensuite lui faire connaître , pour qu'il les secourût. Cette œuvre , qui semble avoir été
comme Tébauche des Sœun Blanches^ dont nous parlerons plus tard, répandit dans toute la paroisse une grande émulation pour le bien ; dans chaque village, les riches voulurent imiter le recteur dans ses largesses et les jeunes filles partager le travail des Bonnes Soeurs.
Le saint Prêtre fit éclater son zèle et son désintéressement dans une autre sorte de bonne œuvre. L'église de Plouguenast était petite, peu décente et en ruines ; comme le général de la paroisse ne se mettait pas en peine de la rebâtir^ M. Lenduger, sans rien dire à personne, la fit abattre. Les paroissiens furent trës-ef&ayés et trës-étonné9 quand ils virent les vieilles mu* railles par terre ; ils le furent bien davantage quand ils virent Téglise rebâtie et agrandie par les soins et aux frais du seul M. Leuduger , qui pourtant ne diminua pas ses aumônes. La Pro* vidence a des trésors cachés pour ceux qui se fient en elle, et il est juste de dire que M. Lenduger n'emporta de Plouguenast quHin mauvais bois de lit vermoulu et quelques livres. C'était tout son mobilier et toute sa richesse. (1)
L'inspiration de cette abnégiationsublimo , le
(1) VMfise bâtie par M. Leodoger n'avait aucune nkur artistique et monumentale. Elle a cessé d*dtre église paroissiale depuis quelques années » le chef-lien religieux et civil de la commune ayant été transféré au gros village du Pontganp , où ToQ a élevé une église neuve du style adminùtratif.
bon rectenr la trouvait au pied de Tautel. Bien jBouvent il demeurait einq et six heures de suite, après que la nuit était venue, devant le tabernacle, et rien ne le pouvait distraire de ses entretiens incommunicables avec le Dieu caché sous le pain mystique.
Il avait aussi une dévotion filiale pour la bonne Vierge , et , pour frapper l'esprit de son peuple, on raconte qu'aux jours des fêtes de Notre-Dame, il ne prêchait pas dans la chaire, mais il allait se mettre pour parler sous l'image de la Mère divine, voulant par là marquer sensiblement qu'il en attendait la protection et l'inspiration ; et ses paroles étaient amoureuses , abondantes, cordiales, comme d'un fils qui converse sous l'œil de sa mère.
Le pieux auteur qui me sert de guide a résumé en quatre mots tous les éloges qu'on pour-* rait faire du ministère du recteur de Plouguenast : « on ne le trouvait, dit-il, qu'à l'église, dans sa bibliothèque , au foyer des pauvres ou au chevet des malades. »
Mais si, dans les limites de sa paroisse, M.
Leuduger remplissait admirablement tous les
devoirs d'un bon pasteur , il n'oubliait pas le vœu qu'il avait fait entre les mains du P. Huby, de se consacrer aux Missions.
En 1678, le grand apdtre de TArmorique, le Père Maunoir, vint évangéliser pour la première foiSf Honcontour (1). Le recteur de Plouguenast, l'un des plus proches voisins de Moncontour, ne pouvait manquer d'être appelé ; mais il ne fut employé qu'en second ordre, pour ainsi dire, et cette Mission ne fut pour lui que comme un noviciat ; au contraire, dans celle que le P. Maunoir donna l'année suivante à Lamballe, et qui attira les populations de cinq ou six lieues à la ronde, M. Leuduger fut mis en relief, et sut se faire une réputation méritée, même à côté du grand maître. Il prêcha souvent dans les exercices publics, et donna seul la Mission aux
(1) Ce n*ëUit pas la premiAre fois i|ae le P. Maunoir pénétraAt dans le diocèse de SaiotrBrieac Sa premiâre Bfissioa dans cet évdché date de 1642 : elle fut donnée à Paimpol. Cette date est aussi celle du commencement de Tépiscopat de Mgr Denis de la Barde, qui Ait toute sa vie un fervent missionnaire, et auquel le P. Maunoir, dans ses mémoires (1672), rend ce magnifique témoignage : • on ne pouvoit retenir ses larmes en voyant cet illustre et TénéraMe éyêque, blanc comme un cygne, se rendre k Téglise de grand matin , et se mettre sur un iNuac qui lui servent de confessionnal , où U recevoit tous ceux qui se présentoient , et où , sans se souvenir de la faiblesse de son grand âge , il demeuroit aussi longtemps que les plus jeunes jsX les plus robustes missionnaires. *
Ursulines, II prit pour texte V Introduction à la tie dévoie^ de saint François de Sales; mais il sut si bien approprier aux religieuses ce livre écrit pour des gens du monde, dans le commentaire familier qu'il leur en donna , que tout le monde en fut dans Tadmiration. Malgré sa jeihnesse, M. Leuduger fut reconnu par un accord tacite de ses confrères , le premier et le seul digne de diriger les missions qui allaient se multiplier dans les évéchés de Saint-Brieuc , de Saint-Malo et de Dol, où Tabbé Leuduger devait bientôt faire ce que le P. Maunoir et ses compagnons faisaient depuis longtemps pour les populations de Gomouaille, de Léon et de Tréguier. Jusqu*alors, en effet, la propagande dont Michel Le Nobletz avait allumé le feu sacré n'avait guère franchi les limites de la Basse- Bretagne, et la Haute*Bretagne attendait encore son apôtre. (1)
Ce fut à Plouguenast même , que M. Leuduger présida, pour la première fois, comme chef et directeur, aux exercices d'une mission ; puis sur les ordres de ITEvêque, il se chargea d'évangéliser d'autres paroisses car il se vit bientôt à la tête d'une troupe nombreuse et zélée de mis-
(1) On ne peut en effet regarder que comme tout à fait accidenteiles les missions que les Lazaristes donnèrent en 1657 & Pleurtuit, en 1658 à Mauron et en 1659 i Plessala.
sionnaires. Non-seulement on vit arriver les prêtres que le saint recteur avait appelés à lui ; mais des chanoines de cathédrales et de collégiales, tant de Saint-Brieuc que des diocèses voisins, des docteurs et des licenciés en théologie, des religieux de divers ordres, des recteurs attirés par sa réputation , et pénétrés d^estime pour ce qu'ils entendaient dire de lui, venaient s'ofï^ir d'eux-mêmes, et demandaient comme une grftce d'être employés au dernier rang.
M. Leuduger avait une véritable et puissapte éloquence. Sa voix forte retentissait aisément dans les plus vastes églises et jusque sur les places publiques et dans les champs,où oh le vit souvent obligé d*e&tralner son auditoire toujours grossissant. Il disait tout simplement les choses les plus vulgaires et les plus simples. « Je ne m'excuse point,disait-il lui-même (l),sur la simplicité de mon style ; au contraire, j'eusse voulu vous parler plus simplement, pour m'accommoder à la portée de vos esprits. S'il y a des défauts contre les règles de bien parler , j'aime bien mieux ne pas parler si exactement, que de ne pas être entendu de vous. » L'éloquence vraiment populaire , celle qui remue les cœurs et les volontés , n'a jamais rien eu à démêler avec la rhétorique ou avec la pantomime. Il y
(i) Pré&M du Bouquet de MisHon.
avait des moments où la parole de H. Leuduger faisait firissonner Fauditoire^comme une commotion électrique ; on voyait alors les prêtres euxmêmes quitter le confessionnal et venir, poussés par je ne sais quelle magie, se mêler au pied de la chaire à la foule dont les sanglots fendaient la voûte • Après un de ses discours on ne s'arrêtait point à disserter sur la phrase et le geste : leis auditeurs, haletants, émus, se précipitaient dans les confessionnaux où les autres missionnaires achevaient sans peine des conversions si merveilleusement préparées.
G*étaient bien des hommes de cette trempe quil fallait alors pour régénérer à la fois le clergé, les grands et le peuple des campagnes. Les interminables guerres de la Ligue, en Bretagne, avaient renouvelé les ruines à peine réparées des guerres de succession, et les traces de saint Vincent Ferrier étaient partout effacées. Le pays était retombé dans le triste état dont Tillustre Dominicain l'avait fait sortir. Le demi-siècle qui s'était écoulé depuis Fabjuralion de Henri lY et le traité d'Angers, avait suffi peut-être pour défricher de nouveau quelques champs et rebâtir quelques chaumières,mais les ruines religieuses et morales ne se relèvent pas si vite. Michel Le Nobletz, le P. Maunoir , M. Leuduger, M. de Montfort reprenaient l'œuvre brisée de saint Vincent et étaient à ce point de vue les disciples
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avec
avec des larmes qu'entrant un jour de dimanche dans une église de campagne, au diocèse de Saint-Brieuc, il n'y trouva qu'un pourceau qui fouissait en paix dans les ordures qui s'étaient amoncelées sur les dalles. (1) La moitié des paroissiens dansait sur le cimetière, l'autre moitié buvait au cabaret.
Les gentilshommes, habitués, durant les troubles, à la violence et aux rapines, suivaient en toute occasion ces traditions de licence : les duels , le meurtre , le viol , le rapt , le vol à main année , rappelaient trop souvent aux populatLons effrayées le souvenir sanglant de La Fontenelle. Monsieur de Queriollet l'avait dépassé. Les dames partageaient leur temps entrQ leur parure , et la lecture des romans de galanterie et des pièces de théâtre. Quelques nobles flottaient indifférents du catholicisme au calvinisme, que la propagande des La Houssaye cherchait en vain à implanter dans l'évéché de Saint-Brieuc.
Le peuple livré , sans secours , à ses instincts mauvais n'avait gardé de la religion que des
' (1) n feat voir des détails de même nature dans la ?ie de M. BOBidoise , fiuidatear du SémioaiFe de Saint-Nicolas et qui remplit, ûnmédiatement après les guerres de religion du XVI* siède, le rôle d*apdtre dans les diocèses de Paris, de Meaux , de Chartres, etc. Voir sa vie, 2e édition, 1784, un vol: in-12.
pratiques extérieures, que son ignorance transformait en superstitions. Les marchands fraudaient sans scrupule et se livraient sans vei^ogne à l'usure.Tous buvaient d'une manière effeay an te et s'enivraient presque chaque jour. Les hommes étaient familiarisés avec tous les vices , les blasphèmes, le jeu, la débauche, le larcin/ les querelles, les rixes ; les jeunes garçons et les jeuneâ filles étaient laissés sans surveillance; les fileries dans lliiver, les aires neuves dans Tété , dans toutes saisons les pardons , les noces , les baptêmes , les grands charrois faits en commun, où Ton dansait et Ton s'enivrait, durant les jours et les nuits , devenaient des occasions universelles de désordres honteux.
M. Leuduger, après avoir prêché dans quelques paroisses, comprit qu'il fallait avant tout s'occuper du clergé : l'instruire et le sanctifier. Il établit donc, durant les missions mêmes, des conférences ecclésiastiques, dans lesquelles il exposait avec la clarté et la méthode qui formaient les caractères les plus saillants de son talent, les règles du ministère pastoral et spécialement de l'administration du sacrement de pénitence. Puis , comme les retraites n'étaient pas encore fondées dans l'évêché de St-Brieuc, il proposa à ses compagnons, qui furent ses prem^rs disciples et qui devinrent les modèles et les maîtres des autres ecclésiastiques, de se join-
dre à lui pour aller à Vannes faire une retraite sous la direction du P. Huby. Cette proposition ayant été agréée avec empressement, il les réunit au nombre de trente environ, et pour faciliter à ceux d'entre eux qui étaient pauvres cette dépense , il fit une bourse commune dans laquelle chacun versa secrètement, suivant ses moyens, une somme plus ou moins abondante, et qui servit à défrayer toute la troupe. De cette façon ils firent tous la route de compagnie , s'édifiant mutuellement le long du chemin ; leur retraite commença véritablement au montent où ils partirent, et ne finit que lorsqulls se séparèrent.
Pendant quatorze années le P. Huby fut le directeur de M. Leuduger, qui entretenait avec lui un commerce suivi, qui en dépendait comme un fils, et qui disait confidentiellement à ses amis intimes qu'il n'avait trouvé que deux hommes qui eussent avec lui une confonnité entière, étant dirigés par le même attrait et appelés par la même vocation, à savoir : le P. Euby, et le supérieur de la maison des Missions étrangères, à Paris. Cette amitié se prolongea même au delà de la tombe et M. Leuduger racontait qu'il n'avait été délivré de grandes peines intérieures dont il était tourmenté, qu'en priant sur le tombeau du P. Huby.
L'action de M. Leuduger sur le clergé de son temps et de son pays fut souveraine. Le biogra-
plie anonyme qoi écrivait en 1723, un an après la mort du missionnaire , le constatait en ces termes : « Ce saint missionnaire, comme une n trompette, a réveillé un grand nombre de c( prêtres qui, par on engoardissement préjudice ciable» demeuraient dans leurs villages sans a faire profiter le talent qu'on leur avait confié « et sans exercer les saints ordres. Il était rare c( alors de voir un prêtre monter en chaire pour « prêcher l'Evangile : on ne faisait pas le prône (( dans la plupart des paroisses : les sermons « que Ton prêchait dans les villes, étaient des (( discours où Ton aurait pu apprendre la dia- (( lectique et Fart de déclamer, mais point du (( tout la morale de TEvangile. Le zèle de notre <( grand maître a animé au travail plusieurs eci< clésiastiques qui ont mené depuis une sainte « vie et sont morts au service de Dieu et du (( prochain. Je pourrais en nommer un grand « nombre de ce genre. A combien a-t-on oui c( dire qu'ils auraient passé leur vie dans Toisi- (( veté et se seraient probablement perdus, s'ils (( n'avaient été appelés aux missions. S'il y a <( aujourd'hui, en ce diocèse, tant de bons mis- (( sionnaires et de zélés confesseurs, c'est à M. i( Leuduger en bonne partie qu'on le doit. » — Un siècle plus tard, l'abbé Très vaux écrivait à son tour en parlant de M. Leuduger : « Par ses « travaux assidus il rendit le diocèse de Saint-
« ISrieue un des mieux réglés Jion-seulement « de la province , mais même de la France.
« Aussi le jansénisme n'y put-il faire de progrès « et plus tard le schisme constitutionnel n'y « compta-t-il qu'un très-petit nombre d'adhé- « rents , tant la foi avait jeté dans les cœurs « de profondes racines, et s'était transmise des « parents aux enfants comme un bien de fa- « mille. » (1)
Or , voici l'ordre et la méthode qu'il avait adoptés pour ses missions:
Il attendait pour arrêter un projet le mandement de son évêque, auquel il était si aveuglément soumis, qu'une fois, étant parti pour une mission lointaine et recevant l'ordre de se rendre ailleurs, au moment où il arrivait à sa première destination , il rebroussa chemin sur l'heure , sans prendre de repos et sans dire un mol.
Il voyageait à pied, la tête nue, parce qu'il mé-
(1) Vies des Saints de Bretagne. Tome V., p. 386.
ditait et priait en marchant , qu'il fat seul ou au milieu de ses compagnons.
Un jour s'étant égaré , il se rendait vers un Tillage pour se faire remettre dans la bonne voie: lorsqu'il approchait de la première maison il entendit qu'il en sortait comme des gémissements. Il y pénétra aussitôt et trouva une femme mourante qui, du plus loin qu'elle le vit, s'écria. '( Ah ! c'est vous enfin, Monsieur Leuduger ! il y a longtemps que je vous attends. » Elle se confessa, reçut les dernières exhortations du saint pré' tre et expira tout aussitôt.
Une autre fois, il rencontra un recteur, qui portait le viatique : il se sentit inspiré de solliciter la faveur de remplir lui-même ce pieux office, et il l'obtint. Or, le moribond voyant entrer un prêtre étranger manifesta une grande joie et demanda à confesser une faute qu'il n'osait ou ne voulait pas avouer à son recteur.
On croirait lire quelque histoire des missions étrangères ; souvent ainsi Dieu a pris ses missionnaires par la main, pour les mener, sans qu'ils le voulussent , à travers les forêts et les fleuves, à la hutte d'un sauvage inconnu que sa Providence appelait k la foi chrétienne.
C'était pour profiter de ces occasions, presque miraculeuses, de pouvoir toujours être utile aux àmcs que M. Leuduger allait à pied, malgré la faiigue.Il y trouvait encore une grande économie
— aidé laquelle y dans sa pensée, il devait compte aux pauvres , et enfin, ce mode de voyager était le seul qui convint à son esprit de pénitence et d'humilité.
Lorsqu'il avait reçu les ordres de Tévêque, il partait sans s'inquiéter si* la paroisse où on l'envoyait était disposée aie recevoir, lui et ses compagnons, et si on avait pris des mesures pour les loger et les nourrir. Or, il arrivait souvent, on le comprend , que prêtres et ouailles voyaient d'assez mauvais œil apparaître ces réformateurs qui venaient les réveiller d'un assoupissement où ils se complaisaient ; de sorte que, non-seulement l'église était vide pour les premiers sermons, mais la table était vide aussi pour les premiers repas. Dans ces conjonctures le missionnaire ne se troublait pas ; il mettait sa confiance en Dieu et priait. Il raffermissait dans la foi ses compagnons chancelants qui voulaient parfois secouer sur ces peuplades rebelles la poussière de leurs sandales , suivant le mot de l'Evangile ; et jamais le temps fixé pour chaque mission ne s'écoula sans que d'une part les fidèles accourussent aux exercices, et sans que , d'un autre côt^ i on vit affluer au presbytère inhospitalier des provisions de toute espèce, dont la surabondance nourrissait à la fois et les missionnaires et les pauvres de tout le canton.
Dureste l'hostilité des recteurs ne pouvait pas
amenèrent la conversion de quelques calvinistes et de plusieurs jansénistes. Les dialogues qui tendaient au même but que les conférences , avaient lieu Taprès-midi. Ici M. Leuduger avait pour interlocuteur un prêtre, qui représentait la foule et faisait la question ou Tobjection. Cette forme dramatique , plus vive et plus familière que le discours suivi , s'est conservée en plusieurs lieux de Basse-Bretagne. Les conférences sont tombées en désuétude.
Les sermons complétaient Tensemble de cet enseignement si bien approprié aux besoins des populations auxquelles il était offert. M. Leudu> ger perpétuant Técole apostolique de Michel le Nobletz et du P. Maunoir n'avait point adopté, on le croira sans peine, ce genre détestable, tissu de subtilités incompréhensibles (1), monu-ment du bel esprit et du pédantisme, pot-pourri de citations empruntées plutôt aux poètes païens qu'aux livres des Prophètes et des Apôtres , qui déshonora la chaire chrétienne depuis le XYI® siècle jusqu'à Bossuet , et qui régnait en^ core en province, avec, toute la faveur de la me
\i) On 8ait le mol sanglant de M. de La Motte , évéque à* Amiens , à un prédicateor de cette sorte. — Votre discours était fort beau, mais qu'avez-Tous entendu dire dans tel et tel endroit ? — J*ai voulu , dit Torateur, dire telle chose. et telle autre. ^ Eh ! répliqua vivement M. d*Àmiens que ne le disiez^i'
VOttdOK?
— aide, à Tépoque qui nous occupe. Ecoulez sur M. Leuduger le jugement des contemporains:
« Quoiqu'il fût fort habile et capable même d'éloquence , il parlait toujours familièrement et sans appareil, de l'abondance et de la plénitude de son cœur. Il ne faisait point de discours am^ poules ou artificieusement arrangés. Il ne cher-^ chait pas à chatouiller Toreille ; mais à convertir le cœur. Il négligeait absolument cette recherche trop curieuse de tours et d'expressions, qui n'apprennent rien autre chose au public, sinon que le prédicateur a de l'esprit et sait s'en servir. « Ce que disait notre missionnaire convenait toujours au temps et au lieu , montrant partout comme il avait une connaissance particulière de ce qui se passe dans le monde et des vices qui y régnent. Il s'abandonnait à ce que l'esprit de Dieu lui suggérait et inspirait dans la suite de son discours, assaisonné des paroles de la sainte Ecriture, des histoires de l'ancien et du nouveau Testament, de la tradition et des Annales ecclé.siastiques. On l'a vu quelquefois prêt et disposé à parler , s'arrêter un p^ et demeurer en silence, après quoi il disait à l'auditoire : « Je croyais vous parler d'un tel sujet, mais celui-ci m'a été mis dans l'esprit.» Alors il n'était que feu et flamme, et on pouvait assurément dire que ce n'était pas la voix d'un homme, mais celle de Dieu.
