DES R. P. CAPUCINS
DB GU1NGÂMP.
Ceci n'est autre chose que le récit de la fondation d'une maison de Capucins, au XYir siècle. Or , précisément parce qu'elle ne date pas •ncore de trois cents ans , cette histoire , que je n'ai pas trouvée sans intérêt , est complètement inconnue. Grâces aux travaux des Bénédictins , nos érudits « et ils ne sont pas rares , savent par cœur le moyen âge breton ; en revaiKhe , tout le monde ignore Thistoire des générations qui ont vécu immédiatement après la réunion définitive de la Bretagne à la France. Les Bénédictins ne sont point allés jusque-là. Cependant , cette époque de transition vaut la peine d'être étudié* ; le calme qui suivit en Bretagne les
quitté leur monastère de la Terre-Sainte , miné par le prince de Dombes , pour aller habiter Gr&ces. Deux personnes de piété conçurent alors le dessein de rendre à Guingamp les prêcheurs populaires qu'il n'avait plus, et de remplacer les Gordeliers par des Capucins. Il fallait d'abord trouver des patrons puissants pour l'œuvre projetée, car les deux bonnes âmes qui en avaient eu la pensée étaient incapables d'agir avec leurs seules ressources. On en parla à la vieille marquise de Locmaria, qui prit la chose avec chaleur; puis à l'abbé de Bégard, messire Jean Fleuriot, qui résidait àGuingamp, et qui promit , si l'on voulait fonder le couvent en cet endroit, de concéder la chapelle de Saint-Léonard, qui dépendait du prieuré de Saint-Sauveur, dont il était titulaire , et d'aider en outre aux constructions pour une somme de trois cents livres. Ce premier feu ne tint pas. Je ne sais quel petit «ousin de la marquise de Locmaria , seigneur de haute qualité , de belles manières et peu dévot, vint visiter la bonne dame. Celle-ci n'eut rien de plus pressé que de réclamer une aumône pour ses chers Capucins. Non-seulement le cousin refusa l'aumône , mais il fit si bien auprès de la marquise , qu'il la dégoûta complètement de ses premières idées , et qu'elle n'en voulut plus entendre parler. Cette défection découragea les associés , et il semblait que l'œuvre dût être désormais abandonnée. II
Il passait souvent par Guingamp des Capucins de la maison de Morlaix ; on leur raconta ce qui était arrivé, lis conseillèrent de ne pas perdre tout espoir , et de faire seulement en sorte que le prochain Carême et le prochain Avent fussent prêches à Guingamp par un prédicateur capucin nommé le P. Jean-François de Sapmur. On y réussit. Le P. Jean-François commença par amener à lui M. Guillaume de Coatrieux , marquis de la Rivière, gouverneur de la ville. Ce seigneur était tourmenté , depuis plusieurs années, par la goutte et d'autres cruelles souffrances. Il voulut que les conférences relatives à la fondation du nouveau couvent se tinssent chez lui , et il y prit une part active. On songeait toujours à la chapelle de Saint -Léonard » d'autres préféraient Îîotre-Damc de Rochefort ; quand un jour , en se promenant, le P. Jean-François avisa le mapoir du Penquer, où s'étaient logés les Jacobins, après qu'on les eut obligés de quitter l'abbaye de Sainte-Croix , qui leur avait offert un asile piomentané , lors du sac de leur couvent , en 1S91. Ce lieu sembla au capucin plus convenable qu'aucun autre. Il appartenait au marquis de la Rivière. D'un côté, on savait que le marquis était mécontent des Jacobins , dont il ne pouvait obtenir le payement de la rente convenue à titre de bail ; mais on savait aussi que plusieurs habitants de Guingamp convoitaient cette
-Impropriété et avaient fait des offres trës-avanta- {euses. On se décida néanmoins à hasarder une proposition directe au marcpiis de la Rivière. La chose fut amenée de loin; le marquis répondit vaguement qull n*eût point été mécontent de voir les Capucins logés au Penquer. Il fut souvent reparlé de cette affaire , et ce qui en hâta singulièrement la solution , c'est que , le jour même où il manifesta le dessein de donner le Penquer aux Capucins , M. de la Rivière , qui, comme nous Tavons dit, était tourmenté depuis six ans de la goutte et d'une fièvre quarte qui . Tavait réduit à Textrémité , trouva tout à coup une amélioration extraordinaire dans sa santé , (c et Ton veid , dit notre manuscrit, comme par miracle , deux à trois jours après, le dit seigneur relevé et remis en tel estât qu'il estoit nécessaire pour conclure l'acte et contract de ce don. » Il se ponsacra dès-lors tout entier au succès de celte œuvre , et, de son côté , Madame de Coatrieux y contribua de tout son pouvoir. Le P. Jean-François de Saumur se retira sur ces entrefaites , après avoir déclaré qu'il avait mission d'accepter , au nom de son ordre , la fondation de Guingamp.