Des personnes éclairées qui ont eu souvent le
Wnheur de Tentendre, avouent ingénuem^nt que ce qu'il disait était à la vérité fort commun, quQ d'autres prédicateurs avaient parlé en leur présence sur les mêmes matières avec plus de recherche et d'éloquence; mais néanmoins qu'elles n'avaient jamais été touchées si fortement que de ce que prononçait notre bon prêtre, dans sa simplicité énergique, et qu'on voyait bien que Dieu parlait par sa bouche » (1).
C'était à la prière que M. Leuduger demandait ses succès oratoires. Souvent on l'a surpris, au milieu de la nuit , priant , agenouillée Si lé lendemain , la foule accourait trop nombreuse pour être désormais contenue dans l'enceinte du temple ; si la contrition faisait couler les larmes et meurtrir les poitrines, l'orateur disait tout simplement : « Dieu s'en est mêlé. »
Les mortifications extrêmes du pieut missionnaire contribuaient aussi à ses triomphes ; d'abord parce que son extérieur austère, son visage amaigri par les veilles , les jeûnes , les disciplines, prêchait même avant qu'il eût ouvert la btuche ; ensuite et surtout parce que Dieu attachait sa grâce à ces œuvres de dévouement et de sacrifice. On remarquait à ce propos que ses stations de Carême étaient snrtout merveilleuses en résultats.
<1) S'w manuscrite, pamn.
-sensés sermons formaient un ensemble et côm^ me un côi»ps de doctrine divisé en deux séries principales de discours. Une première suite était consacrée à Texposition historique et dogmatique de la vie et des enseignements de Jésus-Christ. Une seconde suite déroulait la synthèse merveilleuse de la morale chrétienne : déclina à malo et foc bonum , et montrait à côté du mal , le seul remède efficace et divin : le sa-* crement de Pénitence ; à côté du bien , le seul auxiliaire qui nous le rende possible : le sacre- ^ ment d'Eucharistie.
Lorsque la mission se donnait pour la premier re fois dans une paroisse , M. Leuduger ordonnait la confession générale pour remédier à tou* tes les confessions incomplètes qui étaient lo résultat fatal de l'ignorance où croupissaient les fidèles et les pasteurs. A.lor8 , les jours et les nuits de Tiniatigable missionnaire se consommaient au confessionnal. Plein de justice et de miséricorde , bien pénétré de la sage discipline de TEglise, dans un siècle où les erreurs du jansénisme tendaient àpousâlr aux extrêmes, il pas^ sait pour un des plus grands casuistes et pour un des plus paternels directeurs de son temps. Son tribunal était toujours assiégé, et dans certaines missions on a vu des personnages du plus haut rang oublier Theure des repas, passer des nuits entières, pour attendre leur tour et pouvoir sV
genouiller aiUX pieds du saint prêtre. Il n^avait pas coutume de faire de longs discours aux pé^ nîtents ; mais il aimait à faire intervenir Dieu entre le coupable repentant et lui : « Demander à Dieu ce qu'il veut que je vous dise ; » et d'autres fois: «Allez ¥0[Qs mettre à genoux visa vis de Tautel et revenez ma dire ce que Dieu vous aura dit. j> C'étaient là les formules qu'il employait le plus ordinairement. Il avait du cœur de lliomme une connaissance rare acquise dans la méditation solitaire et dans la pratique constante du ministère ecclésiastique» On racontait la manière étrange dont il avait radicalement guéri une pauvre femme bouleversée par les scrupules et qui avait désespéré tous les directeurs ; comme elle l'était allé trouver dans une retraite , il ne lui dit rien autre chose , sinon qu'elle allât vers une bonne sœur qu'il lui indiqua et qu'elle lui demandât ce qu'il fallait faire ^ Cette femme se soumit avec foi et il arriva nonseulement que la bonne sœur lui dit des choses qu'on aurait cru bien au-dessus de la portée de cet esprit simple et illettré ; mais encore que Tâme malade recouvra le calme et la paix. M.
Leudugcr avait, au confessionnal, le don des larmes, et il n'était pas possible que le cœur du pénitent ne se fondit pas au feu d'une pareille charité. Il est même certain qu'il poussait l'amour des hommes jusqu'à se charger de com«
pléter persoûiléllement les pénitences canonî^ ques que quelques-uns de seëpénitenls'ne pou-^ vaient pas remplir soit par feiiblesse dB volonté^ )5<)it à cause de leur santé ou de leur condition dans le monde : il slmposait pour cela des jeu* nés, des veillés ) des macérations et d'autres mortifications de ^ette naturev
Durant la mission , tous les prêtres prenaient leurs repas en commun. Il y en avait d'ordinaire une vingtaiùe ^ souvent jusqu'à cinquante ^ si la paroisse était grande. M. Leuduger faisait lire pendant la majeure partie du dîner. Vers la fin, il donnait cours à la causerie. Sa <;onversation , dans ces moments , était charmante. En parcourant tous les légendaires, je crois qu'on trouverait difficilement un saint , appartenant aux classes lettrées, qui ne se soit montré dans ses rapports nécessaires avec la société , galant homm^ et le plus souvent ^ homme d'esprit. Après les repas il y avait une heure de récréation ; mais Mt. Leuduger l'abrégeait souvent ^ lorsqu'il voyait que les fidèles attendaient à l'église : « Allons , Me«ieurs , disait-il alors , allons travailler : l'éternité sqra assez longue pour nous bien reposer. » (1)
(1) C'était aussi un des mots favoris de M. de la Motte, évéque d'Amiens, contemporain de M. Leuduger, et qui a avec lui de nombreux points de ressemblance. Voyez Mémoires -ea
- 3Ô - Dans le cours de la mission , qui durait ordi-^ nairement une semaine, les missionnaires allaient, deux par deuï, visiter toutes les maisons de la paroisse, riches et pauvres ; (1) M. Lôuduger voulait introduire cette coutume chez les recteurs ; il y réussit, et il n'y a pas assurément en Bretagne une commune dont le recteur ne connaisse chaque habitation , depuis la cabane jusqu'à la villa , et Ton compte , grâces à Dieu , bien peu de Bretons assez dégénérés pour ne pas regarder comme un honneur et un bonheur la visite de leurs prêtres.
 la fin de chaque mission il plantait en quelque lieu apparent une croix monumentale , souvenir perpétuel de cette rénovation morale de toute une peuplade, de ces réconciliations, de ces restitutions , de ces changements de mœurs
forme de lettres pour servir à Thistoire de la vie de feu Messire Loms-François-Gabriel d^Orlëans de la Motte , évéque d*Amiens , 2« édition , Malines 1785 , deux volumes in-if . C*^t un livre fort bien fait.
(1) L*aateur de la vie manvserite que nous reproduisons pres^ qu'intégralement, écrit que leurs visites avaient entr'autres buts utiles celui de déraciner un abus qui s*était généralisé en Bretagne et qui s'explique par le peu de soin qui a toi]yours été apporté â la constructbn des habitations rurales. Les enfants des deux sexes couchaient dans un lit commun jusqu'à un âge très- avancé et souvent péle-mélt; avec les parents. M. Léudu* çer opéra une réforme complète sur ce point important.
^46 — Bt d'habitudes ; mémorial permanent de ces pf o^ messes solennelles auxquelles on ne manquerait jamais si elles étaient faites à des hommes pour des choses humaines : puis le missionnaire et tous ses compagnons disparaissaient. G'ét^t une règle sans exception ; jamais H. Leuduger ne resta une heure dans une paroisse après le dernier exercice de la mission , à moins qu'il n'eût lieu le soir; mais alors Taurore du lendemain le trouvait déjà loin. Il voulait qu'on ne connût de lui que son apostolat.
Une révolution impie et sacrilège a brisé la plupart des croix plantées par M. Leuduger; mais pour celles qui restent , le peuple sait-il au moins par qui elles furent élevées et le souvenir qu'elles rappellent : quand je vais jeter de nouveau parmi les Bretons ce nom si sympathique il y a cent cinquante ans, réveillerai-je encore quelques échos ?
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Cependant, M. Leuduger était recteur dé Plouguenast depuis sept ans et demi , lorsque la cure de Notre-^Dame de saint Matburin de
Moncontour, l'an des bénéfices les plus considérables du diocèse, à cause du grand pèlerinage qui s'y célèbre chaque année, étant venue à vaquer, il y fut appelé (i). C'était en 1684.
Ce poste élevé avait de quoi satisfaire Tambition et Tamour propre d'un jeune prêtre qui comptait trente^iilq ans à peine. M. Leuduger ne l'accepta que par obéissance et avec une profonde douleur. D'une part son humilité lui inspirait une répugnance trës-prononcée pour l'exercice déUcat du saint ministère dans les villes et au milieu de^ classes lettrées ; d'autre part il aimait d'une véritable affection les habitants de Plouguenast.
Il ne voulut rien emporter de cette chère paroisse. Il s'était réellement considéré comme économe et usufruitier, et la charge d'ftmes cessant, il crut que le salaire quotidien et précaire auquel il avait droit devait cesser à l'instant même. Il fit donciporter au moulin tout le blé qui restait dans ses greniers, le convertit en pain et le distribua aux pauvres, proportionnellement aux besoins de chacun.
Il n'apporta à* Moncontour, coihme je crois l'avoir dit, qu'un vieux lit sans valeur, sa pauvre garde robe et quelques livres.
Moncontour n'est distant de Plouguenast que
(i) Le due de Penthièvre avait la eoUation de ce bénéfice.
de deux petites lieues ; cependant les adieux de M. Leuduger à ses ouailles furent pleins de sanglots et de larmes : le bon recteur les consolait en leur disant combien était courte la route qui les séparerait ; combien aisément ils pourraient recourir à lui , leur promettant bien de ne les point oublier et de se souvenir toute sa vie qu'ils avaient eu les prémices de sa tendresse pastorale.
Mais si le recteur de Pïouguenast n'avait apporté à Moncontour ni mobilier ni argent, il y avait apporté son dévouement et sa charité.
La parole du P. Maunoir avait créé dans cette petite, ville le plus coquet fleuron de la couronne de Penthièvre, diverses œuvres de piété, et entre autres un hôpital ; mais cet hôpital avait dû être confié à des laïques , et six années ne s'étaient pas écoulées depuis sa fondation , qu'il était en complète décadence. A cette époque, les congrégations religieuses dévouées au soin des hôpitaux n'étaient pas multipliées comme de nos jours. Saint Vincent de Paul venait à peine de créer le chef-d'œuvre de la charité chrétienne, la fille de charité ; mais ce prosély*tisme fécond avs^it vite fructifié &itr la terre de Bretagne. Le P. Ange Le Proust avait semé, à Lamballe , le grain de sénevé qui s'appela l'ordre de saint Thomas de Villeneuve (1). M.
{i) La notice que nous avons écrite sur les Demoiselles de
Léuduger fut assez heureux pour obtenir du P. Ange deux de ses filles , qui vinrent , en 1686 ^ redonner la vie à lliospiice fondé par le P« Maunoir.
Le charitable curé assura Tavenir de cette œuvre en donnant à tout son peuple l'exemple heureusement contagieux de son héroïque cha^ rite. On le vit, le jeudi-saint, dans la salle de lliôpital , laver humblement les pieds à douze pauvres, à l'exemple du divin Maître ; on le vit souvent traverser les rues de Moncontour portant sur ses épaules quelque mendiant infirme qu'il avait recueilli dans une masure inconnue, et qu'il allait confier aux soins des bonnes reli-^ gieuses, ses infatigables auxiliaires.
Mais l'ordre naissant sous les auspices de S.*^ Thomas de Villeneuve devait prêter à M. Léuduger un secours encore plus important et plus efficace. Disciple et admirateur intelligent du P. Huby, le curé de Moncontour s'était depuis longtemps pénétré de l'importance de l'œuvrci des Retraites, et depuis longtemps aussi il n'attendait que les moyens de l'importer dans le diocèse de Saint-Brieuc. Il avait pu étudier, à Vannes, durant les nombreux séjours qu'il fit, dans la maison même consacrée aux Retraites,
StpThomas de Ville-Neuve et que nous insérons dans c« volume f nous di^ense de tout détail ; nous y renvoyons le lecteur.
le système mis en pratique par le P. ituby et M. de Kerlivio, pour les hommes, et par Mademoiselle de FraacheviUe pour les femmes. Dès qull eut sous sa main les religieuses de saint Thomas de Villeneuve, l'œuvre des Retraites fut fondée à Moncontour : dans Tenclos de Thospice, des bâtiments vastes et appropriés à la destination nouvelle furent bâtis promptement et reçurent alternativement les hommes et les femmes , jusqu'au jour où Mgr Frétât de Bois^ sieux, pour favoriser les Filles de la Croix, vouées par leur institut à l'éducation des filles et aux Retraites, et qui avaient, en 1706 , établi une maison dans la ville épiscopale, décida que les Retraites de femmes auraient lieu dans cette communauté, ne laissant à celle de Moncontour que les Retraites d'hommes. (1)
Fondée et dirigée par un homme aussi dévoué et aussi expérimenté que M. Leudoger, la maison de Retraite de Moncontour fut bientôt célèbre, et elle était assise sur des bases si solides,
(1) Depuis la réTohition les Retraites de Moncontour ont été» comme dans le commencement de Tlnstitution, consacrées alternativement aux deux sexes. Les Dames de la Croix n'ont plus leur maison de Sl-Brieuc , mais elles ont un éUblissement important à Gningamp , et un autre à Tréguier , où se donnent aussi, dopuis quelques années au moins, des Retraites d'hommes et de femmes.
qu'elle subsiste encore aujourd'hui , tout aussi fréquentée, tout aussi utile qu'au premier jour.
L'œuvre des Retraites est particulière à la Bretagne. Ce serait à coup sûr , pour certains pays , s'ils étaient témoins de ces pieux exerci^ ces, le sujet d'un étonnement profond* Des fem-^ mes, passe encore peut-être ; mais des hommes l Pendant que j'écris ces lignes j'entends , à deux pas, la voix multiple et unique de deux cents retraitants qui chantent le refrain des litanies. Cette grande voix m&le et forte me remue jusqu'au fond du cœur, et je déclare que je n'ai rien entendu qui m'ait donné une plus frappante idée de la dignité de l'homme. Ces deux cents paysans bretons qui ont su priser leur âme assez haut pour ne pas craindre de sacrifier huit jours entiers à des choses purement intellectuelles , sont évidemment des hommes d'élite. Je leur sais une reconnaissance profonde de s'être astreints au travail de la glèbe, sans avoir oublié à penser , sans s'être assimilés à leurs bêtes de somme, pour être au milieu de nous l'apologie vivante de cette religion divine , qui établit seule entre les hommes l'égalité de l'intelligence et de la vertu.
Je le dis bien haut, le paysan de l'évêché de Saint-Brieuc qui apprendra que c'est à Jean Leuduger , ce paysan fait^prêtre, qu'il est rede- Table de la première Mission et de la première
Retraite qai OBt recommencé, il y a deux siècles, la civilisation de ce pays*ci, et qui ne sentira pas dans son cœur un double mouvement de gratitude et de fierté, celui-là n'aime, ni Dieu, ni ses frères, ni son pays, ni lui-même.
Le P. Maunoir avait laissé, à Moncontour^ un autre fruit de son apostolat, qui, comme Thôpital, était mourant et sans sève lorsque M. Leu* duger devint curé de la ville de saint Mathurin : c'était une congrégation de jeunes filles, vouées à la Reine des vierges. M. Leuduger sut aussi raviver cette œuvre pieuse et inspira une telle force de cohésion à tous les membres, que ce petit et timide troupeau ne fut même pas dispei^ se dans les plus mauvais jours de la Terreur.
Une plus pénible tâche incombait encore au zèle du saint prêtre ; il ne suflBsait pas de maintenir dans la vertu les dociles congréganistes , il fallait retirer du vice les malheureuses que la corruption exploite et qui exploitent à leur tour la corruption des mœurs , dans toutes les villes. M. Leuduger allait à ces pauvres filles avec une immense charité; il en ramena beaucoup au bien, tant à Moncontour que dans les missions; mais , comme la misère était souvent la cause première de leur honte, et eût infailliblement amené une prompte rechute, le bon curé prenait soin de pourvoir ses converties des moyens de vivre honnêtement à l'avenir, soit dans les mai-
sons de refuge ouvertes à ces sortes de pénitentes, soit même dans le monde. Lorsque ses ressources personnelles'étaient épuisées, il avait des bourses ouvertes par ses exhortations et auxquelles il savait recourir. Lorsque la persuasion ne produisait aucun résultat sur le cœur gangrené d'une prostituée, il s'aidait des lois de police et demandait main-forte aux magistrats. « Je ne sais, disait-il, si la prison amènera le repentir ; mais ce que je sais bien, c'est que nous retranchons un scandale pour les autres, et je ne connais pas de meilleure action aux yeux de Dieu. »
Du reste, tous les devoirs du ministère pastoral étaient remplis par ce saint prêtre avec ce dévouement de toutes les heures que llamour de Dieu et des hommes sait inspirer à un cœur que l'onction sacerdotale a fermé pour jamais à l'amour égoïste et même k l'amour limité de la famille. Si l'on prétendait tracer un tableau des diverses vertus qui éclatèrent en lui à chaque circonstance remarquable de sa vie , le récit serait entravé par des redites fatigantes. On a dû se contenter de mettre au fur et à mesure en relief et en lumière les traits qui se rattachent plus spécialement à la fonction ou à l'époque de la vie dont on s'occupe. C'est de l'ensemble de ces vertus que se forme le caractère ; c'est de la multitude de ces traits que se compose le por-
trait: merveilleux ensemble, portrait immortel, quand Tauréole de la sainteté ■; sans ombres et sans nuages , le couronne et l'illumine (1),
(1) J*ai sous les yeux la preuve du soin que M. Leuduger apportait à tous les détails de ses fonctions. G*est un vieux et précieux registre , sur vélin » contenant tous les actes relatif aux propriétés et aux fondations de Téglise de Moneontour, depuis le 28 mars 1462 jttsqa*au i» novembre i^dH. Ce registre signé , en tête et à la dernière page, par M. Leuduger, est tout entier annoté , en marge, de sa main. Ces notes marginales font connaître la nature de Tacte, son importance et le nom des parties : elles étaient évidemment destinées â suppléer à rignorance des marguilliers dans la diplomatique. L*écriture de M. Leuduger est ferme , nette , régulière et méthodique comme sa vie ; «He ferait honneur à un cafligraphe.
Ce zèle pour les choses extérieures de Tadmlnistration paroissiale est très-incontestablement conforme au véritable esprit ecclésiastique. M. Leuduger le manifesta dès ses plus jeunes années. Un registre de Plérin , que M. Gaultier du Mottay a bien voulu dépouiller pour nous, porte ce qui suit : « Jean Leuduger dit la grand'messe le dimanche 28 Avril 1675. En ]*endroict du post-commun, sur la remontrance du dit Leuduger qu'il estoit nécessaire de placer une balustrade et des chaires pour asseoir les ecclésiastiques pendant le service divin , audevant du maltre-autel ; le général décide que ce travail sera fait dans le plus bref délai. »
vn.
M. Leuduger fut curé de Moncontour pendant environ six années.
Le zèle qu'il apporta à raccomplissement des devoirs pastoraux était d'autant plus méritoire que ces fonctions lui furent toujours antipathiques. Son attrait pour les missions et Tapostolat le sollicitait sans cesse. Deux fois , il alla à Paris firapper à la porte du Séminaire des Missions Etrangères; mais les ordres formels de son évé-que le rappelèrent. Souvent encore sa pensée se portait vers TÂngleterre ; quand il donnait des missions aux paroisses de la côte , il regardait kl mer en pleurant et disait à ses compagnons : « Oh ! que je voudrais de tout mon cœur franchir ces flots et passer dans les îles dont ils nous séparent, pour aider plusieurs bons prêtres.
qui y travaillent en cachette ! » Le sage égoïsme des divers évêques qui se succédèrent sur le siège de saint Brieuc ctde saint Guillaume , mit toujours obstacle à ce pieux élan et sut garder pour leur propre diocèse Tapdtre dont il avait si. grand besoin.
Or, en ce temps-là, Messire Pierro-Jean Le Chapellier , docteur en théologie et proviseur du collège des Quatre-Nations , à Paris , était de plus abbé de Boquien et scholastique de Téglise cathédrale de Saint-Crieuc. Il semble que des scrupules assez faciles à comprendre s'élevèrent à propos de ce triple cumul dans Tâme^ de cet ecclésiastique, issu d'une bonne famille du bourg de Mauron , au diocèse dç Saint*Malo (1). En Tannée 1690, il résigna la scholastique en faveur de M. Leuduger : j'ignore les relations et les circonstances qui indiquèrent le curé de Moucontour au choix de M. Le Chapellier. M. Leuduger accepta^vec empressement une prébende, qui convenait si merveilleusement à sa vocation et qui lui laissait toute liberté pour se donner tout entier à Toeuvre des missions. Maisf selon les dispositions expresses du Concile de Trente (3j, la dignité de scholastique ne pouvait être remplie que par un gradué. Soumis à la discipline de l'église, M. Leuduger, que son humilité seule
(1) Aiiguurd'hui du diocèse de Vannes. — Un neveu de Tabbé Le Chapellier fut procureur général syndic des Etats, qui demandèrent pour lui la noblesse. Ce neveu fîit élu président de TAssemblée Nationale où il professa d'assez tristes doctrines , qu*il expia comme tant d*autrei en portant sa tête sur réchafaud.
(2) Session 23. Chap. XYIU.
- M livah tenu éloigné des épreuves universitaires , se rendit à Nantes pour subir des examens. Son intention était de s'en tenir au grade de bachelier , conciliant ainsi l'obéissance à la loi et son amour de l'obscurité; mais il traversa cette premiëre épreuve avec une telle supériorité que ses examinateurs te conjurèrent unanimement de poursuivre et de donner aux élèves l'encouragement et l'exemple, en prenant successivement tous les degrés Jusqu'au doctorat. Pour lever tous les obstacles, l'Université tout entière , à la sollicitation de la faculté de théologie , décida que les délais réglementaires seraient abrégés en faveur du nouveau bachelier et que dans trois mois consécutifs il serait admis , s'il le désirait , à subir toutes les thèses et les actes publics ou particuliers exigés des candidats.
L'humble prêtre , confus de ces honneurs étranges qu'il avait été loin de prévoir en se rendant à Nantes, ne voulut rien décider par iai-méme. Il en écrivit à son évéque et demanda son avis. Monseigneur deCoêtlogon, qui eut toujours pour M. Leuduger une grande affection, voyant dans les succès merveilleux de son diocésain et dans la proposition si honorable de l'Université une permission de la Providence , qui voulait donner une nouvelle autorité à la parole du prêtre qu'il avait mis à la tête de rouvre des missions dans son diocèse, lui
iQtima Tordre formel de soutenir ses thèse»
pour le doctorat. M. Leudnger ob^t comme ud enfant , et ne songea plus qu*à se fréfstet dignement au rude travail qui lui était ordonné.
Cette thèse fit bruit dans le monde ecclésiastique de Nantes. Or, Nantes, h cette époque, était assurément la ville de toute la province qui pouvait produire la réunion la plus nombreuse et la plus imposante d'ecclésiastiques instruits ; sans compter lUniv^silé et le nombreux clergé des paroisses, tous les ordres religieux , je crois , avaient quelques représentants dans la grande et c^olique cité.
Tous ces théologiens s'étaient donné r»dezvous pour argumenter avec le scholastique de Saint-Brieuc , pleins de vénération , sans aucun doute , pour Tàge et les vertus du candidat, mais jaloux de savoir par eux-mêmes si les louanges et les faveurs qui avaient suivi Texamen du bachelier étaient justifiés par sa science et son intelligence. L'assaut fut long, sérieux et chaudement mené. M. Leuduger, au témoignage des contemporains, le soutint merveilleusement. On reconnut en lui le dialecticien rompu aux formules de Técole; le disciple laborieux de saint Thomas ; le prêtre nourri par la méditation de la moelle des divines écritures ; le pasteur, habitué à résoudre avec une connaissance intime du cœur humain, les grands problèmes de la
morale catholique; et Ton admira surtout lit simplicité de paroles, lliuinilité de tienue, qui ajoutaient un nouveau prix aux qualités éminentes de ce rare esprit.
C'était Tusage qu'après une thèse soutenue ayee succès , le nouveau docteur, sous prétexte de distraire et délasser sa mémoire , se répandit dans la ville pendant plusieurs joufs, donnant et recevant à manger, pour recueillir les éloges de tous les lettrés et asseoir sa réputation. Le bonnet doctoral n*était pas pour M. Leuduger un joujou de vanité ; le soir inéme du jour où il l'obtint pour obéir aux ordres de son évéque , il quittait secrètement la ville- de Nantes, ses savants et leurs éloges, et reprenait dans le plus humble des équipageis lé chemin de Sainte Srieuc.
Il y rapporta sa modestie bien intègi^. Aux premières missioiis qui suivirent Taggrégation de notre docteur, les autres missionnaires crurent devoir marquer à leur chef, à cause de son titre , une plus respectueuse déférence. M. Leuduger en témoigna à ses compagnons une si gnmde et si douloureuse contrariété que ceux-ci, pour ne pas le contrister, reprirent vis-à-vis de lui leurs manières familières et cordiales, gardant au fond de leurs cœurs l'admiration et l'affection que leur inspira ce nouveau trait de véritable humilité.
vni.
Obéissant, soit aux seuls mouvements de son zèle, soit à des ordres de ses supérieurs ecclésiastiques , M. Leuduger avait écrit un catéchisme de la religion catholique. Ce petit livre parait dater de 1680, environ.
Ces formulaires, si utiles et si modestes , qoi renferment , suivant un mot charmant , plus de philosophie que tous les in*folios des savants et des sages , n^étstient pas communs alors comme iljs le sont de nos jours. L'œuvre de M. Leuduger fut bien accueillie : révéqueràdopta,-^sicen'est lui quil'avait ordonnée — etelle devintcatéchisme diocésain : voici le jugement des contemporains : « Les principaux points jde la foi oaâiolique y sont exposés et expliqués par demanldes et par réponses avec une brièveté commode et judicieuse. C'est une méthode qui est à la portée de tout le monde, des enfants f des ignorants et des autres plus instruits ; et c'est ^e qu'on n'a pas encore vu djans, les autres di(K;èses du royaume , parmicc grand nombre do formulaires savants , et qu'on enseigne d^uile manière si obscure et si embarrassante. » •
Le mérite de cet ouvrage aussi difficile qu'utile,
fat si bien consacré par llieureuse expérience qu!on en fit , que son succès dura un siècle et demi. On s'en servait encore dans tout le diocèse, en 18S0, et ce ne fut qu'à cette époque que Ton essaya une meilleure rédaction , rendue plus facile, sans aucun doute, par le nombre des catéchismes qui s'étaient successivement produits dans les divers évéchés de France.
VL Leuduger est auteur d'un autre livre de religion dont le succès dure encore : je veux parler du Bouquet de la Mission^ « composé en faveur des peuples de la campagne. »
M. Leuduger lui-même raconte à ses lecteurs comment il fut amené à écrire cet ouvrage.
« Vous avez si bien reçu , mes très-chers frères , le Bouquet de la Mission que feu M. Le Brel, recteur de Saint- Marcan et grand-vicaire de Dol, avait composé pour votre instruction , quelles fréquentes impressions qu'on en a faîtes ont été épuisées en très-peu de temps.
» Ce Bouquet était un recueil des meilleures choses qu*on enseigne dans les missions ; mais comme l'auteur en avait omis plusieurs qui étaient très-nécessaires , et qu'il semblait s'être trop étendu sur quelques autres, il était à souhaiter qu'il eût eu le temps de revoir son ouvrage, afin de remplir ce qu'il y manquait, et d'en retrancherce qui était moins nécessaire. Sa mort qui arriva vers le commencement de juillet 1688,
dans la paroisse de Pleildihen j ne lui permit pas d y mettre la dernière main. G*est ce qui m'a fait penser , mes très-chers frères , que je vous rendrais ce livre plus utile en suppléant moimême ce qui semblait y manquer : ainsi je ne me suis proposé d*abord que quelques changements et quelques additions : mais il est arrivé y comme insensiblement, que j'ai fait tant de changements et d^augmentations , qull n*en est resté que le seul titre du livre.
» J'ai donc fait comme un abrégé de tout ce que Ton dit dans les Sermons , Dialogues , €onférences et autres exercices de la mission y et j'ai ajouté à la fin des Méditations pour tous les jours de la semaine. j>
Je ne sais pas précisément quand parut pour la première fois le Bouquet de la Miman de M. Leuduger. Le plus ancien exemplaire que j'ai vu de ce livre date de 1710 , imprimé à Rennes , chez la veuve Mathurin Denis , et porte : 4"" édition. Il y a de nombreuses approbations de docteurs dont les plus reculées remontent à 1700 , et une dédicace à Monseigneur Louis de Frétât de Boissieux , évéque et seigneur de Saint-Brieuc , datée du 4 novembre 1708 , que je reproduis ici parce qu'elle ne se trouve plus dans les éditions plus récentes.
« Monseigneur « il y a quelques années que j'avais dressé un recueil des principales matières
"qu'on enseigne dans les* missioms et que je Vavais donné au public sons le nom de votre Ifès-illùstre prédécesseur Moakeigni^ Louis Marcel de Gootlogon, qùe/son mérite u enlevé à ce diocèse et la mort à. celui de To«may : mon dessein était de laisser en abrégé aux peuples 40- la campagne les vérités, que je leur avais enseignées plus au long de vive voix , afin de perpétuer en quelque minière le bien et le fruit de la mission. L^affection que ces pauvres gens ont pour tout ce qui porte le nom de mission a été si grande que les exemplaires de trois éditions qui en ont été faites ont été enlevées en trèspeu de temps. C'est ce qui m*à engagé aie revoir et à Taugmentèr deplusietirs matières très-importantes, afin de le leur rendre encore plus utile. L'appHcation continuelle que vous avez à bien régler votre diocèse , à former les ouvriers qui y travaillent sous vous , par vos savantes conférences, à instruire vos peuples par vos ferventes prédications ; llionneui* que vous m'avez fait de me continuer la direction des Missions et des Retraites qui se font daiis votre diocèse et mille autres marques de bonté que vous m'avez donliées dans toutes les occasions ; robligation que j'ai de vous rendre compte de mes occupations publiques et privées , me font espérer que vous trouverez bon que je vous le présente et que je
le publie sous votre illustré nom-. »
Cette quatrième édition ne donna pas à ToO'' Trage sa forme définitive. Il noyait alors que deux parties^ La septième édition que j*ai sous les yeux et qui fut imprimée en 1726^ c'est-à-dire après la mort de M. Leuduger, chez les frères Vatar , à Rennes, contient trois parties. M. Leuduger, on le voit, poursuivait sans cesse la perfection de ce petit livre , non pas certes par des motifs d'ambition littéraire ; mais à cause de Tutilité de ce manuel qui devait perpétuer dans les campagnes Tapostolat du saint missionnaire. Il faut lire le Bouquet de la Mission ^ si Ton veut se faire une idée exacte « non-seulement de la m éthode d'enseignement religieux des apôtres bretons des XVII« et XVIII® siècles ; mais en*core des mœurs des populations rurales à cette époque. J'y retrouve ces dévotions simples et cordiales que j'ai vu pratiquer à mon grand'père et qui ont à mes yeux, à cause de ce souvenir peut-^tre, quelque chose de patriarcal; combien, en effet, de chefs de famille, vrais patriarches, ont fait du livre de M. Leuduger le manuel de la prédication «domestique , *de la lecture du soir, après la prière en commun (1) !
Ainsi , M. Leuduger lui-même voulait qu'on
(1) M. L. I^rud*homme a publié, en 1853 , la li« édition d« Bouquet de Mission, 11 en a été fait une tradudiob e» breton , plusieurs fois'réioi|yriméc.
- 8Ôretrouvât dans le Bouquet de Mission tous les parfums de sa parole et tout le fruit de ses enseignenieuts^ Mais nul ne pourra donner à la lettre morte la puissance du verbe vivant :
M. Leuduger le savait et les soins qu'il apportait à la rédaction de ses ouvrages ne ralentissaient en rien son zèle pour la prédication.
Jamais, au contraire, ce zèle ne fut plus ardent. Environné du respect de tous, par son âge, par sa position, par ses talents, par ses vertus, le scolastique libre de toutes fonctions sédentaires pouvait se livrer tout entier à son incomparable vocation.
Vers la fin de février 1767, un collaborateur dont le nom est resté illustre au milieu de la pléiade de grands Saints que produisit Téglise de France au XVII^ siècle, le vénérable Grignon de Montfort, vint s'adjoindre à M. Leuduger.
Ainsi se continuait cette chaîne non interrompue ; H» Leuduger tenait d'une main au P. Maunoir et tendait l'autre au P. de Montfort.
Le P. de Montfort travailla pendant six mois avec les missionnaires de Saint-Brieuc , dans les paroisses de Baulon,Le Verger, MeTdrignac, Plumieux, La Ghèze, Saint-Brieuc et Moncontour. A La Ghèze, il rebâtit une grande chapelle , dédiée à la Vierge , aujourd'hui église paroissiale, et dont saint Vincent Ferrier avait, dît-on, prédit la restauration. Gé fut l'occasion
d'une de ces gigantesques cérémonies, où figurait tout un peuple , et que le P. de Montfort improvisait souvent. Pendant neuf jours, des feux de joie allumés sur la montagne , avaient annoncé la fête. Je dirais volontiers, si je n'avais peur que Ton ne prit cette parole toute moderne dans le sens critique que nous y attachons , que la manière du P. de Momfort avait quelque chose d'excentrique. Gomme il arrivait à Mon-^ icontour, pour commencer la mission, un di* manche i< il trouva sur la place publique grand nombre de personnes qui dansaient au son des instruments. Son zèle pour la sanctification du jour du Seigneur, s'enflamme à la vue de ce désordre. Il perce la foule , arrache aux joueurs leurs instrumû&tft , et , tombant à genoux au milieu de la danse : « Que tous ceux qui sont du parti de Dieu , s'écrie-t^il , fassent comme moi ; qu'ils se prosternent pour réparer l'outrage qu'on fait à sa divine Majesté ! » Tous, à Tinstant, happés d'une crainte religieuse, se précipitent à genoux et demandent miséricorde. »
Cette mission fui la dernière du P. de Mont»
fort dans le diocèse de Saint-Brieuc. Je laisse encore parler son biographe : « M. Leuduger avait donné un sermon très-pathétique sur la dévotion aux âmes du purgatoire. Tout l'auditoire était ému. Montfort crut l'occasion favorable pour procurer aux fidèles U^épassée im
l^rand nombre de messes, et sans plus d'examen, il se mit à faire une quête à cette intention. Parmi les missionnaires , quelques-uns ne voyaient pas sans peine un éu*anger les éclipser par ses talents et ses succès. Ils se montrèrent très-choqués de cette infraction à la règle qu'ils s'étaient faite de ne rien demander , et sans tenir compte de la bonne foi de leur confrère , ils le jugèrent si sévèrement, que M. Leuduger crut devoir le remercier de ses services. Quelques années après, ce digne supérieur voulant se retirer, écrivit à Mootfort pour le prier de venir prendre à sa place la direction des missions ; mais le serviteur de Dieu avait alors d'autres engagements (1). »
En 1713, Mgr de Boissieux obligea M. Leuduger à accepter un canonicat de la cathédrale. Ce prélat, dont le désintéressement fut la vertu principale , savait qu'en ajoutant un bénéfice
(1) Vie du vénérable serviteur de Dieu, Louis ^ Marie Grignon de Montfort, Paris, Adrien Le Clère, in-12 . 1830. — €ettc monographie, due à un Missionnaire de Saint -Lau- T«Dt-s«F-SèTres , est fort bien fiite.
importam à cenx que possédait déjà le scol as^ tique, il augmentait d'autant la part des pauvres et des bonnes œuvres dans son diocèse.
M. Leudnger en était venu , soit qu'il eût fait un vœu secret de pauvreté , soit qu'il suivit simplement les instincts de sa charité , à ne posséder au monde que les vêtements qui le couvraient; et encore il en avait si peu souci , qull fallait les renouveler parfois dans les mis-^ sions. A Paimpol, des âmes pieuses lliabillèrenl de pied en cap ; souvent on lui donnait du linge qull acceptait comme un pauvre. Il ne gardait jamais d'argent : quand on lui donnait une pièce de monnaie pour rétribution de sa messe , il ne la mettait même pas dans sa poche : il la gardait dans sa main jusqu'à ce qu'il trouvftt un men* diant sur sa route. Au milieu d'une rue de Saint^ Brieuc, on le vit saisi d'une distraction sublime , tirer ses souliers et les donner à un malheureux.
Plusieurs années avant sa mort , il vendit ses livres et en distribua le prix en aumônes.
En 1710, il avait acheté à Saint-Brieuc, une maison sise en la rue Saint Michel , vis-à-vis le grand portail de l'hôpital de la Magdeleine , et que l'on appelait autrefois la Plum&^Or. G*était là qu'il demeurait ; mais il en avait changé le nom et l'appelait Maison de saint Yves , par respect pour le saint patron du clergé de Bretagne, •t parce que , dit le ]^entier du chapitre auquel
Ëous eibpruntons ce détail, son intention était de la donner après sa raort au prêtre chapelain chargé des pauvres de l'hôpital (1).
En effet, son désir hautement exprimé était que sa famille ne recueillit pas un sou des biens de Téglise, dont l'économat lui avait été confié ; la bonté de son cœur envers les fermiers de ses bénéfices , fit que cette intention ne fut pas rigoureusement accomplie ; car il y avait plusieurs termes en retard , les fermiers payant quand ils voulaient ^ et ses héritiers- en profitèrent. Mais personne ne songea à Taccuser de népotisme , le fléau du clergé dans tous les temps et dans tous les rangs. Il aida quelques-uns de ses parents dont la vocation était manifeste à entrer dans les saints ordres ; mais il n'usa jamais de son crédit pour les pousser , et il ne résigna aucun de ses bénéfices en leur faveur. Sa fai^ille cléricale, celle qui avait des droits aux produits de Tautel, c'étaient les pauvres, les misérables, les affligés, les jeunes filles que la faim exposait au vice , les pécheresses que le besoin empér chait d'en sortir ; les malheureux de toutes sortes qui n'eurent jamais en vain recours à lui, et qu'il savait découvrir sous tous les déguisements. Le bien qu'il faisait était incalculable , et , soit qu'une intelligence vigilante présidât à
<j) Rentier manuscrit d« chapitre de Saint-Brieuc.
— «4 -^ ses largesses , soit que réellemebt il y eût qael^ que chose de miraculeux , les contemporains remarquaient que les dons du scoljastique portaient bonheur et fructifiaient au ceatuple.
Tant de vertus , tant de bienfaits auraient dâ valoir à Tillustre prêtre Testinie et la vénération de tous. Il faut reconnaître que lUmmense m{i^ jorité des hommes qui vécurent avec M. Leuduger Tenvironnèrent d'aA^ction et de respect; mais son apostolat ne faisait pas Taffaire des libertins et souvent il fut «insulté et menacé même dans Texercice de son saint ministère.
D'autres ennemis plus dangereux eurent recours à la calomnie : ils soudoyèrent une fille perdue, qui alla dénoncer à Mgr de Goêtiogon Timmoralité hypocrite du missionnaire. L*évêque voulut confronter M. Leuduger avec sa dénonciatrice. — Ah ! malheureuse , s'écria le prêtre , où t'aije donc jamais vue : je ne te connais pas. » Ces paroles si simples furent dites avec tant de naturel , que la misérable prostituée dont le front depuis longtemps ne savait pas rougir; perdit contenance , fondit en larmes et avoua que c'était effectivement pour la première fois qu'elle voyait M. Leuduger et qu'elle n'était que Hnstrument trop docile d'un infernal complot.
L'évêque transporté de joie se jeta dans les bras du missionnaire , et tirant de cette aventure la leçon d'un sage esprit et d'un noble tîOMir, A
protesta^ue désormais il se défierait de tous les rapports qae les gens du inonde lui feraient sur les ecclésiastiques de son diocèse.