' Il ne restait plus à obtenir que le consentement de la communauté de ville. La chose ne paraissait pas facile. Les Jacobins, furieux de se voir chassés du Penquer , usaient de fout leur
crédit pour exciter les esprits contre le nouveau couvent. Déjà les bourgeois avaient fait une sorte d'assemblée préparatoire , qui s'était tenue sous la halle , et dans laquelle s'était manifestée une vive opposition contre les Capucins. Cette réunion députa deux de ses membres, amis particuliers de M. de la Rivière , pour faire con-y naître au gouverneur le résultat de la délibéra-? tion , et lui dire que la communauté se sentait trop pauvre et trop grevée pour pouvoir accepte^ une nouvelle charge. Le marquis répondit sè-r chôment aux députés « qu'il estoit marry de cq que eux , ses amis , avoient pris cette charge et commission, et qu'il eust voulu pour somme notable quïls ne l'eussent jamais acceptée. » }1 les rudoya et les renvoya en disant encore : qu^ c< quand il n'y auroit autre que luy seul , il bastiroit le dit couvent et nourriroit les ditz pères Capucins. »
L'entrevue avait lieu en présence d'un cap^? cin, le R. P. Jean-Raptiste d'Avranches, qui ju^ gea bon d'ajouter quelques paroles persuasives aux menaces du gouverneur; il affirma aux Guin; gappais : « que quand il^ auroint senty le biei^ quy leur seroit prociiré par les dicts pères , la consoUation qu'ils en recevroint , i{s )oûeroin| Dieu et 1(3 remerciroint d'un si grand bien , e) qu'ils n'estoint si grands mangeurs, qu'ils deussent aprehander l'aulmosne qu'ils donneroint»
^196 — poar laquelle ils recevroint mille bénédictioBs du ciel. »
Les amis des Capucins ne comptaient pas tant sur rinfluence du marquis de la Rivière et sur Téloquence du P. Jean-Baptiste, qu'ils n'eussent encore quelques inquiétudes sur l'issue de l'assemblée générale qui allait avoir lieu : c< la quelle se fist en Tesglise de Nostre Dame , au cœur d'icelle , en présence du saint Sacrement , où l'affaire proposée à tous en général , et demandé Vadvis de tous ceulx qui le merittoient , Dieu miraculeusement extorqua un consentement général , nemine contradicente , excepté un seul habitant, qu'y dict pour raisons ce que ces députés cy-devant avoinct faict entendre au dict seigneur. Et néanmoins (chose merveilleuse) I9, mesme assemblée , s'étant retirée en la nef de Tesglise , n'estoit aulcunement disposée à cette affaire : ains l'on n'entendoit qu'un murmure dans l'esglise, redisant les mesmes frivolles rai-: sons que de précédant. L'on remercia Dieu de cet hœureux consantement , y ayant présidé e\ acheminé l'affaire, à tel poinct qu'il ne falloit plus que planter la croix, à quoy sans perdre temps Ton se disposa. » Le marquis de la Rivière donna un bel arbre de sa terre de Goaz-Hamont, tout proche de la ville. On l'apporta dans le grand portail de l'église Notre-Dame , où les oi|vriers le travaillèrent.
Lés niurmures n'étaient pas complètement apaisés , qaand arriva le jour fixé pour le plantement de la croix; mais cette ^urnée dissipa bien des préventions. La cérémonie se fit avec pompe. M. deKerbic, grand-vicaire de Tréguier , remplaça Tévéque absent , et officia dans toutes les cérémonies. Toute la noblesse des envilcons entourait le gouverneur , « auquel on veid les larmes aux yeux ^ de joye qu'il avoit , de voir leffect de ses bonnes intentions accomply, et luy rellevé de malladye invétérée. » Le trajet ne fut |>as assez long pour satisfaire la dévotion de tous ceux qui voulaient porter la croix sur leurs épaules. Le P. Jean-Baptiste marqua chaque station par une exhortation appropriée à la circonstance, «t ses paroles furent trouvées pleines d'éloquence Bt d*onction.
Gela se passait le 15 novembre 1615; neuf ans ^T^ , le dimanche de la Quasimodo , 14 avril 1644, les Capucins faisaient la dédicace de leur chapelle et complétaient leur installation au Penquer , dont la suppression des ordres monastiques devait seule les chasser , après plus d'un siècle et demi.
Pour avoir extrait de mon vieux manuscrit tout ce que j'ai jugé digne d'intérêt , il me reste à parler des singuliers monuments que les Capucins de Guingamp consacrèrent h leurs principaux bieniaiteurs.
-4S8- Dans une partie de Tenclos qai n'est pas désignée, s^élerait une croix; c'était le mémorial dé la guérison radicale et miraculeuse de M. de la RiYÎère.
Dans la chaussée pavée, qui conduisait à rentrée principale du couvent , pro(^he Tescalier du cimetière de la Trinité , on voyait , jusqu'en 1092, quatre cailloux ronds, disposés en forme de croix. C'était un témoignage de reconnaissance pour les quatre principales bienfaitrices de la maison : Madame la marquise douairière de Locmaria ; Mademoiselle Pechin , qui fit de sa maison de Pontrieux un hospice pour les Capucins : Mademoiselle Moissonnière, qui donna six mille livres pour aider à la construction de l'infirmerie; Mademoiselle du Rocher-Huet, et sa fille , Madame du Roscoêt , « conseillère au Parlement. »
. En 1692, dit une note ajoutée par une main étrangère , on élargit l'entrée du couvent ; on enleva alors les quatre cailloux commémoratifis du milieu de la chaussée, où ils fussent demeu* rés inconnus , et on les transporta à l'extrémité du pavé , tout contre les marches, dans l'endroit le plus' apparent. Le P. Gardien ajouta à ces quatre pierres six autres cailloux , en mémoire des plus insignes bienfaitrices de son temps , savoir : Madame et Mademoiselle de la Garenne du Boisgelin , Madame de Kerprat, Madame de
Keraudren, Madame de Kercabin , Madame du Rumen et Madame du Gage. Ces dix cailloux étaient encore disposés en forme de croix.
Aujourd'hui , Ton chercherait en vain les débris de ce monument curieux et naïf; le couvent est devenu une habitation privée. La tradition orale s'est éteinte avec le dernier des religieux du Penquer, et ces souvenirs ne sont conservés que par le manuscrit « coUationné fidellement à une minutte et escript par Vincent Le Briquir de Pedernec, notaire de la cour abattiale de Begar, fieff amorty au Roy, le 17« avril 1688. »