Ces humiliations comblaient M. Leuduger d*un contentement réel. Un jour , il rencontra un ecclésiastique qui venait d'être injustement humilié à la face de toute la province : il Tembrassa avec respect et lui dit : « Ah ! mon ami» que le bon Dieu vous aime l Ce n'est pas à moi que de semblables choses arriveraient ! »
Peu d%ommes, en eflet, eurent une existence plus environnée de calme et affectueuse vénération. Dans toutes les classes de la société , il était regardé comme un saint. Un grand sei* gneur , un peu libertin , disait à qui voulait Tentendre : « Je ne demande qu*une chose à Dieu, c'est d'avoir M. Leuduger pour m'assis ter à la mort : c'est un saint. » Il était en corres* pondance avec les plus grands personnages de l'Eglise de France et avec lej personnes de piété qui ont laissé les traces les plu$ illustres, dans le temps où il vivait.
Les divers évéques qui se succédèrent sur le siège de Saint-Brieuc , depuis Mgr de la Barde jusqu'à Mgr de la Vieux-Ville, eurent en lui une confiance sans bornes et sq plurent à lui en donner des marques. Souvent il fut chargé des missions les plus délicates , comme de la visite de toutes les paroisses et des enquêtes offi-
- eszèle pour tout ce qui st rattache à Téàucation des enfants. Nous Tavons vu lui-même aussitôt après son ordination ^ datécfaiste et maître d'école ; nous avons raconté comment il établit à Plouguenast une sorte de petite congrégation de filles pieuses, vouées à renseignement et au isoin des malades. Les écoles de Gausson et de Saint-Quayi et bien d^antres^ le reconnaissaient pour fondateur ; mais son nom se rattache sur* tout à Técole de Plérin , qui fut le berceau de la congrégation des Filles du Saint-Esprit. Nous dirons ailleurs la part active que M. Leuduger prit à la naissance de cette utile et vénérable association (1); je me contente dé constater ici ^ d'après le biographe contemporain de M. Leu'duger , que cette école de Plérin comptait plus de quatre -vingts enfants qui suivaient régulier rement les classes , et plus de deux cents qui venaient seulement le dimanche pour apprendre les prières chrétiennes et le catéchisme.
Ceci , où la philosophie et la centralisation n'avaient rien à revoir, se passait dans les vingt premières années du xvni* siècle , dans un village de Bretagne. .
J[\) Voyez ci-après . les Filks du SmiU-E^prU.
Cependant, H. Leuduger vieillissait. Sa ro^ buste constitution pliait sous le poids de Tàge , des travaux énormes auxquels il s'était livré sans repos et des mortifications de toute sorte qu'il slmposait. Non-seulement il portait continuellement la haire et le cilice , mais il ne mangeait jamais selon son goût et selon son appétit, et ne dormait Jamais autant que Teût exigé la nature. Brisé par les intolérables fatigues de longs voyages accomplis toujours tête nue , bien qu'il fût chauve de très-bonne heure , toujours à pied , bien qu'il fût très-fort incommodé d'une hernie ; plus fatigué encore par les travaux de la chaire et du confessionnal, M. Lenduger trouvait moyen, sans qu'on s'en avisât, de pratiquer à table une double mortification : il n'acceptait que du plat qui lui répugnait le plus , et il n'en mangeait jamais à sa faim : puis, retiré dans sa chambre, il froissait un peu son lit avec la main pour qu'on ne sût pas qu'il avait passé la nuit entière en extase ou en prière. Races courageuses et robustes, qu'elles portent la cuirasse ou
le cilice , dont les prouesses nous épouvantent, nous que le luxe , la mollesse et le vice ont si outrageusement abâtardis !
Dans les dernières années, M. Leuduger renonçant aux missions lointaines , n'évangélisait plus que la ville épiscopale et les paroisses limitrophes; il s'adonnait surtout, à l'exemple du P. Huby , son maître, aux retraites de Moncontour et de Saint-Brieuc. L'éloquence du saint vieillard était devenue plus. simple que jamais , sans être devenue. moins forte et moins touchante. Il avait coutume de répéter que la parole de Dieu, enveloppée d'ornements humains, est comme une épée dans le fourreau; tandis que la parole de Dieu toute, seule est comme une épée nue : puis , il ajoutait : « Est*ce qu'il ne faut pas absolument que l'épée soit nue pour pénétrer jusqu'au cœur ? » Il avait aussi l'éloquence des larmes. Les vieillards reprennent de l'enfance ses faciles et naïfs attendrissements.
Vers la fin de l'automne de 1720, il régla avec un soin minutieux ses funérailles çt en solda tous les frais, même le salaire des porteurs. On découvrit qu'une âme pieuse avait eu une révélation touchant l'époque approximative de sa mort , et ne la lui avait pas cachée.
Le jubilé universel accordé par Innocent XIII, pour les années 1721 et 1722 , fit briller le zèle de M. Leuduger d'une dernière et éclatante lueur.
~ 71 - Au mois de janvier 1722, il présidait aux exercices de la retraite pour les femmes , que Ton donnait dans la maison de Saint-Brieuc, et se proposait de partir pour aller clore la mission à Saint-Brandan, trêve de Plainte^ proche Quintin t quand il fut subitement pris de la maladie qui le conduisit à la mort ; cela commença le 8 janvier , vers trois heures du matin , par un grand frisson. Pendant cinq jours, le mal ne fit qu'empirer. Le 13 au matin, M. le Doyen de la cathédrale , chez lequel il était allé demeurer .dans ces dernières années, le confessa. Le même jour, vers midi, comme on trouvait des symptômes menaçants, on fit avertir MM. les cha* noiues qu'on allait porter le viatique à Fun des leurs : ils accompagnèrent processionnellement le Saint-Sacrement, selon leur coutume. Le malade reçut son Dieu avec les sentiments que Ton devait attendre d'un homme si profondément pénétré de la grandeur du sacrifice de la Messe , qu'il ne voulut jamais monter à l'autel , même après la récitation des Heures canoniales , sans avoir fait au moins une demi-heure de méditation. On lui donna l'extréme-onction vers onze heures du soir. Il fit ensuite son testament.
Il souffrait beaucoup ; mais la violence de la douleur n'interrompait pas sa prière. Parfois, il s'écriait : « Sainte Vierge, diminuez un peu, si c'est la volonté de votre Fils. » Puis , se reprenant aussitôt , il disait aux assistants : n Mes
frères , joignez-vous à moi pour m'obtenir une \ heure de vie, afin que je souffre quelque chose en vue du Paradis. La Sainte Vi^ge m'a toujours accordé ce que je lui ai demandé. »
Il voulut boire , et il avait encore tant de force et de présence d'esprit, qu'il bénit le vase avant de le prendre. Quelque temps après, il entra en agonie. Ce ne fut qu'un instant. M. le doyen lui cria : « Jésus , Maria ! » Le moribond ouvrit les yeux , fit le signe de la croix et rendit l'âme à Dieu.
C'était le 17 janvier 4722. Il était onze heures du soir.
Il fut enterré le lendemain dans l'église cathédrale de Saint-Brieuc , vers le milieu de la nef latérale , proche une chapelle que le biographe contemporsdn nomme la chapelle de saint Pierre.
On rédigea un éloge funèbre qui fut imprimé ; mais dont nous n'avons pas retrouvé la trace.
Ainsi mourut à l'âge de soixante-treize ans, Messire Jean Leuduger , docteur en théologie , chanoine et scolastique de la cathédrale de Saint-Brieuc et directeur des missions et retraites du diocèse; digne d'avoir vécu dans ce siècle que l'Eglise comme l'Etat put véritablement appeler le grand siècle de la France, et qui fut celui de saint Vincent de Paule et de Bossuet.
L ABBÉ GORMEAUX.
L'ABBÉ GORMEAUX.
L'^bé Gonneaux est une des plus vénérables et des plus attachantes figures du martyrologe révolutionnaire de Bretagne ; sa mémoire est encore entourée du respect universel du clergé et des populations; mais, dans la génération présente, bien peu connaissent les détails des travaux apostoliques et du martyre de ce saint prêtre. Notre époque est si fiévreuse et si agitée, qu^une histoire, vieille de cinquante années à peine , n*est plus qu'une vague réminiscence aussi difficile à fixer qu'une légende du moyenâge ; nous avons perdu Tesprit provincial et Tesprit de famille , nous n'avons plus de tradition orale.
En 1796 parut un petit volume de format in-i 2, devenu rare aujourdliui, et qui a pour titre : Vie de M. CormeauXy curé en Bretagne et zélé missionnaire , décapité à Paris en 1794. L'auteur était un prêtre, de la congrégation de Saint- Sulpice, dit-on, compagnon de captivité et ami intime de Vabbé Gormeaux. Le biographe , qui ne manque pas de mérite, s'est proposé surtout un but de piété et d'édification ; son récit, simple et touchant, est interrompu à chaque phrase par des réflexions dévotes et instructives , fort profitables assurément pour les âmes pieuses , mais qui nuisent un peu à l'intérêt de la narration elle-même.
Ai-je besoin de dire maintenant pourquoi et comment j'ai écrit à mon tow* la présente notice?
François-Georges Gormeaux oaqmt k Lamballe, le 10 novembre 1746. Son père était no* taire et s'était acquis l'estime de tous par sa capacité et par son intégrité. La pratique siacère des devoirs du chrétien garantissait chez lui hi lograuté et la délicatesse de l'honnête hosime. La vme était un ange de piété et de vertu : tous les hommes prédestinés ont été bercés par des saintes. Madame Gormeaux eut pour son Frai^ çois d'ineffiibles dévotions ; tandis qu'elle l'avaîl encore dans son sein , elle le consacra à Dieu ^ et peu de temps après sa naissance , elle le voua h la Vierge sous les voûtes bénies de Tantiqae
t) Notre-Dame. Ainsi , pour me servir
,;;ion mystique d'un vieil hagiographe,
;,.!ix fois la mère de son fils : elle en-
^orps & la vie et son âme i la grflce.
^.:Iut bientôt ratifier lui-même le vœu
; . [ allait prier tous les jours devant l'au-
!, et son grand bonheur était d'étu-
,bre des mnrs de la Collégiale, sur
,3sque montagne où la cbapelle de
\\ s'assied comme pour garder la cité
*"' au pied.
*^ Cormeaux était une délicate et frêle ^'. n'eut pas d'enfance. A l'Age dehuit ^^ , ses par«nis le confièrent à un pé- ^■poenXe gni cachait sous des dehors ^''■^ plus mauvais instincts. La vertu de i*'ève était pour ce mattre indigne un f*cite qu'il ne pouvait endurer ; il prit lik ''haine, le tracassa et le persécuta de ttft^'Wiëres, et alla même jusqu'à le nnijl- «rit^'panvre enf»"* emiffWi mm aua,. n. ^^' fallut quf ^1* de ce qui j^#1e ce coqui ji, ^^ fit sa pre jj^fe. avec la ç^ft*<'un ange.
^,i*%uite au cfl ^i^rès-florissî
ecclésiastiques du diocèse. Il y fit ses classes avec de grands succès, qui marquaient à la fois l'heureuse aptitude dont il était doué , et un précoce amour de l'étude. En rhétorique , il remporta tous les premiers prix ; son triomphe le laissa simple et modeste.
Le temps était venu de faire choix d'un état. Le jeune rhétoricien aurait senti un grand goût pour la compagnie de Jésus , à cause de saint I^ouis de Gonzague et de saint Stanislas Rostka qu'il s'était donnés pour patrons et pour modèles, dès le jourde sa première communion; mais il n y pouvait plus songer désormais : le premier succès des incrédules dans leur œuvre de destruction sociale , avait été le bannissement des Jésuites.
Gormeaux se décida pour l'état ecclésiastique et prit la soutane. Sa famille avait obtenu pour lui une bourse dans je ne sais quel collège de Paris. Il s'y rendit pour achever ses études ; il avait alors seize ans. Le petit abbé était veau à Paris plein de zèle et d'ardeur pour profiter des moyens que lui offrait la première université du monde , de compléter une éducation dont les bases étaient si fortes et si solides. Il fut bientôt désenchanté. Le collège où il était tombé lui offrit^ dés les premiers jours, les tristes symptômes d'une société corrompue : incrédulité chez les maîtres , libertinage chez les écoliers. Le pauvre
enfant en éprouva un chagrin si profond , un dégoût si amer , qa'il tomba sérieusement malade. Il fallut revenir bien vite; Pair natale le^ spectacle de la piété et de la foi bretonnes lui rendirent bientôt la joie de Tâme et la santé du corps , et il rentra au collège de Saint-Brieuc, qu'il eût voulu n'avoir jamais quitté , pour faire son cours de philosophie. « Il s'y distingua parmi ses compagnons d'étude, dit notre biographe anonyme, par la beauté de son esprit et l'aménité de son caractère , par la grande innocence de ses mœurs et sa singulière piété. »
» Dans le temps des vacances que Gormeaux passait dans sa famille, poursuit le dévot auteur que j'abrège, il y menoit la vie d'un solitaire , ce qui donnoit occasion à ses parents de lui reprocher d'être sauvage. Il ne connaissoit presque que sa chambre, l'église, la chapelle de la sainte Vierge , la maison d'un chrétien d'une rare piété chez qui il mangeoit quelquefois , et celle d'une religieuse âgée qu'il appeloit sa mère. Il alloit la voir fréquemment pour se procurer le délicieux plaisir de parler de Dieu. Lorsqu'il paraissoit seul, il n'étoit point seul : il étoit avec Dieu, à qui il rendoit successivement toute sorte d'hommages et qui parloit à son cœur. Il étoit en société avec son saint Ange , qu'il voyoit des yeux de la foi et h qui il ne cessoit de se recommander. )>
M. Coirm^aux entra au grand stoinaire. II fit paraître dë$r^prs la voc^tio^ spéciale qu'il avait reçue du ciel pour la prédication. C'était un wage , au séioinaire de Sainti-Brienc » dis préparer 163 jeunes clercs à Is^ chaire, en les faisant prêcher en présence des supérieurs et des élèves assemblés, lli'abbé Gormeau^i prononça sur ce tçxte : Ave^ gratiâ plern^ m discours qni nous a été conservé. <c Tons furent dans Tadmiration de ce qu'il dit et de la maniée dont il le dit. ï> Les populaires triomphes du missionnaire vinrent plus tard sanctionner le précoce et difficile succès du séminariste.
L'abbé Cormeaux , déj^ diacre, fut pri^ d'une telle terreur des obligations du sacerdoce sécur lier, qu'il eut l'idée de se faire Chartreux ; il y renonça bientôt, ^t , pour obéir h Tordre de aes supérieurs , il entreprit le voyage de Tripier pour se faire ordonner prêtre, pafc^ qu'il ^'y eut pas d'ordinatiQ^ h SaintrBrieUQ) h ceUe époque. Il était alors extrêmement souffrant ; les violentes inquiétudes de son ftme avaient altéré une santé peu robuste; on crut plusieurs fois qu'il allait expirer dans la route , et il se traîna mourant à l'autel. Mais le saierement eut pour lui un effet prodigieux : sous l'impositien des mains du pontife , le jeune prêtre se sentit guéri et plein d'une force qu'il ne s'était jamais connue.
Immédiatement après soa ordination , il se retira â Lamballe, au milieu de sa fandille. Il commença aussitôt à prêcher toutes les fois que l'occasion s'en présenta : c'était une vocation spéciale , presqu'une passion : il en convenait et disait que c'était sa folie. Hais autant il avait de goût pour la chaire, autant il avait d'éloignement pour le confessionnal. Il falhit des ordres formels de ses supérieurs pour vaincre ses répugnances, ou plutôt ses craintes.
Dans les premiers temps de son séjour à Lambalte , Bl. Gormeaui se livrant tout entier à son goût pour la retraite, s'isola complètement; mais la vieille religieuse , qui était toujours sa mère spirituelle, lui reprocha de donner ainsi à sa verlv «t à sa piété un air d'austérité bizarre. La fête de saint François de Sales approchait; ils convinrent tous deux, la religieuse et le prêtre , de faire une neuvaine , pour obtenir à Tabbé Cormeaux, l'amabilité et l'affabilité délicieuses de Ilmmortel évéque de Genève. Leur vœu fut pleinement exaucé , et le lendemain du neuvième jour, M. Cormeaux n'était plus ce sombre sotitftire , que Ton vénérait de loin , peut être , mais qu'on n'osait aborder, et qui ne savait pas sourire.
L'abbé Cormeaux ne demeura pas longtemps à Lamballe : il fut nommé vicaire de Meslin. Le recteur de cette paroisse était un vieillard véné-
ràble^ le doyen et le modèle du clergé de la contrée. Il y eut dès le premier jour entre le rec- * teur et le vicaire une de ces amitiés saintes , dont il faut aller chercher la tradition aux premiers jours de TEglise. Sôus l'humble toit du presbytère de Meslin , les anges entendirent des entretiens semblables à ceux des pères de la vie monastique avec leurs disciples. Le vieillard enseignait au jeune homme les divins secrets de la contemplation intérieure et les difficiles devoirs des fonctions ecclésiastiques, et le jeune homme , laissant à son vieux maître de pieux loisirs Y achetés par toute une vie de travail , se chaînait seul du ministère extérieur. Les paroissiens de Meslin , reportèrent sur leur nouveau vicaire tout le respect et tout Tamour qu'ils avaient pour leur pasteur. Le recteur inspiré et par son amitié pour M. Gormeaux, et par son désir du salut de ses ouailles, résolut de résigner son bénéfice en faveur du jeune prêtre ; mais toutes ses instances pour déterminer ce dernier à accepter» vinrent échouer devant une humilité effrayée de Tétendue des obligations du saint ministère, et lorsque le vieux recteur eut rendu le dernier soupir, Tabbé Gormeaux quitta la paroisse de Meslin et se retira de nouveau à Lamballe.
Son désir était de se consacrer tout entier aux missions. Déjà , la petite paroisse de Meslin ne
suffisant pas à son zèle , il était entré dans la société des missionnaires diocésains , et avait dirigé plusieurs exercices de retraite dans les communautés voisines. Hais il pensait que le travail des missions n'est possible , qu'à la condition , pour le missionnaire , d'appartenir à un ordre monastique, ou du moins à une congrégation régulière. Il faut à Tapôtre , fatigué de ses courses et de ses labeurs^ un asile silencieux pour se refaire et se retremper dans la méditation, au milieu des exemples et des conseils que peut seule donner la vie commune. L'abbé Gormeaux songeait donc à quitter le diocèse de Saint-Brieuc et à se faire admettre dans la Société des Sulpiciens^ qui avaient à Nantes une maison de missionnaires. L'évéque de Saint- Brieuc eut connaissance des projets de l'ancien vicaire de Meslin , et regardant l'éloignement d^un pareil sujet , comme une perte pour le diocèse, le prélat laissa voir son étonnement et son mécontentement à quelques personnes qui en prévinrent H. €ormeaux. Celui ci se hâta d'aller se justifier, exposer ses motifs et demander l'autorisation qui lui était nécessaire : non-seulement Vexeat lui fut refusé , mais on lui ordonna de se présenter immédiatement au concours pour deux cures alors vacantes (1). Cet ordre le sur-
<1) Lonqn'en 1516, on €oiioordat intenint Mte Léon X
prit toeancoiip ; il obéît, per^miâé qa» e'^tiiit une ïmaiiliatioii qae Dieu lui ménageaii, car le iioia-^ bre des conconents était ceasidéraUe, on comptait parmi eux des ecclésiastiqiies dont le mérite était connu ; il n'était pa« possible qu'an jenna bomme de trenterdeux ans» pris & l^n^rovistes pût lutter avec avantage. L'épren ve ept Ueu , et Tunanimité des suffrages proclamant Tabbé Cocmeaux sapérieur à tous ses rivaux , lui laissa le choix des deux cures. L'une était Plainlel, vaste et populeuse paroisse, dont le revenu élaM réduit
•i Fmaçcw I« , la Bmtagpe cpi ganLdi encore sef inslitatioBs propres , malgré la oooaomination de rUnioo , i^<^ fOiX ms om" prise dan^ les stipulations de ce Concordat. Rome oons^nra selon Tanden droit , la nomination des bénéfices vacant en Bretagne , pendant huit mois de Tannée.
Cette réserve ëe la souveraine autorité pontificale donna ouverture à de gmves abus, surtout lorsque l'absorption progresUve des privilèges breious par la France ejut rompu toute relation directe de la Bretagne avec le Saint-Siège. Nos ducs avaient souvent leur ambassadeur près du Pape ; souvent le Pape avait un légat à la cour des ducs; désormais cette double garantie avait disparu. On vit d'indignes solliciteurs encombrer les anti-chambres romaine». La franchise bretonne les flétrit du nom de flomtpèlei ; on vit eu Baase-Brelfigne des cuiiés ^ ne sayaieçt pas uu ^t da 1^ liiivgv^ 4e leuis^ o<iaiH(s&. Be- 0^ \Vl fit cesser ces abus en instituant p^r sa bulle du i«r ortotfe 1740, le^ Conç(mn, c*est-à-dire en chargeant les évêques de mettre au concours les bénéfices vacants pendant les mois du Pape. Cette mesure, abolie en 1791, fit du clergé breton le prswi» el^igé ^ Fmc?.
à la portion congru^ ; T^utre é\^i\ un riehe bénéfice , facile à 46s&eFvir et (^itué aux portes mêmes de JLamhalle, M point de ^ue humaii^ , il n'y avs^it p^s à hésiter ; Tabbé Gormeaux n'hésita pas ; mfiis , obéissant à des motifs de 7.ële et de foi^ i) opta pour Plaintel. C'était dans le courant de Vannée 1779.
Ijfi nouveau re^teuF eut le bonheur d'avoir pour viç;air0 un de ses anciens condisciples , Tabbé Basset > homme vertueux et dévoué, fait pour comprendre une nature d'élite. Il se forma entre eux une complète ei intime amitié. L'abbé Bas-^ sel fut chaîné de l'administration du faible revenu de la cure et de tous les soins extérieurs ; le recteur, délivré de ces soucis pour lesquels il se sentait une antipathie profonde , put se livrer tout entier à son zèle ^apostolique et à son attrait pour la vie contemplative. Il pratiqua ainsi, dans le sacerdoce séculier, les grands préceptes de la vie monastique : la pauvreté et l'obéissance. Le vic^re était à la fois l'économe et le supérieur. Llabbé Gormeaux n'avait pas un sou, pas même f ûur ses larges et inliarissables aumônes , qui ne lui eût été donné par l'abbé Basset, et jamais il n'eutreprenait une œuvre quelcoBiqiue , une mis- %ÎPQ, une retraite, sans avoir pris l'avis de son ami. Jamais un nuage ne viiBt assombrir la séré* nit^ de cette affectîoii si rare qui faiaait le bonheur des, deuix prêtres et Fadmiratjk)n de leurs confrères.
En arrivant à Plaintel , le recteur avait choisi pour se loger un réduit étroit et incommode , mais qui était sous le même toit que Téglise et qui donnait libre accès dans le sanctuaire. Il tapissa tous les murs de cette chambrette avec de grossières images de piété , semblables h celles que les paysans bretons veulent avoir à leur chevet , comme un talisman et une sauvegarde. On le trouvait presque toujours à genoux en méditation ou en prière , dans ce pauvre et dévot oratoire. C'était ainsi qu'il se préparait aux travaux du ministère pastoral et des missions , et qu'il attirait sur ses œuvres le succès et les bénédictiojis d'en haut.
Déjà, lorsqu'il était encore vicaire de Heslin , il avait eu occasion d'apprécier , dans une mission qu'il donna à Plaintel , toute la foi , toute la docilité des habitants de cette paroisse. Le champ était fertile, le cultivateur dévoré de zèle, la moisson fut surabondante. L'abbé Gormeaux se prodigua pour ses ouailles ; le jour , la nuit, il était toujours prêt au premier appel de la souffrance ou du repentir. Tous les dimanches il adressait à ses bons paysans de paternelles et affectueuses instructions ; dans la semaine il saisissait toutes les occasions de leur parler et de les instruire , toujours avec le même zèle , avec la même onction; la rhétorique n'avait rien à revoir à ces improvisations que le cœur seul
dictait et qui savaient merveilleusement trouver le chemin de tous les cœurs. Gomme saint Yves, Tadmirable patron du clergé des paroisses , « quand il alloit par les champs , il s*arrestoit à catéchizer les villageois , et leur apprendre leur créance , à dire leur chapelet , examiner leur conscience , et autres pieux et dévots exercices que tout bon chrétien doit sçavoir. Ses prédications n*estoient pas infructueuses ni ses travaux vains, car il faisoit de grandes conversions. » Ainsi en fut-il de'Tabbé Cormeaux; bientôt la paroisse de Plaintel fut un modèle de régularité et de piété , et quand vinrent les jours terribles de la révolution , Plaintel encore donna l'exemple de la plus inébranlable et de la plus courageuse fidélité.
Plaintel avait une trêve, Saint-Brandan, desservie par un vicaire résidant ; l'abbé Cormeaux s'y rendait tous les quinze jours pour faire le prône ; il allait assez ordinairement de là à Quintin, où il prêchait dans quelque communauté ; c'était pour la troisième fois dans ce même dimanche. On ne comprenait pas qu'il pût soutenir un genre de vie si laborieux avec une santé chétive et délabrée par les macérations et les privations de toute nature qu'il se plaisait à s'imposer. Il fallait bien que la maladie elle-même cédât à ce zèle ardent et infatigable. Il disait en souriant : « Prêcher du matin au soir, c'est le meilleur re-
mède contre la fièvre; la fièvre est comme le diable , qui s*en va , quand on se moque de lui. » Le prosélytisme du recteur de Plaintel ne s*ar^ rétait pas aux limites de sa yaste paroisse ; il avait repris cette vie de missionnaire pour la<« quelle il eut toujours une vocation spéciale. On peut encore écrire de lui , ce que notre hagiographe breton, Albert de Morlaix, écrivait de rillustre recteur deLohannec : « Il n$ se conlen<» toit pas de prescher ses paroissiens, il preschoit les autres circonvoisins , faismnt par trois fois, voire quatre prédications par jour. Il atloit de paroisse en autre , avec un rare exemple et édi» fication de ceux qui le voyoient; B s'addonnoit avec telle ferveur et attention d'esprit à ce sainct et apostolique office , que souvent il en oubHoit le boire et le manger, et estant de retour au logis le soir, après avoir prescbé tout le jour, ne se pou voit presque tenir sur bout, tant il estoit foible. » L'évéque de Saint-^Brieuc p^mit fl»éme à Tabbé Cormeaux d'exercer son apostolat dans les évéchés voisins , jusqu'à l'époque oè le recteur de Plaintel fut nommé chef et directeur des retraites et missions annuelles du diocèse. Vins* titutioA de ces missions populaires remontait à l'illustre évéque Denis de La Barde , qui avait appelé dans son diocèse le célèbre P. Ifaunoir et ses compagnons. Disciple du P. Maiinoir « l'abbé Leodugev avait continmé , pour l'évéché
de Saiut-Brieuc, cette œuvre régénératrice, avec un zèle et un succès quie devait rappeler son digne successeur, Tabbé Cormeaux.
Chargé du soin.de diriger les exercices, Tabbé Cormeaux se réservait tout ce qu'il y avait de plus pénible et de moins propre à flatter Tamourpropre ; mais il avait une éloquence si vraie , si bien appropriée à son auditoire , qu'il lui arriva souvent d'être obligé de s'interrompre , parce que la foule éclatait en sanglots et couvrait la voix de l'orateur. La parole des rhéteurs ne coni^^lt pas de pareils triomphes et ce n'est pas aux artifices du langage qu'il faut demander le secret de ces commotions électriques auxquelles rien ne résiste , ni l'esprit , ni le cœur ; le secret de cet ascendant étrange ^ c'est que, quand le missionnaire' monte en chaire , toute une vie de prières^ de bonnes œuvres, de renoncement, de sacrifices, y monte avec lui; c'est que le missionnaire parle avec 1^ double autorité de son Dieu et de sa propre vert^i.
On sait du recteur de Plaintel des traits merveilleux de zélé évangélique. Une fois , à la tombée de la nuit, revenant d'une mission laborieuse , il aperçoit la chapelle d'un village ouverte et le peuple réuni pour la prière du soir. Aussitôt, le saint prêtre met pied à terre, attache son cheval à la porte de la chapelle , et commence à prêcher avec une chaleur , avec une
uatare : « Les personnes qui prenoient soin de lui disoient qu'il ne pouvoit y avoir un malade plus commode et plus docile. Il prenoit tout ce qu'on lui donnoit d'un air riant, comme un bon pauvre à qui des personnes charitables font l'aumône. » La douleur physique n'était rien pour un homme si profondément mortifié. Il était destiné à subir la plus atroce des tortures morales, la calomnie. Il n'avait pas parcouru sa laborieuse carrière de missionnaire , sans heurter bien des amourS'-propres, sans rouvrir des plaies honteuses, sans stigmatiser, par son exemple encore plus que par sa parole, des vies tièdes et lâches, sans éveiller des haines et des jalousies ; on le dénonça traîtreusement , et l'autorité ecclésiastique ne ferma pas toujours l'oreille. Le missionnaire endura les reproches comme s'il les eût mérités, vit ses œuvres entravées pour un temps sans murmurer , et courba la tête. Il ne se vengea jamais de ses calomniateurs, qu'en leur faisant à l'occasion tout le bien possible, et si l'occasion ne se présentait pas, il trouvait moyen de la provoquer.
Cependant dix ans s'étaient écoulés depuis que l'abbé Gormeaux avait été nommé recteur de Plaintel. On était en 1789 ; année fatale qui semblait devoir inaugurer une ère de régénération sociale et qui fut la première date d'une sinistre et lugubre période de ruines et de sang.
L'âme généreuse et candide de M. Gormeaux se laissa séduire par les mots magiques qui bour* donnaient dans Tair. Il eut foi en Tœuvre im* mense que tentait si témérairement l'Assemblée Constituante ; il crut que la religion elle-même ne pcNivatt que gagner aux changements radicaux qui se préparaient. Il communiqua ces idées k une réunion d'ecclésiastiques , où il ne rencontra qu'une approbation unanime ; il ne craignit plus dès lors de répandre ses opinions . Cette adhésion aux doctrines nouvelles de la part d*un homme que l'on considérait à la fois comme un esprit supérieur et comme un saint, déplut extraordinairement à des personnes qui avaient eu jusque-là pour M. Cormeaux une estime sans limite , mais qui ne pouvaient voir , sanfiune terreur profonde, les ardentes théories et les audacieij^es entreprises des novateurs. La manière d'agir du curé de Plaintel fiit pour ces personnes un véritable scandale; elles ne gardèrent aucune mesure. L'abbé Cormeaux se vit en plusieurs circonstances humilié , dénigré , calomnié même. Il en fut grandement affligé , mais il garda toutes ses illusions politiques, dont la sincérité même faisait la force.
Les comices électoraux étaient convoqués; on allait nommer pour la première fois ces conseils de département qui devaient effacer la dernière trace de Tancienne administration et de l'an^
cienne division provinciale de la France. L'abbé Cormeaux fut chargé de prêcher dans la cathédrale de Saint-Brieuc , le 9 juin 1790 , à l'occasion de ces élections. Il le fit avec un grand succès; son discours n'avait que des éloges pour le présent, et c'était comme malgré lui qu'il envisageait l'avenir avec une terreur prophétique (4). Les patriotes n'entendirent que les éloges, et le recteur de Plaintel fut nommé d'enthousiasme président de Tadministration du district de St- Brieuc. M. Cormeaux vit là du bien à faire et il accepta. Le premier acte qu'il eut à accomplir, en mettant le pied dans un monde si nouveau pour
(1) L'abbë Basset ^ le vicaire de M. Cormeaux , eut une de ces illuminations qui firent les prophètes. Une année au moins avant que rien annonçât qu*une Révolution radicale allait bouleverser la France , M. Basset disait la messe dans la cbapelle de Saint-Quihouët) en Plaintel. devait à la fin de la messe , suivant la coutume , faire le catéchisme aux fidèles; mais, ce dimanche-là , au lieu de se borner au catéchisme , se mit avec une animation étrange, et qui terrifia Tauditoire, à prédire la destruction du culte , Texil et le massacre des prêtres , la désolation des églises et toutes les sanglantes horreurs de la Terreur. Les assistants k l'issue du service divin , attendirent M. Basset pour lui demander des explications : le vicaire achevait son action de grâces. sortit de Téglise aussi calme qu'il était animé en parlant. H témoigna un grand étonnement quand on lui rapporta ce qu'il avait dit , et afiirma ne plus s'en souvenir. Gomme c'était un très-saint prêtre , cet événement, fit sensation dans tout le pays.
lui, étaitun serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi. Un serment était pour le religieux prêtre quelque chose de si grave, qu'il crut devoir faire connaître publiquement , dans un discours qui fiit imprimé ,. la manière dont il comprenait ce serment, et dans quelles limites il entendait lier sa conscience. Dès ce jour, ses illusions tombèrent ; les événements marchaient et marchaient vite. Le président du district de Saint-Brieuc se vit tout-à-coup séparé de ses meilleurs amis, dont Téloignement significatif était pour lui un avertissement perpétuel. Entouré dliommes dont les vœux et les tendances n'étaient plus un mystère, il fut pris d'un découragement douloureux et il se demandait avec effroi quelle serait pour lui l'issue de la mission étrange qu'il avait fatalement acceptée , quand l'Assemblée nationale publia cette œuvre infernale d'iniquité révolutionnaire qui s'appela la Constitution civile du clergé. Dès ce moment, M. Gormeaux n'eut plus dliésitation ; il ne pouvait y avoir rien de commun entre lui et une révolution qui comment çait par le schisme, pour aboutir bientôt au régicide. Â la troisième réunion du district , il déclara solennellement qu'il se démettait d'une place qu'il n'avait acceptée que parce qu'il espérait pouvoir être utile à la religion et au pays. Il fit en même temps imprimer à Rennes un écrit dans lequel il rendait compte de sa conduite et
combatuût avec une grande énergie les doctrines pemicieases qui triomphaient alors.
Telle fdt la courte app^tion de l'abbé Cormeaux snr la scène politique , et le noble rAie qn*il eut le conrage de remplir; il se retira atée l'approbation et Testime dn dergé et de tons les gens de bien ; mais avec la haine des* patriotes qni avaient compté sur la popularité de sa verto pour semer facilement dans les campagnes les principes révolutionnaires.
Le jour de la persécution n'était pas loin.
M. Gormeaux le prévit , et il employa le tetofs qui lui restait pour bien préparer ses cbers paroissiens de Plaintel à subir courageusement la terrible épreuve. II fit des neuvaines, dés prières, des processions expiatoires; il planta dans ehaque village des croix bénites, il dit et répéta ce que chacun devait faire quand le pays serait privé de ses pasteurs légitimes et envahi par* les intrus. Dieu bénit le zèle du saint recteur , et la paroisse de Plaintel fut signalée entre toutes pttr sa fidélité religieuse et sa résistance énergique au schisme. L'abbé Le Fevre, ancien eudîste, curé assermenté de Plaintel , n'eut jamais que deux ou trois adhérents ; ce fat en vain qu'on employa les menaces, les violences mômes; les paysans résistèrent à tout, et refusèrent de communiquer avec le schismatique. Ils se réunis* salent pour prier dans les chapelles isolées , et,
tandis
~»7 — tandis que Téglise où officiait Tintras était vide et déserte, on entendait, la nuit, dans les chemins creux , de longues processions qui se rendaient aux chapelles en chantant ces étranges litanies :
Des iiabits bleys et des joroux , saint Gormeuix , déliwez*-nous !
Ce fut la veille de la Pentecôte , au mois de juiàl791, que M. Gormeaux reçut brutalement l'ordre de cesser ses fonctions et de céder la place au curé constitutionnel. L'office était commencé, M. Gormeaux acheva la messe, avec une tranquillité parfaite ; il fit en quelques mots , partis du cœur , ses derniers adieux et ses dernières recommandations à son peuple qui fondait en larmes; puis il se retira et se réfugia chez un ^mi dévoué. Le lendemain, il se rendit secrètement à sa succursale^ où il comptait administrer la première communion à un certain nombre d*enfants ; mais les patriotes en voulaient d'une manière toute spéciale au saint prêtre , à cause de la conduite qu'il avait tenue au district ; ils avaient juré de ne lui laisser ni paix , ni trêve, et comme il se disposait à monter à l'autel , la maréchaussée arriva pour se saisir de lui. Il n'eut que le temps de prendre la fuite et demeura pendant tout le jour caché dans les blés. C'était ce jour-là même que Jacob, évéque intrus des Côtcs-du-Nord , venait s'asseoir sur le siège
ti
souiilé de saint Brieuc el de saint Guillaume ; au milieu d'un orage épauvantable (1).
(i) Une personiie très-&miliarâée nec les archives de fei préfecture des Gôtes-du-Nord , postérieures à 1789 , a tiiem Toulu, malgré les difficultés qn*ofire encore pour les recherches le classement inoMnpIet de ces documents, relever la trace officielle du passage de M. Cormeaux aux affaires du district.
M. Cormeaux fot nommé président de radministration d« district de Saint-Brieuc , par 9 voix sur 12, dans la première séance de cette administration , le 12 juillet 1790; à la deuxième séance, le %k du même mois, M. Cormeaux est absent; à la troisième, le 18 septembre , on lit au registre ce qui suit : c Je soussigné François-Georges Cormeaux , recteur de Plain-
> tel , ai prié Messieurs les administrateurs du district de re-
> cevoir ma démission pure et simple de la place d*administra- » teur et président dont ils avaient bien voulu m*hanorer ; je
> leur fais mes très-humbles remerciments , je le fois pour des » motifs à moi connus, etc. > (Jus(iue-là récriture n'est point de If. Cormeaux , puis on lit écrit de sa main : ) « Plein d'es-^ » time pour tous Messieurs mes anciens collègues., ai signé » F. Cormeaux, recteur de Plaintel. »
A la suite se trouve le procès-verbal de la séance comme suit :
Etaient présents :
MM. Resmon, prêtre; Botrel, recteur; Gottriay, procureur syndic.
M. le Syndic a dit :
Messieurs ,
Vous aviez honoré M. Gormeanx en l'élevant i la dignité de président de votre district. Des raisons que je ne dois ni ne vaux approfondir , Font déterminé à renoncer i cette marqua
L'abbé Gormeaux passa une partie de la nuit k Quintin , occupé à mettre ordre à ses affaires
de confiance et à abandonner la défense des intérêts dont Messieurs les électeurs rayaient chargé.
Sa démission nécessite la nomination d*un autre président , et le choix que vous allez faire nous fera peut-être oublier la perte que nous venons d'essuyer*
L'assemblée nomme M. Botrel ^ recteur de Plerneuf , président. -
Le 25 septembre 1790, MM. Botrel et Resmon figurent au registre pour la dernière fois.
A la date du 11 juin 1791 , le sieur Guillaume Le Fevre , prêtre de la Congrégation des Eudistes , ancien principal du collège de Yalognes , principal actuel du collège du département des GôtesHlu-Nord , élu curé de Plaintel , dénonce au district de Saint-Brieuc, le sieur Gormeaux, ci-devant curé de Plaintel , qui , disait-il , aurait ménté par ses inconsidéraftions et sa conduite fanatique d'être, en vertu de f arrêté du département, éloigné de la paroisse de Plaintel à la distance de 6 lieues , etc. ; il^ajoutait que les habitants de Plaintel étaient disposés à faire un mauvais parti à lui sieur Le Fevre, s'il se rendait dans
la paroisse, etc que depuis l'époque du serment prescrit
aux fonctionnaires publics , le fanatisme aurait occasionné à Plaintel les scènes les plus scandaleuses.
Le directoire , par arrêté du même jour , enjoignit au sieur Gormeaux de se retirer dès le samedi du presbytère et de la comniune de Plamtel, et de s'en éloigner à 6 lieues, si mieux n'aime se retirer à Saint-Brieuc , etc.
Get anêté motiva la lettre suivante de M. Gormeaux :
Messieurs , Est-U possible que la noire calomnie continue de poursuivre k votff tribunal un homme qui se fera toujours un devoir et uu
les plus pressantes , et il vint , avant le jour , demander asile à un gentilhomme du voisinage,
plaisir de vous rendi:e un compte exact de sa conduite et de ses sentiments l Que ne vous avais-je pour auditeurs tous les jours où j'exhortais au saint autel , et non en chaire , mes paroissiens à la soumission , au silence , à la patience» à la dou-»
ceur Je venais encore de leur protester en présence de
Jésus-Christ , que si Ton me soufOrait dans la paroisse , maa intention était de ne jamais traverser M. Le Fevre.
Qu*il est accablant d'apprendre en descendant de Fautel.
que celuMà même dont je voulais rendre rentrée paisible et tranquille , vous a écrit une lettre où il m'accuse de tramer . sourdement et de fomenter des coalitions.
Non » Messieurs, je ne me suis jamais proposé de faire
les fonctions euriales , du moment où M- Le Fevre sera installé. . . Je m'en étais expliqué et comme je suis , ces jours , occupé de la première communion des en£mts de la trôve de Plaintel^ qui avait été différée par le curé de cette succursale jusqu'à ce jour y je me proposais de faire en sorte que la cérémonie Ait terminée au moment où Monsieur le Principal du collège pourrait être installé.... c'est-à-dire environ dix heures Je n'ai
jamais cru que l'esprit du décret de l'Assemblée fût de laisser, même un seul jour, une paroisse sans curé, une cure sans pasteur ; j'ai donc cru devoir remplir les fonctions jusqu'à ce m(K ment où il s'agissait iBnrtout de calmer un peuple alarmé et de le retenir par les motifs de religion ; je crois y avoir réussi.
J'avais déjà , suivant l'ordre qui m'en M notifié jeudi, vuidé le presbytère..... Je me préparais ce soir à quitter la paroisse, •t demain matin ,^ après avoir donné la sainte communion aux enfants de Saint-Èrandan , je serais sorti de la trêve.
Votre ordonnance déconcerte ce projet et accélère mon départ. Je me dispose à y obéir , je vais même ce soir me rendre à Saini-Brieuc. Ce lieu ne pevt être suspect «. Gepeniaat»
xkei lequel il vécut pendant cinq mois ^ dans une solitude si absolue que les recherches hai-
Messieurs, permettez-moi d» vous représenter que mon départ précipité Ta jeter dans uo grand embarras les enfants qui m'ont commencé leur confession pour faire leur première communion demain.... Pesez cet inconvénient dans votre sagesse, j'envoie m exprès pour savoir votre réponse , elle décidera mes démarches ; si elle est Êivorable à une jeunesse qui a des droits à votre protection» j*en bénirai Dieu..... et demain avant midi, je sortirai de Saint-Brandan. Si au contraire vous voulez mon départ de ce moment , je ferai comme j*ai déjà fait autrefois , j'abandonnerai le tout à la divine Providence et je me retirerai
Veuillez bien , Messieurs , rendre une entière justice à mes sentifflenis que plusieurs d'entct vous connaissent depuis longtemps, et aeréer le respect avec lequel je ne cesserai d'être , llessieurs, votre trôs-buiable et très-obéissant serviteur,
F.-G. COBIIEAUX.
Plaintel . ti Juin 1791.
Le 13 Juin, Le Fevre écrit qu'à Plaintel on a eu de la pein« à le recevoir et qu'il a été insulté à Saint-Brandan ; il demande de la troupe qui fat effectivement envoyée avec un commissaire de département qui procéda inutilement le 15, à son arrivée, à la recherche du sieur Gormeaux et notamment chez les Sœurs du Saintr-Esprit qui avaient elles-mêmes pris la ftiite ; on Vocy cupa ensuite des élections municipales qui ne se firent pas sans trouble ; les processions nocturnes commencèrent peu à près.
Le 17 Juillet 1793 , le sieor Gormeaux, ex-recteur de Plaintd était encore dénoncé comme ayant été vu à la Ville-Mainguy; le comité révolutionnaire de SaintrBrieuc, pria un de ses mem* bres en mission pour arrêter les prêtres réfractaires, de ne rien ii^Uger pour saisir ce scélérat ; il igoute que « Gormeaux esi
neuses de ses ennemis ne purent découvrir sst retraite. Les jours et les nuits du pieux missionnaire se passaient dans une oraison continuelle, et il offrait sans cesse à Dieu ses prières et ses macérations pour le salut de la France , mais cette inaction pesait à son zèle , et il était réservé à d^autres destinées.
Dans le dernier mois de 1790, il s'était formé une association d'ecclésiastiques dévoués , dans le but de suppléer aux vides laissés par la suppression des ordres monastiques, et par Tobligation imposée à tous les prêtres , réputés fonctionnaires , de prêter le serment schismatique de la constitution , ou de renoncer à leur ministère. Les associés devaient donner des retraites , des missions , dans les chapelles et dans les communautés non supprimées , et tâcher , en ranimant Tesprit catholique dans les masses, d'opposer une digue au torrent révolutionnaire.
La congrégation avait son siège principal à
signalé comme Fauteur de ce bienheureux saint Marc (i) qui s'est laissé brûler et dont Taubergiste qui était dépositaire des offrandes qui y pleuvaient de toute part a été conduit en prison. •
Le 18 Juillet , enyoi du procès-verbal des recherches fiiites à la Ville-Maingny ; on y parle de brimborions trouvés.
A la même époque » la sœur et la domestique de Iff. Cormeaux étaient mises en état d'arrestation à LambaQe.
^1} Cetl uni doate MÎnt Mire d« Mwléto.
Paris même, mais elle comptait des affiliés dans les provinces, et, de ce nombre , était l'abbé Gormeaux. Les membres de Tassociation étaient liés par les trois vœux monastiques. Ils voulaient rappeler par leurs mœurs, les merveilleuses traditions de la primitive Eglise ; pour que la ressemblance fût parfaite, presque tous , dans cette nouvelle persécution, plus atroce que celles du paganisme , reçurent aussi la palme du martyre.
Lorsque le ministère de Tabbé Gormeaux fut devenu impossible en Bretagne , où il était , de la part des patriotes , Tobjet d'une haine toute spéciale , le supérieur de l'association lui donna ordre de venir à Paris. Ge supérieur était un Breton, le P. Picot de Giorivière^ ancien jésuite et recteur de Paramé (1). L'abbé Gormeaux obéit et quitta sa retraite. II s'arrêta à Rennes , chez un prêtre fidèle qui conservait le Saint-Sacrement dans un oratoire privé, et put emporter six hosties consacrées, avec lesquelles il communia secrètement tout le temps qu'il fut en route. Il arrivait à Paris le 6 novembre 1791.
(1) Voyez sur cette CoDgrégatlon, et notamment sur le P. de CloriTière , un volume in-12 , publié en 1854, par le P. A. Guidée, sous ce titre : Vie du B. P. Varin^ eic, , suivie de notiees sur quelques-uns de ses confrères. •— 2 fr. 50. — Ubntrie de V« Poussielgue.
— foison apostolat commença aussitôt. Il donna; pour les prêtres, au collège des Lombards, conjointement avec le célèbre abbé Teissîer, des retraites publiques qui eurent alors un grand retentissement et un immense succès. Le niissionnaire breton était mfatigable : il disait qu^il avait du temps perdu à retrouver , et il prévoyait que le mot de liberté , inscrit en tête des lois révolutionnaires; ne serait pas longtemps respecté à Tendroit de la religion. Il prêchait deux ou trois fois tous les jours , et il confessait sans relâche , de sorte qu'il était toujours obligé de prendre sur son sommeil pour dire son bréviaire et faire une longue méditation , dont il ne se dispensa jamais. On raconte de son zèle des choses incroyables. Les travaux avaient redoublé durant le carême de Tannée 1792. Il tennis nmt, le Mercredi-Saint, une retraite extrêmement pénible aux Annonciades de Saint-Denis ; après le sermon de clôture, il vint à Paris, où il précba, ce même jour, deux fois la Passion; ses discours furent chacun de deux heures.
Enfin , la nature faillit. M. Gormeaux tomba dans un état d'épuisement tel , que Ton craignit pour ses jours. Le repos le plus, absolu lui fut ordonné, et il se retira chez les Annonciades de Saint-Denis.
Pendant sa convalescence , dont Toisiveté for^ céc lui était excessivement pénible, et qu'il avait
suse rendre utile, en faisant, durant qUaràk le jours, les admirables exercices de saint Ignace , Tabbé Gormeaux obtint la permission d'aller quelquefois à Paris. Un jour , en revenant de Paris , il fit un pèlerinage à Montmartre , en compagnie de Tabbé Desprez , grand vicaire , qui était son ami intime. Us dirent tous deux la inesse , et passèrent ensuite un long temps à prier devant la porte de la chapelle souterraine des martyrs, qu'ils n'avaient pu se faire ouvrir, ils se séparèrent. G^était vers la mi -juillet. M. Desprez fut arrêté quelques jours après et fut massacré aux Garmes daas la journée du deux Septembre. Lorsque M. Gormeaux apprit la mort de son ami, il se jeta à genoux et s'écria : « Ah ! mon ami ! vous aviez mieux prié que moi , vous avez été exaucé !»
La persécution contre les prêtres fidèles de^ venait de jour en jour plus violente et plus achar* née ; M. Gormeaux , dont le nom et la personne étaient très-connus, à raison de son talent et dé ses succès comme missionnaire , reçut ordre de se cacher. Il n'obéit pas sans chagrin ; il eût voulu , au contraire , faire qttelqu'action d'éclat, afin de mériter , aussi lui , d'être emprisonné 'et mis à mort pour sa foi et pour son Dieu. Il M recueilli par de pieuses femmes dont nous ignorons le nom , parce que le biographe de 1796 ne jugea pas qu'il fût encore prudent de le révéler.
Dans sa retraite , Fabbé Gormeaux put diro tous les jours la sainte messe et se rendre utile 4 un certain nombre de fidèles. Tous les dimanches , il faisait une instruction aux personnes qui lui donnaient asile; il leur donna même une retraité et mit, pour les dix ou douze assistants qui pouvaient se réunir sans inspirer des soupçons , le même zèle qu'il mettait autrefois à évangéliser les foules. Il entretenait une correspondance immense, et comme ses bons paroissiens de Plaintel étaient toujours présents à son cœur, il leur écrivait à chaque grande fête une sorte de lettre pastorale , où il leur disait toute la joie dont son âme était comblée , quand il apprenait leur inébranlable fermeté dans la foi. La Providence lui ménagea toujours une occasion sûre pour faire parvenir ces épltres à leur destination.
U quittait parfois sa retraite pour aller faire quelque bonne œuvre à Paris; mais ce n'était jamais sans inquiétude qu'on le voyait partir , car son zèle oubliait souvent la prudence.
Un jour qull était entré dans Téglise de Saint- Sulpice, parce que la personne qui raccompagnait voulait visiter ce monument, il vit un jeune ecclésiastique en surplis qui causait et riait avec un laïque , tout près d'un autel où se disait la messe; l'abbé Gormeaux fut pris d'indignation et dît asseï haut pour être entendu : « Le nou-
Veau culte permet donc de parler et de rire dans l'Eglise. Plaisante religion, qui n'a de respect ni pour le temple, ni pour le sacrifiice ! » Ces pa^ rôles firent honte à Tabbé constitutionnel , qui ^ se sauva dans la sacristie; mais une dénonciation de cet amour propre froissé pouvait perdre le prêtre fidèle. En sortant de l'Eglise, M. Gormeaux se retourna vers deux femmes qui Pavaient suivi , pendant qu'il montrait à son compagiîon les richesses artistiques qui décoraient encore Saint-Sulpice, et leur dit t « Ne soyez point mal édifiées de ce que nous ne nous sommes pas mis à genoux ; c'est que nous ne voulons communiquBr en rien avec les intrus. » Et comme son compagnon lui reprochait cette double et si grande imprudence , le saint missionnaire répondit en souriant : <c Est-ce que vous ne i^vez pas qu'il y a des gr&ces d'état ; vous voyez que j'ai toujours la grftce pour prêcher, n
Une autrefois il fat reconnu par la femme d'un député breton très-exalté , avec laquelle il avait eu en Bretagne de bonnes et cordiales relations. Cette femme l'accosta et l'invita même à l'aller voir. L'abbé Gormeaux savait qu'il avait à se défier, d'une manière toute spéciale, de ses Compatriotes , qui ne lui pardonnaient pas la noble conduite qu'il avait tenue au commencement de la Révolution. Cependant il vit qu'il y avait 14 peut-être le salut d'une ftme, et il se rendit sans hésiter à l'étrange invitation qui lui était faite.
Ob raconte eaeote qirïi trouva près de la €oavenlion , mi pauvre qui lui demanda Taumône pour ranumr de Dieu : — « Pour ramour de Dieu ! oh ! oui , s*écria le saint prêtre dans un transport de joie ; 6 mon cher frère, souffrons pour Tamour de Dieu , mourons pour Tamour de Dieu! » Alors, c'était un crime de prononcer le nom de Dieu, sans raccompagner d*un blasphème.
On ne saurait dire combien le cœur si profondément religieux de M. Gormeaux était déchiré par les horribles fanfaronnades d^impiété et de cynisme qui souillèrent cette époque sans mmi. Lorsque le récit de ces turpitudes et de ces orgies sauvages d'un peuple qui avait été le peuple très-chrétien , arrivait jusqu'à l'asile où se cachait le pieux missionnaire , l'âme du saint prêtre en ressentait un chagrin si amer, que sa santé en était altérée. Un jour enfin,^ l'impiété dépassa les limites du possible ; dans un accès de délire infernal , on osa mettre en parallèle le cœur de l'infâme Marat, et le cœur divin de Jésus même. Â cette épouvantable nouvelle , la douleur de l'abbé Gormeaux ne connut plus de bornes.
Pendant trois jours il fut comme hors de lui; rien ne pouvait le tirer de son accablement ; il passait toute la journée et toute la nuit, prosterné la face contre terre , inondé de larmes , et A fallait lui faire violence pour le décider à
prendre quelque noarriture. Le premier vendredi do mois suivant fut choisi pour une solenselle expiation. Toutes les personnes de la maison passèrent presque tout ce }Our-là devant le Saint-Sacrement , et dans les exercices de la pénitence; on jeûna rigoureusement; on garda un complet silence ; la prière fut continuelle ; vers le soir, Tabbé Gormeaux, en habits de deuil, une corde au cou , donnant libre carrière à la douleur dont son âme était inondée , fit à haute voix l*amende honorable , et demanda au ciel , avec transport, de ne pas survivre à ces horribles abominations. Il supplia Dieu de Taccepier comme une victime réparatrice. Il offrit son sang et sa vie pour que le ch&timent ne retombât pas sur le peuple et sur la France, Le Seigneur exauça cette ardente prière , à laquelle Tauditoire s'unissait en poussant des sanglots.
Une ancienne religieuse, retirée dans sa fa^ mille, à Pontoise, était dangereusement malade, tt manquait de tous les secours religieux. M. Gormeaux quitta sa retraite pour aller administrer k cette pauvre fille les derniers sacrements. Un pressentiment étrange )fii disait qu'il ne reviendrait plus dans Tasile où il s'était dérobé jusque là à la persécution. Les recommandations , les avis qu'il donna à ses hôtes au moment de les quitter, furent véritablement des paroles d'adieu: Il arriva sans encombre & Pontoise, le mercredi
7 août 1793. La malade fat administrée. Le len« demain , il confessa un grand nombre de fidèles qui profitaient avec empressement de la présence d'un prêtre catholique. Le vendredi août^ il se mettait en route , à cinq heures du matin , pour regagner sa retraite , quand il fut arrêté à Franconville. On avait reçu, deux heures auparavant, l'ordre de saisir tous les voyageurs qui viendraient par la route de Normandie et n'auraient point de passeport. M. Gormeaux n'en avait point. On l'emmena devant le maire , qui lui demanda d'où il venait ; on ne lui faisait pas d'autres questions ; mais lui , craignant qu'on ne le relâchât , se hâta de déclarer qu'il était prêtre et curé de Plaintel en Bretagne. Le maire lui dit tout bas : a Pourquoi m'avez-vous dit ce que je ne vous demandais pas ? Je voyais bien que vous étiez prêtre , mais je voulais vous sauver. »
Le prisonnier fut reconduit parles gendarmes àPontoise, chef-lieu du district. Il y arriva h onze heures du matin et il attendit jusqu'à quatre heures de l'après-midi pour subir un interrogatoire qui ne dura pas moins de deux heures. L'éneiigie et la fermeté qu'il montra dans ses réponses lui attirèrent les plus grossiers outrages et on l'envoya en prison, avec ordre de le traiter comme le dernier des scélérats et de ne lui donner que du pain sec et de l'eau. Cependant il était six heures , et l'abbé Gormeaux était encore
à jeun ; il tombait de besoin et de fatigue, quand la femme du concierge , touchée de pitié , lui donna un peu de nourriture ; quelques heureè après , un curé assermenté de la ville trouva moyen de faire arriver au captif une bouteille de vin et un plat d'œufs.
M. Cormeaux n'avait pas la bourse bien garnie, les ordres qu'on avait donnés à son égard étaient plus sévères que pour aucun malfaiteur; le geôlier le traita d'abord en conséquence ; on le renferma dans un cachot humide, en compagnie d*un scélérat qui ne parlait que pour blasphémer et on lui donna pour se coucher la moitié d'une botte de paille ; mais bientôt le concierge et sa femme , qui étaient de braves gens « furent touchés des vertus que faisait briller le saint prêtre, et , pour le dédommager de la manière dont ils avaient exécuté , le premier jour, un ordre sauvage , ils eurent pour M. Gormeaux tous les égards et toutes les complaisances imaginables. Non-seulement le prisonnier eut une chambre saine et un bon lit; mais on lui fit faire furtivement une promenade de quelques heures dans le jardin. Cependant un commissaire venait chaque matin pour s'informer si l'on observait bien les mesures rigoureuses prescrites envers le détenu dont il disait des horreurs ; heureusement il s'eut jamais l'idée de vérifier le fait par luimême.
L^abbé Gomeaux , après *avoir été privé pendant deux jours de son bréviaire , s'en était pro^ curé un par le moyen de la charitable femme du concierge ; la veille de TAssomption ^ il écrivit au district pour demander la permission de dire la messe dans la chapelle de la prison. Il ne reçut pas de réponse ; mais le commissaire ordonna de nouvelles rigueurs ^ et Ton apprit ainsi la fureur qu'avait occasionnée parmi les membres du district, la pieuse requête du prêtre. Le prisonnier pour tromper en quelque sorte sa piété, commença & chanter à haute voix toutes les parties de la messe que Ton a coutume de chanter \ le jsoir, il chanta de même les vêpres et le salut; les patriotes en conclurent qu'ils n'avait pas la tête à lui ; et le dédain remplaça chez eux la colère.
C'était le jour de l'Assomption que M. Cormeaux avait choisi pour s'attacher par des vœux définitifs à la congrégation dont il faisait partie» Il prononça ses vœux dans la solitude de sa prison, et le fit savoir à son supérieur pai" un billet qu'il signa : Vinctus Christù
M. Gormeaux ne demeura que quinze jours dans la prison de Pontoise ; ce court séjour fut un bonheur pour ses compagnons de détention « dont il confessa un grand nombre; le 22 août, arriva l'ordre de le transférer à Versailles. En passant à Saint-Germain , le missionnaire vît
plusieurs personnes réunies autour de lui y et leur adressa quelques chaleureuses paroles d'édification. Les assistants profondément émus , dirent an prisonnier les v^ux qu'il faisaient pour sa délivrance. Cette marque d'intérêt fut transformée en un crime capital , et lorsqu'on eut besoin d'un prétexte pour faire tomber la tête d'un prêtre fidèle , il fut ditque l'abbé Gormeaux avait cherché à exciter une sédition dans la ville de Saint-Germain !
L'escorte qui conduisait le recteur de Plaintel et deux autres prisonniers arriva à Versailles à quatre heures de l'après-midi, La charrette s'arrêta devant l'église de Notre-Dame. C'était un dimanche. Le culte n'était pas encore aboli ; la porte de l'église était ouverte, et, une grande foule remplissait la place. L'abbé Cormeaux se tournant vers l'église, fit dévotement le signe de la. croix, et dit au peuple : « Je suis prêtre ; on me conduit en prison parce que je n'ai pas fait le serment impie qu'on exige. Plutôt mourir que d'offenser Dieu ! » On admira cette courageuse fermeté, et l'aventure fit du brait dans la ville.
Le généreux confesseur montra la même supériorité d'âme dans le long interrogatoire qu'on lui fit subir. Ses réponses étonnèrent les juges euxHaiémes. Comme on.lui objectait qu'il n'avait plus le droit de se dire curé , puisqu'il avait un saccesseur dans sa paroisse, il prit de là occasion
tl'iinproviscr une magnifique exposition de la doctrine et de la hiérarchie catholique ; il démontra les erreurs épouvantables contenues dans la constitution civile du clei^, et les atteintes por* lées à la religion et à la liberté de conscience par les lois révolutionnaires. On Tinterrompit pour lui demander ce qu'il portait sous- ses habits à Tendroit du cœur. C'était un grand crucifix qu'il ne quittait jamais. Il prit en main la sainte image, et la montrant à tous , il commença une profession de foi ardente , pleine d'énergie et d'amour. Les magistrats surpris de cette éloquence si naïve et si vraie , le laissèrent parler, et ne lui ôtërent pas son crucifix : on l'envoya, comme prêtre réfractaire , au couvent des Récollets , transformé en maison de détention , et où l'on entassait pèle mêle tous les suspects.
Quelque temps après l'incarcération de l'abbé Gormeaux aux Récollets , arriva dans la même prison le prêtre qui devait être l'historien du recteur de Plaintel. Nous avons dit que cet ecclésiastique appartenait à la compagnie de Saint- Sulpice ; il se nommait l'abbé La Sausse. Il fut arrêté à Versailles, le 6 octobre 1793, à la suite dHine visite domiciliaire. Un membre du comité, lui dit : « Tu as donc été prêtre? » L'abbé La Sausse lui fit cette énei^que réponse : « J'ai été prêtre , je le suis , et je le serai pendant l'éternité ; sais-tu le latin ? Sacerdos in œtemum. » Il
fat détenu successivement aux Récollets de Ver^ saillesetau Luxembourg^ et ne dut la vie qu'à la chute dé Robespierre.
L*abbé La Sausse raconte avec une grande simplicité qui n'est pas sans charme, sa première entrevue avec M. Gormeaux dans la prison.
« Arrivé dans cette lugubre maison , et placé dans un corridor très-obscur , où il y avait de chaque cdté des cellules , on me fit entendre que c*était à moi à chercher quelqu'un qui voulût me recevoir. Une cellule , quoique très-petite , devait , selon que le concierge l'avait décrété, renfermer deux ou trois détenus. Je demandai à la première personne que j'apefçus , si M. Gormeaux était logé dans ce corridor , et à l'instant même , un prêtre vertueux , concluant de là que je ne n'étais pas un prêtre assermenté, me pria , me pressa de venir demeurer avec lui. Il me dit poar m'y engager : Ma cellule est presque vis-àvis celle du saint M. Gormeaux, et puisque vous le connaissez, allez le voir, il ne doit pas être encore couché ; » c'était près de dix heures , je traverse le corridor, et je vois l'homme de Dieu:
ce II est impossible d'exprimer ce qui se passa dans son cœur et dans le mien lorsque nous nous vîmes. Antoine ne fut pas plus content que moi quand il eut le bonheur de voir Paul l'Hermite dans sa grotte. Nous nous donn&mes le laint baiser , et il m'offrit à faire collation , me
^fisant qull atail un morceaa de pain blanc et un peu de yin qae la Providence lui avait envoyés. J^avais besoin de me rafiraichir^ j'acceptai. Après ce repas fragal , je me retirai le cœur rempli de joie; le sommeil que je pris pendant la nuit fui très^paisible. Je reconnus alors par expérience, combien un homme plein de Vesprit de Dieu est propre à consoler , dans les peines par lesquelles il plaît au Seigneur d'éprouver ceux qui veulent le servir. »
Les relations de M. Gormeaux avec M. La Sausse avaient été très-rares avant Tarrestation de ce dernier. Elles devinrent intimes dans la prison. M. La Sausse eut le bonheur de procurer à soa saint xuni le trésor qu'il soubùtait pardessus tout, des hosties consacrées. Le ciel qui avait favorisé les vœux si ardents des confesseurs de la foi , préserva d'une manière presque miraculeuse le dépét divin. Les prisouBiers étaient soumis à des visites , à des fouilles rigoureuses «t journalières ; on ne découvrit jamais la petite boîte qui servait de ciboire , non plus qu'un reliquaire où était renfermée une précieuse parcelle de la couronne d'épines.
Ainsi , tandis que l'impiété et la cruauté révolutionnaires dépassaient les abominations qui souillèrent les derniers jours du paganisme expirant dans le sang et dans la boue , les prisons rappelaient les catacombes et les héroïques ve^ tus des premiers chrétiens.
La vie de M« Gormeaux dans la maison dt détention fat encore celle d'un apôtre et d*an missionnaire ; c'était là sa vocation spéciale , et il Taccomplit fidèlement jusqu'au pied même de réchafand. A Versailles , raconte Tabbé La Sausse ^ le recteur de Plâintel se levait avec le jour. Il consacrait plusieurs heures à la méditation et à la prière. Il récitait les prières de la messe et communiait. Après son action de grâces , il confessait jusqu'à onze heures. A onze heures avait lieu une conférence d'Ecriture Sainte, à laquelle se rendaient dix ou douze détenus. Pendant la récréation qui suivait le dtner» le saint prêtre recherchait surtout les ecclésiastiques qui avaient eu la faiblesse de prêter le serment, et que la Révolution , qui les avait d'abord applaudis, persécutait à leur tour^ Il en rametia un grand nombre qui se rétractèrent dans^la prison , en présence des prêtres fidèles assemblés pour la conférence. Dans le courant de l'après-midi , l'abbé Gormeaux réunissait encore ses compagnons. On lisait les Actes des martyrs, et, après la lecture , le missionnaire, dans quelques paroles brûlantes , exhortait les prisonniers à gravir avec joie les marches sanglantes de l'échafaud qui leur était destiné et qui serait pour eux , comme pour les premiers martyrs ,'le chemin radieux du ciel. Il consacrait le reste de la soirée à réciter son bréviaire et à
écouter les confessions. Le dimanche , les membres de la conférence s*assemblaient à huit heures du matin : on disait en commun les prières de la messe ; le soir, il y avait ordinairement ser* mon. Ce n'était pas assez pour Tabbé Gormeaux ; il s'occupait de former aux. travaux des missions plusieurs jeunes prêtres détenus; il leur dictait des plans de sermons et les exerçait, comme dans une maison de noviciat, au ministère de la parole. Enfin, pour couronner toutes ses œuvres et pour terminer sa carrière apostolique , dont la récompense était désormais prochaine^ Tinfatigable missionnaire donna, dans la prison de Versailles, deux retraites auxquelles assistèrent quinze personnes. Aucun exercice ne fut supprimé , et malgré le plus actif espionnage , rien ne transpira, ou, peut-être, on ferma les yeux. Cet apostolat des prisons auquel une foule de gens du monde , arrêtés pour des motifs politî^ ques , et jusque-là fort insoucieux des choses du ciel , durent leur conversion , comme La Harpe, n'était pas , en effet , ignoré des persécuteurs ; mais ils étaient les premiers à le favoriser , et Robespierre en donnait cyniquement la raison. l]n jour qu'un délateur à gages lui dénonçait un prêtre qui, à la conciergerie, avait, dans une seule journée , confessé je ne sais combien de personnes : Laisse-le faire , répondit le monstre, k ne faut même pas qu'on le juge de sitdt ; c'est
un homme qui nous est utile; il fait qu'on va è la mort sans se plaindre : son tour viendra, n
La dernière retraite que M. Cormeaux dirigea dans la maison des Récollets, épuisa tellement le samt prêtre , qu'il ne pouvait plus parler qu'à voix basse et avec une fatigue extrême. Il regarda cette indisposition comme un pronostic de sa fin prochaine et se prépara à la mort par un redoublement de ferveur. Ces pressentiments ne le trompaient pas. « Un jour auquel nous ne nous attendions à rien d'extraordinaire, raconte l'abbé La Sausse , il entre dans ma cellule à neuf heures du matin , avec une sorte de précipitation, ^yant qu'il avait ôté la clef de la porte après l'avoir ouverte et l'avoir refermée trè^ promptement , « Qu'y a-t-il donc de nouveau ? lui dis-je. » Il se prosterne à mes genoux et me dit : <c Je viens vous faire mes adieux , donnezmoi pour la dernière fois l'absolution. On m'appelle au greffe; c'est sans doute pour être conduit à Paris, et de là au tribunal. Que le Seigneur soit béni ! »
« J'entends presqu'à l'instant même des porteselcfs criant de toutes leurs forces : Cormeaux, Cormeaux, où est Cormeaux? On l'attend. Je l'embrasse, il sort et, dès qu'il parait, tous les détenus qui étaient dans le corridor lui disent du fond du cœur les choses les plus touchantes ; il les salue à droite et à gauche avec un air dt sainteté et de joie , et disparaît bientôt, »
Pendant plusieurs- jours ^ la prison retentit d*éloges et de regrets ; chaque détenu « en perdant le saint prêtre, perdait un guide, un modèle, un consolateur, un père. Le geôlier luinaiême, qui se piquait d'être zélé pati*iote et de ne pas aimer les prêtres réfractaires , se plaisait à dire du bien de son ancien prisonnier ; ce fut par lui que les détenus des Récollets apprirent avec quelle fermeté, digne des temps antiques, Tabbé Gormeaux avait subi son nouvel interrogatoire, et comment on Tavait laissé parler et profiter de Toccasion qui lui était donnée de confesser généreusement et éloquemment sa foi et sa religion. ^
De la maison de détention, le recteur de Plaintel avait été transféré dans une autre prison de Versailles que Ton appelait la maison d*arrêt. C'est de là qu'il écrivit , le lendemain de son interrogatoire , ce billet sublime que Tabbé La Sausse compare avec raison aux lettres de saint Ignace le martyr : « Â. M. D. G. Je vous remercie de tout mon cœur, très- cher G...., de votre charité. Je n'ai besoin de rien, attendant à chaque ihstant avec paix et joie mon départ pour Paris , et de là un prompt acheminement à la céleste patrie : Cupio dissolvi et eêse cum Christo. Je ne vous oublierai, ni aucun de nos chers amis , ncm aucun ; dites-le de vive voix et par écrit à tous. Priez beaucoup , et faites prier pour celui qui
vous
vous est plus que jamais à tous cordialement dévoué dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie notre bonne mère. — F. G. V indus Chrisii, M. Gormeaux ne demeura pas longtemps dans la maison d'arrêt; on l'écroua d'abord dans une prison située sur l'avenue de Saint-Gloud , puis à Chaillot. Gependant, pour que personne ne pût avoir de relations avec le prisonnier , on avait ordonné de dire qu'il .était à Paris. Dans la prison de l'avenue de Saint-Cloud , M. Gormeaux donna une nouvelle preuve de son zèle pour la gloire jde Dieu. Le guichetier avait l'habitude d'accompagner chacune de ses paroles d'un horrible juron ; le saint prêtre le pria, le conjura d'abord de ne point blasphémer ainsi, et, comme il ne pouvait le corriger, il se jeta un jour à ses pieds et les embrassa, en le suppliant de ne plus maudire un Dieu qui était son père ; cet homme brutal et grossier fut tellement touché de celte action , qu'il n'osa plus jurer en présence de M. Gormeaux, et qu'il disait sans cesse : <t Je n'oublierai jamais que j ai vu ce brave homme de prêtre à mes genoux ! »
L'heure du suprême sacrifice était venue.
H. Gormeaux, extrêmement malade, avait passé quelques jours à la prison du Plessis ; on l'en retira pour l'écrouer à la Conciergerie. C'était la dernière étape , avant l'échafaud. Enfin , le Ô Juin 1794, le saint confesseur comparut devant
le tribunal révolutionnaire. Il fut guillotiné le même jour. Trois heures suffisaient alors pour le jugement, la condamnation et l'exécution.
« M. Cormeaux, que nous avons eu l'occasion de voir et d'entendre, écrit l'abbé Tresvaux, était un prêtre fort remarquable et qui a laissé de son mérite et de sa vertu une très-haute idée dans l'esprit de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. Il était ^i'une taille médiocre , maigre et paraissait d'une faible complexioi^ Son visage austère exprimait la mortification et le recueillement. Il avait la voix peu forte, mais claire , se faisait très-distinctement entendre et parlait purement. »
Ainsi que je l'ai dit , l'abbé La Sausse fit paraître , dès l'année 1796, une vie anonyme de M. Cormeaux. Il parut en même temps deux volumes in-12 de sermons et d'opuscules , attribués au saint prêtre. On dit que le recteur de Plaintel s'était aussi occupé d'écrire la vie de M. Leuduger ; mais qu'il n'eut pas le loisir de mener à fin ce travail (i).
(1) Une pieuse et vénérable famille de Quintin, aveclaqueUe M. Cormeaux avait eu des rapports et chez laquelle il parait qu'il demeura caché pendant quelque temps , était dépositaire (les manuscrits du recteur de Plaintel : M. TabbéMoy, aujour- «rhui curé de Paimpol , qui a vu souvent ces manuscrits, a lu de nombreux fragments de la vie de M. Leuduger. Depuis un petit nombre d*années ces papiers ont été égarés , et mal^ 'aetives recherches, )• n*ai pu en retrouver la trace.
Il serait à désirar qu'une mam pieuse et discrête fit un choix parmi les dévots opuscules de Fabbé Cormeaux et qu'on en publiât une édition populaire. Quand toutes les choses humaines s'usent et disparaissent en un jour au milieu du tourbillon fatal qui nous entraîne , sauvons du moins , nous qui avons encore ia religion du passé, sauvons la mémoire féconde. de nos mar* tyrs et de nos saints.
La note suivante , inscrite sur les registres de baptême de Saint-Pôtan^ nous fait connaître les noms des derniers collaborateurs de M. Cormeaux.
ir Je soussigné Recteur de Plaintel , directeur des Missions du diocèse , certifie à tous qu*il appartiendra que le 21 mai de Tannée 1789, fête de TÂscension de Notre-Seigneur , j'ai solennellement béni la croix située dans le Croix-Chemin , entre Téglise et le presbytère , avec les instruments de la passion et lui ai , de plus, appliqué une indulgence plénière, applicable aux défunts, qui se peut gagner une fois chaque année , par tout fidèle qui, après s'être confessé et avoir communié, priera devant cette croix, suivant l'intention du Souverain Pontife. De plus , une indulgence de cent jours, pour chaque fidèle au moins contrit qui priera devant ladite croix. Le tout en vertu d'un bref m'accorde par le Souverain Pontife Pie VI , le 27 août 4785 , approuvé par M. l'abbé de Robien , vicaire-général de ce diocèse ,' le !«' décembre de la même année. En foi de quoi , j'ai soussigné le présent acte authentique avec ceux qui ont travaillé à la Mission de
Mv, JBB- À 9IhbbL P.-S. Heurtant, m ^êflnife. ùiàHLus, recteur (tel >»\iâ. g tim k Rm. HoeoL, rerteor de Si- 7. ^tmàs. prétn. de LAici^T. rectoir de :. âi COMHMix , reetenr de Fbiatel ,
les Dames ée St'Thomas de YiHeienve.
Les libéralités des seigneurs du pays vinrent bientôt enrichir le couvent. Olivier de Tournemine, seigneur de la Hunaudaye, donna, en 1337, six vingt livres de rente, et voulut être inhumé, ainsi qu'Isabeau de Machecoul, sa femme, dans le chœur de la chapelle. En 1378, le seigneur du Vauclair , en Pléneuf, créa, au profit des religieux, une rente de soixante-douze perrées de froment. Somme toute, le revenu de la maison était de six mille livres. Des bâtiments spacieux» un vaste enclos, une belle chapelle du XIV* siècle , embellie encore au commencement du XVI® siècle par d'élégantes additions, faisaient de ce couvent un des principaux établissements de la congrégation des Augustins en Bretagne. Les religieux de Lamballe, comme ceux de Rennes et de Vitré , appartenaient à la Réforme de Bourges, et étaient par conséquent de ceux qu'on désignait sous le nom de Petits- Auguslins. Il n'y eut jamais au monastère de VAve-Maria ( c'était le titre de la maison de Lamballe ) plus de cinq ou six profès ; mais la congrégation y avait un de ses collèges, sorte de noviciat où Ton instruisait les jeunes gens qui se destinaient à entrer dans l'ordre.
Telles étaient les origines et la situation du couvent des Augustins-loz-LambalIe, Iorsqu*en 1669 , le Père Ange Le Proust vint le gouverner en qualité de prieur.
Le P. Ange n*était pas né Breton, mais il notiiâ appartient par ses œuvres , et le diocèse de St-* Briouc met justement au nombre de ses pli^.
chères illustrations, le fondateur des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve. On manque de documents imprimés touchant la vie du P. Ange et les origines des Dames de Saint-Thomas ; Hne letti*e publiée à la suite des constitutions de Tordre, deux- pages du P. Helyot, où il se plaint du peu d'empressement que Ton a mis à lui ou^ vrir les archives de la Congrégation , c'est, avec la notice de Tabbé Tresvaux, au cinquième volume des Vies des Saints de Bretagne^ tout ce que nous connaissons. Le P. Nivard, augustin et petit neveu du P. Ange, entreprit, en 1748, d^écrire lliistoire de son saint oncle. Le biographe n'avait malheureusement, pour remplir cette tâche , aucune autre qualité que sa piété filiale , et cela n'a point suffi ; de sorte qu'il y a très-peu de choses utiles à retirer de son volumineux manuscrit, qui n'a jamais été publié et ne méritait point de l'être. Les registres et mémoires particuliers des Dames de Saint-Thomas renferment, au contraire, des détails pleins d'intérêt 9ur les commencements de cette pieuse et utile congrégation. Plus heureux que le P. Helyot, H. l'abbé Marsouin, ancien vicaire de Lamballe, a pu dépouiller ces dévotes archives , et , avec use obligeance dont nous ne saurions trop le
remercier, il a bieH voulu mettre à notre disposition les notes à Taide desquelles nous entrejHpenoBS d'écrire cette page importante de I4tsloire de révêché de Saint-Brieuc.
Pierre Le Proust, né le 24 décembre 1624, fut Tainé des neuf enfants de maître Le Proust, procureur au présidial de Poitiers, et de demoiselle Magaud , son épouse. Les heureuses dispositions que le petit Pierre avait reçues du ciel furent merveilleusement développées par une éducation chrétienne et par les saints exemples du foyer paternel, et le jour où il terminait ses études, le pieux écolier, dégoûté d'un monde dont il avait entrevu les déceptions à travers ses méditations et ses prières , s'en allait frapper k la porte du couvent des Petits- Augustins de Poitiers. Les supérieurs jugèrent que Tâge du postulant ne permettait pas de reconnaître en- <^or^ une vocation bien déterminée et ajournèrent son entrée au noviciat. Le jeune Le Proust dut se soumettre à cette épreuve ; mais il vécut au milieu du siècle comme s'il avait déjà revêtu l'habit monastique, et, chaque jour, à chacun de leurs offices, les Augustins le virent dans leur chapelle unissant ses prières et ses chants aux prières et aux chants de la communauté. Enfin, après dix longs mois d'attente, les portes du couvent s'ouvrirent devant lui et il prit l'habit le 21 mars 1641 . Ge fut alors que Ton changea, sui-
Vant Tusage , lé nom de Pierre, qu'il avait reçu au baptême , et qu'on lui donna celui de frère Ange, qu'il devait justifier par sa virginale sain* teté et son ardente charité. Le novice se montra si fervent, on le reconnut si manifestement appelé â la vie religieuse , que , bien qu'il n'eût pas encore dix-huit ans accomplis , on l'admit à prononcer ses vœux le 35 mars 1642. Il quitta le couvent de Poitiers pour aller terminer ses études €t se préparer au sacerdoce , dont son humilité l'éloignait , mais où l'appelaient sa vertu , son mérite et la volonté expresse de ses supérieurs; A peine eut-il reçu les oidres sacrés, qu'on lui donna la lourde tâche d'enseigner la philosophie et la théologie. Les leçons du jeune professeur obtinrent un succès rare et bientôt le P. Ange eut, dans les universités d« Poitiers, de Bourges ■€t de Paris , une réputation incontestée.
Dix années s'étaient écoulées dans cette calme et laborieuse carrière de l'enseignement, quand le P. Le Proust reçut ordre de se livrer au travail de la prédication. Il parcourut en apôtre le Poitou, le Berri, la Bretagne; il prêcha à Paris même , et partout sa parole simple et franche obtint d'immenses et merveilleux résultats; ce n'était point un orateur brillant ni un élégant rhéteur, mais c'était un théologien plein de science et un ardent missionnaire , qui ne lais* sait aucun doute à l'esprit et savait admirable^ aent le chemin du cœur.
Voilà ce que nous connaissons de la vie du P. Ange Le Proust, jusqu'au jour où il fat élu jpiieur des Augustins de Lamballe , dans un ^• pitre tenu à Montmorillon, en 1689, sous la pré^ sidence du R. P. Paul Luchini , général de Tordre. Le général confirma cette élection t séance tenante.
Le premier soin du nouveau prieur fut de célébrer, avec toute la pompe possible, la fête de la canonisation de Saint Thomas de Villeneuve , archevêque de Valence , au XVI* siècle , que Tordre de Saint Augustin comptait au nombre de ses plus hautes et de ses plus chères illustrations , et que le pape Alexandre VII venait de mettre solennellement au nombre des saints. Or, tandis que le P. Ange méditait pieusement la vie de Saint Thomas , il se sentit fortement pénétré d'une pensée , qui venait de Dieu sans doute, et qui le portait à se consacrer tout entier au service des pauvres , pour imiter la merveilleuse charité qui fut la principale vertu de Tarchevéque espagnol. Il conçut, en même temps, le projet de fonder une congrégation spécialement vouée au soin des hôpitaux, et qui prendrait pour patron et pour modèle Saint Thomas de Villeneuve.
C'était, certes, un dessein admirable au point de vue de la Bretagne surtout, dont les hôpitaux étaient laissés dans le-plus triste abandon ; mais
ce dessein ne pouvait s'accomplir en un jour el à la légère ; le P. Ange ne se hâta point ; il garda son inspiration dans son cœur , la féconda par la prière et ne la communiqua qu'aux personnes dont les avis pouvaient le diriger sûrement dans son entreprise. Il eut, entre tous, pour confident et pour conseil, son confrère le P. Chaboisscau, qui avait , en Bretagne , une réputation universelle de sagesse et de piété.
Enfin, le moment d'agir arriva : après avoir été prieur pendant trois ans, le P. Ange fut nommé visiteur, et, plus libre désormais de son temps et de ses actions , continua de résider à Lamballe. Déjà, il avait pu former une pieuse association de demoiselles de la ville, qui, sous le nom de Confrérie de la Charité , visitait et secourait les malades à domicile; ce n'était alors qu'une œuvre essentiellement séculière, quelque chose comme toutes les associations de bienfaisance qui se multiplient si heureusement de nos jours, comme la Société de Saint Vincent-de-Paul^' par exemple; aucune règle positive, aucun lien religieux ne servait de base et n'assurait l'aveniv. Ce n'était évidemment pas l'a ce que le prieur des Augustins avait conçu sous l'inspiration de Saint Thomas de Villeneuve ; mais ce fut cependant au milieu des jeunes personnes agrégées à la Confrérie de la Charité , que le P. Ange alla chercher les trois femmes d'élite qui devaient
être les fondatrices de Tordre hospitalier de Saint-Thomas, et, dans ce sens, on peut dire qtte la confirérie a été comme le berceau, comme Fessai , comme le noviciat de Tordre.
Le iO février 1661 , la communauté de ville de Lamballe traitait avec Mesdames Gillette de La Pommeravs, Laurence Dubreuil et Anne du Canton , et leur confiait l'administration de rBôtel-Dieu.
Lliôpital où les trois nobles femmes allaient exercer leur sublime mission de dévouement existait dès Tan 1391 : il était alors connu sous le nom de Prieuré de THôtellerie ; c'était un de ces asiles ouvert à la fois aux infirmes et aux pèlerins par la charitable hospitalité de quelque seigneur. Dans le courant du XYP siècle , on réunit à THôtel-Dieu lliospice de la paroisse de Saint-Hartin. Les bâtiments devinrent dès-lors insuffisants et les malades, qui ne pouvaient être admis dans la maison , recevaient des secours à domicile. Les revenus de Tétablissement , qui consistaient dans les droits d'un petit fief à Lam~ balle même et dans quelques rentes , étaient administrés par la communauté de ville , sous Tautorité d'un gouverneur, nommé par la muni-^ eipalité : quelques mercenaires distribuaient aux indigents des soins inintelligents et avares.
La ville de Lamballe sut apprécier le dévouement des filles du P. Le Proust. Leur installa-
tion à rHdtel-Dieu se fit avec la plus grande pompe, le 2 mars 1661. Le clergé et les magistrats de la ville les conduisirent solennellement à leur nouvelle demeure , et Ton chanta le Veni , Creator au milieu d'une foule immense accourue de toutes les paroisses voisines. Il est vrai que c^était un merveilleux et émouvant spectacle de voir ainsi trois demoiselles, dans la fleur de leur jeunesse et de leur beauté , riches d'un noJ)le nom et appartenant aux premières familles du pays , dire adieu au monde qui les enviait , aux jouissances qui leur étaient promises , à leur famille qui les pleurait , pour se consacrer aux plus pauvres et aux plus abandonnés, aux malades et aux infirmes.
Mademoiselle Gilette Le Bohu de la Pommerays , fille de Pierre Le Bohu, écuyer, et de dame Hélène Le Borgne , était née dans la paroisse de Saiiit-*Âaron, proche Lamballe. Ses parents recevaient nombreuse et brillante compagnie; elle avait quitté, toute jeune encore, la maison paternelle , et s'était retirée à Lamballe, dans le plus modeste des appartements, pour être entièrement libre dans ses dévotions et dans ses charités. Le P. Ange , frappé de ses vertus et de son mérite, l'avait tout d'abord choisie pour être la première fondatrice et la supérieure de l'ordre qu'il voulait fonder. M"« de la Pommerays , s'il faut en croire les chroniques des Dames de &aia(-
Thomas , était par ailleurs niié femme remaf-^ quablement belle ^ à Tair modeste et simple , à Tabord gracieux et prévenant.
Mademoiselle Laurence Dubreuil appartenait à une famille qui tenait le premier rang dans la bourgeoisie de Lamballe. Son père occupa les charges les plus élevées de la magistrature municipale, et il était gouverneur de THôtel-Dieu, Tannée même où sa fille y entra. Il ne contraria en rien la vocation de M^^ Dubreuil, et mit au contraire à favoriser le nouvel établissement le zèle d*un vrai chrétien et d'un sage administrateur. Une vive et profonde amitié unissait déjà M^« Dubreuil à W^^ de la Pommerays , lorsqu'elles étaient toutes les deux dans le monde : cette affection se fortifia encore dans Tintimité de la vie religieuse. La mère Dubreuil fut dès le principe chargée de la difficile mission de for-= merles novices; elle mourut à Tâge de trente-cinq ans : les austérités avaient prématurément usé une constitution naturellement forte et robuste.
Mademoiselle Anne Le Maignan du Canton , était aussi née à Lamballe : elle était fille de Messire Jean Le Maignan et de dame Jacquette Le Boissier. C'était une femme d'une capacité extraordinaire ; nous dii'ons plus tard la part immense qu'elle prit à l'établissement stable et régulier de la société.
Le jour où les trois premières Dames de Saint'
Thomas de Villeneuve prirent possession de FHôtel-Dieu de Lanïbalie, on put dire véritablement que Tœuvre du P. Ange était réalisée, que la congrégation dont il avait eu l'heureuse et féconde-idée était fondée ; cependant aucun vœu religieux, aucune règle spéciale, aucun costume monastique n'étaient encore imposés : ce fut plus tard et après que les maisons de Tordre se furent rapidement multipliées, que le pieux fondateur consigna dans des constitutions écrites , les règles que ses charitables filles avaient apprises de sa bouche et qu'elles étaient déjà habituées à pratiquer.
Un an après leur entrée à THôtel-Dieu , les trois fondatrices virent venir à elles une jeune novice dont la fortune devait être d'un grand secours pour les développements de la société naissante : c'était Mademoiselle Le Nepvoux Ferblet de la Villeanne. Mariée presque enfant à un gentilhomme de Lamballe, elle resta veuve très-peu de temps après son mariage. Elle avait jusque-là beaucoup' aimé le monde où elle était admirée; mais le coup imprévu qui la frappait, la changea entièrement : elle sanctifia son deuil par la pratique de toutes les bonnes œuvres et demanda bientôt à être admise , elle aussi, dans la congrégation des Dames de Saint-Thomas.
Ce fut elle qui, avec la mère Lesné de Penfeunteun Y fut envoyée, en 1666, fonder la maison de
— liO — à toutes les injures de Tair. En voyage , il s'arrêtait dans les auberges de plus chétive apparence; allait, comme un mendiant , se coucher dans la grange ou dans Tétable et ne voulait jamais pour ses repas qu\in morceau de pain bis « qu'il partageait avec le premier pauvre qull trouvait sur son chemin. C'est ainsi qu'il parcourut la Bretagne pour y semer les maisons de sa congrégation. Si ses c&uvres le faisaient admirer comme un grand homme , son costume et son genre de vie lui attiraient quelquefois les humiliations qu'il recevait comme une faveur de Dieu. Pour en témoigner sa reconnaissance , il se livrait avec une nouvelle ardeur à la pratique de la charité : «'il rencontrait un lépreux ou un pestiféré abandonné de tous , il allait s'asseoir à son chevet, le confessait, le soutenait dans l'agonie et ensevelissait de ses propres mains ce cadavre infect et empesté. Gomme son divin Maître , il marquait ses traces par des bienfaits. Le courage qui lui était nécessaire pour pratiquer de telles vertus, le P. Ange le demandait à une piété ardente et sincère. Il n'y avait ni travail , ni fatigue qui lui semblât un motif de s'exempter de la célébration des saints mystères. Un jour qu'il cheminailau milieu de l'été , toui^ mente d'une soit ardente, il avala un peu d'eau ; mais , tout aussitôt , se rappelant qu'il n'avait point encore dit la messe , il se prit à pleurer à chaudes larmes et sa douleur fut extrême.
Le 15 avril 1669, un coup bien rude et bien difficile à supporter vint frapper le P. Le Proust et l'ordre des Dames de «Saint-Thomas ; ce jourlà , la mère de La Pommerays, la principale fondatrice, la supérieure de la congrégation, rendait son flme aucieL
Après avoir visité les maisons qui s'étaient successivement fondées en Bretagne , la mère de La Pommerays était revenue à Lamballe.
Dans les premiers jours du mois d'avriri669, le P. Ange l'envoya de nouveau à Saint-Brieuc :
elle tomba malade en arrivant et, quelques jours après, elle- n'était plus. La ville de Saint-Brieuc lui fit des funérailles magnifiques. Lamballe , à son tour, iSt célébrer pour elle un service solennel auquel assistèrent tous les prêtres , les gentilshommes et les magistrats du pays. Le P. Ange regarda toujours la mère de La Pommerays comme une sainte et il disait souvent à ses religieuses : « Si vous voulez bien faire, souvenezvous comment elle faisait et faites comme elle a fait. » Une sœur lui demandait un jour quelle avait été la principale vertu de la défunte : « Elle aimait toutes les vertus , répondit le P. Ange , mais sa soumission lui a mérité de grandes grâces et en a fait en *peu une très- grande sainte. »
A la mère de La Pommerays succéda, en qualité de supérieure de la maison principale , la
mère Anne du Canton. Ce fut alors que le fondateur songea à rédiger les constitutions de sa société , désormais consolidée. La règle des Dames de Saint Thomas n'est auitre chose que la règle du Tiers-Ordre de Saint-Augustin ; mçds les constitutions ont voulu que la société fût .gouvernée par une supérieure g^érale, élue par toutes les sœurs* La supérieure est jseeondée par des assistantes , 'élues comme elle. Les supérieures des maisons appartenant à la congrégation sont, au contraire, nommées et révoquées .parla supérieure générale.
Aussitôt que les statuts furentdressés, la mère du Canton s'occupa de faire approuver rçardjfe naissant. Le roi accorda des lettres patentes, .qui furent homologuées par le parlement de Bretagne. Ce fut encore la mère du Canton qui donna un habit monastique à ses religieuses et qui4)btint que les filles de Saint-Thomas s'engageassent par des vœux.
Toutes ces affaires si iQiportantes étaient à peine terminées, lorsque le P. Le Proust fut élu, 4n 1671 , provincial de la province de Saint- Guillaume , qui comptait trente et une maisons, dont deux étaient situées en Lorraine. Cette charge importante le força d'abandonner, pour un temps, la congrégation de Saint-Thomas de Villeneuve. Son absence se prolongea pendant huit longues années; il revint en Bretagne, en
1679 , pour ne plus s'occuper que de sa chère société 9 et le reste de ses jours fut entièrement consacré à assurer l'avenir de son œuvre.
La mère Anne du Canton sembla n'attendre pour mourir que le retour du P. Ange. En 1680, elle fut atteinte d'une fluxion de poitrine. Se voyant à sa dernière heure, elle appela près d'elle toutes ses sœurs ; elle leur recommanda l'amour des pauvres et l'obéissance à la règle , elle leur donna ensuite sa bénédiction et s'endormit paisiblement.
Les archives de la maison de Lamballe rapportent que, quelque temps après sa mort, la mère du Canton apparut , à différentes reprises, à toute la communauté réunie , pour édifier et instruire encore les religieuses qu'elle avait si bien gouvernées pendant sa vie. Des témoins oculaires racontent les détails de ces apparitions étranges ; mais j'aurais peur , en les écrivant à mon tour , de jeter au vent le parfum caché de ces naïves légendes et je laisse , non sans quelques regrets , le soin de les publier à une plume moins profane.
La communauté de ville de Lamballe, voyant les heureux changements que les Dames de St- Thomas avaient apportées à l'administration du Petit-Hôpital, proposa, en i 684, à ces charitables filles de se charger également du second hospice de la ville, lequel était connu sous. le nom de
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Grand-Hôpital, Cette maison, fondée à je ne sais quelle époque , était destinée principalement à recueillir les enfants trouvés et les vieillards indigents. Les Dames de Saint-Thomas accédèrent aux désirs de la communauté de ville. Le 5 novembre 1684, la mère Jeanne Le Blanc de Boissanne entrait au Grand-Hôpital. Elle était accompagnée d'une sœur converse et munie d'une petite somme d'argent que les religieuses de THôtel-Dieu lui avaient donnée.
Nous avons, écrit de la main de la mère Jeanne de Boissanne , le touchant récit de son entrée dans cet hospice, qu'elle venait régénérer. Ce manuscrit renferme des détails précieux qui nous montrent à nu l'état pitoyable où se trouvaient réduits les hôpitaux confiés à des économes mer-; cenaires. La charité ne se tarife pas.
Lorsque la mère de Boissanne entra dans l'hôpital, elle fut fort étonnée de ne voir personne. Elle appela à plusieurs reprises , nul ne répondait; enfin, avec un long effort, une tête se souleva à demi , du milieu d'un tas de fumier , et dit d'une voix mourante : « Au nom de Dieu , assistez^nous! » La religieuse découvrit alors ce quelque chose qui gémissait et rampait dans une paille infecte : c'étaient les enfants de l'hospice. Ils n'avaient vu personne depuis la veille et mouraient littéralement de faim ; les moins affaiblis étaient allés mendier par la ville ; les
autres
antres restaient abandonnés, attendant la mort. La mère de Boissanne court à la cuisine, à Toffice ; tout était vide : elle dépêche la sœur converse vers la supérieure de THôtel-Dieu, qui se hâte d'envoyer du vin , du bouillon , des biscuits et des œufs. Les pauvres enfants commençaient à revivre ; la religieuse , après avoir ainsi pourvu à leurs plus pressants besoins , voulut mettre ces petits malheureux plus à Taise dans leurs lits ; mais quand elle eut soulevé les misérables haillons qui les couvraient, elle reconnut qu'ils n'avaient , les infortunés, ni draps, ni chemises , ni couvertures ; leur couche n'était qu'un monceau de guenilles toutes pourries et pleines de vers. A ce spectacle , la charitable hospitalière ne fut plus maîtresse d'elle-même ; elle se prit à pleurer à chaudes larmes et elle s'abandonnait au découragement , quand survint M. Jacques Lesné , recteur de Saint-Martin- : i< Consolez-vous, Madame, dit le prêtre ; il faut avoir confiance en Dieu : soyez leur mère ; moi, je leur tiendrai lieu de père. » Il sortit, laissant la religieuse consolée , et, bien que la terre fût couverte de neige , et qu'il fût presque impossible de se procurer des fourrages , il revint , avant la nuit , avec deux charretées de paille et deux douzaines de couvertures. Le bon recteur ne s'en tint pas là ; il visita les plus riches maisons de la ville et sa quête fut assez heureuse
pour que tous les enfants eussent des draps et des chemises et pussent être convenablement couchés dès le premier soir.
Ce seul exemple donne la mesure des misères affreuses que le P. ange avait voulu soulager et du service immense que ce saint religieux rendit à rhumanité en fondant Tordre de Saint- Thomas de Villeneuve.
Cependant , le pieux fondateur , affligé par des infirmités graves et succombant sous la fatigue de sa vie laborieuse, bien plus encore que sous le poids des années , comprit que sa carrière était finie et se retira pour mourir dans lé couvent des Petits-Augustins de Paris. Il se prépara à la mort par un redoublement de piété ; il voulut repasser, dans une confession générale , toutes les actions de sa vie ; et , lorsqu'on lui apporta les derniers sacrements , il se fit mettre à genoux sur le sol et laissa éclater les sentiments d'amour et d'humilité dont son cœur était plein , dans une sublime paraphrase des Psaumes de la Pénitence. Il mourut le 16 octobre 1697.
On grava sur son tombeau cette épitaphe bizarre, qu'il ne nous est pas donné de comprendre :
Passant , si sur la terre on voyait des mélanges D'esprits célestes et de corps , Parmi les vivants et les morts ■ Tel que fuf celui-ci , tels tu verrais les anges.
La maison des Petits-Augustins , de Paris ,
147 — dans le cloître de laquelle fut inhumé le P. Ange, est aujourd'hui l'Ecole des Beaux-Arts. En 1834, les Dames de Saint-Thomas , ayant appris que le cloître allait être démoli , obtinrent la permission de transporter les restes de leur fondateur, dont la Révolution avait respecté le tombeau , dans la chapelle de leur maison principale , rue de Sèvres. Monseigneur de Quélen , archevêque de Paris , voulut présider lui-même à cette translation et rendre ainsi un dernier hommage au bienfaiteur de la Bretagne.
Le P. Ange, avant de mourir , avait confié le soin de sa congrégation à Madame de Vol vire du Bois-de-la-Roche , qu'il nomma procuratricc de Tordre , et à la Mère de la Villemereux , supérieure générale. Les heureux progrès de cette société ont continué depuis lors : la tourmente révolutionnaire ne fut pour elle qu'une courte épreuve , et, en Bretagne, il y eut des maisons que les religieuses ne quittèrent pas même au plus fort de la Terreur.
Le Grand-Hôpital de Lamballe avait pour supérieure, en 1789, la Mère La Villéon , qui fit d'abord une espèce de soumission et assista à la messe des pré tres-jureurs; bientôt, repentante de ces démarches que réprouvait tout son ordre, cette religieuse se rétracta et dut quitter sa maison : dès le lendemain, on installa, pour remplacer les hospitalières , trois citoyennes dont je
tais le nom. Mais un débris de la communauté ^ une sœur converse , nommée Marie-Françoise , était restée comme une protestation vivante ; au bout de quatre ou cinq ans, les autorités civiles, voyant que Thôpital , sous Tadministration des citoyennes , était précisément dans les conditions où la mère de Boissanne Pavait trouvé plus d*un siècle auparavant , demandèrent avec instance à Madame Walsh de Valois , générale de Tordre, le retour des Dames de Saint-Thomas.
Le PetU^HàpUal de Lamballe ne fut jamais abandonné par les religieuses. La supérieure, la Mère de Mauny, fut bien incarcérée et remplacée aussi par une citoyenne ; mais la Mère Boixière continua toujours de soigner les malades , et , comme on savait à quoi s'en tenir sur le compte des infirmières à gages , on laissa la bonne religieuse continuer à faire du bien.
La maison principale de Tordre de St-Thomas est aujourdliui et depuis longtemps la maison de Paris , où réside la supérieure générale ; le Petit- Hôpital de Lamballe a été converti en maison de retraite pour les religieuses âgées et infirmes qui y sont envoyées de tous les autres couvents; c'est ainsi qu'elles viennent se reposer dans les lieux qui furent l'humble berceau de leur congrégation.